‹ La guerre européenneChapitre 50 sur 58 · DISCOURS PRONONCÉ A FLORENCE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ A FLORENCE

Anarchie, Liberté, Discipline

Mesdames et Messieurs,

La guerre européenne, ce tremblement déterre qui a déjà ruiné à demi le vieux monde; la guerre européenne, dont tous parlaient depuis tant d'années, mais le plus souvent sans croire qu'elle pût éclater, comme on parle du jour où le soleil s'éteindra, où la terre rencontrera quelque comète errant dans l'espace, la guerre européenne a éclaté en huit jours. Le soir du 24 juillet l'Europe s'est endormie, de la Baltique à l'Ionienne, des Pyrénées aux Monts Ourals, en pensant que le jour suivant serait arrivé parmi les hommes à l'heure habituelle, et que, semblable à ceux qui l'avaient précédé et à ceux qui le suivraient, il aurait déchargé sur le monde le fardeau coutumicr de biens et de maux pour disparaître ensuite

inaperçu dans la vaste uniformité du temps. L'empereur d'Allemagne faisait sa croisière habituelle dans les mers du Nord ; l'empereur d'Autriche était aux eaux d'ischl ; le président de la République française partait de Russie pour rendre visite aux souverains Scandinaves. Mais le matin du 25 — c'était un samedi — l'Europe entière lut avec effroi les menaces que le ministre autrichien à Relgrade intimait à F improviste au gouvernement serbe; et le samedi suivant — le 1" août — le comte de Pourtalès, ambassadeur d'Allemagne à Saint-Pétersbourg, remettait au gouvernement russe la déclaration de guerre. Comment cela s'est-il produit ? Par la faute de qui ? Par quels motifs ? Aujourd'hui encore, huit mois après, nous croyons rêver quand nous pensons à ces jours fatals, à la rapidité avec laquelle en une semaine l'imaginaire comète errant dans l'espace est apparue, a grandi, est tombée sur nous, à la stupeur effarée et inerte avec laquelle nous l'avons vue accourir vers nous, fulgurer dans le firmament, nous entraîner dans un torrent de flammes.

Quand le moment sera venu, l'histoire recherchera et racontera aux hommes, jour par jour, heure par heure, tout ce qui fut dit, murmuré, pensé, voulu, mis en œuvre dans les cours et dans les chancelleries de l'Europe pendant cette semaine fatale. Aujourd'hui chaque gouvernement s'efforce de divulguer uniquement ce qui peut

servir à rejeter sur les autres gouvernements la responsabilité de Timmense catastrophe. Cependant il y a un point qui ne peut plus être mis en doute par aucun observateur impartial et bien informé. La guerre européenne a éclaté, parce que l'Allemagne — peuple et gouvernement — l'a voulue. Quelle a été la part du peuple et quelle a été celle du gouvernement, peu nous chaut : ce qui importe, c'est qu'au moment décisif peuple et gouvernement ont été d'accord pour assaillir d'une manièrefoudroyante à l'occident et à l'orient deux puissants voisins, qui n'auraient pas demandé mieux que de continuer à jouir de leur paix prospère. Ainsi se pose la grande question : pourquoi un peuple si industrieux et professant les mêmes principes moraux et politiques que ses voisins, un peuple, qui aurait dû par conséquent désirer la paix à l'égal des autres peuples d'Europe, a-t-il été tout à coup saisi d'une telle fureur guerrière, sans avoir été provoqué et à propos de faits qui ne le touchaient qu'indirectement ? Ce peuple est-il, en dépit des apparences, différent de ses voisins ? est-il réellement étranger à l'Europe, au cœur de laquelle il vit et s'accroît en nombre ?

Pour répondre à cette question il faut se rappeler tout d'abord que cette guerre n'est pas seulement une guerre, mais qu'elle est, comme la chute de l'empire d'Occident, comme l'avènement du Christianisme et la Révolution française,

un cataclysme historique. C'est pourquoi, si les accidents qui en furent l'occasion sont d'aujourd'hui, ses causes profondes, ses vraies causes, remontent loin : elles remontent à cette immense révolution dont la Révolution française elle-même est un épisode et qui depuis deux siècles bouleverse les principes sur lesquels l'ordre social avait reposé depuis les origines de l'histoire.

Les siècles passés avaient dit à l'homme : chaque chose nouvelle, par cela même qu'elle est nouvelle, doit être considérée comme pire que les anciennes, et par suite chaque chose ancienne doit être sacrée. Et un siècle — le xix° — osa renverser ce principe et affirmer au nom du progrès, que la nouveauté, par le fait seul qu'elle était nouvelle, devait être préférée à ce qui existait ; que chaque génération avait le devoir de renouveler le plus grand nombre de choses possibles. Les siècles passés avaient dit à l'homme que la modération des désirs, la simplicité de la vie, la parcimonie étaient les vertus suprêmes. Et le xix'^ siècle renversa aussi cette croyance; il considéra comme une vertu de gagner et de dépenser largement, d'accroître ses désirs, ses besoins, ses aspirations. Pendant des siècles et des siècles, l'on avait dit que l'homme naissait pour obéir aux autorités humaines et divines: et le xix" siècle proclama au contraire qu'il naissait pour vivre libre et pour exercer en liberté toutes ses facultés et qu'il devait par suite demander la raison de toutes les auto-

rites auxquelles on voulait le soumettre. Résultat nécessaire de ce grand mouvement de peuples, de classes, d'idées, d'ambitions, qui, après la découverte de l'Amérique, a poussé l'Europe d'abord, et ensuite l'Europe et l'Amérique réunies, à la conquête de la terre, ce bouleversement de principes, par suite duquel ce qui était mauvais est devenu ou est en train de devenir bon, et ce qui était bon est devenu ou est en train de devenir mauvais, devait engendrer une perturbation universelle dans la vie du monde ; une perturbation beaucoup plus vaste que celle réalisée par le christianisme, qui lui aussi, bien que par un autre processus, avait renversé tant de principes de la société antique ; une perturbation dont les causes échappent à la plupart des gens, mais qui se fait sentir partout dans le monde actuel. Soit que le principe nouveau de la liberté et du progrès ne puisse jamais arriver à déraciner et à supprimer complètement et pour toujours le principe ancien de l'autorité et de la tradition, soit qu'il faille pour le déraciner et l'anéantir plus de temps qu'il ne s'en est écoulé jusqu'ici, le fait est que chez presque tous les peuples de FEurope le principe nouveau n'a triomphé qu'en partie, laissant subsister partiellement le principe ancien. Il en résulte, dans toutes les nations modernes de l'Europe, une désharmonie interne, pénible et constante, mais variant de l'une à l'autre, parce que la tradition et l'autorité n'ont pas vaincu et n'ont

pas cédé de la même manière dans toute l'Europe. Un peuple est conservateur et traditionaliste dans des domaines où un autre est avide de progrès, de nouveauté, de liberté, et vice-versa.

Si nous comparons rapidement entre eux les trois principaux Etats de l'Europe en les considérant de ce point de vue, nous nous expliquerons peut-être pourquoi la France et l'Angleterre désiraient la paix et pourquoi l'Allemagne leur a au contraire imposé la guerre, comme elle l'a imposée au monde. Dans le grand bouleversement d'idées et de principes, dont est née la civilisation moderne, la France a eu sa part, — et quelle part : la Révolution! La Révolution française a opposé, comme chacun sait, au principe d'autorité qui pendant tant de siècles avait régi les Etats, le principe de la liberté. C'est pourquoi la France est certainement la nation d'Europe où le principe nouveau de la liberté a prévalu davantage en politique sur le principe ancien, et peut-être la seule où l'Etat, débarrassé de l'appareil extérieur, mystique et magnifique de jadis, apparaît aux hommes tel qu'il est, comme une pure œuvre de la raison, destiné uniquement à servir les hommes qui lui sont soumis ; et l'autorité, au lieu de venir d'en

haut, émane de ceux qui doivent obéir. L'opinion, abandonnée à ses libres inspirations, gouverne donc sans limite et sans frein la République, chose dont le seul énoncé eût paru impiété ou folie il y a trois siècles. Mais en dehors de l'Etat et des doctrines politiques, il n'y a peut-être pas de nation en Europe où l'esprit ancien — le respect de la tradition, le sens de la mesure et de l'autorité — soit aussi fort qu'en France. La France est considérée par beaucoup de gens comme un pays' « arriéré », comme l'on dit aujourd'hui, parce que les vieilles traditions y résistent mieux qu'ailleurs au modernisme envahissant, dès qu'il ne s'agit pas de théories politiques. Les gens y vivent encore, nonobstant leur richesse, avec modestie et simplicité eu égard du moins aux larges ressources dont ils disposent; ils pratiquent l'économie, vertu tombée en désuétude ; ils sont rétifs au changement des habitudes consacrées de la vie quotidienne et le sentiment de famille est très fort chez eux. Les classes cultivées n'éprouvent pas aussi vivement que dans d'autres pays la fièvre de renouveler sans cesse philosophies,arts, sciences. Après la Révolution, la France — et ce n'est pas là Tun de ses moindres mérites — n'a plus donné naissance à beaucoup de philosophies nouvelles et ne s'est guère échauffée pour celles que l'Allemagne enfantait avecune si grande fécondité. Aujourd'hui encore la France, seule peut-être parmi les nations, doute que l'art doive lui aussi faire à tout

prix et toujours du nouveau, et elle ne se refuse pas à reconnaître Tautorité des modèles.

11 n'est donc pas difficile de comprendre qu'un peuple riche, puissant, instruit, qui a le sens de la mesure et ne se laisse pas facilement éblouir par des doctrines spécieuses au point de désirer l'impossible et chez qui l'État est gouverné par l'opinion publique, aime la paix. La France était satisfaite de son sort et ne souhaitait pas l'impossible : pour quelle raison aurait-elle attiré sur sa terre heureuse le fléau de la guerre ? La masse, quand elle peut suivre son inclination naturelle, préfère la paix à la guerre. La France avait désiré la paix avec tant d'ardeur que plus d'un de ses voisins — et peut-être l'ennemi lui-même — en avait conclu qu'elle était amollie.

Si nous passons à l'Angleterre nous trouvons une autre contradiction. L'Angleterre a joué aussi son rôle dans le récent bouleversement du monde. La révolution industrielle, sans laquelle la révolution politique aurait beaucoup moins altéré l'antique ordre du monde, a été surtout son œuvre. Quand l'homme ne possédait d'autres instruments que ceux, de bois pour la plupart, qui étaient mus par sa main ou par les muscles de quelque animal domestique, il pouvait, il est vrai, fabriquer des choses merveilleuses, mais en petite quantité ; et c'est pourquoi il devait considérer la parcimonie comme une vertu, la prodigalité comme un vice. Mais quand les hommes réussirent à inven-

ter de nouvelles machines en fer, à les mettre en mouvement par la force de la vapeur et à produire des objets en grande quantité, fussent-ils même de qualité inférieure, ils ne recherchèrent plus dans les choses la beauté et l'excellence, mais l'abondance et la variété. Sinon, à quoi bon en fabriquer un si grand nombre ? L'homme parut dès lors d'autant plus parfait qu'il apprenait à travailler plus rapidement et que ses besoins se multipliaient.

L'Angleterre ayant commencé la révolution industrielle, devait, comme elle l'a fait, chercher en premier lieu et plus que n'importe quel autre peuple à discréditer les habitudes patriarcales, les traditions familières, la simplicité, la parcimonie. Chacun sait que dans la vie privée l'Anglais est une sorte de bohémien qui ne peut plus s'affectionner sérieusement à rien de ce qui l'entoure : ni à la famille dont il se détache aisément et rapidement, ni à la maison dont il changera cent fois en sa vie, ni à ses propres habitudes, parce que la puissance tyrannique de la mode, gouvernée à son tour par l'industrie, l'obligera à tout moment à en contracter de nouvelles. Mais cette instabilité de goûts, d'habitudes, de coutumes repose en revanche sur un fond presque granitique de traditions politiques et intellectuelles. 11 n'y a pas de peuple plus rebelle que le peuple anglais à tout changement d'opinion, de goût, de méthode, de principes, de convictions, en fait

d'art, de science, de religion, de philosophie, et même jusqu'à un certain point en fait de politique. Les Allemands accusent aujourd'hui l'Angleterre d'avoir voulu et provoqué la guerre : mais ils sont vraiment ingrats vis-à-vis de la nation qui avait fait tout ce qu'elle pouvait pour qu'il leur fût possible de se rendre maîtres de l'Europe par surprise. Non seulement l'Angleterre ne voulait pas la guerre européenne, mais elle n'a même pas cru qu'elle pourrait éclater, bien que quelques gens clairvoyants l'aient avertie à plusieurs reprises, car elle n'avait jamais vu dans le passé pareil cyclone et la guerre l'aurait trop dérangée dans ses plaisirs et dans ses affaires. En conséquence elle n'avait rien préparé pour la guerre, ni alliance, ni armée, ni trésor ; elle a hésité jusqu'au dernier moment, jusqu'au moment où les soldats allemands ont franchi la frontière belge, et pendant plusieurs mois après le déchaînement du conflit elle n'a pas compris la grandeur de l'épreuve qu'elle avait affrontée. Heureusement pour elle la France a réussi à elle seule à contenir l'invasion allemande; s'il n'en avait pas été ainsi, que serais-tu donc devenue, Europe infortunée !

En Allemagne aussi nous retrouverons une contradiction, mais différente de celles que nous avons observées soit en France, soit en Angleterre. Tout le monde sait quelle force le principe mystique de l'autorité a conservé, même au xx' siècle, chez

les Allemands. Dieu gouverne encore les Allemands, qui s'imaginent en conséquence être ses benjamins. On répète souvent en Europe que l'Allemagne est un reste du moyen âge :à tort, si l'on considère les formes de l'Etat qui se sont modernisées dans une assez grande mesure ; à raison, si l'on considère l'esprit. Où donc, sinon en Allemagne, pouvons-nous retrouver l'adoration de la puissance royale et de toutes les autorités qui émanent de l'Etat, transportée du xvii' au xx'' siècle, mais plus vive et plus sincère, parce que tempérée par un certain esprit de liberté et de critique, et plus universelle et plus impérative, parce que enseignée et inculquée par un Etat admirablement organisé, omnipotent et omniprésent ? Les monarchies absolues qui existèrent avant la Révolution étaient bien plus vénérées que réellement obéies, comme il advient encore aujourd'hui de l'autorité de l'Etat en Russie et en Turquie. En Allemagne, l'autorité, en appliquant avec force et avec une mesure moderne les anciens principes du gouvernement monarchique, a réussi à se faire respecter et obéir, de telle sorte que l'Etat allemand était certainement au début de la guerre le plus fort de l'Europe, celui qui avait le moins à craindre aussi bien la contradiction que la mauvaise volonté et l'indifférence de ses sujets.

Mais quelle anarchie de coutumes, de goûts, d'aspirations, decritériums, d'idées, contrebalance, dans rAllemagLie moderne, cette force de l'Etat !

Il n'y a point de peuple cbez lequel les traditions anciennes de simplicité et de modestie aient fait place à un désir plus furieux de richesse et de luxe ; il n'y a point de peuple qui ait sanctifié avec une plus grande ferveur, pour tous les hommes, le devoir héroïque de gagner et de dépenser, de travailler et de jouir aussi longtemps que les forces et le souffle le permettent; il n'y a point de peuple qui se soit davantage glorifié de franchir, par la pensée et par l'action, toutes les bornes que pendant tant de siècles l'homme avait respectées : non seulement les bornes marquées par les autorités d'autrefois ou par la tradition, mais encore celles fixées parle bon sens, par le sens moral ou par la pudeur. Vous avez tous entendu parler jusqu'à satiété ces derniers mois et avant la guerre de la « culture » allemande, de cette science et de cette philosophie qui depuis la Révolution française ont trouvé tant de disciples parmi les peuples trop vieux et les peuples trop jeunes et dont malheureusement les Universités d'Italie sont aujourd'huiles servantes les plus humbles qui existent dans l'Europe entière. Mais en quoi cette culture se distingue-t-elle spécialement des autres, qui l'ont précédée ou coexistent avec elle? En ceci que, trop souvent, ou par excès d'orgueil, ou par manque d'expérience, ou par quelque autre défaut, elle ne sait point discerner le point où la pensée doit s'arrêter dans la recherche, parce que si elle le dépasse elle s'abat et tombe en roulant

sur elle-même dans le vide sophistique. Il y a beaucoup de gens qui depuis huit mois s'exclament et soupirent en levant les yeux et les bras au ciel : « Qui leût dit ? L'Allemagne... L'Allemagne... Faire tout ce qu'elle a fait! Donner tant de mauvais exemples! Un pays qui compte tant de savants et de philosophes, un pays si instruit et si savant !» Mais croyez-vous vraiment que la science et la sagesse soient, comme disent les savants et les philosophes, des biens incorruptibles, l'essence même du progrès, un rayon de la lumière divine qui purifie, ravive, réjouit partout où il se pose ? Non : même la science et la sagesse, œuvres humaines, sont sujettes à toutes les perversions et à toutes les corruptions dont la nature humaine est susceptible : elles se trompent elles aussi, et font fausse route, surtout si elles prétendent dépasser dans la connaissance une certaine mesure, qui n'est jamais tracée par la science elle-même, mais par la modestie, par le bon sens et par ce que je pourrais appeler un certain « sens humain », que le savant doit avoir de lui-même et des choses. Mais c'est précisément ce « sens humain » qui fait défaut à la culture allemande. Poussé par un orgueil frénétique à ne chercher son point de départ qu'en lui-même, avide de créer chaque jour des morales, des droits, des arts, des religions, des philosophies entièrement nouvelles et originales, l'esprit allemand accomplit depuis un siècle un travail titanique, pour parvenir trop

souvent à compliquer les questions simples, à obscurcir les questions claires, à poser des problèmes insolubles, à troubler laconscience morale, à gâter le goût artistique du monde !

Que d'exemples l'on pourrait citer ! Je me contenterai d'un seul, tiré des études qui me sont les plus familières et qui peut-être apparaîtra mémorable aux hommes, le jour où ils seront guéris de cette maladie : la question homérique. V Iliade et ïOdyssée, chacun le sait, sont les deux monuments solennels de la poésie, qui flanquent les portes de notre histoire. C'est par eux que commence la littérature de l'Europe. Jl n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'à toutes Ico <l;poques ils aient été l'objet de nombreuses et diligentes études. Mais quelque grandes que soient les libertés que s'arrogent de coutume les critiques en interprétant, commentant et admirant les chefsd'œuvre dont les auteurs sont morts depuis longtemps, ils avaient pendant des siècles respecté au moins deux limites en traitant de ces deux vénérables doyens de la littérature. L'une de ces limites était la tradition qui racontait qu'au viii* siècle avant Jésus-Christ avait vécu un poète, appelé Homère, qui avait composé les deux poèmes

et dont elle nous narrait tant bien que mal la vie. Bien que cette tradition fût défectueuse, incomplète et qu'il n"y eût pas de concordance entre toutes ses parties, les hommes avaient cru bon de la respecter durant des siècles, en pensant qu'en fin de compte les anciens étaient mieux que nous en état de savoir par qui, quand et comment avaient été écrites Y Iliade et V Odyssée et que si les anciens avaient oublié le vrai nom de l'auteur, il était peu propable que nous puissions, nous, nous le rappeler. L'autre limite était encore plus humble, parce qu'elle était fixée par le bon sens qui veut que, comme tout fils a un père, tout livre ait un auteur, et que si tous les livres que nous possédons ont été hélas ! écrits par un malheureux qui un beau jour a trempé sa plume dans l'encrier et s'est mis à écrire en commençant par le premier mot et en continuant ainsi jusqu'à la dernière page, VIliade et l'Odyssée doivent avoir été écrites de la même manière. Si la tradition et ces considérations de sens commun ne satisfaisaient pas complètement notre désir de savoir, elles furent du moins pendant des siècles les colonnes d'Hercule, au delà desquelles la curiosité des hommes n'osa point s'aventurer, jusqu'au moment où survint la science allemande. Celle-ci, sans hésiter, franchit aussi ces bornes ; et le châtiment s'ensuivit : au lieu de continuer à rafraîchir leur esprit dans cette onde vive de poésie, les hommes se cassèrent la tête à vouloir

résoudre le problème insoluble de refaire l'histoire d'une œuvre sur laquelle nous n'avons plus de renseignements ; ils échafaudèrent et discutèrent sérieusement les hypothèses les plus insensées, ils étudièrent et écrivirent beaucoup, mais n'arrivèrent à aucune conclusion, jusqu'au moment où un malheureux porta ses mains grossières sur le chef-d'œuvre immortel et osa le mettre en pièce pour reconstruire lui-même, en Allemagne, VUr-Ilias,lai vraie Iliade.

Nous pourrions trouver d'autres exemples semblables dans l'histoire romaine, où la science allemande a conduit l'Italie jusqu'aux incroyables délires critiques de Pais, et peut-être dans les branches les plus diverses, si nous avions le temps de nous enfoncer dans l'étude de la culture allemande, dans tous les domaines. En somme c'est une culture à laquelle fait défaut le sens des limites et par suite l'ordre et la discipline ; une culture qui ne sait graduer les problèmes et qui trop souvent les confond facilement de la manière la plus bizarre ; qui pèche à la fois par excès d'orgueil et par excès d'ingénuité et qui, par suite, a été cause .d'un immense désordre dans tous les pays — parmi lesquels il faut hélas ! compter l'Italie — qui n'ont pas su faire en elle

une distinction rigoureuse entj^v. les principes justes et les principes délétères. Eh bien, la véritable cause de la guerre doit être recherchée dans cette inégalité par laquelle se sont trouvées Tune à côté de l'autre dans le même peuple, au centre de l'Europe, une telle indiscipline intellectuelle et une telle discipline politique. De ce déséquilibre entre l'arnarchie intellectuelle et la discipline politique de l'Allemagne est né le cyclone qui dévaste l'Europe. De quelle manière et comment, il n'est pas difficile de le comprendre. Les idées ne peuvent refréner quelque peu les passions si elles ne sont pas fortement unies en un système et ne s'appuient pas sur quelque chose de solide, soit une tradition, soit une autorité, soit des principes reconnus, ressentis et vénérés comme vrais par tout le monde. Si ces bases et ces soutiens font défaut, si la pensée veut prendre son élan en se prenant elle-même pour tremplin et poser chaque matin au hasard les principes d'où elle partira pour refaire l'univers de fond en comble, la beauté, la morale et la vérité ne seront plus nécessairement qu'un immense et volubile jeu de sophismes, où chacun, changeant arbitrairement les principes, pourra démontrer à volonté les thèses opposées et dans lequel les thèses qui triompheront finalement seront celles qui flatteront le plus les passions dominantes. Les idées opéreront non comme freins, mais comme stimulus des passions les plus fortes. Voilà ce qu'ont

fait la littérature et la philosophie dans toutes les époques d'anarchie intellectuelle et ce qu'ont fait en Allemagne, dans les quarante dernières années, l'histoire, la philosophie, la littérature, les soi-disant sciences politiques, à mesure que l'orgueil des victoires et de la puissance était réchauffé par l'augmentation de la population et par les richesses nouvelles si facilement extraites d'un sol très riche en fer et en charbon. Faibles parce que libres, n'ayant pour les régler ni principes, ni traditions, ni autorité d'aucune espèce et par là-même impuissantes à leur tour à régler les esprits, la culture allemande, sa science, sa philosophie, sa littérature se sont mises au service de ces passions, bonnes ou mauvaises, qu'elles ne pouvaient refréner ou corriger, en les exaltant toutes : le patriotisme, l'esprit de discipline et d'union, le respect du Souverain et de l'État, la cupidité, la vanité et l'arrogance nationales et ce que l'on a coutume d'appeler d'un mot barbare, l'arrivisme. Elles ont donc secondé et accentué toutes les inclinations de l'esprit public, sans pouvoir distinguer les bonnes des mauvaises, les bienfaisantes des dangereuses. Elles ont surtout surexcité la manie de confondre ce qui est grand avec ce qui n'est que colossal, de prendre la quantité pour mesure de la qualité et de croire que le peuple allemand est le sel de la terre et le modèle du monde. Elles ont enflammé l'orgueil de la masse et aggravé ce délire de la persécu-

tion qui est toujours le compagnon inséparable et le châtiment immédiat des orgueils excessifs. De telle sorte que peu à peu nous avons vu — phénomène grandiose et terrible — se répéter dans le centre de l'Europe la tragédie biblique de Ninive et de Babylone : non plus un roi, mais tout un peuple grandir en puissance, en richesse, en prestige au point de provoquer l'admiration mêlée de crainte de l'Europe entière et de l'Amérique, mais devenir en même temps toujours plus inquiet, plus mécontent, plus soupçonneux, se plaindre qu'on ne lui témoignât pas le respect nécessaire, que sa puissance ne fût pas crainte comme il le fallait, que ses mérites fussent méconnus et ses biens menacés de toutes parts par Tenvie d'ennemis déloyaux. Enfin un jour cet étrange peuple, au summum de la puissance et de la richesse, dans une Europe qui tremblait à la pensée de voir scintiller de nouveau au soleil le glaive de 1870, ce peuple qui seul en Europe aurait pu jouir de la paix en toute sécurité, parce qu'il était craint et qu'il ne craignait point, a, en une semaine, à propos d'une question qui ne le touchait point, envoyé, peut-on dire, un cartel au monde : il a provoqué cinq Etats, parmi lesquels les trois plus vastes et plus puissants empires du monde, à un duel à mort ; et ayant lancé le défi insensé, il est parti en rangs serrés, au commandement de l'empereur, pour la bataille et pour la mort, avec une unité et une concorde complètes,

docile à la pression d'un Etat qui, pour le malheur du monde, a trop d'autorité sur ses sujets. La guerre européenne n'aurait pas éclaté si le peuple allemand avait été plus sage ou si le gouvernement avait été plus faible : la discipline politique et le désordre intellectuel ont engendré la catastrophe. Ainsi un gouvernement fort, respecté, bien trempé contre les coups de la fortune, servi par des hommes intelligents, pourvu d'argent et de moyens, est devenu l'instrument de l'imagination et de l'ambition les plus déréglées dans une entreprise où il ne reste, semble-t-il, au peuple allemand d'autre espérance que celle de rendre sa chute mémorable pour des siècles, en entraînant le monde tout entier dans sa ruine, d'ensevelir sa puissance, immolée en une heure de folie, sous les débris d'une civilisation très florissante il y a un an encore, mais dont personne ne peut dire quel sera l'état dans un an ou deux.

On ne voit point en effet d'autre fin à cette tragédie. C'est entendu, l'avenir repose sur les genoux de Jupiter ; nul ne peut avoir la prétention de prédire aujourd'hui comment finira cette guerre. Cependant il est impossible qu'un peuple qui pendant de longs siècles a gouverné le monde, tan-

tôt temporellement, tantôt spirituellement, et qui doit avoir conservé un certain sens de l'histoire, ne voie pas désormais clairement que les Allemands, du moins en ce moment de leur histoire, ne se trouvent pas dans les dispositions d'esprit les plus propres à la fondation de grands et de puissants empires. Pour fonder des empires durables, ni la valeur, ni l'union, ni l'amour ardent ou même fanatique de la patrie ne suffisent : il faut y joindre le bon sens, le sentiment de la mesure, l'intuition claire du possible, précisément tout ce qui fait le plus défaut aux Allemands d'aujourd'hui. Aussi, à moins qu'un miracle qu'on ne peut prévoir se produise, l'issue ne peut-elle être douteuse. L'obstination étant égale des deux côtés, le parti qui vaincra sera celui qui dispose des plus grands moyens et qui saura en faire l'usage le plus judicieux : ce sera donc la coalition qui peut avec le temps armer le plus grand nombre d'hommes, dont la bourse est la mieux fournie, qui domine les mers et dont deux peuples au moins, la France et l'Angleterre, possèdent ce sens politique, ce sentiment de la mesure, qui vaut à lui seul, dans une lutte comme celle-ci, beaucoup de corps d'armée. Ce raisonnement paraîtra peut-être un peu trop simple et il l'est en effet : mais je crains beaucoup qu'à l'heure présente, alors que les peuples les plus puissants de l'Europe guerroient depuis près de huit mois avec tant d'acharnement, il n'y ait pas de balance plus délicate et

plus précise où peser les probabilités de la guerre. Je ne vois pas comment on peut spéculer sur l'avenir, si ce n'est en argumentant que le plan de FAllemagne, qui consistait à saisir à l'improviste ses adversaires en les attaquant avec une énergie foudroyante et à les vaincre séparément, a échoué : la guerre sera donc décidée par le temps et par la patience des belligérants ; et si quelque événement imprévu ne vient pas altérer l'ordre et le jeu des forces en conflit, l'alternative de défaites et de victoires, qui tient aujourd'hui la guerre comme suspendue, devra à un moment donné — quand et en quelle mesure, nul ne pourrait le dire — pencher définitivement en faveur de la France, de l'Angleterre et de la Russie. Et qu'on ne répète point, comme trop de gens le font, qu'entre temps les Allemands combattent en pays étranger. Napoléon disait que dans la guerre rien n'est fait jusqu'au moment où tout est fait et il l'éprouva à ses dépens en 1812. Ce n'était pas à Lodz ou sur la Narev que Napoléon était arrivé en 1812, mais à Moscou même...

Du reste, même si la situation militaire était plus incertaine qu'elle ne l'est, nous aurions besoin de croire que la guerre se terminera de la sorte. On

pourrait dire qu'il est nécessaire qu'elle se termine ainsi si l'on veut que l'Europe puisse jouir d'une longue paix féconde qui ne soit pas troublée chaque jour par des paniques soudaines, ni menacée continuellement par d'obscures ambitions. L'Europe ne jouira pas de cette paix pendant plusieurs générations — il ne faut pas s'illusionner sur ce point — si l'esprit allemand continue, et même avec plus de force, à cause de l'exaltation d'une victoire bruyante, à accomplir ce qui paraît être depuis un siècle son rôle spécial dans le monde. Nous ne nions point que le peuple allemand soit doué de grandes qualités : mais il ne nous en paraît pas moins vrai qu'il a souvent fait de ces qualités un usage dangereux pour ses voisins, en prenant aux autres peuples certains principes de civilisation créés par eux et en les exagérant au point de les convertir en tourments et en périls. Le service militaire par exemple. Que le service militaire soit un devoir de chaque citoyen, c'est là un principe classique et antique, que la Révolution française avait rénové en l'appliquant avec discrétion. Mais les Allemands, en réduisant la durée du service et en accroissant le plus possible le nombre des soldats, ont créé et imposé à 1 Europe l'armée moderne, qui est le peuple en armes, Tannée immense, lente et très coûteuse, qui a fait de la guerre une calamité, en comparaison de laquelle tous les fléaux qui ont affligé jusqu'ici l'humanité constituaient de petits inconvénients! L'industrie moderne — nous

l'avons vu — s'efforce d'accroître la quantité au détriment de la qualité. Toutefois la France et l'Angleterre avaient appliqué ce principe avec une certaine mesure et sans dépasser certaines limites. L'Allemagne survient et que fait-elle ? Qu'est-ce que la pacotille allemande dont on a tant parlé ? L'exagération de ce principe. L'Allemagne a appliqué ce principe au point d'emplir le monde de toutes sortes de falsifications. 11 n'y a point d'ordre social qui puisse subsister sans employer la force dans une certaine mesure. La force est donc aussi, dans cette mesure, un facteur du bien et un élément du progrès. Toutes les époques et tous les peuples ont reconnu et pratiqué ce principe, que seuls quelques mystiques rejettent. Mais de cette vérité élémentaire, simple, vitale, les Allemands ont tiré les théories de Clausewitz, de Nietzsche et de Bernhardi, les poses autoritaires de Bismarck, qui est depuis quarante ans le mauvais exemple de tous les hommes d'Etat de FEurope, et finalement la guerre européenne, avec les carnages, les incendies, les dévastations et l'intention délibérée de ne reconnaître dans la guerre ni loi, ni règle, ni norme.

C'en est trop. L'Europe a besoin de retourner sous la direction et sous l'autorité de peuples plus vieux, plus mûrs, plus pondérés. Un assez grand nombre de gens croient que la guerre durera encore quelques mois, puis que l'on tiendra un Congrès de la paix et que l'on signera un grand

ANARCHIE, LIBERTÉ, DISCIPLINE lll

traité, à la suite duquel nous reprendrons la vie au point où nous l'avons laissée en cette fatale matinée du 25 juillet où nous avons lu les menaces troubles de l'Autriche à la Serbie. Mais hélas ! c'est une illusion. Quand nous tenterons, la paix rétablie, de reprendre la vie que nous avions menée jusqu'au 25 juillet, nous nous apercevrons que le courant de l'histoire s'est en ce point abîmé dans un gouffre pour reparaître plus loin après avoir changé d'aspect et de direction. Il n'y aura plus moyen de le remonter. Trop de choses seront irrévocablement changées ou devront être refaites sur un plan nouveau si l'on ne veut pas que tant de sang ait été versé en vain et que cette catastrophe soit le commencement non d'un ordre nouveau et meilleur, mais d'une ruine plus terrible encore que celle à laquelle nous assistons. Et toutes ces choses ne pourront être refaites et cette ruine ne pourra être épargnée à l'Europe, si l'Europe ne retrouve pas dans la pensée et dans l'action cette mesure qu'elle avait perdue dans les cinquante dernières années. C'est à cette épreuve que l'histoire attend notre génération et c'est elle qui montrera ce que nous sommes en vérité capables de faire pour le vrai progrès du monde.

Grand et colossal

Mesdames et Messieurs,

Dans le moment où, ébranlés par une crise formidable, les esprits cherchent à se concentrer et à se purifier; dans ce moment où l'avenir s'ouvre devant tous les peuples comme un gouffre obscur et redoutable, il est bon de tourner de temps en temps nos regards vers le passé. J'ai donc accepté avec joie l'aimable invitation de parler dans cette réunion convoquée à Paris pour fêter la fraternité incellcctuelle des peuples latins. Le moment est venu de nous rappeler que nous nous rattachons tous, Français, Espagnols, Portugais, Roumains, Italiens, par la langue, par la culture et les mœurs, à la brillante civilisation qui, née en Grèce, est venue se latiniser en Italie, et de l'Italie peu à peu, avant de devenir et après être devenue chrétienne, a conquis une partie de l'Europe qu'elle domine et qu'elle dominera encore pour bien des siècles. Le moment est venu de revendiquer les gloires,

un peu méconnues dans les derniers temps, de celte civilisation qui est la mère de nous tous ; le moment surtout est venu, si nous voulons dans l'étude du passé puiser des forces pour nos devoirs présents, de rappeler que ce qui a caractérisé la latinité dans ses moments les plus glorieux, c'est son héroïque effort pour atteindre, dans tous les domaines, la grandeur, et sa vive répugnance pour le colossal.

Asseyons-nous sous les colonnes d'un temple égyptien, promenons-nous au milieu des vestiges des grandes constructions persanes, babyloniennes ou assyriennes. Combien le Parthénon, le temple de la Concorde de Girgenti, les autres chefsd'oeuvre de l'architecture grecque sont petits, légers, insignifiants quant aux dimensions si on les compare aux constructions colossales, aux colonnes gigantesques, aux blocs énormes où se plaisait l'orgueil oriental ! Prenons V Iliade et V Odyssée : ce sont des livres bien petits à côté des épopées de l'Orient, de poèmes interminables tels que le Ramayama ouïe Livre des ro/s. Chaque Evangile est un recueil des discours de Jésus : comparez-donc un Evangile avec les discours de Bouddha. Quelques pages ont suffi, sur les bords de la Méditerranée, pour exposer une doctrine qui allait renouveler le monde, tandis qu'il a fallu, en Extrême-Orient, pour fonder une nouvelle religion, des volumes terrifiants par leurs dimensions. L'Orient, c'est la masse, la lourdeur, l'énor-

mité, la répétition, la prolixité ; la Grèce, c'est la proportion, l'harmonie, la légèreté, la clarté, la concision. L'un a aspiré à être colossal ; l'autre s'est efforcée d'être grande.

Entre le colossal et le grand, il y a en effet une différence qui est à la fois intellectuelle et morale. Le grand, c'est un effort pour atteindre un idéal de perfection créé par l'esprit humain, l'ambition de vaincre une difficulté essentiellement spirituelle, dont la loi est toute intérieure. Le colossal, c'est un effort pour triompher de la matière et des difficultés qu'elle oppose à nos volontés ou à nos caprices, c'est-à-dire d'obstacles extérieurs. Si je pouvais employer le langage d'un de vos grands philosophes, je dirais que le grand, c'est la qualité pure, et que le colossal, c'est la qualité fortement mélangée à la quantité. Non seulement pour créer, mais même pour comprendre et apprécier les grandes choses dans n'importe quel domaine, il faut une forte discipline intellectuelle et beaucoup de modestie, car il est nécessaire d'accepter un idéal de perfection comme une loi. Le colossal, au contraire, est une des mille formes de l'orgueil humain ; et il est facilement compris et admiré même par les esprits grossiers, dépourvus d'éducation.

Aussi il ne faut point s'étonner si même la Grèce et Rome, après avoir fait des choses vraiment grandes dans les époques les plus brillantes de leur histoire, sont retombées dans la manie

du colossal. Allez à Girgenti ; vous verrez peu loin du temple de la Concorde, si petit et si grand en même temps, dont Tincomparable beauté peut être définie de la qualité pure, les vestiges d'un temple colossal, des débris de colonnes qui aujourd'hui encore arrachent des cris de stupeur aux barbares accourus de tous les coins du monde. Ce phénomène est encore plus évident à Rome. Comparez les vestiges du mausolée d'Auguste avec le mausolée d'Adrien, le Panthéon d' Agrippa avec les thermes de Caracalla, ceux-ci avec les thermes de Dioclétien et vous verrez que les proportions des édifices grandissent, deviennent gigantesques, à mesure que les siècles passent. Mais les édifices nous racontent, cette fois encore, en caractères de brique et de pierre, Fhistoire des idées et des sentiments. Pendant longtemps Rome avait été une puissance modeste. Elle se méfiait de la fortune ; elle redoutait la richesse et le luxe ; elle résistait souvent aux circonstances qui la poussaient à agrandir son empire. Elle voulait fonder un grand empire, et non pas un empire colossal, comme ceux dont les conquérants de l'Orient étaient si fiers. Gourvernée par une élite qui avait assez d'autorité pour diriger non seulement la politique, mais aussi le goût du public, Rome sut, pendant cette période, comprendre et parfois imiter, dans la littérature et dans l'art, les époques où la Grèce avait réussi à être grande. La richesse, le succès, la sécurité changèrent peu

à peu l'âme romaine ; l'élite qui avait dirigé pour des siècles le goût public disparut ; les civilisations orientales s'emparèrent de l'esprit des masses livrées à elles-mêmes ; un orgueil insensé, une soif effrénée de plaisirs et d'excitations envahirent tout l'empire ; et avec cet orgueil et cette soif, le délire du colossal.

Combien d'exemples analogues on pourrait trouver dans l'histoire de tous les pays latins, de l'Espagne, de l'Italie, de la France ! Venise, par exemple : il n'y a qu'à parcourir le Grand Canal pour voir combien étaient petits les palais bâtis par les générations qui ont créé la grandeur de la République en comparaison des palais plus récents construits par les générations qui ont célébré les joyeuses funérailles de Venise. Après la Grèce, la vie a été une lutte perpétuelle entre le principe du grand et le principe du colossal. Plus visible dans les arts décoratif,où elle acquiert une valeur symbolique, cette lutte se retrouve partout, dans la littérature, dans la guerre, dans la politique, dans le commerce et dans l'industrie. Partout et toujours il y a eu et il y aura des hommes, des peuples, des époques qui ont voulu ou qui voudront en faire des choses grandes et d'autres qui ont voulu ou qui voudront en faire de colossales. Tournons nos regards autour de nous .-n'est-ce donc pas le sens de la crise immense au milieu de laquelle le monde se débat ?

Quand les générations présentes auront disparu,

quand les passions qui embrasent notre époque se seront éteintes et quand les historiens étudieront sur des documents morts l'histoire de la guerre européenne comme les géologues après une éruption montent, armés de pioches, sur les laves refroidies, ils auront de la peine à comprendre. Ils diront : « 11 y avait au centre de l'Europe un peuple nombreux, puissant, redouté, envié, admiré. Sa population augmentait chaque année dans des proportions fantastiques. Son armée était considérée comme la plus forte du monde ; sa flotte de guerre était montée en peu d'années au second rang ; son industrie et son commerce étaient l'objet de l'envie universelle, si rapides étaient leurs progrès ; sa science jouissait, surtout dans certains milieux, d'un prestige qui semblait à beaucoup d'esprits indépendants quelque peu exagéré. Même les peuples héritiers d'une vieille civilisation, peu à peu, bon gré mal gré, s'adaptaient à considérer ce peuple comme un des modèles futurs de l'humanité. S'il y avait en Europe, au commencement du xx" siècle, un peuple qui pouvait jouir sans inquiétude de la paix, c'était celui-là, car aucun autre peuple de l'Europe n'osait l'attaquer. Et pourtant, à mesure que sa richesse, sa puissance et l'admiration des autres peuples augmentaient, ce peuple devenait inquiet, mécontent, soupçonneux : il voyait des ennemis partout ; il se croyait à chaque instant ofFensé ; il se plaignait de n'être ni admiré selon ses mérites, ni redouté

à la mesure de sa force. Et un jour à la fin, en pleine richesse et prospérité, au sommet de la gloire et de la puissance, à propos d'une question qui le touchait bien indirectement et qui, tout en étant grave, comportait encore plusieurs solutions raisonnables, ce peuple énigmatique a jeté, en une semaine, un défi au monde, provoquant à une guerre mortelle trois grands empires et deux petites nations ! »

C'est ainsi, d'ailleurs, que se pose, même aujourd'hui, pour beaucoup d'esprits angoissés, la troublante énigme de cette guerre monstrueuse. Cette énigme pourtant devrait être moins obscure pour nous, enfants de la Grèce et de Rome. Nous pouvons mieux comprendre ce peuple, et son inexplicable défi.

Ce peuple, c'est, en Europe, celui que la passion du colossal a enivré davantage : la passion du colossal — il ne faut jamais l'oublier — qui n'est qu'une forme — parfois un peu grossière — de l'orgueil. Car la cause dernière de cette épouvantable catastrophe est bien là, dans l'orgueil d'un peuple, et cet orgueil est bien un fruit de notre siècle. A Paris, dans cette capitale du monde, à laquelle rien n'échappe de ce qui touche aux problèmes suprêmes de la vie, on a été tout de suite frappé par le terrible contraste auquel ces derniers moi'? nous ont fait assister. En présence de cette formidable explosion de violence qui ravage l'EuropCs, des voix autorisées ont posé

GRAND ET «OLOSSAL 119

la question de savoir si l'homme, en devenant plus riche, plus savant et plus puissant, ne deviendrait pas aussi plus mauvais. Il n'est point douteux pourtant que notre époque a accompli une œuvre d'éducation morale qui est immense. Ayant engagé depuis deux siècles une grande lutte contre la nature pour s'emparer de ses trésors et capter ses forces, notre civilisation a combattu avec succès tous les vices et enseigné toutes les vertus qui pouvaient ou nuire ou servir dans cette lutte. Elle a combattu surtout, parmi les vices, la paresse ; elle a appris aux hommes, parmi les vertus, surtout la précision, la ponctualité, le zèle dans l'accomplissement de ses devoirs, l'esprit de solidarité dans tous les groupements sociaux, petits ou grands, qui doivent agir ensemble. La cohésion, dont font preuve aujourd'hui toutes les nations belligérantes, montre combien cet esprit de solidarité est devenu fort dans les masses. Aucune époque n'avait vu encore un phénomène de cette grandeur. Notre époque a donc travaillé pour le progrès moral.

Gomment se fait-il alors qu'elle a été tout à coup saisie par cette sauvage folie de destruction et de violence ? C'est que, tout occupée à faire des travailleurs disciplinés, notre époque a oublié que d'autres passions, livrées à elles-mêmes, peuvent altérer le sens moral des masses ; l'orgueil surtout, dont la manie du colossal est une des formes les plus monstrueuses. Au début, quand

elle a entamé timidement sa lutte contre la nature, notre civilisation avait fait avec modestie de grandes choses. Mais, peu à peu, avec la richesse, le succès, la puissance, elle est devenue orgueilleuse : elle a voulu faire des choses colossales — et elle en avait bien les moyens ! Les empires de l'antiquité étaient tout fiers quand ils réussissaient à bâtir en brique ou en pierre quelques monuments de proportions inusitées. Mais que sont leurs villes, leurs armées, leurs flottes, leurs constructions en comparaison des villes, des armées, des flottes, des constructions d'aujourd'hui? Qu'étaient leur industrie et leur commerce en comparaison de l'industrie et du commerce de notre époque ? Aussi, en cinquante ans, l'ivresse du colossal a saisi plus ou moins tous les peuples de l'Europe et de l'Amérique, et malheureusement un entre ces peuples en a été véritablement possédé. La nature semble l'avoir doué d'une énergie violente, qui le porte facilement aux excès. Bien qu'il ait produit dans le dernier siècle beaucoup de philologues et d'archéologues, il n'a jamais senti profondément l'influence de la véritable latinité. Le sens de la mesure, l'esprit de limitation et la précision, qui sont les qualités essentielles de la latinité, lui ont toujours répugné ; il y a en lui un fond de mysticisme qui semble invincible et qui le porte à chercher l'infini dans ce qui est vague, confus et indéfini. Il avait remporté des victoires brillantes dans deux guerres heureuses ; et il s'est trouvé possé-

der un sol riche en fer et en charbon : avantage inestimable dans un siècle où le feu n'est plus l'humble serviteur de l'homme, mais le maître du monde. Bref, il a fini par se croire le peuple élu, le levain de la terre, le modèle du monde, et par employer couramment le mot colossal pour exprimer les suprêmes degrés de la perfection. Mais il n'a pas tarde à devenir, lui aussi, incontentable, inquiet, soupçonneux, jaloux comme tous les orgueils qui révent des choses colossales. Comment, en effet, pourraient un peuple ou une époque qui ont choisi comme but de dépasser toujours, dans toutes leurs entreprises, les proportions déjà atteintes, être jamais heureux et contents? On n'est heureux que si on marche vers un but défini et si on a la joie de voir qu'on approche de lui. Un peuple et une époque qui veulent faire de grandes choses peuvent encore trouver un équilibre moral et pour cela être contents et heureux, autant qu'on peut l'être dans le monde, car un idéal de perfection est un but défini et précis duquel on peut se rapprocher. Une époque et un peuple qui veulent faire des choses toujours plus colossales sont condamnés à aller toujours au delà de la ligne atteinte, c'est-à-dire à marcher dans l'illimité jusqu'au jour où il leur arrivera de commettre une folie irréparable. C'est pour cette raison que toutes les civilisations qui ont voulu être colossales, après avoir vécu dans une inquiétude perpétuelle, se sont écroulées dans des catastrophes soudaines et

étranges. Et c'est pour cette raison aussi que nous pouvons nous demander si la destinée ne veut pas nous faire assister, une fois encore, à une de ces tragédies.

Si tel était vraiment l'obscur destin de l'Histoire, combien lumineux et profond devient le sens du sanglant sacrifice que la destinée, après tant d'autres, a exigé encore de la France : le sens de celui qu'elle demandera peut-être demain à d'autres peuples de la famille! Ne l'oublions jamais; c'est seulement par les épreuvesquimontrenfc leur vitalité que les peuples peuvent maintenir vivants les principes de civilisation, créés ou possédés par eux. Oui, nos ancêtres avaient fait beaucoup de grandes choses. Us avaient bâti le Parthénon, le Panthéon, Venise et Versailles ; ils avaient créé l'Empire, l'Eglise, le droit, la philosophie et l'art décoratif du xvm" siècle; ils avaient fait la Révolution. Que nous valait tout cela, désormais ? Le sens de la grandeur, qui est l'essence de la latinité, était partout étouffé par la manie asiatique du colossal ; la quantité triomphait de la qualité; le progrès, c'est-à-dire le mérite des peuples, n'était plus mesuré que sur les chiffres grandissants des statistiques. La France a été le pays du monde qui a résisté davantage à ce courant; mais trop de monde s'accordait pour cela à dire qu'elle vieillissait. Parce que son commerce et sa population n'augmentaient pas aussi vite que la population et le commerce de l'Allemagne,

elle aurait dû disparaître ! Pensez-vous qu'une philosophie, une doctrine, des raisonnements auraient pu remonter ce formidable courant d'opinions, de sentiments et d'intérêts (car beaucoup d'intérêts puissants se mêlaient au courant) qui entraînait tous les peuples et toutes les classes vers les hideuses énormités d'une civilisation purement quantitative ? Non, il fallait un de ces grands événements historiques qui seuls ont la force de changer les idées des masses : une de ces épreuves où la valeur respective des principes qui animent deux sociétés se révèle tout à coup. L'épreuve, cette fois, est si terrible qu'aucun homme de cœur n'oserait dire qu'elle devait arriver... Mais puisque la destinée l'a voulu... Eh bien, tâchons d'élever nos esprits au-dessus des ruines et des deuils, à la hauteur des grands événements qui s'accomplissent sous nos yeux dans le monde; de puiser dans cette élévation le courage, la fermeté, la résignation qui sont nécessaires. Dans la première semaine de la guerre un frisson d'angoisse a passé dans tous les pays où vivent les enfants de Rome. 11 serait inutile de le cacher : beaucoup ont douté. Il semblait à bien des gens que rien ne pourrait arrêter et refouler cette masse d'hommes et de fer colossale qui, en renversant tous les obstacles, marchait vers ce pays, où semblait s'éteindre une civilisation trop vieille et trop délicate. Et tout le monde, dans le moment de suprême inquiétude, a tourné ses re-

gards vers le nord lointain, en cherchant là-bas un espoir... Et voilà que tout à coup, au moment où presque tout le monde commençait à désespérer, cette masse colossale vient se briser contre une espèce d'obstacle invisible surgi comme par miracle, s'arrête, recule. Nous avonsprobablement vécu, ces jours-là, un des grands moments de l'Histoire, car c'est le premier moment où notre génération, étonnée, s'est demandé si par hasard la masse et le nombre ne seraient pas tout dans le monde ! Et dès ce moment un travail obscur a commencé dans les esprits... Il serait téméraire de vouloir déjà prédire ce que cet obscur travail donnera. La grande épreuve n'est d'ailleurs pas encore finie. Mais comme il n'est point douteux que le monde dans lequel nous vivrons le reste de nos jours sera bien différent de celui où nous avons vécu, il est déjà permis d'espérer que la France aura encore une fois brisé par son courage et son énergie une fatalité historique qui semblait irrésistible. 11 ne faut pas qu'un sang si pur et si précieux, dont l'effusion est depuis six mois le cruel supplice et l'angoisse incessante de nos âmes, soit versé sans que l'humanité tout entière en profite. Il faut que cette guerre soit la revanche de la véritable grandeur intellectuelle et morale sur l'orgueil du colossal qui avait endurci et aveuglé les esprits ; il faut qu'elle redonne au monde le sens de ce qui, dans tous les domaines, n'est grand que par la petitesse des

proportions et par la modestie, d'une grandeur tout intérieure ; il faut qu'elle prépare de nouveau des générations capables de faire de grandes choses avec simplicité et sans orgueil, et un monde qui dans le sens de la véritable grandeur retrouve son équilibre moral. 11 serait sans doute téméraire d'affirmer que cette guerre sera la dernière. Mais s'il y aura encore dans le monde de grandes guerres, c'est le devoir commun de nous tous, envers nousmêmes, envers le monde et cet idéal qui s'appelle la latinité, de faire tout ce que nous pouvons pour que le monde n'assiste plus à une guerre colossale comme la présente. C'est pour cela qu'un cas de conscience bien grave se pose pour nous tous, enfants de Grèce et de Rome, liés à la France par le lien sacré de la langue et de la culture. Nous n'avons jamais pu assister sans une horreur secrète et une répugnance invincible aux bruyants triomphes du colossal dans le monde. Ni les intérêts, ni les engouements passagers des époques frivoles n'ont jamais étouffé chez nous l'instinct qui nous porte à chercher partout la véritable grandeur, faite d'harmonie et de perfection. Dans cette lutte terrible, d'ailleurs, du sang, des sacrifices, une longue ténacité seront encore nécessaires. Nous devons donc nous demander si nous pouvons laisser la France jusqu'au bout seule à la tâche terrible et glorieuse d'où le génie de notre race doit sortir rajeuni.

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