JOURNAL DE JEAN VALREG
Commune de Mers. iO fiîvrier 183..
Me voici à mon poste, je commence : non pas encore une relation de ce qui m'arrive, car je suis bien sûr qu'ici rien ne m'arrivera qui mérite d'être rapporté, mais un résumé de certaines choses de ma vie que je n'ai pas su vous dire quand vous me les demandiez.
D'abord, vous vouliez savoir pourquoi, n'ayant jamais été rudoyé ou maltraité en aucune façon, j'avais ce caractère réservé, celle aversion à parler de moi aux autres, cette difficulté à m'occuper moi-même de moi-même. Je n'en savais rien. Je m'en rends peut-être compte maintenant.
Mon oncle l'abbé Valreg n'est pas du tout spirituel ni méchant, ce qui ne l'empêche pas d'être excessivement railleur, C'est une nature excellente, rude et enjouée. Il est si positif, que tout ce qui échappe à son appréciation étroite et rapide lui est sujet de doute et de persitlage. Il a pris ce tour d'esprit, non-seulement en lui-même, mais encore dans l'habitude de vivre avec la Marion, sa vieille et fidèle gouvernante, la meilleure dos femmes dans ses actions, la plus dédaigneuse et la plus malveillante dans ses paroles. II n est pas de dévouemont dont elle ne soit capable envers les gens les moins dignes d'intérêt de la paroisse ; mais, en revanche, il n'en est pas, parmi les plus dignes, qu'elle ne déchire à belles dents sitôt qu'elle prend son tricot ou sa quenouille pour faire la causette du soir avec M. l'abbé, lequel, moitié riant, moitié dormant, l'écoute avec complaisance, et s'entre-
LA DA.NIELLA
tienl ainsi en belle santé ei en belle humeur aux dépens du
procliain. , j •. j
Ceci est fort inolTcnsif, car, avec leur grand e?pnt de conduite ces deux braves personnages ne confient leurs médisances et leurs dédains à personne du dcliors. Mais j'y ai été initié si longtemps, que certainement quelque chose a du en rejaillir sur moi et m'habiluer, à mon insu, à une méfiance iii^linclixedans mes relations.
l'ourlant je n'ai pas à me reprocher d'avoir partage cette malveillance générale. Au contraire, il me semble que je m'en défendais; miiis je me persuadais peut-être iasensiblcmenl que j'en mérilais ma part, et que, si l'abbé Yalreg me l'épargnait, c'est uniquement parce que j'étais son parent et son enfant d'aclo|>iion. Quant à ses moqueries, étant placé sous sa main pour lui servir de but, j'en étais incessammeni criblé. C'était avec une inlenlion paternelle et alîeclueuse, je n'en saurais douter, mais c'était de la moquerie quand même. Bon régime, certes, pour tuer tout germe de sottise et de vanilé, mais régime es.cessif |iar .'^a persistance, et qui devait me conduire jusqu'au délacbcmciil trop absolu de moi-même.
Pour vous donner une idée, une fois pour toutes, des façons ironiques de mon oncle, il faut que je vous raconte mon arrivée ici. avant-hier au soir. .
Comme aucune diligence, aucune patache ne dessert notre village, je vins à pied,''à la nuit tombante, par un temps doux et des chemins alfreiix.
— Ah! ah! s'écria mon oncle dès qu'il me vit, c'est fort heureux ! Hé! Marion! c'est lui! c'est mon coquin de neveu! Fais-le souper, tu l'embrasseras après; il a plus faim de soupe que de caresses. Assieds-toi, chaulfe-toi les pieds, mon garçon. Je te trouve une fichue mine. Il parait que tu ne gagnes pas déjà si bien la vie, là-bas, car tu as fait maigre chère, ça se voit. Ah çii 1 il parait que tu t'en vas en Italie pour détrôner Raphaël et... et les aulres fameux barbouilleurs dont je ne sais )>lus les noms! Ca me flatte de penser que je vas avoir un homme célèbre dans ma famille ; mais ça n'augmenlcra guère ton patrimoine, car il v a le vieux proverbe : G!(cw.r comme un iiebitre ! Tu es donc" toujours toqué? Allons, soit. Pourvu que lu restes honnête homme! Mais ne mange pas tout ton bien avant que je sois mort, et ne fais pas de dettes, car je ne te laisserai pas la rançon d'un roi. Bailleurs, je t'avertis que je veux m'en aller le plus tard possible, et, si j'en juge par la ligure, je nie porte mieux que toi. Prends garde que je ne t'enterre !
Après beaucoup de quolibets de ce genre, l'abbé Vaireg rne , fit plusieurs questions, dont il n'écouta pas ou ne comprit pas les réponses, ce qui lui servit de texte pour me railler de non\eau.
— L'Italie! dit-il, tu crois donc que les arbres y poussent les racines en l'air, et que les hommes y marchent la tête en bas? Voilà une bêtise, d'aller hors de chez soi étudier la nature, comme si partout les hommes n'étaient pas aussi bêtes et les choses de ce monde aussi laides ! Quand j'étais jeune, mes supérieurs, sous prétexte que j'étais fort et en élat de voyager, voulaient me persuader d'être missionnaire. Moi, je leur disais ; « lîah ! bah ! il n'y a pas besoin d'aller chez les Chinois ponr trouver des magots, et dans les îles de la mer du Sud pour rencontrer des sauvages ! »
Quand j'eus soupe, et, bon gré mal gré, mangé plus que ma faim [la Marion se dépitant quand je ne faisais pas assez d'honneur a ses mets), mon oncle voulut voir quelque preuve de mon ■ travail à Paris et de mes progrès en peinture.
— Tu crois, sans doute, que ce serait margaritas ante jîocro.'î. dit-il gaiement; tu le trompes. Pour juger ce qui est fait pour les veux, il ne faut que des yeux. Allons, déballe! Je veux voir les chefs-d œuvre de mon futur grand homme.
Il me fallut ouvrir ma malle et la retourner dans tous les sens pour lui prouver que je n'avais qu'un très-mince et très-portalif allirail de peintre en voyage, et pas le plus pelit croquis à lui montrer.
11 en fut tiés-morlifié.
— Ça n'est pas aimable delà part, s'écria-t-il. Tu devais bien penser que je m'intéresserais à tes grands talents, et je commence à croire que tu n'as rien fait qui vaille dans ton Paris. S'il en était aulrement, lu te serais appliqué pour m'ap- |)orter au moins une jolie image coloriée par loi. Tu avais des
. . dispositions, cela est sûr; mais je parierais que tu n'as songé
-, . n.u'a flâner, là- bas!
o A force de retourner mon bagage, la Marion finit par dc-
■ couvrir une figure, d'académie qui m'avait ser\i à envelopper
. un pacjuet de crayons. Comme c'était déchiré et chiffonné, que ies pieds et la têlc manquaient, elle ne comprit pas tout de suite ce qu'elle examinait ; puis, tout à coup, jeUuit un cri
d'horreur et d'indignation, elle s'enfuit en se recommandant à
tous les saints.
— Fi I dit mon oncle en regardant cette nudité qui avait épouvanté la Marion, est-ce là un élat? Quoi! vous passez vnlre temps à copier des personnes toutes nues? C'est une occupation bien dégoûtante, et à quoi ça peut-il servir? D'ailleurs, ça me parait bien grossièrement fait! J'aimais beaucoup mieux les jolis petits bonshommes que .tu inventais autrefois. C'était plus soigné, et c'était plus décent. Les habillemnts de la campagne étaient parfaitement imités, et tout le monde pouvait regarder ça ! Mais, parlons raison, ajouta-t-il en jetant au feu mon académie. Comment l'es-tu comporté dans celte grande Dabylone? As-tu fait des dettes ?
— Non, mon oncle.
— Si fait, conte-moi ça.
— Je vous jure que non : j'aurais trop craint de vous effrayer et de vous affliger; mais, à l'avenir, si voulez bien vous laisser convaincre de certaines vérités positives, il est possible...
— Tu me trompes, tu es endetté I
— Non, sur l'honneur !
— Mais lu as le projet...
— Je n'ai aucun projet Seulement, j'ai à vous dire que je suis las d'un système d'économie qui va forcément jusqu'à l'avarice, et qui, si j'avais le malheur d'en prendre le goût, me conduirait à l'égolsme le plus stupide. Je comprends les privations qu'on s'impose en vue des autres; mais celles qui n'ont d'autre but que notre propre bien-être dans, l'avenir sont étroites et déraisonnables. Jusqu'ici, ma parcimonie a été pour moi une question d'honneur. Vous m'aviez fait jurer que je ne dépasserais pas mon revenu, et, enfant que j'étais, je m'étais laissé arracher ce serment sans prévoir, san- savoir qu'avec cent francs par mois on ne vit pas à Paris, ou que, si l'on y vit, c'est à la condition de ne jamais s'intéresser à un être plus pauvre que soi, et de s'absorber dans une prévoyance sordide. Je n'ai pas pu vivre ainsi ; j'ai travaillé pour doubler mon revenu, mais j'ai travaillé de la manière la plus abrutissante et la plus antipathique ; ce qui ne m'a pas empêché d'être forcé de me priver de mille jouissances morales ou intellecluelles qui eussent développé mon cœur et mon esprit. Enfin, malgré tout, j'ai résolu le problème d'apprendre ce que je voulais apprendre, sans manquer, dans ma manière d'être, à aucune bienséance, el sans négliger trop les occasions de voir de îemps en temps une société d'élite où il m'a été permis de pénétrer sans choquer les regards rie personne. A présent, je m'en vais dans un pays où l'on peut être pauvre et s'instruire, comme artiste, sans trop souflrir, à ce que l'on m'a dit; mais, ivant de me séparer de vous une seconde fois, mon bon et cher
ncle, je viens vous dire que je reprends ma parole, et que je ne m'engage nullement à lespccter mon patrimoine, si mes besoins d'artiste et mes sentiments d'honnête homme m'obliirenl à l'entamer.
A la suite de cette déclaration nécessaire, il y eut une discussion assez vive entre l'abbé Vaireg et moi. Il était outré de me voir dans des idées si nouvelles pour lui, qui n'avait jamais .-nngé à me demander compte d'aucune idée. Mais, quand il m'eut dil tout ce que lui suggérait sa conviction, mélange assez singulier d'égoisme et de charité, qui consiste à faire la part des autres et la sienne propre, sans jamais se laisser aller à aucun entrainement pour eux «u pour soi-même, il pril bravement son parti, et, incapable de s'affecter de quelque (h )se au point de perdre une heure de sommeil, il se calma en disant:
— Allons, c'est assez se tourmenter pour un jour ; nous penserons à cela demain.
En ce moment, l'horloge de l'église sonnait neuf heures, et mon oncle s'assoupit aussitôt comme autrefois, avec celle régularité de fonctions digestives qui appartient aux lempéraments vigoureux. La Marion rentra, rangea la salle, enleva la table, causant tout haut avec moi, faisant claquer ses sabots sans précaution sur le plancher sonore. Quand tout fut en ordre, elle cria dans l'oreille de son mailre, qui, habitué à ce vacarme, ouvrit tranquillement les yeux sans tressaillir:
— Allons, monsieur l'ablié, on s'en va! bonne nuit! c'est l'heure de faire vos prières el de vous melire au lit.
Elle me conduisit à la chambre que j'ai habitée pendant la moitié de ma vie, veilla à ce que je ne manquasse de rien, m'embrassa encore une fois, et monta, à grand bruit, à l'éiage supérieur. Un quart d'heure après, tout dormait au presbytère, V compris votre ser\ilcur, fatigué par les rudes chemins du paVs et les durs raisonnements de l'abbé Vaireg.
Le lendemain, c'est-à-dire hier, mon oncle voulut, à l'heure du souper, reprendre la discussion ; je vins à bout de reculer toute explication jusque vers neuf heures moin- un quart, et je compte l'amener ainsi, avec un quart dheuie de dispute
/LA' DANFECDA
chaque soir; à s'habituer, sans secousse trop vive, à ma dian bolique résolution.
Vous allez croire comme lui, peut-être, que j'ai quelque folie en tête, quelque projet de Sardanapale à l'endroit de mon capital de vint;t nulle francs. Il non est rien pourtant. Jo n'ai d'autre projet que celui d'aller devant moi, et de ne pas me sentir esclave d'une situation consacrée par un serment.
«3 k'viicr.
Mon onrlr- réarise r^es prévisions. Il s'habitue à mes volontés d'indépendance, et se rassure un peu en me voyant raisonnable d'ailleurs. Puisque j'étais en train de récapituler mon passé pour vous, il faut que je continue et que je vous raconte comment m'est venu ce goût de la peinture sur lequel je n'ai pas .osé vous donner les explications que vous me demandiez.
Ici ma jeunesse se passait dans la solitude au sein de la nalure. Je ne faisais que lire et rêver. Tout à coup j'eus vaguement la conscience d'une jouissance inllninient plus douce qui s'emparait de moi. C'était celle de voir, bien plus soutenue, bien plus facile en moi que celle de penser. Les premières révélations de cette jouissance me vinrent un jour au coucher du soleil, dans une prairie bordée de grands arbres, où les masses de lumière chaude et d'ombre transparente prirent tout à coup un aspect enchanté. J'avais environ seize ans. Je me demandai pourquoi cet endroit, que j'avais parcouru cent fois a\ec indillérence ou préoccupation, était, ce jour-là et dans ce moment-là, inondé d'un charme si étrange et si nouveau pour moi.
Je fus quelques jours sans m'en rendre compte. Occupé jusqu'à midi au presb) tère par (|uelques devoirs, c'est-à-dire quelques thèmes ou extraits que mon oncle me donnait régulièrement charpie matin, et que, régulièrement chaque soir, il oubliait d'examiner, je ne pou\ais voir l'elfet du soleil levant. Je cherchais tout le long du jour, en lisant dans la praiiie, à bà- , lon^ rompus, le prestige qui m'avait ébloui. Je ne le retrouvais qu'au moment ou l'aslre s'abaissait vers la cime des collines, et quand les grandes ombres veloutées des masses de végélation rayaient l'or de la praiiie étincelante. C'est l'heure que les peintres appellent l'heure de rf//'ct Elleme faisait Isattre le cœur comme l'arrivée d'une personne aimée ou d'un événement extraordinaire. Dans ce moment-là, tout devenait beau sans que je pusse dire pourquoi; les moindres accidents de terrain, la moindre pierre moussue, et môme les détails prosaïques du paysage, le linge étendu sur une corde à la porte de la chaumière, les poules grattant le fumier, la baraque de branches et de terre battue, la barrière de bois brut et mal agencé qui, clouée d'un arbre à l'autre, séparait le pré de lachènevière.
— Qu'y a-t-il de si étonnant dans tout cela ? me demandais-je ; et d'où vient que seul j'en suis frappé ? Les gens qui passent ou qui travaillent à la campagne n y font point d'attention, et mon oncle lui-même, qui est le plus instruit de ceux que je vois, ne m'a jamais parlé d'un pareil phénomène. Est-ce un état de la nalure extérieure ou un état de mon âme ? est-ce une transfiguration des choses autour de moi ou une simple hallucination de mon cerveau?
Cette heure d'extase garda son mystère pendant quelques jours, parce que c'était, dans la saison, Iheure à laquelle soupailmon oncle, et il était fort sévère quant à la régularité des habitudes de sa maison. Une journée de mon absence ne le tourmentait pas; une minute d'attente devant ma place vide à table le contrariait sérieusement. Il était si bon, d ailleurs, que je ne craignais rien tant que de lui déplaire. Aussi, dès que te timbre lointain de l'horloge de l'église, et certain vol de pigeons dans la direction du colombier, me marquaient le moment précis où la Manon mettait le couvert, il me fallait m'arracher à ma contemplation et interrompre ma joui.ssance à demi savourée. Elle me poursuivait alors comme un ré\e, et, tout en coupant le gigot ou le jambon en menues tranches pour obéir aux prescriptions de labbé \'alreg, je voyais passer devant mes yeux des hies de buissons aux contours dorés, et des combinaisons de paysages empourprés par les rellets d'un cii'l aident comme la braise.
liais ces jours d'automne raccourcissant très-vite, j'eus bientôt le loisir auquel j'aspirais, et je pus suivre, a\ec ce sentiment de la beauté des choses qui s'était éveillé en moi comme un .'■eus nouveau, les admirables dégradations du jour et la succession d'aspects étranges ou sublimes que prenait la campagne J'étais comme enivré à chaque observation nouvelle, et, bien que nourri de livres poétiques, il ne me \eiiait pas à la pensée de ( hercher dans les mots le côté descriptif de ma vi-
sion. Je trouvais les mots insulUsants. les peintures écrites vogues ou inexactes. Les plus grands poètes me paraissaient chercher dans la parole un équivalent ([ui ne saurait s'y trouver. Le plus hardi, le plus pittoresque de tous les modernes, Victor Hugo, ne me suflisait même plus.
C'est à cela que je sentis que la manifestation de mon ivresse intérieure ne serait jamais littéraire. Mon imagination était pauvre ou paresseuse, puisque les plus puissants écrivains ne m'avaient jamais fait pressentir ce que mes yeux seuls venaient de me révéler. '
Je fus pourtant bien longtemps avant d'oser me dire que je pouvais être peintre ; et même encore aujourd'hui j'ignore si ces premières émotions furent les vrais symptômes d'uiie vocation déterminée; mais, à coup sûr, elles furent l'a[)pel d'un goût prédominant et insatiable.
J'avais quelque chose comme dix-neuf ans, lorsque, durant mes longues veillées de l'hiver, l'idée, ou plutôt le besoin mo vint de me remettre sous les yeux, tant bien que mal, les splendeurs de l'été. Je pris un crayon et je dessinai, admirant naïvement cet essai barbare, et, cette fois, dominé par mon imagination qui me faisait voir autre chose que ce que ma main pouvait exécuter. Le lendemain, je reconnus ma folie et brûlai mon barbouillage; mais je recommençai, et cela dura ainsi plusieurs mois. Tous les soirs, j'étais charmé de mon ébauche ; tous les matins, je la di'truisais, craignant de m'habitiier à la laideur de mon propre ouvrage. Et pourtant les heures de la veillée s'envolaient comme des minutes dans cette mystérieuse élaboration. L'idée me vint enfin d'essayer de copier la nature. Je copiai tout avec une bonne foi sans pareille; je comptais presque les feuilles des branches ; je voulais ne rien laisser à l'interprétation, et je perdais, dans le détail, la notion de l'ensemble, sans rendre même le détail, car tout détail est un ensemble par lui-même.
Un jour, mon oncle m'emmena dans un château où je vis enfin de la peinture des maitres anciens et nouveaux. Mon instinct me poussait vers le paysage. Je restai absorbé devant un Ruysdaél. Je ne le compris pas d'abord. Peu à peu la lumière se iit, et je m'avisai que c'était là une fcience de toute la vie. Je résolus, dès que je serais indépendant, d'employer ma vie, à moi, selon mes forces, à écrire, avec de la couleur sur de la toile, le rêve de mon âme.
On me prêta de bons dessins ; mon oncle mo permit même l'achat d'une boite d'aquarelle. Il ne s'inquiéta pas de ma inonomanie ; mais,- quand, parvenu à ma majorité, je lui révélai ma pensée, je le vis bouleversé. Je m'y attendais. Je résistai avec douceur à ses remontrances. Je savais son respect pour la liberté d'autrui, son aversion pour les paroles inutiles, et ce fonds d'insouciance ou d'optimisme qui part d'une grande candeur et d'une sincère bonté.
Vous me demanderez maintenant pourquoi, aux premiers jours de notre connaissance, je vous ai fait mystère d'une chose aussi simple que ma prédilection pour cet art; la raison est tout aussi simple que le fait : vous m'eussiez demandé à voir mes essais ; je les savais détestables, bien qu'ils eussent fait l'admiration de la Marion et du maître d'école do mon village. Vous m'auriez dit que j'étais insensé, ou, si vous ne me l'eussiez pas dit, je l'aurais lu dans vos yeux. Or, je n'ai pas en moi-même une foi assez robuste pour lutter contre les critiqués de l'amitié. Celles du premier venu me sont indillérentes. L.ês vôtres m'eussent fait douter doublement, et c'est bien assez d'axoir à douter seul.
A mon âge, c'est-à-dire à l'âge que j'avais alors, et négligé comme je l'avais été, on ne sait pas défendre sa conviction. On la sent, on manque d'expressions et de preuves pour la formuler et la maintenir. On l'aime parce que, révélation ou chimère, elle vous a rendu heureux ; on la garde en soi avec terreur, comme le secret d'un premier amour. C'est une lleOr précieuse qu'un souille de dédain, un sourire de raillerie peut flétrir.
Cette crainte est encore en moi, elle est encore fondée, et. si je n'ai pas voulu vous faire juge de mes essais, ne croyez pas que ce soit par excès de vanité. Non! Je me suis examiné sous ce rapport-là ; je me suis tàté le cœur et la tête a\ec impartialité. J'ai reconnu (|ue, si je ne suis pas un sage, du moins je ne suis pas un fou. Il faudrait l'être pour me persuader que j'ai déjà du talent ; et ce qui me rassure, c'est que je suis bien certain de n'en point avoir encore. Ce que j'aime dans mon secret, ce n'est donc pas moi, c'est l'art en lui-même et pour lui-même. C est mon espérance, que je. veux garder encore vierge de toute atteinte, de toute réllcxion, dn Imit regard. II me semble qu'a\ec tant de respect pour mon idéal, je ne cours pas le risque de m'égarer, et que, le jour où je vous dirai : « Voilà ce que je sais faire pour exprimer ma pensée, » j'aurai
véritablement, conscience d'un succès relatif à mes forces; le
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LA DANIELLA
ne dis pas à mes aspirations ; atteint par personne.
ceci, je crois, ne peut jamais être
Marseille, le 13 mare <85 .
Me voilà en route, mon ami. J'ai fini par calmer mon oncle et par emporter sa bénédiction et ma liberté. Vous aviez sans doute raison de me dire que la patience n'est pas le génie; mais je suis tenté de croire que c'est la vertu, car ce n'est qu'à force de patience que j'ai amené mon père adoplif à ne pas souffrir de ma résolution. J'étais décidé à ne point le quitter sans a\oir atteint ce résultat. Je devais cela à son affection, à ses bontés pour moi.
Je pense partir demain pour Gênes. Le passage des Alpes serait, m'a-t-on dit, assez pénible à un piéton en cette saison de bourrasques. C'est ce qui m'a décidé à prendre la voie de Marseille; mais, à vrai dire, la mer n'est pas beaucoup plus praticable en cette saison. Le ciel est noir et le mistral souffle avec furie. Il s'est apaisé un peu ce soir, et on espère que le Castor, vapeur génois très-bon marcheur, pourra sortir du port. J'étais déjà venu à Marseille, dans mon enlance, avec mon père. 11 était, comme vous savez, d'origine provengale, et nous avions ici un vieux parent. Ce parent est mort aussi, et je n'ai plus personne ici que je me soucie de voir. J'ai très-bien reconnu les masses principales de la ville et des plans qui l'environnent. Je me rappelais avoir diné avec mon père dans une baraque sur les rochers , on appelle cet endroit la Réserve, et l'on y mange un certain coquillage très-recherché des indigènes, bien qu'assez coriace, qui parque naturellement en ce seul endroit du rivage. La baraque a brûlé ; à la place s'élève un élégant pavillon qui va, dit-on, disparaître aussi pour faire place à des constructions nou\ elles.
J'ai poussé plus loin ma promenade. Courbe en deux par un vent terrible, j'ai vu la mer bien belle, plus belle que je ne nie la rappelais. Enfant, elle m'avait terrifié ; aujourd hui, sa grandeur m'a ébloui. Pourtant, c'est une chose formidablement triste que cette masse d'eau fouettée par la tempête, .iucune image n'exprime plus énergiquement la pensée d'un immense désespoir sous les coups dune torture acharnée. Mais c'est un désespoir tout physique. L'âme humaine ne s'idenlilie que par la pensée des naufrages à celte tourmente du géant. C'est en vain qu'il mugit, qu'il se tord, qu'il se déchire en lambeaux sur le flanc des rochers, les inondant de larmes furieuses et leur crachant des montagnes d'écume enragée : c'est un monstre aveugle, et ce petit point noir là-bas, cette pauvre barque qui se débat contre l'orage, porte, dans le moindre atome des êtres qui la guident, la vraie force, c'est-à-dire la volonté.
La nature est terrible sur cette petite planète où nous sommes. Il est donc bon que l'homme soit hardi. Certes, j'ai compris aujourd'hui ma frayeur d enfant devant ce bruit, celte agitation, cette immensité! Je n'avais vu jusqu'alors que des blés et des foins courbés par les rafales de nos plaines tempérées. Mon père fut obligé de me prendre dans ses bras. J'avais tout aussi peur ainsi ; ce n'était pas d'être emporté ou enslouti que je tremblais contre son sein : c'était un vertige moral. 11 me semblait que mon souffle était arraché de ma poitrine et que mon âme tournoyait éperdue sur ces abîmes. J'ai eu un peu de la même sensation, cette fois-ci, mais plutôt agréable que pénible. L'idée de la destruction se dresse devant l'enfant comme un spectre effroyable. Devant l'homme, habitué à la lutte, ce spectre appelle plus qu'il ne menace, et le vertige est presque une volupté.
r f '"'/"."" étrange plaisir à voir entrer, dans celte passe difficile de l'ancien port, quelques petits bâtiments plus ou moins en péril, selon leur construction, leur pilote et la force de la lame. Tous s'en sont bien tirés. Un petit chasse-marée, d'apparence assez fragile, m'a intéressé particulièrement. C'était le moment de tourner pour entrer dans la rade, le moment critique! La vague, sur laquelle il bondissait comme un oiseau des tempêtes, le prenait alors en Hanc. 11 s'est couché si à plat que ses vergues effleuraient la crête des fiots; mais aiissilol ii s est relevé, agile, élastique comme un arc bien tendu. Il a irauclii k'ijorcmenl une \iaie montagne bouillonnante, et il s' t
trouve dans les eaux calmes, fier comme un cygne qui reprend possession de son nid. Rien ne trahissait l'épouvante dans les mouvements du petit équipage, et j'étais fier, pour ma part comme si j eusse été de la partie. Oui, l'homme doit être intré^ pide et le spectacle le plus attrayant, c'est, on le conçoit bien le déploiement des forces humaines. Les tempêtes et les océans ne sont rien : l'âme universelle émanée de Dieu a son foyer le p us pur en nous, qui méprisons la mort, et ce n'est pas la terre et la mer seulement qu'il faut peindre, n'est-ce pas, mon ami' c est 1 homme et sa vie !
Puis un navire plus lourd est arrivé. Son entrée a demandé
voix-là domine à bon droit les rugissements ae la mer.
^ Le tout était bizarrement accompagné du son clair et strident d'une pe ite harpe, partant d'assez près de moi. Tandis que flots et navires sélreignaient dans la lutte, sur l'esplanade d'une baraque servant de cabaret, dansaient des filles et des marins endimanchés. Un artiste de grand chemin, un bohème harpiste, chevelu, déguenillé, jouait, avec une verve saccadée et diabolique, une sorte de tarentelle à mouvement détraqué, sur lequel polkaient avec fureur des créatures avinées. Le contraste était curieux, je vous jure, et résumait toute l'audace insouciante et aventureuse de l'homme de mer.
Arrivés le matin d'un voyage au long cours, bronzés par de terribles soleils et de terribles tempêtes, ces marins, rasés de frais et chaussés d'escarpins brillants, valsaient avec des filles en robe de soie, pirouettant dans sept étages de falbalas gonflés par le vent. Il faisait un froid atroce, un cieïde plomb. La vague, déferlant jusque sur les planches vermoulues de la terrasse) semblait, à chaque instant, devoir emporter baraque et orgie.' Le navire, approchant comme malgré lui. semblait devoir échouer sur le bal. Personne n'y songeait, si ce n est moi. Le harpiste eût, je crois, marqué lé rhythme au milieu des affres de la mort, et le rire échevelé des lionnes de guinguette se fut perdu sans transition dans le râle de l'ag'ônie.
J'ai diné seul dans un autre cabaret plus tranquille, et j'ai vu, avec la chute du jour, l'apaisement rapide de la bourrasque. Le vent est devenu tout à coup tiède, et, quand l'obscurité a tout envahi, je suis resté sans lumière dans le petit recoin où l'on m'avait oublié.
Pendant que je me reposais, en me laissant aller à ma rêverie, une conversation, établie de l'autre côté d'une mince cloison, allait son train, sans m'inspirer aucun intérêt. Pourtant, je fus frappé de ces paroles prononcées distinctement par un Anglais, s'exprimant avec facilité dans notre langue :
— Croyez-vous donc que cela serve à quelque chose, d'avoir de la volonté?
Cette réflexion s'adaptait si bien à mes pensées du moment, que je ne pus ni'empêclier de prêter l'oreille, et alors j'entendis, après quelques paroles banales échangées entre les deus interlocuteurs et interrompues par le petit bruit de leurs couteaux sur les assiettes, le récit que je vais vous transcrire et qui m'a paru renfermer une grande moralité.
— Bah! j'avais dix-neuf ans (c'est lAnglais qui parlait) quand on me dit que j'étais en âge d'épouser miss Harriet. Moi, je me trouvais trop jeune et j'étais eiîrayé d'entrer dans le grand monde, que je ne connaissais pas et que je n'étais pas bien pressé de connaître. J'étais un cadet de famille ; j'avais très-peu de quoi vivre. J'avais déjà fait avec vous ce voyage aux Antilles. Je n'aimais pas précisément la marine ; mais j'avais le goût de l'indépendance et de la locomotion. Miss Harriet m'avait pris en amitié, Dieu sait pourquoi! J'avais un beau nom, soit; mais pas d'usage, pas de talent, et pas grand esprit, comme vous savez! mais elfe était sentimentale, amoureuse de ma pauvreté et un peu monomane, je suppose. Des souvenirs d'enfance, une pitié que je ne lui demandais pas, un point d'honneur excentrique, le ciel vous préserve, mon cher, des femmes excentriques! l'orgueil d'enrichir un pauvre parent... Dieu me damne si je sais quoi; enlin elle était folle de moi et mourait de consomption si nous n'étions pas mariés au plus vite. J'avais juré que je ferais le vo\ âge de Ceyian avant de me mettre la corde au cou.
— Pourquoi Ceyian? demanda le Français.
— Je no m'en souviens pas, reprit le narrateur. C'était mon idée, ma volonté. La volonté d'un homme devrait être sacrée. Mais miss Harriet était jolie, très-jolie même, et je devins amoureux en la voyant si éprise de moi. Bref, nous lûmes mariés avec deux cent mille livres de rente, et c'est de ce jour-là que commence mon infortune...
— Diantre! milord, fit l'autre en frappant sur la table, vous avez deux cent mille livres de rente?
— Non, reprit l'Anglais avec un soupir qui fit vibrer son verre. J'en ai à présent huit cent mille! ma femme a hérité I
— Eh bien, de quoi diable vous plaignez-vous?
LA DANIELLA
— Je me plains d'avoir huit cent mille livres de renie, t^eia m'a créé des devoirs, des obligations, une foule de liens qui ne convenaient pas à mon caractère, ii mon éducation, à mes goûts. J'aime à faire ma volonté, mais je ne suis pas méchant, et, n'ayant jamais pu vivre à ma guise, depuis que je suis marié, riche et considéré, j'ai toujours été très-malheureux.
— Comment donc ça ?
— Vous allez voir. Ma femme, dès le lendemain du mariage, me fit homme du monde. Je n'étais pas né pour ça. Je m'ennuyais dans la grandeur; j'aimais mieux la compagnie des gens simples. J'aurais voulu parler marine et voyages ; il me fallait parler politique et littérature. Ma femme était bas-bleu. Elle lisait Shakspeare ; moi, je lisais Paul de Kuck. Elle aimait les grands chevaux; je n'aimais que les poneys. Elle faisait de la musique savante ; moi, je préférais la trompe de chasse. Elle ne recevait que des gens de la plus haute classe ; moi, je m'en allais volontiers causer avec mes gai des. Je me plaisais quelquefois au détail de la ferme ; elle ne trouvait rien d'assez luxueux et d'assez confortable pour la vie de château. Elle avait toujours froid quand j'a\ais chaud, et chaud quand j'avais froid. Elle voulait toujours aller en Italie quand je voulais aller en Russie, et réciproquement ; être sur terre quand j'aurais voulu être sur mer, et vice versa ; et de tout ainsi !
— La belle affaire ! s'écria le Français en riant. C'est là le mariage ! Un peu plus, un peu moins, c'est toujours la même histoire. C'est ennuyeux pour lespau\res gens qui n'ont pas le moyen de faire deux ménages; mais, quand on est milord...
— Quand on est milord, on n'est pas pour cela un homme sans principes, repartit l'Anglais d'un ton qui révéla tout à coup une certaine supériorité de caractère , si j'avais abandonné milady, elle aurait eu le droit de se plaindre et peutêtre celui de manquer à ses devoirs. Je n'ai pas voulu làire de •ma femme une fenmie délaissée. Je voyais bien ^el je l'ai vu très-vite) qu'elle ne me trouvait plus ni beau, ni aimable, ni intéressant. Elle avait bien assez à rougir en elle-même de m'avoir aimé si follement. Ça, je n'y pouvais rien ; mais je n'ai pas voulu qu'elle fût humiliée dans le monde, et je ne l'ai pas quittée. Je ne l'ai jamais quittée, ce qui l'ennuie bien, et moi aussi !
L'Anglais soupira, le Français se mil à rire.
— Ne riez pas ! reprit milord d'un ton sévère : je suis malheureux, très-malheureux! Ce qu'il y a de pire, c'est que milady, douce comme un agneau avec tout le monde, est un ty ran avec moi. Elle croit que sa fortune a payé le droit de m'opprimer. Je n'ai pas eu le bonheur de la rendre mère, et, pour cela aussi, je suis humilié dans son cœur. Et, encore un fléau!... elle est jalouse de moi. Arrangez cela I Elle ne m'aime plus du tout, et nous ne sommes plus d'un âge à nous permettre ce ridicule. Eh bien, elle m'accuse de mauvaises mœurs, moi qui. pour ne pas lui donner prise sur ma conscience, ai dépenB(' tant de volonté à me sevrer de tout plaisir illicite! Vous voyez, ' je ne bois même pas ! Et, quand je vais rentrer à l'hôtel, elle va me dire que je suis ivre... Je suis là avec vous, un ancien camarade, parlant raison et philosophie : elle m'accuse, en ce moment-ci, j'en suis sûr, de faire quelque débauche en mauvaise compagnie... Et, si elle nous voyait ici, tête à tête, dînant avec sobriété, elle trouverait encore moyen de s'indigner. Elle dirait que le choix de ce petit restaurant de planches sur les roches est shockiwj, et que nous devrions être dans le pavillon le plus élégant de la Réserve... Comme si les devis et les moules fraîches n'étaient pas aussi bons ici 1 Je déteste le confort, moi ! Tout ce qui ressemble au luxe me rappelle ma femme. Heureusement, elle s'est imaginé de piendre avec elle une nièce très-belle, pour aller en Italie, et, comme elle craint que je ne la trouve pas laide... oh ! mon Dieu, cela suffirait pour amener l'orage ! elle me laisse un peu plus de liberté de|iuis quelque temps. C'est à cela que je doi^ le plaisir d'être avec vous. Voulez-vous venir fiuner un cigare? Allons au vent, pour que mes habits ne serrtcnt pas le tabac !
Ils sont sortis, et, moi, je suis rentré dans la ville, à tâtons, par les sentiers coupés dans la roche. La mer n'avait plus que des plaintes harmonieuses, et cette harmonie dans les ténèbres avait un charme étrange. Mais je voulais vous écrire, et me voilà relisant vos lettres, vous serrant la main, et vous disant que vous éles le meilleur des amis, mon meilleur ami, à moi !
Mercredi U.
Le mistral a recommencé hier et cette nuit. Le Ca.^lor no veut pas sortir du poil. J'ai pris le parti de faire de longues promenades pour remplir ces deux journées, et je vous écris au crayon sur une feuille de mon album, des hauteurs de Saint- Joseph. Je suis à quelques heures de marche de la ville ; et, tandis que le froid y fait rage, je me baigne ici dans les rayons d'un vrai soleil d'Italie. Je viens de traverser une immense vallée et d'atteindre le pied des collines qui la ferment. Elles ne sont pas assez élevées pour l'abriter ; mais, dans leurs plis étroits, on trouve tout à coup une chaleur ardente et une végétation africaine. Pour vous qui vivez avec les fleurs, je remarque les plantes que je foule. Elles sont toutes aromatiques; c'est le thym, le romarin, la lavande et la sauge qui dominent. Les courts gazons sont jonchés de petits soucis d'un or pâle et d une senteur do térébenthine
Cette région-ci est admirable, et je comprends que la Provence soit si \antée. Ses formes sont éti'anges, austères, parfois grandioses. Elles attestent des efforts géologiques d'une gi'ande [luissance. En certains endroits, ce sont des crêtes déchiquetées qui sortent brusquement du sol et qui dressent d'immenses lignes de fortifications naturelles, quelquefois trrples, sur la lisière des plateaux. Ces traînées de i-oches calcaires, aussi blanches que le plus beau marbre de Carrare, dont elles sont, je crois, cousines germaines, ressemblent à des vagues soudainement cristallisées, et quelques-unes sont penchées comme si elles pliaient encore sous le vent. Ailleurs, sur une étendue de plusieurs milles, les collines sont des escaliers naturels où la lene végétale est soutenue par des strates de pierre d'une régularité inouïe. On pourrait fort bien s'imaginer que chacune de ces collines était surmontée d'un palais magi(iue, et que ces degrés gigantesques ont été taillés par la m'ain des fées pour je ne sais quels êtres en proportion avec la nature primitive. Ce sont les gradins des ampiiilhéâtr-cs de quelque race de titans... Mais la science dit holà à la fantaisie, et se charge d'expliquer ces craquements formidables, ces exhaussements subits, ces soulèvements et ces écr'ouicments, tous ces vomissements d'entrailles qui rayent la surface terrestre d'accidents incompréhensibles. Elle voit tout cela d'un œil aussi tranquille que nous les gerçures d'une pomme ou les rugosités d'une coque de noix.
J'ai souvent pensé, avec les poètes, que la science de ces faits était le bourreau de la poésie. Resté ignorant, j'avoue que je regrette parfois de savoir même l'infiniment peu que je .«ais. Mais, hier et aujourd'hui, j'ai compris que j'avais tort. Les peintres ne doivent pas être si poètes que cela. La science regcrde et mesure l'immensité. Le peintre doit-il être autre chose qu'un œil qui voit ? Or, pour voir, il faut comprendre.
Je connais, depuis hier-, un peintre qui s'en va à Rome et avec qui je voyagerai probablement. Nous étions partis ensemble ce matin, pour la promenade ; mais il s'est arrêté au bout d'une heure, pour dessiner un petit coin qui lui plaisait. Je sais que. devant la vaste nature, le paysagiste ne peut que choisir le petit coin approprié aux convenances de son métier ; mais, avant de s'en einpar-er, n'est-il pas nécessaire de comprendre l'ensemble, la charpente de ce gr-and corps qui, dans chaque contrée, a une physionomie, une âme particulière ? Le petit coin peut-il nous révéler qiiel.iue chose, tant ipie l'ensemble ne nous a encore rien dit? Il y a là, je crois, plus que des accidents de lignes et des effets de lumière. Il y a des formes, une couleur générale dont il me semble que j'aur-ais besoin de m'imprégner. Si je m'écoutais, je resterais quelque temps ici ; mais l'Italie ! c'est mon rêve, et, puisqu'il m'appelle, il faut le suivre.
Voici pourtant sous mes yeux et autour de moi un pays spleriilide. Je me rappelle ces paroles de Miclielet à l'oiseau qui émigré: « Là, der-rière un rocher, dit-il en jiarlant de la l'io\errce, lu trouverais, je t'assure, un hiver d'Asie ou d'Afriqire. » C'est vrai. La terre ici est saine et sèclie. Après ces p'uies ces brumes de notre hrver de Paris, je suis tout elonné d'être couclié sur l'heibe et de voir, dans le chemin.
LA DANIELLA
les troupeaux soulever des llols de poussière. Les pins maritimes se bal.Miceut sur ma léle dans une brise qui sent l'été. L'immense \allée qui me sépare de la mer est comme une rade de fleurs et de pâle verdure. Ce ne sont qu'amandiers blancs, abricotiers rosés, pêchers roses, et les oliviers au ton indécis flottant comme des nuages au milieu de toute cette hâtive floraison. Marseille, comme une reine des rivages, est là- bas assise au bord des flots bleus. La' mer parait encore méchante, car, malgré le chaud et le calme qui m'enveloppent ici. je vois bien les masses d'écume que le mistral fouette autour des âpres rochers du golfe, et même je distingue la rayure des lames, bien plus gigantesques encore que, de près, on ne se l'imagine, puisque, à la distance de plusieurs lieues, j'en suis le dessin et j'en saisis le mouvement.
15 mars.
Me voilà enfin sur le Castor, en vue des côtes d'Italie. La journée a été claire et fiaiche à bord. Les rivages escarpés sont toujours magniliques. Ce soir, le \enl est tombé, la brume a envahi les horizons. Trois goélands, qui nous suivaient au coucher du soleil et s'obstinaient à vouloir percher sur la banderole de fumée noire que notre vapeur lance à intervalles égaux, se sont enfin décidés à nous quitter après des cris d'adieu d'une douceur étrange. Le phare de Nice perce le brouillard. Presque personne n'est malade. Pour moi, je n'aurai jamiis le plus petit malaise en mer, je sens cela. J'ai un coin pour vous écrire, et ic vais vous raconter les incidents de la journée.
D'abord, mon camarade le peintre, qui me prend pour un petit amateur paiesseux, et par qui je trouve assez commode d'être piloté et protégé, m'a tenu compagnie tout le temps, et ne m'a pas lait grâce d'un terme du métier, en me montrant le ciel, la vague et les masses de rochers au milieu desquels le steamer nous promène 11 était tout étonné que je n'eusse aucune notion de I aigol des peintres, qu'il lui plait d'appeler la langue de l'art. Car il laut vous a\ouer que, pour passer le temps, je me suis amusé à feindre la plus complèle ignorance des us, coutum'set locutions de l'atelier. Il était bien près de me mépriser. Cependant la docilité que j'ai mise à l'écouter l'a un peu mieux disposé en ma faveur. 11 m'a montré ensuite ses croquis de Marseille. C'est habilement lait ; il v a ce qu'il appelle de la patte, une fière patte ; mais cela n est pas plus l'endroit dont je" l'ai vu charmé, que tout autre endroit du monde. Les formes y sont, le sentiment n'y est pas. J'ai essayé de le lui faire entendre. A mon tour, je lui parlais une langue qu'il ne comprenait point et qui n'avait pas, comme son argot d'atelier, le mérite d'être amusante.
C'est, du reste, un aima'.jle garçon que ce Brumières. Il a une trentaine d'années, quelques petites ressources qui lui permutent de refaiie le voyage de Rome, bien que ses éludes soieiii ce qu'il appelle te, minées ; une jolie figure, de la gaieté qui ressemble à del'cspiil, et un très-agréable caractère.
Comme nous causions de l'itinéraire de notre \o\age, un monsieur des iroisièmes, c'est-à-dire un piulétaiie voyageant au dernier prix, et qui avait une attitude dantesque, "comme s'il se fût agi de naviguer sur l'Achéron, se mêla de nuire conversation et" nous conseilla de ne pas perdre notre temps à Gènes, ville pour laquelle il aflichait un profond mépris.
La figure de cet homme ne m'était pas inconnue.
— Où donc vous ai-je vu? lui dcmandai-je.
— 11 y a deux jours. Excellence, rép''ndit-il eu assez bon français. Je jouais de la harpe à la Hcsero';...
— Ah ! c'est vous? Eh l.iien, où est -elle donc, votre harpe?
— Elle n'est |)lus 1 Ils se sont pris de vin, colletés, battus. Dans la bagarre, ma pauvre harpe a eu le ventre écrasé sous une table. El Dieu sait qu'elle était lourde : il y axait six hommes dessus! Quand ils ont été dessous, il n'y a pas eu moyen de faire entendre qu'ils m'avaient détruit mon gagne-pain. Ci' n'est pas qu ils soient méchants : non, certainement : a jeun, le marin est une bonne i.vàte d'homme. Mais le rhum, mussioa: que voulez-vous faire contre cela? Ils m'auraient tué 1 J ai laissé là ma harpe, et je vais tâcher de faire quchpie autre métier. Aussi bien, j'en avais assez, de la musique et de la France. Je 6uis un Uomain, moi. Excellence
Et, là-dessus, il sereihr-sa de sa hauteur de quatre pieds el demi, taille d'enlant ipù ne l'empêche pas de posséder mn' barbe de sapeur e! une ch-.'vclure à lavenant.
— Je suis un Uoiuiiin. poiirsuivil-il avec emphase, et j'ai besoin de me reliouser sur les sept collines.
— C'est bien \n, lui dit Urumières, les sept collines doivent avoir besoin de toi ! Mais quel métier y faisais-tu, el à quoi vas-tu consacrer tes précieux jours ?
— Je ne faisais rien ! rcpondil-il, et je compte ne rien faire.
aussitôt que j'aurai amassé quelques sous pour passer l'année.
— Tu n'as donc rien épargné dans ta vie erranie ?
— Pas même de quoi payer mon passage sur le Castor; mais !/.': me connaissent el ne' me parleront pas d'argent avatt Civita-Vecchia.
— Mais alors ?... ;
— Alors, à la garde de Dieu I répondit-il avec philosophie. Peut-être Vos Excellences me donneront-elles un petii secours...
— Ah ! tu mendies? s'écria Brumières. Tu es bien Romain, nous n'en pouvons plus douter. Tiens, voilà mon aumône. Fais le tour de l'établissement.
— Rien ne me presse ! peu à peu 1 reprit le bohémien en me tendant une main, tandis que, de l'autre, il raettaii dans sa poche les cinquante centimes de Brumières.
— Si c'est là le type romain..., dis-je à mon compagnon, quand le harpiste se fut éloigné.
— C'est le type abâtardi; et pourtant cet homme dégénéré est encore très-beau; que vous en semble?
11 ne me semblait pas du tout. Cette énorme barbe grossissant encore le volume d'une tète trop gros-e pour ie corps £T,.pip pt court ; ce niv de polichinelle surmonté de gros sourcils uiiibrageani des yeux trop fendus; cette bouche de sol emportant violemment le menton dans tous ses mouvements, me faisaient l'efl'et d'une caricature de médaille antique ; mais mon ami Brumières parait habitué à ces laideurs-là, et j'ai remarqué que toutes les figures qui me semblaient grotesques axaient de l'attrait pour lui, pourvu qu'elles eussent ce qu'il appelle de la race.
Au milieu du nombreux personnel qui encombre le Castor, nous nous sommes pourtant trouvés d'accord sur la beauté d'une femme. C'est un personnage assez mystérieux qui a, je crois, troublé la cervelle de mon camarade. 11 veut que ce soit une princesse grecque; soit. D'abord, nous l'avions prise pour une femme de chambre éli'gante, parce qu'elle était venue, au milieu du déjeuner, chercher quelques mets qu'elle a emportés elle-même dans sa chambre ; mais nous l'avons vue ensuite assise sur le pont, donnant des ordres en italien à une vraie suivante. Puis une dame âgée est apparue à ses côtés, celle sans doute qui était malade, une tante ou une mère, et elles ont parle anglais comme si elles n'eussent fait autre chose de 1/ur vie.
Brumières ne persiste pas moins à croire Grecque la bellepersonne qui captive son attonlion. C'est, en efi'et, un type oriental : les cils sont d'une longueur et d'une finesse inouïes; les yeux, longs et doux, ont une forme tout à fait inusitée chez nous; le Iront est élevé, avec des cheveux plantés bas ; la taille est d'une élégance el d'un mouvement magnifiques; enfin, c'est, à coup sûr, une des plus belles femmes, sinon la plus belle femme que j'aie jamais vue...
Je repiends mon bavardage après deux heures d'interruplion. C'est un singulier être, à mon sens, que ce Brumières. Il ,sé prétend positivement amoureux, et ce que je vous racontais de lui en plaisanterie, il faut peut-être le prendre au sérieux mainteni'nl. Il a causé a\ec sa princesse, ceslains'i qu'il persiste à lappeliir. Il prétend qu'elle est romanesque, étrange, délicieuse. Elle était revenue seule sur le pont et s'est laissé parler des étoiles [que l'on n'aperçoit pas), de la phosphorence de la mer, qui est, en effet, superbe en ce moment-ci ; des merveilles de Rome, qu'elle connaît mieux que Brumières luimême, ce qui, selon lui, n'est, pas peu dire : enfin, elle va à Rome sans s'arrêter, et mon cerveau brûlé, qui devait s'arrêter à Gênes, ne veut plus s'airèler nulle part. Au moment où il devenait trop curieux, la princesse a eu froid, el s'en est allée rejoindi'e sa vieille parente, ou sa maîtresse, car rien ne prouve encore qu'elle ne soit pas lectrice ou dame de compagnie.
L'enthousiasme subit du jeune peintre nous a entraînés à parler de I amour, et ses théories me semblent violentes à digérer. Comme je mollirais quelque doute à l'endroit de la qualité de la dame, il s'est presque fâché, assurant qu'il connaissait le monde, les femmes particulièrement, el que celleci appartenait à la |)lus haute aristocratie.
— Soit, lui disais-je, vous vous y connaissez certainement mieux que moi ; mais, quand, par miracle, vous vous tromperiez, qu'importe que votre héroïne soit riche ou |iauvre, noble ou bourgeoise ? Ce n'est pas de son rang et de sa fortune ipie vous seriez amoureux, j'imagine ; ce serait d'ell"-inême. Le peintre ne demande pas au cadre ce qu'il doit penser de la peinture.
— Eh ! eh 1 m'a-t-il répondu, le cadre, quand il est beau, n'est pas une vaine présomption pour la \aleur de l'image. Bien certainemcnl. on peut aimer une femme sans argent et sans aïeux ; cela m'est arrivé aussi bien qu'a vous probablement, aussi bien i|u'a 'oui le monde ; mais, q land une remme
LA DANIELLA
intelligente et belle joint à ses charmes l'attrait des biens et dos grandeurs, elle est complète paice qu'elle vit dans son milieu naturel , dans une atmosphère de poésie l'aile pour elle.
— Je vous accorde cela pour la vue. 11 devait être beau de regarder passer Desdeniona traînant sa rohe brodée d'or et de perles sur les tapis d'Oi'ient du palais ducal. Clèopàtre, couchée sur les coussins de pourpre de sa galère, me lerait certaine-, ment ouvrir les yeux, et, si j'avais vu pareille chose, je passerais peut-être ma vie à m'en souvenir; mais, pour souhaiter d'être l'époux de Desdeniona ou l'amant de Cléopàtre, je croirais utile d'être Othello le victorieux ou Antoine le magnifique. Tel que je suis, sans nom, .'^ans richesse et sans gloire, je me tiendrais à distance de ces divinités pour lesquelles il faut des héros, ou de ces diablesses auxquelles il faut des millions. Donc, que votre héroïne soit une reine ou une aventurière, regardez-vous vous-même , ou regardez dans votre poche avant de monter sur le piédestal d'où l'idole plongera toujours sur vous.
— Ainsi, mon cher, reprit-il, vous raisonnez avec l'amour? Vous croyez 'qu'il suffit de se dire : « Je no dois pas désirer cette femme, » pour n'y plus songer? Ce serait bien facile! Ou vous êtes singulièrement blasé, ou vous ne savez ce que c'est qu'une passion qui vous envahit. Et d'ailleurs, ajouta-t-il après avoir attendu vainement ma réponse, il n'y a pas de rang et de richesse qui tiennent! Non, il n'y a pas même d'intelligence, de fierté ou de pruderie qui détende une femme contre la volonté d'un homme. Jo vous accorde que nous voilà trèslaids, avec nos paletots et nos guêtres de voyageurs, avec nos poches mal garnies, nos noms roturiers, nos célébrités d'artiste, dont personne encore ne se doute. Pour arriver ii faire les aimables sur un pied d'égalité avec des Cléopàtre ou des Desdemona, il nous faudrait d'autres habits, d'autres séductions, d'autres museaux, peut-être, car je vois bien que c'est notre état ou notre apparence d'inégalité qui vous choque; mais c'est trop de modestie... ou trop d'orgueil! Je me moque de tout (,'a, moi. Je vaux ce que vaux, et, si je parviens à me faire aimer jamais d'une merveille de beauté, de luxe et d'esprit, je me dirai que je le méritais et qu'elle ne pouvait pas îaire un meilleur choix, puisque avec rien j'ai su conquérir celle qui avait tout. J'y ai souvent pensé; j ai frisé de grandes aventures, et \ous verrez que j'en attraperai un belle, un jour ou l'autre. Ces choses-là arrivent toujours à qui s'y croit destiné, jamais à qui doute de soi-même.
Là-dessus, nous nous sommes souhaité le bonsoir, et, enveloppé de son manteau râpé, le bon jeune homme s'est endormi sur un banc, dans sa confiance et dans son bonheur, dans sa rai son peut-être! Ce qui me choque et m'étourdit dans cette estime de soi que rien ne justifie, c'est peut-être là, tout de bon, h mo\en grossier, mais toujours sur, de réaliser ses rêves. îlai où diable va-l-on chercher de pareils rêves?
Pas^é Gi^iiPs, ii5 mars, ouze licures du soir.
Toujours à bord du Castor! Mais j'ai passé une magnifique journée. Ce matin, je me suis éveillé à six heures, après avoir un peu dormi, bien malgré moi, car c'est un vrai plaisir, pour qui n'en a pas l'habitude, d'entendre, de voir et de sentir le (lot. même dans les ténèbres. Je tlis voir, parce que les sillyges phosphorescents dessinent mille arabesques changeantes autour des flancs du navire. On s'hébèle à regarder cela ; il me semble que je ne m'en lasserais jamais.
Je m'étais assoupi avant froid, je me suis éveillé avant chaud. Le soleil brillait" déjà, le soleil d'Italie! C'est lui'que j'ai salué le premier, et ensuite j ai été libre de saluer le Gi- (jante. Vous connaissez par les gra\ ui es et par le daguerréotype cette riante entrée du port de Gênes, cette colonnade des jardins du palais Doria, et cette statue colossale (qui n'est pas celle d'Andr-é) qui, de la colline où elle se tient depuis si longtemps sur ses gr-osses jambes, semble, d'un air bonhomme, vous siMihaiter la bienvenue. Je vous ferai donc grâce de cette description. Le premier aspect de la ville a, vous'le savez, plus d'élrangeté que rie beauté ; mais c'esl une "trangeté souriant':' ;
et, ici, le moyen âge n'a rien laisse d'imposant, rien de lugubre non plus.
On vous fait attendre le débarquement pendant deux mortelles heures, et ensuite, pour vous permettre de passer une journée sur le territoire sarde, on vous rançonne sous prétexte de visa, sans compter le temps qu'on vous prend encore à vous faire attendre le bon plaisir de la police et des ambassades. L'accueil n'a rien d'hospitalier, je vous jure, pour les pauvres diables. Kntin, il m'a été possible de pénétrer dans la ville et d'y chercher, à tout hasard, un coin pour déjeuner. Mon camarade Brumières n'avait pas \oulu débarquer, sa princesse grecque ne débarquant pas. Je l'ai donc laissé tout le jour sur le Castor, occupai àtâcherde renouerla conversation avec l'objet de ses pensées et à tirer- les vers du nez à ses domestiques. Et puis il est un peu comme le harpiste, il méprise Gênes, il méprise tout CG qui n'est pas Rome et les sept collines.
Le hasard m'a conduit devant la porte du café de la Concor- (/w.Lavuedu petit jardin m'a tenté. Je me suis fait servir le café sous des orangers, de véritables orangers couverts d'oranges, au milieu de plates-bandes lleuries auxquelles le soleil donnait des tons resplendissants. Mais ne soupirez pas trop. Le climat de celte région est, sinon aussi hoid, du moins aussi variable que le nôtre. Nos déplorables printemps de ces dernières années ont eu ici leur contre-coup, et j'entendais dire autour de moi que cette belle journée était la première de l'année. J'en ai remercié le ciel, qui m'a permis de voir ainsi l'anciemio reine de la Méditerrannée dans toute sa plendeur.
En tant que cité commer-çante, progressive et civilisée, elle est bien détrônée aujourd liui par Marseille ; mais, comme arrangement et distribution pittoresi[ries, il y a la différence d'une belle a\enturière à une belle bourgeoise. La première un peu follement accoutrée et mêlant des ornements exquis à des parures risquées, mais ayant ces grâces qui entraînent ou ces origirralités qui plaisent; l'autre plus sage, plus soumise à la mode, décente, riche, propre, mais ressemblant atout le monde.
En somme, l'aspect général de Gênes n'est pas satisfaisant, mais le détail est souvent adorable. Les maisons peintes sont décidément une laide chose; heureusement, la mode s'en perd. La ville, jetée sur des plans inégaux, n'a ni queue ni tête, mais les belles rues sont curieuses el amusantes. On appejle ici les belles rues celles qui sont bordées de beaux palais ; par malheur, elles sont si étroites, que ces beaux palais y sont enfouis. On passe en admirant les portes et les dessous de la construction; mais il faut se tordre le cou pour voir l'édifice, et encore, ne se fait-on, quelque part qu'on se mette, qu'uneidéo vague de ses proportions et de son élégance.
11 faudrait consacrer 'une journée à chacune de ces demeures il'un style varié au dedans comme au dehors. Cette variété étonne, éblouit, amuse et fatigue. Il y a beaucoup de marbres, beaucoup de fresques, beaucoup de dorures, et tout cela a coûté beaucoup d'argent. C'est petit et mignon à l'extérieur. Au dedans, les salies sont vastes et l'on s'étonne qu'elles tiennent iluns des palais qui semblent tenir eux-mêmes si peu de place Plus loin, ri y a de belles promenades bordées de vilaines petites maisons ; des églises riches elencombr-ées de choses précieuses et coûteuses; et puis des sentiers à pic, boi'dés de hautes maisons très-laides, des passages noirs qui s'ouvrent tout à coup sur des \erdures éblouissantes ; puis le roc à pic de\ant et derrière soi ; puis la mer vue d'en haut et toujours belle; des fortifications gigantesques, interminables; des jardins sur les toits; des villas jetées au hasar'd sur les collines cnvir-onnantes, profusion de bâtisses criardes, qui, vues de loin, gâtent le cadre naturel de la \ille; enfin, c'est incohérent: ce n'est pas une cité, c'est un amas de nids que toutes sortes d'oiseaux sont venus construire là, chacun faisant à sa tête et s'emparant de la place et des matériaux qui lui plaisaient Si on ne se disait pasquec'e;jt l'Italie, on se pi. rsiaderait volontiers que ce n'est pas ce que l'on attendait; mais il laut ne point penser à cela, et plutôt se livrer à cette influence de désordre et de caprice qui rend un peu fou à première vue.
Après avoir couru deux ou trois heures, tantôt choqué, tantôt ravi, je suis entre dans quelques palais. Ah ! mon ami, que j'ai vu de beaux Van Dyck et de beaux Véronèse! Mais les étranges intérieurs (jue ceux de ces nobles Génois! Quels drôle.s de petits détails attestent l'incurie ou l'absence du goût ! quelles croûtes de portraits modernes, quels mesquins petits meul)les, quelles plarsantes aciiuisitions de la veille au milieu de ces chefs-d'œuvre, de ces décorations splendides et de ces rar-etés rapportées par les ancêties voyageurs ou trafiquants (■claires! Comme la petite faïence anglaise jure à côté de la monrrmeritale potiche de Chine, et comme nos colilichcts d industrie française à bon marché d'il y a dix ans sont étonnés de se trouver mêlés à cesvieux marbres et à ces hères ])eintures!
11 semble que les descendants des illustrissimes navigateurs ai"nt pris en dégoût tout ce luxe de pirates, ou que la lassi-
LA DANIELLA
tude du cpn-monial ait gagné les têtes, comme celle de mon An"lai-< de la llh,-ne. Peut-être ont-ils perdu quelque chose de plus que le £;()ùt de la magnificence, le goùl du beau. On va usqu'à dire que, dans certains palais, des toiles de grands maîtres ont été vendues aux étrangers par des gardiens infidèles, remplacées par des copies médiocres, et que les propriétaires ne s'en sont pas encore aperçus.
Je ne vous affirme nullement le fait ; mais, pour vous résumer mon impression générale, je vous dirai qu'ici tout est surprise charmante ou brusque déception. Si j'eusse ete en humeur de travailler, le pittoresque m'eut pourtant retenu ; il est a chaque pas dans une ville aussi raboteuse; il faudrait s'arrêter devant toutes ces ruelles qui se tordent et se précipitent d'un plan a l'autre, passant sous des arcades multipliées qui relient les maisons entre elles et projettent, sur ces profondeurs brillantes, des ombres d'un velouté et d'une transparence inouïs. Oh! s'il ne s'agissait que de peinture, la vie tout entière d'un artiste minutieux pourrait bien se consumer devant une de ces ruelles àperspective mouvementée! Mais ils'agit d'autre chose; il s'agit d'avancer, de comprendre, de vivre si faire se peut !
Pendant que j'avalais Gênes des yeux, des jambes et de 1 esprit, nions Drumières poursuivait sa déesse. Mais voilà où recommence- l'aventure, qui, j'espère, va vous faire oublier l'informe esquisse que je viens de mettre sous vos yeux.
(tuand, à huit heures du soir, je suis remonté, afi'amé et harassé, sur le Castor, j'ai trouvé le pont tellement encombré de beau monde, qu'on eût dit d'une fête. Ce bruit et cette foule venaient d'un notable surcroit de passagers à bord ; des Anglais, toujours des Anglais, et puis quelques Français et quelques indigènes, ces derniers ayant amené là toute leur famille et tous leurs amis, qui, en niauière d adieux, causaient gaiement avec eux, en attendant le moment de lever l'ancre.
Au milieu de cette bagarre, que rendaient plus étourdissante les chanteurs et guitaristes ambulants postés dans des barques autour du Castor, et tendant leurs casquettes aux passagers, j'eus le temps de remarquer, encore une fois, que le Génois était expansif, babillard, enjoué, commère etavenanl. Cela était, du moins, écrit sur toutes les figures et dans toutes les intonations de ceux qui parlaient le patois. Les prêtres surtout me parurent gais et sémillants, ressemblant fort peu, dans leurs allures, à ceux de France. On voit qu'ils sont mêlés plus (|ui' les nôtres à lu société locale et à ses préoccupations teiiipiirtlles. Pourtant, l'opinion générale est ici en grande ré; et on contre eux, à ce que l'on m'a dit.
En'n, le son de la cloche nous délivra de tous les visiteurs qiii s'envolèrent sur leurs barques, en\oyant de gais adieux et de bons souhaits à l'équipage, et, .'jjuand l'ordre eut un peu agrandi l'espace, je pus chercher et relrou\er mon ami Brumières, tandis que le steamer se remettait en marche.
— J'ai passé une sotte journée, me dil-il ; ma princesse a dormi tout le temps dans sa cabine, d'où elle est enfin sortie, parfumée et coiflée à ravir, il n'y a pas plus d'une heure. J ai réussi à l'accoster ; mais sa chère tante, n ayant plus le mal de mer, est venue me l'enlever; vous pouvez les voir là-bas qui se moquent de nous !
Je regardai la tante, qui m'avait paru vieille, hier, mais qui, débarra'ssée de ses coilVes et de l'allreux abal-jour vert que les Anglaises mettent maintenant en voyage autour de la passe de leur chapeau, est une assez jolie femme grasse, sur le retour. La princesse avait, en etf'et, arrangé ses magnifiques cheveux bruns d'une façon Irès-arliste et daignait nous les laisser admirer, en tenant à la main son petit chapeau de paille à rubans i\o \elours \ert. Du reste, ces deux dames ne me paraissaient faire aucune attention à nous.
— Et,, maintenant, dis-je à Brumières, puisque vous étiez si intrigué, vous sa\ez du moins qui elles sont? vous avez eu le temps de vous en enquérir"?
— La tante est une Anglaise pur sang, répondil-il. La nièce n'est peut-être pas sa nièce. Voilà tout ce que je sais. Leurs bagages sont au fond de la cale; pas un nom. des chillies tout au plus, sur leurs nécessaires de voyage. Le domestique ne sait pas un mot de français, et je ne sais pas un mot d anglai> I Quant à la soubrette italienne, elle est malade, à ce (pie prétend Benvenuto.
— Qui ça, Benvenuto?
— Votre harpiste! il s'appelle Benvenuto, l'animal ! J'espi'rals qu'il me serait utile. Il avait flairé ma préoccupation sentimentale, et, venant au-de\ant de mes désirs, il se mettait au service de ma passion avec cette inimitable courtoisie et celte délicieuse pénétration qui caracK-risent certaine classe d'honiuics très-employés et très-répandus en Italie... sur les se|it collines, particulièrement; mais je soupçonne le diole d'avou- In ma honne-maiii et de ronfler sous (piolque nialle. Bref. |e ne sais rien du tout, sinon que Inn \a à Hmne, ce ipii lnis>p mon espérance intacte. Si celte diable de mer que \oila cou-
lante comme de l'huile pouvait se courroucer un peu, j'espérerais que la tante retournerait vite à ses oreillers... Mais qu'est-ce que vous avez, mon cher, et à qui est-ce que je parle?
— A quelqu'un qui vous écoute d'une oreille, mais qui, de l'autre, reconnaît une voix... Tenez, mon cher, cette dame qui emmène votre princesse en Italie est bien sa tante, c'est milady trois étoiles. Je ne connais que son nom de baptême, Harriel; mais je sais qu'elle a épousé par amour un cadet de laniille qui s'est laissé enrichir de huit cent mille livres de rente, un très-bon et très-honnête homme, pas gai tous les jours ; mais ceci ne fait rien à l'affaire. Votre héroïne est bien réellement une personne de grande maison, et peut-être l'héritière future de cette grande fortune, car milord et milady n'ont pas d'enfants.
— Zadig! s'écria Brumières transporté de joie, où diable avez-vous appris tout cela ?
— Vous voyez bien, repris-je en lui montrant un Anglais chauve, à pantalon grillagé, qui s'était approché assez respectueusement des deux femmes, que voilà milord qui parle à sa femme 1
— Ça? C'est le domestique!
— ' ^ >•• M- iuio que non : cl. -^'il n'a pas voulu \o!is répondre, c est que vous ne lui êtes pas présenté, et que, devant milady, il ne veut pas paraître ce qu'il est, un homme sans morgue et parlant le français aussi facilement que vous et moi.
— Encore une fois, Zadig, expliquez-vous!
Je refusai de m'expliquer, autant pour me divertir de l'étonnement de mon camarade, que pour obéir à un sentiment, peut-être exagéré, de délicatesse. J'avais surpris les secrets du ménage de lord trois étoiles, en écoutant, avec une attention dont je pouvais bien me d spe-i<er, ses confidences à un ami, à travers une cloison du cauarel de la Réserve. Je crois que je devais m'en tenir là, et ne pas les divulguer.
Maintenant, mon ami, vous allez aussi me traiter de Zadig et me demander comment je reconnaissais un homme dont je n'a\ais pas aperçu la figure. Je vous répondrai que d'abord sa voix, sa prononciation, ses intonations tristes et comiques à la fois m'étaient restées dans l'oreille d'une façon toute particulière. Si je voulais me faire valoir comme devin, j'ajouterais qu'il est certains traits, certaines physionomies et certaines tournures qui s'adaptent si parfaitement à certaines manières de s'exprimer, et à certaines révélations de caractère et de situation, qu'il n'y a pas moyen de les méconnaître. Mais, pour rester dans l'exacte vérité, je dois vous avouer qu'au moment où je quittais le cabaret de la Réserve, je m'étais trou\é face à face sur l'escalier extérieur avec les deux personnages, au moment où un garçon leur présentait sa lanterne pour allumer leufs cigares. L'un me parut un officier de marine; l'autre, c'était l'homme à front chauve, à casquette vernie reinersée en arrière, à pantalon grillagé, que je voyais en ce moment échanger quelques paroles avec milady. Leur conversati<m ne fut pas longue. Je ne l'entendis pas ; mais, à coup sûr, je la traduirais ainsi : » Vous ave/, fumé? — Je vous jure que non. — Je vous jure que si. » El milord s'éloigna d'un air résigné, silflota un moment, en regardant les étoiles, et s'en alla fumer derrière la cheminée de la chaudière^ Il n'y eût peut-être pas songé, mais sa femme venait de lui en donner l'envie.
Biiimières, enchanté de mes découvertes, \ient de voir un autre de ses souhaits exaucé : le temps s'est brouillé, la mer s'est fait sentir plus rude, Lady Harriet a quitté le pont. La nièce, qui paraît d'une solidité à toute épreuve, est resiée sur le banc avec la femme de chambre, et jai laissé mon camarade tournant autour d'elles. Je vous écris du salon, où, en ce moment, je vois apparaître milord trois étoiles avec un trèsvilain chien jaunâtre que je le soupçonne d'avoir acheté à Gênes pour se faire Tenvoyer plus souvent par sa femme. Ils se font mutuellement (milord et son chien) de grandes amitiés. Pauvre lord trois étoiles ! Il sera peut-être aimé, au moins, de ce chien-là I Mais le roulis augmente et il me devient difficile d'écrire. La nuit se fait maussade en plein au-, et je vais me reposer des rues perpendiculaires et du terrible pu\é de bri- (jues de Gènes la Superbe.
LA DAMELLA
YII
Samedi 17 mars.
Toujoui:. à Dunl du Castor.
Il est onze heures du soir, et je reprends mon journal. Brumières est toujours amoureux, miiord toujours silencieux, Benvonuto toujours obséquieux. Mon camarade s'est obstiné à ne pas débarquer à Livourne, où nous nous sommes arrêtés ce malin, après une nuit assez dure, malgré les allures douces et solides du Castor. Il a fait tout aujourd liui un temps de Paris, gris, humide, et froid par-dessus le marché. Beau ciel d'Italie, où es-lu? J'ai bien le projet de revoir ces villes que je traverse au pas de course; mais j avoue que je n'y peux pas tenir, et qu'avant la liberté de rester dans les ports, chose fort triste et nauséabonde, du momeiU que 1 on se sent emprisonné dans une forêt de bâtiments qui ne sont pas tous propres à regarder, j'aime mieux payer l'impôt d'armée à toutes les polices locales, et voir quelque chose qui remplisse activement ma journée. Cela me fait laire des dépenses extravagantes pour un gueux de peintre ; mais je suis relevé de mon serment, et I abbé Vaireg est résigné à me laisser vivre.
Je n'avais pas fait trois pas dans la ville de Livourne, que vingt voiturins se disputaient l'honneur de me conduire a Pise, J'avais manqué l'heure du petit chemin de 1er qui y transporte en peu d'instants, et j'allais me laisser rançonner, lorsque Bonvenuto s'est dressé à mes cotés conmie une providence, pour faire le marché, sauter sur le siège et me servir de cicérone. Comment avait-il débarqué? qui l'avait préservé des formalités coûteuses et ennuyeuses que je venais de subir? Dieu le sait! Il v a aussi une providence pour les bohémiens.
Nous avons traversé ces grands terrams d'alluvion tout récemment sortis de la mer. Vous vous somenez de ce fait, qu'au temps d'Adrien, Pise était à Fembouihure de l'Arno, dont elle est aujourd'hui éloignée de trois lieues. Il n'y a, au bord de ces terrains qui gagnent toujours, que des oliviers maigres, des taillis marécageux, des champs inondés, couverts de goélands; puis des cultures trop bien alignées, des villages San? caractère. Mais Pise en a de reste. C est solennel, vide, largement ouvert, nu, froid, triste et, en somme, assez beau. J'ai déjeuné en toute hâte et couru aux monuments, La basilique gréco-arabe et son baplislère isolé, la tour penchée, le Cam^jo-Santo, tout cela, sur une immense place, est très-imposant. Je ne vous dirai pas comme ferait un guide imprimé, que ceci ou cela est admirable ou déleclueux au point de vue du goût ou des règles. Les chels-d œuvre ont des défauts ; à plus forte raison ces éditices bâtis, ornés ou enrichis à diverses époques, chacune apportant là son. progrès ou sa décadence. Chacun y a apporté sa volonté ou sa puissance; voilà ce qu'il y a de certain et ce qui peut toujours être regardé avec un certain respect ou avec un certain intérêt. Ces grands ouvrages qui ont absorbé le travail, la richesse et 1 intelligence de plusieurs générations sont coilirae des tombes élevées à la mémoire des idées, tombes couvertes de trophées qui, tous, sont l'expression de l'idéal d'un siècle.
La tour penchée est une jolie chose, nonobstant l'accident . qui l'a rabaissée au rôle de curiosité ; mais laccident luimême a eu des suites illustres. Il a servi à Galilée pour ses expériences et ses découvertes sur la gravitation. Les portes de Gliiberti, vous les savez par cœur. Nous travaillons aussi bien aujourd hui ; mais nous imitons beaucoup et inventons peu. Honneur donc aux vieux maîtres' Pourtant les fiesques d'Orcagna m'ont peu flatté. C'est un cauchemar grotesque, et j'ai eu besoin de m'adresser les réflexions ci-dessus énoncées, pour les regarder sans dégoût. Les autres fresques du Carnj.o-Santo sont moins barbares, mais bien mal conservées et successivement retouchées ou changées. Il faut y chercher celles de Giolto, avec les yeux de la loi. Quelques compositions, les siennes peut-être, sont bien naïves, bien jolies, sans qu'il y ait pourtant motif de pâmoison, comme Brumières m'en â^ait menacé.
Ce Campo-Santo est, en somme, un lieu qui vous reste dans l'ànic Hpri's qu on en est sorti. 11 ne serait pas bien aisé de diie puuiqi.ui iiiéci-'''rii"iir, cai- c est iine consliuction ruinée ou inache\ée, couverte en chai pente. Le cadre d'élégantes
colonnetles du préau n'est pas une merveille qui n'ait été surpassée en Espagne, dans d'autres cloîtres, dont j'ai vu les dessins, La collection d'antiques auxquels le cloître sert de musée est très-mutilée et n'approche pas, dit-on, d'une des moindres galeries de Rome, Il y a là, en somme, peu de trèsbeaux débris; mais il y a de tout, et ce vaste cloître où un pale rayon de soleil est venu un instant dessiner les ombres portées de la découpure gothique, ces profondeurs où gisent mystérieusement des tombes romaines, des cippes grecs, des vases étrusques, des bas-reliefs de la renaissance, de lourds torses païens, de fluettes madones du Bas-Empire, des médaillons, des sarcophages, des trophées, et ces fameu,-es chaînes du défunt port de Pise, conquises et rendues par les Génois; l'herbe fine et pâle du préau, où quelques violettes essayaient de fleurir; tout, jusqu'à cette charpente sombre qui ne finit rien, mais qui ne gâte rien , compose un lieu solennel, plein de pensées, et d un eflèt pénétrant. Fiez-vous donc à vos belles photogr'apliies , qui nous faisaient dire : « L'effet embellit tout ; la réduction aussi embellit peut-être les objets. » Non 1 la magie dii soleil n'est pas la seule magie du Campo-Santo. On le regarde sans trop débahisseraent, mais on l'emporte avec soi.
La cathédrale est un autre musée, encore plus précieux, des arts sacrés et profanes Les mosaïques byzantines des. voûtes sont d'un grand effet ; mais la mosaïque de marbre du pavé central m'a donné un certain frisson de respect. C'est la même que celle du temple d'Adrien. Elle était la, servant au culte des dieux antiques, avant qu'une église eût remplacé le temple; elle avait été foulée, usée déjà par les prêtres de ce dieu Mars dont la statue est là aussi, baptisée du titre et du nom de Saint-Ephèse. Ah! si ces pavés pouvaient parler! que de choses ils nous raconteraient que notre imagination s'inquiète de ressaisir!
Mais les eaux de l'.irno ou les croupes des monts pisans en ont vu davantage, me direz-vous, — Je vous répondi'ai que nous ne sommes jamais tentés d'interroger la nature brute sur les destinées humaines. Nous savous qu'elle gardera son secret; mais, du moment que, de ses flancs, une pierre est sortie pour être travaillée et emplovée par la main de l'homme, cette pierre devient un monument,, un être, un témoin, et nous la retournons dans tous les sens pour y trouver une inscription, une simple trace qui soit une voix ou une révélation.
C'est là, je crois, en dehors de l'elfet pittoresque, le grand attrait des ruines, la curiosité! J'avoue que je suis très-las des réflexions imprimées, sur les destins de l'homme et la chute des empires. Ce fut la grande mode, il y a quelque quarante ans, sous notre empire à nous, de pleurer les vicissitudes des grandes époques et des grandes sociétés. Pourtant , nous étions nous-mêmes grande société et grande époque, et nous touchions aussi à des désastres, à des transformations, à des renouvellements. Il me semble que regretter ce' qui n'est plus, quand on devrait sentir vivement que l'on doit être quelque chose, est une flânerie poétique assez creuse. Le passé qui. en bien comme en mal, a eu sa raison d'être, ne nous a pas laissé ces témoignages, tes débris de sa vie, pour nous décourager de la nôtre. Il devrait, en nous parlant par ses ruines, nous crier Agis et recommence, au lieu de cet éternel Contemple et friimis, que la mode littéraire avait si longtemps imposé au voyageur roinautique des premiers jours du siècle.
L'illustre Chateaubriand fut un des plus puissants inventeurs de cette moile. C'est qu'il était une ruine lui-même, une grande et noble ruine des idées leligieuses et monarchiques, qui avaient fait leur temps, II eut des velléités généreuses comme il convenait à une belle nature d'en avoir. L'herbe essaya souvent de pousser et de reverdir sur ses voûtes affaissées; mais elle s'y sécha malgré lui, et, comme un temple abandonné de ses dieux, sa grande pensée s'écroula dans le doute et le décour-agement.
Mais me voici bien loin de Pise. Non, pas trop cependant : je me disais ces choses-là en traversant ces grandes rues où l'herbe pousse, et en regardant ces vieux palais bizarres qui se mirent dans l'Arno li'un air solennel et ennuyé, Pise tout entier est un Campo-Santo, un cimetière où les édifices, vides d'habitants , sont debout comme des mausolées. Sans les Anglais et les malades de tous les pays froids, qui viennent en certains moments de l'année, lui rendre un peu d'aisance, la ville, je crois, finirait comme doivent finir les petites républiques d'aristocrates : elle mourrait da se.
Il n'y pas tant à gémir sur ses destinées; elle a eu ses beaux jours, alors que sa constitution était un grand progrès relatif. Elle a été rivale de Gênes, de Venise et de Florence ; elle a été reine de Corse et de Sardaigne, reine de Cartilage, cette autre ruine dont elle devait partager le destin. Elle a eu cent cinquante mille habitants, de grands artistes, une marine, de grands capitaines, des colonies, des conquêtes, d'immenses
LA DAMELLA
richesses et tout l'enivrement de la gloire. Elle a bati des monuments qui durent encore et (jue ic monde vient encore, saluer Mais les lemps sont venus où ces petites sociétés si vivares et si ardeiiles, au heu d'olre des loyers d'expansion des sources liieiilMisaiilos, se Iransibrniérent en loyers d'al)sor|ilion, on ahiuies alliranl la sexe des nations sans Vouloir la ii'iuhè, en nids de \aulours ou de pirates. Dès lors leur (h^Ciidencc i-l'leur abandon l'uicnt décrétés la-haut. Jupiler ne lance plus de loudres ; mais Dieu a mis au cœur des sociolés le ver rongeur de l'égoïsme qui les dévore quand elles le nourrissent trop bien. Les voisins jaloux ou innés ont livré des luttes acharnées; la mer, en .se retirant, a accueilli de nouveaux hôtes sur ses rivages. Livourne s'est élevée dans des idées loules positives, et, moins jalouse d'art et de magniliccncp, a prédominé par le trafic. Les outrages, inséparables compagnons du malheur, sont venus Irapper l'orgueil des liers i'isans. La noble république lut vendue, violée, pillée, disputée comme une proie, ravagée par la lamine, par la peste, par- la misère. Elle n'est plus, et la belle Italie du passe s'est vendue et perdue comme elle, pour avoir trop caressé dans son sein des inléréls rivaux', pour avoir dû sa splendeur et sa gloire à des passions élioiles et non à des senliinents g('iuireux.
Hequiescat in pare! Je vous ai trop iiromené avec moi dans ce champ de repos. Il l'aut.tiue je vous ramème au Castor à travers la campagne, qu'un jieu de soleil est venu égayer. J'ai pu, en me retournant, saluer les monti jmani, que les nuages m'avaient voilés ce malin, et qui font aux monuments de l'a ville un cadre assez, beau. Je ne sais si, par un temps clair, on voit d'ici les Apennins, dont ces monts pisans sont une côle rompue el détachée.
Beiiveiiulo m'a été d'un grand secours. Il est savant à sa manière et ba\ard avec un cerlaiii esprit. J'apprends avec lui à entendre l'italien, que je .sais un peu, mais dont la musique est trop neine ii mmi oreille pour cjue je la com|jrennc d emblée complètement. Cela \iendra, j'espère, en peu de jours.
Me revoici en mer, voyant passer comme des rêves, la Cor.se, l'ile d'Elbe, le rocher de Monte-Christo, qu'un roman plein de feu a rendu populaire, et qu'un Anglais vient d'acheter iiiiur s'v établir.
Ces écue'ils des côtes de France et d'Italie font, dit-on, la passion des Anglais. Le génie de l'insulaire rcve partout un inonde à créer, une domination intelligente ou fantasque a établir. Au reste, je comprends le prestige qu'exercent sur l'imagination ces petites solitudes battues dos vagues. Quelques-unes ont assez de terre végétale pour nourrir des pins, el, lorsqn'elk^s sont creusées en amphithéâtre dans un bonne direction, des \illas peuvent s'y élever et des jardins y fleurir à l'abri des vents el des Ilots qui rongent l'enceinte »xtérieure. La chaleur doit y être tempérée en été, et le continenl est assez voisin pour cpi'oii n y soit pas trop privé des relations sociales. Pourtant, je crois de tels asiles dangereux pour la raison. Cette mer environnante vous défend trop de 1 imprévu, elle vous rend trop sûr d'une indépendance dont on n'a que faire dans la solitude.
Brumières vient me souhaiter le bonsoir. Miss Médora est de race grecque, il ne s'était pas trompé. Son père, marié il la sœur de lady Harriet, était un Athénien pur sang. Elle est orpheline. Elle est amoureuse de Haphael el de Jules Romain. Elle est très-anxieuse de recevuir la bénédiction du pape, bien qu'elle ne soit pas du tout dévote. Sa suivante s'appelle Damdla. Voilii le résumé de ses (ipancheiiieiits.