‹ La guerreChapitre 70 sur 72 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

lluniu, 18 mars.

Enfin, mon ami, m'y voilai mais ce n'est pas sans peine et sans aventure, comme vous allez voir.

Je ne m'attendais ceitaineinent pas à une Italie aussi complète. On m'avait dit qu'il n y était |ilus question de brigands depuis l'occupation li'ançaise, et il est de l'ail, m'assure-t-mi, que, grâce ;i nous, l'ordre est aussi bien établi que possible dans un pays où le brigandage est comme une nécessité fatale. Ceci ma été expliqué assez pércmploireinent , et je vous l'expliquerai plus tard. Vous êtes pressé d'ouïr mon aventure.

Je vais tâcher pourtant de vous la faire attendre un peu, pour la rendre plus piquante. Écoutez donc, ce n'est pas tous les jours qu'on en a une pareille à raconter !

Débarqués, ce malin, a Civila-Vecchia, après nos adieux au Castor et à son excellent capitaine, M. Bosio, nous avons déjeuné dans une auberge, des lenètres de laquelle, plongeant sur le rempart, nous avons pu voir des soldats frangins se livrer à leurs exercices quotidiens avec cette aisance qui les caraclorise. Encore des visites de police sur le bâtiment, encore les douanes sur le rivages ; encore des visas, des impôts et des heures d'attente : toujours le voyageur arraché à sa première impression, à son innocente fantaisie de courir à droite ou à gauche sur la terre (]u'il vient de toucher. Lo voyageur est partout suspect, il est partout susceptible d'être un bandit, ce qui n'a jamais empêché aucun bandit de débarquer, et aucun voyageur de trouver des bandits indigènes ou autres, là où il y en a pour l'attendre. Mais je vous assure que les bandits gâtent bien munis les voyages que les précautions prises contre les honnêtes gens. Les douanes sont aussi une vexation barbare. On s'en sauve ici avec de l'argent ; mais c'est encore une chose blessante de ne pouvoir s'en sauver avec sa parole. Les montagnes et les mers no sont rien pour l'hoinine ; mais il s'arrange pour être à luimême son obstacle et son lléau sur la terre que Dieu lui a donnée.

Une diligence attendait que toutes ces formalités fussent remplies pour nous transporter à Home, en huit heures ; ce qui, moyennant quatre relais et de bons chevaux, me sembla exorbitant pour faire quatorze lieues. Mais c'est ainsi ! On perd une bonne heure à chaque relais, les postillons ne voulant partir qu après avoir rançunné les voyageurs. Il y a bien un conducteur qui est censé les faire marcher quand même ; mais il s'en garde bien : il partage probablement avec eux. Il \ous dit philosophiquement que vous ne leur de\ez rien, mais qu'il ne peut pas les faire oljéir. On est donc à la discrétion de ces drôles, qui vous insultent si vous ne voulez pas céder à leur ton d'insolence, et qui exigent que vous ayez sur vous la monnaie qui leur convient. Tant pis pour vous si, arrivant de Livourne avec celle qu'on vous a échangée, vous n'avez pas eu la précaution de vous munir de punis romains. Ils enfourchent leurs chevaux et restent immobiles jusqu'à ce que vous leur ayez promis de faire en sorte de les satisfaire au relais suivant. l'eu importe que tous les autres voyageurs aient subi leurs prélenlions ; un seul, empêché ou récalcitrant, arrête le départ. Une bande de .voyous qui ont aidé à l'altelage, sont là autour de la voiture, réclamant aussi, avec des grimaces, des langues tirées en signe de haine el de mépris, vous traitant de sini/es al ûe parcs si, par malheur, dans votre aumône, il s'est trouvé un sou Hamji'r, un sou ayant cours à deux lieues de là.

Je ne vous parle pas des mendiants de profession, c'est-àdire du reste de la population, traînant sur les chemins ou grouillant dans les villages. Leur misère parait si horrible et si réelle, qu'on n'hésite pas à leur donner ce qu'on peut; mais leur nombre accroît, en un clin d'œil, dans une telle proportion, qu'en faisant à chacun la part bien mince, il faudrait être deux ou trois mille lois plus riche que je ne suis pour ne pas faire de mécontents. — Et puis il ne faut qu un coup d'œil pour voir que celte malheureuse engeance a tous les vices, toutes les abjections de la misère : paresse, fourberie, abamion de soi-même, malpropreté et nudité coniques, haine sans fierté, superstition sans foi ou basse hypocrisie. Ces mendiants se battent ou se volent les uns les aulres de la même main qui égrène le chapelet "bénit. Il n'est pas saint dans le calendrier'.qu'ils n'invoquent, en mêlant à leur litanie plaintive de grotesiiues ordures, quand ils croient qu'on ne les comprend |)as.

Tel est l'accueil, tel est le spectacle qui attendent le passager dès qu'il a mis le pied sur les États de l'Église. J'avais entendu raconter tout cela. Je croyais à de l'exagération, à de la mauvaise humeur. Je n'aurais pas pu m'imaginer l'existence d'une |iopulalion n'ayant rien, ne faisant rien, et vivant littéralement de l'aumône des étrangers.

Nous avions suivi quelque temps les rives de la mer, courant assez vite sur un chemin tortueux, parmi des monticules sans arbres, mais couverts d'une végétation sauvage, luxuriante. Pour la première fois, j'ai \u des anémones roses percer les touffes de bruyère. Il y a là une profusion et une variété de plantes basses qui attestent la fertilité de ces plages incultes. Un peu plus loin, nous vimes quelques essais de

culture.

Après le dernier relais, comme nous étions en pleine campagne romaine, le postillon s'arrêta court. Il avait oublié son ma'iiteau. On voulut le fane marcher, on invoqua l'autorité du conducteur.

LA DANlELL.i

— Impossible, dit celui-ci; un homme qui se trouverait, sans manteau, revenir à la nuit dans la cainpagne de Rome, serait un homme mort.

11 parait que cela est certain ; mais quelque chose de certain aussi, c'est que, touten dépécliant un gamin pour lui aller diercher son manteau, le conqière lui avait parle bas avec nn sourire expressil.Celasigniliait; «Prends ton temps; » car l'enfant s'en alla lentement, se retourna, et, sur un signe d'intelligence, ralenlil encore sa marche. Cet homme avait-il, pour agir ainsi, une autre raison que celle de se venger de liruniières, lequel l'axait menacé de mettre pied à lerre pour le corriger de quelque parole impertinente à son adresse? C'est ce que j'ignore, ce que nul de nous ne saura jamais.

Comme il taisait beau temps, et que l'indicent, vu tous ceux qui lavaient précédé, menaçait d être interminable, je calculai devoir arriver ii Rome en même temps que la diligence; je descendis et pris les devants sur la via Aurelia. Brumières avait voulu m'en empêcher.

— Cela ne se fait guère, m'avait-il dit ; bien que depuis longtemps, dit-on, on n ait dévalisé personne, on ne voyage pas seul et à pied dans ces parages. Ne perdez pas trop de vue la diligence.

Je le lui promis, mais je l'oubliai vite. Il ne me semblait pas possible, d'ailleurs, qu'aux portes d'une capitale, en plein jour et sur un sol complètement découvert, on ne piit pas faire impunément quelque mauvaise rencontre.

J'étais, depuis une demi-heure environ, seul dans le désert qui s'étend jusqu'aux portes de la ville; désert atîreux, sans grandeur pour le piéton qui, à chaque instant, perdu dans les mornes ondulations du terrain, ne voit qu'une suite de monticules verdàlres, oii errent, de loin en loin, des troupeaux abandonnés tout le jour à eux-mêmes, sur un sol non moins abandonné de l'homme. Quelque paysagiste que l'on soit, on a le cœur serré, en voyant qu'ici la nature elle-même est une ruine muette et dé.aissée.

Le soleil baissait rapidement, et, de temps à autre, j'apercevais le dôme de Saint- Pierre dans la brume, moins imposant, à coup sur, que je ne l'avais rêvé, terne, lugubre, semblable à un mausolée dominant un vaste cimetière. D une des médiocres hauteurs où je pus atteindre, je me souvins de l'avertissement de Brumières ; mais je cherchai en vain la diligence, et, comme il commençait à faire frais, je poursuivis ma route.

Un peu plus loin, quelques pierres sortant de l'herbe attirèrent mon attention. C'était un vestige de ces constructions antiques d( nt la campagne est semée; mais, comme c'était le premier que je voyais tout près delà route, je m'en approchai et m'arrêtai machinalement pour le regarder. J'étais auprès d'une petite butte déchirée à pic, et, par lelfet du hasard, je me trouvais caché à quatre escogritfes de mauvaise mine, adossés au revers de cet accident de terrain. Le sol herbu a\ait amorti le bruit de mes pas, et, au moment oii j'allais m'éloigner sans me douter de leur présence, je les aperçus tapis dans les broussailles comme des lièvres au gite. Il y avait quelque chose de si mystérieux dans leur attitude et dans leur silence, que je crus devoir me tenir sur mes gardes. Je me relirai doucement, de manière à mettre tout à fait le pli du terrain entre eux et moi. Au même moment, j'entendis, suf le chemin que je venais de franchir, un bruit de roues, et, pensant que c'était la diligence, j'allais abandonner mon système de précautions, lursqu à ce même bruit mes quatre gaillards se relevèrent sur leurs genoux, rampèrent comme des serpents dans le petit creux qui aboutissait a la roule et se trouvèrent à portée du véhicule, qui approchait rapidement et qui n'étai't

Eas la diligence, mais bien une voiture de louage traînée par de ons chevaux de poste.

Je reconnus aussitôt cette voiture pour y avoir vu transporter, à Civita-Veccliia, le bagage de lady Ilarriet et de sa tamille. C'était une grande caleclie ouverte. Un domestique, dépêché quelques jours d avance pour l'envoyer, de Rome, audevant des illustres \oyageurs, était resté à la ville pour achever de préparer leur logement. J'ai su ce détail après coup. Il n'y avait donc, dans la calèche que lord B'*' (je sais son nom maintenant), sa femme et sa nièce. La femme dé chambre italienne était sur le siège.

Le projet de mes bandits me parut assez clair, et je me demandai aussitôt comment je pourrais m'y opposer. Rongés par la misère ou par la ûevre, ils ne me paraissaient pas bien solides, sauf un grand chenapan qui n'a\ait m le type ni le costume indigènes, et qui me sembla fortement conitilué. Je n'avais pour arme qu'une canne ii tête de plomb, et je regardais attentivement ce qu ils traînaient dans I herbe avec précaution. Ouand ils se redressèient il demi dans le fossé, je vis nue c'était simplement de gros bâtons, circonstance qui acheva de me donner confiance dans le succès de ma défense. Ils devaient avoir quelques couteaux sous leurs habits, car ils ne

paraissaient pas gens à se permettre un grand luxe de pistolets. Il s'agi.ssait de ne pas leur donner le temps de laire usage de, ces lames, bonnes ou mauvaises.

J avais l'avantage de me trouver sur les derrières sans avoir été aperçu. Pendant, que je faisais ces réflexions, me débarrassant de mon caban qui m eût gêné, la calèche arrivait au lieu marqué pour le coup de main. Le postillon, sur une brève sommation, arrêtait ses chevaux, se jetait à genoux et se tournait la face contre terre avec une résignation vraiment édifiante. Cela réduisait d'un tiers les moyens de la défense. Je crus devoir agir prudemment; et, comme lord B'"", ouvrant la portière avec llegine, regardait devant lui à combien d'ennemis il avait alTaire, je lui fis signe de ne pa; résister encore, ce qu'il comprit avec un admirable sang-froid. Il mit donc pied à terre en leur disant avec un sourire calme :

— Dépêchez-vous, mes bons amis : la diligence est derrière nous.

Cette menace parut ne pas les inquiéter, et, voyant qu'il n'y avait pas tentative de résistance, que les femmes ne criaient pas, et que, d'elle-mèmes, elles descendaient précipitamment pour leur abandonner la calèche, ils parlèrent d'accommodement il l'amiable ; et cela, dans des termes d'une courtoisie comique, rendant grâce à la gentilezza del cacaliere et hommage ii la beauté des dames.

En ce moment, j'étais sur leurs talons, et, m'adressant au grand chenapan, qui ne disait rien et tenait son bàlon levé sur la tète de lord B'" par manière d'intimidation, je déchargeai sur la sienne un si bon coup de ma canne, qu'il tomba comme mort.

Ramasser le bâton qui s'échappait de celte main défaillanlc, et en assommer le bandit obséquieux qui traitait avec lord B*** fut pour ce dernier l'affaire d'un instant. Le Iroisième larron, qui tenait les chevaux, ne m'attendit pas : Il prit la fuite. Le quatrième ne fit guère mieux, et, après avoir essayé de montrer son couteau, disparut également.

Nous restions lii avec un hommo qui demandait grâce, un autre, étendu à terre, qui ne donnait pas signe de vie, un postillon, toujours prosterné, qui ne voulait rien voir de ce qui se passait, et trois femmes plus ou moins évanouies sur les bras.

Quand le drôle terrassé par lord B*** vit qu'il ne lui restait aucun espoir de sortir de ses mains, il prit le parti ingénieux du s'évanouir aussi. C'était nous créer un embarras, dans le cas oit nous eussions voulu le faire prisonnier.

— Je connais ces histoires-là, me dit lord B***, qui ne me parut nullement ému : si nous nous arrêtons à attendre la diligence, qui est encore loin et au pas, nous risquons do voir arriver du renfort à ces gens-ci, et alors, la vcnge.ince se mêlant de l'afl'aire, nous n'en sortirons pas vivants. Si nous avançons, nous laissons échapper ces messieurs, qui ne sont peut-être pas si morts qu'Us en ont l'air. Le mieux est de retourner vers la diligence et de la forcer à marcher vite jusqu'ici, oii nous aviserons à faire constater le fait et ji nous emparer de ces deux blessés avant qu'ils aient pu se relever.

C était le meilleur avis possible. Il fallut rosser le postillon pour le faire revenir de son émotion. Dans l'opinion de son mari, lady Harriet aurait peut-être eu besoin du même stimulant pour retrouver le marchepied de la voiture. Elle avait la tête perdue. La nièce était d'un calme héroïque. Lord B*** voulut me Riiie monter avec elle. Je m'y refusai. Après avoir remis sur son cheval le postillon éperdu, et lui avoir fait tourner bride je sautai sur le siège auprès de la soubrette, dont la frayeur ne se manifestait que par des torrents de larmes.

Je n eus guère le temps de m'occuper de ses nerfs.

Rencontrer la diligence, l'arrêter, raconter l'aventure, et reprendre les devants pour montrer au conducteur et aux voyageurs la preuve des faits déclarés, tout cela fut accompli en moins d'un quart d'heure. Mais, ô surprise ! comme on dit dans les romans ; quand nous Jùmes sur le lieu du combat, bien reconnaissable pour moi, grâce au fragment de ruine que j'avais exploré à dix pas du chemin, plus de morts, plus de blessés, plus de trace de l'aventure. Pas une goutte du sang de celui à qui j'avais fendu le crâne, pas un haillon enlevé dans la lutte à ses acolytes, pas même l'empreinte du piétinement des chevaux eflrayés, ni celle des roues de la voiture sur le sable. 11 semblait qu'un coup de vent eût tout balayé, et pourtant il n'y avait pas un souille dans l'air.

Lord B"*" était plus mortifié que surpris. Il était surtout blessé de l'air de doute du postillon de la diligence. Celui de la calèche était muet comme la tombe, défait, tremblant, peutêtre désappointé. Brumières et quelques voyageurs ajoutaient fui à ma parole ; d'autres se disaient, tout bas, en riant; que nous avions rêvé bataille, et qu'une panique nous avait troublé la cervelle. Quelques bergers, à la recherche de leurs troupeaux errants, riaient aussi et juraient n'avoir rien vu,

LA DANIELLA

rien entendu. Lord B*** avait fort envie de se mettre en colère et de se livrer à une minutieuse perquisition ; mais la nuit approchait, la diligence voulait arriver ; lady llarriet, nerveuse et malade, s'impalienlait de l'obstination de son mari, lirumièrcs, enclianté de retrouver sa princesse, et jaloux du bonheur que j avais eu de lui porter secours, profilait de l'occasion pour faire l'empressé autour d'elle. Quand on se remit en marche, je ne sais comment la chose s'était passée, mais j'étais dans la diligence et Brumières dans la calèche avec les dames, milord sur le siège avec la soubrette.

Cette soubrette est, par parenthèse, assez jolie, et, dans le peu de mots que j'avais échangés avec elle sur ce même siège de calèche, je lui avais trouvé la voix douce et un trèsagréable accent. Je lui avais laissé mon caban pour s'envelopper, car elle était peu vêtue pour affronter Yinfluenza, c'est-à-dire l'atmosphère de fièvre mortelle qui commence ici à la chute du jour et qui, comme le désert et le brigandage, règne jusqu'au mur d'enceinte de la ville des papes.

Le caban ne me revint en mémoire que lorsque cette jeune fille me le rapporta à la porte Cavalleggieri, où nous nous arrêtâmes tous pour exhiber une lois de plus nos passe-ports. Comme, pour reprendre mon vêtement, je tendais la main, j'y sentis avec beaucoup détonnement le baiser d'une bouche fraîche, et, avant que je me fusse rendu compte d'un fait si étrange, la soubrette avait disparu. Brumières, qui arrivait à moi, ne fit que rire de ma stupéfaction.

— G est une chose toute simple, me dit-il ; c'est la manière du pays pour dire merci, et cela ne vous donne pas le droit d'exiger davantage.

G était plus que je n'aurais jamais songé à exiger d'une jolie femme.

On venait de visiter nos malles pendant une heure, lorsque le conducteur nous annonça que ceci n'était rien, et que nous allions subir une autre visite bien plus longue et bien plus minutieuse à la douane, mais qu'il pouvait nous en dispenser si nous voulions lui donner chacun deux pauls. Nous mourions de faim et nous donnâmes tous; mais, quand nous fûmes à la douane, notre collecte ne servit de rien : le digne homme ne put s'entendre avec les douaniers. Un colloque, peu mvstérieux et fort long, s'établit à deux pas de nous. Ils voulaie'nt un paul et demi par tête, et lui, voulait partager seulement par moitié avec eu.t. On se querella beaucoup ; notre homme se piqua, garda le tout, et nous fumes visités.

Comme nous sortions enfin de ce purgatoire, riant, à force de dégoût, de toutes ces bouffonneries, et nous disposant à chercher un gîte, lord B*". qui, niuiu d un laissei-passer, avait disparu "depuis longtemps, me frappa amicalement sur l'épaule en me disant :

— Je viens de faire ma déclaration relativement à nos brigands, et de conduire ma femme et ma nièce au logement qui les attendait A présent, je viens vous chercher de leur part. Est-ce que vous avez ici des parents ou des amis qui vous réclament ?

Je Ae songeai pas à mentir; mais je remis au lendemain ma visite à ces dames, pour cause de faim et de fatigue. ~ — Oh ! si vous avez faim et sommeil, reprit-il. vous n'irez pas à l'hôtel, où, quel qu'il soit, vous serez mal. Nous avons une bonne chambre pour vous au palais ***, et nous vous attendons pour manger avec nous un bon souper.

Toutes mes excuses furent vaines.

— Je ne rentrerai pas sans vous, me dit-il, et ces dames ne souperont pas tant que nous ne serons pas rentrés.

Je donnai pour prétexte que je ne voulais pas laisser seul mon ami Brumières.

— Qu'à cela ne tienne ! votre ami viendra aussi , dit lord B'**.

Brumières ne se le fit pas répéter. Nous voilà aussitôt en route, à pied, dans les rues de Rome, suivis de fa'-rhiiii portant nos malles, et de Benvenuto, qui se regardait comme in\ité aussi.

Le palais en question me parut bien loin. J'aurais préféré la plus modeste auberge sous la main. C'est une maison trop grande, jadis trés-nuignifique, aujourd'hui très-délabrée. Je n'ai pas eu le loisir d'en admirer l'architecture extérieure. J'ignore si elle est louée ou prêtée à mes Anglais. Leur m;ijordome se vante de l'avoir rendue aussi confortable qu'il est possible de le faire ici en peu de jours. Si cela est, le confortable n'abonde pas à Rome. Les meubles modernes disparaissent, d'ailleurs, dans ces salles immenses, où l'on gèle encore, en dépit des grands feux allumés depuis trois jours.

Lord B'** nous conduisit avec nos bagages dans une chambre dont il exigeait que je prisse possession : après quoi, nous allâmes liûu\or ladv llarriet et miss .Medora dans un salon grand comme une église, et dont le plafond, surchargé de

dorures massives et de peintures confuses, elait lézardé eu mille endroits. Ces dames n'en admirent pas moins le grand caractère de ce local et semblent se plaire à vouloir rajeunir ce vieux luxe évanoui. Beaucoup de bougies, allumées dans des candélabres d'un grand style, éclairaient à peine une table immense copieusement servie, dernière circonstance qui me fut agréable, car j'étais l'être le plus stupidement affamé du monde. Vous connaissez pourtant ma sobriété; mais, j'ignore si c'était l'émotion du combat sur la via Aurélia, ou l'air de la mer avalé à pleins poumons depuis quatre jours, j'étais sourd et quasi muet. Quand cette abrutissante obsession fut calmée, je commençai à faire plus ample connaissance, à l'entremets, avec mes nobles hôtesses et a m'élonner des amitiés et des prévenances dont j'étais l'objet. Ces dames, influencées apparemment par les fresques mythologiques de leur palais, voulaient absolument m'ériger en Jupiter libérateur, en Apollon vainqueur des monstres. Il y avait l'enthousiasme des nerfs chez lady Harriet. Elle a eu tellement peur! Chez miss Medora, il y avait quelque chose d'indéfinissable : une reconnaissance moqueuse, ou une acceptation maligne du service rendu. Peutêtre la digestion d'un si copieux dîner m'a-t-elle embrouillé la cervelle. Je n'ai rien compris à son air, à son regard, à son sourire, à ses éloges exagérés. Quand elle a vu que j'en étais plus étourdi que flatté, elle m'a laissé tranquille et s'est remise a causer peinture avec Brumières. Je la soupçonne de faire des ruines roses et bleues à l'aquarelle.

Quant à lord B*", ses remercîments m'ont été plus agréables, parce qu'ils m'ont paru plus sincères. Comme je lui faisais observer qu'avec sa présence d'esprit et sa manière d'euiplover le bâton, il se serait probablement tiré d'affaire sans moi :

— Non, me dit-il, je ne crains pas un ou deux hommes, j'en crains trois ou quatre. Je n'ai que deux mains et deux yeux. Je sais que trois de nos adversaires n'en valaient peutêtre pas un ; mais le quatrième, celui dont vous avez commencé par me débarrasser, en valait peut-être quatre.

Je répliquai que je n'y avais pas grand mérite, l'ayant abattu par surprise.

— Je ne suis pas fort, ajoutai-je. Je n'ai jamais eu l'occasion de savoir si je suis brave. Pour la première fois de ma vie, j'ai reconnu la nécessité de la traîtrise, et je n'en suis pas plus fier pour cela.

— C'est répondre en homme modeste, reprit lord B"*, en lançant à sa nièce un regard sévère qui me confirma dans la pensée du mauvais vouloir de la jeune personne à mon égard. Mais. moi. poursuivit-il en me regardant, je sais que je su': fort et hardi, et que pourtant, sans vous, je ne me serais pas défendu.

— ^ Oh ! shamer murmura lady Harriet.

— .Ma femme dit que c'est une honte, reprit-il. Les femmes trouvent tout naturel qu'on se fasse égorger pour sauver leurs diamants, pendant qu'elles se trouvent mal sur vos bras.

— Je ne me suis pas trouvée mal, dit fièrement miss Medora, je cherchais les pistolets dans la voiture, et, si je les avais trouvés...

— Mais vous ne les trouviez pas, répondit lord B'". Donc, vous n'aviez pas les idées bien nettes. Quant à moi, reprit-il en se retournant encore vers moi, je vous disais donc que je ne suis pas poltron. Pourtant, je n'engage jamais de lutte inégale pour peu de chose, et je ne tiens pas assez à l'argent pour exposer, par mesure d'économie, les personnes que j'accompagne à être tuées. On peut croire, si l'on veut, que c'est à ma vie que je tien; Je n'ai pas de grandes raisons pour aimer la vie, n'avant pas sujet de m'aimer beaucoup moi-même. Pourtant il y a une chose qui me blesse beaucoup dans ces occasions-la : c'est de faire la volonté de ceux qui me mettent le couteau sur la gorge. J'aime à faire ma volonté à moi, et je ne la fais pas toujours". J'y renonce parfois de bonne grâce, parfois avec beaucoup dliumeur. J'étais dans celte dernière disoosition quand vous êtes venu à mon secours. Vous m'avez Jonc, non pas rendu un service dont je voudrais vous récompenser : c'était votre devoir et j'en eusse fait autant à votre place sans prétendre à votre reconnaissance ; mais vous m'avez délivré à propos et avec beaucoup de jugement, d'une contrariété, la plus vive que je connaisse. Par là, vous avez gagné mon amitié, et je veux avoir la vôtre.

Ayant ainsi parlé sans regarder sa femme, bien que la moitié de ce discours fût évidemment à son adresse, il me tendit la main avec une franchise irrésistible.

En ce moment, l'affreux chien jaune que jel'avais vu caresser sur le bateau à vapeur, s'élança dans l'appartement et vint se jeter dans ses jambes.

— .4h! ciel! s'écria lady Harriet, encore cette opieuse bête ! Elle vous a sui\ i I

— C'est malgré moi. répondit-il en soupirant.

LA DAiMELLA

— Non, vous dis-je ; c'est un chien que vous avez acheté ou qu'on vous a donné... Vous me trompez toujours! Vous disiez qu'il appartenait à quelque passager; mais c'est à vous qu'il appartient. Conveuez-en doue !

Milord jeta sur moi instinctivement un regard de détresse. Instinctivement entraîné, de mon côté, à prendre en pitié le chien et son maître, je m'imaginai de dire que l'animal était à moi. J'avais entendu le nom que milord lui donnait.

— Buffalo! m'écriai-je, venez ici. Pourquoi êtes-vous sorti de ma chambre? Venez !

Et, conune si l'intelligente bête eût compris ce qui se passait, elle vint à moi la tète basse et l'air suppliant. J'allais remmener, lorsque miss Medora demanda grâce à sa tante pour le chien, et la tante, excellente femme en somme, me pria de le faire manger et de le laisser s installer dans un coin.

— Il ne me gène pas, dit-elle ; il a l'air bonne personne, et il n'est pas si laid que je croyais.

— Je vous demande pardon, dit lord B"* , il est fort laid, et vous détestez les chiens.

— Où prenez-vous cela? reprit-elle. Je ne les déteste pas du touti

— Ah! oui, pardon! c'est vrai, murmura-t-il avec son mélancolique sourire : vous ne détestez que mes chiens.

Lady Harriet leva les yeux au ciel comme une victime prenant les dieux à témoin d'une grande injustice. On se levait de table. Lord B*" m'emmena dans un coin.

— Vous êtes un bon garçon, me dit-il; vous avez compris que j'aime ce chien. Grâce à vous, il restera dans la maison. Voilà deux fois aujourd'hui que vous me faites faire ma volonté.

— Pourquoi, milord, aimez-vous tant ce chien? Il n'est réellement pas beau.

— Je l'aime parce que, me promenant en barque dans le port de Gênes, je lai vu au bout d'une corde, prêt à rendre au diable sa pauvre âme de chien. C'était une bête perdue qui, sautant de barque en barque, était venue se réfugier à bord d'un bateau de pécheurs, et ces brutes trouvaient plaisant de le pendre à une de leurs vergues. Je l'ai réclamé. Il a l'air de comprendre qu'il me doit la vie, et je crois qu'il m'aime.

— En ce cas, je m'en dirai propriétaire tant que ce sera utile, et je ferai en sorte que milady vous conseille de m'en débarrasser.

— Voyez, dit-il, ce que c'est que le caprice d'une femme ! Si milady avait vu ce chien avec la cordeau cou, et que je fusse passé sans songer à le sauver, elle m'eût traité d'insouciant et de cruel! Elle est très-bonne, je vous jure, et très-douce; seulement... seulement, je suis son mari. C'est un grand défaut d'être le mari d'une femme!

A son tour, milady, toujours très-émue, m'appela pour me parler à l'écart.

— Nous vous devons plus que la vie, me dit-elle d'un air exalié. La vie n'est rien; mais, dans ces histoires de brigands, les femmes peuvent être exposées à des insultes. Si les cho-^es en fussent venues là, je suis sûre, j'aime à croire que lord B"' se fût fait tuer pour nous donner le temps de fuir; mais une seule parole malhonnête est un fer rouge pour des femmes de notre rang, de notre caractère et de notre nation. Je vous dirai donc, comme lord B"", et plus chaleureusement, que vous avez notre amitié, et que nous vous demandons la vôtre. Nous nous connaissons, d'ailleurs, par votre ami monsieur... Comment l'appelez-vous?

Je trouvai fort plaisant que l'on me demandât le nom de l'homme qui me servait de caution, et je me hâtai de dire que Brumières ne me connaissait guère plus que lady Harriet elle-même.

— C'est égal, reprit-elle sans se déconcerter, il nous a dit que vous étiez peintre comme lui, et que vous aviez beaucoup de talent.

— 11 n'en sait rien, milady ; il n'a pas vu de moi la moindre chose.

— Oh ! c'est égal ! Il dit que vous parlez si bien de l'art ! et il en parle si bien lui-même! Il a tant d'esprit, et il est de si bonne compagnie! C'est un jeune homme charmant! et il dit que vous êtes charmant aussi !

— Ce qui est bien la preuve, répondis-je en toute humilité, que nous sommes charmants tous les deux! Mais permettez, milady, vous êtes bienveillante, et votre gratitude pour mui fait honneur à la générosité de votre âme. Pourtant, je ne dois pas...

Milady m'interrompit en .s' écriant :

-^ Ali! monsieur, je vois, à votre discrétion et à votre fierté, que ma confiance est bien placée, et que je n'uur;ii jamais à m'en repentir. Vous n'êtes pas riche, je le suir-, et vous allez, en quelques jours, dépenser à Rome, où l'on est

affreusement volé, tout ce qui pourrait vous en rendre le séjour possible. Nous, nous avons plus de fortune que nous n'en pouvons dépenser; et, d'ailleurs, nous ne louons paSj on nous prèle cet hôtel, dont nous n'occupons pas la moitié. Vous pouvez donc être libre et seul dans tout un étage, qui ne communique même pas avec le nôtre, si l'on veut faire vie à part. Vous n'accepterez notre table et notre société qu'autant qu'il vous plaira, pas du tout si nous vous ennuyons. Mais, pour ne pas nous causer un chagrin réel, vous serez sous notre toit, et, dans le cas où vous seriez malade, ce qui peut fort bien vous arriver dans ce climat, nous serons plus à portée de \ous distraire ou de vous secourir. C'est donc dans notre intérêt que je vous demande de rester ici; car, en quelque lieu que vous soyez, vous nous serez désormais un objet de sollicitude ou un sujet d'inquiétude. Choisissez généreusement.

J'étais fort embarrassé. L'offre était si gracieusement tournée, que je me trouvais maussade d'y résister. Lord B'", plus pénétrant que sa femme, devina mes scrupules et vint à mon secours.

— Elle vous a rappelé qu'elle était riche et que vous ne l'étiez pas, me dit-il de manière à être entendu de lady Harriet. C'est une maladresse ; mais l'intention était bonne, et, quant à vous, vous sortirez d'affaire à votre honneur en payant votre chambre ce qu'elle nous coûte ; ça n'ira pas à deux écus par mois. Vous nous permettrez bien de vous prêter les autres salles dont nous ne nous servons pas, pour faire de la peinture et pour fumer voire cigare les jours de pluie. Consentez à cet arrangement, ajouta-t-il tout bas. Sinon, je serai accusé de froideur, d'impolitesse , de maladresse et d'ingratitude envers vous.

Voilà donc mon gîte réglé. Restait à régler celui de Brumières. Je mourais de peur qu'il n'acceptât l'offre qui lui fut faite de partager l'hospitalité que l'on m'imposait. .Vvec ses prétentions sur le cœur et sur la main de miss Medora, je craignais d'avoir à endosser quelque responsabilité ridicule ou fâcheuse. Heureusement, l'offre fui fut faite avec moins de chaleur qu'à moi, et il eut le bon goût de refuser. Mais il est in\ité à revenir dîner souvent, ce qui indique l'intention de l'admettre à l'intimité des mœurs françaises. Ce n'est pas la première fois que je remarque combien les Anglais, quand ils sont aimables, le sont complètement. Sont-ils ainsi chez eux? Je ne sais.

Nous prîmes congé des dames, qui étaient fatiguées, et lord B"" me reconduisit à ma chambre pour me montrer le plan de la maison, ainsi qu'à Brumières, afin qu'il pût venir me voir, disait-il, sans être forcé de rendre chaque fois visite à ces dames ; mais, comme nous traversions l'antichambre, suivis de Buffalo, qui doit rester sous ma protection jusqu'à nouvel ordre, je vis que je n'en avais pas fini avec toute ma suite. Au milieu de cet antichambre, ou plutôt de ce corps de garde, je trouvai messire Benvenuto se livrant à une danse de caractère avec la gentille suivante qui m'avait baisé la main. Ils sautaient, au son d'une guitare magistralement raclée par un gros cuisinier à moustaches noires, une superbe caricature de Caracalla, récemment engagé au service de Leurs Excellences britanniques.

Ah! pour le coup, dis-je à mon hôte, voici un acolyte

que je désavoue absolument. C'est un bohémien qui s'est attaché à mes pas et que je n'ai aucun motif de vous recommander.

Qui ? Tartaglia ? répondit lord B"' en souriant, autrement dit Benvenuto, Antoniuccio, et cent autres noms que nous ne saurons jamais? Soyez traquille ; ce n'est pas vous qu'il a suivi ; c'est l'odeur de' la cuisine qui l'a attiré. Nous le connaissons beaucoup. C'est l'ancien loueur d'ânes et l'ancien ménétrier de Frascati, le compatriote et le parent de la Daniella.

En parlant ainsi, milord me montrait la gentille soubrette, qui continuait à danser en riant et en faisant briller ses dents blanches. Un coup de sonnette ne l'arrêta pas, mais l'enleva adroitement, par une dernière pirouette, jusqu'à la porte de sa maîtresse, miss Medora, à qui elle est particulièrement attachée en qualité de coiffeuse.

— Avez-vous besoin de lui ? reprit lord B*" en me montrant Benvenuto-Tartaglia ;

Et, sur ma réponse négative :

Va te coucher, dit-il au bohémien ; tu reviendras demain

matin savoir si milady a quelque course à te faire faire, et nous te donnerons unhabit, car tu en as besoin.

Tartaglia, enchanté, vint nous baiser la main à tous trois.

— Triple coquin ! lui dit Brumières à voix basse, pourquoi faisais-tu semblant de ne connaître ni Leurs Excellences ni la Daniella?

— Eli! KOissiwe monsieur, répondit-il elfronlément . ipie ' m'auriez-vous donné si j'avais contenté votre désir tout de

LA DANIELLA

suite? Quelques baïoquesl Au lieu que vous m'avez nourri en voyage aussi longtemps que j'ai laissé jeûner votre curiosité !

A demain, cher ami, pour vous parler de Rome, que j'ai traversée, ce soir, à peu près dans les ténèbres. Jamais ville ne consomma moins d'éclairage dans ses rues étroites et croisées d'angles infinis. Cela m'a naru interminable et empesté de celte odeur de graisse cliauae qui s'exhale d'une multitude de frittorie en plein air, ornées de feuillages et de banderoles. J'ai longé la base de la colonnade de la place Saint-Pierre, qui paraît une chose puissante, même vue ainsi en courant. J'ai passé au pied du château Saint-Ange ; j'ai traversé le Tibre, et puis je ne sais plus où j'ai été. oii je suis. Tout est confus pour moi, tant je me sens fatigué. A demain ! oui, demain, au lever du soleil, je penserai à vous qui me disiez : « J'ai tant étudié la Rome païenne et catholique, que je la connais, je la vois ; je rêve quelquefois que j'y suis, et je m'y promène comme dans Paris. Au réveil, il me reste une impression de bien-être et d'enthousiasme, de lumière et de grandeur. »

C'est donc demain que je Nais m'éveiller, moi, dans ce beau rêvel Je ne le crois pas encore. Le morne silence qui règne déjà au dehws me fait douter si je ne suis pas encore dans la campagne romaine.

Ruine, 19 mais, ilix heures Ju iiialii

Je viens de passer une heure à ma fenèlre. Je suis sur le monte Pincio, et j'ai une des plus belles vues de Rome. Oui, c'est ce qu'on appelle une vue, un grand espace rempli de maisons et de monuments bien éclairés, probablement quand le soleil s'en mêle ; mais le ciel est gris, et il fait froid. La coupe de ce vallon, où Romes'enfonce pourse relever sur ses illustres collines affaissées par le temps, est très-gracieuse ; mais la ligne environnante est froide, l'horizon trop près, et pauvre malgré les grands pins qui se découpent sur le ciel, du côté de la villa Pamphili, et qui sont trop clair-semés, trop secs de contours. Je sais bien que ces monuments, ces palais, ces églises innombrables sont à voir de près, et que cette ville renferme des trésors pour l'artiste. Mais quelle laide, triste et sale grande ville! Les colosses d'arcliitecture qui s'en détachent la font paraître encore plus misérable... pis que cela, prosaïque, sans caractère. Rome sans caractère 1 qui pouvait s'at tendre à pareille déception I Tartaglia (car, décidément, c'est le nom qui prédomine ici) est derrière moi, me disant qu'il ne faut pas regarder Rome par un temps sombre; que ce n'est, d'ailleurs, pas par l'ensemble qu'elle brille...; que la Rome moderne ne sert qu'à avilir l'ancienne. Je ne le vois que trop ! Mais, moi qui ne comprends pas le détail avant d'avoir saisi la physionomie générale,^e cherche en vain à quoi ceci ressemble, tant ceci ressemble i^nne ville mal bâtie quelconque. Des^uartiers entiers de vilaines maisons déjetées qui ne sont d'aucune époque, les unes d'un blanc criard, les autres d'un brun sale ; aucune intention, aucun lien, aucune époque précise dans toutes ces constructions, et la monotonie, cependant; comment arranger cela? Est-ce l'uniiormité de l'incurie, du mal-être, de l'abandon de soi-même? Il semble que cette population ne se soit pas douté qu'elle venait bâtir sur l'emplacement où fut Rome, ou bien que, prenant en liaine sa splendeur passée, cause de tant d'invasions et source de tant de maux, elle te soit hâtée d'en cacher les vestiges sous un amas de rues étroites et de bâtisses misérables Quoi! ceci n'a même pas !a fantaisie de Gènes et la solennité de Pise! Si Ion prenait li ente ou quarante de nos laides et crasseuses petites villes du centre de la France, et si l'on en semait le sol bien serré, pour étouffer et cacher, autant que possible, les beaux restes de la Rom > des Césars et des papes, on aurait ce que j'ai sous les yeux ! Je SUIS consterné et indigné!

Il parait que c'est jour de lessive, car je n'aperçois pas une maison, pas un palais même, qui ne soient couverts de haillons pendus à toutes les fenêtres. Et notez que ce ne sont pas les capes rouges des marins génois, ni les bi illants iiwzzafi bariolés semant de points Uunincux et chauds les harmonieuses profondeurs des ruelles de Gênes. Ce sont des guenilles incolores

sur des murs décolorés, ou des amas de chiffons blafards couvrant les ruines, jurant auprès des édifices, masquant les détails de la composition, la seule belle chose qu'il y aurait à laisser voir!

0 déception! déception! Allons! cela passera sans doute. C'est l'effet du temps gris et des mauvais rêves que j'ai faits cette nuit. Je m'étais couché tranquille, ne sentant aucun remords et aucun regret, je vous jure, d'avoir frappé, mortellement peut-être, un voleur ou un assassin de grand chemin; et \oila que, dans mon sommeil, ce gibier de potence est revenu dix lois se faire assommer! Cela me met mal avec l'Italie dans mon for intérieur, de m'étre trouvé forcé, dès mon premier pas sur cette terre sacrée, de la priver d'un de ses habitants. Cela me convient si peu. à moi, paisible et patient amoureux des fleurs des champs et des petits ruisseaux, de me frayer passage, comme un paladin, à travers des embuscades "do mélodrame !

J en suis tout triste, tout honteux, tout irrité. J'en \evx à cette race de postillons insolents, de conducteurs filous, de mendiants obscènes, qui m'avaient rendu méchant, et qui sont peut-être cause que j'ai trop réellement cassé la tête du premier bandit offert à ma vengeance. Faisait-il le mort?ra-t-on emporté? s'est-il sauvé lui-même? Cela me fiiit penser que j'ai promis hier à lord B""^ de ne pas sortir pour mon compte avant d'avoir été avec lui faire ma déposition. Si j'en crevais Tartaglia, nous nous tiendrions tranquilles. Il assure que cela ce servira de rien; qu'on va nous ennuyer pendant six mois en nous confrontant avec tous les bélîtres arrêtés pour d'autres méfaits; enfin, que nos poursuites vont nous exposer à de pires aventures dès que nous quitterons Rome, et même dans Rome, peut-être. Il a l'air assez sûr de son fait. Peut-être aussi fait-il partie de quelque respectable société en commandite pour le détrousseuienldes voyageurs. Je ferai ce que lordB*** jugera convenable.

Puisque je vous transmets l'opinion de Tartaglia, il faut que je vous dise de quelle merveilleuse apparition il a charmé l'instant de mon réveil.

— Il est huit heures, Excellence. C'est moi que vous avez chargé de vous faire lever.

~ Tu en as menti. Je n'ai pas besoin et je ne veux pas de domestique.

— Moi, domestique, mossiou? Vous n'y songez pas! Un Romain domestique! Cela rie s'est jamais vu et ne se verra jamais.

— En vérité? C'est donc comme ami que tu t'occupes de u:j personne? Eh bien, je n'ai pas besoin d'ami pour le iiiuiûent. Va te promener!

— Vous avez tort, mossiou ! Tu as souvent besoin d'un plus petit que SOI !

— Diantre! nous sommes érudits, même en français! Mais quel diable de costume as-tu là?

— Un joli costume, n'est-ce pas, Excellence ? J'ai mis ce que j'ai de mieux en toilette du malin, et je vais vous dire pourquoi. Lord B**" m'a promis hier un habillement. Je fais les commissions de la maison, et qiilady ne veut pas que j'aie l'air d'un malheureux.

— Eh bleu, est-ce là le goût de milady, cette toilette du matin?

— Je ne sais pas, mossiou; mais n'importe. On m'a promis des habits, on m'en donnera. Seulement, si je me montre dénué de tout, on me jettera une vieille redingote de domestique; au lieu que, si on me voit comme me voilà, un peu élégant, on m'offrira un habit noir, encore bon, de la garde-robe de milord.

Vous voyez que Tartaglia raisonne serré. Mais imaginez-vous son élégante toilette : un habit de houracan vert-olive gansé de noir, rapiécé de vert-bouteille aux coudes ; un pantalon pareil, rapiécé de vert-billard aux çenoux. Cela fait la gamme de tons la plus étrange et la plus fausse. Ajoutez à cela un jabot de mousseline et des manchettes énormes, très-blanches, bien-plissées, mais percées de trous gigantesques; une corde grasse, qui fut jadis une cravate de soie, et une sorte de berret, autrefois blanc, aujourd'hui couleur des murailles de Rome, objet de yoût, qu'il a rapporté de ses voyages ; enfin, une épingle de i orail de Gènes au jabot et une bague de lave du Vésuve au doigt. Cet ajustement de sa petite personne à crosse tête, ornée "d'une affreuse barbe dure et grisonnante achève do le rendre hideux, et le contentement avec lequel il se posait devant la glace me le fit paraître si bouffon, que je partis d'un immense éclat de rire.

Je crus voir que je l'avais blessé, car il me regarda d'un air de tristesse et de reproche, et j'eus la niaiserie de me repentir AlUiwr un homme qui me rendait le service de m'égayer, c'était de ringralitiide. Quand il vil ma simplicité :

— C'est bien aisé de se moquer des pauvres, dit-il, quand

LA DANIELLA

on ne manque de rien ; quand on a trois ou quatre cravates à choisir tous les matins!

Je compris l'apologue, et lui lis don d'une cravate. 11 retrouva aussitôt sa bonne humeur, qu'il avait fait semblant de perdre.

— Excellence, me dit-il, je vous aime, et je m'intéresse à un cavalière qui sait ce que c'est que, la via! (G est là son éloge favori, éloge mystérieux, prol'ond poiit-ètre dans sa pensée.) Je veux vous donner un bon conseil. Il faut épouser la signorina. C'est moi que je voks le dis!

— Ah ! nh ! tu veux me marier I Avec quelle ùpior'ma ?

— La Medora, l'héritière future de Leurs Excellences brilanniques.

— En vérité? Pourquoi faut-il l'épouser? Est-ce qu'elle est en peine d'un mari?

— Non, elle est riche et belle. Oh! la belle femme! n'est-ce pas?

— Oui, après?

— Eh bien, elle a refusé ici, l'an dernier, les plus beaux partis de la contrée : des neveux de famille papale, des fils de cardinaux, tout ce qu'il y a de plus huppé.

— "^n es sûr qu'elle a refusé tout cela pour m'allendre?

— Non ; mais qui sait l'avenir? Puisque vous êtes amoureux d'elle, pourquoi ne serait-elle pas amoureuse de vous?

— Ah 1 je suis amoureux d'elle? Oui t'a dit cela?

— Elle.

— Comment, elle ? à toi ?

— A la Daniella, ma cousine ; c'est la même chose.

— Ah ! oui-da, vraiment I voilà un amour dont je ne me serais pas avisé! . .

— Voyons, voyons, mossiou, c'est moi que je m'y connais I vous êtes amoureux. La Daniella vous le dira comme moi. Elle n'est pas sotte : je suis son oncle.

— Tu disais son cousin?

— N'importe. Tenez, la voilà.

En effet, la Daniella entrait avec un immense plateau chargé, sous prétexte de thé, d'un déjeuner complet.

— Eh! bon Dieu! qui m'envoie cela? m'écriai-je. Je n'ai rien demandé; je ne veux pas être nourri ici, moi, que diable !

— Ça ne me regarde pas, répondit la jeune ûlle. Je fais ce que l'on m'a commandé.

— Qml

— Milord, milady et la signorina. Je vous prie de manger, monsieur, ou ]e serai grondée.

— Est-ce que l'on vous gronde quelquefois, Daniella ?

— Oui, depuis hier! répondit-elle d'un air singulier. Mais mangez donci

Brumières est survenu et s'est moqué de ma contrariété. Il prétend que je fais des façons ridicules; qu'il n'y a rien de plus contraire au bon goût que cette petite fierié bourgeoise en révolte contre la facile libéralité des grands ; que ces genslà font leur devoir et leur bonheur en caressant et en gâtant ainsi les artistes; enfin, qu'à ma place, il se laisserait faire ; et il a ajouté que justement, pour être à cette place dans les bonnes grâces d'une certaine personne do la famille, il aurait tué dix brigands et, au besoin, trois honnêtes gens par-dessus le marché.

Son entrain et sa gaieté ont charmé Tartaglia et la soubrette; de sorte que la conversation s'est établie sur les sujets les plus délicats avec un abandon extraordinaire. Comme je suis seul maintenant (il est midi, et je vous écris à bâtons rompus, en attendant toujours lord B"^*, qui m'a fait dire qu'il allait venir me prendre;, je veux vous la transcrire comme une peinture de mœurs. Peut-être resterai-je ensuite quelques jours sans |ioiivoir vous tenir ainsi au courant de mes faits et gestes; car il faudra voir Rome et digérer mieux les réllexions que je me permets aujourd'hui de mettre étourdimenl et crûment sous vos yeux. Je profiterai donc du moment que je tiens eticore. pour vous in^-taller avec moi, par la pensée, dans ce nouveau monde oii je viens d'être jeté par lehasard.

LA DANIELLA, à Brumières, pendant que je me résigne à avaler une côtelette assez bonne ciiii n'est ni movton ni opieau. (La Daniella parle facilement le français, mais non correctement, et je supprime les contre-sens et les pataquès). — Je savais bien, Excellence, que, vous aussi, vous soupiriez pour la signorina.

BRUMIÈRES. — Moi n«ssi? Qui donc est l'autre?

VOTRE SERVITEUR, la boiiche 'pleine. — Il parait que c'est moi !

BRUMIÈRES. — Coquin de paysagiste, vous ne me disiez pas ça ! N'en croyez rien, charmante Daniella, et dites bien a votre jeune maîtresse qu'elle ne fasse pas d'erreur. C'est moi, moi seul qui soupire pour elle.

LA DAxiBLLA. — Vous sfiul? Un scul amourcux à une si^ belle fille? Elle ne le croirait pasl N'est-ce pas que vous aussi, sijmir Giovanni dl Val-lieggio, vous aimez ma maîtresse?

VOTRE SERVITEUR, toujouTS la bouclie pleine, — Hélasl non, pas encore I

[Stupéfaction de l'auditoire).

TARTAGLIA, indigné. — Cristo ! yo\is hii^s l'imprudence àe vous méfier de nous I Vous êtes un enfant, c'est moi que je vous le dis I

LA DANIELLA, dédoigneuse. — Monâieur n'a peut^tre pas regardé la signorina?

BRUMIÈRES, triomphant. — Vous voyez, ma chère, il ue l'a pas seulement regardée!

VOTRE SERVITEUR. — J'ai fait mleux, je l'ai vue.

LA DANIELLA, étonnée. — Et elle ne vous plait pas?

VOTRE SERVITEUR, vésolûmeut. — Non,de par tous les diables, elle ne me plait pas !

BRUMIÈRES, me serrant la main avec une iolennité comique. — Grand cœur! noble ami! Je te revaudrai ça quand tu seras amoureux d'une autre.

LA DANIELLA, o Tartaglia, me désignant. — C'est un facétieux {mm buffonné) !

TARTAGLIA , haussaiit Us épaules. — Non 1 il est fou {matto) !

LA DANIELLA, à votrc seroiteuT. — Est-ce qu'il faudra dire à la Medora qu'elle vous déplaît?

TARTAGLIA, Vivement. — Non! je le protège! [A part, probablement.) Il m'a donné une cravate!

BRUMIÈRES, à la Daniella. — Vous direz poliment qu'il est amoureux d'une autre. Vous y consentez, Vaireg?

VOTRE SERVITEUR, d'un air magnanime. — Je l'exige 1

LA DANIELLA. —Tant pis ! je vous aimais mieux que l'autre.

BRUMIÈRES. — Qui, l'autio?

LA DANIELLA. — VoUS.

BRUMIÈRES. — Tu me fais penser que je ne t'ai rien donné. Veux-tu un baiser, charmante fille?

LA DANIELLA, oprés iaoo'tr regardé. — Non, vous ne mo plaisez pas, vous !

VOTRE SERVITEUR. — Et moi ?

LA DANIELLA. — Vous 016 plairiez I VOUS avez l'air sentimental. Mais vous aimez quelqu'un.

BRUMIÈRES. — C est peul-ètrc vous.

VOTRE SERVITEUR. — Qui Sait? Ça pourrait venir I

LA DANIELLA. — Alors, VOUS u'aimez personne et vous vous moquez de nous. Je dirai cela à ma maîtresse.

BRUMIÈRES. — Ah çà ! ta maîtresse tient donc beaucoup à être aimée de monsieur?

LA DANIELLA. — Elle? Pas du tout.

VOTRE SERVITEUR. — Tu voîs donc blou que je suis trcsiieureux de ne pas la trouver jolie ! Tu me plais cent fois davantage.

LA DANIELLA, levoM ks yeux au ciel. — Sainte Madone! peut-on se moquer ainsi !

Je dois vous dire que, tout en ine posant de la sorte, je disais jusqu'à un certain point la vérité. Seulement, je la disais sans piéméditalion aucune, et, vous pouvez m'en croire, sans dépit contre la Medora, comme sans projet de séduction sur la Daniella. Je trouve bien la première un peu impertinente à mou égard, de s'imaginer que je n'ai pu la voir sans perdre la tète ; mais elle est assez belle pour qu'on prenne en considération son orgueil d'enfant gâtée. Je le liJi pardonne. Le fait est qu'elle ne m'est pas sympathique, qu'elle me semble étrange, trop occupée d'elle-même, trop jwseuse de courage martial et de goût raphaélesque. Si j'avais quelque raison pour aimer sa soubrette, ce dont le ciel me préserve, car je la crois Irès-déluréo, je m'arrangerais beaucoup mieux avec l'expression de sa figure et le type de sa beauté ; je dis beauté, quoiqu'elle soit tout au plus jolie. Vous me direz si vous la voyez telle, d'après le portrait que je vais vous faire.

Je voudrais vous montrer une de ces puissantes beautés du Transtevère, ou une de ces élégantes filles d'Albano, que vous connaissez en peinture, avec leur costume pittoresque, leur taille de reine, leur majesté sculpturale. Rien de tout cela n'a encore frappé mes regards La Daniella est une Fra^icatine pur sang, à ce cpie m'assurent Brumières et Tartaglia, c'est-à-dire une jolie femme selon nos idées françaises, bien plus qu'une belle femme selon le goût italien. Elle est très-brune, un peu pâle; elle a des yeux, des dents et des cheveux magnifiques; le nez est passable, la bouche un peu grande, le menton un peu court et avancé ; les plans du visage sont plus fermes que gracieux; le regard est passionné, peut-éii-e hardi. Est-ce fi-anchise ou impudeur? Je ne sais. La taille est charmante, lluelle sans maigreur et souple sans débilité. Les pieds et les mains sont petits, qualité rare en Italie, à ce que j'ai pu remarquer jusqu'ici. Elle est vive, adroite, et m'a paru danser avec

so

LA DANIELLA

grâce. Quoique civilisée par un voyage en France et en Angleterre (elle est depuis deux ans au service de lady Harriet), elle a conservé je ne sais quoi de hautain dans le sourire et de sauvage dans le geste qui sent la villageoise méfiante, à idées étroites et obstinées. Je ne l'avais guère regardée en voyaee : elle avait un châle et un chapeau qui l'enlaidissaient beaucoup, et qu'elle portait assez mal; mais, depuis ce matin, elle a re-

firis son costume local, qui n'est pas des plus beaux, mais qui ui sied : une robe brune à manches demi-courtes, un tablier dont la pièce de corsage baleinée lui sert de corset, et un mouchoir de mousseline blanche sur le chignon, noué trèslâche sous le menton.

Telle est la personne dont je suis censé amoureux, car il faut vous raconter la suite de l'intrigue.

A peine la Frascatine (car, en dépit de Tartaglia, je crois que c'est ainsi qu'il faut dire) était-elle sortie, emportant les restes de mon déjeuner, que Tartaglia, se posant devant moi d'un air solennel et un peu tragique, m adressa celte réprimande :

— Prenez garde à vous, mossiou I (Je découvre que mossiou est son terme de mécontentement, tandis qu'excellence i n terme de satisfaction.) Prenez garde aux yeux de laDaniella! C'est une Frascatine et une fille aiiparentée.

— Qu'enlends-tu par ces paroles?

BRUMiÈREs. — Je vas vous le dire, moi. J'ai failli y être pris, à l'occasion d'une certaine... TARTAGLIA. — Je sais !

BRUMIÈRES. — Comment, tu sais?

TARTAGLIA. — Eh! oui ; vous ne vous souvenez pas de moi ; mais je vous ai remis tout d« Suite sur le vapeur. H y a deux ans, quand, par occasion et faute de mieux, je tenais des cines à Frascati, vous fîtes la cour à la Vincenza.

BRUMIÈRES. — C est possibje ; mais j'y renonçai vite en voyant qu'elle était apparentée ; c'est-à-dire, mon cher, ajoutat-i'l en s'adressant à moi, qu'elle avait une famille établie au pays. On vous expliquera peu il peu comment, dans certains villages de la Campanie, et à Frascati particulièrement, il y a une population nomade, la caste des contadini (paysans), qui ne tient pas au sol, et une population stable, la caste des artisans. Ces derniers ont l'humeur austère à l'endroit des étrangers, et, dès qu'une fille de la tribu est recherchée par un touriste, un peintre, un amateur quelconque sans grande protection ni crédit, on lui impose le mariage... ou le duel au couteau. Seulement, on ne lui prête aucune espèce de couteau pour se défendre, et on le force à épouser ou à fuir. C'est le sage parti que j'ai pris et que je vous conseille de prendre si jamais vous avez affaire, à Frascati, avec une fille ayant beaucoup de parents. Je crois que la Vincenza avait quelque chose comme vingt-trois "cousins.

VOTRE SERVITEUR, à Tartaglia. — Et, comme lu prétends être le parent de la Daniella, lu m'avertis et me menaces? Tu me donnes envie de lui faire la cour !

TARTAGLIA. — Non, Excellence ; je ne suis ni son parent ni son amoureux. Je ne suis pas un Frascatino ; je suis un Romain, moi! La Daniella, qui est une bonne fille, m'a fait passer ici pour son parent, ce qui ma assuré les bonnes grâces de milady. Un petit mensonge, c'est une bonne action quelquefois. Mais je vous dis : Excellence, ne pensez pas à cette petite fille, quand même vous ne devriez jamais mettre les pieds à Frascati.

BRUMIÈRES. — C'est donc...?

TARTAGLIA. — Non, non, rien de mauvais! Une bonne fille. Excellence, je vous dis! Mais quoi! une fille de rien!

Et, me prenant à part, il ajouta :

— Regardez plus haut; faites-vous aimer de l'héritière, c'est moi que je vous le dis !

— Laisse-nous tranquille avec ton héritière et tes avis. Nous a\ons assez de ta conversation.

— A votre service, quand il plaira à. mossiou! dit-il en souriant de travers et en emportant sa cravate.

— Ne le fâchez pas, me dit Brurnières dès que nous fûmes seuls; ces abominables coquins-là sont utiles ou dangereux; il faut opter. Dès que vous avez accepté d'eux le plus petit service, même en le payant bien, et surtout si vous l'avez bien payé , vous leur appartenez, vous devenez leur ami, c'està-dire leur proie. N'espérez plus leur échapper, tant que vous aurez un pied dans Rome ou aux environs. Et même, s'ils ont quelque intérêt sérieux à vous épier ou à vous suivre, vous les verrez sortir de terre en quelque lieu de l'Italie que vous vous trouviez. Dès qu'ils ont pénétré ou cru pénétrer votre caractère, vos goûts, vos besoins ou vos passions, ils s'arrangent pour les exploiter. Vous avez l'air de ne pas me croire? Eh bien, vous verrez ! Je vous attends à la première amourette que

ou> aurez ici. Fût-ce la nuit, au fond des catacombes, et sous i Inple cadenas, vous me direz si vous ne trouvez pas ce Tarta- 1

glia sur vos talons, et s'il ne s'arrangera pas pour que vous ayez absolument besoin de lui. Au reste, ne vous en chagrinez pas. Si l'obsession de ce genre de démon familier est "quelquefois irritante, elle a aussi bien des avantages, et le mieux est de l'accepter franchement. Ils ont les qualités de leur emploi ; ils sont aussi discrets pour garder votre secret qu'ils le sont peu pour vous l'arracher. Ils connaissent toutes gens et toutes choses; ils ont l'esprit subtil, pénétrant, agréable'à l'occasion. Ils vous donnent des conseils infâmes dans l'intérêt de vos passions; mais ils vous en donnent aussi de fort bons dans l'intérêt de votre sécurité. Ils vous avertissent de tout danger et vous préservent de toute école. On les connaît, on les emploie, on les ménage. A mesure que vous prendrez langue ici, vous apprendrez bien des choses et serez émerveillé de voir à quel point, sur celte terre classique de la caste, le diable rapproche, dans une mystérieuse intimité, les individus placés aux points extrêmes de l'échelle sociale. Souvenez-vous que Rome est le pays de la liberté par excellence. Entendons-nous : la liberté de faire le mail II y a plus de deux mille ans que c'est ainsi.

— Je crois ce que vous me dites en voyant un vagabond comme ce Tartaglia prendre possession de ce palais et de cette famille, comme ferait un homme de confiance. Et pourtant nous sommes chez des Anglais qui devraient avoir en exécration un pareil spécimen des mœurs locales !

— Rien de plus tolérant que les Anglais hors de chez eux, mon cher. Voyager est pour eux une débauche d'imagination qui les soulage de la roideur de leurs habitudes. Ceux-ci sont venus plusieurs fois en Italie, et, si je ne les ai jamais rencontrés à Rome, c'est que je ne m'y suis pas trouvé aux mêmes époques, ou qu'ils n'avaient pas, pour se faire remarquer, cette belle nièce avec eux. Mais je vois bien que lord B*** connaît le terrain, et, quand je l'ai vu, hier au soir, accueillir le Tartaglia si amicalement, je me suis dit que lady B*** était jalouse, et que milord avait souvent besoin d'un éclaireur, d'un factionnaire ou d'une vigie. Peut-être bien aussi Tartaglia sert-il à la fois d'espion à la femme et de confident au mari ; mais je vous réponds qu'il satisfait aux exigences de l'un et de l'autre sans en trahir aucun, son affaire étant de vivre de leurs bonnes grâces, et de vivre sans travailler, ce qui est tout le problème à résoudre dans l'existence du prolétaire romain.

— Ainsi, par fierté, ils refusent d'être laquais ; mais, par goût, ils sont...

— Hommes d'intrigues! Ceux qui ne le sont pas sont forcés de voler ou de mendier. Si ce n'est par goût que beaucoup d'entre eux cherchent à vivre des vices des classes riches, c'est au moins par besoin. Que voulez-vous que fasse un peuple qui n'a ni commerce, ni industrie, ni agriculture, ni relations avec le reste du monde? Il faut bien qu'il se luetto à sucer, comme un parasite, la sève de ces grands arbres qui étouffent les plantes basses sous leur ombre. Cela vous indigna ou vous attriste? Bah! c'est Rome, la merveille du monde, la ville éternelle de Satan, le grand festin où, parasites nou»mcmes, nous venons chercher, selon nos aptitudes, l'art, le mystère, la fortune ou le plaisir. A bon entendeur, salut ! Pourvu que vous ne fassiez pas de scandale, tout ira bien pour vous. Et, pour ma part, excepté de prétendre à l'enthousiasme de miss Medora, je suis disposé à vous aider en toute honnête entreprise, ou à vous pardonner toute aventure agréable. Et, sur ce, je m'en vas trouver il signor Tartaglia ; car il m'a semblé que le drôle avait pour vous une préférence inquiétante, et je veux que, par l'intermédiaire de la Daniella, il me fasse mousser auprès de la céleste Medora. A propos, ajouta-t-il en s'en allant, permettez-moi, au premier diner que j'accepterai ici, de glisser dans l'oreille de la princesse que vous êtes épris... en tout bien tout honneur (je sais comment il faut parler à une Anglaise !) de sa piquante camériste.

— Dites que c'est une idée de peintre!

— Oui, c'est ça! une tocade! Ce sera bien assez pour voua faire mépriser profondément. A demain! Je viendrai vous chercher pour vous montrer un peu les principales masses de la ville. Mais je vous avertis qu'il vous faudra bien un an pour voir tous les détails! Adieu!

A présent, j'entends la voix de lord B***, qui vient me chercher. Il m'a dit qu'il se chargeait d'envoyer mes lettres en France par l'ambassade anglaise, sans qu'elles eussent à passer par les mains de la police papale, qui ne les laisserait point passer du tout.

LA DANIELLA

Rome, U man 185. c

Je crois que je ne resterai pas ici; j'y suis abattu, faible; une tristesse de mort me pénètre par tous les pores. Est-ce de Rome, est-ce de moi que cela vient? Ces entretiens de chaque jour avec vous m'arrachaient à des réflexions trop personnelles et me faisaient vivre en dehors de mon spleen. Je vais tâcher de les reprendre, ne dussé-je pas vous envoyer toutes ces écritures.

Mais si, pourtant ; il faut que je vous promène avec moi dans ce cimetière plus vaste, mais moins imposant mille fois que celui de Pise. Il faut vous montrer Rome comme elle m'apparait, dussé-je vous faire partager ma désillusion.

Par où commencerai-je?Par le Colisée. Vous connaissez, par la peinture, la gravure et la photographie, tous les monuments de l'Italie. Je ne vous en décrirai aucun. Je vous dirai seulement l'impression que j'en ai reçue. Celui-ci, quoique beaucoup plus vaste, en fait, que ceux de Nimes et d'Arles, que j'ai vus dans mon enfance, est moins saisissant. La partie des gradins manque, et c'est ce revêtement qui donne à ces vastes arènes leur caractère solennel, et qui aide l'imagination à y reconstruire les terribles scènes du passé. Ici, ce n'est plus qu'une carcasse gigantesque, des constructions superposées dont on ne devinerait pas l'usage si on ne le savait pas d'avance. Et puis n'a-t-on pas imaginé de sanctifier ce lieu funeste par un chemin de croix, c'est-à-dire par un entourage intérieur de petites chapelles uniformes, microscopiques, il est vrai, mais, en revanche, d'un nu et d'un blanc si criard, qu'elles s'emparent de l'œil et le crèvent, quelque effort qu'il fasse pour s'en détacher ! Entre ces chapelles, des échafaudages de planches semblent destinés à un étalage forain ; c'est là que des capucins viennent prêcher pendant le carême. Ce que l'on nous racontait chez vous des incroyables bouffonneries de ces énergumènes, et des scènes burlesques que présentent ces prédications en plein vent, reste beaucoup audessous de la réalité. Il faut l'avoir vu et entendu, pour croire que cela existe encore. On dit que le haut clergé en rit, mais qu'il le tolère, et ne pourrait s'y opposer sans mécontenter le peuple.

Je ne m'en fâcherais pas si ces saltimbanques emportaient leurs baraques et la décoration de petits frontons badigeonnés dont ils ont enlaidi l'arène du Colisée; mais cette décoration bénite et consacrée durera peut-être plus que le Colisée luimême. Il faut en prendre son parti, et ne pas s'arrêter sous ces puissantes arcades ruisselantes de végétation, au fond desquelles, au milieu d'une perspective magique de couleur, on aperçoit, de quelque côte qu'on s'y prenne, un de ces objets disparates qui tuent tout effet, en bannissant toute émotion sérieuse.

— Passons, me dit lord B***, qui avait voulu me servir de guide. Ce n'est rien de plus qu'un tas de pierres bien grand. Il avait presque raison.

Le Forum, les temples, toute cette série de vestiges magnifiques qui s'étend le long du Campo Vaccina, depuis le Capitole jusqu'au Colisée, n'est réellement très-intéressante que pour les antiquaires. Les arcs de triomphe sont seuls assez entiers pour qu'on puisse les appeler des monuments. On est enchanté, cependant, au premier abord, de voir tant d'ossements du grand cadavre montrer encore l'étendue et l'importance de sa vie et de son histoire. Les fragments relevés ou gisants sont beaux, ou riches, ou énormes. Ce qui est resté debout fait encore grande figure à côté des constructions qui ont été accolées ou qui touchent de trop près, à côté surtout d'édifices modernes tels que le Capitole, qui est une jolie chose trop petite pour sa base. Mais, à part l'intérêt historique qui est incontestable, qu'est-ce qui manque donc pour que ces ruines ne produisent pas plus d'effet sérieux sur le commun des mortels comme votre serviteur'? Pourquoi n'éprouve-t-il qu'un saisissement de malaise et de regret plutôt que de surprise et d'admiration? Pourquoi lui faut-il faire un notable effort pour se représenter le spectre du passé planant sur ces restes dont l'attitude est encore significative et la pensée lisible»

J en rherche la raison, et je trouve celle-ci, qui est fort banale, mais fort vraie : c'est que les ruines ne sont pas à leur p ace au beau milieu d'une ville. Plus elles sont belles, plus elles font paraître laid tout ce qui n'est pas elles. La mort et la vie ne peuvent pas trouver un lien, une transition. Elles emicent mutuellement leur empreinte. On se demande ici où est Rome, SI elle existe, ou si elle a existé. C'est l'un ou l'autre, et pourtant je ne vois bien ni l'un ni l'autre. La Rome du passé n'existe plus assez pour m'écraser de sa majesté. Celle du présent existe trop peu pour me la faire oublier, et beaucoup trop pour me m laisser voir. Je sais bien qu'il n'y a pas moven de relever la Rome antique; mais il m'est venu un projet a l'état de vision qui arrangerait toutes choses à ma guise : ce serait de faire disparaître la Rome moderne et de la transporter ailleurs. Nous laisserions sur place ses palais et ses églises, ses obélisques, ses statues, ses fontaines et ses grands "escaliers ; et, au lieu de ses vilaines rues et de ses affreuses maisons, nous apporterions de beaux arbres et de belles fleurs que nous erouperions assez habilement pour isoler un peu les édifices des diverses époques sans les masquer. Mais nous ne planterions qu'après avoir bien fouillé ce sol immense qui nous rendrait autant de richesses que nous en avons déjà à fleur de terre. Oh! alors, ce serait un beau jardin, un beau temple dédié au génie des siècles, la véritable Rome de nos rêves d'enfant, le musée de l'univers !

Quant à transporter la population dans un air viable et sur une terre cultivée, la chose faite, elle ne s'en plaindrait pas. Elle n'aurait certes pas lieu, même en supposant qu'elle restât sous le joug des prêtres, de regretter l'atmosphère où elle végète et le foyer de pestilence qui l'environne.

Mais assainir cette Rome d'aujourd'hui, au moral et au physique, me parait plus difficile que le rêve de la transplanter ailleurs.

Disons donc, pour en revenir à l'aspect des choses ici. qu'elles sont mal situées relativement au cadre qui les environne ; un cadre de constructions laides, pauvres, bêtes ou choquantes ; et, par malheur, rien qui puisse être dégagé pour l'oeil, de ces accessoires déplorables, à moins de grands partis pris, de grandes dépenses, de grands moyens et de grandes idées par conséquent. Sans aller aussi loin que moi" tout à l'heure (il ne m'en coûtait rien!), le formidable travail de dérnolition et de reconstruction auquel se livre aujourd'hui l'édilité parisienne serait ici aux prises avec des éléments grandioses, des rêves magnifiques, sans compter les besoins impérieux d'assainissement que réclame au plus vite une population décimée par la fièvre , même au sein des quartiers réputés les mieux aérés et les mieux entretenus.

Si vous saviez en quoi consiste le nettoyage d'une ville qui possède à chaque coin de rue ce que l'on appelle un immondiziario, c'est-à-dire une borne, souvent décorée d'un fragment antique très-curieux, d'un torse innommé ou d'un pied colossal, sur lequel s'entassent toutes les ordures imaginablesl Cela sert à enterrer des chiens morts sous des trognons de choux et beaucoup d'autres choses que je ne vous dirai pa^. Comme les rues sont étroites et les dépôts considérables, il faut y marcher à mi-jambe ou rebrousser chemin. Ajoutez à cela l'aimable abandon du peuple romain, qui, en quelque lieu qu'il se trouve, sur les marches des palais ou des églises, sous le balai même des custodes irrités, sous les yeux des femmes et des prêtres, s'accroupit, grave, cynique, le cigare à la bouche, ou chantant à pleine voix. Je me demande comment les poètes contemplatifs dont je vous parlais l'autre jour ont tant pleuré sur les ruines et se sont assis sur tant de fûts de colonnes sans être asphyxiés, car les ruines sacrées sont presque aussi polluées que les rues fréquentées et les places publiques; et, l'autre jour, j'ai vu la belle Medora au bras de mon ami Brumières, levant les yeux vers le fronton de Sainte- Marie-Majeure, et s'extasiant sur les délices intellectuelles de Rome..., mais promenant sa longue robe de soie et ses incommensurables jupons brodés... J'avoue que je n'ai pu retenir un fou rire, et que, ne pouvant plus songer à cette romantique beauté sans me représenter le spectacle de cette distraction, je sens que je ne pourrai jamais devenir amoureux d'elle.

Je vous demande bien pardon d'associer dans votre pensée l'image de Rome à celle de la révoltante obscénité de ses coutumes et franchises; mais c'est le trait caractéristique qui, du premier moment, vous donne la clef de l'ensemble. L'abandon absolu de toute pudeur, l'absence de répression, la magistrale insouciance du passant, la fièvre et la mort planant sur le tout malgré une incessante pluie d'eau bénite, cela explique bien des choses, et il ne faut pas s'étonner si l'on a pu bâtir tant de cahuttes avec les pierres des édifices sacrés, si des guenilles immondes flottent sur les précieux bas-reliefs incrustés dans tous les murs, et si, dans le monde moral que cet extérieur

LA DÂNIELLÂ

V a (les vices iiitàmes vainement arrosés d'eaux des vertus natives écrasées sous d'efîroyables

représente, il lustrales, et

"^'je'^mè «uis relevé de l'abattement moral où m'avait plongé cette première impression, au milieu des Tiiermes de Laracalla Ceci est une ruine srandiose et dans des proportions colos-aïes- c'est renfermé,\-'est isolé, silencieux et respecte. Là, on sent la terrifiante puissance des Césars et 1 opulence d'une nation enivrée de sa rovauté sur le monde.

Mais ce (lui, pour mon usage personnel, me semble préférable à tout, ici, ce qui est unique dans l'univers, c est le coup d'œil que, par un ciel sombre et rougeâtre, présente la via Appia, celte route des tombeaux dont on parle moms^dans les livres 'aue de tout le reste, et dont je ' '

n'avais vif aucune

marchez est, en , et les roues des

ima^e Je crois que cela est en grande partie nouvellement exhSmé et n'a pas encore eu trop de larmes de poètes. Je Yois qu'on fouille encore et que, tous les jours, on découvre de nouvelles tombes. Cette étroite, mais incommensurable perspective de ruines tumulaires, est d'un effet que vous pouvez rêver incomparable, sans crainte d'aller trop lom. L est une route bordée, sans interruption, de monuments antiques de toute dimension et de toutes formes, avec un caraclere harmonieux et une profusion de débris d une grande beauté. On a rassemblé tous ces fragments épars et enfouis; on a réussi à rétablir assez chaque tombeau pour qu'ils aient tous un sens, Tine physionomie, et la plupart de leurs inscriptions solennelles ou facétieuses. Cela s'étend dans la campagne de Rome pendant plus d'une lieue; et, si l'on fouille toujours, on trouvera peut-ôlre tous les monuments de cette route-cimetière qui allait jusqu'à Capoue.

Le pave de lave basaltique sur lequel vous beaucoup d'endroits, la voie basaltique même voitures s'enfoncent dans les mêmes rainures qui furent creusées par le passaae des chars. A droite et a gauche de cette voie qui coupe a vol d'oiseau dans la campagne de Rome Ui=nù'à Albano, vous voyez s'élever, dans le désert, les doubles et triples lignes de ces aqueducs monumentaux dont la rupture et l'abandon font la beauté du tableau et, en partie. I insalubrité du pays. Les souvenirs abondent : le tombeau de Sénèque, le champ de bataille des Horaces, le temple d'Hercule le cirque de Romulus, et, ce qui est encore un monument debout et imposant, le mausolée splendide de Cecilia Metella ■ mais je ne suis qu'un pauvre peintre, et je ne vous parle que de ce qui frappe les yeux. C'est beau, c'est grand, c'est coloré, c'est étrange surtout, cette via Appia, et d un caractère de désolation que ne trouble aucune construction moderne, aucun accident vulgaire.

Je suis'descendu d'un degré de plus dans le mépris de misp Wedoi-a en avouant, après une journée de courses avec lord B** ' i, que la plus vive sensation rie cette journée avait été le tableau que 'C vais vous dépeindre.

Tartaslia, qui, bon gré mal gré, nous suit partout, et qui, en dépit du silence que nous lui imposons, trouve moyen do nous faire faire sa volonté, nous avait conduits au fond d'un abominable égout placé sous des jardins, dans un coin tout rustique du Vélabre; car il faut vous dire qu'a chaque pas et sans transition, cette ville est une ruine antique, une cité chrétienne, un quartier nobile, et une campagne. Nous avions descendu un petit chemin malpropre, et vu, dans une sorte de précipice infect, un bonhomme lancer les charognes dont sa charrette était chargée. Celte \oirie, c'est la Chava maxima; cela a plus de deus'mille ans d'existence. Ce fut un grand ouvrage pour assainir Rome, et c'est si solidement construit en blocs de travertin et de pépérin, que cela sert encore a recevoir les eaux des égouts du quartier et à les porter dans le Tibre. Mais je doute que la police s'en occupe beaucoup, puisqu'il est maintenant à moitié comblé par les immondices, et qu'on trouve plus simple d'y jeter des chevaux morts que de faire un Irou pour les enterrer.

Lord B*^', qui est fort las d'antiquités, jurait après Tartaglia. lorsqu'on revenant sur nos pas, nous remarquâmes un détail qui nous avait échappé ■. c'est une exca\ation dans le tuf où, au fond d'un petit antre noir, coule VAqna arge.ntina, flot de cristal dont on ianore l'origine. Cette eau, si belle et si précieuse dans une ville où les eaux sont presque toutes funestes, est à la merci de la première lavandière venue. Il y en avait là une que je n'oublierai jamais. Seule dans cet antre, grande, maigre, jadis belle, hideusement sale, velue do haillons couleur de terre, ses longs cheveux, encore noirs, épars sur son sein nu, pendant comme celui d'une vieille Euménide, elle lavait, battait et tordait avec une sorte de rage qui m'a fait penser aux fantastiques lavandières de nuit de nos légendes gauloise.^ ; mais elle n'en avait que l'activité : c'était une Romaine ou plulùl une Latine. Elle chaulait quelque chose

d'inou'i. avec une voix haute, nasillarde et plaintive,- dans un patois dont je ne saisissais que ces rimes souvent répétées : mnr, amar. J'aurais été désolé que Tartaglia me traduisit la reste ou qu'il m'apprît quel était ce dialecte. On sent en soi le besoin de respecter les mystères de certaines sensations. J'aurais été également fâché de songer seulement à faire un croquis de cette pythonisse détrônée, qui se trouvait là comme sortie de terre," frappant l'eau en cadence et essayant sa voix enrouée après deux ou trois mille ans d'inhumation sous les ruines de Rome. Non, ce n'est pas moi qui dirai maintenant cette formule classique que l'on trouve dans les romans: // ctit failli à cette scène le pinceau d'tin grand maître! Non, certes, il ne fallait rien que voir entendre et se souvenir. Il y a des choses qu'on ne prend sur le fait par aucun moyen matériel : l'âme seule s'en empare. J'aurais bien défié le plus habile musicien de noter ce que chantait la sibylle. Cela n'avait aucun rhj thme, aucune tonalité appréciables d'après nos règles musicales. Et cependant elle ne chantait pas au hasard, elle no chantait pas faux selon sa méthode, car je l'écoutai longtemps, je vis que chaque couplet repassait exactement dans ^ les mêmes modulations et la même mesure. Mais que cela était étrange, lugubre, funéraire! Ce thème peut être unetradition aussi ancienne que la Chaca maxima C'était peut-être là le chant primitif des Latins, et ce serait peut-être beau si nos oreilles, faussées par un système inflexible, pouvait l'admettre ou le comprendre.

Voilà comment je peux vous expliquer, à vous, l'émotion qui m'avait gagné, et que lord B'^*' voulut ensuite me faire traduire en paroles convenables à sa précieuse nièce. Je n'aurais pu en venir à bout; je m'en lirai par des plaisanteries, et il en résulta quelque aigreur entre nous, au grand contentement de Brumières, qui était là à prendre le thé, et qui ine pousse le coude pour mencourager, chaque fois que l'occasion se présente de me rendre insupportable à l'objet de son culte.

Zi mars.

Je vous ai bien assez promené aujourd'hui chez les nlorts. Auus serons forcés d'y retourner, car ici il n'y a pas moyen d'en sortir; mais, pour aujourd'hui, il faut que je vous parle un peu des vivants.

Miss Medora est donc tout à fait persuadée que j'ai l'horreur du beau, et j'ai bien senti, dans ses paroles, que, la Daniella aidant, Tartaglia avait fait les alfaires de nion camarade. On sait que je me défends d'adorer les charmes irrésiislibles de miss Medora, et que j'ose trouver plus piquants ceux do la soubrette. La soubrette elle-même a l'air de croire à mon amour, vu que je continue mon rôle et que je l'accable de compliments exagérés. Brumières pouase sa pointe et se nourrit d'espérances que" je crois tout aussi folles que celles dont Tartaglia persiste à vouloir m'enSévrer.

Cela fait une situation assez piquante et qui m'égayerait si je pouvais secouer je ne sais quel manteau de glace tombé sur mes épaules et sur mon esprit depuis que je suis à Rome. 11 faut pourtant que je lâche de ne pas vous ennuyer aussi, et je veux vous dire quelle singulière conversation j'ai entendue avant-hier ; cela fera la suite, et, à certains égards, la contrepartie de celle que j'ai surprise ù la Uèserce. Il parait que je suis destiné à m'emparcr, comme malgré moi, des secrets d'autrui. Ne me dites pas que je fais métier d'écouler aux portes ou au travers des cloisons. Vous allez voir comnienl la chose est arrivée.

Pour vous la faire comprendre, il faut que je vous dise où et comment je suis logé. ,,.,..,.

11 arrive queli|uelois, dans ces grands palais d Italie, que les deux étages principaux sont la propriété de personnages différents, il en a été ainsi dans celui où je me trou\e, car ces deux habitations suiierposées ont été arrangées de manière à être bien dislincles lune de l' autre. Nulle communication entre le premier et le second. Quand je vais diner avec mes Anglais, j'ai à descendre jusque dans la rue pour remonter chez eux

L^ nANIF.I.LA

par une autre porte située sur une autre façade de l'édifice.

Mais cette disposition particulière n'a pas été prise lors de la construction du palais, et il se trouve dans mon apparlenient, dans ma chambre même, nne porte donnant sur un petit escalier qui aboutit à une impasse. C'était autrefois, sans doute, une des communications pour le service intérieur de la maison, et elle est parfaitement nmrée. J'avais exploré cet escalier le jour de mon installation, et, voyant qu'il n'aboutissait qu'à un gros pilier pris dans la maçonnerie, j'avais jugé parl'ailement inutile d'en demander la clef.

Avant-hier donc, vers six heures, comme je venais de rentrer pour faire un peu de toilette (car il est à peu près impossible de songer à dîner dehors, lady Harriet m'envoyant dire sept fois tous les matins qu'elle couipte sur moi pour le soir), je fus surpris de trouver cette porte ouverte et le très-remar- (|ualilo berret basque de Tartaglia sur la première marche. Je l'appelai, il ne répondit pas; mais il me sembla entendre remuer au fond de l'impasse, et j'y descendis dans l'obscurité. Quand je fus à la dernière marche, je sentis une main se poser sur mon bras.

— Que fais-tu là, coquin? lui dis-je reconnaissant le sansgêne de mon drôle.

— Cliut ! chut! tout bas! me répondit-il d'un ton mystérieux. Écoutez-la, elle parle de vous'

Et, m'attirant avec lui contre la muraille, il m'y retint par le bras, et j'entendis, en etfet, prononcer mon nom. .

C'était la voix de miss Medora qui m'arrivait à l'oreille, comme au moyen d'un cornet acoustique, et qui disait :

— Tu déraisonnes ; il le trouve laide, et c'est une coquetterie à mon adresse, de faire semblant...

Un éclat de rire de la Daniella interrompit la jeune lady J'aurais dû n'en pas écouler davantage. Oh! cela, j'en conviens, et voilà que, suivant la prédiction de Brumières, je subissais fatalement la mauvaise influence de cette canaille de Tartaglia; mais croyez- vous qu'un homme de mon âge, quelque sérieux que l'ait rendu sa destinée, puisse entendre deux jolies femmes parler de lui, et résister à la tentation de prêter l'oreille?

La Medora avait, à son tour, interrompu le rire de la Frascatine par une réprimande assez aigre.

— Vous devenez sotte, lui disait-elle, et prenez garde àvous I Je ne souffrirais pas auprès de moi une fille qui aurait de vilaines aventures.

— ^Qu'est-ce que Votre Seigneurie appelle vilaines aventures? reprit vivement la Daniella. Qu'yaurait-il de vilain à être aimée de ce jeune garçon? Il n'est ni riche ni noble, et il me conviendrait beaucoup mieux qu'à Votre Seigneurie.

Là-dessus, miss Medora fit une moiale à sa femme de chambre, essayant de lui prouver qu'un homme de ma condition, bien élevé comme je le paraissais, ne pouvait prendre l'amour au sérieux avec une griselte, avec une artigiana de Frascati; qu'elle serait trompée, abandonnée, et que, pour un moment de vanité satisfaite, elle aurait à pleurer tout le reste de ses jours.

La Daniella ne me semble pas fille à tant se désespérer, le cas échéant, car elle continua sur un ton (rès-décidé :

— Laissez-moi penser de tout cela ce que je veux, signera, et renvoyez-moi si je me conduis mal. Le reste ne vous regarde pas, et les sentiments c'a ce jeune homme pour moi ne peuvent que vous diverlir, puisqu'il vous déplaît encore plus que vous ne lui déplaisez.

La discussion alla quelque moment ainsi; mais, d'aigredouce, elle devint tout à coup violente. Miss Medora se plaignait d'être mal coiffée (il parait qu'on la coilïait pendant ce colloque) ; et, conjme la Daniella assurait avoir fait de son mieux et aussi bien qu'à l'ordinaire, l'autre s'emporta, lui dit qu'elle le faisait exprès, et, s'élant apparemment décoiffée, elle donna l'ordre de recommencer. Il v eut des larmes de la Daniella ; car, après un moment de silence. l'Anglaise reprit :

— Allons, sotte, pourquoi pleures-tu ?

— A'ous ne m'aimez plus, dit l'autre. Non! depuis que ce jeune homme est ici, vous n'êtes plus la même : vous avez du dépit, et je vous dis, moi, que vous l'aimez.

— Si je ne vous savais folle, répondit l'Anglaisé irritée, je vous chasserais pour les impertinences que vous dites à tout propos; mais je vous prends pour ce que vous êtes, une sauvage I Allons, venez me mettre ma robe.

Le bruit d'une porte, brusquement fermée, mit fin à cette querelle et ii mon péché de curiosité. En cherchant à retrouver l'escalier, je m'aperçus que Tartaglia était toujours près de moi vi qu'il n'avait pas dû perdre un mot de tout ceci. Je l'avais oublie.

— Mais, insupportable espioii, lui dis-je, pourquoi es-tu

venu-là, et comment oses-tu le permetlre de surprendre les secrets d'une maison qui t'accueille et te nourrit?

— En cela, répondit l'impudent personnage, nous sommes à deux de jeu, mossiou !

— Fort bien, pensai-je, j'ai ce que je mérite.

Et, pour ne pas faire avec lui le pendant de la scène des deux jeunes tilles, je remis ma réplique à un autre moment.

— .4vant de remonter, me dit-il en me retenant avec son incorrigible familiarité, donnez-vous donc le plaisir de regarder la jolie invention !

Et, frottant sur le mur une allumette qui prit feu, pour nous éclairer sutlisanunent, il me montra, sous le renfoncement de la muraille, contre le pilier, une petite ouverture simulant l'absence d'une brique. J'y collai mon œil, et ne vis pas le plus petit rayon de lumièi-e.

— Il n'y a rien là pour la vue, continua le cicérone de cet arcane domestiiiae. Cela serpente dans le mur; c'est arrangé pour entendre. C'est comme une oreille de Denys.

— Et l'invention est de toi ?

— Oh ! non, certes ! Je n'étais pas né quand celui qui a imaginé ça est mort. C'était un cardinal jaloux de sa bellesœur, qui...

Je remontai à ma chambre. J'ai peu de goût pour les historiettes scandaleuses de Tartaglia. Vraies ou fausses, elles sont une satire si sanglante des mœurs des princes de l'Église, et, en même temps, je le vois tellement dévot, que je me tiens avec lui sur mes gardes. Il est trop libre dans son langage pour n'être pas mouchard, et agent provocateur par-dessus le marché.

— Mossiou! mossicm! dit-il en riant quand j'eus refermé la porte en lui promettant beaucoup de coups de pied quelque part si je l'y reprenais; vous ne feriez point cela! Je suis uu Romain, moi, et, au contraire de la Medora, qui fait l'indifférente parce qu'elle est lâchée, vous tintes le fâché pour cacher que vous êtes content. J'espère que vous en êtes sûr, à présent, que j'avais raison? Vous êtes aimé ! Je ne me trompe jamais, moi! .4llez, allez. Excellence, n'ayez pas peur. En écoutant souvent par là, vous saurez comment il faut vous conduire, et je vois, à présent, que vous vous y prenez bien. Vous poussez au dépit pour faire pousser la passion. C'est bien, je suis content de vous ; mais vous, quand vous serez milord, souvenezvous du pauvre Tartaglia.

Là-dessus, il sortit plus enchanté que jainais de luimême.

La première parole que j'adressai à Medora, au moment du diner, fut une louange exorbitante sur l'admirable arrangement de ses cheveux. J'étais, vous le voyez, dans une disposi- Mion d'esprit profondément scélérate ; mais il est certain que cette Daniella a un goût exquis et qu'elle est pour moitié dans es triomphes de beauté de sa maîtresse.

— Pauvre fille, pensais-je , elle aussi , elle a des cheveux magnifiques qui sont peut-être plus à elle que ceux de cette Anglaise, et on ne les aperçoit que quand son mouchoir blanc se dérange.

Dans la querelle que j'avais entendue, certes la provoquée, la méconnue et l'humiliée était cette pauvre Frascatine. N'estce pas une chose contre nature pour une jeune fille d'avoir à s'elfacer pour faire place à une autre, et de consacrer sa vie à orner une idole en s'oubliant soi-même? Et, parce que cette humble prêtresse de la Medora se permettait de croire à mes hommages, la déesse courroucée l'avait menacée de la chasser de son sanctuaire '

— Certainement, lui dis-je, je ne vous ai jamais vue si bien arrangée. "

— Vous croyez? répondit-elle du ton d'une femme au-dessus de ces misères. Je m'arrange toujours moi-même, et j'y mets si peu de temps !

— Ah! vraiment? Vous avez l'adresse d'une fée et le goût d'une véritable artiste.

Nous étions seuls, elle en profita pour être coquette, et même un peu lourdement, comme le sont, je crois, les Anglaises quand elles s'en mêlent.

— Ne faites donc pas semblant de me regarder, dit-elle; je ne suis pas belle du luut dans votre opinion.

— C'est vrai, répondis-je en i-Jant; vous êtes laide, mais bien coiffée, et j'envie votre habileté.

— Ah ! et pourquoi faire? Voulez-vous donc natter et crêper vos cheveux?

— Je voudrais, dans l'occasion, savoir dire à un modèle comment il faut s'arranger. Est-ce que vous me permettez de regarder de près?

— Oui, regardez bien, et vous direz à la fameuse lavandière de VAqiia argentina de s'arranger comme moi. Ah çà! vous touchez à mes cheveux? Savez-vous qu'on ne doit pas loucher à un seul cheveu d'une Anglaise?

LA DANIELLA

— J'ai cp (li-oil-là, ne vous semble-t-il pas?

— Vous? et pourquoi donc, s'il vous plaît?

— Parce que, auprès de vous, je suis absoluraenl calme et indifférent Je suis ie seul homme au monde capable d une pareille imbécillité ! donc, le seul homme qui ne puisse vous inquiéter et vous offenser en aucune façon.

il faut vous dire que j'avais senti, au toucher, en ellleu- " rant la grosse tresse de son chignon, la diflerence des cheveux niorts avec les vivants, et cela me donna 1 aplomb

d'aiouter' . ,

— Croyez-vous qu'une femme qui n aurait pas, comme vous, cette profusion de cheveux, pourrait imiter votre coitluie?

— Je n'en sais rien, répondit-elle brusquement en me lançant un regard d'aversion où je crus lire clairement ces paroles • « Vous savez que ma grosse tresse n'est pas à moi, parce que la Daniella vous l'a dit, ou qu'elle m'a coiffée de manière à rendre l'artihce visible. » j „ • . ■ ■

Elle sortit au bout d'un instant, et, quand elle revint, je vis que l'on avait retouché à la coiffure. Je me repentis de mon impei tinence ; ceci avait du causer de nouvelles larmes a la pauvre Frascatine.

Je vois que je suis' une pomme de discorde et que je dois cesser absolument de taquiner lune ou l'autre. J'espère être quille envers Brumières et m'étre consciencieusement assure l'antipathie de Medora. Les impertinences de la soubrette m'ont bien aidé à obtenir ce résultat; mais les choses ne doivent pas aller plus loin, si je ne veux pas que l'orage retombe sur la pauvre fille. ,

Savez-vous que je m'attache réellement a la personne la moins aimable de la maison ? Je ne parle pas de ce pauvre Bullalo qui a réellement beaucoup d'esprit et de savoir-vivre, mais au véritable chien galeux de la famille, a lord B"-, le prosaïque, le petit esprit, le vulgaire, lignorani, I homme nul, sans cœur et sans intelligence? Car telle est I opinion bien arrêtée désormais de lady Harriet sur le compte de 1 homme qu'elle a aimé jusqu'à la consomption, jusqu à l'étisie. Quand je regarde cette courte et ronde personne, si bien guérie, si fraîche dans son soleil d'automne, et si aimable quand elle oublie de déplorer la médiocrité de son mari, je ne puis m'ompécher de m effrayer à la pensée de l'amour. Est-ce donc la une des réactions' inévitables des grandes passions, et faut-il absolument, quand on a été adoré, tomber dans ce mépris que les délicatesses d'un grand savoir-vivre peuvent à peine dissimuler chez lady B"", mais qui navrent son orgueil comme un poison lent ii dose continue? Ceci ne serait rien encore, et vous me direz que je ne cours pas si grand risque d'inspirer de grandes passions. C'est bien mon avis; mais, si, par hasard, j'étais capable d'en ressentir une et d'obtenir, pour compagne de ma vie, une femme adorée, serais-je donc condamné, un jour ou l'autre, à éprouver les angoisses et les écœurements d une désillusion comme celle dont lady B*** me montre le triste exemple?

Il y a une chose certaine, cependant, c'est que lady B*** est dans l'erreur sur le compte de son mari et sur le sien propre Lord B'" lui est inliniment supérieur sous tous les rapports sérieux. Sans avoir beaucoup d'instruction ni d'esprit, il en a infiniment plus qu'elle; et, quant au caractère, il y a en lui une loyauté, une chasteté, une candeur, une philosophie, une générosité à la fois spontanées et raisonnées qui laissent bienloin derrière elles la douceur naturelle, la libéralité insouciante et la sensiblerie exaltée de sa femme. En somme, ce sont deux bonnes et honnêtes natures; mais ici le maria toutes les qualités essentielles de l'homme, et l'épouse n'a que les agréments vulgaires de la femme. Lady Harriet est un type que l'on voit partout; lord B**^ est une précieuse originalité, et, dans le cercle obscur des vertus privées, une supériorité réelle.

Au fond, je crois voir que ces deux âmes froissées ne se haïssent point, et que, tout en maudissant le joug qui les lie, elles ne le verraient pas se rompre sans douleur et sans effroi. Quelle est donc la cause du désenchantement de l'une et du découragement de l'autre? Peut-être une fausse appréciation du monde extérieur, trop de dédain pour ce monde, de la part du mari, trop d'estime, de la part de la femme. Mais le dédain, chez lord B'**, vient d'un excès de modestie personnelle, et, chez lady Harriet, l'engouement résulte d'un fonds de vanité frivole.

Voilà donc un ménage à jamais troublé, deux existences profondément gâtées et stériles, parce qu'une femme manque do bon sens, et un homme de présomption !

Je suis arrivé vile à parler de celte plaie secrète avec lord B'^*. Son seul défaut, c'est de la laisser voir trop facilement. Il y a si longtemps qu'elle le rongel Peul-élre aussi n'est-il pas né avec beaucoup d'énergie. Je lui ai appris que

j'avais entendu sa conversation avec l'officier de marine, à la Réserve, et que j'avais résolu de lui en garder le secret, même avant de prévoir que nous serions liés ensemble. 11 m'en sait un gré infini et me tient pour un homme excessivement délicat. Il ne s'aperçoit pas que ma discrétion ne sert pas à grand'chose, et que son attitude pénible, mélancolique et un peu railleuse auprès de sa femme, fait deviner à tout le monde ce que je sais avec plus de détail seulement. Je me suis permis de le lui dire, et il m'a remercié de ma franchise, en promettant de s'observer ; mais lady Harriet a, dans ses indignations rentrées ou dans ses soupirs de compassion, quelque chose de si blessant pour lui, que je doute de l'ulililé de mes humbles avis. Il semble, d'ailleurs, que tous deux soient tellement habitués à ne pas s'accepter, qu'ils périraient d'ennui et ne sauraient plus que faire d'eux-mêmes, si on arrivait à les mettre d'accord.

La belle Medora devrait être un trait d'union entre eux; mais il ne parait pas qu'elle y ait jamais songé. C'est, je le crains bien, une tête éventée, sous son air grave et pensif. Élevée à travers champs par une mère voyageuse, ensuite orpheline et promenée de famille en famille, elle a fait acte d'indépendance dès sa majorité (car elle a déjà quelque chose comme vingtcinq ans), en choisissant sa tante Harriet pour chaperon défi nitif. Cette préférence s'explique peut-être par des affinités de goût et d'habitudes ; amour de la parure, de la paresse et de l'apparence en toutes choses. Elles nous font l'honneur d'appeler cela des goûts d'artistes. Et puis la jeune personne a fait cause commune de plaintes et de dénigrements moqueurs avec la chère tante contre le pauvre oncle. Lord B*** en souffre et le supporte.

— Elle a doublé ma part de blâme, dit-il, en apportant son contingent de remarques défavorables sur mon compte ; mais, d'autre part, elle a allégé mes ennuis en réussissant à faire rire Harriet. C'est presque toujours à mes dépens; mais, du moment qu'elle rit, elle est un peu désarmée, et si on me méprise davantage, du moins on me laisse plus tranquille.

Nous avons retiré du journal de Jean 'Valreg quelques chapitres que nous nous proposons de publier à part. Les impressions de voyage l'emportaient trop sur le roman de sa vie, et, dans le choix que nous avons fait, nous désirons rétablir un peu l'équilibre auquel il ne songeait nullement à s'astreindre, en nous écrivant ces réflexions.

Nous ne le suivrons donc ni dans les musées, ni dans les églises, ni dans les palais de Bome, et c'est à Frascati que nous reprendrons le fil de ses aventures.

Frascati, 31 mars.

Je crains, mon ami, d'avoir été bien spleenétique ces jours derniers. Mon dégoût de Rome s'est terminé par quelques joursde maladie. J'ai quitté Rome et j'espère être mieux ici.

La principale cause de mon mal, c'est le froid que j'ai éprouvé à Tivoli. C'est bien beau, Tivoli ! Je vous en parlerai un autre jour. Je sais que vous voulez, avant tout, que je vous parle de moi. La bonne lady Harriet, me voyant trembler la fièvre, — cela m'avait pris comme un élat convulsif eu rentrant de cette course, — a prétendu me soigner et me veiller elle-même. Son mari a eu beaucoup do peine à lui faire comprendre que cela me gênait et me contrariait au point de me rendre beaucoup plus malade, et c'est lui qui s'est chargé de moi. Mais avec quelle délicatesse et quelle bonté ! Cet homme est réellement excellent ! Voyant que j'éprouvais comme les chats, le besoin de me cacher d'être malade, il s'est caché lui-même derrière mon lit et ne s'est montré que quand, battant la compagne, j'ai été hors d'état de comprendre la sollicitude dont j'étais l'objet.

Je suis resté ainsi deux fois douze heures, avec un intervalle de douze heures entre les deux accès. Un bien habile et bien digne médecin français m'a médicainenté à propos et sauvé, jecrois, d'une plus grave maladie. Je dois dire que la petite Daniella m'a montré aussi beaucoup d'intérêt, et que, dans

mes moments lucides, je l'ai vue autour de moi, aidant lord B*^* à me dorloter. Et puis je ne l'ai plus revue, et même, lorsque je l'ai cherchée dans le palais pour lui faire mes remercîments et mes adieux au moment du départ, il m'a été impossible de l'apercevoir.

C'est qu'il faut vous dire que je me suis enfui à la sourdine. Aussitôt que j'ai été sur mes pieds, je me suis fait conseiller la campagne pour quelques ours, par le docteur Mayer. J'aurais voulu retourner à Tivoli; mais l'air y est mauvais, et c'est Frascati qui m'a été désigné. Lord B*^** voulait m'y amener et s'occuper de mon installation ; mais je déteste tant occuper les autres de ma sotte personne, encore nerveuse et irrascible comme on l'est quand on se sent affaibli, que je me suis sauvé avant le jour désigné pour le voyage. J'ai pris une petite voiture de louage, et me voilà enfin libre, c'est-à-dire seul.

Frascati est à six lieues de Rome, sur les monts Tusculans, petite chaîne volcanique qui fait partie du système des montagnes du Latium. C'est encore la campagne de Rome, mais c'est la fin de l'horrible désert qui environne la capitale du monde catholique. Ici, la terre cesse d'être inculte et la fièvre s'arrête. Il faut monter pendant une demi-heure, au pas des chevaux, pour atteindre la ligne d'air pur qui circule audessus de la région empestée de la plaine immense ; mais cet air pur est moins dû à l'élévation du sol qu'à la culture de la terre et à l'écoulement des eaux ; car Tivoli, plus haut perché du double que Frascati, n'est pas à l'abri de l'influence maudite.

Aux approches de ces petites montagnes , quand on a laissé derrière soi les longs aqueducs rainés et trois ou quatre lieues de terrains ondulés sans caractère et sans étendue pour le regard, on traverse de nouveau one partie de la plaine dont le nivellement absolu présente enfin un aspect particulier assez grandiose. C'est un lac de pâle verdure qui s'étend sur la gauche jusqu'au pied du massif du mont Gennaro. Au J)aisser du soleil, quand l'herbe fine et maigre de ce gigantes- ■ «jue pâturage est un peu échauffée par l'or du couchant et 'duancée par les ombres portées des montagnes, le sentiment jde la grandeur se révèle. Les petits accidents perdus dans ce acadre immense, les troupeaux et leurs chiens, seuls bergers ?îqui, en de certaines parties du steppe, osent braver la »m- %ana toute la journée, se dessinent et s'enlèvent en couleur ■avec une netteté comparable à celle des objets lointains sur la mer. Au fond de cette nappe de verdure, si unie que l'on a peine à se rendre compte de son étendue, la base des montagnes semble nager dans une brume mouvante, tandis que leurs sommets se dressent immobiles et nets dans le ciel. Mais, en résumé, voici la critique qui se présente à mon esprit sur l'effet bien souvent manqué de la plaine de Rome. Je dis manqué par la nature sur l'œil des coloristes, et peutêtre aussi sur l'âme des poètes. C'est un défaut de proportion dans les choses. La plaine est trop grande pour les montagnes. C'est une étoile énorme avec un petit cadre. Il y a trop de ciel, et rien ne se compose pour arrêter la pensée. C'est solennel et ennuveux, comme en mer un calme plat. Et puis le genre de civilisation de ce pays-ci trouve moyen de tout gâter, même le désert. Puisque désert il y a, on voudrait le voir absolu, comme la prairie indienne de Cooper, dont les défauts naturels me semblent, d'après ses descriptions et les images que j'ai vues, assez comparables à ceux d'ici ; de trop petites lignes de montagnes autour de trop grands espaces planes; mais, au moins," la prairie indienne exhale le parfum de la solitude. et l'œil du peintre qui voit, quoiqu'il fasse, à travers sa pensée, peut se reposer sur une sensation d'isolement complet et d'abandon solennel.

Ici, n'espérez pas oublier les maux passés ou présents de l'état social. Cette plaine est parsemée de détails criards, d'une multitude de petites ruines antiques plus ou moins illustres ; de tours guelfes ou gibelines, très-grandes de près, mais microscopiques sur cette vaste arène ; de cahutes de paille, assez vastes pour abriter, la nuit, les troupeaux errants pendant le jour, mais si petites à dislance, qu'on se demande si un homme peut y loger. Ce semis de détails toujours trop noirs ou trop blancs, selon l'heure et l'effet, est insupportable, et fait ressembler la plaine à un camp abandonné.

Pardonnez-moi cette critique froide de lieux qu'on est forcé par l'usage de trouver admirables de lignes et ruisselants de poésie. Il faut bien que je vous explique pourquoi, sauf de rares instants où l'œil saisit un détail par hasard harmonieux (les troupeaux le sont toujours et partout) et une échappée entre deux buttes où, par bonheur, il n'y a pas de ruines tranchantes, je m'écrie intérieurement :

— Laid, trois fois laid et stupide le steppe de Rome! 0 mes belles landes plantureuses de la Marche et du Bourbonnais,

personne ne parle de vous! Voilà ce que c'est que de manquer de peste, de cadavres, de rapins et de larmes de po'éte !

Enfin, ici, à Frascati, on entre dans un autre monde, un petit monde de jardins dans les rochers, qui, grâce au ciel, ne ressemble à rien et vous fait comprendre les délices de la vie antique. Je tâcherai de vous en donner peu à peu l'idée ; car c'est un cachet bien tranché, et voici la première fois que je me sens vraiment loin de la France et dans un pays nouveau. Pour aujourd hui, je ne vous parlerai que de mon installation dans un domicile étrange comme le reste.

Oubliez vite ce mot que je viens de dire : les délices de la vie antique, en parlant de la villégiature romaine. La campagne qui m environne mérite le titre de délicieuse ; mais la civilisation n'y a point de part pour le pauvre voyageur, et, si les villas princières que je vois de ma fenêtre attestent un reste de magnificence, la population ouvrière et bourgeoise qui végète à leur pied ne me parait pas s'en ressentir le moins du monde.

La ville est pourtant jolie, non-seulement par sa situation pittoresque et son côté de ruines pendant sur le ravin, mais encore par elle-même. Elle est bien coupée et assez bien bâtie. On y arrive par une porte fortifiée qui a du caractère ; la place, bien italienne avec sa fontaine et sa basilique, annonce une importance, une étendue et une aisance qui n'existent pas; mais c'est comme cela dans toutes ces petites villes des Etats de l'Église : toujours une belle entrée, des monuments, quelques grandes maisons d'aspect seigneurial, quelque villa élégante ou quelque riche monastère ayant à vous montrer quelques tableaux de maîtres; et puis, pour cité, une bourgade d'assez bon air, peuplée de guenilles et recelant à l'intérieur une misère sordide ou une insigne malpropreté.

Je SUIS entré dans vingt maisons pour trouver un coin où je pusse m'établir, et Dieu sait qu'élevé dans un pauvre village de paysans, je n'apportais pas là de prétentions aristocratiques. J'ai trouvé partout le contraste particulier à ce pays : un luxe de décoration inutile au milieu d'un dénùment absolu des choses les plus nécessaires à la vie. Dans la plus pauvre demeure, des sculptures et des peintures : nulle part, à moins de prix exorbitants, un lit propre, une chaise ayant ses quatre pieds, une fenêtre ayant toutes ses vitres. J'entrais dans ces maisons sur leur mine. Bien bâties et tenues fraîches, au dehors, par un air pur, elles annonçaient l'aisance. On est tout surpris de trouver, dès l'entrée, une sorte de vestibule voûté qui sert de latrines aux passants; un escalier noir, étroit, avec des marches de deux pieds de haut, conduisant à un bouge infâme dont l'odeur vous fait reculer. Il est vrai que l'on a du marbre sous les pieds et des fresques telles quelles sur la tête. Le superflu est le nécessaire pour le Romain, et réciproquement.

L'intérieur de VÀlbergo Nobile de Frascati , ancien palais vendu et revendu, est une curiosité sous ce rapport. On traverse de vastes salles remplies de statues de marbre blanc, copiées sur des antiques. Dans un grand hémicycle qui sert de salon principal, il y a tout un Olympe d'une colossale bêtise. Ailleurs, ce sont des chambres représentant des paysages vus à travers des colonnes, des salles de bain fort agréables, avec des baignoires de marbre blanc sur le modèle des vasques antiques; d'autres endroits plus secrets encore sont aussi en marbre blanc et décorés de sculptures. Puis sur tout ce luxe de parois, des loques de tapis rapiécés, des fauteuils dépareillés, si gras et si vermoulus, qu'on n'ose s'y asseoir; des lits rembourrés d'ardoises, et, pour ornements, des vases en cartonnage fané, rouge et or, contenant des bouquets de plumes de paon. Je m'imagine que le roi de Tombouctou, ou le grand chef des Têtes-Plates, se pâmerait d'aise devant un pareil goût de décoration.

Ce que j'ai enfin trouvé de plus confortable et de moins cher, c'est la villa Piccolomini, où me voilà installé. C'est une grande maison carrée, largement bâtie, et qui, malgré son dénùment et son état de dégradation, mérite encore le titre de palais. Un perron, à marches brisées et disjointes, où il faut se baisser pour passer sous le linge qui sèche sur des cordes, donne entrée à un vestibule fermé, qui, rempli de fleurs, ferait une jolie serre. Au rez-de-chaussée s'étendent d'immenses appartements voûtés, d'une élévation disproportionnée, et percés de petites fenêtres qui ont terme jadis. Tout cela est disposé pour le frais en été; mais, au temps où nous f0:nmes, c'est glacial. La fresque qui garnit tout, de la base au faite de ces chambres-édifices, est d'un goût insupportable. Tantôt cela veut imiter les arabesques de Raphaël et n'imite absolument rien; tantôt d'atroces bonshommes nus, soi-disant divinités mythologiques, se tordent au plafond dans des poses terribles qui imitent grotesquement les Michel-Ange. Les portes sont à fond d'or, rehaussées du chapeau et des cordelièreâ du cardinalat, emblèmes qui vous poursuivent dans toutes ces

LA DANIELLA

demeures seigneuriales, puisqu'il n'esl pas d'ancienne lamille qui n'ait eu queîques-uns de ses membres pourvusdes haules disnités de l'Église. , .....

Tout celaestsale, crevasse, raoïsi, terni d une croûte de piqûres de mouches. De lourdes consoles dorées, à dessus de riches et laides mosaïques, et menaçantes de vétusté, garnissent les coins. Les glaces, de quinze pieds de haut, sont dépolies par l'humidité, et raccommodées, dans leurs brisures, avec des guirlandes de papier bleu. Le pavé de petites briques s'égrène sous les pieds. Les lits de fer, sans rideaux, disparaissent dans l'immensité. Le reste du mobilier est à l'avenant de celte misérable opulence. Une pauvre cheminée pour tout un apparlcment de cinq jiièces énormes, est à peu près inutile : on ne trouve de bois à acheter à aucun prix à Frasçati, bien que ses collines soient couvertes d'une magnifique végétation; mais tout cela appariienl à trois ou quatre familles qui, à bon droit, respectent leurs antiques ombrages, et n'ont rien de superflu à vendre do leur bois mort. Le pauvre monde et les étrangers qui s'imaginent, comme moi, qu'il faut aller chercher un hiver dou,\"et un printemps chaud en Italie, se dégèlent le bout des doigts à la llanmie rapide de quelques tiges de bambous pourris qui ne peuvent plus servir d'échalas aux vignes, et qu'on daigne leur vendre aussi cher que, chez nous^ des bûches de Noél.

Au-dessus de ce rez-de-chaussée qui, sur l'autre face de la maison, bâtie à mi-cote, est un premier étage, s'étendent des appartements encore plus vastes, habiles en été par une lamille suisse, aujourd'hui propriétaire de la villa Piccolomini. ilaintenant la maisuii serait entièrement vide sans la présence de quatio ouvriers qui viennent passer la miil dans une cave, et celle de la Mariuccia, qui demeure dans les combles.

La Mariuccia, c'est-a-dire la Marion ou la Mariette (j'avoue que j'ai été influencé par cette similitude de nom avec la vieille gouvernante de mon oncle le curé), la Mariuccia est la gardienne, la servante, la gouvernante, la cuisinière, le régisseur, le factotum de cette grande habitation et des terres qui en dépendent. C'est un être assez singulier et assez remarquable : petite, maigre, plate, édentée, malpropre, hérissée, elle s'attribue una trentasctlesina d'années. J'ai été fort effrayé quand elle m'a offert de fiiire mon ménage et ma cuisine ; mais, en causant avec elle, j'ai reconnu qu'elle était excessivement intelligente, spirituelle même, et qu'elle me serait une ressource dans ces heures de spleen où l'on a besoin d'échanger quelques paroles, quelques idées avec une créature humaine, si bizarre qu'elle soit.

Elle m'a promené et piloté minutieusement dans sou palais en commençant par les plus belles chambres et en finissant par les plus humbles, et débattant les prix avec une âpreté énergique. Comme ces prix étaient, en somme, les plus raisonnables que j'eusse encore rencontrés, je ne les discutais que pour me divertir de sa physionomie et de sa parole, étourdissantes de vivacité. Je m'attendais à être rançonné comme partout et mis au pillage comme une proie acquise aux e.xigences de détail d'une servante-maitresse. J'y étais tout résigné; mais à peine eus-je lait choix de mon gîte, que les choses changèrent subitement. La Mariuccia, soit qu'elle m'eût pris en amitié, soit qu'elle ait dans le caractère un fonds de bonté réelle, couimença à me dorloter comme si elle m'eût connu toute sa \ie. Elle s'inquiéta de ma pâleur et se mit en quatre pour réchauffer ma chambre, défaire ma malle et préparer mon diner. Elle apporta chez moi le meilleur fauteuil* et les meilleurs matelas de la maison, fouilla l'appartement de ses maîtres pour me trouver des livres, une lampe, un tapis propre ; bouie\ersale grenier pour me choisir un paravent, et courut au jardin jiour me procurer quelques poignées de bois mort. Eohn, elle llxa le prix de ma consommation et celui de son service avec une discrétion remarquable.

Cela m'a mis fort à l'aise a\ec elle, non que je sois d'humeur à regimber contre le système d'exploitation auquel tout voyageur doit se soumettre en Italie pour avoir la paix, mais parce qu'on. se sent vraiment soulagé, dès que l'on peut voir dans un être de son espèce, quoiqu'il soit, un égal sous le niveau de la probité.

Me voilà donc dans un appartement situé au troisième; un troisième qui, en raison de la hauteur des étages inférieurs serait un sixième à Paris. De là, j'ai la plus admirable vue qui se puisse imaginer. Je devrais ilire les deux plus admirables vues, car les deux pièces que j'occupe, faisant l'angle de la maison, j'ai, d'un côUJ la chaîne des montagnes depuis le Gennaro jusqu'au Socrale, la campagne de Rome et Rome tout entière, visible à lueil nu, malgré les treize milles de plaines qui m'en séparent à vol d'oiseau ; de mon autre fenêtre, c'est plus beau encore : au delà de la plaine immense, je vois la mer, les rivages d'Oslie, la forêt de Laurentum, l'embouchure du Tibre, et, au-dessus de tout cela, mmilant romuie des spec-

tres dans le ciel, les pâles silhouettes de la Sardaigne. C'est immense, comme vous voyez, et un rayon de soleil m'a fait paraître tout cela subUme. Je peux donc être ici languissant de santé, paresseux ou enfermé par la pluie. J'ai le vivre et le couvert assurés, une bonne femme pour me montrer de temps en temps une figure comique et bienveillante, deux pièces trèsbasses, mais assez vastes, trop mal closes et trop haut perchées d'ailleurs pour n'êlre pas suffisamment aérées; quelques livres propres à me renseigner sur le pays, et, n'eussé-je que quelques rares éclaircies de soleil, un des plus beaux spectacles que j'aie jamais contemplés.

En ce moment, tenez, c'est splendide. Les montagnes sont d'un ton d'opale si fin, si doux, qu'on les croirait transparentes. Tout ce côté de l'est se baigne dans des reflets d'une exquise suavité. Le couchant, au contraire, est embrasé d'un rouge terrible. Le soleil, abaissé sur l'horizon, éclate d'autant plus ardent que des masses opaques de nuages violets s'amoncellent autour de lui. Les méandres marécageux du Tibre se dessinent en lignes étincelantes sur des masses de forêts encore plus violettes que le ciel. La mer est une nappe de feu, et, comme pour rendre le tableau plus lumineux et plus binaire, une riche fontaine, située sur la terrasse d'une villa voisine, semble faire jaillir, aux premiers plans, une pluie d'or fondu qui se détache sur un fond de sombre verdure.

Mes deux chambres sont, à mon sens, les moins laides de la maison, parce qu'elles n'ont aucune espèce d'ornement. C'est pour cela que la Mariuccia me les a cédées au moindre prix possible, estimant que je devais être bien pauvre, puisque je consentais à me passer de fresques et de bustes. C'est peutêtre aussi pour cela qu'elle m'apporte les meubles les plus propres de rétablissement, compensation qui lui parait probablement moins sérieuse qu'à moi.

Vous voilà tranquille sur le compte de votre serviteur et ami, qui, un peu fatigué de sa journée, va se coucher avec le soleil, comme les poules.

Frtscall, villa Plc«ol<imini, Icr jvril.

Les nuées violettes du coucliant n'avaient pas menti: il a fiiit. cette nuit, une tempête comme je n'en ai jamais entendu. Malgré l'épaisseur des murs et la petitesse des fenêtres, circimstances qui me semblaient devoir assourdir le vacarme extérieur, j'ai cru que I» villa Piccolomini s'envolerait à travers ces espaces sans bornes que mon œil contemplait hier au soir. J'ai dormi malgré tout; mais j'ai rêvé dix fois que j'étais en pleine mer sur un navire qui volait en éclats. Il pleut fin et serré, ce matin. Le colossal paysage que je vous décrivais n'existe plus. Plus de mont Janvier, plus de Soracte, plus de Saint-Pierre, plus de Tibre, plus de mer. C'est gris comme une matinée de Paris. Je ne distingue que les maisons de Frasçati sous mes pieds; car la villa Piccolomini, placée à une extrémité de la ville, occupe le premier plan d'un système de terrasses naturelles verdoyantes qu'il me tarde d'explorer.

La Mariuccia vient de m'apporter une tasse de lait passable ; et, en attendant que je puisse sortir, je vais vous raconter les circonstances que j'ai omises dans mon bulletin d'hier.

Il s'agit d'une course à Tivoli que je vous ai sommairement indiquée et dont les faits me paraissent si étranges aujourd'hui, que j'ai besoin de me bien tâler pour m'assurer que je n'ai pas rêvé cela pendant ma fièvre.

J'aime bien à être seul, ou tout au moins avec des artistes, pour aller à la découverte des belles choses ; mais la famille B''* avait décrété, le 26 du mois dernier, qu'elle irait à Tivoli et que je serais de la partie. On n'invita pas Brumières, quoiqu'il eût pu y avoir place pour lui dans la calèche. J'offrais de me mettre sur le siège a\ec le cocher ; mais ma proposition fut comme éludée, et. croyant m'apercevoir d'une certaine opposition, surtout de la part de lady B*''*,je n'osai pas insister, et je m'abstins de prévenir Brumières de la possibilité de son admission.

La route m'ennuya beaucoup jusqu'à la solfatare, où l'inlé-

LA DANIELLA

rêt géologique commence. Il faisait tour à tour trop chaud, et trop froid ; lady Harriet et sa nièce ne cessaient de vouloir forcer lord B***, et mol, par contre-coup, à nous extasier |sur la poésie, sur la beauté de la plaine, et, par toutes les raisons que je vous en ai données, je trouvais cette interminable solitude sans caractère, insupportable à traverser. Nous allions pourtant aussi vite que possible, lord B -* ayant fait l'acquisition de quatre magnifiques chevaux du pays. C'est une race précieuse. Ils ne sont pas très-grands, mais assez doublés sans être lourds; ils trottent vite; ils ont de l'ardeur et do la solidité. Leur robe est d'un beau noir, leur poil très-fin et brillant. La tête est un peu commune, le pied un peu vache, mais les formes sont belles quant au reste. Ils ont le caractère hargneux, et il ne se passe pas d'heure où l'on ne voie, a Rome ou autour de Rome, oes querelles sérieuses entre hommes et bêtes. Cavaliers et cochers sont intrépides, mais généralement équitent ou conduisent avec plus de hardiesse, de violence et d'obstination que de véritable adresse et de raisonnemi nt. Pourtant, les accidents sont rares, les chevaux ne manquent jamais par les jambes et descendent à fond de train, sur les dalles, les pentes les plus rapides des collines de la métropole.

Je remarquai, avec lord B***', qui essayait cet attelage avec attention pour la première fois, que le'typo de ces animaux était exactement celui du cheval de bronze doré de Marc-Aurèle dans la cour du Capitole. Il m'a dit, et je l'ai oublié, de quelle partie des Étals de l'Église ils proviennent. Ce n'est pas de ['apv ro.nano, je présume, car tous les élèves que l'on \oit couru- dans le steppe sont rachitiques et d'une race vulgaire, ainsi que les juments qui les produisent. Les bœufs y sont également petits et laids, bien qu'ils apparlieunentà cette belle espèce d'un blanc de lait, aux cornes démesurées, que l'on voit employée aux transports sur les routes, et aux travaux des champs dans la région des montagnes. Celte espèce est fort étrange. Elle est encore très-petite relativement à nos espèces de France; mais la linesse de ses formes et de son poil, la beauté de ses jambes et de sa face devraient en faire, pour les artistes, le type de la race bovine. On emploie pourtant le buffle de préférence dans les tableaux de l'école romaine, sans doute à cause de son étrangeté ; mais le buffle est un hideux animal.

Cette race do bœufs blancs est, m'a-t-on dit, originaire de la Vénétie ; mais le développement vraiment fantastique des cornes me paraît une dégénérescense due au sol romain, et une preuve de faiblesse plutôt que de vigueur. On laboure ici avec tout ce qui tombe sous la main dans la prairie : bœufs, vaches, ânes ou chevaux ; mais on labouro très-mal , sans s'occuper de l'écoulcraent des eaux, sans assainir ni unir le terrain. La terre est légère et le climat favorable; mais la grande question pour les laboureurs est de se dépêcher, et do séjourner le moins possible sur €es terrains pestilentiels. Tous sont étrangers au terroir. Journaliers nomades, ils couchent, pendant la quinzaine des travaux, dans ces ruines ou ces paillis qui servent de point de repère dans l'étendue ; puis ils disparaissent en toute hâte et vont chercher de l'ouvrage dans des lieux plus salubres, jusqu'à ce qu'ils reviennent faire la moisson de ces semences abandonnées aux inlluences naturelles, et totalement privées de soins jusqu'à leur malurité.

Les animaux, abandonnés avec presque autant d'incurie que les végétaux, se ressentent aussi du mauvais air. Dès que l'on s'élève au-dessus de ces régions funestes, les races grandissent et embellissent comme les plantes.

Les plus jolis animaux que l'on voie ici sont les chèvres. Un vaste troupeau de race cachcrairienne était littéralement couché et endormi comme un seul être sur le bord du chemin, et, au milieu de ce troupeau, dormait aussi un enfant vêtu de la peau d'une de ses chèvres et couché pêle-mêle avec les petits chevreaux. Au bruit de la voiture tout s'éveilla en sursaut, tout Londit à la fois sous le coup d'une terreur indicible. Ce fut comme un nuage de soie blanche qui s'envolait en rasant le sol, les cabris se livrant à des cabrioles échevelées, les mères faisant flotter leurs franges éclatantes à la brise, le petit berger, propre et blanc aussi, parce qu'il n'a\'ail d'autre vêtement que sa toison neuve, courant éperdu, tombant et se relevant pour fuir avec ses bêles effarouchées

On arrêta la calèche pour jouir de cette scène. Je descendis et parvins à rassurer le petit sauvage, qui consentit à me laisser prendre un de ses chevreaux pour le montrer de près à miss Medora.

C'est ici, mon ami, que commence l'étrange aventure. La -belle Medora prit le petit animal sur ses genoux, le caressa, lui fit manger du pain, le dorlota jusqu'à" ce que lord B'^', impatienté, lui eût rappelé que le temps s'écoulait et que nous n'avions pas trop de la journée pour voir Tivoli à la hâte et revenir à Rome. Puis, lorsqu'elle me rendit le chevreau, après avoir attaché sur moi un regard tout à fait inexplicable, elle

se rejeta dans le fond de la voiture et couvrit son visage de son mouchoir.

Ce mouvement me fit croire que le cabri sentait mauvais et que miss Medora, s'en apercevant tout à coup, respirait son mouchoir parfumé.

Je me lidtai de porter le chevreau au chevrier, qui ne manqua pas de me tendre la main avant que j'eusse eu le temps de porter la mienne à ma poche pour y prendre, à son intention, quelques baioques. Mais, quand je remontai en voiture, je vis Medora sanglotant, sa tante s'efloix'anl de la calmer, et milnrd silllant entre ses dents un lila barello quelconque, de l'air d'un homme embarrassé d'une scène ridicule. Cette situtioii incompréhensible me mit fort mal à l'aise. Je me hasardai à demander si miss Medora était malade. Aussitôt le mouchoir cessa de cacher son visage, et, à travers de grosses larmes qui coulaient encore, elle me regarda d'un air étrange, en me répondant, d'un ton enjoué, qu'elle ne s'était jamais sentie si bien.

— Oui, oui, se hâta de dire lady B***. Ce n'est rien, qu'un peu de mal aux nerfs.

Et lord B'-'- ajouta :

— Certainement, certainement, des nerfs, et rien de plus.

— Cela m'est égal, pensai-je.

Et, au bout de peu d'instants, je trouvai un prétexte pour monter sur le siège à côté du cocher, liberté à laquelle j'aspirais depuis longtemps, et plus vivement encore depuis cotte scène mystérieuse oii mon rôle était nécessairement celui d'un indiflérent incommode ou d'un indiscret mal appris.

Un peu plus loin, on s'arrêta pour voir les petits lacs dei tartari 1 et la curieuse cristallisation sulfureuse qui les environne. Figurez-vous plusieurs millions de petits cônes volcaniques s'élevant de quelques pieds au-dessus du sol, ayant chacun sa cheminée principale et ses bouches adjacentes, plusieurs millions d'Elnas en miniature. Au premier abord, cela ressemble à une végétation étrange, pétrifiée sur pied. Et puis cela vous apparaît comme un liquide en fusion qui se serait candi tout à coup au milieu d'une ébullition violente. Autour de ce champ de cratères, et sur les bords de ces flaques d'eau sédimenteuses que l'on nomme des lacs, s'étendent des haies d'autres cristallisations incompréhensibles, que l'on dit être des plantes pétrifiées; mais je n'en suis pas sûr, etjeciois voir là, comme dans les cônes voisins, les caprices du bouillonnement refroidi d'un volcan de boue et de soufre.

Je parcourais tout cela ave.", beaucoup de curiosité, me hâtant de casser quelques échantillons, lorsque je vis recoraniencer les larmes de Medora. Sa tante la gronda un peu et se dépêcha de la ramener à la voiture. Lord B "** me dit :

— Venezl nous reviendrons ici tous les deux, si cet endroit vous intéresse. En ce moment, vous voyez que ma chère nièce a un accès de folie.

— Vraiment! m' écriai-je consterné, cette belle personne est sujette...?

— Non, non, reprit en riant lord B***, elle n'est pas aliénée; elle n'est que folle à la manière de ma femme, qui prend cela au sérieux, et vous savez bien la cause de toutes ces bizarreries.

— Moi? Je ne sais rien, je vous le jure!

Vous n'en savez rien? dit lord B''* en ra'arrétant et en

me regardant fixement; vous en donneriez votre parole d'honneur?

— Je vous la donne! répondis-je avec la plus parfaite simplicité.

— Tiens! c'est singulier, reprit-il. Eh bien, nous reparlerons de cela plus tard, s'il y a lieu.

Et, sans me donner le temps de l'interroger, il me ramena à la voiture, et me força de lui céder ma place sur le siège, voulant, disait-il, conduire lui-même, pour essayer la bouche de ses chevaux.

Mon malaise recommença, comme vous pouvez croire. Les deux Anglaises' furent d'abord muettes. Lady B'** paraissait aussi embarrassée que moi. Sa nièce pleurait toujours. Forcé par les assertions de lady Harriet à regarder ces larmes comme une crise de nerfs, je ne savais quelles idées suggérer pour y remédier. J'ouvrais et refermais les glaces, ne trouvant rien de mieux que de donner de l'air ou de préserver de la poussière. Enfin, nous commençâmes à gravir au pas une montagne couverte d'oliviers millénaires, et je conseillai de marcher un peu.

On accepta avec empressement; mais, au bout de quelques pas, lady Harriet, essouffiée et replète, remonta en voilure. Lord B'*' resta sur le siège, le cocher mit pied à terre, et

(t) C'tsl-à-diro des tartres, et non pas des Tartares, comme Iridiiisent quelques Tojageuis.

miss Medorii, qui sotait Irairiée d'un air dolont, prit sa course comme si elle eut éld piquée de la tarentule, et s'élança, légère, lorte et gracieuse, sur le chemin rapide et sinueux.

Une belle femme 1 dit naïvement le cocher, avec cet abandon propre aux Italiens de toutes les classes, en se tournant vers luoi d'un air tout fraternel; j'en fais mon compliment à Votre

J'Àcellence. .,.,.. „ , „

Vous vous trompez, mon ami, lui dis-je. Cette belle

femme est une demoiselle, et je n'ai aucun lien avec elle.

— Je sais bien ! reprit-il tranquillement, en m'otant sans façon mon cigare de la bouche pour allumer le sien. Je suis au service de ces Anglais pour la saison ; mais on sait bien, dans la maison et dans Rome, que vous épousez la belle Anglaise.

Eh bien, mon cher, vous direz, s'il vous plaît, dans la maison et dans Rome, que ce que vous croyez là est un mensonge et une stupidité.

Je doublai le pas, peu curieux de constater l'effet des bavardages insensés de la Daniella ou du Tarlaglia son compère, et, fort ennuyé du rôle absurde que ces valets voulaient ni'attribuer, je lis un effort pour n'y plus songer en marchant.

Cette préoccupation venait mal à propos m'arracher au charme qui s'emparait de moi dans cette région vraiment admirable. La montagne était jonchée d'herbe d'un vert éclatant, et les antiques oliviers adoucissaient leurs formes fantastiques et la torsion insensée de leurs tiges, sous des robes de mousses veloutées d'une adorable fraîcheur. L'olivier est un vilain arbre tant qu'il n'est pas arrivé à cet aspect de décrépitude colossale qu'il conserve pendant plusieurs siècles sans cesser d'être productif. En Provence, il est grêle et n'offre qu'une boule do feuillage blanchâtre qui rampe sur les champs comme des flocons de brume. Ici, il atteint des proportions énormes et donne un ombrage clair qui tamise le soleil en pluie d'or sur son branchage échevelé. Son tronc crevassé finit par éclater en huit ou dix segments monstrueux, autour desquels les rejets -plus jeunes s'enroulent comme des boas pris de fureur.

Cette forêt de Tivoli fait penser à la forêt enchantée du Tasse. On ne sait pas bien si ces arbres ne sont pas des monstres qui vont se mouvoir et rugir ou parler. Mais, pas plus que dans le génie tout italien du poète, il n'y a, dans cette nature, de terreurs réelles. La verdure est trop belle, et les profondeurs bleuâtres que l'on aperçoit à travers ces entrelacements infinis sont d'un ton trop doux pour que l'imagination s'y assombrisse. Comme dans les aventures de la Ji'ru sah'in, on sent toujours la main des fées prête à changer tes dragons de feu en guirlandes de fleurs, et les buissons d'épines en nymphes décevantes.

J'en étais là de ma rêverie, lorsque la belle Medora, qui avait pris les devants, et que j'avais oubliée, m'apparul tout à coup a un détour de la montée, sortant d'un de ces fantastiques oliviers creux où elle s'était amusée à se cacher. Je tressaillis de surprise, et elle s'élança vers moi, aussi gaie, aussi rieuse que si elle n'eilt jamais eu de vapeurs. Elle ét'ait vraiment plus belle que je ne lui avais encore accordé de l'être. Un trop grand soin, que je ne peux m'empêcher d'attribuer à un trop grand amour de sa personne, me la gâte presque toujours. Elle est toujours trop habillée, trop bien coiffée, et d'un ton trop reposé, trop inaltérable. C'est une beauté de nacre et d'ivoire, qui change sans cesse de robes, de bijoux et de rubans sans que sa physionomie change jamais, et c'est de bonne foi, je vous assure, que j'ai dit souvent à Brumières que cette invariable perfection in'('t;ut insupportable.

En ce moment, elle était toute différente de sa manière d'être habituelle. Les larmes avaient un peu creusé ses beaux yeux et ses joues, animées par la course, étaient d'un ton moins pur et plus chaud que de coutume. Il y avait enfin de la vie et comme de la moiteur sur sa peau et dans son regard. Elle avait perdu son peigne en courant. J'ignore si elle avait mis sa fausse tresse dans sa poche ; mais elle avait encore une assez belle chevelure pour se passer d'artifice et pour encadrer magnifiquement sa tête. Ce n'était plus cet inflexible diadème lissé comme du marbre noir sur un front de marbre blanc. C'était une auréole de vrais cheveux, souples et fins, voltigeant sur une chair rose frémissante.

Probablement elle vit dans mon regard que je lui faisais amende honorable, car elle vint à moi amicalement et passa son bras sous le mien avec une familiarité bien différente de ses dédains accoutumés, en me demandant à quoi je pensais et pourquoi j'avais eu l'air si surpris en la voyant sortir de son arbre.

Je lui racontai comme quoi la forêt du Tasse s'était présentée à mon imagination, et comment son apparition, à elle avait coïncidé avec le souvenir de ces enchantements bénévoles.

— C'est-à-dire que vous m'avez comparée tout bonnement

Pourquoi ne l'avez-vous pas

à une sorcière ! Il ne faut pas que je m'en plaigne, puisque décidément il faut avoir cet air-là pour vous plaire.

— Où prenez - vous cette singulière assertion sur mon compte?

— Dans votre enthousiasme pour la vivandière de VAgua avrjenliua. La seule créature de mon sexe qui vous ait ému depuis votre arrivée à Rome, a été qualifiée par vous de sibylle.

— Alors, vous pensez que je cherche à établir une comparaison, sur le terrain de la magie, entre vous et une pauvre septuagénaire?

— Que dites-vous là? s'écria-t-elle en roidissant ses doigts effilés sur mon bras; c'était une femme de soixante et dix ans?

— Tout au moins I Ne l'ai-je pas dit, en faisant la description de ses charmes ?

— Vous ne l'avez pas dit.

dit?

Cette brusque interrogation, faite d'un ton de reproche, me laissa stupéfait au point de ne savoir quoi répondre. Elle m'en épargna le soin en ajoutant :

— Et la Daniella? Que dites-vous de la Daniella? N'a-t-elle pas aussi un petit air de sorcière ?

— Je ne m'en suis jamais avisé, répondis-je; et, en tout cas, je n'y tiendrais pas essentiellement pour la trouver jolie.

— Ah 1 vous convenez que celle-ci vous plaît? Je le disais bien, il faut être laide pour vous plaire!

— Selon vous, la Daniella est donc laide?

— Affreuse! répondit-elle avec une candeur de souveraine jalouse du moindre objet supportable sur les terres de son royaume.

— Allons, vous êtes trop despote, lui dis-je en riant. Vous voulez qu'à moins de trouver une beauté supérieure à la vôtre, on ne daigne pas seulement ouvrir les yeux. Alors, il faut se les crever pour jamais, et renoncer à la peinture.

— Est-ce un compliment? demanda-t-elle avec une animation extraordinaire. Un compliment équivaut à une raillerie, par conséquent à une injure.

— V'ous avez raison ; aussi n'est-ce pas un compliment, mais une vérité banale que j'aurais dû ne pas formuler, car vous devez être lasse de l'entendre.

— Vous ne m'avez pas gâtée sous ce rapport, vous! Dites donc toute votre pensée 1 Vous savez que je ne suis pas laide ; mais vous n'aimez pas ma figure.

— Je crois que je l'aimerais autant que je l'admire, si elle était toujours naïvement belle comme elle l'est dans ce moment-ci.

Pressé de questions à cet égard, je fus entraîné à lui dire que, selon moi, elle était ordinairement trop arrangée, trop encadrée, trop rehaussée, et qu'au lieu de ressembler à elle-même, c'est-à-dire à une femme superbe et ravissante, elle se condamnait à un travail perpétuel pour ressembler à n'importe quelle femme pimpante, à n'importe quel type de fashion aristocratique, à n'importe quelle poupée servant de montre à un étalage de chiffons et de bijoux.

— Je crois que vous avez raison, réponditrelle après un moment de silence attentif.

Et, arrachant tout à coup sa broche et ses bracelets de Froment Meurice, véritables objets d'art que précisément je n'étais nullement disposé à critiquer, elle les lança à travers le bois avec une gaieté de Sardanapale.

— Voilà un étonnant coup de tête ! lui dis-je en quittant son bras sans galanterie pour aller lamasser ces précieux objets. Vous permettrez qu'en qualité d'artiste, je vous reproche ce mépris pour de si beaux ouvrages.

Je retrouvai les bijoux, non sans peine, et, quand je les lui rapportai :

— Gardez-les, me dit-elle avec colère : je n'en veux plus.

— Et pour qui diable les garderais-je ?

— Pour qui vous voudrez; pour la Daniella ! quand elle sera ornée et parée, elle commencera à vous déplaire autant que moi.

— Je les lui remettrai ce soir, pour qu'elle les replace dans votre écrin, répondis-je en mettant les bijoux dans ma poche.

— Ah ! vous êtes cruel ! Vous n'avez pas une réponse qui ne soit de glace !

Et, me quittant brusquement, elle reprit sa course en avant de la voiture, me laissant là assez stupidement ébahi de sa véhémence.

Que se passait-il donc dans cette étrange cervelle de jeune fille? Voilà le problème que je ne pouvais, que je ne peux pas encore résoudre. Quand la voiture la rejoignit, elle était calme

et enjouée. Ses émotions s'apai?enl vite. Elles viennent et s'en \oiii comme des mouches qui volent.

Frascali, i" aviil.

Tivoli est une ville charmante au point de vue pittoresque ; mais la fièvre et la misère ou l'incurie régnent là comme à Rome. La population était cependant en grande activité pour rentrer les olives, dont la récolte, tardive dans cette région fraîche, vient de s'achever. Hommes , femmes et enfants offraient, comme à Rome, une exhibition de guenilles à nulle autre pareille; à ce point que l'on ne sait plus si c'est la détresse ou le goût du haillon qui généralisent ainsi cette livrée repoussante. Aux jours de fête, les femmes de la campagne romaine sont pourtant d'un luxe exorbitant. Chaque localité a son costume tout chamarré d'or et de pourpre, les robes et les , tabliers de damas de soie, les chaînes et les boucles d'oreilles ' d'un grand pris. Cela n'empêche pas qu'on ne soit hideusement "sale dans la semaine et qu'on ne tende la main aux passants.

Vous avez le dessin du joli petit temple de la Sibylle, perché sur le sommet d'un abime ; mais cela ne vous donne pas la moindre idée de cet abime, où je vous ferai descendre tout à l'heure.

Lord B*** avait envoyé Tartaglia, la veille, en éclaireur, pour commander notre déjeuner. Nous trouvâmes la table dressée sur une terrasse escarpée, au pied du temple même, et en face de l'etîrayant rocher dont le sommet fut le principal couronnement des grottes de Neptune. Le couronnement s'est écroulé il y a quelques années; \ Anio a été détourné en partie pour passer sous des tunnels à quelque distance de là, et former la grande cascade. Mais ce qui est resté des eaux du fleuve pour alimenter le torrent du goutfre naturel, est encore splendide. et les monstrueux débris de la principale grotte, gisant au pied du roc. ont donné un autre genre de beauté à la scène que nous dominions. D'ailleurs, grâce aux pluies de ces derniers jours, le rocher de Neptune était arrosé d'une fine cataracte qui tombait en nappe d'argent sur sa brisure à pic.

Nous ne pouvions voir, sous l'abondante végétation qui remplit le gouffre, l'autre bras du torrent qui forme d'autres chutes plus importantes vers le fond de cet entonnoir. Nous en entendious le bruit formidable, ainsi que celui de la grande cataracte du tunnel, placée derrière d'autres masses de rochers. Toutes ces voix del'abime, mugissant sous des arbres dont nous respirions les cimes fleuries, avaient un charme extraordinaire.

Le déjeuner fut excellent, grâce à la prévoyance de lord B*** et aux soins de Tartaglia, qui s'entend à la cuisine comme à toutes choses. Lord B*** fut aussi enjoué que sa nature le comporte. Il déteste le séjour des villes, celui de Rome en particulier. 11 aime les lieux sauvages, les grandes scènes de la nature. Un peu excité par une pointe de vin d'Asti , boisson agréable et capiteuse dont je sentis bientôt qu'il fallait se métier, il parla des ouvrages de Dieu avec une sorte de poésie d'autant plus remarquable chez lui, qu'elle s'appuyait sur le large fond de bon sens qui fait la base de son caractère. Sa femme était, comme de coutume, disposée à dénigrer ce rare moment d'expansion. J'eus le bonheur de l'en empêcher en écoutant lord B*** avec intérêt, et en l'aidant à développer ses pensées lorsque sa timidité naturelle ou son découragement de lui-même tendaient à les laisser obscures et incomplètes. 11 arriva ainsi à dire d'exellentes choses, très-senties et empreintes d'une certaine originalité. Medora, beaucoup plus intelligente que sa tante, en fut peu à peu frappée, et, regardant alternativement lui et moi avec quelque surprise, elle arriva à daigner causer avec ce pauvre oncle comme avec un être de quelque valeur. Cette espèce d'adhésion gagna insensiblement lady Harriet, qui cessa de sauter comme une carpe à chaque paVole de son mari, et qui voulut bien, par deux ou trois fois, dire en l'écoutant: Juste, extrêmement juste !

Quand on nous eut servi le café, les femmes se levèrent pour mettre leur manteau, car le ciel s'élait couvert et le froid se faisait sentir. Lord B^" les relint.

— Attendez encore un peu, leur dit-il. Prenez un verre do bordeaux et trinquez avec moi, à la française.

Cette proposition révolta sa femme; mais Medora, -qui a beaucoup d'ascendant sur elle, prit un verre, et, après y avoir mouillé ses lèvres, demanda quelle santé sou oncle voulait porter.

— Buvons à Famitié, répondit-il avec une émotion concentrée. Lady Harriet, faites-moi la grâce de boire à l'amitié.

— A quelle amitié? dit-elle ; à celle que nous avons pour M. Jean Valreg, notre sauveur ? A l'amitié et à la reconnaissance ! Je ne demande pas mieux !

— Non, non, reprit lord B"**, Valreg n'a pas besoin do témoignages particuliers, et ce que je vous propose a un sens général.

— Expliquez-vous, dit Medora. Je suis siire que vous allez vous expliquer très-bien.

— Je bois, dit-il en élevant son verre, à cette pauvre bonne personne de déesse, veuve de messer Cupidon, laquelle demeure au fond du carquois épuisé de flèches, comme Pandore au fond de la boite des afflictions et des malices. C'est une indigente que les jeunes gens méprisent parce qu'elle est vieillotte et modeste; mais njus, milady...

Je vis qu'il allait gâter son exorde par quelque maladroite allusion à la beauté automnale de sa femme, et je profitai d'un de ces points d'orgue spasmodiques, moitié soupir, moitié bâillement, dont il parsème ses périodes, pour couvrir sa conclusion sous un robuste applaudissement. Puis j'ajoutai, avec une profondeur d'habileté dont je fus étonné moi-même :

— Bravo! milord, ceci est tout à fait dan-; le goiit de Shakspeare, que vous affectez de ne pas comprendre, et que vous pourriez commenter aussi bien que Malone ou... milady.

— Serait-il vrai ? dit lady Harriet surprise et flattée. En effet, je crois quelquefois que l'ignorance de milord est une affectation, et qu'il a plus de goût et de sensibihté qu'il n'en veut avouer.

C'était sans doute la première parole un peu aimable que lady Harriet disait à son mari depuis bien longtemps. Le pauvre homme fit un mouvement comme pour lui prendre la main ; mais, arrêté par une habitude de doute et de crainle, ce fut ma main qu'il prit dans la sienne, et c'est à moi que le remerciment fut adressé.

— Valreg. dit-il écoutez-moi et devinez-moi I Voilà vingt ans que je n'ai fait un repas aussi agréable.

— C'est vrai, dit milady ; depuis ce déjeuner sur la mer de glace, à Chamounix,-avec... avec qui donc"? Je ne meraj)pelle pas...

— Avec personne, répliqua lord B***. Nos guides s'étaient éloignés, et vous me fites la grâce de boire avec moi, comme aujourd'hui... à l'amitié!

Une vive rougeur avait monté au front de lady Harriet. Un instant, elle avait craint l'évocation de quelque tendre souvenir, imprudemment éveillé par elle. IL est aisé de voir qu'outre le plus léger froissement de sa pudeur britannique, rien ne lui est plus désagréable que les imperceptibles fatuités rétrospectives de son mari à son égard. Elle lui sut donc un gré infini de s'être arrêté à temps dans sa commémoration de tête-à-tête de Chamounis.

— Nest-il pas très-plaisant, me dit tout bas miss Medora, que le dernier jour de tendresse de mon cher oncle et de ma chère tante soit daté de ce lieu symbolique, la mer de glace ?

Comme elle s'était appuyée, en me parlant, sur la barre de fer qui entoure la plate-forme du temple de la Sibylle, et que le bruit des eaux du gouffre couvrait nos voix, je pus, à deux pas de la table où lord B*** était encore assis avec sa femme, m'expliquer rapidement sans en être entendu.

— Je ne trouve rien de plaisant, dis-je à la railleuse Medora, dans la situation maussade et douloureuse de ces deux personnages, si charmants et si parfaits individuellement, si différents d'eux-mêmes quand ils sont réunis. 11 me semble que rien ne serait plus facile à qui joindrait un peu d'adresse à beaucoup de cœur, de rendre leur désaccord moins pénible.

— Et je vois que vous avez entrepris cette tâche méritoire ?

— Ce n'est pas à moi, qui suis auprès d'eux un passant étranger, qu'il appartiendrait de l'entreprendre avec chance de succès. Ce devoir est naturellement indiqué à la délicatesse d'un esprit de femme...

— Et à la générosité de ses instincts ? Je vous comprends, merci! J'ai été légère dans ma conduite vis-à-vis de mes parents, je le reconnais ; mais, à partir de ce jour, vous verrez que je sais profiter d'une bonne legon

— Uue leton?

— Oui. oui, c'en est une, et \ous voyez (jueje la reçois avec reconnaissance.

LA DANIELLA

Elle me tendit, ou plutôt me glissa sa belle main, le long f'c la barre do fer sur laquelle nos coudes étaient appuyés, et, sans songer à y mettre du mystère, je la portai à mes lèvres par un retour bien naturel de gratitude. Mais, comme si cet échange amical eut été une audace furtive de sa pari et de la mienne, elle relira vivement sa main. et. se retournant vers sa tante, qui ne songeait, pas plus que son oncle, à nous observer, elle prélendit, comme pour motiver auprès d'eux sa rougeur et sa précipitation, que ce rocher à pic lui donnait le vertige.

Ce mouvement, qui gâtait la spontanéité de ses intentions et qui semblait vouloir incriminer la simplicité des miennes, me dé[ilul un peu. Je m éloignai sans rien dire, espérant méchapper et pouvoir aller explorer le goulfre avant mes compagnons moins alertes, Mais ce puits de verdure est fermé par une solide barrière dont un gardien spécial a la clef. 11 était là, attendant notre bon plaisir ; mais il refusa de me laisser passer tout seul.

— Non, monsieur, me dit-il, cet endroit est irès-dangereux, et je suis responsable de la 'vie des personnes que je conduis. Trois .4nglais ont. il y a quelques années, disparu dans le gouffre, pour" avoir voulu le visiter sans moi, et, comme je dois attendre les dames qui sont avec'vous, je ne peux pas vous conduire seul. — Oli I oh ! ajoula-t-il en s'adressant a Tartaglia. qui passait auprès de nous, portant deux bouteilles qu'il venait de prendre dans la voiture de mes Anglais, est-ce que niilord va encore boire ces deux-là?

— Bah ! ce n'est rien, répondit Tartaglia ; du vin de France, du bordeaux ! Les Anglais boivent ça comme de l'eau.

Ça m'est égal, reprit le gardien : si railord est nbbtiaco. je ne le laisserai pas descendre.

Je pensai devoir empêcher lord B*^* de s'exposer à une discussion de ce genre. Je l'ai toujours vu très-sobre ; mais qui sait ce qu'un rayon de bonne intelligence avec sa femme pouvait apporter de changement à ses habitudes ? Je retournai donc à la table, où le bordeaux était déjà versé, bien que les femmes fussent levées et en train de s'équiper pour la promenade. Je remarquai que mon Anglais était redevenu Iroid et sérieux comme à son ordinaire. Déjà quelque parole aigre avait été échangée entre sa femme et lui, et déjà iMedora avait oublié ses beaux projets de conciliation, car elle riait de la triste figure de son oncle.

— Allons! disait-elle en attachant sa coifte de makintosh, vous avez fait assez de poésie pour un jour. Le soleil s'en va, le temps marche, et nous ne sommes pas venus ici pour porter des santés à tous les dieux de i'Olympe.

— Vous savez que l'endroit est dangereux, dit lady Harriet à son mari ; si la pluie vient, il le sera encore davantage. Venez donc ou restez seul tout à fait !

— Eh bien, je reste, répondit-il avec une sorte de désespoir comique, en remplissant son verre. Allez voir couler l'eau ; moi, je vas faire couler le vini

C'était une révolte flagrante.

— Adieu donc! dit lady Harriet avec indignation, en prenant le bras de sa nièce.

— Valreg ! buvez à ma santé, je le veux, s'écria milord en me retenant |)ar le bras.

— Moi, je ne le veux pas, répondis-je. Ce bordeaux, pardessus le café, serait pour moi une médecine ; et je ne comprendrais pas, d'ailleurs, que nous pussions laisser aller sans nous, dans un endroit dangereux, les femmes que nous accompagnons.

— Vous avez raison ! dit-il en faisant un effort pour repousser son verre. Tartaglia. viens ici. Bois ce vin! bois tout ce qu'il y a dans la voiture, je te le commande; et, si tu n'es pas ivre-mort quand je reviendrai, tu n'auras jamais plus un bai'oque de ma main.

Cette singulière fantaisie chez un homme aussi sensé me parut suspecte. Je vis que Tartaglia suivait, comme moi, des yeux, la démarche alanguie de niilord. Il y avait trop de laisser aller dans ses jambes pour qu'il n'y eut pas quelque chose à craindre du côté de la télé.

— Soyez tranquille, me dit l'intelligent et utile Tartaglia : c'est moi que je vous réponds de lui I

E(, sans oublier de prendre possession du vin qu'il désigna comme sien en faisant à l'hôte de la Sibylle un signe rapide, il emboîta le pas derrière l'Anglais sans faire semblant de s occuper de lui. L'hôte avait compris que Tartaglia aimait mieux lui vendre cet excellent bordeaux que de le boire, et, avec celte perspicacité su|iérieure dont les Italiens de cette classe sont doués à la vue d'une affaire, il donna à ses garçons des ordres en conséquence.

liassuré sur le compte de mon pauvre ami, je le dépassai pour aller rejoindre les femme?, qui, sous la conduite du guide. descendaient déjà le sentier. Jiedura était, comme de coutume

en avant, la tète en l'air, affectant le mépris du danger e' déchirant sa robe à tous les buissons, sans daigner faire un mouvement pour s'en préserver. En toutes choses et en tous lieux, elle marche d'un air d'impératrice à qui l'univers apparlicnl et doit céder; et, .s'il lui prenait envie de traverser l'épaisseur des murs, elle serait, je gage, étonnée que les murs ne s'ouvrissent pas d eux-mêmes à son approche.

Ces allures de reine .Mab ne me rassuraient pas plus que la démarche avinée de lord B"- ; mais je crus devoir offrir mon bras à la tante.

—Non, me dit-elle, j'irai prudemment, je connais le sentier, et le guide ne me quittera pas; mais prenez garde à Medora, qui est fort téméraire.

Je doublai le pas et remarquai, avec un certain effroi, que j'avais pour mon compte un peu de vertige. C'était comme une folle envie de courir sus à Medora, de lui prendre le bras et de ni'élancer en riant avec elle dans ces ravissantes profondeurs de verdure et de rocfiers. Comme le sentier était des plus faciles, et que rien ne justifiait les appréhensions du gardien, je vis bien que nio.T vertige était plus moral que physique, et qu en m'occupant à empêcher les toasts trop rèpt'té* de lord B"*. j'avais perdu la conscience de mon propre état. J'avais pourtant bien discrètement fêté le vin d'Asti et le bordeaux de la voiture, mais j'a\ais eu chaud et soif; peut-être avais-je été étourdi par le soleil qui nous tombait d'aplomb sur la tète, par le rugissement et le mouvement de la cascade placée verticalement devant nos yeux, par les singularités de Medora, p;ii les expansions de lord B'*^". Bref, quelle qu'en fût la cause, et quelle que fût la tranquillité de ma conscience, je sentis que j'étais gris, mais gris à faire de sàng-lroid les plu* splendides extravagances! •

Fnscati, <« avril.

J'étais gris, vous dis-je, et je sentis cela en courant après miss Medora. Dans le peu d'instantsqui s'écoulèrent ■avant que je fusse près d'elle, j'éprouvai une surexcitation qui développa dans ma tête un degré de lucidité extraordinaire.

— Cette fille est riche et belle, me disais-je à moi-même. Elle se jette de gaieté de cœur dans un système de provocations qui pourrait la perdre si tu étais un lâche, ou l'unir à toi fi tu élais un ambitieux. Tout cela n'est rien; il n'y a ici de danger ni pour toi ni pour elle, si tu as la conscience de les paroles et la netteté de tes idées ; mais te voilà gris, c'est-àdire fou, por:é violemment à l'audace vis-à-vis de la destinée, à l'enthousiasme pour la beauté, à l'enivrement de la gaieté, de la jeunesse et de la poésie devant cette scène grandiose de ta plus chère maîtresse, la naturel Te voilà disposé à l'expansion délirante quand il faut que tu veilles, même sur tes regards, et que tu pèses tous les mots que tu vas dire pour n'être ni sot, ni méchant, ni fourbe, ni léger !

Comment toutes ces réûexions se pressèrent en moi dans l'espace de deux ou trois minutes tout au plus, c'est ce qu'il m'est impossible de vous expliquer ; mais elles s'y formulèrent si nettement, que je sentis la nécessité d'un violent effort sur moi-même pour me dégriser. Vous avez rêvé souvent, n'est-ce pas, que cous rêmez, cl vous êtes venu à bout de vous arracher à des images pénibles et de vous réveiller par le seul fait de votre volonté "? Voilà précisément ce qui se passa en moi ; mais je ne saurais vous dire combien fut énergique et par conséquent douloureux ce combat contre les fumées du vin. J'en sortis vainqueur cependant , car, après ra'èlre arrêté court à un tournant à angle vif qui me cachait .Medora, je pris seulement le temps de me dire :

— Où est-elle? Je ne la vois plus. Peut-être est-elle tombée dans quelque précipice. Eh bien, pourquoi pas? Cela vaudrait beaucoup mieux pour elle que d être le jouet d'un engouement déplace et passager de sa part et de la mienne.

Après m être dit ces sages paroles, je me sentis complète-ment rendu à mon état naturel, et seulement fatigué comme si j'eusse lait une longue course. Je rejoignis .Medora, je labuKliii avec calme, et, au lieu des véhéments reproches quej'a\aii été tenté de lui adresser sur son imprudence, je lui dis, en

LA DANIELLA

souriant, que je courais après elle pour l'accompagner, par

ciure de lady Ilarriet.

— Je n'en doute pas, réponditr-elle. Certes, vous n'y seriez pas venu de vous-même.

— Non, en vérilé,^liii dis-jo. Pourquoi vous aurais-je importunée de ma présence, quand ce sentier est le plus joli et le plus commode qui se puisse imaginer dans un lieu semblable? On peut coin-ir ici comme dans sa chambre, et, pour tomber, il faudrait être d'une maladresse ridicule ou d'une présomption stupide.

Cette observation lui fit tout à coup ralentir son allure.

— A'ous pensiez donc, me dit-elle avec un regard pénétrant, que je voulais vous éblouir par mon audace, que vous prenez ces précautions oratoires pour me dire...

— Pour vous dire quoi?

— Que mon effet serait manqué! C'est fort inutile : je sais que je ne pourrais même pas avoir un moment de gaieté bien naturelle, me sentir enfant et oublier que vous êtes là à m'épiloguer, sans être accusée de poser l'Atalante ou la Diana Yernon. Vous avouerez que vous êtes un compagnon de promenade fort incommode, et qu'autant vaudrait être sous une cloche que sous votre regard éplucheur et malveillant.

— Puisque nous voilà aux injures, je vous dirai que j'aimerais bien autant que vous me trouver seul ici, pour admirer à mon aise et sans préoccupation une des plus belles choses que j'aie jamais vues; mais comment faire pour nous délivrer du tète-à-tête qu'on nous impose ? Voulez-vous que nous descendions jusqu'en bas sans nous dire un seul mot?

— Soit, dit-elle ; passez devant, pour que ma tante, qui nous regarde de là-haut, en venant tout doucement, voie bien que vous faites votre office de garde-fou ! Si j'ai la ridicule maladresse ou l'absurde présomption de tomber, vous m'empêcherez de rouler jusqu en bas ; hormis ce cas invraisemblable, je vous défends de vous retourner.

— C'est fort bien ; mais, si vous roulez par le côté du précipice, si je ne vous entends pas marcher sur mes talons, il faudra que je me retourne ou que je sois inquiet, ce qui me dérangera dans ma contemplation, et m'ennuiera beaucoup, je vous en avertis.

— Voyons, dit-elle en riant, il y a moyen de s'arranger. Elle détacha le long ruban de son chapeau de paille et m'en

donna un bout pendant qu'elle prenait l'autre. 11 fut convenu que, quand je ne la sentirais plus au bout du ruban, j'aurais le droit et le devoir de me retourner.

Cet arrangement facétieux (Hait bien facile à prendre sur le délicieux sentier qui conduit au fond de l'entonnoir. S'il est parfois rapide et escarpé, nulle part il n'offre le moindre péril pour qui ne cherche pas le péril. C'est l'ouvrage de soldais Irançais, sous la direction du général Miollis, et, grâce à ce travail ingénieux, l'abime est devenu un adorable jardin anglais où l'on court avec sérénité au milieu d'épais massifs do myrtes et d'arbustes variés et vigoureux. Cette belle végétation vous fait perdre souvent de vue l'ensemble de la scène, mais c'est pour le retrouver à chaque instant avec plus de plaisir.

l'uisque vous me dites que vous avez sous les yeux tous les guides et itinéraires de l'Italie pour suivre mon humble pérégrination, je dois vous prévenir que, dans aucun, vous ne trouverez une description exacte de ces grottes, par la raison que les éboulements, les tremblements de terre et les travaux indispensables à la sécurité de la ville, menacée de s'écrouler aussi, ou d'être emportée par l'Anio, ont souvent changé leur aspect. Je vais lâcher de vous en donner succinctement une idée exacte ; car, en dépit des nouveaux itinéraires qui prétendent que ces lieux ont perdu leur principal intérêt, ils sont encore une des plus ravissantes merveilles de la terre (4).

Je vous ai parlé d'un puits de verdure; c'est ce bocage, d'environ un mille de tour à son sonunet, que l'on a arrangé dans l'entonnoir d'un ancien cratère. L'abime est donc tapissé de plantations vigoureuses, bien libres et bien sauvages, descendant sur des lianes de montagne presque à pic, au moyen des zigzags d'un sentier doux aux pieds, tout bordé d'herbes et de Heurs rustiques, soutenu par les terrasses naturelles du roc pittoresque, et se dégageant à chaque instant des bosquets qui l'ombragent pour\ous laisser regarder le torrent sous vos pieds, le rocher perpendiculaire à votre droite et le

(l) Un itinéraire sans dî-fauls, c'est la pierre pliilosopliale, et il faut dire aux personnes éprises de voyaRCs que l'exaclilude aljsolue des renseiGnemenls sur les localilcs intéressantes est absolument impossible. Ces ouvrages se loul Bénéralenienl à coups de ciseaux, vu que le rédacteur ne peut aller imrwul lui-même. 11 le ferait en vain. L'aspect des lieux chanee d'une année à l'auiFi'. J'ai sous les yeux une relation qui déplore l'écroulement complet et la coiiipléle sécheresse des groties de Tivoli, que je viens de voir telles que les décrit Jean Valree- l'ainii les meilleurs yuvrfps, je lecouimande ceux de MM. Adolphe Jouanneet A.-J. Dupays,eii Suisse et en Italie Ce sont de véritables manuels p'arl et de savoir encyclopédique, sous une forme excelleute.

joli temple de la Sybille att-dessus de votre tête. C'est à la fois d'une grâce et d'une majesté, d'une âpreto et d'une fraîcheur qui résument bien les caractères de la nature italienne. Il me semble qu'il n'y a ici rien d'austère et de terrible qui ne soit tout a coup tempéré ou dissimulé par des voluptés Souriantes.

Quand on a descendu environ les deux tiers du sentier, il vous conduit à l'entrée d'une grotte latérale complètement inaperçue jusque-là. Cette grotte est un couloh', une galerie naturelle que le torrent a rencontrée dans la roche, et qui semble avoir été une des bouches du cratère dont le puits de verdure tout entier aurait été le foyer principal. On s'explique plus difficilement la cause première des gigantesques macaroni (je ne puis les appeler autremcul) qui se tordent sous les voûtes et sur les parois de cette galerie souterraine. C'est exactement, en grand, les mêmes formes et les mêmes attitudes que les prétendues herbes pétrifiées de la petite solfatare de l'éiang des tartres. Les gens du pays affirment que ces entrelacements et ces enroulements de pierres sont, dans les groties de Tivoli, comme à la solfatare, des pétrifications de plantes inconnues. Je ne demanderais pas mieux ; mais, comme elles sont percées, dans toute leur étendue, d'un tube intérieur parfaitement rond et lisse, cette perforation me fait bien l'efl'et d'être le résultat d'un dégagement de gaz et de souilles ^ impétueux partant de l'abime et se faisant des tuyaux de flùto ' de toutes ces matières en fusion. Ce travail a pu être régulier d'abord comme le crible ignivome de la solfatare; mais une convulsion subséquente de la masse volcanique les a tordues, embrouillées et dojetées en tous sens, avant qu'elles fussent entièrement l'efroidies. Voilà mon explication. Prenez-la pour celle d'un rêveur et d'un ignorant ; je n'y tiens pas ; mais elle a satisfait au besoin que j'éprouve toujours de me rendi'e compte des bizarreries géologiques, bizarreries pures dans la solfatare à fleur de terre que j'avais vue le matin, mais mystères grandioses dans la grotte de Tivoli, comme sur le chemin de Marseille à Roquefavour.

De quelles scènes effroyables, de quelles dévorantes éjaculations, de quels craquements, de quels rugissements, de quels bouillonnements afi'reux cette ravissante cavité de Tivoli a dû être le théâtre ! Il me semblait qu'elle devait son charme actuel à la pensée, j'allais presque dire au souvenir évoqué en moi, des ténébreuses horreurs de sa formation première. C'est là une ruine du passé autrement imposante que les débris des temples et des aqueducs; mais les ruines de la nature ont encore sur celles de nos œuvres cette supériorité que le temps bàtil sur elles, comme des monuments nouveaux, les merveilles de la végétation, les frais édiiices de la forme et de la couleur, les véritables temples do la vie.

Par celte caverne, un bras de l'Anio se précipite et roule, avec un bruit magnifique, sur des lames de rocher qu'il s'est chargé d'aplanir et de creuser à son usage A deux cents pieds plus haut, il traverse tranquillement la ville et met en mouvement plusieurs usines; mais, tout au beau milieu des maisons et des jardins, il rencontre cette coulée volcanique, s'y engouffre, et vient se briser au bas du grand rocher, sur les débris de son couronnement détaché, qui gisent là dans un désordre grandiose.

Il me fallut, en cet endroit, me retourner, comme Orphée à la porte de l'enfer, pour regarder mon Eurydice, car elle avait malicieusement lâclié le ruban et s'était vivement aventurée sur une planche jetée au liane du sentier par-dessus le vide, et appuyée sur une faible saillie du grand rocher. C'était une pure forfanterie, car cette planche ne conduisait à rien, ne tenait à rien, et présentait le plus épouvantable danger. Je vis qu'en eflèl ma princesse était brave et affrontait le vertige avec une surprenante tranquillité. Mais quoil c'est une Anglaise, et je -me persuade toujours qu'il y a plus de fer et de bois que de sentiment et de volonté dans ces belles machines qui se donnent pour des femmes. Je crois bien que, si elle était tombée, elle aurait pu se casser, mais qu'on eût pu la raccommoder, et qu'elle eiit été miss Medora comme devant.

Néanmoins, mon premier mouvement fut une grande terreur et puis un accès de colère irréfrénable. Je courus à elle, je la pris très-rudement par le bras et je l'entraînai sous la voûte de la caverne, où je la forçai de s'asseoir, pour l'empêcher de recommencer quelque inutile expérience de son courage insensé. •■

Pour que vous compreniez comment je pouvais entrer dans une caverne où coule un bras de rivière impétueuse, il faut vous représenter la large ouverture de cette caverne, dont une moitié seulement sert de lit à la course des eaux ; celle moitié est nécessairement la plus creuse ; l'autre également pavée de grands feuillets ondulés et bosselés par les soulèvements volcaniques, vous permet de monter, en tournant, jusque \ er.s l'ouverture supérieure par laquehe le flot sengage sous la

LA I.ANIELLA

voûte. Ainsi vous remontez, aisément et à couvert, la pento fortement inclinée et tourmentée (l'un cours d'eau qui foniio une cascade devant vou>, et une autre cascade derrière vous. Cela m'expliiiuait la formidable basse continue que, du temple de la Sibille, nous entendions monter de l'abime invisible, tandis que la claire nappe argentée, qui léchait la perpendiculaire du grand rocher, dominait la sauvage harmonie par un chant plus Irais et plus élevé.

L'endroit où j'avais fait asseoir, bon gré mal gré, Medora, forme une imposante et bizarre excavation, où pénètre, de l'issue supérieure invisible encore, une lueur bleue d'un effet fantastique. Les voûtes de^a caverne où s'enroulent furieusement ces étranges formations minérales dont je vous ai parlé ces prétendues plantes d'un monde antérieur colossal), prennent là le dessin et l'apparence d'un ciel de pierre labouré de ces lourdes nuées moutonneuses qu'imitèrent les statuaires italiens du xvii» siècle, dans les (jloircs dont ils entourèrent leurs Madones ou leurs saints équestres. En sculpture, c'est fort laid et fort béte ; mais, dans ce jeu de la nature, dans ce plafond de caverne éclairé d'un jour frisant et blafard qui en dessine les groupes fuyants et insensés, c'est étrange au point d'être sublime; et, comme si la matière, dans ses transformations successives, se plaisait à conserver les apparences de couleur et de forme de ses premières opérations, oh peut trèsbien se figurer là, au lieu d'un fleuve d'eau qui descend, un fleuve délave qui monte, et, au lieu d'une voûte de rochers, une voûte de lourdes vapeurs tordues et dispersées par les vents d» l'enfer volcanique.

Je fus tellement saisi par l'aspect et le bruit de ce cercle dantesque, qu'à peine eus-je fait asseoir Medora, je l'oubliai complètement. Ma main, crispée par l'émotion qu'elle m'avait causée, tenait pourtant encore la sienne ; mais c'était une sollicitude toute machinale, et je restai pétrifié comme le ciel de la grotte, curieux d'abord de comprendre à mu manière la scène étrange qui m'environnait, et puis ravi, pénétré, transporté dans le rêve d'un monde inconnu, encliainé comme on Test quand on n'a pas une parole pour formuler ce que l'on éprouve, et que l'on n'a pas auprès de soi un être vraiment sympathique, avec qui l'on puisse échanger le regard qui dii tout ce que l'on peut se dire.

Je ne sais pas si mon examen extatique dura une minute ou un quart d'heure. Lorsque je retrouvai la notion de moimême, je vis que je tenais toujours la main do Medora, et qu'à force d'être comprimée dans la mienne, cette pauvre belle main, un vrai modèle de forme et de tissu, était devenue bleuâtre. Je fus honteux de ma préoccupation, et, me retournant vers ma victime, je voulus lui demander pardon. Je ne sais ce que je lui dis ni ce qu'elle me répondit. Le bruit du torrent roulant devant nous, ne nous permettait pas d'entendre le son de notre propre voix ; mais je fus frappé de l'expression froide et hautaine de ces grands yeux d'un bleu sombre attachés sur les miens. Je ne pouvais exprimer mon repentir que par une pantomime, et je pliai un genou pour me faire comprendre. Elle sourit et se le\a. Sa figure avait encore une expression ironique et courroucée, du moins à ce qu'il me sembla. Elle ne retira pourtant pas sa main, que je tenais toujours, mais non plus de manière à la meurtrir, et, comme son regard se portait vers le torrent, le mien s'y reporta aussi. On a beau se dire qu'on reviendra voir à loisir ces belles choses; on se dit aussi qu'on sera peut-être empêché d'y revenir jamais, et qu'on ne retrouvera pas l'instant qu'on possède.

J'étais resté tombé sur mes genoux, non plus pour faire amende honorable à la beauté, mais pour regarder le dessous de l'excavation plus à mon aise. Comment vous dire ma surprise, lorsquau bout d'un instant, je sentis sur mon fronl, glacé par la vapeur du torrent, quelque chose de doux et de chaud comme un baiser? EUàré, je retournai la tête, et je vis, à l'attitude de Medora, que ce n'était pas uno hallucination.

Un cri de surprise, de colère réelle et de plaisir stupide tout à fait involontaire, sortit de moi et se perdit dans le vacarme du torrent. Je me reculai précipitamment, averti par ma conscience que tout élan de joie et de reconnaissance serait un men'^onge de la vanité ou de la sensualité. La victoire eutpeu do mérite ; cette belle créature parlait médiocrement à mes sens, et nullement à mon cœur. Je ne saurais m'éprendre d'elle que par l'imagination, et j'en suis défendu par la certitude que son imagination seule s'est follement éprise de moi.

Eh quoi! lias même son imaginalion; je devrais dire son amour-i)ropre, son dépit de mon inditî'crence, sa puérile jaloiu^ie de jolie femme contre la Daniella. Je me souvins, en cet instant, que celle-ci m'avait provoqué plus singulièrenieiii encoie en me baisant la niuin ; mais, de sa part, c'é'iaii. l'acliiui

d'une servante qui croit, à tort, devoir s'humilier devant une supériorité sociale, et cette caresse, naïvement servile, m'axait donné envie de lui rendre la pareille pour rétablir la logique dus choses. Rien de semblable ne me fut suggéré par la provocation de Medora.

Celait pourtant une provocation -haste à force d'être hardie. Je la crois même aussi froide qu'exaltée, cette Anglaise à passions de parti pris. Il n'y a place en elle, je l'ai senti à première vue, ni pour l'amitié tendre, ni pour l'amour ardent. Elle procède par coups de tête ; elle veut, ou vaincre ma résistance pour se moquer de moi ensuite, ou se persuader à elle-même qu'elle éprouve les émotions violentes d'un amour irrésislilile. Elle veut peut-être recommencer le roman d'amour de sa tante Itarriet, sauf à me mépriser le lendemain comme on méprise lo pauvre lord B***.

— Ahl grand merci! me disais-)e. Je ne serai pas si faible que lui. Je garderai ma liberté et ma fierté. Je ne deviendrai pas amoureux de cette beauté dangereuse et décevante, à qui ses millions persuaderaient bientôt qu'elle a le droit do m'avilir.

Je me disais tout cela, dégrisé de tout vin et de toute vanité, comme vous voyez; et, malgré tout cela, j'étais tremblant do la tête aux pieds, comme on l'est à la suite d'une commotion violente ; car tout appel à l'amour remue en nous la source profonde, sinon des plus vives émotions de l'animal, du moins celle des plus hautes aspirations de l'âme.

Sottement troublé, follement éperdu, j'entraînai Medora hors de la caverne. J'avais besoin de l'air plein et du jour brillant pour me retrouver tout entier. A l'entrée de la grotte, nous viraes lady T' niet et le guide qui faisaient une pause. Lady Harriet sa\uit son Tivoli par cœur et ne daigna pas entrer dans la caverne, dont elle craignait la fraîcheur, ce qui ne l'empêcha pas de m'en parler avec enthousiasme, en phrases toutes faites, et en si beau style, que rien n'y manquait pour dégoûter à jamais de l'expansion admirative.

Comme tout danger était franchi, à ce que nous assura le guide, je feignis de vouloir aller au-devant de lord B*»"-, qui n'arrivait pas, et je me mis à courir, résolu à ne plus échanger un mot ni un regard avec Medora. Je vis lord B*** beaucoup au-dessous de nous. Il nous avait dépassés et devisait avec Tartaglia, trop familièrement sans doute au gré de sa femme.

Pour les atteindre, je n'avais qu'à suivre le sentier qui s'enfonce en long corridor, taillé de main d'homme dans la roche. Cette galerie , percée de jours carrés comme des fenêtres, ne gâte rien dans le tableau. Elle vous fait tourner de plain-pied une face abrupte de la montagne, et, quand on la voit du dehors, ses ouvertures ombragées de lianes ressemblent à une suite d'ermitages abandonnés et devenus inaccessibles. Elle est propre et sèche dans toute son étendue ; c'est là dedans qu'on voudrait demeurer si on pouvait choisir son gite à Tivoli. On nous a dit que ce travail était beaucoup plus ancien que celui du général Miollis, et qu'il avait été fait pour les plaisirs d'un pape amoureux des grottes de Neptune.

J'allais sortir de ce défilé lorsqu'un frôlement de robe m'avertit que j'étais suivi. Je fis la sottise de me retourner, et je vis Medora, pâle et comme désespérée, qui courait littéralement après moi.

— Laissez-moi, lui dis-je résolument, vous êtes folle I

— Oui, je le sais, répondit-elle avec énergie ; c'est même pour vous en convaincre tout à fait que me voilà encore près de vous. Si vous trouvez là quelque chose de plaisant, vous pouvez en rire avec M. Brumières et tous ses amis de l'école de Rome...

— Vous me prenez pour un lâche ou pour un sot ! Vous voyez donc bien que vous étiez folle de vous confier à ce point à un homme que vous ne connaissez pas.

— Si I je vous connais, s'écria-t-elle. Ce n'est pas votre méchanceté ni votre indiscrétion que je crains; c'est votre fierté puritaine. Vous savez que je vous aime, et moi, je sais que vous m'aimez; mais vous avez peur de mes millions, et vous croiriez vous abaisser en faisant la cour à une femme riche. Eh bien, moi, je suis lasse d'être Te but des ambitieux et l'effroi des hommes désintéressés. Je me suis dit que, lo jour où je me sentirais aimée pour moi-même par un homme délicat, je l'aimerais aussi et le lui dirais sans détour. Vous êles celui que j'ai résolu d'aimer et que je choisis. Il y a assez longtemps que vous résistez à vos sentiments et que vous vous faites soullrir vous-même en me tourmentant de votre prétendue antipathie. Finissons-en ; dites-moi la vérité, puisque je désire l'entendre, puisque je le veux.

J'espère, mon ami, que vous riez en vous représentant la fi'-'ure ébahie de votre serviteur. Je me sentis l'air si bêle, que

LA DANIELLA

j'en fus honteux ; mais il me tut impossible de dire autre chose (|ue ceci :

— En vérité!... je jure, sur l'honneur mademoiselle, que je ne me savais pas amoureux de vnusl

— Mais, à présent, vous le savez, s'écri;;-t-elle ; vous le sentez, vous ne vous en défendez plus"? Est-ce là ce que vous voulez dire?

— Non , non ! répondis -je avec effroi ; je ne dis pas cela.

— Non ? vous dites non ? Alors je vous hais et vous méprise 1

Elle était si belle, avec ses yeux secs enflammés, ses lèvres pâles et cette sorte de puissance que donne la douleur ou l'indignation, que je me sentis redevenir ivre. La beauté a un prestige contre lequel échouent tous les raisonnements, et, en ce moment, celle de Medora réalisait tout ce que peut rêver, tout ce qui peut faire battre un ccnir de jeune homme ! car enfin, je suis homme, je suis jeune, et j'ai un cœur comme un autre! Je la contemplais tout éperdu, et il me semblait qu'elle avait raison d'être furieuse; que je n'étais qu'un sot, un poltron, un butor, un petit esprit, un cœur glacé. Je ne pouvais lui répondre. J'entendais, au fond de la galerie, la voix de lady Harriet qui s'approchait.

— Continuez la promenade sans moi, je vous en supplie, lui dis-je. Je suis trop troublé, je deviens fou ; laissez-moi me remettre, me recueillir, avant de vous répondre... Tenez, on vient, nous causerons plus tard...

— Oui, oui, j'entends, dit-elle; vous ferez vos réflexions, et vous nous quitterez sans me dire seulement adieu !

— De grâce, baissez la voix, votre tante.,, cet homme qui l'accompagne...

— Que m'importe! s'écria-t-elle, comme décidée à tenter un effort suprême pour vaincre ma résistance. Ma tante sait que je vous aime ; je suis libre d'aimer, je suis libre de me perdre, je suis libre de mourir!,,.

En disant ces derniers mots, elle pâlit. Ses yeux se voilèrent; il me sembla qu'elle allait tomber évanouie; je la retins dans mes bras. Sa belle tête se pencha sur mon épaule, sa chevelure de soie inonda, enveloppa mon visage. Le sang gronda dans ma tête et reflua vers mon cœur; je ne sais ce que je lui dis ; je ne sais si ma bouche rencontra ses lèvres : ce fut un délire rapide comme l'éclair. Lady Harriet, arrivant à l'angle du chemin couvert, n'avait plus qu'un pas à faire pour nous surprendre. Saisi de honte et de terreur, je pris la fuite, seul, cette fois, et j'aurais été me cacher je ne sais au fond de quel antre, si je n'eii?5e rencontré, au bas du sentier, lord B"**, qui, redevenu le plus sage de nous deux, m'arrêta au passage.

Fra^cati, 1" avrit.

— C'est moi, me dit lord B''**, de cet air mystérieux et

profond que donne l'ivresse, c'est moi qui veux vous faire les honneurs de la grotte des Sirènes,

Je me laissai conduire, et, pendant quelques instants, me sentant de nouveau très-gris, je vis toutes choses d'un œil très-vague. Cependant je fus remis et calmé plus vite que je ne l'espérais.

Nous gagnâmes le fond resserré de l'entonnoir, qui on est la partie la plus délicieuse. Il est semé de blocs de rochers et de massifs d'arbres, et traversé par le bras de l'Anio, qui, arrivé à l'extrémité de ce petit cirque naturel, se précipite, s'engouffre et disparaît entièrement dans une dernière grotte tellement belle, qu'on la4)rendrait pour un ouvrage d'art. Le sentier n'a eu pourtant qu'à côtover son rebord pour faire pont sur le torrent. Là, en sûreté derrière un parapet de foches à peine dégrossies, qui ne gâte pas la délicieuse sauvagerie du lieu, on plonge de l'œil dans la profondeur d'un nouvel abime qui est comme la clef du dernier déversoir de cette onde fougueuse, car elle s'y perd avec une dernière clameur efl'royable, dans des cavités dont on ne connaît pas l'issue.

-5^'est ici, me dit lord B***, que deux Anglais se soni fait

avaler par cette bouche béante. On prétend qu'ils sont descendus sur celte corniche étroite, mais parfaitement praticable, que vous vovez là-dessous, et que le pied leur a glissé. Moi, je trouve qu^il faut être bien maladroit pour ne pas s'y promener les deux mains dans ses poches, et vous remarquerez que la chute de l'eau est si nette et si absolue dans son puits naturel, qu'elle n'envoie pas une goutte de pluie sur ses margelles de rocher.

— Alors, vous croyez qu'ils se sont précipités volontairement.

— Et naturellement! dit-il en fixant sur le gouffre son œil mélancolique, terni par un reste d'ivresse.

— L'aventure n'est pas authentique, dis-je à Tartaglia ; car le guide m'a parlé de trois Anglais, et voilà railord qui parle de deux,

— 11 n'y en a peut-être eu qu'un seul, répondit Tartaglia avec son insouciance habituelle sur le chapitre de la vérité ; c'est un suicide qui aura fait des petits.

Ce trait d'esprit produisit sur lord B*** un effet qui m'eût fait frémir si j'eusse été seulement à trois pas de lui, car il enfourcha le parapet avec l'aisance d un bon cavalier, et parut un instant disposé à descendre sur la corniche ; mais j'avais été à temps de passer mon bras sous le sien, et je le tenais encore mieux que je n'avais tenu Medora quelques instants auparavant. Cette corniche me parait aussi, à moi, très-praticable; mais, au milieu de la foudre de la cataracte qui la rase, je n'y voudrais pas voir marcher un Anglais sortant de table."

— Qu'est-ce que vous avez? me dit-il tranquillement en restant à cheval sur le parapet, 'S'ous croyez que je veux aller faire une promenade dans les entrailles de la terre? Non! la vie est si courte, qu'elle ne vaut pas la peine qu'on l'abrège. Donnez-moi du feu pour rallumer mon cigare! quant à l'immoralité du suicide, en ma qualité d'.4nglais de race pure. Je proteste. Quand on se sent décidément et irrévocablement à charge aux autres...

Il s'interrompit pour rappeler son chien jaune, qui était sauté sur le parapet et qui aboyait à la cascade.

— A bas. Butîalo! s'écria-t-il d'un ton de sollicitude. Descendez I ne faites pas de ces imprudences-là !

Et. en voulant repousser l'animal, il tourna ses deux jambes du côté du gouffre, avec une mollesse et une insouciance de mouvement qui me forcèrent à le prendre de nouveau à bras le corps.

— Bah ! reprit-il. vous croyez que je suis gris? Pas plus que vous, mon cher! Je vous disais donc que, quand on n^est agréable ni utile à personne, aimer et préserver sa vie est une lâcheté; mais, tant qu'on a un ami, ne fùl-ce qu'un chien, on ne doit pas l'abandonner. Seulement.,, écoutez! S'il est vrai pour moi qu'on ne soit pas forcé d'exister à tout prix, le suicide n'en est pas moins une faute, parce qu'il est toujours le résultat d'un mauvais emploi de la \ie. La vie n'est une chose insupportable que parce que nous lavons f<iile ainsi. Il dépend de tout homme sage et intelligenl de bien conduire la sienne, et, pour cela, il faut préserver sa liberté et ne pas tomber dans les pièges d'un amour mal assorti.

Je sentis le rouge me monter au front; la leçon m'arrivait si directe et si méritée, que je la crus à mon adresse. Je me trompais. Lord B"* ne songeait qu'à se juger lui-même; mais son attitude brisée sur le bord de l'abîme, sa figure décomposée par l'ennui, et sa tendresse de célibataire pour son chien parlaient si éloquemment, que je me jurai à moi-même de ne jamais revoir Medora.

Cependant, comme lord B*"* était réellement pris de sommeil au milieu de ses réflexions mélancoliques, et qu'il parlait de s'étendre, là ou il était, pour dormir au bruit de la cataracte, il me fut impossible de le quitter, et les femmes nous eurent bientôt rejoints. Aussitôt que milord entendit la voix sèchement doucereuse de milady, qui lui demandait compte de son attitude négligée, il se remit sur ses pieds, et parla de poursuivre l'exploration, car nous n'avions encore vu, en lait de chutes d'eaux, que les moindres curiosités de l'endroit; mais la pluie commençait à tomber sérieusement, le ciel était envahi, le soleil éteint, et, bien que Medora insistât pour continuer, ladv Harriet, qui se croit souffreteuse et délicate, voulut retourner à Rome. J'appuyai vivement cette idée. On amena les ânes, qui attendaient au fond du cratère, et les femmes remontèrent sans fatigue jusqu'au temple de la Sybille, où, en peu d'instants, "la voilure fut prête à les ramener.

C'est alors seulement que je manifestai l'intention de rester à Tivoli jusqu'au lendemain soir.

— Je comprends, dit lady Harriet, que vous désiriez voii tout ce que nous n'avons pu voir aujourd'hui ; mais ne vaudrait il pas mieux revenir par un beau temps que de vous iiiouilieJ

LA DANlELIi/i

ce soir, et peul-étio encore demain, pour voir un paysage sans soleil?

J'insistai. Lord B'" voulut alors rester avec moi, ce (jue j'aurais accepte- s'il eût été convenable et prudent de laisser le» femmes lra\crs«- sans lui la campagne de Rome. En dernier ressort, lad y Harriet pronon^^a, malgré mes refus et ma résistance, qu'elle me renverrait la voilure le lendemain; et je fus obligé, pour conquérir ma libellé, de prononcer à mon tour que je resterais peul-étro plusieurs jours à Tivoli pour dessiner.

Pendant ce débat, Mcdora demeura muette et les yeux attachés sur moi avec une ex[)ression d'anxiété d'abord, puis de reproche et de dédain qui me fut fort pénible à supporter. Enfin, la voiture partit, et je me sentis allégé du poids d'une montagne.

Voilà, mon ami, un récit bien long, et peul-étre trop circonstancié de l'aventure (jui me pousse à la solitude de Frascali. Je vous demande pardon de me laisser aller à vous tout dire ; mais il me semble que,' si je vous cachais quelque chose, il vaudrait mieux ne rien vous dire du tout.

Quand je me retrouvai seul à Tivoli, au lieu d'aller voir les autres cascades, je redescendis vers celles que je connaissais déjà. Le gardien, ancien soldat au service de lu France, voulut bien avoir confiance en ma parole de ac pas attenter à mes jours (car, décidément, cet abîme est regardé comme tentateur), et j'eus la liberté d'aller rêver seul, à l'abri delà pluie, dans les cavernes.

Je no rentrai pas sans remords dans celle où j'avais rendu ce maudit baiser. J'en ressentais encore le frémissement dangereux; mais, au lieu de m'y complaire, je me condamnai à un sévère examen de conscience, et je reconnus que j'avais été coupable d'imprudence. N'aurais-jo pas dû, depuis les larmes bizarres que le soin d'apporter un chevreau avait fait répandre, et toutes les singularités du reste de la route, deviner, comprendre que j'étais l'objet d'un dépit tout prôl à se changer en caprice et à se faire baptiser du nom de passion? Eh bien, non I je ne m'en étais pas douté, apparemment ! J'avais observé, sans grand intérêt et comme malgré moi, celte étrange organisation. J'expliquais les premières larmes par quelque souvenir, peut-être un souvenir d'amour, réveillé en elle par une circonstance fortuite. J'expliquais la scène des bijoux jetés dans le bois par une colère de reine, échouant devant un Mijet déterminé à ne pas être un courtisan. J'expliquais même le baiser sur le front, par une hallucination de sa part ou de la mienne. Jusque-là, jusqu'au moment où elle m'avait poursuivi pour me dire : Je vous amie, je m'étais obstiné à croire à je ne sais quelle méprise, ou, passez-mr^i le mot, à je no sais quelle fumée d'hystérie nerveuse.

— Me voilà donc, pensai-je, en' présence d'un amour bon ou mauvais, senti ou rêvé, mais sincère à coup sur, et aussi résolu que le mien serait timide et involontaire ! Le mien I

En me disant cola, je me tàtais le cœur, j'y appuyais les mains et j'en comptais les battements comme le médecin interroge le pouls d'un malade, et je découvrais, tantôt avec joie, tantôt avec elTroi, qu'il n'y avait pas là d'amour vrai, c'est-àdire pas de foi, pas d'enthousiasme pour cette incomparablement belle créature.

Le trouble que j'avais ressenti était donc tout simplement dans mes sens, et pouvais-je me croire engagé, pour un baiser involontaire, pour un mot que mes lèvres avaient prononcé, que mes oreilles n'avaient pas entendu, que mon esprit ne pouvait mémo pas ressaisir?

— Il y aurait là, pensais-je, une question d'honneur vis-àvis de lord B*** et do sa femme, qui m'ont témoigné la confiance que l'on doit à un homme de cœur. La moindre apparence, la moindre velléité de séduction auprès de leur héritière me ferait rougir à mes propres yeux, et la moindre expression, le moindre témoignage d'amour envers elle, serait tentative de séduction, puisque je sens que je ne l'aime pas. Je n'ai pas eu celte pensée, l'ombre même de cette lAche pensée, un seul instant. Je la repousserais avec dégoût, si elle osait me venir; mais il y a eu une seconde, un éclair d'égarement des sens, et, puiscjuc dans do telles occasions (la première, à coup sûr, dans mon inexpérience des grandes avcnlures), je ne suis pas maître de moi, il fout que je m'en préserve avec la prudence d'un vieillard.

Ccpeiiflant j'éprouvais encore un malaise dont j'eus peine à trouver la cause au fond de mon âme. Je me sentais honteux et comme avili d'être .si froid de raisonnement et si décidément vertueux en présence d'une passion aussi échevelée que celle dont j'étais l'objet. Il me semblait que Medora; avec sa folie et son audace, mettait son vaillant pied dejeine sur ma pauvre tête d'esclave craintif, et que mes scrupules me faisaient un rôle misérable au prix du sien. Je me confessai obsti-

nément et je reconnus qu'il n'y avait, dans le sentiment do mon humiliation, rien do plus que la suggestion d'un sot amour-propre. Que venait donc faire l'aïuour-iiropre entre elle et moi? Pouniuoi cet ennemi du juste el du vrai se glisse-t-il dans les cœurs à leur insu, et quel est ce besoin égoïste et vulgaire de jouer le premier rôle dans une partie qui ne devrait avoir que le ciel pour témoin et pour juge?

J'aime à croire que, quand je ressentirai le véritable amour, j;' n'aurai pas à lutter contre cette vanité funeste, que je mo sentirai complètement généreux et désarmé devant l'objet de mon adoration, complètement naïf vis-à-vis do moi-même. Mais cette simplicité de cœur et cette loyauté d'intentions, ne les dois-je pas également à la femme dont je repousse les sacrLIees?

— Va donc pour l'injuste mépris de cette amante superbe l m'écriai-je.

Et, débarrassé de toute hésitation, comme de tout mécontentement vis-à-vis de moi-même, je m'enveloppai de mon caban et j'allaivoir les autres gambades fanta-tinnes de l'Aiiio, le long du mont Catillo.

L'Anio, ou Teverone, ou Aniene, car il a tous ces noms, arrive ici des vallées élevées qui servent de hases aux groupes du mont Janvier. Il y rencontre la brusque coupure d'une gorge qui, par un détour, doit l'emmener, triste et souillé de toutes les eaux corrompues du steppe de Rome, jusqu'au Tibre. Avant d'entrer dans l'atîreux désert, il s'élance fier, bruyant et limpide, comme pour faire ses adieux à la vie, à l'air pur, aux splendeurs des hautes régions ; mais cet emportement de puissance mettait en danger la montagne où est Tivoli. Par un très-beau travail, on a divisé son cours en plusieurs bras, et, laissant aux usines, aux ruines et aux touristes de Tivoli le courant mystérieux des grottes de Neptune et les ravissantes cascateUes et cascatellines qui s'épanchent plus loin en ruisseaux d'argent sur le tlanc de la montagne, on a contraint la plus forte masse dos eaux à suivre paisiblement doux magnifiques tunnels situés à peu de distance de l'entonnoir naturel dont je vous ai parlé. C'est de ces tunnels jumeaux que le fleuve se laisse tomber dans son lit intérieur en cataracte tonnante, el cependant avec une effroyable tranquillité. On descend ensuite dans la gorge pour voir d'en bas toutes ces chutes. La gorge est charmante; elle n'a qu'un défaut: c'est d'être couverte et remplie d'une végétation si splendide, qu'il est presque impossible de trouver un endroit d'où l'on puisse voir l'ensemble de cette corniche si merveilleusement arrosée.

Les ruines de toutes les villas antiques dont les noms sont célèbres ne m'attirèrent nullement. Je suis las des ruines, et, devant la nature , à moins qu'elles ne lui servent d'ornement,'comme ce charmant temple de la Sibylle au-dessus du goufl're de Tivoli, ou de la villa de SIécènes, qui couronne les cascateUes, elles me deviennent honteusement inditférentes.

Je passai la nuit dans le plus affreux lit et dans la plus affreuse chambre de l'alVreuse auberge de la Sybille, un vrai coupe-gorge d'opéra-comique. Pourtant, je ne fus point assassiné, et les gens de la maison, malgré leur mauvaise mine, rao parurent d'excellentes gens.

Le lendemain, malgré la pluie et un commencement de fièvre, je recommençai mes excursions; mais rien de ce (juc je vis ne valait pour moi la grotte des Sirènes, et c'est là ([uo je retournai contempler, pendant deux heures, le lorreilt engouffré dans son puits sans issue. Ce devait être là, certainement, l'antre favori de la fameuse sibylle tiburtine, lorsque ces abîmes n'étaient accessibles que par des voies mystérieuses, et que les pâles mortels n'en approchaient qu'en tremblant, effrayés du déchaînement des cataractes autant que des oracles du destin.

Aujourd'hui, c'est un lieu de délices. Ces tapi§ de violettes et ces buissons de myrtes par lesquels on descend mollement et sans danger jusqu'au milieu do cotte grande scène ; ce torrent diminué qui ne menace plus personne el qui n'a gardé de sa fureur que ce qu'il en fsut pour donner une émotion puissante sans lassitude et sans anéantissement ; cette grotte, dont les rudes anfractuosités s'embellissent de guirlandes de lierre et de chèvrefcuirio, et qui, percée de larges cre\asses, vous laisse voir, comme à travers un cadre, les profondeurs d'un paysage magique, tout cela exerça sur moi un magnéti-nie étrange, et j'ai rêvé là un bonheur que je demande jTour paradis' au Dieu bon. Oui. ce creux de rochers, d'eaux agitées et do plantes vigoureuses, avec du soleil et un air .salubre, si c'était possible ; une grotte pour abri cl une femme selon mon cœur, et je consens à être prisonnier sur parole durant l'éternité.

Ma contemplation était si douce et mon corps si fatigue,quc je m'endormis comme lord B'*' avait voulu s'endornur la

LA DAMELLA-

veille, au bruit cîe la cataracte. Quand je m'éveillai, Tartaglia était auprès de moi.

— Vous avez tort de dormir là à l'humidiie, me dit-il. Il y a de quoi être malade.

Il avait raison: je me sentais mal partout. J'eus peine à remonter au temple. Chemin faisant, Tartaglia, qui était retourné la \ eille à Rome, m'apprit qu'il venait me chercher avec une voiture fàr ï ordre d$ laMedora.

— C'est fort bien, lui répondis-je; tu vas t'en retourner comme tu es venu. Je compte rester ici huit ou dix jours.

— Vous n'y songez pas, mossiou. Vous êtes dans l'endroit le plus malsain de l'Italie, et vous allez y mourir. Prenez garde d'ailleurs à ce qui va arriver. Dès que la Jledora vous saura malade, elle viendra avec sa famille, car ils font tous sa volonté, et elle est folle de vous...

— En voilà assez , répondis-je avec colère. Vous me portez sur les nerfs avec vos sottises. Il faut que tout cela finisse I

Et, prenant mon parti, je montai dans la voilure et donnai au cocher l'ordre de me conduire à Rome chez Brumières.

Je croyais être délivré du Tartaglia, qui, me voyant irrité et un peu en délire, avait fait mine de rester à Tivoli; mais, à mi-chemin, m'éveillant d'un nouvel assoupissement fébrile, je vis qu'il était sur" le siège avec le cocher. Je renouveliii à celui-ci l'injonction de me conduire chez Brumières. Mon intention était d'écrire, de chez lui, une lettre dâdieus à la famille B***, de faire prendre mes effets par Tartaglia et de quitter Rome à l'instant même. Le cocher fit un signe d'assentiment respectueux, et je me rendormis, vaincu par uûe torpeur insurmontable.

Quand je m'éveillai, j'étais si accablé, que je ne compris pas où j'étais, et qu'il fallut les empressements de l'excellent lord B*^* autour de moi pour m'éclairer sur la trahison de Taitaglia et du cocher. J'étais au palais *** ; je montais l'escalier de ma chambre, soutenu par l'Anglais et la Daiilella. Vous savez le reste ; je dois ajouter que je me suis si bien airangé pour ne pas sortir de ma chambre jusqu'au moment du départ, que je n ai pas revu Medora. J'espère doue que son caprice est passé; j'espère même qu'il n'y à pas eu caprice, et, quand j'y songe, je reconnais que j'ai servi de titre à un roman dont elle avait fait le plan avant de me connaître. Elle a vingtcmq ans, elle est froide, elle a refusé beaucoup de bons partis, à ce que l'on assure. Puis l'ennui est venu, les sens peutêtre; elle a résolu, dit-elle, d'épouser le premier homme délicat qui l'aimerait sans le lui dire. Pourquoi s'est-elle imaginé que j'étais cet homme-là, moi qui ne l'aimais pas du tout? Ou elle a le ridicule de se croire irrésistible, ou il y a là-dessous l'intrigue impertinente dé Tartaglia, qui a eu plus d'effet que je ne pensais.

Quoi qu'il en soit, me voilà loin de Rome, par un temps à ne pas mettre un chien dehors, et, dans quelques jotirs, quand mes forces seront revenues, s'il y a encore géril en la demeure comme disent les légistes, je me sauverai plus loin encore. .

Mais ne trouvez-vous pas que nia terreur de casto Ghiseppe, comme dit Tartaglia, dont je vous épargne les dernières remontrances, est d'une fatuité ridicule ?

A propos de Tartaglia, je dois vous dire que le drôle m'a soigné paternellement, et que, maître de fouiller dans mes efléts à toute heure, il a pleinement justifié ce que lord B*** me disait de lui :

— C'est un vrai gredin, capable de vous arracher, par prières ou par intrigue, votre dernier écu ; mais c'est un valet fidèle, incapable de vous dérober une épingle si vous n'avez pas l'air de vous méfier de lui. En Italie, beaucoup de gens de cette classe sont ainsi faits : ils pillent ceux qu'ils détestent ; ils se font un plaisir de dévaliser ceux qui veulent lutter de finesse pour se garantir ; mais ils voleraient volontiers, pour enrichir ceux qui, par leur confiance absolue, obtiennent leur amitié. Ayez des serrures Ficliet à vos coffres ; cachez votre bourse dans les trous de mur les plus invraisemblables : ils déjoueront toutes vos ruses. Laissez la clef à la porte et l'argent sur la table, ce sera chose sacrée pour eux. Ce vaurien a donc du bon comme tous les vauriens... de même que tous les gens vertueux ont un coin de perversité.

C'est toujours lord B*'^ qui parle, et je vous fais grâce des blasphèmes de sa misanthropie. Tant il v a que le Tartaglia me fatiguait, et qu'après avoir bien payé, malgré lui, je dois le dire, ses bons services, je suis charmé d'être délivré de son babil, de sa protection et de ses suggestions matrimoniales.

Voici enfin un peu d'éclaircie dans le temps, et j'en vais profiter pour visiter les jardins Piccolomini et faire le tour de mes domaines.

i avril, à Frascati.

Depuis deux jours, bien que le soleil ne se montre pas plus qu'à Londres, je me goberge de la douceur du temps. Les soirées sont froides dans l'intérieur de Piccolomini ; ma cheminée se garderait bien de ne pas fumer; et d'ailleurs, le bois manque; mais quelqu'un qui me choie m'a apporté un brasero (4), et cela me permet de me réchauffer les doigts pour vous écrire. Le reste du temps, je suis dehors jusqu'à l'heure de dormir, et je m'en trouve fort bien.

Ce quelqu'un vous intrigue un peu, j'espère? Patience ! je vous raconterai. Il faut que je vous dise d'abord que je suis au beau milieu d'un paradis terrestre, moyennant quelque chose comme trois francs par jour, toutes dépenses comprises, ce qui me permettra de passer ici plusieurs mois sans me préoccuper de ma pau\reté.

J'ignore ce que deviendra le climat. On m'annonce des chaleurs qui me feront revenir de mes doutes sur le beau ciel de l'Italie. Dans l'état de faiblesse où je suis encore, le temps doux et voilé que nous tenons m'est fort agréable ; mais il n'y aurait guère moyen de faire de la peinture sans soleil, et il faut que ce pays-ci soit bien beau puisqu'il l'est encore à travers son manteau de brouillards. Brumières, qui voulait que je l'attendisse pour venir ici, m'annonçait bien que je n'y trouverais pas encore le moindre effet pittoresque; mais je suis peut-être moins peintre que contemplatif, et, quand je ne peux pas essayer d'être un interprète quelconque de la nature, je n'en reste pas moins son amant fidèle et ra'vi.

Figurez-vous que, sans sortir de mon jardin, j'ai la campagne, le verger, la solitude et le désert. Le parterre qui s'étend devant la maison n'annonce guère ce luxe : c'est un carré de légumes et de vigne, enfermé dans des haies de buis taillé. Au bout, la vue est terminée par une grande fontaine murale eu hémicycle avec les niches et les bustes classiques. L'eau est limpide, les plantes grimpantes abondent, et, sur la terrasse dont cette architecture est le contre-fort, de beaux arbres inclinent leurs branches touffues. Mais là n'est pas le charme de cet enclos dont l'ancienne splendeur a fait place, dune part à l'abandon, de l'autre aux soins vulgaires de l'utilité domestique. Une belle allée d'arbres centenaires s'en va en montant rapidement vers des terres ensemencées et plantées d'oliviers. Heureusement, on a laissé subsister ces arbres , et on n'a pu songer à niveler le terrain, de sorte que l'ancien parc des Piccolomini, sacrifié au prosaïsme de l'exploitation, a gardé ses chênes verts courbes en berceaux impénétrables au soleil et à la pluie, ses aspérités de montagne et son clair ruisselet qui court en bouillonnant sous des masses de fleurs sauvages. Il y a même un coin, tout à fait inculte, qui forme ravin et qui se compose tout aussi bien qu'un grand paysage. Le ruisseau qui sort d'une belle source dans la villa voisine, nous arrive de la hauteur et forme une cascatelle charmante qui, de son amphithéâtre de rochers et de verdure, arrose une petite prairie tout à fait naturelle, traverse l'enclos et s'en va réjouir une troisième villa contiguë à celle-ci. On voit qu'ici l'on ne s'est pas disputé l'eau courante Bien au contraire, on se l'est libéralement distribuée, et, comme elle abonde partout, ceux qui ont bien voulu lui permettre de rire et de sauter à travers leurs jardins ont rendu à leurs voisins un véritable service.

Les collines Tusculanes ne sont, d'ici à leur point le plus élevé ( Tusculum), qu'un immense jardin partagé entre quatre ou cinq familles princières. Et quels jardins ! celui de Piccolomini ne compte plus. Vendu à des bourgeois qui font argent de leur propriété, il n'a de beau que ce que l'on n'a pu lui ôter. Mais la villa Falconieri, qui le borne à l'est, et la villa Aldobrandini, qui le borne au couchant, la villa Conti, qui louche à cette dernière; plus haut, laRuiliuella, et, en jevenant vers l'est, la Taverna et Mondragone, tout cela se lient et communique si bien, que j'en aurais pour trois heures à vous décriie

\\) Brasero est le mot esiiaguol, aiip'aiemmeut familier à Jean Vafrcs,

LA DAMELLA

ces lieux enchantés, ces futaies monstrueuses, ces fontaines, ces bosquets et ces escarpements sennes de ruines romaines et pélasgiques; ces ravins de lierre, de liseron et de vigne sauvage, où pendent des rester de temple, et où tombent des eaux cristallines. Je renonce au détail, qui viendra peut-être par le menu ; je ne peux que vous donner une notion de l'ensemble.

Le caractère général est de Ueux sortes : celui de l'ancien goût italien, et celui de la nature locale qui a repris le dessus, grâce à l'indlirérencc ou à la décadence pécuniaire des maîtres de ces folles et magnifiques résidences. Si vous voulez une exacte description de ces résidences, telles qu'elles étaient encore il v a cent ans, vous la trouverez dans les spirituelles lettres du président de Brosses, l'homme qui, malgré son apparente légèreté, a le mieux vu l'Italie de son temps. Il s'est beaucoup moqué des jeujc d'eaux et girandes, des statues grotesques et des concerts hydrauliques de ces villégiatures de Frascati. Il a eu raison. Lorsqu'il voyait dépenser des sommes folles et des efforts d'imagination puérile pour créer ces choses insensées, il s'indignait de cette décadence du goût dans le pays de l'art, et il riait au nez de tous ces vilains faunes et de toutes ces grimaçantes naïades outrageusement mêlés aux débris de la statuaire antique. Il appelait cela gâter l'art et la nature à grands frais d'argent et de bêtise, et je m'imagine que, dans ce temps-là, quand tous ces fétiches étaient encore frais, quand ces eaux sifûaienl dans des flûtes, que les arbres étaient taillés en poire, les gazons bien tondus et les allées bien tracées, un homme de sens et de liberté, comme lui, devait à bon droit s'indigner et se moquer.

Mais, s'il revenait ici, il y trouverait un grand et heureux changement : les Pans n'ont plus de flûte, les nymphes n'ont plus ide nez. A beaucoup de dieux badins, il manque davantage encore, puisqu'il n'en reste qu'une jambe sur le socle. Le reste git au fond des bassins. Les eaux ne soufflent plus dans des tuyaux d'orgue; elles bondissent encore dans des conques de marbre et le long des grandes girandes; mais elles y chantent de leur voix naturelle. Les rocailles se sont tapissées de vertes chevelures, qui les rendent à la vérité. Les arbres ont repris leur essor puissant sous un climat énergique, et sont devenus des colosses encore jeunes et pleins de santé. Ceux qui sont morts ont dérangé la symétrie des allées; les parterres se sont remplis de folles herbes ; les fraises et les violettes ont tracé des arabesques aux contours des tapis verts ; la mousse a mis du velours sur les mosaïques criardes : tout a pris un air de révolte, un cachet d'abandon, un ton de ruine et un chant de solitude.

Et maintenant, ces grands parcs jetés aux flancs des montagnes, forment, dans leurs plis verdoyants, des vallées de Tempe, où les ruines rococo et les ruines antiques dévorées par la même végétation parasite donnent à la victoire de la nature un air de gaieté extraordinaire. Comme, en somme, les palais sont d'une coquetterie princière ou d'un goût charmant; que ces jardins, surchargés de détails puérils, avaieat été dessinés avec beaucoup d'intelligence sur les ondulations gracieuses du sol, et plantés avec un grand sentiment de la beauté des sites ; enfin, comme les sources abondantes y ont été habilement dirigées pour assainir et vivifier cette région bocagere, il ne serait pas rigoureusement vrai de dire que la nature y ait été mutilée et insultée. Les brimborions fragiles v tombent en poussière; mais les longues terrasses d'où l'on dominait l'immense tableau de la plaine, des montagnes et de la mer ; les gigantesques perrons de marbre et de lave qui soutiennent les ressauts du terrain, et qui ont, certes, un grand caractère , les allées couvertes qui rendent ces vieux Édens praticables en tout temps; enfin, tout ce qui, travail élégant, utile ou solide, a survécu au caprice de la mode, ajoute au charme de ces solitudes, et sert a conserver, comme dans des sanctuaires, les heureuses combinaisons de la nature et la monumentale beauté des ombrages. Il suffit de voir, autour des collines de Frascati, l'aride nudité des monts Tusculans, ou Ihumidité malsaine des vallées, pour reconnaître que l'art est parfois bien nécessaire à l'œuvre de la création.

Maw \(nx'z flonc, mon ami, comme je défends mes rillns contre les injures du président de lirosses, et peut-être i-ontio les critiques que j'appréhende de votre part ! C'est que l'amour de la propriété s'est emparé de moi, quand je me suis vu ici seul , absolument seul de mon espèce artiste , jouissant de toutes ces résidences désertes. D'ici à un ou deux mois me dit-on, il ne viendra à Frascati ni seigneurs indigènes ni forestieri, et, sous ce dernier titre, on confond les artiste^ les touristes et les malades de tout genre qui cherchent l'air 4lubre au commencement des grandes chaleurs. En attendant les villas ne sont habitées que par leurs gardiens, de bons vieux serviteurs (jui me confient les clefs des parcs a\ec une bonne grâce charmante; ce qui me permet de choisir chaque jour

celui qui me plaît, ou de les parcourir tous dans une grande excursion, si j'aide bonnes jambes.

Quelle douce manière déposséder, n'est-ce pas? n'avoir rien à surveiller, rien à ordonner, rien à réparer; quitter quand bon me semblera, sans me soucier de ce que les choses deviendront en mon absence; revenir de même, sans que personne fasse attention à moi; jouir sans contrôle et sans contestation de plusieurs Trianons de caractères différents ; me promener en pantoufles dans tous les paysages de '^'atteau, sans risquer de rencontrer personne à qui je doive mes égards et ma conversation ! Vraiment, je suis trop heureux, et" j'ai peur que ce ne soit un rêve. Tout cela à moi, pauvre diable qui ai vécu trois ans à Paris, triste et courbé sous la préoccupation de payer la vue des gouttières et les bottes à tremper dans la boue liquide des rues! A moi tout cela pour trois francs par jour, .sans que j'aie à me tourmenter de cette responsabilité de soimême, si rigoureuse pour la dignité de I individu, mais si funeste à la poésie et à l'indépendance, dans les grands centres de civilisation! Par quelles vertus ai-je mérita d'être gâté à ce point! Et la Mariuccia, qui plaint ma figure absorbée, mon air nonchiiant, et qui regarde avec une maternelle pitié mon mince bagage, et ma bourse plus mince encore !

Cette Mariuccia est un être excellent et divertissant au possible. Elle est rieuse et bavarde comme le ruisseau de son jardin, et, pour peu qu'on l'excite par des questions, elle arrive à une éloquence pétulante, accompagnée d'une mimique exaltée qui la transfigure en une sorte de pythonisse rustique. Elle est un spécimen si complet et si naïf de" sa classe et de sa localité, que je vois, mieux que dans un livre, à travers ses descriptions, ses préjugés et ses raisonnements, le caractère du milieu où je me louve jeté.

Mais un autre type plus étrange encore aux yeux d'un homme naïf tel que moi, c'est ce quelqu'un dont il faut enfin que je vous entretienne. Aussi, je reprends mon récit où je l'ai laissé.

Hier matin, je demandai à la Mariuccia si elle avait fait blanchir mon linge.

— Certainement, dit-elle en apportant une corbeille de linge blanc, humide et frippé. La vieille femme qui m'aide à mes lessives s'en est chargée.

— C'est fort bien ; mais je ne peux pas porter ce linge sans qu'il soit repassé.

Le mot repasser m'embarrassa; car, si je sais un peu ma littérature italienne, je n'ai pas encore à mon service tout le vocabulaire de la vie pratique, et la Mariuccia n'entend pas un mot de français. J'appelai la pantomime à mon secours, et, comme si un gueux de mon espèce eût prétendu à un grand luxe en exigeant du linge passé au fer, elle s'écria d'un air stupéfait :

— Vous voulez la stiratrice ?

— C'est cela! la repasseuse! Est-ce une industrie inusitée à Frascati ?

— Oh ! oui-da, reprit-elle avec orgueil ; il n'y a pas de pays au monde où l'on trouve des meilleures artisanes.

— Eh bien, confiez ceci à une de vos merveilleuses ouvrières.

— Voulez-vous que ce soit ma nièce ?

— Je ne demande pas mieux, répondis-je, étonné du regard clair et pénétrant que son petit œil gris attachait sur le mien.

Elle remporta la corbeille, et, à l'heure où je rentrais pour souper, car je me suis arrangé pour rester dehors le plus tard possible, je trouvai installées autour d'un brasero, dans une grande pièce du rez-de-chaussée, où la Mariuccia juge plus commode de me servir mes repas, trois personnes qui causaient, les pieds sur la cendre chaude et les coudes sur les genoux : c'était la vieille femme en haillons qui fait la perpétuelle i/anc/iccia de Mariuccia, un gros capucin de bonne mine, et une fille mince dont un grand mouchoir de laine rouge enveloppait la tête et les épaules. Les deux femmes ne se dérangèrent pas. Le capucin seul se leva et me fit des politesses qui aboutirent à l'humble demande d'un baioqiic, un son du pays, pour les bo.-ioins de son ordre. Je lui en doniKii cinq, qu'il reçut a\ec une profonde reconnaissance.

Cristo ! s'écria la vieille femme, à laquelle il montra,

d'un air naïf, celte grosse pièce de cuivre dans sa main crasseuse, quelle générosité !

Et, se tournant vers moi, elle m'accabla d'une grêle d'épir thèles élogieuses. Pour n'être pas enivré de ses flatteries, je lui donnai vite deux baïoques qui restaient dans ma poche, et elle se confondit en révérences et en tentatives de baisements de mains auxquelles je me hàlai de me soustraire.

Mais, voulant sa\oir jusqu'où allait cette misère ou cette passion pour la mendicité, je m'adressai à la jeune fille, dont

LA DANIELLA

je ne voyais pas la ligure cachée sous son châle, et qui mo semblait très-proprement habillée.

— Et vous, mademoiselle, lui dis-je en ra'asseyant sur l'escabeau qu'avait laissé libre le frère quêteur à côté d'elle, est-ce que vous ne me demandez rien ?

Elle releva la tête, écarta son châle rouge, et me tendit la main sans rien dire.

— Daniella ! m'ocriai-je en la reconnaissant à la pâle lueur que le brasero renvoyait à sa figure; Daniella à Frascati ! Daniella qui tend la main...

— Pour que vous y mettiez la vôtre, répondit-elle en souriant. Vous êtes cause que j'ai perdu une bonne place; mais je ne la regrette pas, s'il me reste votre amitié.

— Parlez plus bas, lui dis-je ; expliquez-moi...

— Oh ! je n'ai pas besoin d'en faire un secret, reprit-elle ; je n'ai rien fait de mal ; et, d'ailleurs, le frère Cyprien est mon oncle, et la Mariuccia est ma tante. C'est moi qui suis la stirutrice, et je vous rapporte votre bianrheria.

— Oui, oui, dit la Mariuccia, qui venait d'entrer et qui posait mon humble dîner sur la table, nous sommes tous parents : le capucin est mon frère, la vieille femme est ma tante, à moi, et vous pouvez parler tous les deux devant nous; c'est en famille, rien ne sortira d'ici.

— C'est très-bien, pensai-je; il n'y manque que le cousin Tartaglia pour que tout Frascati sache les particularités sérieuses ou ridicules de ma retraite à Frascati.

— Daniella, dis-je à la jeune fille, je vous prie de ne pas...

— C'est bien, c'est bien, dit la vieille femme en sortant ; causez ensemble ; nous savons toute l'histoire. Pauvre Daniella ! ce n'est pas sa faute, c'est une bonne fille qui nous a tout dit.

— Et moi, dit le capucin en ramassant sa besace et son bâton, je vous présente mes révérences, seigneur étranger... Danieluccia, je prierai pour toi, alin que l'orgueil de cette Anglaise soit vaincu par la miséricorde divine!

Je vous laisse à penser si j'étais de bonne humeur de voir ébruiter ainsi ce qui avait pu se passer à propos de moi dans la famille B***. Je voulus faire expliquer la Daniella.

— Non, pas à présent, me répondit-elle; vous me paraissez en colère. Je vas porter votre linge dans votre chambre et je reviendrai.

3 avril.

— Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demandai-je à la Mariuccia. Que vous a-t-elle donc dit, à tous tant que vous êtes?

— Les choses comme elles se sont passées, répondit-elle ; cette Anglaise, la grosse dame, je la connais bien ! Elle vient presque tous les ans à Frascati ; mais je n'ai jamais pu dire son nom...

— Eh bien?

— Eh bien, il y a deux ans, elle a pris ma nièce en amitié et elle l'a emmenée. Elle la payait bien et la rendait très-heureuse ; et puis, quand elles ont été là-bas, en Angleterre, je crois, lady Bo..., lady Bi..., au diable son nom! a pris une nièce, la... la...

— N'importe!

— La Medora! Voilà son nom, à elle! Il paraît qu'elle est belle : comment la trouvez-vous?

— Je n'en sais rien ; allez toujours.

— Eh ! vous savez bien qu'elle est belle et riche, mais méchante... Non : la Daniella dit qu'elle est bonne, mais folle. Elle a commencé par aimer ma nièce comme si la pauvre fille eût été sa sœur. Elle a voulu l'avoir à elle seule pour son service. Elle lui donnait des robes de soie, des bijoux, de l'argent. Ohl dans une année, la Daniella a plus gagné qu'elle ne gagnera dans tout le reste de sa vie, à moins qu'elle ne veuille encore quitter le pays et suivre d'autres foresiieri: mais je ne le lui conseille pas : vous autres étrangers, vous êtes tous maniaques, bizarres I

— Merci; après?

— Après, après I Vous savez bien que vous avez dit à ma nièce qu'elle était plus jolie que sa maîtresse. Depuis ce moment-là, la signorina n'a plus voulu la supporter ; elle l'a tourmentée, chagrinée, ofl'ensée. La petite a répondu deux ou trois paroles un peu vives, et, pendant que vous étiez encore malade, on l'a renvoyée. Allons, il n'y a pas grand mal ; on lui a fait un beau cadeau, et elle pourra bien se marier ici avec qui elle voudra. On est toujours mieux dans son pays que sur les chemins;. et, si vous l'aimez, ma nièce, si elle vous plaît, et que vous souhaitiez rester chez nous, il ne tient qu'à vous d'être son mari. Vous êtes peintre, vous trouverez de l'ouvrage dans les villas. Justement, la princesse Borglièso veut faire réparer Mondragoue. Vous ferez de la fresque et vous gagnerez bien de quoi élever vos enfants.

— Ainsi, ropondis-je, émervdtié du plan rapide de la Mariuccia, TOUS avez arrangé lout cela en tàinille, avec la vieille femme, le ca|)ucin et... la Daniella ?

— La Daniella ne dit rien du tout; on ne sait pas si elle vous aime; mais...

— Mais vous le pensez, puisque vous me mariez avec elle?

— Eh! qui sait?

Lechi lo sa de la Mariuccia est son grand et dernier argument. Elle le dit si souvent tout propos, quej'ai déjà compris que cela signifiait en certaines occasions : Laissez-moi faire, et en certaines autres ; Je n'y tiens pas.

— Cette fois, l'accent était problématique, et je dus insister pour savoir si j'étais tombé dans une de ces intrigues dont Brumières et Tartaglia m'avaient signalé les fâcheuses conséquences; mais l'œil clair et la figure enjouée de Mariuccia ne permctlaient pas le soupçon, et, dans ses réponses subséquentes, je ne vis que l'empressement d'une bienveillance irréfléchie pour sa nièce et pour moi.

— S'il en est ainsi, pensai-je, je dois avoir une franchise égale.

Et, comme la Daniella ne reparaissait pas, je priai sa tante de monter avec moi dans ma chambre, où nous la trouvâmes occupée à brosser mes habils et à ranger mes ustensiles de toilette, comme si elle eîil été à mon service.

— Que faites-vous là? lui dis-je en entrant, avec un peu de dureté.

Elle me regarda avec un mélange de décision et de douceur qui paraît être dans sou caractère comme sur sa physionomie.

— Je nettoie et je range votre appartement, répondit- elle, comme je faisais à Rome, pendant que vous étiez malade.

Le souvenir des soins empressés et intelligents de cette bonne fille me fit rougir de ma brusquerie.

— Ma chère enfant, lui dis-je, asseyez-vous, et causons. Je veux savoir comment je suis la cause de votre séparation d'avec la famille B^**. Vous avez dit, à ce sujet, ce que vous avez cru devoir dire ; il faut que je le sache, afin de redresser la iférité si vous vous êtes trompée en ce qui me concerne.

— C'est aisé à dire, répondit-elle avec assurance. Vous avez I fait le projet d'épouser la Medora. Comme vous avez beaucoup

d'esprit, vous avez deviné que, pour la rendre amoureuse de ' vous, elle qui n'a jamais pu être amoureuse de personne, il ' fallait faire semblant de devenir amoureux d'une autre, sous son nez, et vous avez réussi à le lui persuader. Moi, j'aurais été sacrifiée à ce jeu-là, si j'avais eu affaire à de mauvais maître ; mais lady Harriet est généreuse, et, avec ce qu'elle m'a donné en me congédiant, j'aurais tort de me plaindre. N'est-ce pas là ce que j'ai dit, ma tanle Mariuccia?

— Peut-être, répondit la tante; mais j'avais compris que Je signore te plaisait, et je pensais que tu lui avais plu. A présent, si les choses vont autrement, s'il doit épouser l'Anglaise et que ton dos lui ait servi d'échelle, il te devra un beau cadeau de noces, et tout est dit.

Bien que l'expUcation de la Daniella diît couper court à toute pensée d'alliance entre elle et moi dans l'esprit de ses parents, je ne pus supporter le plan ridiculement fourbe qu'elle m'attribuait à l'égard de sa maîtresse. Je crus devoir m'en expliquer avec elle.

— Ma chère, lui dis-je, il vous a plu d'interpréter ma conduite dans un sens que je désavoue absolument. Je n'ai pas fait semblant d'être épris de vos charmes. C'a été une plaisanterie dont j'étais loin de prévoir les conséquences et que personne, je l'espère encore, n'a prise au sérieux. Quoi qu'il en soit, j'ai eu un grand tort, puisque le résultat de ceci a été une mésintelligence momentanée entre vous et des personnes auxquelles vous deviez être attachée. Je suis assez coupable sans que vous me prêtiez un projet aussi absurde et aussi cupide que celui de vouloir me faire aimer d'une personne trop riche pour moi et que je ne connais pas assez pour l'aimer moi-même. Je vous prie donc, dans vos ëpanchements

LA DAiiJIELLA

avec votre nombreuse famille, de ne pas me faire jouer inutilement ce vilain rôle. ',.,.,

— Inulilenicnt! reprit-elle en français, français qu il me flmt vous traduire plus que si c'était de l'italien. Vous consentiriez cependant à ce que je le fisse utilement?

— Voulez-vous bien vous expliquer?

— Si ma famille se persuadait que nous nous aimons, vous et moi, il y aurait pour vous quelque inconvénient à le laisser croire,' et il vaudrait mieux donner à penser que vous ne songez qu'à la Mcdoru. •

— £t quel serait l'inconvénient dont vous parlez?

— Des coups de couteau pour vous et des coups de poing pour moi.

— De la part de qui? Je veux tout savoir.

— De la part de mon frore, un méchant homme, je vous avertis... Je ne dépends que de lui , je n'ai plus ni père ni mère.

— Alors, c'est une menace sous laquelle il vous a plu de me placer, en faisant vos confidences...

— J\}qi, voiis menacer et 'vous exposer 1 s'écria la Daniella en levant au ciel ses yeux étincelants. Cristo! croyez-vous que j'aurais dit seulement que je vous connaissais, si Tartaglia ne fut venu ici ce matin?

~- Tartaglia? Bon ! voici le bouquet I Et gu' est-il venu faire à Frascati?

— Il est venu savoir de vos nouvelles de la part de la Medora, mais en secret, et en se servant d'un prétexté, car il ) parait qu'elle est inquiète de vous et qu'elle s'en cache, parce qu'elle craint de vous avoir fâché par ses refus. Alors, comme te pauvre garçon s'est mis en tête de faire réussir votre mariage avec elle, il a dit à la Mariuccia qu'il fallait m'enipêoher de vous voir, parce que vous me feriez la cour et que vous ne m'épouseriez pas. Voilà comment, en venant ici rapporter votre linge, j'ai été forcée de répondre à des questions, et, si tout cela s'est embrouillé dans la cervelle de ma tante, ce n'est pas de ma faute ; mais le capucin est prudent, la vieille femme est bonne, la Mariuccia est excellente, et les choses en resteront là, poui'vu que vous me permettiez de leur dire que vous ne pensez qu'à la Medora. Autrement...

— Autrement ?

— Autrement, des idées viendront à mon frère, et il vous fera un mauvais parti.

— C'est assez revenir sur ce danger-là, ma chère, lui dis-je avec impatience. Je ne suis pas habiiué à me battre au couteau ; mais, de quelque façon que je m'y prenne, gare à votre frère et à tous vos parents et amis, s'ils me cherchent noise. Je suis d'un naturel très-doux ; mais je sens qu'avec des exploiteurs comme avec des bandits, je peux devenir très-méchant et vendre ma peau extrêmement cher à quelques-uns.

lîn parlant ainsi à Daniella, en italien, afin que la Mariuccia l'enlondit, je lesobservais attentivement l'une et l'autre, la première surtout, que je crois assez rusée et qui pourrait bien avoir pour moi, non pas une passion de keepsake, comme miss Medora, mais un sentiment londé sur des vues intéressées. La Mai iuccia, quoique fine, me parut n'avoir que de bonnes intentions. Quand a la sliralrice, il me fut difficile de pénétrer ses sentiments. Elle semblait épier les miens propres : nous restions donc tous deux sur la défensive

Quand j'eus fini de parler, elle garda un instant le silence, coiiiine pour chercher une solution à une situation qu'il lui plaisait apparemment de croire embarrassante ou périlleuse ; et, tout a coup, au lieu de me répondre elle s'adressa à sa tante.

— Je vous ai raconté, lui dit-elle, que le sicjnore avait tué un voleur et mis deux autres en fuite auprès de Casalinorte. Je sais comme il est hardi, et plus fort qu'il n'en a l'air : je l'ai vu se battre avec ces mauvaises gens. Si quelqu'un doit avoir peui , ce n'est pas lui, et Masolino fera bien de se tenir tranquille.

Puis, se retournant vers moi, elle ajouta en français :

— Mais pourquoi donc, pour éviler des querelles, ne voulezvous point passer pour amoureux de la Medora ?

— l'arec que cela n'est pas vrai, et que je déleste le menspn.Lie, répondis-je avec impatience. Il vous a plu d'inventer cela ; mais soyez sûre que, si j'établis ici quelque relation qui me mette à même de vous démentir, je n'y manquerai dans aupune occasion.

Ses yeux brillèrent d'une satisfaction si vive, que je compris qu'entre la maîtresse et la suivante, il y avait un duel de vanité féminine en règle, dont le hasard m'avait rendu l'objet litigieux.

— C'est étonnant, cela ! dit-elle en se maniérant avec beaucoup de gentillesse, il faut l'avouer. Comment est-il possible que vous ne vouliez pas d'elle qui vous aime tant?

Sur ce mol-la, je me fâchai tout rouge. Que Medora se soit

rollement confiée à mon honneur, cela n'est pas douteux; mais il ne sera pas dit qu'elle s'y soit confiée en vain ; et, fût-elle tout à fait indigne de ma loyauté, il me resterait encore à la disculper pour l'honneur de iadv Harrietet de l'excellent lord B***, J'imposai donc silence aux malices de la soubrette avec tant de sévérité, qu'elle baissa les yeux comme effrayée, et se relira bientôt avec une confusion feinte ou njelle.

Je regrettai qu'elle n'eût pas témoigné quelque regret qui me permit de la congédier plus amicalement. Elle m'a soigné si bien, que je lui dois delà reconnaissance, et je n'ai pu encore trouver le moment de la lui exprimer, puisqu'elle avait disparu du palais *** avant mon départ de Rome.

En outre, bien que j'aie d'elle une médiocre opinion, je dois reconnaître que j'ai pour sa figure et ses manières des moments de sympathie réelle. Je l'entendis causer jusqu'à minuit avec la Mariuccia dans le grenier voisin de ma chambre. Je ne vo'ilais ni ne pouvais saisir un mot de leurs longs discours; mais je vis bien à l'intonation tantôt narrative, tantôt gaie de leur dialogue, que Daniella n'était pas très-inquiète de son sort. La durée de ce tranquille babillage, qui accompagnait je ne sais quel travail, me prouvait aussi qu'elle n'était pas sous le coup d'une surveillance bien redoutable. Enfin, j'entendis ouvrir les portes, descendre l'escalier de bois de l'étage que nous occupons, Mariuccia et moi, et grincer sur ses gonds la grille de l'enclos qui donne sur la ruelle malpropre et montueiise îli'corée du nom emphatique de via L'iaolomini.

î avril.

Ce malin, vers six heures, je fus éveillé par une voix douce H pleine qui, du dehors, appelait Rosa : c'est le nom de la \'ieille femme, tante et servante de la Mariuccia. Cette manière d'appeler résumait tout le chant de la langue italienne. Tandis que nous autres, quand nous venions nous faire entendre au loin, nous escamotons la première syllabe et prolongeons le son sur la dernière, on fait ici tout l'opposé ; et le nom de Rosa, crié, ou plutôt chanté en octave descendante, avait une euphonie très-agréable. En me frottant les yeux pour m'éveil- Icr tout à fait, je reconnus que c'était la voix de la stiratrke. Je me levai pour regarder à travers ma persienne ; je la vis dans la rue apportant un très-joli brasero de forme ancienne et d'un poli étincelant. Au bout de quelques instants, la Mariuccia mit la tête à sa fenêtre et tira successivement deux cordes. La grille du jardin s'ouvrit, puis la porte d'entrée do la maison, pour donner passage à la Daniella.

Une demi-heure après, la Mariuccia entrait chez moi avec ce brasero tout allumé.

— J'espère que vous n'aurez plus froid, me dit-elle. Lo brasier d en bas est trop grand pour votre chambre ; il vous aurait donné mal à la tète, et ma nièce m'a empêché hier au soir de vous le monter; mais elle en avait un plus petit, que voilà.

— Elle s'en prive pour moi ? C'est ce que je ne veux pas. Et j'appelai la Daniella, qui chantait dans le grenier voisin.

— Vous êtes beaucoup trop bonne pour nioi, lui dis-jo, pour moi qui ne suis plus malade, et qui n'ai été dans votre vie qu'un incident fâcheux et désagréable. Je vous remercie bien amicalement et bien fraternellement; mais je vous prie de garder pour vous ce meuble, encore utile dans la saison où nous sommes.

— Et qu'en fcrais-je? répondit-elle : je ne rentre dans ma chambre que pour dormir.

Et, sans attendre ma réponse, elle dit à la Mariuccia que mon déjeuner était prêt, et qu'elle allait nie le servir.

— Ne lardez pas à descendre, ajouta-t-elle en s' adressant à moi avec gaieté, si vous ne voulez pas que vos œufs frais soient durs, comme hier!

Et elle descendit légèrement le dédale d'escaliers rapides qui conduit aux degrés de pierre des étages inférieurs.

— Comme hier? dis-je à ja Mariuccia, qui cumiiienyait à ranger ma chambre. Votre nièce était donc ici déjà hier malin? Elle V vient donc tous les jours?

J.A DAiSIELLA

— Mais cerlainement. Elle n'a pas encore beaucoup d'ou- \Tns;e dans le pays. Elle a un peu perdu sa clientèle, mais elle la retrouvera vite ; elle est si aimée et si bonne ouvrière ! En attendant, elle m'aidera à mon ouvrage comme elle faisait souvent autrefois. C'est une bonne fille qui m'aime bien et qui est vive comme un papillon, douce comme un ëniknt, complaisante comme un muje. Est-ce que cela vous gène, qu'elle trotte dans là maison autour de moi ? Ça ne vous coùLei'a pas un sou de plus; c'est moi qu'elle sert, et non pas vous.

Les choses me paraissant arraugées ainsi, il ne .me restait qu'à le^ accepter dans la mesure oii elles me sembleraient, acceptables. 5lon déjeuner me fut servi par la jeune fille, dont la propreté, beaucoup moins suspecte que celle de sa tante, )a

{ivacifé et les délicates atlenlioiis m'eussent été très-agréalé^, si je ne sais quelle méfiance ne m'eût tenu sur la défensive. 11 y avait, dans ses manières avec moi, une provocation éyidente, mais une provocation tendre et comme maternelle tloiit je ne pouvais me défendre d'être encore plus touché que .flatté. Je résolus d'en avoir le cœur net, et, comme, en se baissant vers moi pour me servir du calé, sa joue effleurait, II. liiienne plus que de raison, je lui donnai de grand cœur le ^piser qu'elle semblait appeler;

Je fus étonné de la voir rougir et frissonner, comme si cette liberté l'eût prise au dépourvu. Je suppose pourtant qu'elle n'est pas grisette, Italienne et jolie, et qu'elle n'a pas couru ie monde deux ans en qualité de soubrette élégante, sans avoir eu bon nombre d'aventures plus sérieuses. Aussi, pour en unir avec toute comédie de sa part ou de la mienne, je crus devoir lui poser nettement la question.

— Vous ai-je offensée? lui dis-je en l'attirant près de moi. — ^ Non, répondit-elle sans hésiter, et en me caressant de son

plus beau regard.^

— Vous ai-je déplu?

— Non.

— Vous me permettrez d'espérer...?

— Tout, si vous m'aimez; rien^ si vous ne m'aimez pas. Cela était dit si nettement, que j'en fus tout abasourdi.

— Qu'entendez-vous pai' aimer? repris-je.

— Si vous le demandez, vouç ne savez donc pas ce que c'est?

— Je n'ai jamais aimé.

— Pourquoi ?

— Parce que je n'ai rencontré apparemment aucune femme qui me parût digne d'un amour comme je l'entendais.

— Vous n'avez donc pas cherché?

— L'amour ne se trouve pas en le cherchant. On le rencontre peut-être au moment où l'on ne s'y attend pas.

— Suis-je celle qui vous paraîtrait digne de l'amour comme vous l'entendez?

— Comment le savoir ?

— Il v a quinze jours que vous me connaissez !

— Je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez vous-même.

— Vous croyez donc qu'il faut se connaître depuis quinze ans pour s'aimer? Il y en a qui disent le contraire.

— Vous ne m'avez pas répondu. Qu'entendez-vous par aimer, vous?

— Être l'un à l'autre.

— Pour combien de temps?

— Pour tout le temps qu'on s'aime.

— Chacun a sa mesure de Cc'élité. Je ne connais pas la mienne. Quelle est la vôtre?

— Je ne la connais pas non plus.

— Ah bah! vous ne l'avez jamais mise à l'épreuve? lui dis-jed'un air sérieux.

Et, en moi-même, je pensais : « Ad'autre5,ma mignonne! » 1! — Je ne l'ai pas mise à l'épreuve, dit-elle, parce que je n'ai jamais connu l'amour partagé.

— Voyons, soyons amis ; ça ue vous engage à rien, et contezmoi ça.

- I.a première fois, c'était ici; j'avais quatorze ans. J'ai aimé... Tartaelia

— Merci de moi ! j'aurais dû m'en douter !

— Non! C'était si bèio de ma part, et d était déjà si laid I Mais j'avais besoin d'aimer. Il était le premier qui me parlait d'amour comme à une jeune fille, et j'étais lasse d'être une entant ? ' v

— Fort bien, au moins vous êtes franche. Et... il fut votre amant ?

— Il aurait pu l'être s'il eût su mieux me tromper; mais j'avais une amie qu'il courtisait en même temps que moi et qui m'en fit la confidence. A nous deux, après avoir bien pleuré ensemlile. nous fîmes le serment de le mé|irisi>r. de nous moquer de lui ; et, à nous deux, à force do nous faire remarquer l'une à l'autre, par suite d'un reste de jalousie, sa

laideur et sa sottise, nous en vînmes à nous guérir si bien dq l'aimer, que nous ne pouvions le regarder, ni même parler d^ lui sans rire.

— Allons, qiijinl à celui-là, je respire! Elle second?

— Le second vint beaucoup plus tard. A quelque chose malheur est bon. Le dépit et la confusion d'avoir rêvé a ïai'taglia me rendirent plus méfiante et plus patiente. Beaucoup de garçons me firent la cour; aucun ne me plaisait. Je méprisais.le^ homme^, eti comme cela me posait en fille fière et difficile, ma coquetterie et mon orgueil y trouvaient leur compte. Cela m'ennuj ait bien quelquefois, d'être si hautaine ; mais c'était encore heureux pour moi de persister à l'être. N'ayant rien, si je m'étais maripe toute jeune, je serai? aujourd'hui dans la misère, avec des enfants, peut-être avec uij -mari brutal,' iyrjDgn^ ,p|i paresseux par-dessus le marché. ' '' : ',-'.■. '; , " " ,'

-T- Et le second amour?

— Attendez ! Ce fut lord B***.

— Aïe ! moi qui le croyais vertueux I

— Il est vertueux. Il "ne m'a jamais fait la cour, et il n'a jamais su qu'il eût pu me la faire.

— Encore un amour pur?

— Un amour est toujours pur quand il est sincère, et, puisque lady Harriet ne veut pas entendre parler de son mari, bien quelle en soit jalouse pour le qu'en dira-i-on, j'aurais pu être honnêtement sa rivale en secret et sans troubler le ménage; mais cela ne fut pas, parce que... un jour, à Pari^, je vis milord ivre. Cela ne lui arrive pas souvent : c'est quanti il a un surcroit de chagrin. J'eus à le soigner pour que sfi femme ne s'aperçût de rien. Je le trouvai si laid dans le vin, si vieux avec sa figure pâle et son front sans perruque, si drôle enfin dans son malheur, qu'il ne me fut plus possible de le prendre au sérieux. C'est un homme excellent que j'aimerai toujours, le seul que je regrette dans la famille; mais, si on me l'ollrait pour père ou pour mari, je le choisirais pour père.

— Allons! et (le oeux avec qui vous avez eu la bonne chance de vous désillusionner à temps; mais le troisième?

— Le troisième ? C'est vous.

Cette parole aimable méritait encore un baiser.

— Attendez ! dit-elle après me l'avoir laissé prendre. Puisque vous êtes un homme sincère, je dois tout vous dire. Je ^ous ai aimé à la folie, mais cela a beaucoup dimiuué, et, d présent, je pourrais m'en guérir comme je me suis guérie des autres.

— Dites-moi ce qu'il faudrait faire pour cela, afin que je ne le fasse pas.

—.11 Jaudrait essayer de me tromper, et, comme vous n'en viendriez pas à bout..., je me dégoûterais de vous tout de suite.

— Qu'appelez-vous donc tromper?

— Aimer la Jledora et vouloir me faire croire le contraire.

— Sur l'honneur, je ne l'aime pas ! A présent, m'aimezvous ?

— Oui, dit-elle avec résolution, mais en s'échappent de mes bras. Cependant, écoutez ce que je veux vous dire encore.

— Je le sais, lui dis-je avec humeur ; vous voulez que je vous épouse ?

— Non I je ne veux pas me marier sans avoir éprouvé la constance de mon amant et la mienne pendant plusieurs années; et, comme à cet égard vous ne me promettez rien, comme je ne veux rien vous promettre non plus, je ne songe pas avec vous au mariage.

— Alors, qui vous fait hésiter?

— C'est que vous ne m'avez pas encore dit que vous m'ainiez.

— D'après votre définition de l'amour, qui est d'être l'un à l'autre, nous ne pouvons pas encore nous aimer l'un l'autre.

— Oh! attendez, signor miol s'écria-t-elle en iii'enveloppant de son regard limpide, comme d'un flot de volupté, mais en me retirant ses mains que j'avais prises par-des?us la table. Vous êtes subtil, et je ne suis pas sotte. Au point où nous en sommes, s'aimer, c'est avoir en\ie de s'aimer. Il faut que le désir soit grand de part et d'autre. Celui d'une femme n'est jamais douteux, puisqu'elle y risque son honneur. Celui d'un homme peut bien n'être qu'un petit moment de caprice, puisqu'il n'y risque rien.

— Il parait pourtant que j'y risque ma vie, si ce que vous m'avez dit de votre frère et de vos autres parents est vrai?

— C'est maUicuimisement très-vrai. Mon frère, presque toujours ivre ou absent, ne me surveille pas; mais, qu'une méchante langue lui monte la tète, il peut vous assassiner.

— Eh bien," tant mieux, Danielia! Je suis charmé d'avoir ce risque à courir pour vous promer...

— Que vous n'êtes pas poltron? Ça ne prouve, pas autre

LA DANIELLA

chose ! Il me faut une certitude de votre amour en échange de mon honneur. . , ... , , .

— Ah 1 ma chère, m'écriai-je impatienté, voilà deux fois que vous prononcez ce gros mot; ne le dites pas une troisième, car tout serait lini entre nous. , , . <

Elle me ret;ardaavec surprise; puis, haussant les épaules.

— Je comprends, dit-elle, vous n'y croyez pas? Et pourfluoi n'y croyez-vous pas ?

^ >!e vous fichez pas ! Si je savais ce que vous entendez parla, peut-être y croirais-je, , „ c„

— 11 n'y a pas deux manières de 1 entendre. Une hlle qui aime hors de la pensée du mariage est déchue. Tous les hommes se croient le droit de lui demander d'être à eux, et si elle leur résiste, ils la décrient et l'insultent.

— Vous me parlez, ma chère, comme si vous n'aviez jamais appartenu à aucun homme. S'il en était ainsi, je vous donne ma parole d'honneur que je ne chercherais point à être le premier,

— Et pourquoi cela?

— Parce que je suis trop jeune et trop paurre pour devenir votre soutien, dans le cas où noire amour prendrait de la durée ; et parce que, s'il n'en devait point avoir, .je me reprocherais de nuire à une personne qui m'a donné des soins et témoigné de l'amilié.

— C'est bien, dit-elle après avoir réfléchi.

Et, quand elle réfléchit ainsi, sa figure, hardie et sensuelle, prend une singulière expression d'énergie.

Puis elle se'leva et se mit en devoir d'enlever le couvert pour rompre notre entretien. Je voulus le renouer ;elle secoua fa tête en silence et descendit légèrement l'escalier du jardm. J'eus fort envie de l'y suivre pour la forcer à me pardonner, car, de la fenêtre, je vis qu'elle y était seule. Je la rappelai, elle ne bougea pas. J'hésitai quelques moments, en proie à une agitation dont la vivacité m'effraya moi-même- Ce n'était pas seulement, <;pmme avec Medora, une tentation des sens; c'était un attrait plus vif, et que la réflexion ne venait m démentir ni calmer.

Eh! i|ue m'importait que cette Daniella fût menteuse et galante ? Elle ne m'en plaisait pas moins J'avais été bien sot de vouloir la confesser. Il y a en nous un fond de pédanterie qui nous gâte toute la spontanéité de l'existence.

Mais elle avait eu la maladresse de parler de son honneur : c'était faire appel au mien ; la folie d'exiger de l'amour. Honneur et amour ! ces deux mots n'avaient certainement pas la même portée, le même sens pour elle et pour moi. Ah ! s'il était vrai qu'elle eiit le droit de les invoquer, combien peu je me soucierais de ce que l'on en pourrait dire et penser I combien il me serait facile de puriher, par mon dévouement et ma sincérité, le charme vulgaire que je subis!... Mais, s'il était vrai, combien ma manière d'être avec elle aurait été grossière et indigne d'elle jusqu'à ce moment ! Quelles mauvaises pensées et quelle injurieuse familiarité j'aurais à me faire pardonner, avant d'accepter ce premier amour si vaillamment et si naïvement offert !

La crainte de faire une erreur stupide en sollicitant grossièrement une vierge, s'empara de moi au milieu du délire qui me gagnait. Partagé entre cette terreur et celle, beaucoup moins vive, d'être pris pour dupe, je résolus d'attendre à mieux connaître cette fille pour reprendre un entretien si délicat, et je me sauvai dans la campagne. J'y promenai d'abord une émotion chagrine, une inquiétude pénible. Enfin, la beauté de ces solitudes, où je suis roi, me calma, et je vins à bout d'oublier une tentation beaucoup trop soudaine pour ne pas créer quelque danger nouveau à ma raison ou à ma conscience.

Je suis rentré, comme de coutume, à huit heures du 'soir. • J'emporte dans ces excursions un morceau de pain pour ne pas soutl'rir de la faim entre mes deux repas, distants d'environ douze heures. Veau pure des fontaines ne me manque pas, et sulUt parfaitement à ma sensualité, car elle est délicieuse.

Quand je pense au peu de besoins de bien-être auquel peut se réduire un homme qui vit beaucoup par l'esprit, la soif des richesses et le désir du luxe me jettent toujours dans un grand élonnement. Me voici dans un pays où l'insouciance d'une part, et la pauvreté de l'autre, rendent inconnues les mille recherches de nos climats et de notre civilisation. Le premier aspect de ce déiumienl étonne, parce qu'il fait un contraste violent et comi(|uo avec le goût de l'ornementation ; mais on s'y luibilue bien vite, et même on est tenté de cherchera simplilier encore celte vie d'Arabe sous la lente.

Quand je me rap|)ello ce que, dans la limite du plus humble nécessaire, il faut penser à se procurer chez nous pour arranger son existence, soit dans une grande ville, soit à la

campagne, je reconnais que la vie de campement est, pour les

pauvres, la seule lalioniiello libre et vraie. Peut-être les riches

font-ils le même rêve. Je m'imagine que les devoirs se multiplient en raison des ressources, et que le riche libéral a tout autant de sollicitude, de soucis, par conséquent, pour dépenser noblement ses richesses, que l'avare en a pour les conserver et les cacher. Si la propreté, qui est la grande volupté de la vie animale, et dont les bêles elles-mêmes nous donnent l'exemple, était compatible avec la sobriété d'habitudes de ces peuples méridionaux , il faudrait reconnaître que c'est nous qui sommes insensés d'avoir compliqué las embarras de ce court voyage sur la terre, où nous nous installons comme si nous étions sûrs d'y voir lever le soleil qui se couche.

Mais la malpropreté et le dénùment vont ensemble presque partout, et l'homme semble fait de manière à ne pas trouver de milieu entre le nécessaire et le superflu. Au fait, n'en est-il pas ainsi dans toutes les manifestations de sa vie intellectuelle, morale et sociale?

Je n'ai pas revu la Daniella ce soir. Toujours partagé entre la crainte de me livrer à elle plus ou moins qu'elle ne le mérite, j'ai eu sur moi assez d'empire pour ne pas m'informer d'elle. Mariuccia n'est pas venue, comme les autres jours, au devant de mon expansion, et je suis rentré chez moi sans apercevoir d'autre visage que le sien et sans échanger une parole avec elle. Pourtant, voilà sur ma table deux vases de fleurs qui n'y étaient pas ce matin. Ce sont de grands iris d'un blanc de lait, bien plus beaux que des lis, et d'un parfum plus fin. Je me suis hasardé, tout à l'heure, à demandera la Mariuccia, au moment où elle m'apportait ma petite lampe, si ces fleurs venaient du jardin de Piccolomini. Je savais bien que non ; mais j'espérais qu'elle me dirait d'où elles venaient. Elle a fait d'abord semblant de ne pas m'entendre ; puis elle m'a dit d'un air terriblement narquois :

— C'est mon frère le capucin qui vous envoie cela.

Je n'ai pas osé faire semblant d en douter ; seulement, quand elle est sortie, je lui ai crié en riant :

— Vous l'embrasserez pour moi.

— Qui ? a-t-elle répondu.

Et, voyant que je lui montrais les fleurs :

— Cristo ! s'est-elle écriée avec sa mimique expressive . embrasser pour vous le capucin ?

Faut-il conclure vis-à-vis de moi-même? Faut-il prononcer, avant de m'endormir, ce mot joyeux ou terrible : « Je suis amoureux ? « Non, pas encore. C'est peut-être une folle brise qui passe et dont je ferai aussi bien de ne pas m'enivrer. Si c'est un vent d'orage... Que le ciel m'en préserve, moi qui, pour la première fois depuis les années du presbytère, me trouve dans des conditions où le calme de l'esprit et l'oubli de ma personnalité me seraiyit si salutaires et si doux '

I avril.

Je me suis distrait forcément aujourd'hui de la préoccupation d'hier. Brumières m'est arrivé vers dix heures avec un appétit d'enfer. La Mariuccia a trouvé moyen de le faire déjeuner, et nous avons loué deux rosses efllariquées qui nous ont portés, tant bien que mal, à Albano. Notre première station a jté au couvent de Grotta-Ferrata, que je pris d'abord pour une forteresse. C'est une communauté très-riche de l'ordre de saint Basile. Nous nous y arrêtâmes pour voir les fresques de la ^'icnstiG

Ces fresques sont du Dominiquin et très-bien conservées. C'est là qu'est la composition célèbre du Jeune Possédé, une très-belle chose comme sentiment, quoique d'une exécution un peu trop naïve. En repassant dans l'église, je vis une cérémonie bizarre. Une confrérie de paysans revêtus de robes jadis blanches, à revers rouges, et la tête couverte de leurs mouchoirs saies, étalés de manière à leur couvrir le visage, entourait une sorte de lit noir et or, en psalmodiant des prières. .A.U bout d'un instant, ils remirent précipitamment leurs mouchoirs dans leurs poches, jetèrent çà et là leurs costumes, et s'enfuirent en causant et en riant, comme pressés de se débarrasser d'une corvée dégoûtante.

Je m'approchai du lit, qui restait au milieu de 1 église aeserle et j'y vis un objet que j'eus besoin de toucher pour le

LA DANIF.LL\

comprendre. Brtimières, qui était resté dans la sacristie, approcha à son tour, et s'y méprit.

— Qu'est-ce que cela"? dit-il. Je ne connaissais pas cela. C'est magnifique! quelle vérité, quel caractère! Voyez! on a imité lusqu'à la bouffissure des mains malades.

— Que cro\ ez-vous donc que ce soit '? lui demandai-je une figure de cire ou de bois peint?

Il eut alors quelque doute, et appuya son doigt sur la main enflée, qui se creusa sous cette empreinte.

— Pouah! fit-il, c'est une morte pour de bon! Que ne le disait-elle?

C'était une petite vieille qui devait rester exposée sur le catafalque funéraire jusqu'au moment de la sépulture. Elle paraissait au moins centenaire, et pourtant elle était très-belle dans le calme de la mort : sa peau avait le ton mat et uni de la cire vierge ; ses traits, fortement accentués, n'avaient pas de sexe, car un duvet, blanc comme la neige, ombrageait ses lèvres rigidement fermées. Vêtue d'une robe de linge blanc nouée au cou et aux poignets par des rubans noirs, la tète ombragée d'un voile de mousseline, qui lui donnait l'aspect d'une religieuse, elle semblait dormir dans une attitude aisée, les mains "pendantes sur le bord du lit mortuaire. Elle paraissait si recueillie et si satisfaite dans son éternel sommeil ; son mouvement semblait si bien dire, comme le Sonno de Michel- Ange ; Ne m éveillez pas! qu'elle donnait envie d'être mort comme elle, sans convulsion, sans regret, semblable au voyageur qui trouve enfin un bon lit après les fatigues d'une longue route.

Comme je m'étonnais de l'abandon de ce cadavre si proprement arrangé et apporté là en cérémonie, puis tout à coup laissé sans surveillance et sans prières dans l'église ouverte à la curiosité des passants :

— C'est toujours comme cela, me dit Brumières. La mort, en Italie, n'a rien de sérieux, les honneurs qu'on lui rend ont plutôt un air de fête; les larmes des parents et des amis n'accompagnent le défunt que jusqu'à la porte de la maison. Le reste est pour le coup d'œil, et même quelquefois pour la larce. J'ai vu autrefois, sur la grande route de la Spezia, un pauvre diable que deux hommes portaient au cimetière. Le prêtre marchait d'un air allègre, regardant les filles qui passaient et leur souriant, tout en marmottant les prières d'usage. Derrière lui et autour de lui, sautait et gambadait, sans qu'il en parut choqué ou seulement étonné, un jeune gars, vêtu de la robe noire et masqué de la hideuse cagoule, portant une grande croix de bois noir et remplissant l'office de frère de la mort. Ce garçon faisait mille contorsions burlesques, courait après les filles pour les etirayer, et les embrassait bel et bien sous le nez du prêtre, qui paraissait trouver la chose fort plaisante. Je demandai aux passants ce que cela signifiait. Cela ne fait pas de mal au.x morts, me fut-il philosophiquement répondu. Et, comme je demandais si on en usait aussi cavalièrement avec tous, un bourgeois me dit :

a — Non, sans doute; mais celui-ci n'est pas du pays. » Une autre fois, à Naples, continua Brumières, j'ai vu porter à l'église le cadavre d'un gros vieux cardinal, en grande pompe et à visage découvert, comme c'est l'usage. On lui avait mis une couronne de roses, et, le croiriez-vous? du fard sur les joues, pour réjouir la vue des assistants.

A Castel-Gandolfo, en longeant à pied les murs extérieurs d'un autre couvent :

— Tenez, me dit Brumières en s'arrètant devant une petite fenêtre grillée, voici autre chose qui vous fera voir comme on joue ici avec la mort.

Je m'approchai, et je vis dans l'intérieur d'une petite chapelle, une hideuse boutl'onnerie : un squelette tombant en poussière était agenouillé dans une attitude suppliante, devant un autel fait d'ossements humains. La croix, les flambeaux, un lustre en roue suspendu à la voûte, étaient composés de tibias, de côtes, de mâchoires et de vertèbres artistement agencés, dans l'intention, à la fois lugubre et facétieuse, d appeler l'attention des passants. C'était un appel a la charité publique, et, dans ce pays de misère, la dévotion trouvait le moyen d'y répondre, car le pavé de la chapelle était littéralement jonché de gros sous.

C'était, en etl'et, quelque chose de bien caractéristique que ce squelette agenouillé qui représentait, non la prière, mais la mendicité.

— Vous le voyez, me dit Brumières, ici, les morts mêmes tendent la main aux passants.

Nous nous retournâmes pour voir, d'une terrasse ombragée de grands arbres , le lac d'Albano. Pour un lac, c'est bien peu de chose, et, comme les collines environnantes sont sans liaute végétation et sans caractère, il me fut impossible de partager l'admiration de mon compagnon. C'est un garçon d'esprit et un artiste intelligent devant le» choses d'art; mais,

tout littérateur qu'il est en même temps que peintre, car il écrit des articles très-spirituels pour ce que l'on appelle, à

tou

écrit des articles très-spirituels pour ce que 1 on appi Paris, la petite presse, je crois qu'il n'aime pas la nature, ou, du moins, qu'il ne porte, dans son amour pour elle, aucune délicatesse, aucun discernement. Il l'accepte partout ici telle qu elle est, comme un écolier ou comme un moine cloîtré accepterait n'importe quelle femme, vieille ou joune, noire ou blanche. Pour\u qu'il y ait de l'air vif du ciel bleu, des lignes crues, et surtout des noms et des souvenirs, il croit que le plus pauvre coin de la nature méridionale est préférable aux plus beaux sites et aux plus beaux aspects de celle du Nord. Nous sommes en discussion perpétuelle sur ce point. Il est, du reste, comme beaucoup de touristes qui ne croient qu'aux choses lointaines ou célèbres. Les humbles beautés de leurs champs paternels n'existent pas pour eux, et l'amour des pays de tradition et de soleil est chez eux à l'état de fétichisme.

— Au fait, me répondait-il en riant, quelle description oserait-on faire de Chùleau-Chinon ou de toute autre bourgade de votre Franco centrale? Qui dit Auvergne, Marche ou Limousin, dit quelque chose que tout le monde est censé connaître.

— Et que personne ne connaît!

— J'en conviens ; mais, vous-même, vous voilà ici cherchant un beau ciel et de beaux sites ?

— Oui, je les cherche, et je trouve un ciel gris et des sites très au-dessous de leur réputation. Maintenant que je me rappelle certains aspects des environs de .Marseille, où vous n'avez pas voulu me suivre, je me demande si ce que j'ai vu de la Provence n'est pas infiniment plus beau que ce que je vois de l'Italie. Ce qu il y a de certain, c'est que je n'ai pas encore rencontré ici une aussi belle journée que celle que j'ai passée sur les hauteurs de Saint-Joseph, et cependant c'était jour de mistral. Tout à l'heure, dans la gorge boisée de Marino, ajoutai-je, je vous disais que j'avais été élevé dans des ravins cent fois plus pittoresques, et que cette gorge rocailleuse, avec son ruisseau maigre et son village perché sur la colline, me paraissaient jolis, mais tout petits.

— Mais la tristesse de ce site, mais son caractère à nul autre semblable ?

— Il n'est pas un coin de l'univeis, si vulgaire qu'il ])araisse, qui n'ait son caractère unique au monde, pour qui est disposé à le comprendre ou à le sentir. Mais avouez que l'imagination est souvent pour beaucoup dans nos impressions, et que, si l'on ne vous disait pas que Marino est un ancien repaire de brigands, sur cette route de Terracine féconde en sujets de mélodrames ; enfin, que, si vous rencontriez ce village et ce site sur un chemin de fer, à vingt-cinq lieues de Paris, vous n'y feriez pas la moindre attention?

— J'en conviens de tout mon cœur. Il n'a pour moi des airs de drame et de roman que parce qu'il est sur la terre du roman et du drame. Donc, je suis un voyageur naif, tandis que vous, avec votre prétention de voir les choses par elles-mêmes, et de ne les juger que par ce qu'elles sont, vous vous ôtez tout le plaisir qu'elles vous donneraient, si vous les acceptiez pour ce qu'elles paraissent ou pour ce qu'elles rappellent.

Tout en cheminant, à grand renfort d'éperons, pour soutenir le trot de nos montures, je me demandais si Brumières avait raison, et si, avec sa nature parisienne irréfléchie, à la fois moutonnière et fantaisiste, il n'était pas plus aisément satisfait, par conséquent plus heureux que moi. Après y avoir réfléchi et fait un notable effort pour suivre vos conseils, c'est-à-dire pour me rendre compte de moi-même, je fus en mesure de lui répondre.

Nous étions arrivés à l'Aricia, l'antique Aricia des Latins, aujourd'hui une toute petite bourgade gracieusement située. Nos chevaux se reposaient, et, appuyés sur le parapet d'un magnifique pont à trois rangées d'arches superposées, ouvrage moderne digne des anciens Romains, nous reprimes la conversation. Ce site-là était vraiment bien joli. Le pont monumental remplit un profond ravin pour mettre de plain-pied la route d' Aricia à Albano. Il passe donc par-dessus tout un jiaysage vu en profondeur, et ce paysage est rempli par une forêt vierge jetée dans un abime. Une forêt vierge fermée de murs, c'est là une de ces fantaisies que des princes peuvenr seuls se passer. Il y a cinquante ans que la main de 1 homme n'a abattu une branche et que son pied n'a tracé un sentier dans la forêt Chigi. Pourquoi? Clu lo sa? vous disent les indigènes.

Cela m'a rappelé ce que vous me racontiez d'un palais aux portes et aux fenêtres murées depuis vingt ans. sur le boulevard de Palma, à l'ile Majorque, par suite d'une volonté testamentaire dont nul ne savait la cause. Il y a. dans ces contrées de vieille aristocratie omnipotente, des mystères qui défrayeraient nos romanciers, et qui excitent en vain nos imaginations inquiètes. Les murs se taisent, et les gens du pays s étonnent

LA DANIELLA

moins nue nous habitués qu'ils sont a ne pas savoir la cause de faits bien plus graves dans leur existence sociale

Au reste ce caprice-là, qui serait bien concevable de la part d'iin propriélaire artiste, est une agréable surprise pour l'article qui passe. Sur les flancs du ravin s'échelonnent les têtes vénérables des vieux chênes soutenant dans leur robuste branchage les squelettes penchés de leurs voisins morts, qui tombent en poussière sous une mousse desséchée d'un blanc livide. Le lierre court sur ces ruines végétales, et, sous l'impénétrable abri de ces réseaux de verdure vigourcuso et de pâles ossements, un pêle-mêle de ronces, d'herbes et de rochers va se baianer dans un ruisseau sans rivages praticables. Si l'on n'était sur une grande route, avec une ville derrière soi, on se croirait dans une forêt du nouveau monde.

En fait d'arbres, je n'ai jamais rien vu d'aussi monstrueux que les chênes verts des galeries d'Albano. On appelle ainsi les chemins qui entourent cette localité célèbre en sui\aut une corniche faite de main d'homme, au-dessus de la plaine immense qui dentelle la Méditerranée. Ce pays du Latium est lareement ouvert, fertile, plantureux et pittoresque. Je vous dirai, par le menu, ce qui manque a cette riche nature; mais je n'oublie pas que je suis sur' le pont gigante.sque d'Aricia, planant sur la forêt Chigi, et causant avec Biumières.

— J'étends votre raisonnement et le mien à toutes choses, lui disais-je, et cela n'en prouve qu'une seule, c'est que chaque organisation suit sa logique personnelle et croit tenir la vraie notion, la vraie jouissance des biens terrestres. Je vous avoue donc humblement que je me crois infiniment mieux partagé que vous. Je n'ai pas cette bienveillance sans bornes et sans contesio que vous accordez à tout ce qui est réputé précieux. Je suis privé, en effet, de cette expansion continuelle d'une âme continuellement satisfaite; mais j'ai en moi des trésors de volupté pour les joies qui s'adaptent bien à mon cœur et à mon intelligence. J'ai l'esprit un peu critique peut-être, ou un peu rebelle à l'admiration de commande; mais, quand je rencontre ce que je peux considérer comme mien, par la parfaite concordance de l'objet avec mon sentiment intérieur, je suis si heureux dans mon silence, que je ne peux m'en arracher. J'ai toujours pensé que, le jour où je rencontrerai le coin de terre dont je me sentirai véritablement épris, je n'en sortirai jamais, cela fîit-il aux antipodes ou à Nanterre, cela s'appelât-il Carthage ou Pézénas; de même que...

J'achevai ma phrase en moi-même, comme vous m'avez souvent reproché de le faire ; mais Brumières, perspicace en ce moment, l'acheva tout haut.

— De même, dit-il, que, le jour où vous rencontrerez la femme dont vous vous sentirez complètement amoureux, qu'elle soit reine de Golconde ou laveuse de vaisselle, vous serez à elle éternellement... mais non pas exclusivement, j'espère?

— Exclusivement, je vous le jure ; ne voyez-vous pas, par mes continuelles restrictions, que je porte en moi, dans le sentiment de la nature et de la vie, un idéal qui n'a pas encore été satisfait et que je ne serai pas assez sot pour laisser échapper s'il se présente?

— Diantre! s'écria mon compagnon, je suis heureux que ma prinrcxse (c'est ainsi qu'il persiste à appeler Medora) ne vous entende pas parler de la sorte. Je serais enfoncé à cent pieds au-dessous du niveau de la merl D'autant plus que depuis cette course, sans moi, à Tivoli, c'est étonnant comme mes actions ont baissé !

— Allons donc !

— Je ne plaisante pas. Soit que vous ayez été délicieux durant celte promenade, soit que votre maladie vous ait rendu ensuite très-intéressant, ou cnlin que votre exploit sur la via Aurélia ait laissé un souvenir ineffaçable, je trouve, surtout depuis votre départ, que vous faites des progrès effrayants, tandis que j'en fais à reculons dans le cœur de cette belle. Jean Valreg, ajouta-t-il moitié riant, moitié menaçant, si je pensais que vous vous moquez de moi, et que vous agissez pour votre propre compte...

— Si vous me demandez cela avec des yeux flamboj'ants et le ton terrible, je vas vous envoyer promener, mon cher ami 1 mais, si vous faites sérieusement un dernier appelàma loyauté, avec la volonté de prendre ma parole pour une chose sérieuse... dites, est-ce ainsi que vous m'interrogez?

— Oui, sur votre honneur et sur le mien !

— Eh bien, sur mon honneur et sur le vôtre, je vous renouvelle moti serment de ne jamais songer à miss Medora.

— Vous êtes donc bien sur de pou\oir le tenir? Voyons, cher ami, ne vous fâchez pas; je suis rhominc du doute, puisque je doute de moi-même; puisque, moi, je n'oserais pas vous faire, en pareille circonstance, le serment que vous me faites si résolument.

— Alors, gardez vos soupçons. Que voulez-vous que j'y fasse ?

— Non ! non ! j'accepte votre parole ! Je la tiens pour sacrée quant à présent ; mais songez que, d'un jour à l'autre, vous pouvez regretter de me l'avoir donnée !

— Pourquoi, et comment cela ?

— Eh I mon Dieu ! on ne sait ce qui peut se passer dans la cervelle d'une jeune fille aussi exaltée que Medora le parait dans de certains moments. Si elle concevait pour vous... une fantaisie, je suppose ; si elle vous avouait un préférence...

— En sommes-nous là ? lui dis-je pour couper court à des suppositions qui m'embarrassaient un peu : venez-vous, rival débonnaire, me signaler les dangers, c'est-à-dire les avantages de ma situation ?

Brumières sentit la crainte du ridicule et s'empressa de me rassurer , mais, au retour, tout le long du chemin, il ne put se défendre de revenir sur ce sujet, et j'eus bien de la peiua à me préserver des questions directes; questions auxquelles je n'aurais pas hésité à répondre par autant de mensonges effrontés. Cette éventualité me prouve bien que la véritéabsolue n'est pas possible quand il s'agit de femmes.

Je vins à bout de calmer Brumières par une vérité, qui est la déclaration obstinée de mon absence de penchant pour Medora. Mais, quand cela fut bien posé, sa satisfaction se changea en un certain dépit contre l'insulte que ce dédain faisait à son idole, et il épuisa toutes les formules de l'admiration pour me prouver que j'étais aveugle et que je me connaissais en femmes comme un croque-mort en baptêmes.

Cette conversation m'ennuya considérablement, car elle m'empêcha de donner aux objets extérieurs l'attention que j'aime à leur donner quand je me mets en route dans ce but. Décidément, il vaut mieux être seul que dans un tète-à-têle où le cœur n'a rien à voir. Je n'avais pas mis dans les prévisions de ma journée, en m'éveillant, que je passerais cette joiu-née de loisir à parler de miss Medora. Pouah, la discussion! pouah, l'esprit ! pouah, les préoccupations d'avenir et de fortiine 1 Je ne suis bon à rien de tout cela, et il me lardait de mo retrouver seul ; je me disais involontairement tout bas :

— J'ai assez vu Brumières aujourd'hui.

4 avi il.

Comme nous rentrions à FfflPcati, nous nous trouvûmes, sur la place extérieure, face à l'aco avec la Daniella, belle comme un astre. Elle avait une robe de soie aventurine, un tablier tourterelle, un châle de crêpe de Chine écarlate sur la tête, du corail en collier et en pendants d'oreilles ; enfin tou^ attifée de la défroque de lady Harriel, mélanpée et rajustée à la mode de Frascati, elle avait l'air d'une perdrix rouge.

Je ne sais trop pourquoi je fis semblant de ne pas la voir, peut-être par un sentiment de jalousie que je n'eus pas Id temps de raisonner. J'espérais peut-être que Brumières ne 1^ verrait pas ; mais il la vil, jeta la bride sur le cou de son cheval, et, courant à elle, il lui iit fête comme à une amie favorable à sa cause. Je vis alors qu'il ne savait rien du renvoi de 1;^ soubrette, et que, dans la famille B"*", on disait avoir accorde à celle-ci la permission d'aller passer quelques jours dans sa famille.

— Vous allez sans doute revenir bientôt, lui disait Brumières : voulez- vous que je vous remmène ce soir à Kome ?

— Jamais I répliqua la stiratrice d'un air de reine, après l'avoir laissé jusque-là dans son erreur, comme par malice.

— Comment, jamais ? s'écria Brumières ; vous êtes donc brouillée avec votre belle maîtresse?

— A jamais ! répéta Daniella avec le même accent d'orgueil indomptable.

— Contez-moi donc ça? dit Brumières, curieux de tout-ce qui pou\ait lui révéler quelque particularité du caractère do Medora.

Jamais! répéta la Frascatine pour la troisième fois en tournant lès talons.

Brumières la retint.

— Faudra-t-il lui faire cette réponse de votre part, Si elle m'interroge sur votre compte ? ■•■ "■• • '

LA DANtELLA

— Si YO}|S lui dites que voua m'avez vue, et si elle vous demande comment je parle d'elle, vous lui direz que je lui pardonne, mais que je ne retournerai jamais avec elle, quand elle me donnerait mon pesant d'or.

Elle s'cloiyna sans m'accorder im regard, et Brumières m'accabla de questions. C'est ce que je redoutais, étant las de toute cette diplomatie. Je m'en tirai comme je pus, en feignant do ne rien savoir et de n'avoir échangé que quelques Mots avec la Daniella depuis mon retour à Frascati. .(e me gardai de lui dire sa parenté avec la Mariuccia et ses habitudes à la villa Piccolomini.

En me taisant ainsi et en feignant la plus profonde indifférence, je sentis que je devenais de plus en plus mécontent de la façon légère dont Brumières parlait d'elle.

— Que se sera-t-il donc passé entre la maîtresse et la servante? disait-il. Je donnerais gros pour le savoir. Voyons, vous ne l'ignorez pas, vous qui avez été au mieux à Rome avec cette fille I

Et, comme je m'en défendais, il se moqua de moi.

— Vous me faites posei\ dit-il tout à coup, comme frappé d'un trait de lumière. Elle est votre maîtresse! C'est pour cela qu'on l'a renvoyée, et c'est parce qu'on l'a renvoyée que vous êtes ici I

— Je serais très-honteux que vous eussiez deviné juste, lui répondis-je. Ce serait bien grossier de ma part, d'avoir pris ainsi mes aises dans une maison respectable et d'en avoir fait chasser cette pauvre fille, qui, après tout, peut être fort honnête, quoi que vous en pensiez.

Le voiturin qui va tous les jours de Frascati à Rome, sous le titre usurpé de diligence, arriva sur la place, et Brumières n'eut que le temps de me dire adieu.

Pour revenir à Piccolomini, je fis undétour, suivant au hasard, et comme malgré moi, la direction que, quelques moments auparavant, j'avais vu prendre à la stiratrice.

La ruelle dans laquelle je m'engageai me conduisit au faubourg qui forme ravin , du côté des anciennes constructions romaines. Tout cet escarpement est très-pittoresque. De vieilles maisons démesurément hautes, et plongeant a pic dans le précipice, sont assises sur des masses qui se confondent avec les rochers et qui sont d'énormes blocs de ruines antiques. Sous la gigantesque végétation qui les recouvre, on reconnaît des pans de murailles colossales, revêtues de mattoni, des escaliers et des portes qui, liés à des fragments entiers d'édifices par l'indestructible ciment des anciens, sont tombés là sur le flanc ou à la renverse. Et, pour soutenir tout cet éboulement, qui lui-même soutient les constructions modernes, on a fiché, çà et là, de vieilles poutres qui portent le tout tant bien que mal, jusqu'à ce qu'un de ces petits et fréquents tremblements de terre, dont ou ne s'occupe guère ici, achève de tout emporter dans la plaine. Il y a de la place en bas; c'est apparemment tout ce qu'il faut.

Parmi ces décombres, dont plusieurs laissent à nu de profondes excavations pleines d'eau, les habitants du faubourg ont établi des caves, des lavoirs, des celliers et des terrasses. Sur le couronnement d'une petite tour ruinée, je vis, au milieu du splendide revêtement de mousse qui miroitait sur tout ce tableau au soleil couchant, de grosses touffes d'iris blancs sortant des fentes du ciment. Quelque chose de mystérieux m'avertit que c'était là le jardin de la Daniella, et je m'imaginai que je devais la trouver elle-même dans cette maison, ou plutôt dans cette tour carrée que flanquent, jusqu'à la moitié, deux restes de tourelles rondes de construction plus ancienne. Cette habitation est la plus étrange et la plus démesurée du faubourg. Elle a une porte en arceau qui donne sur la rue basse, et dont la largeur occupe presque toute la façade d'entrée, si toutefois on peut appeler façade un long tuyau de maçonnerie perpendiculaire. Un sale ruisseau passe sous le seuil et va se perdre, tout à côté, dans un de ces cloaques antiques qui sont des abimes.

J'entrai d'autant plus aisément que celte ouverture n'avait aucune espèce de porte. Je montai un grand escalier malpropre et usé qui me parut être le chemin cuuiaïun à plusieurs des habitations superposées le long du précipice. Celle-ci présente sur la rue une face d'environ vingt pieds de large sur au moins cent pieds de hauteur, percée irrégulièremeiit, et comme au hasard, de petites ouvertures qu'on n'oserait appeler des fenêtres. Quand j'eus gravi à peu près soixante marches, je trouvai une autre porte sur le liane de la maison, et je me vis de niveau avec le sommet des tourelles antiques, par conséquent avec le parterre de deux mètres carrés où croissaient les iris blancs. Je ne pus résister à l'envie de sortir de la cage de l'escalier où, jusque-là, je n'avais été vu de personne, pour exploi-LM- cette petite plate-forme, que couvrait un berceau de roses grimpantes.

Il n'y a rien de plus joli que ces grappes de petites roses

jaunes; le feuillage, ressemblant à celui du frêne, est superbe, et la tige prend les proportions sans fin du lierre et de la vigne. Ce rosier se plaît beaucûup ici, et celui-ci a toute l'élévation des tours, c'est-à-dire une cinquantaine de pieds. Ses rameaux, entrelacés sur des cannes de roseau, ombragent la petite plateforme et reprennent leur ascension sur le flanc de la maison, bien décidés à grimper aussi haut qu'il y aura du mur pour les porter.

Sous ce berceau, un petit tombeau de marbre blanc, on forme d'autel antique, ramassé dans les décombres et couchii sur le flanc, sert de siège. Quelques giroflées gainissent irrégulièrement le pourtour ébréché de la plate-forme, et, sur la terre japportée qui les nourrit, je vis la trace d'un tout petit pied dont le talon, creusé plus que le reste, indiquait une bottine de femme, chaussure plus élégante que celle des pauvres artisanes de FrasCati, et qui m'avait paru n'être portée que par la Daniella. Cette trace approchait du bord de la plaieforme, et une empreinte plus arrondie me fit deviner qu'on s'était agenouillé là, tout au bord, pour atteindre, en se penchant sur l'abinie, les fleurs d'iris blancs sortant du mur, deux pieds plus bas.

Comme ce jardin, ou plutôt cette tonnelle, n'a aucune espèce de rebord, et que le ciment des pierres ébranlées criait sous le pied, il me passa un frisson par tout le corps, en songeant à ce que j'éprouverais en voyant là une femme aimée se pencher en dehors, ou seulement' s'asseoir sur le tombeau adossé au fragile édifice de bambous romains qui porte les branches légères du rosier.

Je m'y assis un instant pour me rendre compte, ou plutôt pour me" rendre maître d'une émotion si soudaine et si vive ; car je me ferais en vain illusion, chaque minute qui s'écosle accélère les battements de mon cœur, et, désir ou affeclioB, sympathie ou caprice, je me sens envahi par quelque chose d'irrésistible.

Je vins à bout, cependant, de me raisonner. Si c'était là, en effet, la résidence de la stiratrice et que cette jeune fille fût honnête, devais-je m'cngager plus avant dans une visite qui pouvait lui attirer des chagrins ou des dangers"? Et, si elle n'était qu'une vulgaire intrigante, qu'allais-je faire en donnant, bien que dûment averti, tête baissée dans un guêpier? Do toutes manières, la raison me disait de fuir avant que les commères du voisinage m'eussent aperçu.

Je m'arrêtai à une solution passablement absurde, qui était d'explorer consciencieusement l'intérieur de cette grande vilaine bâtisse, où je supposais que la pimpante soubrette de miss Medora devait habiter quelque affreux bouge. Quand j'aurai surpris là, pensai-je, la hideuse malpropreté qui m'a fait reculer devant aes maisons de meilleure apparence, je serai si bien guéri de ma fantaisie, qu'elle ne mettra plus en péril ni le repos de celte fille ni le mien.

Je quittai donc la plate-forme ; je rentrai dans l'intérieur; je commençai à gravir l'escalier, qui, jusque-là, n'était, en effet, qu'un passage public, c'est-à-dire une sernilucle commune à huit ou dix maisons adjacentes, posées trop -au bord de l'escarpement pour avoir d'autre issue.

L'escalier, tout en moellons, dont plusieurs portaient des traces d'inscriptions romaines, dei-euail de plus en plus rapide, étroit et sombre. De temps en temps, je rencontrais un palier ou une échelle conduisant à des portes cadenassées. Plusieurs étaient en si mauvais état, que je pus regarder à travers: c'étaient des chambres hideuses, meublées d'un ou de plusieurs grabats énormes, de quelques chaises de paille plus ou moins cassées, et de celte multitude de pots et de cruclies de toute matière elde toute diruension qui sont ici le fonds du mobilier.

Dans une pièce plus vaste, également déserte et cadenassée, je vis une grande table et un attirail de fer et de fourneaux.

— Boni pensai-je, voilà l'atelier de h. stiratrice. Le local était tellement nu, qu'il n'y avait rien à conclure pour ou contre la propreté qui pouvait y régner d'habitude.

Je montai encore. îlais comment se faisait-il que cette maison, évidemment habitée, n'eût pas, en ce moment, une seule figure humaine à me montrer, une seule parole humaine" à me faire entendre? En passant la tête par un des jours de l'escalier, je plont;pais dans toutes les fenêtres ouvertes des maisons voisines, et je voyais ces maisons également désertes et silencieuses , bien que les chiffons pendus à des cordes et les vases égueulés sur les fenêtres me prouvassent qu'elles n'étaient pas abandonnées à la ruine qui les menace. Enfin, je me rappelai que la Mariuccia m'avait parlé d'un fameux capucin qui devait prêcher, à cette heure-là précisément, dans une des églises de la ville, et je m'expliquai le désert qui m'environnait et la brillante toilette de la Daniella. Sans aucun doute, toute la population était au sermon, et je couvais continuer sans danger mon

LA nANlFLI.A

exploration. Le hou lio la cloche m'avertirait du moment où je ferais bien de (léijuerpir . j „» i.

Aillai ra-i^uri', j'iiirivai au dernier étage. Une porte, dont la cache ne mordait plus, s'ouvrit comme d'elle-même quand j'y lînpuviii la main. L'escalier continuait, mais ce n'cMait plus (iM une vis en bois sans rampe, une sorte d'échelle. Si je n'étais l'as chez la stiratria-, j'étais du moins chez quelque personnage mystérieux dont les haliiludes ou les besoins d'élégance contrastaient singulièrement avec le reste de ce taudis; car les degrés de bois étaient couverts d'une natte de jonc très- propre, et "la porte à laquelle ils s'arrêtaient était fermée, en guise de lequel, par un bout de ruban rose passé dans deux pitons.

Je me résolus à frapper. Personne ne n'pondit. J'hésilait à dénouer le ruban, qui me semblait une marque de confiance respectable ; mais ce pouvait bien être aussi l'enseigne d'une demeure suspecte. Je cédai à la curosité : j'entrai.

C'était une assez grande pièce, puisqu'elle occupait tout le carré du faite de la maison. Les murs, récemment blanchis au lait de chaux, n'avaient pourornements qu'un crucifix, un joli bénitier de faïence ancienne et quelques gravures de dévotion. Une statuette d'ange moulée en plâtre, était posée dans une petite niche, à la tête du lit. Une grande palme bénite de la fête des Rameaux, toute fraîche encore, ombrageait l'oreiller. Le lit blanc, d'un aspect virginal, le carreau recouvert de nattes, les deux chaises de fabrique frascatine, en paille tressée et en bois orné de dorures naïves : la table de toilette avec sa nappe garnie de grosses dentelles de coton, sa glace brillante, et tous les petits ustensiles qui attestent un soin consciencieux et même recherché de la personne , de gros bouquets do cyclamens roses dans des vases de terre cuite, qui étaient peutêtre des urnes cinéraires , un rideau de mousseline, non encore ourlé, à l'unique fenêtre : je ne sais quel air embaumé de jropreté scrupleuse et de sensualité chaste, voilà quel était 'intérieur, tout fiaichement arrangé de la stiratrice.

Mais éiais-je bien chez elle ? El, si j'étais chez elle, en efVet, ne pouvais-je pas m'attendre à voir arriver quelque chaland initié à la honteuse signification du ruban rose? Etait-il possible, encore une fois, qu'une jolie fille, libre d'allures et de principes comme elle paraissait l'être, comme elle l'avait été en me disant : « Espérez tout si vous m'aimez, « vécût là saintement dans un sanctuaire d'innocence, au milieu des humbles recherches féminines d'une coquetterie bien entendue, sans songer à tirer parti de sa supériorité d'esprit, de luxe et do manières sur toutes ses compagnes? Imaginer une grisette de Frascati vertueuse ou seulement désintéressée, n'était-ce pas, selon Brumières, le comble du don quichottisme ?

Que m'importait, après tout? Et pourquoi cette dévorante inquétude? Pourquoi vouloir trouver une vestale dans une fillette à l'œil provoquant et à la démarche volupteuse ? N'étaitce pas assez de voir qu'elle avait, relativement, autant de soin de sa jeunesse et de ses charmes que miss .Medora elle-même ? Rencontrer cette initiation à la vie civilisée chez une Italienne de cette classe, n'était-ce pas une bonne fortune à ne pas dédaigner?

Au beau milieu de ces réflexions d'une grossière philosophie, je devins d'une tristesse mortelle, .sans trop savoir pourquoi. J'étais assis sur la chaise peinte et dorée, auprès de la fenélre. A travers les fleurs d'une grosse toutïe de pétunia blanche, qui poussait d'elle-même dans les fentes d'une pierre, comme chez nous les violiers jaunes, je pouvais plonger de l'œil dans lo goulfre immonde de la CUxua. où se précipitaient des ruisseaux d'eau de lessive et de fumier. Et pourtant, un air vif passant, à la hauteur où j'étais, sur toutes ces émanations pestilentielles, ne s'imprégnait autour de moi que des parfums de ces fleurs et de cette chambre. La splendide verdure des rochers et des ruines tendait à couvrir et à cacher la sentine impure, et, dans le ciel immense qui s'étendait sur la campagne de Rome et sur les montagnes lileues de l'horizon, il \ avait quelque chose de si doux et de si pur, qu'on ne pouvait allier la pensée du \ ice avec celle de lliabilante de cette cellule aérienne.

— Mais quoi! pensais-je en m'arrachant au charme qui me dominait; ce vaste ciel et ces sales décombres, ces fleurs luxuriantes et ces égouts infects, ces yeux enivrants et ces cœurs souillés, n'est-ce pas là toute l'Italie, vierge prostituée à tous les bandits de l'univers, immortelle beauté que rien ne peut détruire, mais qu'aussi lien no saurait purifier?

Le son de la cloche m'avertit que l'on sortait de l'église. Coin nie j'allais quitter cette chambre, incertain encore de la réalité de ma découverte, un objet^qui n'avait pas encore frappé mes regards me prou\a que j'étais bien chez la Daniella, el celte iireuve fut en même temps une révélation émouvante. Dans la niche qui contenait la statuette de l'ange gardien, jiremaiiiuai uni" pierre d'une forme étrange: c'était un de Vi's petits coiies do lave suUùreuso que j'avais cassés ù la soll'aluiû

sur la route de Tivoli. J'aurais hésité à le reconnaître si, dans le tube qui perfore ces petits cratères, on n'eût planté une Heur de pervenche desséchée, et cette fleur, je la reconnus pour l'avoir cueillie auprès du temple de la sibylle. Medora l'avait prise et mise avec soin dans du papier, circonstance qu'en ce moment-là je n'avais attribuée qu'à une sentimentalité anglaise pour le sol de l'Italie. Elle m'avait aussi demandé un de mes échantillons de la solfatare, et j'v vis une petite étiquette marquant la date de cette promenade. Daniella lui avait-elle volé ce souvenir, ou l'avait-elle ramassé dans les balayures? C'est ce que je me promis de savoir. Quoi qu'il en soit, je fus touché de le voir là, posé au chevet de son lit comme une relique, et j'y crus trouver une réponse éloquente à tous mes soupçons, tant il est vrai que la femme qui nous aime se purifie, par ce seul fait, dans notre ombrageuse imagination.

Des voix lointaines, qui chantaient horriblement faux je no sais quels cantiques, me donnèrent un second avertissement. Je renouai le ruban rose à la porte; puis, entraîné par ma fantaisie de cœur, je le dénouai, et je rentrai dans la chambre pour placer sur la pierre de soufre un petite bague antitiue assez jolie , que j'avais achetée à Rome, au columbarium do Pietro. Enfin, je me hâtai do sortir, de descendre et de regagner l'intérieur de la ville, avant que les habitants du faubourg eussent reparu sur les hauteurs.

En traversant la rue de la Tomba-di-Lundlo (on dit qu'une vieille tour qui est encastrée dans une des maisons de la ville, est le tombeau de Lucullus), je me rendis compte des chants discordants que j'avais entendus. Une cinquantaine d'enfants des deux sexes, agenouillés dans la crotte, glapissaient un cantique devant irois petites bougies allumées autour d'une madone peinte à fresque sur le mur. J'allais passer insoucieux, quand je vis arriver une douzaine de jeunes filles portant des fleurs dont elles voilèrent complètement la madone, en les piquant, une à une, dans le petit grillage de laiton qui la protégeait. La Daniella était parmi elles, et chantait aussi ; mais sa voix était perdue dans ce vacarme, et je ne pus savoir si elle chantait plus ou moins faux que les autres. Elle me vit, et me suivit des yeux en souriant, mais sans cesser de chanter et sans se déranger de la cérémonie.

Je n'osai m'arrêter, car on me regardait curieusement, et l'acte de dévotion qu'on accomplissait n'empêchait pas les chuchoteries des jeunes filles.

Je rentrai donc sans avoir pu échanger un mot avec la stiratrice, et cela fait maintenant deux jours passés ainsi ; ce qui est étrange après la conversation que nous avons eue ensemble. Je crois bien qu'elle me boude sérieusement, car j'ai fait le coup de tête de demander à la Mariuccia pourquoi sa nièce ne venait plus la voir, et elle m'a répondu :

— Elle vient aux heures où vous n'y éjes pa?.

5 avril. — Frascati.

Il a fait aujourd'hui un temps délicieux, clair et presque chaud. C'était bien le cas de faire enfin, hors des villas, une belle promenade à ma guise, et pourtant je n'en avais nulle envie. Après mon déjeuner, je suis remonté à mon grenier. Grenier est le mot, car je suis de plain-pied avec celui de la maison, et il faut même que je le traverse pour arriver à mon logement; cela me fait une situation isolée qui ne me déplaît pas.

La Mariuccia est arrivée pour faire mon ménage, et m'a poussé dehors pour balayer. Je me tenais dans le grenier; elle m'a grondé parce que j'y fumais mon cigare et risquais, selon elle, d'y mettre le leu.

— Est-ce que vous n'allez pas courir aujourd'hui? Il n'a pas fait si beau depuis un mois!

Et, comme je trouvais des prétextes pour ne pas sortir :

— Eh bien! a-t-elle ajouté, vous n'aurez pas besoin de moi, et, si vous restez, je vous confierai la garde de la maison.

— Vous allez donc sortir, Jlaiiuccia?

— Eh! n'est-ce pas aujourd'hui le jeudi saint? Il faut que je m'occupe de mes di-votions.

LA DANIEL LA

— Dites-moi à qui je dois ouvrir si l'on sonne.

— Per.-ionne ne sonnera.

— Pas même la Daniella ?

— Elle moins que tout autre.

— Pouniuoi ça?

— Parer" qu'elle a fait un vœu hier, en sortant du sermon. Oli! le beau sermon! Jamais je n'ai entendu mieux prêcher! Vous a\ez eu giand tort de ne pas venir entendre cela. La Daniella a tant pleuré, qu'elle a juré de faire ses pàques plus chrétiennement qu'elle ne les a encore faites, et, pour s'y disposer, elle a été mettre des fleurs à la madone de Lucullo.

— Qu'est-ce que cela veut dire?

— Ou'elle faisait un vœu.

— Lequel"?

— Ah! dame! vous êtes curieux?

— Très-curieux, vous voyez !

— Eh bi-n ! voici ce que je leur ai conseillé à toutes, à la Daniella et à une douzaine d'autres jeunes filles, qui me demandaient par qw-l vœu elles devaient se sanctifier avant le jour cie Pàquti : « Portez des fleurs à la Vierge, leur ai-je dit, et promeitez'ui de ne pas parlera vos amants avant d'avoir reçu l'absolution et la communion. »

— Vû"s a-eîeu là une belle idée, Mariuccia!

— Elles font trouvée belle, puisqu'elles l'ont suivie. Ainsi, \Otis ne verrez ma nièce ni aujourd'hui, ni demain, ni samedi.

— Votre nièce a donc un amant dans la maison ?

— Eh\ chi lo sa? dit la vieille fille en me regardant avec malice.

Puis elle rangea son balai et courut se faire belle pour aller çntendre les offices à l'église des Capucins. Je pensai que la Daniella l'y rejoindrait, et je guettai sa sortie pour la suivre à distance.

Elle traversa l'enclos et en sortit par le petit chemin rapide qui sépare les villas Piccolomini et Aldobrandini. Quand on a grimpé un quart d'heure, on tourne à gauche et on grimpe encore l'avenue du couvent, qui est vaste et ombragée. L'édifice esta mi-côte, tapi comme un nid sous la verdure. Quand !>l. de Lamennais vint demeurer ici en 1832, il demeura chez ces capucins, dont il pensait beaucoup de bien. Il aimait aussi, m'a-t-on dit, celle retraite cachée dans la riche végétation de la montagne, thébaïde charmante, entourée de villas désertes et silencieuses.

Je regardai dans toute l'église; la Daniella n'y était pas, et, comme les petits yeux malins de la Mariuccia m'observaient, je fus forcé de me retirer. J'attendis un peu sur le chemin; ce hil en vain. Rien ne prouvait que Daniella dût venir là. Je monlai au-dessus du couvent et vis ouverte la porte d'une villa que je n'avais pas encore explorée. C'est la Ruffinella, qui successivement appartenu à Lucien Bonaparte, aux jésuites et à la reine de Sardaigne. Les jardins sont vastes et dominent, de plus haut que tous les autres, la belle vue que j'ai déjà de ma fenêtre de Piccolomini, à une demi-lieue plus bas. Le palais n'est qu'une grande vilaine maison de plaisance, où la reine de Sardaigne n'est, je crois, jamais venue. Cependant elle a fait faire des fouilles aux environs, et, comme ce palais se nomme aussi villa Tusculana, je pensai que les ruines de Tusculum devaient être par-là quelque part, et je les cherchai, sans demander de renseignements aux jardiniers, voulant garder le plaisir d'aller seul à la découverte.

J'escaladai le jardin, qui monte toujours, par une allée fort extraordinaire. C'est encore un de ces caprices italiens dont on n'a point d'idée chez nous. Sur un terrain en penle «eioiverticale, on a écrit, c'est-à-dire planté en buis nain et en caractères d'un mètre de haut, cent noms de poètes ei d'écrivains illustres. Cela commence vers Hésiode et Homère, et finit vers Chateaubriand et Byron. Voltaire et Rousseau n'ont pas été oubliés sur cette liste, qui a été dressée avec goût et sans partialité, par Lucien probablement. Les jésuites l'ont respectée. Un petit sentier passe transversalement entre chaque nom, et, au milieu de l'abandon général des choses de luxe de ce jardin, cette fantaisie est encore entretenue avec soin.

• Je parvins au sommet' de la montagne, en m'égarant dans de superbes bosquets. Puis je me trouvai sur un long pl.itean dont le versant est aussi nu et aussi désert que celui que l'on monte depuis Frascati est ombragé et habité. De^ant moi se présentait une petite voie antique, bordée d'arbres, qui, suivant à plat la crête douce de la montagne, devait me conduire à Tusculum.

J'arrivai bientôt en vue d'un petit cirque de fin gazon, bordé dfc \esligesde constructions romaines. Un peu au-dessous, je pénétrai, à travers les ronces, dans la galerie souterraine par laquelle, au moyen de trappes, les animaux féroces, destinés au.\. combats, surgissaient tout à coup dans l'arène, aux yeu\ des spectateurs impatients. Ce cirque n'a de remarquable que

sa situation. .4ssis sur le roc, au bout le plus élevé d'une étroite gorge en pente, qui s'en va rejoindre, en sauts gracieux et verdoyants, les collines plus basses de Frascati et ensuite la plaine' il est là comme un beau siège de gazon, installé pour offrir au voyageur le plaisir de contempler à l'aise cette triste vue de la campagne de Rome, qui devient magnifique, encadrée ainsi. Le renflement de la colline autour du cirque le préserve des vents maritimes. Ce serait un emplacement délicieux pour une villa d'hiver.

J y pris quelques moments de repos. Pour la première fois depuis que j'ai quitté Gênes, il fai-'^ait un temps clair. Les montagnes lointaines étaient d'un ton superbe, et Rome se voyait distinctement au fond de la plaine. Je fus étonné de l'emplacement énorme qu'elle occupe, el de l'importance du dôme de Saint-Pierre, qui. tout le monde vous l'a dit, ne fait pas grand eftêt, vu de plus près.

Un bruit mystérieux s'empara de ma rêverie. C'était comme une plainte, ou plutôt comme un soupir harmonieux et plaintif de la voix humaine. Comme tout était désert autour de moi, j'eus quelque peine à découvrir la cause de ce bruit intermittent, toujours répété et toujours le même. Enfin, je m'assurai qu'il sortait de la galerie souterraine, où le bruit de mes pas m'avait empêché de l'entendre quand j'y avais pénétré. J'y retournai. Ce n'était que le murmure d'une goutte d'eau filtrant de la voûte el tombant dans une petite flaque perdue dans les ténèbres. L'écho du souterrain lui donnait cette rare sonorité, qui ressemblait au gémissement d'une divinité captive et mourante, ou plutôt à l'àme de quelque vierge martyre s'exhalant sous l'horrible étreinte des bêles du cirque.

En quittant cet amphithéâtre, je suivis, dans le désert, uu chemin jonché de mosaïques des marbres les plus précieux, de verroteries, de tessons de vases étrusques et de gravats de plâtre encore revêtus des tons de là fresque antique. Je ramassai un assez beau fragment de terre cuite, représentant le combat d'un lion el d'un dragon. Je dédaignai de remplir mes poches d'autres débris : il y en avait trop pour me tenter. La colline n'est qu'un amas de ces débris, et la pluie qui lave les chemins en met chaque jour à nu de nouvelles couches. Ce sol, quoique souvent fouillé en divers endroits, doit cacher encore des richesses.

Le plateau supérieur est une vaste bruyère. C'était jadis, probablement, le beau quartier de la ville, car ce steppe est semé de dalles ou de moellons de marbre blanc. Le chemin était, sans doute, la belle rue patricienne. Des fondations de maisons des deux côtés attestent qu'elle était étroite, comme loutes celles des villes antiques. Au bout de cette plaine, le chemin aboutit au théâtre. Il est petit, mais d'une jolie coupe romaine. L'orchestre, les degrés de l'hémicycle sont entiers, ainsi que la base des constructions de la scène et les marches latérales pour y monter. L'avant-scène et les voies de dégagement nécessaires à l'action scénique sont sur place et suflisaramenl indiquées par leurs bases, pour faire comprendre l'usage de ces théâtres, la place des chœurs et même celle du décor.

Derrière le théâtre est une piscine parfiiilement entière sauf la voûte. On est là en pleine ville romaine. On n'a plus qu'à atteindre le faite de la montagne pour trouver la partie pélagique, la ville de Télégone, fils d'Ulysse et de Circé.

Là, ces ruines prennent un autre caractère, un autre intérêt. C'est la cité primitive, c'esl-à-dire la citadelle escarpée, repaire d'une bande d'aventuriers, berceau d'une société future. Les temples el les tombeaux des ancêtres y étaient sous la protection du fort. La montagne, semée de bases de colonnes qui indiquent l'emplacement des édifices sacrés, et bordée de blocs bruts dont l'arrangement dessine encore des remparts, des poternes et des portes, s'incline rapidement vers d'autres gorges bientôt relevées en collines et en montagnes plus hautes. Ce sont les monts Albains. Dans une de ces prairies humides où paissent les troupeaux, était le lac Régille, on ne sait pas où précisément. Le sort de la jeune Rome, aux prises avec celui des antiques nationalités du Latium, a été décidé là, quelque part, dans ces agrestes solitudes. Soixante el dix mille hommes ont combattu pour être ou n'être pas, el le destin de Rome, qui. en ce terrible jour, écrasa les forces de trente cités aiines, a passé sur \'(i(jro Tnsndaii. comme l'orage, dont la trace est vite efl'acée par l'herbe et les fleurs nouvelles.

Vous savez l'histoire de Tuscuhim? Elle se résume en quelques mots comme celles de toutes les petites sociétés antiques du Latium : établissements hasardeux, quelquefois à main armée, sur des terres mal défendues, puis fortifiées par l'esprit d'association civique, par la fertilité du sol, et souvent par la situation inexpugnable; extension de l'association par la ligue avec les établissements voisins; allerrais^ement de l'existence et commencements de civilisation, aussitôt que cessent le pillage et l'hostilité entre les membres de cette race d'aventuriers fondateurs de ailles; puis, les grandes hittps contre l'ennemi

LA DANIELLA

commun. Rome, qui, née la rIernitVe, grandit à pas de géant, comme un fléau \engeur des premières spoliations du sol antique; défaites tantôt partielles, 'tantôt générales de la confédération latine; alliances subies plutôt qu'acceptées avec le vainqueur; conspirations et révoltes, toujours écrasées par l'implacable droit du plus fort; effacement final des nationalités partielles, et fusion politique dans la grande nationalité romaine.

Mais c'est ici que l'histoire très-confuse de ces nationalités vaincues prendrait de l'intérêt si elle avait de plus grandes proportions, et si elle n'était bouleversée h chaque instant par le Ilot des invasions barbares. Ces peuples d'origines différentes, qui, tantôt, faisaient alliance avec les Romains contre leurs voisins, et tantôt revenaient à l'alliance naturelle contre Rome, conservèrent toujours un sentiment de patriotisme étroit, ou plutôt un secret orgueil de race qui leur fit même préférer le joug de l'étranger à celui de Piome. Tusculum persista, jusqu'au xn« siècle, à trahir en toute occasion la cause romaine, aimant mieux épouser celle des Allemands que celle des papes, comme si l'affront subi au lac de Régille n'eût pas été etVacé après un millier d'années d'apparentes réconciliations. Enfin, les haines du moyen âge rallumèrent, dans toute sa rudesse barbare, l'antique inimitié. Les Romains fondirent sur Tusculum, la pillèrent et la détruisirent de fond en comble sous le pontificat du pape Célestin IIL Une circonstance caractéristique, c'est que le pape avait fait de l'abandon de la citadelle de Tusculum la condition du couronnement de l'empereur, et qu'à peine les Allemands étaient-ils sortis pac une porte, les Romains entrèrent par l'autre, livrant cette pauvre ville à toutes les horreurs de la guerre. Et pourtant, Jésus avait passé dans l'histoire des hommes; ses autels avaient remplacé ceux des Nérnésis païennes. Le vainqueur ne s'appelait plus Furius, mais Célestin.

La société tusculane disparut avec sa ville, avec sa citadelle ses temples et ses théâtres Les fugitifs se dispersèrent. Quelques-uns se groupèrent autour d'une chapelle située daiis des bosquets naturels, sur les gradins inférieurs de leur raontacno, et qu'on appelait la Madone des Feuillages (Frasche). De là le nom, de là la ville de Frascati ; de là le dédain et l'aversion de tout véritable Frascatiuo pour Rome et ses habitants.

— Tulli laJri! tiitli birbanti! s'écrie à chaque instant la Tusculane Mariuccia, quand on réveille le levain de ses passions latines.

Et pourtant, la Mariuccia sait si peu l'histoire de son pays, qu'elle prend Lucullus pour un pape, et la villa Piccolomini pour le berceau de la race pélagique. Elle n'eft jamais allée jusqu'à Tusculum, bien qu'il n'y ait guère plus d'une lieue do distance ; mais elle a des dictons flétrissants pour toutes les autres villes du Latium, dictons qui semblent le reflet d'antiques traditions de rivalité, au temps où les Èques, les Sabins, IcsAlbains, les Erniques et lesTuscuk.ns ravageaient, à tour de rôle, leurs établissements naissants, et s'enlevaient leurs troupeaux errants sur des terrains en litige.

La vue que l'on embrasse du sommet de Varx de Tusculum est des plus romantiques. Là, on tourne le dos à l'éternelle Rome. Quand les bois de châtaigniers sont feuillus, cette vue doit être plus belle encore; mais, alors, des caravanes de peintres et de touristes envahissent ces solitudes, et je m'applaudis d'être venu ici avant le beau temps, puisque je possède ces lieux célèbres dans tout leur caractère de mélancolique austérité. Les dévotions de la semaine sainte concentrent la population indigène, déjà si clair-semée, dans les couvents et dans les ég;lises. Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, il n'y avait sous le ciel d'autre créature humaine que moi et un berger assis sur la bruyère entre ses deux chiens.

Je m'approchai de lui et lui oftVis de partager mon repas, c'està-dire mon morceau de pain, et quelipiës amandes de jjin grillées, que la Mariuccia avait mises dans ma gibecière de promonade.

— Non, merci, me dit-il; c'est jour de jeûne, et je ne peux accepter; mais je causerai avec vous, si vous vous ennuyez d'être seul.

Celait un robuste paysan de la marche d'Ancône, d'une quarantaine d'années et dune figure douce et sérieuse. Son ^rand nez acpiiliu ne manquait pas de race; mais sa haute taille, ses cheveux blonds, ses manières calmes, son parler lent et judicieux no répondaient pas à l'idée que je me serais faite d'un type de pâtre dans la campagne de Rome. Des pieds à la têle. il était vêtu de cuir cl de peaux comme un Mohican. Il fait ses habits lui-même et les porte un an sans les quitter. Alors il^ sont usés et il s'en fabrique d'autres.

Après m' avoir donné quelques détails sur son genre dévie il mo parla du lieu où nous étions. " '

— Il n'y a pas, dans tout Rome, mo dit-il, un théâtre aussi entier et aussi intéressant que celui de Tusculum. Kt puis c'est

plus agréable, n'est-ce pas, de regarder des ruines dans un endroit comme celui-ci, où personne ne vous gène, et où il n'y a pas de maisons nouvelles pour vous déranger vos souvenirs ?

J'étais fort de son avis. C'étaient là, en eflèt, les premières ruines qui m'avaient ému réellement. A des vestiges illustres, à des souvenirs historiques , il faut un cadre austère, des montagnes, du ciel, de la solitude surtout. Ce berger est érudit; c'est, à l'occasion, une espèce de cicérone; mais il est discret, sobre de paroles, et bienveifiant sans familiarité importune et sans mendicité, n passe sa vie à gratter la terre, et il a chez lui, dans une cabane qu'il me montra au fond du vallon, un petit musée d'antiquités ramassées à Tusculum. Je montai avec lui sur la roche la plus élevée, et il me décrivit la vaste étendue déployée autour de nous comme une carte géographique. Grâce à lui, je sais maintenant mon Latium sur le bout du doigt, et je pourrai aller partout sans guide. Rien n'est plus facile, aussitôt que l'on connaît les principales montagnes [wr leur nom et par leur forme.

Je me suis donc promené avec les yeux et j'ai parcouru, en désir et en espérance, des sites ravissants ou sévères. J'ai oublié, dans ce voyage, mes préoccupations de ce matin. La locomotion, l'amour des découvertes, ce je ue sais quoi d'enivrant dans la solitude inexplorée, ce sont là d'exqui-^'s jouissances, et je me demande quelle société de femme m'en donnerait de plus vraies.

Oui ! voilà ce qu'on se dit tant que la femme est loin !

— Où est la maison où Cicéron composa ses Tusmlanf^? demandai-je au pâtre, pour voir jusqu'où allait son érudition.

— Chi lo sa f répondit-il en me montrant, non I6m Au cirque où j'avais fait ma première station, un édifice assez bien conservé. Les uns disent que c'est ici ; d'autres disent que c'est le jardin où est maintenant la RulTinella. Toutes les fois qu'on déterre une nouvelle ruine, les savants décident que c'est la chose tant cherchée, et que toutes les anciennes ne valent plus rien. Mais qu'est-ce que cela vous fait? Jl n'y a pas, sur touto cette montagne, un endroit où Annibal, Pompée, Camille, Pline, Cicéron et cent autres personnages puissants, rois, empereurs, généraux, consuls, savants ou papes, n'aient foulé la bruyère où voilà vos pieds, et respiré l'air que vous resiiirez maintenant.

— Je ne crois pas, répondis-je ; la bruyère est jeune, l'air est vieux et corrompu. Il était ])ur et salubre quand Romo était puissante. Croyez-vous qu'un État pareil eût pu avoir son siège dans ce marécage empesté qui est là-bas derrière nous?

— Eh bien, du moins, les gens célèbres que vous savez ont regardé les montagnes que vous regardez, et, quand ils vinrent ici pour la première fois, ils demandèrent peut-être lès noms dos cimes et des vallées à quoique pauvre diable comme moi, de même que vous mêle demandez maintenant. '\'ous me direz qu'ils ont aussi regardé le même soleil et la même lune que vourf pouvez regarder à toute heure du jour et de la nuit. C'est tS que je me suis dit souvent.

— Il y a cette différence entre eux et moi que je ne suis qu'un pauvre diable comme vous.

— Eh! chi lo sa? Il paraît qu'il vient ici, tous les ans, des' personnes célèbres qui aiment à voir Tusculum, et dont on m'a dit les noms; mais je n'en ai pas retenu un seul. Dans millo ans d'ici, les bergers de Tuscuhini les auront appris par la tradition et les diront comme je vous dirais ceux de Galba, de Mamilius ou de Sulpicius.

— Vous en concluez dojic que les hommes célèbres ne font pas tant d'effet de près que de loin?

— Toutes choses sont ainsi. Voyez, ce pays est assez beau ; mais j'en connais bien qui sont plus beaux, et où personne ne va. Cependant on dit qu'il vient ici des vojageurs du fond do l'Amérique, le plus éloigné de tous les pays, si je ne me trompe, pour voir ces morceaux de marbre que je retourne avec mon pied. Ils y ramassent des briques, des cassures de verre et des mosaïques, et les emportent chez eux. On dit qu'il n'y a pas un coin sur la terre où quelqu'un ne conserve précieusement un petit morceau de ce qui traîne à terre dans la campagne de Rome. Vous voyez donc bien que ce qui est ancien et lointain parait plus précieux que ce qui est nouveau et proche.

— Vous dites vrai ; mais la raison de cela?

Il haussa les épaules, et je vis qu'il allait, encore une fois, se tirer d'afi'aire par l'éternel chi lo sa, si commode à la paresse italienne.

— Chi lo sa, lui dis-jc bien vite, n'est pas une réponse qui convienne à un homme de réflexion comme vous. Cherchez-en une meilleure, et, quelle qu'elle soit, dites-la-moi.

— Eh bien ! reprit-il, voilà ce que je m'imagine : quand nous vivons, nous vivons ; c'est-à-dire que, grands ou petits, nous sommes sujets aux mêmes besoins; et les grands ne peuvent

LA DANrErj.A

pas so faire passer pour des dieux. Quand ils n'y !<ont plus depuis longtemps, on s'imagine qu'ils étaient laits autrement que les autr(?s; mais, moi, je ne m'imagine pas cela, et je dis qu'un vivant que personne ne connaît est plus heureux qu'un mort dont tout le monde parle.

— Vivre vous parait donc bien doux?

— Eh! la vie est dure, et cependant on la trouve toujours trop courte. Elle pèse, mais on l'aime. C'est comme l'amour : on donne la femme au diable, mais on ne peut se passer d'elle.

— Ètes-vous donc marié?

— Quant à moi , non. Un pâtre ne peut guère se marier tant qu'il court les pâturages. Mais vous, vous devez avoir femme et enfants?

— Mais non ! Je n'ai que vingt-quatre ans !

— Eh bien ! voulez-vous attendre que vous soyez vieux ? Quel est le plus grand bonheur de l'homme? C'est la femme qui lui plaît, et, quand on est riche, je ne comprends pas qu on vive seul.

— Je vous ai dit que j'étais pauvre.

— Pauvre avec des habits de drap, de bons souliers et des chemises fines? Si j'avais de quoi acheter ce que vous avez là sur le corps, je garderais mon argent pour avoir un lit. Quand on a le lit, on est vite marié. Si vous couchiez, comme moi, en toute saison sur la paille, je vous permettrais de dire que vous êtes forcé de rester garçon. Tenez, regardez ce désert, nous n'y sommes que trois, et deux de nous sont forcés à la solitude !

Je suivis la direction de mon regard, et je vis un moine noir et blanc qui traversait le théâtre de Tusculum.

— Celui-ci, reprit le pâtre, est esclave do son vœu, comme je suis esclave de ma pauvreté. Vous, vous êtes hbre, et ce n'est ni au moine ni à moi de vous plaindre. Mais voilà que le soleil baisse. La bergerie est loin ; il faut que je vous quitte. Reviendrcz-vous ici?

— Certainement, quand ce ne serait que pour causer avec vous. Comment vous nommez-vous, pour que je vous appelle, si vous êtes dans une de ces gorges?

— Je m'appelle Onofrio. Et vous?

— Valreg. Au revoir !

Nous nous serrâmes la main et je redescendis vers le théâtre, regardant l'attitude pensive du moine qui s'était arrêté au milieu des ruines. Le coucher du soleil était adnnrable. Ces terrains, à coupures brusques et à plateaux superposés couverts de verdure, prenaient des tons éblouissants éclairés ainsi de retlcls obliques. Les courts gazons brillaient tantôt comme l'énieraude et tantôt comme la topaze. Au loin, U mer était une zone d'or pâle sous un ciel de feu clair et doux, Les montagnes lointaines étaient d'un ton si fin, qu'on les eût priscpour des nuages, tandis que les déchirures et les ruines de-; premiers plans accusaient nettement leurs masses noires sur le sol brillant. Le moine, immobile comme une colonne, projetait une ombre gigantescpie.

Je passai tout près de lai, comptant qu'il me tendrait la main, et que, pour un sou, j'aurais de lui quelque parole qui serait le résultat de sa méditation. Jlais, soit qu'il n'appartint pas à un ordre mendiant, soit qu'il eût peur de se trouver seul a-\ ec un inconnu dans ce lieu désert, il me regarda avec méfiance et appuya la main sur son bâton. Ce geste m'étonna, et je le saluai pour le tranquilliser. Il me rendit mon salut, màîs se détourna de manière à me cacher sa figure, qui m'axail paru belle et fortement caractérisée.

Je passai outre, non sans me retourner pour me rendre compte de l'inquiétude de cet homme , dont le vœu de pauvreté devrait être au moins une source d'insouciance et de sécurité. Il avait disparu précipitamment vers les gradins de l'hémicycle.

Je m'en allai, pensant aux paroles na'îves et sensées du pâtre philosophe : « Le plus grand bonheur de l'homme, c'est la liberté d'aimer. »

En effet, tout le monde n'a pas cette liberté. Et moi qui la possède, j'ai déjà laissé passer des années qui eussent pu être pleines de bonheur. A quoi les ai-je employées? A interroger mes forces , mon intelligence, mon avenir, et à sacrifier à celte attente de l'inconnu les plus beaux jours de ma jeunesse. Moi qui me croyais parfois un peu plus sage que mon siècle, j'ai fait comme lui : j'ai lâché la proie pour l'ombre, le certain pour le douteux, le temps qui s'écoulait pour un temps qui ne sera [leul-ètre pas. Qu'est-ce que cette chimère du ti'avail, ce besoin de dévelopi^er l'intelligence au détriment des forces du co^ur? Ne les use-t-on pas à les laisser dans l'inaction? Et pourquoi, pour qui cette tension de la volonté vers un but aussi incertain que le talent? Comment se fait-il que je n'aie pas encore rencontré l'amour sur mon chemin ? Est-ce parce que je suis plus difficile, plus e.xigeant qu'un autre? Non, car

mon idéal a toujours été vague en moi-même. Je ne me suis jamais fait le portrait de la femmo à qui je dois me livrer sans réserve. Je me promettais de la reconnaître en la rencontrant; mais je ne me disais pas qu'elle dût être grande ou petite, blonde ou brune.

— Elle viendra, me disais-jo, quand je serai digne d'être aimé; c'cst-à-diro quand j'aurai fait do grands efforts de courage, de [jalience et de sobriété pour être tout ce que je puis être en ce monde.

Il me semblait suivre un bon raisoimetnent, cultiver ma \'iè comme un jardin d'espéranca; mais n'était-ce pas là une sug-' gestion de l'orgueil? Apparemment je comptais, comme Briiniieres, trouver une des merveilles de ce monde, puisque jo m'appliquais à faire une merveille de moi-tnême. JSlè pouvaisjc me contenter d'une humble fille de ma classe, qui m'eût accepté tel que je suis, et qui m'eût aimé naïvement, saintement, et sans rien concevoir de mieux que mon amour ?

Et j'aurais été heureux ! tandis que je n'ai été que prudent et raisonnable ; vous aviez mille fois raison do le penser. J'ai, mille fois peut-être, étouffé le cri démon cœur, peut-être ai-jc' passé mille fois auprès de la femme nui m'eût révélé le vrai de la vie. Je me suis acharné à voir les dangers d'une passion pré-' maturée; je n'ai pas compris l'ivresse do c«s dangers, et ce vaillant, ce généreux sacrifice de la raison qui accepte la grande folie de l'amour, telle que Dieu nous l'a donnée.

Je songeais ainsi en descendant de Tusculum, à travers les taillis de chênes. Le rapide sentier, tout pavé en polygones de lave , était encore une rue de la ville antique, et, ' sous les racines des arbres, je voyais apparaître des restes de, constructions enfouies. Je passai devant le couvent des Camaldules et devant la villa Mondragone, qui était fermée, et je rentrai à Piccolomini par des chemins étroits , encaissés, où je devins tout rêveur, tout agité de mon problème personnel.

Les objets extérieurs agissent sur moi d'une manière souveraine. Devant un beau site, je m'oublie, je m'absente pour ainsi dire de moi-même; mais, quand je marche dans un endroit sombre et monotone, je m'interroge et me querelle. Cela' m'arrive, du moins, depuis queli[ue temps. Je n'avais jamais tant pensé à moi. Sera-ce un bien ou un mal? La solitude que je suis venu chercher me rendra-t-clle sage ou insensé ? C'està-dire, étais-je insensé ou sage avant cette épreuve? Je crois' que nous nous acclimatons rapidement, au moral comme au physique, et que je deviens déjà Romain, c'est-à-dire porté à la vie de sensation plus qu'à la vie de réflexion. Quand j'ai fait un effort pour savoir si j'appartiendrai à l'une ou à l'autre, je. suis bien tenté de me tranquilliser avec le cid lo sa de la Malii'.ccia et du b'erger de Tusculuna.

9 aviil, villa Muutlraùonti.

Je vous écris au crayon dans des ruines. Toujours des ruines ! J'aime beaucoup l'endroit où je suis ; j'y peux passer la journée entière dans un immense palais abandonné, dont j'ai les clefs à ma ceinture. Mais j'ai bien des choses à voua raconter, et je reprends mou récit où je l'ai laissé l'autre jour.

En dînant, pour ainsi dke, avec la iMariuccia, qui s'assied auprès de ma chaise pendant que je uuui;;e, j'arrivai, je ne sais comment, à reparler du vœu de la Daniella.

— Ainsi, disais-je, elle ne pariera à aucun homme avant le jour de Pâques?

— Je n'ai pas dit comme cela. J'ai dit qu'elle ne pai'lerait pas à son amant avant d'avoir fait toutes ses dévotions; mais jo n'ai pas dit que, tout de suite après, elle recommencerait à lui [larler.

— Ah! oui-dal Ainsi ce pauvre amant est condamné à attendre son bon plaisir ?

— Ou celui de la madone.

— Ah I il arrivera un moment où la madone fera savoir qu'elle autorise...? " .

— Quand toutes les fleurs seront séchées et tombées... Mais

LA DANIELLA

je vous en dis trop; vous éles uu hérétique, un païen, un mahomclan ! Vous ne devez rien savoir de tout cela.

Je pressai la bonne fille de s'expliquer. Elle aime à causer, et. elle céda. J'appris donc que les rigueurs de la Daniella dureraient aussi longtemps que les fleurs piquées par elle dans le grdiage qui protège la madone de la Tomba-di-Lucullo ne seraient pas entièrement tombées en poussière ou emportées par le \ent, disparues, en un mot.

11 me vint à l'esprit de faire une folie des plus innocentes. Sur le minuit, je mis le nez à la fenêtre : il pleuvait, la nuit était noire. Le vent souillait avec force. Toute la ville de Frascati dormait. Je m'enveloppai de mon caban, je sortis facilement de l'enclos. En escaladant les rochers au-dessus de la petite cascade, je me trouvai de plain-pied sur le chemin, visa-vis le parc de la villa .4ldobrandini. Redescendre jusqu'à la tombe de Lucullus fut l'atfaire de i[uelques instants. Je n'avais pas rencontré une ànie. Sans la lampe qui l'éclairé toute la nuit, j'aurais eu quelque peine à retrouver, dans les ténèbres, la petite fresque de la madone. Ce pâle layon me permit de reconnaître les jonquilles que j'avais très-bien remarquées, la veille, dans les mains de la Daniella, au moment où, avec son sourire mystérieux, elle avait accompli cette dévotion devant moi. Je respectai les violettes et les anémones des autres jeunes filles, mais j'enlevai avec soin, jusqu'à la dernière, les jonquilles flétries de mon amoureuse, et je les mis dans ma poche. Ce larcin perpétré, je descendais de la borne sur laquelle j'étais grimpé pour atteindre le grillage, lorsqu'une voix d'homme fit entendre l'exclamation suivante .

— Cristo ! quel est le brigand qui profane la sainte image de la Vierge ?

Dans ce pays d'espionnage et de délation , mon espièglerie sentimentale pouvait être incriminée et m'attirer quelque désagrément. J'eus la présence d'esprit de ne pas me retourner et de .souffler rapidement la petite lampe. Enhardi par ma prudence, l'inconnu m'accabla d'un déluge d'injures pieuses : j'étais un chien, un fils de chien, un Turc, un juif, un Lucifer; je méritais d'être pendu, écartelé. et mille autres douceurs. J'avais bonne envie de régaler le dos du saint homme, quel qu'il fût, d'une série de répliques muettes proportionnées à l'éloquence de son indignation : mais la raison me conseillait de profiter des ténèbres pour m' esquiver sans l'attirer sur mes traces.

C'est le parti que j'allais prendre, lorsque je me sentis saisir lo bras par une main incertaine, qui m'avait cherché à tâtons contre le mur. Je n'hésitai plus alors à me débarrasser du curieux par un mirifique coup de poing, accompagé d'un plantureux coup de pied qui l'atteignit n'importe oii.Je l'entendis trébucher contre la borne, glisser et tomber n'importe dans quoi ; ce qui me permit de jouer des jambes et de rentrer chez moi sans m'être trahi par une seule parole. Comme le quidam m'avait paru passablement ivre, je ne pensai pas qu'après a\ oir fait un somme dans la boue où je l'avais décidé à se coucher, il se souvint de l'aventure.

La journée du vendredi saint s' annonçant pluvieuse et sombre; je me permis de dormir la grasse matinée. Lallariuccia, s'impatientant contre ma paresse, entra dans ma chambre, et, quand je m'éveillai, je la vis, méditant sur ma chaussure crottée et sur mon caban encore humide.

— Eh bien ! Mariuccia, qu'y a-l-il? lui dis-je en me frottant les yeux.

— Il y a que vous êtes sorti cette nuit! répondit-elle d'un air de consternation si comique, que je ne pus m'empécher d'en rire. — Oui, oui, riezl reprit-elle : vous avez fait là une belle afiaire!

Et, comme j'essayais de nier, efle me montra les jonquilles flétries, que j'avais mises sur la cheminée.

— Eh bien! après? que voulez-vous?

— Que ces fleurs-là étaient sur le grillage de la sainte madone, et que vous avez été, cette nuit, les' retirer, pour empèrher ma nièce de tenir son vœu. Voilà les amoureux! Mais, malheureux enfant, vous avez fait là un péché mortel ; vous avez outragé .la sainte madone ; vous avez éteint la lampe, et, ce qu'il y a de pis, c'est que vous avez été vu.

— Par qui?

— Par mon neveu Masolino, le frère de la Daniella, le plus méchant homme (ju^il y ait à Frascati. Heureusement, il avait bu, selon sa coutume, et il ne vous a pas reconnu ; mais il a déjà fait son rapport, et je suis sure que les soupçons pèseront sur vous, parce que vous êtes le seul étranger qu'il v ait maintenant dans le pa\s. On enverra des espions ici pour me questionner. Donnez-moi ce caban que je le cache, et brùlez-moi bien vite ces maudites fleurs.

— .V <iu(ii bon? Dites la vérité. Je n'ai fait aucune profanation. J'ai plis ces fleurs pour taquiner une jeune fille qu'il n'est pas iiécps.<aire de nommer,..

— El vous croyez que l'on ne se doutera pas de son nom ? On prétend que l'on vous a vu entrer avant-hier dans la maison qu'habite ma nièce. Est-ce vrai, cela?

La Slariuccia est si brave femme, que je n'hésitai pas à me confesser. Elle fut touchée de ma sincérité, et je vis, du reste, qu'elle était flattée de mon goût pour sa nièce.

— Allons, allons, dit-elle, il ne faut phis faire de pareilles imprudences. Si Masolino vous eût surpris dans la chambre de sa sœur, il vous eût tué.

— Je ne crois pas, ma chère!, Sans me piquer d'être un champion bien robuste, je le suis assez pour me défendre d'un ivrogne; et il est heureux pour votre neveu que je ne l'aie pas rencontré, cette nuit, en haut de l'escalier de la maison dont vous parlez.

— C/-is(o.M'auriez-vous frappé, cette nuit?

— J'espère que oui. Il m'avait beaucoup insulté, et il mettait la main sur moi. Je me suis débarrassé de lui sans peine.

— 11 ne s'est pas vanté de cela! Peut-être ne l'a-t-il pas senti : les i\Tognes ont le corps si souple! Mais il n'était pas assez ivre, cependant, pour ne pas voir et entendre. Avez-vous parlé ?

— Non.

— Pas un mot?

— Pas une syllabe?

— C'est bien! mais, pour l'amour de Dieu et de vousmême, n'avouez rien à jiersonne... S'il se souvient d'avoir été battu, et s'il apprend que c'est par vous, il s'en vengera !

— Je l'attends de pied ferme; mais je veux tout savoir, Mariuccia! Votre neveu est-il homme à vouloir exploiter mon inclination pour sa sœur?

— Masolino Belli est capable de tout.

— Mais quel intérêt peut-il avoir à me vouloir pour beaufrère? Je ne suis pas riche, vous le voyez bien I

— Allons donc! Vous savez peindre, et, avec cela, on gagne toujours de quoi être bien habillé, bien logé et bien nourri comme vous voilà. Tout est relatif. Vous êtes très-riche en comparaison de n'importe quel artisan de Frascati, et, si Masolino se mettait dans la tête de vous faire épouser sa sœur, ou de vous forcer à donner de l'argent, il sait bien qu'un cavalière comme vous trouve toujours à gagner ou à emprunter une centaine déçus romains pour sauver sa vie d'un guetapens.

— Merci, ma chère Mariuccia! Me voilà renseigné, et je sais à qui j'ai affaire. Messire ^lasolino Belli n'a qu'à bien se tenir; j'aurai toujours une centaine de coups de bâton framçaisà son service.

— Ne riez pas avec cela. Ils peuvent se mettre dix contre vous. Le mieux, mon cher enfant, sera de vous bien cacher dans vos amours, et de ne jamais voir la petite hors de cette maison-ci, où mon neveu ne met jamais les pieds.

— Et qui l'en empêche?

— Moi, qui le lui ai défendu une fois pour toutes. 11 ne se gênerait pas pour me désobéir et me frapper, s'il ne me devait quelque argent ; mais je le tiens par la crainte d'avoir à me paver.

Par la suite de la conversation, j'appris, sur ce fameux Masolino. des détails assez curieux. Cet homme n'est peut-être pas toujours aussi réellement ivre qu'il le parait. Son existence est mystérieuse. 11 est censé demeurer à Frascati ; mais on ne sait jamais précisément où il est. Sa famille passe fort bien un mois et plus sans l'apercevoir. Il occupe une chambre dans la maison où Daniella est établie ; mais personne n'entre jamais dans celte chambre, et, si l'on frappe à la porte, qu'il y soit ou non, il ne répond jamais. Ses absences et ses apparitions sont tout à fait imprévues. Il est toujours censé boire en secret dans quelque cabaret du lieu ou des environs, avec des amis. C'est une habitude de cachotterie qu'il a prise pour échapper aux réprimandes de sa femme, et qu'il a gardée depuis qu'il est veuf; mais sa femme disait autrefois qu'il devait cacher ses orgies dans quelque souterrain inconnu, dans quelque lieu inaccessible, car elle l'avait maintes fois cherché des semaines entières, jusque dans les égouts de la ville, sans retrouver aucune trace de lui. Quand il reparaissait, il lui échappait des paroles qui pouvaient faire croire qu'il venait de loin ; mais, quelque pris de vin qu'il fût ou qu'il parût être, jamais son secret ne s'était formulé clairement. Il a exercé dans sa jeunesse la profession de corroyeur ; mais, depuis une dizaine d'années, il n'a fait œuvre de ses bras, et on ne sait de quoi il a vécu.

— Il faut pourtant, ajoute la Mariuccia, qu'il ail plus que le nécessaire, puisqu'il trouve moyen de boire plus que sa soif

D'après tous ces renseignements, je soupçonne ce yalnnlnomo d'être un faux i\ rogne, ou de s'adonner à la boisson dans ses moments perdus. Je pense que le fond de sou existence est le brigandage ou l'espionnage ; peut-être l'un et l'autre, car i'

LA DANIELLA

paraît qu'aiilour de Rome ces deux professions ne sont pas inconipalibles.

Ce qui m'importait plus que tout ceci, cY'lait de savoir si la Daniella se croirait suffisamment relevée de son vœu pour reparaître à Piccolomini, et je l'attendais avec une vivo impalience. Chaque fois que sonnait la cloche de la grille, je courais à ma croisée; mais c'était une suite de visites de commères ou de voisines, qui venaient s'entretenir avec la Mariuccia des affaires de la maison et de la propriété Piccolomini, de la taille des oliviers ou de la vigne, de la lessive, de l'emmagasineraent des pois, du sermon de fra Sinforiano, et, par occasion, de la iirofanation de la madone. J'entendais les conversations établies sur le perron, et il me sembla que plusieurs de ces personnages él^iient [ilus curieux que de raison. La Mariuccia m'avait dit ; (' Dans notre pays, on ne sait jamais qui est espion ou qui ne l'est pas. » J'adniirai l'adresse et le sang-froid des réponses de la bonne fille, et j'entendis même qu'elle me faisait passer pour malade depuis la veille.

— Le pauvre enfant, disait-elle, a eu la fièvre cette nuit, et je l'ai veillé, sans le quitter, jusqu'au jour.

Mon alibi ainsi constaté, les questionneurs se retiraient plus ou moins persuadés.

Enfin, la Mariuccia vint m'annoncer qu'elle allait visiter les chapelles du saint-sépulcre, et qu'elle me priait de n'ouvrir à personne, pas même à sa nièce, si je la voyais paraître à la grille.

— Oh! pour cela, je ne vous le promets pas du tout, lui dis-je.

— Il faut me le promettre, reprit-elle. La Daniella a une clef, et, si elle veut venir, elle viendra sans que vous liriez la corde de ma fenêtre. Dans votre impatience, il ne faut pas vous montrer à ceux qui pourraient passer devant la grille dans ce moment-là.

Quand la Mariuccia fut sortie, je descendis au jardin, malgré la pluie, pour examiner le local sous un rapport que je n'avais pas encore songé à constater, à savoir si on pouvait y entretenir une intrigue avec mystère et sécurité. Je vis que cela était impossible, à moins que les gens de la maison, c'est-à-dire la Mariuccia, la vieille Rosa, et les quatre ouvriers employés au jardin et aux terres adjacentes fussent dans la confidence; pourvu que le jardin eût une clôture réelle au delà du potager; pourvu que l'on n'entrât et ne sortit point par la grille à clairevoie qui donne en pleine rue; pouivu, enfin, que l'on ne risquât point de rendez-vous tous les jours de fête et les dimanches, parce que, ces jours-là, l'autre grille de Piccolomini, qui donne sur la via Aldobrandini, est ouverte au public, et que le haut du jardin sert de promenade ou de passage aux gens de la ville.

Je conclus de mes observations que le secret de mes relations futures avec la stiratrice était une plaisanterie, elj'avoue que l'entrai en méfiance contre les avertissements et les précautions illusoires de la bonne Mariuccia.

Je remontai à mon grenier, bien résolu, quand même, à risquer l'aventure, dès que je serais assuré du courage et de la résolution de ma complice.

Mais quoi! elle était là, dans ma chambre, elle m'attendait. Elle était entrée par une porte de dégagement que je ne connaissais pas et qui aboutit aux caves de la maison. Elle avait ma bague au doigt. Ses beaux cheveux étaient ondes avec soin. Malgré une robe noire et une tenue de dévote, elle avait l'œil brillant et le sourire voluptueux d'une fiancée vivement épri.-e. Je me sentais violemment épris pour mon compte. J'avais soif de ses baisers ; mais elle se déroba à mes caresses.

— Vous m'avez relevée de mon vœu, dit-elle ; vous êtes venu jusque dans ma chambre m'apporter l'anneau du mariage... Laissez-moi faire mes pâques ; après cela, nous serons unis.

Je retombai du ciel en terre.

— Le mariage? m'écriai-je; le mariage?...

Elle m'interrompit par son beau rire harmonieux et frais.

Puis elle reprit sérieusement :

- — Le mariage des cœurs, le mariage devant Dieu. Je sais bien

que c'est un péché de se passer de prêtre et do témoins, mais j c'est un péché que Dieu pardonne quand on s'aime.

— 11 est donc bien vrai que vous m'aimez, chère enfant?

^ — Vous verrez I Je ne puis vous rien dire encore. Il faut que j' je pense à mon salut, et que je tourne mon cœur vers Dieu si ■ardemment, qu'il bénissenos amourset nous pardonne d'avance ' la faute que nous voulons commettre. Je prierai pour nous ; deux, et je prierai si bien, qu'il no nous arrivera [wint de mal- : lieur. Mais, pour aujourd'hui, ne me dites rien, ne me tentez I pas, il faut que je me confesse, que je me reponte et que je reçoive l'absolution pour le passé et pour l'avenir.

Tel fut le résumé de l'étrange système de piété de cette Italienne. J'avais bien ouï dire que ces femmes-là voilaient l'image de la Vierge en ouvrant la porte à leurs amants ; mais je ri'a-

vais pas l'idée d'un repentir par anticipation et d'un péché réserve, comme ceux dont j'entendais parler avec tant d'assurance et de conviction. J'essayai de combattre cette religion facile ; mais je la trouvai très-obstinée, et je fus véhémentement accusé de manquer d'amour, parce que je manquais de foi.

— Adieu, me dit-elle ; l'heure du sermon sonne, et j'ai encore trois chapelles à visiter aujourd'hui. Demain, vous ne me verrez pas, ni dimanche non plus. Je ne suis venue que pour vous dire de ne pas faire d'imprudence, et de ne pas chercher à me voir, parce que, d'une part, je dois me sanctifier, et que, de l'autre, mon frère est à Frascati.

— Dites-moi, Daniella, est-il vrai que votre frère vous maltraiterait s'il me voyait occupé de vous?

— Oui, quand ce ne serait que pour savoir s'il peut vous effrayer.

— Vous avez donc l'expérience de ce qu'il peut faire en pareil cas?

— Oui, à propos de vous. Il a déjà entendu dire que le Français de Piccolomini était venu dans notre maison, et il m'a fait, ce matin, de terribles menaces. Vous me défendriez contre lui, je le sais ; mais vous ne serez pas toujours là, et les coups seraient pour moi.

— Alors, je serai prudent, je vous le iurel

Le roulement d'une voiture et le sonue la cloche interrompirent la conversation.

— C'est lord B*** qui vient vous voir, dit-elle après avoir regardé furtivement par la fenêtre; je reconnais son chien jaune. Lord B*"*^* vient sûrement vous chercher pour vous faire voir le jour de Pâques à Rome ; allez-y, vous me rendrez service; mais revenez le soir!

— Vous n'êtes donc plus jalouse de...?

— De la Medora?... N'ai-je pas votre anneau? Si, après cela, vous étiez capable de me tromper, je vous mépriserais tant, que je ne vous aimerais plus.

XXIY

9 arril.

On sonnait à casser la cloche. La jeune fille se sauva par où

elle était venue en me criant :

— A dimanche soir !

Et j'allai ouvrir à lord B***, qui venait effectivement me chercher. Je me laissai emmener.

— Tout va au plus mal depuis que vous n'êtes plus chez nous, me dit-il quand nous fûmes sur la route de Rome. Lady llarriet me trouvait moins maussade quand vous étiez là pour me faire valoir, en m'aidant à développer mes idées. J'ai eu le malheur de recourir au moyen extrême contre l'ennui et la tristesse : je me suis enivré tous les soirs, seul dans ma chaiiibre. Cela m'arrive rarement; mais il y a des temps si sombres dans ma vie, qu'il faut bien que cela arrive. Ma femme n'en sait rien; mais, comme je suis plus calme et plus abattu aux heures où elle me voit, elle s'impatiente davantage. J'y gagne seulement d'être plus indifférent à ses impatiences.

— Et votre nièce? n'est-elle pas un peu meilleure pour vous que par le passé? Il m'avait semblé, le jour de notre promenade à Tivoli, qu'elle y était disposée?

— Vous vous serez trompé. Ma nièce, c'est-à-dire la nièco de ma femme, est d'une humeur massacrante depuis votre départ. C'est à croire, Dieu me damne! qu'elle était amoureuse de vous... et, s'il faut vous dire tout...

Je me hâtai d'interrompre lord B***. Il a des moments de trop grande expansion, comme doit les avoir un cœur trop souvent refoulé, et je ne veux pas savoir par lui ce que je sais par moi-même.

— Si une pareille maladie avait pu s'emparer du cerveau do miss Medora, lui dis-je, il est à croire que cela n'aurait pas survécu à mon départ.

— C'est ce que je me suis dit. Elle a, d'ailleurs, tant monté à cheval avec un de nos cousins qui est arrivé cette semaine, qu'elle doit avoir secoué rudement ses vapeurs. A vous dire vrai, c'est aujourd'hui seulement, depuis cinq jours, que je suis un peu lucide. Il se pourrait que, pendant mon absence intelkeiiielle, Medora fût devenue anaoureuse de ce cousin, qui est

LA DANIELLA

benu, riche et grand amateur de clievaux et de voyages. Il m'a semblé, ce matin, qu'elle était fort impatiente de sortir avec lui, et que, de son côté, Richard B*** se faisait attendre avec l'impertinence d'un homme aimé.

— A la bonne heure ! pensai-je; la crise de Tivoli est oubliée, et il m'est permis de l'oublier aussi.

Quoique, jusque-là, j'eusse résisté au désir de lord B*** en refusant d'aller demeurer chez lui, je cédai à ses instances, n'y voyant plus d'inconvénients, et pensant qu'il y en aurait, au contraire, à paraître fuir son hospitalité.

J'employai le reste du voyage a le sermonner sur son désespoir bachique, et à le supplier de renoncer à ce funeste moyen de combattre le dégoût de la vie.

— Aimez-vous donc mieux, disait-il, que je me brûle la cervelle, un jour que le spleen sera trop violent?

Cependant il avouait qu'après avoir eu recours à ce contrespleen pendant quelques jours, il re'.ombait dans une tristesse plus profonde et contre laquelle il sentait en lui-même moins de force pour réagir. 11 parut surpris et touché de l'intérêt avec lequel je le prêchais.

— Vous avez donc encore de l'amitié pour moi? me dit -il ; je croyais vous avoir paru si ennuyeux et si nul, que vous quittiez Rome à cause de moi plus encore qu'à cause de Rome. Eh bien I puisque j'ai un ami en ce monde, je lâcherai de ne pas devenir indiane de son estime, et je sens bien que cela m'arriverait si je cédais à la tentation de m'abrulir.

— 11 faut faire plus que de tâcher, il faut vouloir. J'obtins de lui la promesse formelle, et sur l'honneur,

qu'il passerait un mois entier sans boire. Je ne pus obtenir davantage.

Nous approchions de Rome, lorsque nous vîmes déboucher devant nous, sur la roule, trois cavaliers dans un nuage, non de poussière, il pleuvait toujours, mais de sable liquide soulevé par le pied des chevaux. J'eus quelque peine à reconnaître miss Medora en amazone, mouillée, crottée, jaunie, jusque sur son voile et ses cheveux, par celle bouillie des chemins de traverse où elle'semblait clapoter avec délices. Cela ne l'empochait pas d'être admirablement belle avec sa figure animée et son attitude impérieuse.

Les Anglaises que je vois ici montent bien à cheval ; mais presque toujours elles sont mal arrangées et manquent de grâce. Medora, qui n'est qu'à moitié Anglaise, est admirablement souple et bien posée. Son vêtement de cheval dessinait sa belle taille, et elle maniait sa monture ardente et magnifique avec une maestria véritable. Le cousin est un Anglais blond vif, avec beaucoup de barbe et une riche chevelure%éparée en deux masses, rigidement égales, par une raie qui va du milieu du front à la nuque, li est d'une incontestable et sple:idide beauté, comme lignes et comme ton; mais je ne sais comment il se fait que, pour nos yeux français, la plupart des Anglais, quelque beaux qu'ils puissent être, ont toujours quelque chose de singulier qui tourne au comique; e ne sais quelle gaucherie type dans la physionomie ou dans l'habillement, qui ne s'efface pas, même après beaucoup d'années passées sur le continent.

^ Derrière ce beau couple, au galop trottaient, avec autant d'agilité que de disgrâce, deux laquais de pure race anglaise. Tout cela pas.sa près de nous comme la foudre, sans que la belle Medora daignât tourner la tête do notre côté, bien que Bujfah, perché sur le siège et aboyant de tous ses poumons, rendit notre véhicule assez reconndissable.

Deux heures plus tard, nous étions tous à table dans la triste et mimense salle du palais '**. Lord B"** buvait de l'eau ; lady Ilarriet m'accablait de tendres reproches sur ma fuiteàFrascati ; le cousin mangeait et buvait comme quatre ; IMedora, richement parée, et belle comme elle sait que je ne l'aime pas, m'axait à peine honoré d'un froid bonjour et parlait anglais à sir Richard B*** avec autant d'affectation que de volubilité. Je n'entends pas l'anglais et je n'en aime pas la musique. Medora s'en est maintes fois aperrue; je vis donc que j'étais au plus bas dans son estime, et cela me mit fort à l'aise.

Après- le dessert, les deux Anglais restèrent à table, et je funis les femmes au salon. Nous y trouvâmes Brumières et plusieurs Anglais des deux sexes, avec lesquels Medora se remit a biaiser et à silller de plus belle dans la langue de ses pères. °

ir T- '^'' l'"^"' '"° ''"' Brumières, vous avez vu le cousin? \oila un BoiiiiiijloH qui nous fait bien du tort!

— Parlez pour vous; moi qui ne suis pas sur les rangs, je m arrange très bien de la présence du cousin.

— Ah! vous persistez à soupirer pour la petite Frascatane? Je crois, à présent, que j'aurais mieux fait de penser comme vous. Celle-là doit être moins cruelle et moins capricieuse.

Comme nous plaisantions depuis quelques instants sur ce

ton, Brumières me menaçant de venir à Frascati me taquiner, et moi atïectant la plus superbe indiiférence pour toutes les beautés de l'Angleterre et de l'Italie, le nom de Daniella, prononcé par lui un peu trop haut, parvint jusqu'à l'oreille de miss Medora, et je la vis tressaillir comme si elle avait été piquée d'une guêpe. Une minute ne s'était pas écoulée, qu'elle elait auprès de nous, dans notre coin, daignant se montrer lort aimable, à seule fin de ramener adroitement la conversation sur la compte de la pauvre stiralrice. J'éludais do mon mieux ses questions sur l'emploi de mon temps et de mes pensées dans la solitude de Frascati ; mais le perfide Brumières, toujours soigneux do me rendre haïssable, eut l'art de seconder la belle Anglaise, si bien que la question me fut carrément posée par elle :

— Avez-vous revu ma femme de chambre, à Frascati?

Il y avait, dans l'accent dont cela fut dit, tant d'aigreur et de dédain, que j'en sentis la morsure et répondis avec un empressement qui devança celui de Brumières :

— Oui, je l'ai revue plusieurs fois, et ce matin encore.

— Pourquoi dites-vous cela d'un ton de triomphe? répliqua-t-elle avec un regard d'insolence foudroyant. Nous savions bien pourquoi vous aviez choisi Frascati pour votre séjour. Mais il n'y a pas tant de quoi vous vanter! Vous succédez à Tartaglia et il beaucoup d'autres du même genre.

Je répondis, avec aigreur, que, si cela était, je trouvais étrange de l'apprendre de la bouche pudique d'une jeune Anglaise ; et la querelle fût devenue encore plus amère sans l'arrivée du cousin Richard, qui, s'approchant de nous, changea forcément le cours de nos paroles. Medora trouva pourtant moyen d'essayer, à motscouverts, de me mortifier encore; mais j'avais repris assez d'empire sur moi-même pour faire semblant de no plus comprendre.

Je passai la journée du lendemain à visiter les églises et à regarder l'aspect de la population. Toutes mes impressions se trouvèrent résumées, le jour suivant, à la grande cérémonie du dimanche de Pâques. Je vous parlerai de ce que j'ai vu et de ce que j'ai pensé de tout cela. Maintenant, je ne veux pas, je ne peux pas interrompre mon récit.

— Écoutez, me dit lord B'** en revenant à pied de Saint- Pierre par le pont Saint-Ange, j'ai entendu, avant-hier au soir, des mots aigres échangés, à propos de la petite Daniella, entre ma nièce et vous. Je vois que vous avez furieusement blessé l'amour-propre de cette reine de beauté en ayant des yeux pour la gentillesse de sa suivante ; c'était votre droit; mais, cependant, prenez garde aux conséquences d'une amourette, dans un pays où les étrangers sont regardés comme une proie, et où, d'ailleurs, tout est sujet de spéculation. Celle jeune fille est bonne et cliarmante; je la crois honnête, mais non pas désintéressée; sincère, mais non pas chaste... Je crois qu'elle a ou beaucoup d'amants, bien que je n'aie pas la certitude du fait ; mais, enfin, telle que je la juge, je ne voudrais pas qu'elle vous en imposât par ces mensonges que la plupart de ses pareilles soutiennent avec une grande audace.

— Voyons, milord, répondis -je, hasardant moi-même un mensonge pour m'emparer de la vérité : elle a été votre maîtresse, je le sais.

— Vous vous trompez, répondit-il avec calme ; je n'ai jamais eu cette pensée. Une maîtresse dans la maison de ma femme? Jamais! Fi donc!

— Alors. . . pour avoir l'opinion qu'elle est de mœurs faciles, il faut que vous ayez des preuves...

— Je vous l'ai dit, je n'en ai pas; mais sa figure est si provoquante, elle a si bien l'air d'une fieffée coquette de village ou d'antichambre, que, sij'eusse été tenté d'elle, je ne l'aurais jamais prise au sérieux. Nous autres, qui avons beaucoup de domestiques et qui changeons souvent de résidence, nous ne pouvons ni ne voulons surveiller des mœurs dont nous n'endossons pas la responsabilité. Voilà tout ce que j'avais à vous dire.

— Absolument tout?

— Sur l'honneur!

Il était six heures : lady Harriet voulait me garder à dîner pour que je pusse voir ensuite l'ilkminalion de Saint-Pierre. J'avais bien autre chose en tèle que des lampions. Je prétendis avoir donné ma parole de dîner avec Brumières, lequel me démentit avec étourderie ou avec malice. Dans les deux cas, je lui en sus mauvais gré et lui témoignai de l'humeur.

— Vous êtes un drôle de corps, me dit-il en aparté, comme je lui reprochais sa desobligeance; vous êtes méfiant comme un Italien et mystérieux comme l'amant d'une princesse. Tout cela pour celte petite fille de Frascati! Vous pouxie.; bien me dire que vous vouliez retourner passer la nuit auprès d'elle, et je vous aurais aidé à vous esquiver. Que diable! je comprends qu'il y aurait mausais goût de votre part à laisser pressentir

LA DANIELLA

à nos Anglaises une aventure si naturelle; mais, avec moi, pourquoi vous caclier comme s'il s'agissait d'une madone"?

J'étais blessé, et il me fallait paraître indilférent. Mon rôle était de nier mes relations avec la Daniella, et pourtant ^'avais envie de chercher querelle à Brumicres pour la façon dont il me parlait d'elle. De quel droit oulrageail-il la femme objet de mes désirs? Quelle que fût cette femme, je sentais le besoin et comme le devoir do la défendre; mais céder à ce besoin, c'était avouer des droits que je n'avais pas encore.

Ma colère tomba sur Tartaglia, qui me poursuivait dans ma chambre avec sa rengaine accoutumée sur l'amour de Medora pour moi, et sur l'indignité relative de la petite Frascatane, cette fille de rien, qui n'était pas digne d'un mossioii comme moi. A mon impatience se mêlait je ne sais quelle sourde fureur devant l'idée humiliante que ce drôle, objet des premières pensées de la Daniella, avait dû abuser do son innocence. Je sentis que je perdais la tète et qu'il s'apercevait de ma ridicule jalousie.

— Allons, allons, mossiou, me dit-il en prenant vivement la porte, dont il mit le battant entre lui et moi fort à propos, vous pouvez bien vous passer la fantaisie de celte petite tille, il n'y a pas de mal ; mais il ne faut pas que cela vous empèclic de viser plus haut. Vous pensez bien que ce que je vous en dis, ce n'est pas par jalousie, moil Je ne prétends plus rien sur la Daniella; il y a longtemps que...

Il s'enfuit en achevant sa phrase, que le bruit de la porte, refermée en même temps par lui, ra'empécha d'entendre.

Je restai eu proie à une agilation que je sentais déraisonnable, et que je ne pouvais cependant pas vaincre.

— Mon Dieu, mon Dieu, me disais-je, suis-je donc amoureux à ce point-là? Amoureux do qui? D'une courtisane de bas étage, peut-être ! Peut-être ont-ils tous raison de se moquer de moi ! Depuis quand donc un garçon de mon âge doitii rougir de sentir ses sens émus par une fille oui a appartenu à cent autres? Et pourquoi ne pas avouer ingénument que je la désire quand même? Je sais bien qu'il faut savoir gouverner la brutalité de i areillcs convoitises, et, en homme du monde, remettre au len<iemain des plaisirs doit on ne peut pas seulement évoquer la pensée devant des femmes honnêtes. Mais pourquoi diable cette Medora, qui s'est si follement jetée dans mes bras, ose-t-elle me parler de mes sens, puisque c'est m'en parler que de nommer cette Daniella?

Et, en songeant ainsi, j'avais quitté le palais, je traversais la foule bruyante rassemblée autour des frittoiie pavoisées, et j'étais devant Saint-Jean-de-Latran, sans avoir songé à me précautionner d'un moyen de transport pour Krascali, raai;^ résolu à m'y rendre le soir même, dussé-je faire la route à pied.

J'arrivai à la porte Saint-Jean, me souvenant qu'il y avait par là, hors les murs, des cabarets où j'avais vu des cnevaux de louage; mais, quand je parlai de me faire conduire à Frascati à huit heures du soir, un cri de surprise et presque d'ironie indignée s'éleva autour de moi.

— Oui, oui, la malaria el les brigands! répondis-je en toute hâte, je sais tout cela ! mais il y a aussi de l'argent à gagner. Combien me demandez-vous pour me conduire?

— Ah 1 Excellence, à l'heure qu'il est, vous n'auriez pas un cheval et un homme pour quatre écus romains.

— Mais pour cinq?

— Pour cinq, un jour de la semaine, peut-être; mais, aujourd'hui, la fête de Pâques; Non, non, pas pour sixl

J'allais en offrir sept, quelque chose comme quarante francs. Pour un gueux comme moi, c'est vous dire combien la fantaisie de tenir parole à ma conquête me gouvernait en ce moment-là. Lord B*^* offrant cinq cents livres sterling n'aurait pas été plus prodigue.

Heureusement pour mon humble bourse, je sentis une main toucher furtivement mon coude, et, me retournant, je vis Tartaglia.

— Que faites-vous ici. Excellence? me dit-il en italien. Les chevaux que vous avez demandés sont là. C'est milord qui vous les envoie, et j'ai ordre de vous accompagner.

— Excellent lord B-'M pensais-je en suivant Tartaglia jusqu'aux chevaux, qui étaient elleclivement à dix pas de là, tenus par un mendiant; il me blâme, et pourtant il se prête è mon indomptable caprice 1

M'élancer sur le magririque cheval anglais qui piaffait, impatient de dévorer l'espace, fut pour moi l'alTaire d'un instant. Je ne me demandai même pas s'il ne me casserait pas le cou ; car je suis le plus ignorant des écuxers, et il y a bien quatre ans que je n'ai enfourché une mouline quelconque ; mais jai monté sans sello et sans bride tant de poulains farouches dans les prairies où j'ai passé mon enfance, que j'ai l'instinct nécessaire pour rester solide sans faire de maladresse qui exaspère l'animal le plus irritable et le plus chatouilleux. Les choses se

passèrent donc très-bien, et, quand j'eus fait une lieue au grand trot pour satisfaire la première ardeur de mon cheval, je sentfs que j'en étais maître et que je pourrais, à mon gré, ralentir son allure.

Je me retournai alors vers Tartaglia, qui montait aussi ure magnifique bête, et qui, cavalier à ma manière, se tenait victorieusement en selle, malgré ses jambes courtes et l'énorme manteau dont il s'était affublé.

— Ah çà I lui dis-je, tu as été assez loin. II n'est pas nécessaire que tu t'exposes, pour moi, à la fièvre et aux bandits. Retourne au palais, el dis à lordB*** que je n'ai pas besoin do toi. Demain, je lui ramènerai son cheval.

— Non pas, non pas, mossioa ! io ne vous quitterai pas. Jo ne crains pas la fièvre avec ce bon manteau, et, quant aux bandits, quo voulez-vous qu'ils fassent à un pauvre homme qui n'a pas dix baioques dans sa poche?

— Mais ce bon manteau pourrait les tenter, d'autant plus que tu l'étalés avec une majesté...

— Croyez-moi, ENcellence, avec des chevaux qui courent comme ceux-ci, on ne craint guère les voleurs. Tout ce que jo vous demande, c'est de ne pas être fier, et de jouer des talons si nous faisons quelque mauvaise rencontre.

— Daniella, je le le promets! m'écriai-je intérieurement. Puis je ne pus résister au désir de savoir comment les

choses s'étaient passées au palais***, pour que lord B**^eùt deviné que je m'échappais encore une fois, et, malgré ma répugnance à causer avec Tartaglia, je l'interrogeai; mais il éluda mes questions.

— Non, non, mossiou, répondit-il, pas à présent. Jo vous dirai tout ce que vous voudrez, quand nous verrons les premières maisons de Frascati; mais, croyez-moi, c'est moi que je vous dis qu'il ne fait pas bon aller au pas el causer dans la campagne de Rome quand le jour est fini. Marchons, et, si vous voyez du monde sur le chemin, ne vous gênez pas pour prendre un joli petit galop.

J'insistai pour le renvoyer :

— C'est impossible, reprit-il, ne parlez pas de cela. Milord me mettrait à la porte si je lui manquais de parole.

Nous reprimes donc le trot. La journée avait été magnifique et le ciel était clair. Nous avions dépassé Tor-di-Mezza-Via, grande tour isolée au milieu des champs, qui marque la moitié du chemin entre Rome et Frascati, lorsque Tartaglia, qui avait jusque-là trotté respectueusement derrière moi^ me dépassa au galop, en me criant de ne pas le suivre de trop près, mais de maintenir mon allure.

Ceci me donna à penser qu'il avait accointance avec quelques rôdeurs de nuit, et qu'il avait été averti de leur présence par un signe insaisissable à ma vue ou à mon oreille. Je ne doutai plus du fait lorsque, l'ayant rejoint au trot, je le vis remonter précipitamment sur "son cheval et prendre congé d'un groupe d'hommes, parmi lesquels j'en remarquai un de haute taille, qu'il ne me sembla pas voir pour la première fois, el qui parut é\iter mes regards en se tournant vers le fossé de la roule. Les autres avaient l'air misérable de tous les gens du pays.

— Coquin! dis-je à Tartaglia, quand nous les eûmes dépassés, lu as tes raisons, je crois, pour ne pas craindre les bandits.

— Mossiou I mossiou ! fit-il en mettant le doigt sur ses lèvres, ne parlez pas de ce que vous ne savez pas! 11 y a de mauvaises gens dans la campagne de Rome; mais il y en a aussi d'honnêtes, et il est bon d'avoir un ami comme moi, qui sait comment il faut parler aux uns et aux autres.

— Puis-je te demander, au moins, si ceux dont tu prétends me préserver en ce moment sont de mauvais ou d'honnêtes bandits?

— Vous demandez ce qu'il ne vous servirait à rien de savoir, el jo ne prétends rien, puisque je ne vous demande rien ni pour eux ni pour moi. Marchons, marchons, je vous prie : je ne crains que les surprises.

Nous arrivâmes sans encombre au pied de la montagne. Je voulus mettre mon cheval au pas pour le ménager. Tartaglia s'y opposa énergiquement.

— Eh ! mossiou, vous n'y songez pas! La nuit est tout à fait tombée, el c'est ici le plus mau\ais endroit, à cause de la moulée. Tenez, vnilà une fontaine où bien des gens sont restés pour avoir voulu y faire boire leurs chevaux; et, là, tout le long de ce petit mur, est-ce que vous n'avez pas reaiaiqué, dans le jour, les tètes de mort el les ossements en croix, qui parlent assez clairement?

Enfin nousarri\âmes à la porte de la ville, et Tartaglia consentit à me parler de lord B***.

— Voyons, mossiou, dit-il, ne vous fâchez pas! Lord B*** ne sait probablement pas que vous êtes à Frascati. Il s'imauine que vous courez la ville de Rome pour voir les illumiualions.

LA DANIELL\

Et tenez nous voici sur une hauteur d'où vous pouvez juger rie la beauté du spectacle que vous avez perdu. Retournezvous, et arrêtez-vous un moment. u -i, •. j - Je m'arrêtai Le spectacle était splendide. Rome brillait dans la nuit comme une pléiade d'étoiles. Dix heures sonnaient a la cathédrale de Frascati. , . , , . •

— Attention! s'écria Tartaclia enthousiasme : regardez bien le dôme de Saint-Pierre ; le changement va se faire! Ahl l'horloge de Frascati avance d'une minute... de deux... Attendez! voilà! Est-ce beau?

En effet, toutes les lumières qui, à cette distance de treize milles, éclataient de blancheur, changèrent subitement de ton et devinrent d'un rouge étincelant. L'énorme fanal placé au «îommel du dôme ravonnait dans une brume couleur d'incendie. Les Romains sont très-friands de ce coup d'œil. Cinq cents ouvriers sont employés, ce jour-là, à le leur procurer; et, quand le changement n'est pas général et instantané sur tous les points de l'ijiimensç édifice, basilique, dôme, colonnades et fontaines, la population siffle à outrance les machinistes. Aussi ces derniers y mettent-ils tout leur amour-propre, et Tartaglia s'écria philosophiquement :

— A l'heure qu'il est, cinq ou six de ces pauvres diables déeringolent de là-haut pour s'être pressés comme il convenait, car le changement me parait très-bien réussi, cl le public doit être content. Bah ! il n'y a point de beau changement sans cela! Le dôme est si dangereux!

— A présent, j'ai assez vu les lampions. Dis-moi comment il se fait que je sois ici sur le cheval de lord B'**, sans que lord B*** me l'ait envové?

— C'est que vous n'êtes point sur le cheval de lord B***, mais bien sur celui de la Medoia. Quant à moi, j'ai choisi le mien parmi ceux des domestiques. J'ai pris celui dont je savais l'allure douce et les jambes sûres.

Pendant quelques instants, Tartaglia me laissa croire que Medora l'avait envové courir après moi avec ces chevaux. Enfin, quand j'eus mis pied à terre, il m'avoua la vérité :

— C'est moi que j'ai pris sur moi, dit-il, de seller ces chevaux et de leur mettre, aller et retour, une petite douzaine de lieues dans les jarrets. Bah! de si bonnes jambes! ajouta, en riant, l'effronté bohémien. Miss Medora trouvera peut-être que son Otello a un peu moins d'ardeur que de coutume; elle fera un peu moins de folies, voilà touti D'ailleurs, il pleuvra, le temps se brouille ; miss ne sortira pas, et Otello se reposera. Allons, mossiou, ne soyez pas fâché. J'ai tout fait pour le mieux : quand j'ai vu qu'au lieu de vous calmer, je vous rendais plus volontaire, et que vous preniez votre portemanteau pour sortir du palais sans rien dire à personne, je me suis dit, moi : « Ce pauvre garçon ne va pas trouver de voiturCjOu, s'il en trouve une, ce sera pire que d'aller à pied ; il sera arrêté sur le chemin ; il est fou, il voudra se défendre ; on me le tuera. »

— Mais quel diable d'intérêt prends-tu à moi? lui criai-je en lui jetant vingt francs qu'il relusa obstinément.

— Je prends intérêt au futur mari de la Medora, répondit-il, au futur héritier de lady B***; car, voyez-vous, c'est moi que je vous le dis, vous serez ce mari et cet héritier. Pour le moment, vous êtes coiffé de cette brunetie de Frascati; iiiai^;, avant huit jours, vous en serez las, et vous reviendrez à Rome. La signorina n'aime pas son cousin Richard. Elle l'aime d'autant moins qu'elle fait son possible pour l'aimer; mais il est sot, et elle s'en aperçoit bien. Bonsoir, Excellence; gardez votre argent; vous êtes généreux, je le sais : c'est pour cela que j'attends, pour accepter, que vous soyez riche. En faisant votre fortune, je fais la mienne.

En parlant ainsi, il sauta à cheval et prit Otello par la bride. Je voulais qu'il entrât dans la ville pour laisser reposer ces deux braves bêles.

— Non, non, dit-il, les domestiques courent les rues de Rome, celle nuit ; ils m'ont confié le soin des écuries ; mais, au point du jour, ils y donneront un coup d'œil, et il faut que ces deux béles-ci soient séchées et pansées, pour qu'ils ne se doutent de rien.

Il partit au galop, et je me mis à gravir la via Piccolomini, un peu honteux de penser que le cheval favori de Medora ni'a\ait porté à ce rendez-vous, cause indubitable de son éternel mépris. Je voyais aussi se réaliser la prédiction de Bnimières relativement à Tartaglia : « En quelque lieu et à quvkiue heure que ce soit, vous le verrez apparaître au moiiierii où ses services vous seront indispensables, et il saura élre l'homme nécessaire dans vos plaisirs ou dans vos dangers. »

l'ondaut que je faisais ces réflexions, la grille ne s'ouvrait p.is; et la cloche placée en dehors de la maison faisail un tel nruit, que je n'osais la secouer trop fort.

— Elle est là, sans doute, me disais-je. C'est elle qui va m'ouviir furtivement la porto.

i avril.

Comme j'étais là, attendant avec le plus de patience possible, il m'arriva une aventure énigmatique dont je n'ai pas encore, dont je n'aurai peut-être jamais le mol. Un moine sortait de la via Piccolomini, c'est-à-dire de l'extrémité de la ville, et semblait se diriger vers la via Falconieri, un de ces petits chemins enfoncés qui circulent entre les parcs et qui portent le nom de celui auquel ils aboutissent. Cet homme passa si près de moi, que je pensai qu'il ne me voyait pas et que je fis un mouvement pour n'en être pas heurté; mais il me voyait, et, en m'ellleuranl, il me mit rapidement dans la main un objet qui me parut être une petite plaque de métal carré; puis aussitôt, sans attendre la moindre question, il s'enfonça dans le chemin creux et disparut. Ce n'était pas le capucin oncle de la Daniella ; c'était un grand moine noir et blanc, qui me rappela celui que j'avais rencontré dans les ruines du théâtre de Tusculum, et qui m'avait semblé vouloir éviter mes regards. Pourtant celui-ci me parut beaucoup plus mince.

Je m'assurai que l'objet mystérieux était une tabletterie fer battu de la grandeur d'une carte de visite et percée deplusieurs trous incompréhensibles au toucher. Je me demandai si c'était quelque symbole de dévotion distribué aux passants, ou un avis quelconque donné par Daniella. Mais comment et pourquoi ce moine serait-il intervenu dans une histoire d'aniourî

Averli pourtant comme je l'avais été par Brumières et par lord B*** que, dans ce pays-ci, il faut s'attendre aux choses les plus surprenantes, je crus devoir ne pas m'obstiner à secouer la cloche de Piccolomini, et je m'enfonçai, à mon lour, dans la via Falconieri, sans dessein d'y suivre les traces du moine, mais de manière à dérouter les espions, si espions il y avait, en me perdant dans l'obscurité.

Quand j'eus atteint un endroit complètement ombragé par les grands arbres des deux parcs liinilrophes, je me hasardai à frotter une allumette comme pour allumer mon cigare, mais, en effet, pour constater que j'étais bien seul, et pour regarder le talisman du moine. Ce ne peut être qu'un talisman, en effet, mais à quelle religion il peut appartenir, voila ce qu'il m'est impossible de présumer. Les jours percés dans le métal n'ont aucune signification que je sois capable de traduire. Après les avoir bien examinés, je mis, à tout événement, l'amulelle dans ma poche, et, poursuivant mon chemin, je pénétrai dans l'enclos de Piccolomini par un des talus qui bordent le plant d'oliviers, au delà de la petite porte qui fait face à la grille de la villa Falconieri. La nuit était chaude et sombre, et de Frascati parlaient mille bruits joyeux qui étaient une nouveauté pour mon oreille. Pendant le carême, el pendant la semaine sainte surtout, sauf la voix des cloches et des horloges, c'est un silence de mort. Quiconque ferait entendre le son o'un instrument ou dune cliaiison indiquant la pensée de boire ou de danser, risquerait de cadere in pena, c'esl-à-dire de subir l'amende ou la pi'ison. Aussi, dès .le jour de Pâques, tout ressuscite, tout chante, tout crie, tout danse dans les Étals du pape. Les cabarets sont rouverts, les lumières brillent, tout hangar de\ient salle de bal, el on s'étonne de voir ce pauvre peuple condamné, de par le sbire et le geôlier, à une austérité toujours abrutissante quand elle n'est pas volontaire, reprendre, a\ec tant d énergie el de naïveté, sa gaieté d oiseau, ses gambades el ses cris d enfant en récréation.

Quand je fus dans le palais, je reconnus que j'aurais eu beau sonner, il était complélemenl désert, et je sentis quelcpie dépit de voir que ma résolution désespérée d'arriver là à l'heure dite n aboutissait qu'à une déception. J'attendis en vain un quart d'heure; puis, l'impatience et l'humeur me cagnant, je pris le p.irli de ressortir pour aller voir la physionomie de Frascati en fête, et probablement la Daniella en danse, oubliant le rendez-vous qu'elle m'avait donné; mais je lis en vain le lour de la ville et du faubourg, jetant un regard furiif »ur toutes les guinguettes, je n'aperçus que la Wariuccia,

LA DANIELLA

qui prenait grand plaisir à voir sauter les jeunes filles, et qui ne fit pas la moindre attention à moi.

Je rentrai, en proie à une véritable colère, une mauvaise et honteuse colère, en vérité, et je trouvai la Daniella, dans ma chambre, à genoux contre un fauteuil et disant sa prière, qu'elle n'interrompit nullement en me voyant entrer; ce qui me donna le temps de me repentir, de me calmer, et enfin de m'émerveiller du sang-froid héroïque avec lequel cette étrange fille, murmurant un reste do patenôtres et se signant dévotement, alla retirer la clef de ma porte et pousser le verrou.

Alors seulement elle me regarda, et pâlit tout à coup.

— Qu'est-ce que vous avez? me dit-elle. Vous m'e.\aminez d'un air moqueur et froid !

— Et vous qui ne me regardez pas du tout depuis cinq minutes que je suis là, vous que j'attends et que je cherche depuis une grande heure...

— Ah ! c'est là ce qui vous a fâché? Vous croyez donc que c'est une chose bien facile pour moi de me trouver ici à l'heure qu'il est, q\iand mon frère est à Frascati et quand tout Fracasti est debout ? Allons, sachez comment j'ai pu arranger les choses sans que ma tante se doutât de rien ; car il ne faut pas vous imaginer qu'elle m'approuverait de venir vous trouver sans avoir exigé de vous une promesse de fidélité. Je suis censée passer cette nuit à la villa Taverna- Borghèse, à un quart de lieue d'ici, dans les jardins. Je me suis engagée à y travailler pendant un mois, et, sous prétexte que la course 'est longue quand il pleut, j'ai demandé à la femme de charge Olivia de me loger pour tout ce temps. C'est une affaire arrangée. Cette femme-là est de mes amies ; elle m'a donné une chambre placée de manière à ce que je puisse sortir et rentrer sans que les autres gardiens du palais Taverna s'en aperçoivent. Ainsi, je suis partie, ce soir, avec elle, en présence de mon frère et de ma tante, et j'ai attendu le moment de pouvoir me glisser de la villa Taverna dans la villa Falconieri, et de la villa Falconieri jusqu'ici, tout cela par les petits sentiers que je connais, et me voilà.

Ce dernier mot me voilà, fut dit avec un charme inexprimable. Il y avait, dans la belle voix et dans le beau regard de cette fille, je ne sais quelle candeur angélique dont j'aurais dû être frappé, mais dont je subis l'entraînement sans réflexion. Je la piis dans mes bras, et tout aussitôt je m'arrêtai, étonné et inquiet : mes lèvres avaient senti de grosses larmes sur ses joues.

— Qu'est-ce donc, Daniella mia ? lui dis-je. Est-ce à regret que tu te livres à mon amour ?

— Tais-toi, dit-elle ; ne mens pas I Tu n'as pas d'amour pour moi I

Ce reproche m'irrita.

— Eh ! mon Dieu ! allons-nous recommencer à dire des subtilités et à faire des conditions?...

— Des conditions I... M'avez-vous promis seulement deux jours d'attachement? Et pourtant, je suis làl

— Tu es là tout en larmes... C'est comme si tu n'y étais pas; car je le jure que je ne veux rien devoir à une résolution que tu regrettes. Si je te déplais, ou si tu te repens de ta confiance, va-l'en donc 1

— Non, je suis venue et je reste ; car je vous aime, moi ! C'est la seule chose dont je sois sûre. Et, là-dessus, elle cacha sa figure dans ses mains, et pleura avec tant d'effusion, que mes premiers transports firent place à de secrètes angoisses.

— Voyons, Daniella, repris-je, si vous êtes une fille sérieuse ei passionnée, quittons-nous ; car je suis un homme d'honneur, et je ne peux ni rester dans votre pays ni vous emmener dans le mien ; et, si vous êtes encore pure, comme vous avez voulu me le faire entendre, sortez, sortez ! Je ne veux pas vous séduire et me créer un devoir au-dessus de mes forces. Je suis pauvre et ne peux vivre honorablement que dans une situation indépendante, je vous l'ai dit. Adieu donc. Allons, partez, pendant que j'ai encore le courage de le vouloir.

— Vous vous feriez donc un grand crime de séduire une fille dont vous seriez le premier amant ?

— Oui, si elle avait, comme vos larmes me le font croire, la conscience de son sacrifice. Or, je ne veux pas accepter de sacrifice, n'en pouvant offrir aucun en échange.

— Vous dites cela bien sérieusement ?

— Je vous le dis sur mon honneur.

— Rien en échange ! répéta-t-elle en se dirigeant vers la porte. Pas un jour, pas une heure rie fidélité, peut-être !

Elle ouvrit la porte et sortit lentement, comme pour me donner le temps de la rappeler ; mais j'eus la force de n'en rien faire, car je m'étais senti, et je me sentais encore si étrangement ému, que je me voyais perdu, dominé à jamais, si

j'acceptais le plaisir d'une nuit à litre d'immolation de toute une vie de chasteté.

Quelques inst.iiits de silence me firent croire qu'elle était partie, en effet. J'avais les nerfs si excités, la tête si malade, que je sentis des larmes de dépit ou de regret couler aussi sur mon visage. J'en fus indigné contre mol-niéme ; je me trouvais absurde et stupide. Je pris mon chapeau et j'allais sortir.

— Où allez-vous? me dit-elle impétueusement en me barrant le passage dans le grenier qui précède ma chambre.

— Je vas courir les guinguettes de Fracasti, et, comme, tout à l'heure, j'ai vu là beaucoup de jolies figures très-agaçantes, j'espère rencontrer facilement une conquête à qui je ne ferai pas verser de pleurs.

— Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous voulez? Une nuit d'amour sans lendemain ?

— Sans lendemain, je n'en sais rien; mais sans conditions et sans regrets, à coup sur, voilà tout ce que je veux !

— Allez I dil-elle, je ne vous retiens pasi

Et elle s'assit sur la première marche de l'escalier, lequel est si étroit dans ce taudis, que, pour le descendre, il me fallait la repousser de propos délibéré et l'obliger à me faire place. Elle ne pleurait plus, elle avait la voix sèche et l'attitude dédaigneuse.

— Daniella, lui dis-je en la relevant, à quel jeu puéril et douloureux perdons-nous des heures qui nous sont comptées et qui ne reviendront peut-être plus? S'il est vrai que vous m'aimiez, pourquoi ne pas prendre l'amour que je peux vous donner et qu'il dépend de vous de rendre d'un poids si léger dans votre vie? Soyez sincère si vous êtes folle, et soyez forte si vous êtes sage. Partez ou restez ; mais ne me faites pas souffrir et divaguer plus longtemps.

— Tu as raison, me cria-t-elle en ine jetant ses bras autour du cou. Il vaut mieux être sincère. Eh bien, oui, je suis uno folle, et mes sens me gouvernent I

— A la bonne heure! J'en remercie ma bonne destinée. Donc, je ne suis pas ton premier amour?

— Non, non 1 je mentais ! Ne te reproche rien, et aime-moi comme je suis, comme tu peux, n'importe comment 1 Mais silence ! Éteins cette bougie, j'entends la Mariuccia qui rentre. Elle va venir voir si tu es rentré aussi; fais semblant d'être endormi ; ne bouge pas ; si elle parle, ne réponds pas.

Quand le jour parut, je n'étais plus dans les bras de Daniella, j'étais à ses pieds. Ah ! mon ami, je pleurais comme un enfant, et ce n'était plus de dépit, ce n'était plus de crispation nerveuse, c'étaient des larmes du fond de mon cœur, des larmes de reconnaissance et de repentir surtout. Chère et charmante jeune fille 1 Elle m'avait trompé; efie avait voulu être à moi à tout prix, méconnue, calomniée, avilie par ma méfiance, par ma passion égoïste et brutale. Et j'étais châtié comme j'avais craint de l'être : une fille pure avait assouvi ma soif de voluptés, et j'avais été le possesseur inepte et indigne d'un trésor d'amour et de candeur!

— Ofil pardonne-moi, pardonne-moi! lui disais-je. Je t'ai désirée comme on désire une chose de peu prix; j'ai rougi en moi-même du sentiment qui me poussait vers loi ; je l'ai combattu, je l'ai souillé tant que j'ai pu dans ma pensée. J'ai fait comme les enfants qui ne voient que l'éclat des fleurs, et qui les brisent sans se douter de leur parfum. J'ai été indigne de mon bonheur, de Ion dévouement, de ton sacrifice, et me voilà à tes pieds, rougissant de moi, car tu méritais des hommages, des prières, de longues aspirations, et j'ai profané l'amour pur que je te devais avant de te posséder : mais, va, je répareraimon crime; jet'aimeraiaujourd'hui comme j'aurais du l'aimer hier, et je serai ton adorateur, ton cavalier servant. Ion esclave aussi longtemps que tu le voudras, avant de redevenir ton amant. Commande-moi ce que lu veux, éprouve-moi, punismoi, venge ta fierté outragée ; car je t'aime, oh! oui, je t'aime, à présent, mille fois plus que tu ne peux et ne doism'aiiner!

Et puis je tombai dans le silence et dans une enivrante rêverie, en contenrplant cette créature si séduisante et si naïve, si coquette et si chaste, si impétueuse et si humble, assez lière pour avoir pleuré en se livrant, assez dévouée et assez passionnée pour s'être livrée quand même.

— Une vierge sage calomniant sa pureté, éteignant sa lampe comme une vierge folle, pour rassurer la mauvaise et" lâche conscience de celui qu'elle aime et qui la méconnaît ! Mais c'est le monde renversé, pensai-je ; c'est un bonheur invraisemblable qui m'arrive ; c'est un rêve que je faisi

Et je pressais ses genoux contre ma poitrine soulagée et purifiée. Je me prosternais devant elle ; je me donnais corps et âme. J'offrais mon cœur sans réseive et ma vie pour toujours. J'étais exalté, j'étais fou ; et, à l'heure où je vous écris, je le suis encore. Bien que seul dans des ruines, depuis cinq ou six heureSj j'éprouve toujours la même ivresse et je ne

LA DANIELLA

eais quelle ioio inti^rieure, mêlée de repentir et d altPndrissement, qui est, certainement, ce que j'ai ressenti de plus énergique et en même temps de plus doux, depuis que j existe

O Daniella, Daniellal devrais-je dire que ceci est une folie f Devrai^-je dire que j'ai existé avant aujourd bui? Non, certes; car l'aime pour la première fois, et je sens que, dusse-je payer ce iour-là de ma vie, ou, ce qui est pire, des souflrances d une longue vie, je remercierais Dieu avec enthousiasme de me l'avwr donné ! Oh! vivre de toute la puissance de son être; se sentir inondé de voluptés, esprit et matière; ne plus compter pour rien ces misérables préoccupations, ces montagnes et ces abîmes de si et de mais qui se dressent et se creusent autour ries plus vulgaires existences, pour les tourmenter bêtomenl do rêves sinistres et vains; se sentir fort, à soulever le monde sur son épaule, calme, à défier la chute des étoiles, ardent, à escalader le ciel, tendre comme une mère et faible comme une femme, ému comme une eau qui frissonne au moindre souffle, jaloux comme un tigre, confiant comme un petit enfant, orgueilleux devant tout ce qui est, humble devant le seul être qui compte désormais pour quelque chose, agité de transports inconnus, apaisé par une langueur délicieuse... et tout cela a la fois ! toutes les situations, toutes les sensations, toutes les forces morales et physiques se révélant avec une intensité, une clarté et une plénitude suprêmes !

C'est donc là l'amour I Ah! j'avais bien raison d y aspirer comme au souverain bien, dans mes premières heures de jeunesse ! Mais que j'étais loin de savoir ce qu'un pareil sentiment, quand il se réveille tout entier, renferme de joies et de puissance! Il me semble que, d'aujourd'hui, je suis un homme. Hier, je n'étais qu'un fantôme. Un voile est tombé de devant mes veux. Toutes choses m'apparaissaient troubles et fantasques.'J'attribuais à la solitude et à la liberté une valeur qu'elles n'ont pas. J'avais, de mon repos, de mon indépendance, de mon avenir, des convenances de ma situation, de mon petit bien-être intellectuel, de ma raison vaine et vulgaire, un soin ridicule. Je voyais faux. C'est tout simple : j'étais seul dans la \ie ! Quiconque est seul est fou, et cette sagesse qui se préserve'ét se défend de la vie complète est un véritable état d'aliénation.

Mais vivre à deux, sentir qu'il y a sous le ciel un être qui vous préfère à lui-même et qui vous force à lui rendre tout ce qu'il se relire pour vous le donner; sortir absolument de ce triste «loi pour vivre dans une autre ùme, pour s'isoler avec elle de tout ce qui n'est pas l'amour, mon Dieu! quelle étrange et mystérieuse félicité!

El pourquoi csl-ce ainsi? Autre mystère! Pourquoi cette femme, et non pas toute autre plus belle peut-être et meilleure, ou jilus éprise encore? La raison, la fausse raison d'hier s'ellbrcerait vainement de rabaisser mon choix et de me montrcL l'image d'une maîtresse plus désirable. La raison souveraine d'aujourd'hui, cette extase, celle vision du vrai absolu, répondrait victorieusement que la seule maîtresse qu'on puisse désirer est celle qu'on a, et que la seule femme qu'on puisse adorerest celle qui vous a jeté dans l'état surnaturel où me voici.

Oui, je me sens, en ce moment, au-dessus de la nature humaine ; c'est-à-dire hors de moi, et plus grand, et plus fort, et plusjeune que moi-même. Je m'estime plus que je ne croyais pouvoir m'estimcr jamais ; car mes préjugés et mes méfiances, mon aveuglement et mon ingratitude ne me semblent plus venir de moi, maisd'un rùle que j'étais forcé déjouer dans la comédie sociale. J'ai dépouillé ce costume d'emprunt ; j'ai oublié ces paroles de routine et ces raisonnements de commande. Je me trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour primordial, la principale effluve de la divinité, s'est répandu dans l'air que je respire; ma poitrine s'en est remplie. C'est comme un fluide nouveau qui me pénètre et me vivifie. Le temps, l'espace, les besoins, les usages, les dangers, les ennuis, l'opinion, tous ces liens où je me débattais sans pouvoir faire un pas, sont maintenant des notions erronées, des songes qui fuient dans le vide. Je suis éveillé, je ne rêve plus; j'aime et je suis aimé. Je vis! je vis dans celle région que je prenais pour un idéal nuageux, pour une création "de ma fantaisie, et que je louche, respire et possède comme une réalité! Je vis par tous mes organes, et surtout par ce sixième sens qui résume et dépasse tous les autres, ce sens intellectuel qui voit, entend et comprend un ordre de choses immuable, qui coopère sciemment à l'œuvre sans fin et sans limites de la vie supérieure, de la vie en Dieu!

Ah I le positivisme, le convenu, le prouvé, le prétendu réalisme de la vie humaine dans la société ! Quel entassement de so]iliismes qui, à notre réveil dans la vie éternelle, nous paraî- ■ Iront risibles et bizarres, si nous daignons alors nous en souvenir! Mais j'esiièro que celte mémoire sera confuse, car elle nous pèserait comme un lliix de divagations notées pendant 1» fièvre. J'espère que les seuls jours, les seules heures de cette courte et tronmeuse existence dont il nous sera possib'e rfo

nous souvenir, seront les jours et les heures où nous aurons ressenti l'extase de l'amour dans tout son rayonnement divin I 0 mon Dieu ! je vous demande de me laisser, dans l'éternité, le souvenir de l'heure où je suisl

■Villa Mondrajone, 10 »TrU.

Je reviens vous écrire aujourd'hui dans la même solitude où j'ai passé la journée d'hier à vous raconter l'événement de ma vie, la transformation de mon être. Seulement, hier, il faisait un temps affreux, et je vous écrivais assis sur des décombres, dans une des salles désertes et délabrées de ce noble manoir. Aujourd'hui, je suis en plein air, par un temps délicieux, dans un jardin abandonné, où do magnifiques asphodèles croissent librement sur les margelles disjointes des bassins taris et ensablés. Je suis encore pjlus heureux qu'hier, bien qu'hier cela ne me parût pas possible, bien que je n'eusse pas conscience, et cela pour la première fois de ma vie, de l'absence du soleil. Je ne m'en suis aperçu qu'en revenant à Frascati, en voyant l'herbe mouillée et le ciel noir. Ah ! qu'est-ce que cela me fait, à présent, qu'il y ait de la lumière et de la chaleur sur la terre? J'ai mon soleil dans l'âme, mon foyer de vie est dans l'amour qui brûle en moi.

Ne soyons pas ingrat pourtant ; le soleil de là-haut est un bel éclairage pour le splentlide décor qui m'environne, et jo vais chérir exclusivement cet endroit-ci, parce que je suis aussi près d'elle que possible. Je rêve à trouver le moyen de m'y établir le jour et la nuit. Comment cela se pourra-t-il? Se ne sais. C'est, comme je vous l'ai dit, une ruine abandonnée; mais il faudra réussir à m'y faire un nid.

C'est que, voyez-vous, la villa Taverna et la villa Mondragone sont situées dans le même parc. Toutes deux appartiennent à une princesse Borghèse qui ne songe pas à en faire lieux lots séparés. De la v'illa Taverna, belle maison de plaisance à mi-côte, on suit un stradone, c'est-à-dire une vaste allée couverte d'arbres séculaires, si longue et si rapide, qu'il ne faut pas moins de vingt minutes pour la monter. Enfin, tout en haut cl tout à coup, en tournant dans des bosquets sur la gauche, on se trouve devant une masse de conslructiong incompréhensibles : c'est Mondragone, villa immense et pleine do caractère, bien qu'elle n'ait rien d'imposant. Le style italien des derniers temps do la renaissance est toujours petit de proportions, quelle que soit sa dimension réelle, et l'œil s'y trompe absolument au premier aspect.

C'est dans celte vaste résidence déserte que je peux pénétrer et m'enfermer, sous prétexte de faire des éludes de dessin. La femme de charge de la villa Taverna, celle Olivia, amie do ma Daniella, qui me connaît déjà depuis quelques jours, mo confie une clef qui ne pèse pas moins d'un kilo, et que je dois rapporter à six heures. Cela me permet d'échanger deux fois par jour, en passant à Taverna, quelques regards avec Daniella qui, dans une salle basse des communs, travaille à une formidable lessive; mais j'ai tant de respect pour elle, à présent qu'afin de ne pas l'exposer aux plaisanteries des gens de la maison, je fiiis semblant de ne pas la connaître. La nuit elle se glisse furtivement dans les sentiers couverts et vient me trouver à Piccolomini; mais il lui faut traverser Falconieri où elle risque de rencontrer des gardiens mal disposés, ou bien descendre de Taverna à Frascati, et se faire voir aux gens du faubourg. En outre, nous ne pourrons plus tromper longtemps la Mariuccia. C'est par miracle q le, depuis deux nuits, nous échappons à sa clairvoyance, cl nous ne savons pas encore si, au point où nous en sommes, elle nous sera favorable.

Ici dans cette résidence déserte, entourée de grandes constructions dont le faite s'écroule, mais dont toutes les issues extérieures sont bien closes, je pourrais voir ma chère comiw'Mie à toute heure si j'avais un logement quelconque, et jo mp suis mis aujourd'hui à tout explorer dans le plus grand détail. Il me semble que quelque bonne idée va me venir en vous faisant part de mes découvertes.

Tmasmez-vous un château qui a trois cent soixante et qua-

LA DANIELLA

torze fenêtres (1), un château compliqué comme ceux d'Anne Rudcliiïe, un monde d'énigmes à débrouilier, un enchaînement de surprises, un rêve de Piranose; mais d'abord il faut que je vous fasse succinctement l'historique de la villa Mondragone, pour que vous compreniez quelque chose à ce mélange d'a- LarKlon misérable et de luxe princier où je. cherche un gîte.

Ce palais fut bâti par Grégoire Xlil, au xvio siècle. On y entre par un vaste corps de logis, sorte de caserne destinée à la suite armée du pontife. Lorsque, plus tard, le pape Paul Y en fit une simple villégiature, il relia un des côtés de ce corps de garde au palais par une longue galerie de plaiupied avec la cour intérieure, dont les arcades élégantes s'ouvrent, au couchant, sur un escarpement assez considérable, et laissent aujourd'hui passer le vent et la piuie. Les voûtes suintent, la fresque est devenue une croule de stalactites bigarrées; des ronces et des orties poussent dans le pavé disjoint; les deux étages superposés au-dessus do cette galerie s'écroulent tranquillement. 11 n'y a plus de toiture; les entablements du dernier étage se penchent et s'alfaisscnt aux risques cl périls des passants, quand passant il y a, autour de cette Ihébaide.

Cependant, la villa Mondragone, restée dans la famille Borghèse, à laquelle appartenait Paul Y, était encore une demeure splendide, il y a une cinquantaine d'années, et elle revêt aujourd'hui un caractère de désolation riante, tout à fait particulier à ces ruines prématurées. C'est durant nos guerres d'Italie, au commencement du siècle, que les Autrichiens l'ont ravagée, bombardée et pillée. 11 en est résulté ce qui arrive toujours en ce pays-ci après une secousse politique : le dégoût et l'abandon. Pourtant la majeure partie du corps de logis principal, la parte média, est assez saine pour qu'en supprimant les dépendances inutiles, on puisse encore trouver de quoi restaurer une délicieuse viliéijiature. C'est le parti que voulait prendre et que prendra peut-être la princesse propriétaire actuelle. Des réparations avaient même été entreprises sur un pied de luxe qui peint très-bien l'esprit local. On a commencé par l'inutile, comme toujours. Sans se préoccuper de la couverture à jour, ni des bièches faites par le canon aux étages supérieurs, on a fait des parquets, des peintures et des volets richement montés aux premiers étages. Ces volets, par parenthèse, m'ont frappé comme une chose charmante que je n'ai encore vue nulle part. Ils sont d'un bois résineux veiné de rouge vil qui laisse |iasser l'éclat du soleil au travers. Cela remplit l'appartement d'un ton rose très-gai. J'ai pu en juger, cette partie du local n'étant pas si bienfermée, qu'en cherchant rn peu je n'aie trouvé moyen d'y pénétrer.

Au-dessus, s'étendent des salles magnifiques encombrées de poutres et de décombres, et, un détail bien caractéristique, c'est une sorte de boudoir ou chapelle dont le plafond est fraichemenl point, et assez joliment peint par un artiste indigène, dans le goût traditionnel du pays. Ce sont des personnages tout roses nageant dans un ciel bleu turquin, d'un propre et d'un gracieux à donner des idées de bal; mais, dans le mur latéral, une grande fente que l'on n'a pas encore songé à fermer, bien qu'elle menace d'emporter un pan de l'édifice, sert de passage à une famille d'oiseaux de proie qui ont tiou\é là, pour perchoir, un bout de solive sortant à l'intérieur. Ils s'y établissent paisiblement chaque nuit, ainsi que l'atteste un monceau de traces toutes récentes. Les amours du vautour ou de l'orfraie sont donc encore abrités par un ciel de chérubins ou de cupidons enguirlandés tout fiambanl neufs.

C'est que les embellissements, précurseurs accoutumés des ' réparations urgentes, sont restés en route. A la dernière révolution, ce palais a été, encore une fois, occupé militairement, et les énormes tas de litière qui jonchèrent les terrasses n'ont pas encore disparu. Était-ce un poste de cavalerie française ou Italienne? Les nombreuses sentences, d'un patriotisme ardent et naïf, charbonnées sur les murs, me font pencher pour la dernière hypothèse.

Va-t-on, comme on le dit aux environs, reprendre les travaux abandonnés? Là, pour moi, est la question piessante. Si on ne les reprenait pas, la solitude durerait ici, et j'y pourrais peut-être louer un coin où je vivrais inaperçu. Il y a une portion très-bizarre qui semble la plus moderne et la moins endommagée, dans laquelle il m'a été impossible de me glisser. C'est comme une petite villa mystérieuse perchée sur un des côtés de la villa principale. C'est probablement le logement de caprice personnel que, dans ces palais italiens, qu'il soit en haut ou en bas, caché ou apparent, on appelle le casiHO. Ici, c'est un assemblage de petits pavillons, dont les ouvei turcs annoncent des appartements lilliputiens. C'est assez laid, mais curieusement agencé autour d'une toute petite terrasse, d'où

(l) Nombre qui, dans l'architecture de cpUc époque, représente une étendue immense de constructions.

la vue domine une étendue prodigieuse à travers des balustres massifs dont la destination semble être do cacher ce sanctuaire aux regards du dehors. Était-ce une fantaisie de retraite cénobitique? Un campanile à jour, planté sur celle terrassOi semble avoir été une chapelle, ou une sorte d'oratoire aérien, propre à stimuler le bien-être moral par le bien-être physique du beau site cl du vent frais. Mais on peut, tout aussi bien, se représenter, dans ce casino, de mystérieuses amours, retranch 'es en toute sécurité contre la curiosité d'une suite nombreuse ou de visiteurs inattendus.

Quoi qu'il en soit, cela fait une demeure réservée que l'on n'aperçoit de nulle part, si ce n'est par son entrée principale qui donne sur l'ancien parterre clos de murs festonnés et ornés de boules. Celle entrée est masquée par un beau portique attribué au Yignole, où l'on peut se promener dans un isolement complet.

J'aime beaucoup cet abri élégant avec ses arcades ornées do dragons, ses degrés do marbre brisés, et son fond percé de portes et de fenêtres mystérieuses barricadées' solidement. C'est au travers des fentes de ces huis jaloux, qui semblent vouloir garder les secrets du passé, que je vois la petite terrasse, les petits pavillons et le clocheton arrondi du casino. De superbes graminées poussent entre les dalles, et des moineaux, aussi sauvages que ceux de nos villes sont familiers, y prennent leurs ébats sans se douter que, séparé d'eux par une cloison de planches, j'écoute et commente leur caquet. Si je pouvais pénétrer dans cette villa secrète, il me semble que j'y trouverais une demeure close et habitable, car j'y vois des portes et des fenêtres en bon étal ; mais il faudrait y entrer par ePTraction, et je ne dois par abuser de la confiance des. gardiens.

En cherchant un passage vers ce casino, je viens de faire une autre découverte : c'est un recoin encore plus bizarre, encore plus caché, et beaucoup plus joli. Après avoir erré dans je ne sais combien d'églises souterraines, de salles aux gardes ou d'écuries situées beaucoup plus bas que le niveau de la cour,r et d'une si puissante architecture, qu'on ne sait ce que font là, dans les ténèbres, ces belles et vastes salles, je me suis trouvé en face d'un escalier tournant que j'ai descendu.

C'est là que le château, creusé dans le cœur de la montagne, devient singulièrement fantastique; c'est encore une autre résidence qui ne peut pas avoir servi à loger des domestiques, ils eussent été trop loin de leurs maîtres. Cela ressemble à un quartier réservé à quelque pénitent volontaire, ou à quelque piisonnier d'Étal. Figurez-vous un tout petit préau profond, à ciel ouvert, avec des constructions situées autour comme les parois d'un puits, et, sous les arcades de ce préau, un autre escalier rapide qui s'enfonce à perle de vue, on ne sait où.

Je l'ai descendu, et je me croyais bien, cette fois, dans les entrailles de la terre : aussi ai-jn été encore plus surpris que je ne l'avais été dans le préau, en voyant entrer l'éclat du soleil à cette profondeur. Probablement, j'étais tout simplement arrivé au niveau de la base de ce massif de rocher où Mondragone est assis en face de Rome, au-dessus d'elle de toute la région des premiers étages de la chaîne Tusculane. Une sortie doit avoir existé au bas de cet escalier profond où j'étais parvenu; mais elle a été murée apparemment, car je ne recevais que par une petite fente, à laquelle je ne pouvais atteindre, li's boudées d'un air frais et l'éblouissement d'un brillant rayon do lumière.

Une nouvelle série de salles souterraines s'ouvrait à ma gauche. Je m'y hasardai dans les ténèbres. Je manquais d'allumettes pour me diriger, et je dus renoncera cette dangereuse exploration, au milieu des décombres, des excavations imprévues et des casse-cou de toutes sortes.

Je suis donc remonté au petit cloître que je venais de découvrir, et, dans ma fantaisie, j'ai donné à cet endroit un nom quelconque. Je vous le désignerai sous celui de cloître del Fianto, ou, si vous voulez, du Pianto tout court. Ce nom me vient de l'idée que ce lieu isolé, et invisible du dehors, a dû servir à quelque longue et douloureuse expiation.

Le casino aérien dont je vous ai parlé auparavant, et qui est à l'autre extrémité du grand pavillon, gardera son nom de casino. Je devrais l'appeler la damnation, perdizione. Je ns sais pourquoi cette petite terrasse retranchée, d'où l'on voit sans être vu, ces clochetons païens et ces petites lènêtres qui regardent dans les yeux les unes des autres, ont l'air de raconter une aventure galante, cachée là sous prétexte de bréviaire.

Si ces vieux murs pouvaient parler, ils révéleraient peut-être bien plus d'intrigues que je ne leur en attribue. Dans tous les cas, ils ont un air de chronique à la fois sinistre et licencieuse, et il m'est bien permis d'en faire, dans ma pensée, le théàtrp de romans quelconques.

Le Pianto a cela de particulier qu'il est difficile, à premièrt

LA DANIELLA

vue, de fixer, sur un plnn imaginaire, le point exact où il est situé. C'est peut-être le noyau primitif de toute la construction. C'est peut-(Hre tout uniment une petite cour intérieure nécessaire pour aérer les appartements, qui ne remplissent pas, comme ceux du milieu, tout l'énorme vaisseau du pavillon central. Des fenêtres d'un style plus ancien que le reste, et en partie murées remplissent ses parois supérieures. Celles qui s'enfoncent sous la galerie du cloître sont mystérieusement closes, et j'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouve l'entrée des appartements qu'elles éclairaient. On n'arrive à ce cloître que par des détours dont je ne me rends pas encore un compte exact.

J'ai trouvé, malgré l'obscurité, car la plupart des ouvertures extérieures sont murées au nord, le milieu de l'édifice. C'est une salle d'entrée, ou plutôt une cour voûtée, dans laquelle pénétraient, je crois, les voitures et les cavaliers. L'immense porte est murée également. Je l'ai cherchée au dehors et retrouvée au milieu de la plus belle terrasse qu'il soit possible d'imaginer. Je dis belle quant à la situation et l'étendue. C'est un immense hémicycle dentelé d'un parapet de marbre et d'une riche balustrade en partie rompue aujourd'hui. Au milieu s'élève, en champignon, une lourde fontaine dont la vasque brisée est à sec; une partie des eaux errantes se perdent au hasard dans les fondations; le reste s'échappe en dehors, dans une grande niche située au bas du talus monumental de la terrasse.

Mais l'ornement le plus bizarre de cette terrasse, que, pour me conformer à l'usage de la localité, j'appellerai le ten-az-one (la grande terrasse), consiste en quatre colonnes gigantesques déjetées par les boulets et surmontées de girouettes et de croix papales brisées ou tordues, ces colonnes qui sont les tuyaux des cheminées de cuisines pantagruélesques situées sous la terrasse même, et probablement de plain-pied avec le basdel'escalierdu Pianto,ontla formede télescopes démesurés et portent, en guise de couronnement, des masques grimaçants qui vomissaient la fumée des festins, bien loin au-dessus des cimes des arbres du parc.

Tout cela est d'un goût par trop italien de la décadence ; mais c'est d'un fastueux étrange, et la situation est splendide. C'est la même vue découverte et incommensurable que j'ai de ma fenêtre à Piccolomini; mais l'œil va plus loin encore, parce qu'on est à un mille plus haut, et c'est plus beau, parce qu'au lieu des masures de Frascati pour repoussoir de premier plan, on a une riche étendue de jardins plantureux d'un grand style. L'allée de cyprès, en penle rapide, qui, du bas du terrazzone, traverse tout ce domaine, parallèlement au stndone de chênes verts en berceaux qui descend à la villa Taverna, est véritablement monumentale. Ces arbres ont quelque chose comme quatre-vingts ou cent pieds de haut. Leur tige est un faisceau de colonnettes grêles autour d'un pivot central. C'est bizarre, c'est humide, noir et sépulcral, au milieu du paysage, je ne dirai pas le plus riant, car le steppe de Rome n'est jamais gai, mais le plus étincelant qu'il soit possible d'imaginer.

Mais le Piaiilo, avec ses festons de ronces et de vignes sau- .vages qui pendent des crevasses ou qui se traînent sur li s débris de sculptures entassés en désordre, est mon petit coin de prédilection. Les élroiles dimensions du tableau assez théâtral qu'il présente donnent le senliment d'une sécurité profonde. Il me semble, seul comme je suis, et enterré vivant dans ces massifs d'architecture où ne pénètre pas le moindre bruit du dehors, que l'on pourrait vivre et mourir là, de bonheur ou de désespoir, sans que personne s'en inquiétât. Certes, à l'heure qu'il est, quelque isolé que vous me supposiez, vous ne pouvez vous représenter une cachette aussi secrète et une solitude aussi absolue que celle d'où je vous écris, au crayon, sur un nihum ad lioc.

A Tivoli, j'avais déjà rêvé une solitude à deux, une retraite à jamais cachée, dans la galerie taillée au cœur du roc qui domine la cascade. Certes, c'était mille fois plus beau que la ruine muelle et sourde où me voilà enfoui; mais je ne désire plus Tivoli : la folle Mcdora et la fièvre m'en ont fait un souvenir l)éniblB, et, d'ailleurs, l'amour vrai n'a pas tant besoin des splendeurs de la nature. Il aime l'ombre et le silence. Le chant terrible des cataractes me gênerait aujourd'hui, s'il me dérobait une des paroles de ma bien-aimée.

Puisque je suis là à vous parler d'elle, il fout que je vous raconte qu'hier au soir, m'en retournant par la pluie à Piccolomini, pluie que, du reste, je ne recevais guère, car ces stradoiii d'yeuses antiques sont de véritables voûtes de feuilles persistantes et de monstrueuses branches entrelacées, j'entendis partir, do la villa Taverna, un bruit de voix et de rires où il me semblait reconnaître le rire et la voix do Daniella. J'avais à remettre à Olivia la majestueuse clef de Mondrasone, et je vis celte aimable femme à une fenêtre de rez-de-chiuissée des bà ■ liments do service qu'elle occupe avec sa famille. Elle me fil signe d'approcher, et me montra, dans la grande salle où Da-

niella a élabli son atelier de sliratum, un bal improvisé. A la fin-de leur journée de travail, les ouvrières qu'elle emploie et l,?s autres jeunes filles de la ferme et de la maison se livraient entre elles à la danse, en attendant qu'on leur servit le souper.

— C'est tous les jours ainsi, me dit Olivia, qui tenait le tambour de bnsque, uni(]ue orchestre de celte bande joyeuse; et qui le passa à une autre pour me parler; — la Diniella est folle de la danse, et, quand elle vient travailler ici. il faut, bon gré mal gré, que toutes nos filles sautent, ne fut-ce qu'un quart d'heure. Est-ce que vous n'avez pas encore vu danser la Daniella?

— Une seule fois et un seul inslant!

— Oh! alors, vous ne savez pas que c'est la plus heîle danseuse du pays. Dans le temps, on venait de Gensano, et de plus loin encore, pour la voir au bal, et, çiuoiqu'elle nous ait quittés pendant deux ans, elle n'a rien oublié et rien perdu... Tenez, la voilà qui va reprendre; regardez-la I

Je montai sur une borne et regardai dans l'intérieur, qu'éclairait une de ces hautes lampes romaines à trois becs, exactement pareilles à celles des anciens et très -élégantes de forme, mais qui donnent une très- médiocre lumière. D'abord je ne vis qu'un pélc-mêle de jeunes filles ébouriffées qui se livraient à une sorte de valse effrénée; mais l'une d'elles cria : ■

— La fraschetana I

C'est la danse de caractère, et comme qui dirait la gavotte de Frascati. Toutes s'arrêtèrent et firent cercle pour voir Daniella ouvrir cette danse avec une vieille femme de la campagne, qui passe pour avoir gardé la véritable tradition. Olivia me fit signe d'entrer par la fenêtre : je ne me fis pas prier, et me mêlai à l'assistance sans éveiller la moindre surprise; toutes ces fillettes étaient absorbée^ par les deux grands modèles de l'art chorégraphique indigène qu'elles avaient à contempler.

Cette danse est charmante : les femmes tiennent leur (aWier, et le balancent gracieusement devant elles en minaudant vis-àvis l'une de l'autre. La vieille matrone, à figure austère, se livrant à ces chatteries d'enfant, était d'un comique achevé, qui ne faisait pourtant rire personne et qui ne déconcertait nullement Daniella. En regardant celle-ci, je ne sais quel frisson de jalousie me passa dans tout le sang. Je crois que, s'il y avait eu là quelque autre homme que moi, je lui aurais cherché querelle. Je ne sais pas si je pourrai jamais me résoudre à la voir danser ailleurs que dans son cénacle de petites filles. Elle est trop belle quand elle s'anime ainsi. Elle avait retroussé sa longue jupe brune, qui se drapait tout naturellement sur un court jupon de flanelle rouge assez rustique, mais d'un ton de coquelicot éblouissant. Le fichu blanc qui couvre ordinairement ses cheveux était relevé carrément, comme le capulet de linge des paysannes romaines, et les grandes pendeloquse d'or de ses boucles d'oreilles sautillaient comme des feux follets sur les ondes lustrées de ses cheveux noirs.

Je no vous dirai pas que sa danse est de l'art et de la grâce : c'est de l'inspiration et du délire, mais un délire sacré comme celui qu'éprouverait une sibylle; c'est une verve et une énergie à faire trembler; c'est un regard qui brûle, un sourire qui éblouit, et, tout à coup, des langueurs qui énervent. Quand elle eut dansé dix minutes, elle céda généreusement la place.

— Aux autres I s'écria-t-elle en prenant le tamburello, qu'elle se mit à faire résoimer avec une vigueur étrange.

Il n'y a rien de joli au monde comme le toucher rapide de ces petits doigts sur la peau rebondissante de l'instrument rustique. Elle ne le tient pas élevé au-dessus de sa tête et ne le frappe pas du dos de la main, comme on le fait ailleurs. Ici, les femmes tiennent le tambourin ferme, et le touchent comme si c'élait un clavier. Le bruit qu'elles en tirent, en ayant l'air de l'eltleurer, est formidable et marque un rhylhme si accusé et si accentué, que rien n'y résiste, et que la plus médiocre danseuse prend de l'élan et comme de la fureur.

Pourtant, la danse n'était pas enlevée au gré de Daniella, et, pour lui imprimer plus de feu, elle se mil à chanter l'air à pleine voix, avec un accent de colère, des paroles de reprocha et d'excitation à ses compagnes endormies, et cette facilité d'improvisalion à laquelle se prête la langue italienne, dont toutes les classes de la population manient le mètre et la rime presque aussi aisément que la prose. Toute parole chantée de cette l,ii.'on a le privilège de produire une grande animation ou une glande gaieté sur les auditeurs. On cessa de danser pour écouter Daniella, qui, au milieu des rires de ses compagnes et des siens propres, débitait une kyrielle de cou* plets mordants et plaisants. On lui criait, dès qu'elle voulait s'arrêter :

— Encore, encore!

LA DANIELLA

L'air qu'elle chanUiit est sauvage et original. Elle a une voix admirable, la plus puissante et, en ma me temps, la plus douce et la plus suave que j'aie jamais entendue, quelque chose qui va au cœur et aux sens, môme en jetant follement des badinages enfantins et en affectant un accent courroucé.

— Mon Dieu I pensais-je, qu'elle est belle et complète, cette organisation méridionale qui se joue de toutes les ciioses enseignées, et qui trouve en elle-même le sens vivant du beau dans toutes ses nianifi'stations !

J'éiais comme honteux, comme effrayé de posséder cette femme que la foule couronnerait et acclamerait, si elle était en ce moment sur un théâtre avec cet abandon et cette inspiration qui n'ont vraiment ici que moi pour public.

Elle était si enivrée de sa danse, de son chant et de son tambour de basque, qu'elle semblait ne pas m'avoir aperçu encore. J'en fus piqué, et, m'approchant d'elle, je lui dis un mot à l'oreille. Elle jeta en l'air le tainbtirelto, et, abaissant sur moi ses beaux yeux humides de plaisir, elle étendit les bras comme si elle allait m'embrasser devant tout le monde. Je m'échappai pour l'empêcher de se trahir, et courus pour l'attendre a Piccolomini, où je la trouvai dans ma chambre. Elle était arrivée avant moi, et la Muriuccia ne l'avait pas vue entrer. Je suis tenté de croire qu'elle a des ailes, ou qu'elle parvient à se rendre invisible quand il lui plaît.

Villa MoiiJrajjoue, 12 avril.

J'ai bien des choses nouvelles à vous raconter. Après vous avoir quitté avant-hier, vers cinq heures de l'après-midi, c'est-à-dire après avoir fermé mon album, comme je me disposais à partir, j'ai vu apparaître ma chère maîtresse à l'entrée supérieuie du Pianto. Elle était très-émue.

— Je vous cherche partout, me dit-elle; il y a une grande heure que je cours dans ces ruines sans oser vous appeler!

— Eh quoi ! une heure que j'aurais pu passer à tes genoux, une heure de délices que j'ai perdue! Il fallait m'appeler !

— Non I il faut plus de prudence que jamais. Mon frère...

— Ah ! s'il ne s'agit que do ton frère, moquons-nous de lui I Que peut-il vouloir de moi ?

— De largent, probablement.

— Je n'en ai pas pour lui.

— Ou le mariage, peut-être I

— Eh bien, soit ; si c'est là ce que tu veux, toi, nous serons vite d accord.

Daniella se jeta à mon cou en fondant en larmes

— Et quoi I lui dis-je, es-tu étonnnée d'une chose si simple? Ne te l'ai-je pas dit, que j'étais à toi, corps et àme, pour toujours ?

— Non 1 tu ne me l'avais pas dit !

— Je t'ai dit : Je t'aime I et je le l'ai dit du fond de l'àrae. Pour moi, toute ma vie est dans ce mot-là. S'il te faut d'autres serments, des témoins et des écritures, tout cela est si peu de chose en comparaison de ce que je sens en moi de force et de passion, que je ne veux même pas que tu m'en saches gré. Dis un mot, et je t'épouse demain, si c'est possible demain.

— Ce serait possible demain ; mais je ne le veux pas. Nous reparlerons peut-être de cela plus tard ; mais, maintenant, je veux avoir le mérite d'une conûance aveugle. Ne m'ôle pas l'orgueil de ma faute ! Nous avons fait un péché en nous passant de prêtre pour nous unir; je le sais, et j'accepte pour pénitence le mai qui pourra m'en arriver de la part des hommes. Ce sera bien peu de chose, et je méritais d'être punie par ton mépris. Puisqu'au lieu de ce que j'attendais de toi, il arrive que tu m'e.-tiiues et me chéris pour ma faiblesse, je suis mille fois trop heureuse, et les autres peuvent bien me couper par morceaux sans que je m'en plaigne et sans que je fasse entendre un seul cri. La faute est commise, et ce n'est pas d'être mariée un jour ou l'autre qui m'empêchera d'être notée au livre de Dieu.

— Eh quoi ! ma bien-aimée, des terreurs et des remords !

— Non, non 1 j'ai trop de bonheur pour sentir l'épine du repentir, et, dusses-tu me repousser ou me fuir demain, je ne pourrais pas regretter les deux jours qui viennent de m'être donnés. Qu'importe que l'on pleure dix ans si, en quelques heures, on a goûté plus de joies que toute une vie de malheur ne peut nous donner de soutTrances ?

— Ah ! tu as raison, fille du ciel! la souffrance est un fait Immain qui peut s'évaluer et se mesurer : la joie, comme nous l'avons savourée, est au-dessus de tous les calculs, puisqu'elle vient de Dieu.

— Elle vient de Dieu, c'est vrai I L'amour est comme le soleil, qui luit pour les coupables aussi beau que pour les justes. Je ne peux donc pas rougir de t'aimer, ni m'en repentir en aucune façon. Seulement, je compte avec mon juge, et je sais qu'il me fera expier mon ivresse. J'attends donc quelque grand châtiment en cette vie ou en l'autre, et, puisque je l'accepte d'avance, nous sommes quittes, lui et moi ! — C'est-à-dire, ajouta-l-elle après m'avoir embrassé avec ardeur, nous sommes quittes, si c'est moi seule qui ai à souffrir en ce monde ou en l'autre, car, si c'était toi, si tu devais être puni à ma place..., je me révolterais, je maudirais le ciel, qui m'aurait envoyé une punition cent fois plus grande que mon péché. Voilà pourquoi je viens te trouver et te dire qu'il faut de la prudence, car c'est toi qu'on menace en ce moment à à cause de moi.

— Qui me menace ?

— La police pontificale a été saisie d'une plainte contre toi, déposée par mon frère, à propos de ces maudites fleurs que tu as ôtées du grillage de la madone. En éteignant la petite lampe, il parait que tu as fait tomber d'abord le grillage, et puis de l'huile sur la fresque ; et ensuite mon frère, frappé et jeté à terre par toi, ivre comme il l'était, a promené, en se relevant et en tâtant la muraille, ses mains remplies do fange sur la sainte image. Voilà comment je peux expliquer les taches et les souillures qu'elle portait le lendemain de cette aventure; car, quelque méchant homme que soit Masolino, je ne veux pas l'accuser d'avoir fait exprès une profanation aussi abominable. Il t'en accuse, lui, et il prétend l'avoir surpris occupé à cette sélératesse. Il ne sait certainemeiii pas quelle personne il a vue; mais, ayant entendu dire que lu es entré une fois dans la maison que j'habite à Frascati, il te soupçonne elle désigne. On ne le croit pas dans la ville; mais les aulorilés, qui devraient bien savoir, comme tout le iiioiide, à quoi s'en tenir sur le compte d'un ivrogne comme

.i, le protègent singulièrement et ont commencé une espèce I enquête. On a été aujourd'hui à Piccolomini pour t'inler- I oger et pour interroger ma tante Mariuccia, qui a tout nié, la chère brave femme, et qui est venue tout de suite me trouver. i< Si tu sais où il est, m'a-t-elle dit, fais-le vite avertir de ne pas rentrer ce soir à la maison; car mon frère le capucin, qui est toujours bien informé, m'a dit en conlidence qu'il allait être arrêté et emprisonné. » Or, vois-tu, dans notre pays, il n'y a pas de petites affaires dès que le saint-office s'en mêle, si l'on n'a pas la protection particulière de quelque personnage d'Église. Avec cela, le malheur veut que tu ne sois pas très-pieux. Interrogé, tu te défendras de manière à te perdre...

— Je ne me défendrai pas du tout; car rien au monde ne me fera dire dans quelle intention j'ai volé tes jonquilles. Je me bornerai à dire qu'il n'entre pas dans mes idées de profaner une image, fut-elle païenne, et je réclamerai la protection de mon gouvernement.

— Quand tu seras dans un cachot sans communiquer avec personne pendant plusieurs semaines, plusieurs mois peutêtre ton gouvernement aura l'oreille fine s'il entend tes plaintes. Si tu dis que lu respectes les images païennes à l'égal de celles de la vraie religion, on te fera tout le mal possible, avec ou sans jugement, et, si tu caches la circonstance qui te rend innocent, le vol des fleurs de ta maîtresse, ta maîtresse ira elle-même raconter la vérité et te réclamer comme elle pourra, au risque du scandale. Ne t'imagine pas que je te laisserai mettre dans ces affreuses prisons d'où l'on ne sait jamais quand et comment on sortira. La seule idée de t'y voir conduire me rend furieuse, et je serais prête à m'en aller criant par les rues : « Rendez-moi celui que j'aime et à qui j'appartiens sans condition ! » Tout le monde dirait : « Elle est folle, » et mon frère me tuerait. Peu importe ! Voilà ce qui arrivera si tu t'exposes à être pris.

Je combattis' en vain les appréhensions probablement chimériques et les résolutions extrêmes de cette chère fille. Elle était si désolée et si agitée, que je dus céder à ses prières et lui promettre de passer la nuit à Jlondragone.

— Puisque c'est un si grand tourment pour toi, lui dis-je, de me voir retourner à Piccolomini, je me soumets, dusse -ja périr ici de froid et de faim.

LA DANIELLA

— 11 n'en sera pas ainsi, me dit-elle : j'ai songé à tout. Tuisque lu promels (Je m'obi'ir, viens avec moi.

Elle me conduisit, par un dédale d'escaliers et de couloirs dont elle avait les clefs, au casino dont je vous parlais hier, et me fit enircr dans un peiit appartement, peint d'une vieille fresque assez galante et meublé d'un grabat, de quelques chaises boiteuses et de deux ou trois cruches égueulées.

Ceci est misérable, me dit-elle; c'est là que couchait le

gardien, quand il y avait des ouvriers travaillaot aux réparations; mais, avec de l'eau saine et de la paille fraîche, on est bien partout, parce qu'on peut y être proprement. Prends patience ici pendant deux heures, et, dès qu'il fera nuit, je t'apporterai de quoi te réchauffer et de quoi dincr.

— Tu reviendras donc ce soir?...

— Certainement, et je n'aurais pas pu retourner à Piccolomini, qui doit être surveillé par mon fièro en personne.

— Oh! alors! que ne le disais-tu tout de suite! Tache que mon danger et ma captivité ne finissent pas de sitôt; car voilà mon rêve réalisé! J'aime tant la sécurité et le mystère de ces rume?, que je me creusais la tète pour trouver le moyen d'y transporter nos rendez-vous. Tu vois que le ciel ne nous est pas si contraire, puisqu'il fait de ma fantaisie une sorte de nécessité.

— Une nécessité très-réelle! Mais voyons! il y a de la poussière ici... je sais où trouver un balai. Promène-toi sur la terrasse; personne ne peut te voir d'en bas si lu ne penches pas la tète en dehors des balustrades. J'irai laver et remplir ces cruches dans la belle eau de la fontaine qui est au bout du parterre. Quant à la paille, lu viendras tout à l'heure la chercher avec moi dans un cellier où je sais que le fermier met le trop-plein de ses greniers.

Tout cela était très-bien combiné, sauf l'article du balayage cl des cruches portées à la fontaine, et il me fallut entrer en révolte pour que ma maîtresse renonçât à être ma servante. Elle l'avait été à Rome, à Piccolomini dans les premiers jours, et c'était son plaisir, disait-elle, de l'être toute sa vie; mais voilà ce qu'il m'est impossible d'admettre. La jeune fille chaste qui s'est donnée à moi doit me commander et non m'obéir. Je comprends de reste, aujourd hui, que l'on aime et que l'on épouse sa ménagère, mais à la condition que, si elle est digne de cette union, on la traitera désormais comme son égale.

— Ah ! je le vois bien, dit-elle en me laissant arracher le balai de ses jolies petites mains brunes et rondelettes, tu ne me traites pas comme la femme!

— Je te demande pardon ! Ma femme fera le ménage quand je travaillerai dehors pour la famille; mais, quand j'aurai, comme aujourd'hui, les bras croisés, elle ne fera que ce que je ne saurai pas faire pour l'empêcher de se fatiguer.

— Mais justement, lu ne sais pas balayer ! tu balayes trèsmal.

— J'apprendrai! Sors d'ici, car je ne veux pas que tes beaux cheveux récoltent ces nuages de poussière.

Quand le ménage fut fini, je lui demandai si le fermier dont elle m'avait parlé, et à qui nous venions de dérober deux belles do p iille pour me faire un lit, ne venait jamais dans le palais. J'ap;jiis qu'il demeurait dans les constructions semirustiques que j'apercevais au bout de la grande allée de cyprès. C'est l'usage, dans les anciennes propriétés italiennes, de planter une vraie ferme et de vrais bestiaux tout au beau milieu des jardins. C'est la véritable villeggiatura, et c'est trèsbien vu. Les bœufs avec leurs chars puissant dans les allées, les chevaux et les vaches broutant les lapis verts des pelouses, ne gâtent rien dans ces paysages arrangés, qui ont leur place dans l'ensemble, comme la rocaille dans les parterres et la girande sur les terrasses. Ces fermes choisies n'affectent pas des airs suisses comme la laiterie de Trianon. Ce sont de jolies fabriques d'un goût bien local, où l'on a incrusté tous les débiis de marbres antiques que l'on a eus de reste après avoir bùli les palais. Ces marbres blancs, irrégulièrement encadrés dans la brique rose, sont d'un très-joli effet.

Le fermier de la laiterie ou ferme-jardinière de Mondragone est un beau paysan que j'ai rencontré quelquefois dans le stradoue, et qui a toute la confiance des gens d'affaires de la propriété. Mais il ne vil pas en très-bonne iit-'lligence avec Olivia, qui voulait avoir le monopole des bonnes mains des promeneurs et des touristes. Elle a réclamé; il y a eu de graves contestations, et le jugement souverain de 'l'intendant a partagé les intérêts en tranchant ainsi la question :

— Tout ce qui est en dehors du paiais, annexes, terrassés extérieures, jardins et bâtiments d'exploitation, est placé sous a gouverne et responsabilité du fernner Felipone; tout ce qui est château, cours ceintes de murs, pavillons, galeries et corps de logis attenant au palais, est du ressoit d'Olivia. Chacun'' des pai lies a son trousseau de clefs cl réclame aux curieux une manda particulière.

La paix s est faite, mais une paix armée, où chacun, jaloux de ses droits, observe son adversaire et surveille les libéralités de la clientèle, clientèle nulle en ce temps-ci, mais assez fructueuse quand Frascati se remplit d'étrangers.

Je m'uitéressai à ce détail par la crainte d'être dérangé, rançonné ou trahi par Felipone. Danieila m'assura que, ne pénétrant jamais dans l'enceinte, dont il n'a pas les clefs, il ne se douterait seulement pas de ma présence.

— Mais ces deux bottes de paille que nous venons de lui prendre, et qui se trouvaient en nombreuse compagnie dans une des salles du manoir?

— Ceci est une tolérance d'Olivia, à qui il paye quelque chose comme loyer de ce fourrage. Il le relirera' quand la consommation de ses bêtes aura fait de la place dans sa grange ; mais, pour cela, il faudra qu'Olivia s'y prête en ouvrant eilemême la porte à ses chariots. Donc, tu es seul ici comme le pape sur sa chaise gestatoria, et tu pourras y dormir^ celte nuit, sur les deux oreilles.

Elle partit pour me chercher à manger. Je ne voulais qu'un morceau de pain caché dans sa poche, pourvu qu'elle revint bien vile. Elle me promit de ne pas perdre le temps en inutiles gâteries.

Pendant son absence, j'explorai attentivement mon domicile. Il y faisait passablement froid ; mais il y a une cheminée, elle bois ne manque pas dans les appartements en réparation. J'allai chercher une provision de copeaux, après m'étre assuré qu'il y avail chez moi des volets pleins qui me perraeliaient d'éclairer l'appartement sans que celle clarté fût api r.ue du dehors. La nuil s'annonçait noire et pluvieuse comme celle d'hier.

— Quand elle sera tout à fait venue, me disais-je, les' nuages qui rasent cette cime où me voilà niché, me permettront d'allumer mon feu sans crainte d'être trahi par la fumée.

J'étais de\enu d'une extrême méfiance. Dès qu'il s'agissait de recevoir là ma chère compagne, je voulais qu'elle y fut en sûreté. Je me rais donc à faire le tour de ma forteresse, examinant les issues avec un soin minulieux. Il y en a deux principales au midi, tout près l'une de l'autre : celle de la grande cour et celle du parterre qui lui est parallèle; toutes deux sont en bois de charpente, traversées de lourds madriers et ferrées solidement. Sous les bâtiments de la cour, à l'ouest, et sur le terrazzone, au nord, plusieurs ouvertures manquent de portes, et beaucoup de fenêtres sont sans menuiserie; en outre, toute la grande galerie de l'ouest est complètement à jour; mais toutes ces ouvertures sont situées à une hauteur considérable au-dessus du sol extérieur, à cause des gradins de la montagne, et toutes les portes de dégagement sont bouiliées par des tas de moellons ou par des piles de bois de char- [lente qui braveraient un assaut. Tout cela est au moins à i'abri dune surprise. Il n'y a pas une seule brèche qui ne soit hors de portée, à moins d'échelles de siège, dont je ne présume pas que Frascati soit bien riche. A supposer que l'on envovât de la gendarmerie pour abattre une de ces clôtures, cela ne pourrait pas se passer sans un grand bruit; les assiégés auraient tout le temps de déguerpir d'un autre côté et de se cacher dans une de ces mille retraites qu'offrent les montagnes, les ruines, les couvents et les bois voisins. Ce pays semble disposé tout exprès pour que jamais le pouvoir officiel ne puisse avoir raison de ceux qui veulent se soustraire à ses volontés, et la preuve, c'est que le brigandage y règne en tout temps et y semble indestructible.

Je faisais ces réilesions en traversant la petite galerie sombre du Pianto. La nuit était venue, et je m'arrêtais de temps en temps pour étudier tous les bruits étranges de ces ruines. Tantôt, c'étaient les cris aigus des oiseaux de proie cherchant un abri, tantôt des rafales de vent engouffrées sous les voûtes; mais, dans le Pianto, c'était un silence de mort, tant celte construction est isolée dans un épais massif d'architecture.

J'eus donc un tressaillement de joie en croyant entendre des pas sur l'escalier supérieur. Ce ne pouvait être que Danieila, dont le pied léger faisait crier le gravier sur les dalles. Je m'élançai à sa rencontre; mais, en remontant à la salle du grand arceau je donne des noms à tous ces lieux dont j'ignore l'histoire], je me trouvai seul dans les ténèbres. J'appelai à voix basse : ma voix se perdit conmie dans une tombe. J'avançai en tâtonnant; je m'arrêtai au moment de passer dans une autre salle; j'écoutai encore : il me semblait que l'on marchait derrière moi et que l'on descendait l'escalier du Pianto, (lue je venais de remonter. Quelqu'un s'était croisé avec moi dins l'obscurité; quelqu'un qui m'avait entendu appeler, sans nul doute, et qui n'avait pas voulu me répondre; quelqu'uti cn'.in qui marchait furtivement, m.ùs dont le pas, plus accusé que celui d'une femme, ne pouvait plus être atlribué à Danieila.

Voilà, du moins, ce que je me persuadai un instant. J'écoutai allenti\ Client. Je me ligurai entendre sous mes pieds le grin-

LA DANIELLA

cernent d'une porte qui se ferme. Je relournai au Pianlo. Tout était morne et sombre, et je n'entendais que l'écho do mes pas sous les voûtes du petit cloître. J'avais pris pour des^ pas humains un de ces bruits de la nuit qui restent souvent à l'état d'énigme, bien que la cause en soit des plus simples et fasse sourire quand, par hasard, on la découvre. J'avais eu peur, la peur d'un avare qui a un trésor à enfouir.

Je trouvai Daniella installée dans le casino, et mettant iiion couvert aussi tranquillement et aussi gaiement que si c'eût été là une demeure comme une autre. Elle avait trouvé une table, elle avait apporté des bougies, du pain, du jambon, du fromage, des cliàlaignes, du linge et une couverture de laine. Le feu brillait dans la cheminée" et faisait danser follement les fleurs et les oiseaux de la fresque. Le taudis avait un air de fête et un fond de propreté réjouissante. Je sentis une joie rendue plus vive par le moment de terreur que je venais d'éprouver. Émotions charmantes qui redoublez en nous l'intensité de la vie, je ne vous connaissais pas avant d'aimer ! Je ne songeai plus qu'à m'enfermer avec ma Daniella et à souper avec elle pour la première fois, en lui disant mille fois pour une : « Je t'aime, et je suis heureux! »

Il était déjà se[it heures, et, tous deux, nous mourions de faim. Jamais chère ne me parut plus délicieuse que ce modeste souper.

— Laisse faire, disait Daniella, ceci n'est qu'un repas improvisé. Demain, je veux que tu sois mieux que tu ne l'étais chez lord B***, à Rome.

— Dieu me garde de ce bien-être qui te fait arriver ici embarrassée et^^chargée comme un facchino, et qui attirera l'attention sur ces allées et venues!

— Non, non; dès que la nuit se fait, les grilles des deux parcs sont fermées, et aucun étranger n'y pénètre. Les fermiers et les gardiens rentrent chez eux pour souper, dormir ou causer. D'ailleurs, je ne m'amuse pas à suivre le stradone. Je me glisse par des taillis de buis et de lauriers où il est impossible d'être vu, et je pourrais même venir par là en plein jour sans aucun risque, comme je l'ai fait tantôt, comme je le ferai demain matin pour l'apporter des nouvelles de ton affaire, et un déjeuner avec du café!

Cette idée de café dans les ruines de Mondragone me fit rire, et la sécurité de ma compagne me rappela les pas que j'avais cru entendre. Je songeai alors à lui en faire part.

— C'est quelque -^at, me dit-elle en riant. Il est impossible que, sans les clefs, personne entre dans l'endroit que tu appelles le Pianto.

— 11 v a pourtant là, sous les arcades, un appartement clos de volets et de grilles où je n'ai jamais pu entrer ce matin, et où quelqu'un pourrait s'être installé comme je le suis ici.

— Et Olivia ne le saurait pas? A d'autres! Olivia fait sa tournée trop souvent pour qu'on "la trompe; et, d'ailleurs, ses clefs ne la quittent jamais. Je suis la seule personne au monde à qui elles les ait jamais confiées. Quant à ce qu'il te plait d'appeler un appartement, c'est-à-dire aux caves qui sont audossous du petit cloître, et qui communiquaient autrefois avec les grandes cuisines situées sous le terrazzone, précisément Olivia m'en parlait ce matin. « Ne va pas là sans lumière, me disait-elle, car il y a des chambres souterraines dont les escaliers sont compléîeiiient rompus, et, si tu te souviens, il y a de quoi se tuer. » Moi, je connais très-bien tous les coins et recoins de ce palais. J'y venais autrefois avec Olivia tous les dimanches, et je peux te dire que ces fenêtres qui t'intriguent donnent sur une galerie située beaucoup plus bas que le cloître, et dont on ne sortirait pas sans échelle si l'on y tombait; car il n'y a plus d'autre issue que ces mêmes fenêtres. Je ne sais même pas s'il y en a jamais eu.

— C'était donc une prison?

— Peut-être! je n'en sais rien; mais crois bien que, si je ne te savais pas en sûreté ici, je ne serais pas si gaie, si heureuse de l'y voir seul avec moi.

Elle ranima le feu, et un grillon, apporté par moi sans doute avec les copeaux, se mit à chanter d'une voix délirante.

— Oh! c'est signe de bonheur! s'écria Daniella ; c'est signe que le foyer allumé par nous ici est béni et consacré I

Mondtacooe, tî avril.

Cette veillée s'écoula comme un instant, et pourtant elle renferma pour nous un siècle de bonheur ; car, à un certain de^ré d'épanouissement, l'âme perd la véritable notion' du temps. Et ne croyez pas, mon ami, qu'un amour sensuel et aveugle fasse de mon existence actuelle une pure débauche de jeunesse. Certes, Daniella est un trésor de voluptés; mais c'est dans toute l'acception de ce mol divin qu'il faut l'entendre. Elle n'a, il est vrai, en dehors de la passion, qu'un esprit enjoué, prompt à la riposte dans une guerre de paroles taquines, et des notions assez fausses sur toutes. les choses sociales, malgré ses excursions en France et en Angleterre, qui l'ont lendue beaucoup plus intelligente que la plupart de ses compagnes ; mais tout cela m'importe peu, et je ne vois plus en elle que cet être intérieur que moi seul connais et savoure, cette âme ardente jusqu'à la folie dans le dévouement exclusif, dans l'abandon fougueux et absolu de tout intérêt personnel, dans l'adoration naï\e et généreuse de l'objet de son choix. C'est à la fois mon enfant et ma mère, ma femme et ma sœur. Elle est tout pour moi, et quelque chose de plus encore que tout. Elle a vraiment le génie de l'amour, et, parmi des préjugés, des enfantillages et des inconséquences qui liennenlàson éducation, à sa raco et à son milieu, elle élève tout à coup son sentiment aux plus sublimes régions que l'àme humaine puisse aborder.

Ouand elle s'abandonne ainsi à son inspiration passionnée, elle" se transfigure. Je ne sais quelle pâleur extatique se répand sur tous ses traits. Émue et surexcitée, elle blanchit subitement comme les autres rougissent. Ses yeux noirs, si francs cl d'un regard si ferme, deviennent vagues et semblent nager dans un lliiide mystérieux ; ses narines exquises se dilatent ; iin étrange sourire qui n'exprime plus rien des plaisirs matériels de ce monde et qui se mêle aux larmes comme par une harmonie naturelle dans ses pensées, la fait ressembler à ces saintes des peintures italiennes, qui, blêmies et contractées par le martyre, ont, en regardant le ciel, une expression d'ineffable

Qu'elle est belle dans ces moments-là! Qu'elle était belle assise près de moi, les mains dans les miennes, la tête tantôt; penchée vers moi pour me parler d'amour, tantôt renyersée sur le marbre de la cheminée comme pour parler d'elle et de moi à quelque esprit supérieur planant au-dessus de nous deux 1 La flamme vacillante dessinait les fins contours de cette bouche où l'expression du plaisir arrive à quelque chose d'austère, et se reflétait dans ces yeux dont l'éclat s'éteint parfois dans une fixité redoutable, comme si la vie humaine faisait place à un mode d'existence où je ne puis pénétrer.

Oui, elle est encore pour moi tout surprise et tout mystère. Je la possède tout entière sans la connaître entièrement, et, en la contemplant, je l'étudié comme une abstraction. Elle a des divagations où je l'écoute sans la comprendre, jusqu'à ce qu'un grand trait da lumière jaillisse de ses paroles confuses, moitié italiennes et moitié françaises, auxquelles, pour trouver une nuance qu'elle ne sait comment exprimer, elle mêle des mois d'anglais prononcés avec un elfort enfantin et sauvage. Mais quand elle a réussi à formuler sa pensée brûlante, elle se lait elle pleure d'enthousiasme et tombe à mes pieds comme devant une idole, pour prier mentalement. Et moi, je n'ose enchaîner celle fougue qui me gagne, et je parle aussi cette langue du délire qui n'a\irait plus aucun sens si nous nous la rappelions de sang-froid. . , , ..,./.

Ne vous moquez pas de moi ; cet amour, qui s est reveléa moi par une rage brutale, m'emporte à présent dans des régions que j'appellerais métaplivsiques, si je savais bien ce que c'est que la métaphysique; mais je ne le sais guère; je sens seuleme.nl que, dans les bras de celle puissante maîtresse, mon âme quitte les sens et aspire à quelque chose d'inconnu qui n'est plus de leur domaine. Quand je l'ai embrassée sur la terre, loin d'être assouvi et calmé, je voudrais 1 embrasser dans le ciel, et je ne trouve plus ni caresses m paroles suasantes Dour lui exprimer cet insatiable désir de l'esprit et du cœur,

LA DANIELLA

qu'elle partage et que nous ne savons nous dire que par des larmes de douleur et de joie.

Après CCS expansions insensées, je reste un peu ivre, et il me faut un certain elîori pour me rappeler qui je suis, où je suis, ce qui m'intéressait hier, ce qui pourra me préoccuper demain. Il y eut un moment, cette nuit, où j'avais si complètement oublié toute réalité, que je ne n'étais plus nulle part. La pluie tombait par torrents, droite, lourde, relenlissante, sur les toits très-bas qui nous environnent, et notre petite terrasse écoulait sur le terrazzone, en cascade continue et monotone, son trop-plein par les gargouilles brisées. Tout autre bruit avait cessé : plus de vent dans les girouettes, plus de vol ni de cris d'oiseaux de nuit. Le feu no pétillait plus dansTâlro, le grillon s'était endormi. C'était un silence absolu, au milieu d'un bruissement soutenu comme celui d'une pluie de sable. Et j'avais unesensation de bien-être astraordinaire, àcomparermachinalement la douce chaleur de la chambre où j'étais, avec l'idée du froid humide et noir qui régnait dehors. Mais dire sur quelle campagne tombait cette averse opiniâtre, et dans quelle retraite je nie trou-ais si bien abrité, avec mon trésor le plus cher, voilà ce qu'il n'eût pas fallu me demander, ce que j'étais heureux de ne plus sa\oir. C'était le déluge, et nous étions dans l'arche, flottant sur des mers inconnues, dans l'immensité des ténèbres, ignorant sur quels sommets de montagnes ou sur quels profonds abîmes nous poursuivions au hasard notre voyage dans l'inconnu. Cela étail terrible et délicieux. La nature sedérobail à notre appréciation comme à notre action ; mais lange du salut poussait notre lit tranquille sur les eaux décliaiiiées, et tenait le gouvernail en nous disant : « Dormez I » El je me rendormis sans bien savoir si je m'étais éveillé.

Vers deux heures du matin, je me réveillai tout à fait, saisi par le froid. Je fis sonner la vieille montre à répétition que mon oncle le curé me donna jadis pour étrenncs. Je ne touche jamais cette respectable bassinoire sans qu'elle me rappelle un de ces jours d'orgueil et d'ivresse qui comptent dans la vie des enfants. Tout mon passé et tout mon présent me revinrent en mémoire, et je recouvrai ma lucidité. Daniella dormait sans paraître souffrir du froid; ses mains étaient tièdes. Pourtant je craignis qu'elle n'éprouvât les effets de l'humidité, et je me levai pour rallumer le feu.

La pluie tombait toujours avec la même persistance. Je souffris à l'idée que ma chère compagne se lèverait avant le jour et traverserait ce déluge pour retourner à la villa Taverna.

— II faut absolument changer cette manière de vivre, me disais-je ; voilà la troisième matinée qui me brise le cœur en exposant la santé et la vie de ma bien-aimée. Il est impossibl. que je continue à l'attendre quand c'est moi ([ui devrais l'alln trouver, me mouiller, marcher dans les ténèbres, affionter les mauvaises rencontres; et, puisqu'on me recevant chez elle ou chez Olivia, il est impossible qu'elle ne soit pas diffamée ou menacée, il faut que je l'emmène ou que je l'épouse. Ce mystère était plein de charmes; mais il a de trop giaves inconvénients, il me coule trop d'inquiétudes et de remords.

J'oubliais que j'étais sous le coup d'une arrestation, et que, mon emprisonnement devant faire le désespoir de Daniella. je lui avais donné ma parole de ne rien négliger pour m'y soustraire. Je me rappelai celle circonstance; mais n'éiait-il pas plus facile de fuir ensemble que de se cacher à deux pas de nos ennemis, dans les ruines de Mondragone?

— Oui, oui, il faut fuir, me disais-je, et fuir dès demain. Il faut que celte soirée charmante et cette nuit poétique ne me portent pas à m'endormir dans les délices de l'égoïsme. Eh bien, ce souvenir restera en nous comme une date romanesque dans l'histoire de nos amours; mais, la nuit prochaine, il faut, à tout prix, sortir des Étais du pape.

Mêlant arrêté à celte résoluiion, je restai près du feu, absorbé dans une douce rêverie, voulant savourer toutes les impressions de cette nuit d'aveniures à la(|uelle je ne devais pas vouloir de lendemain. La flamme montait dans l'âtre et projetait une vive clarté sur Daniella endormie. Quel boau.sommeil que le sien! Je n'en ai jamais vu de semblable; c'est un des contrastes de cette organisation en qui loule chose touche à l'extrême. Autant elle est agissante et d'une vie énergique dans la veille, autant elle est calme et comme ensevelie dans le repos. Elle ne rêve pas; on l'entend à peine respirer. Elle est comme changée en statue dans sa pose simple et chasle. Sa physionomie est grave, impassible, recueillie comme dans une contemplation sereine du monde supérieur.

Pourtant ces formes gracieuses et délicates n'annoncent extérieurement ni l'énergie dont elle est douée, ni le sang-froid dont elle est capable. Il faut loucher son poignet fin et sa^jambe déliée pour sentir la force de ces muscles qui ne reculent devant aucun effort de travail. Elle a tant de souplesse dans les mouvements qu'on la croirait frêle; mais, en réalité, soit vo- '

lonté, soit race, soit habitude, elle a, pour marcher, pour courir, pour porter des fardeaux, une aisance et une vigueur peu communes chez une femme. Elle dit avoir été si passionnée pour la danse,- avant de quitter Fiascati, qu'elle dan.sait six heures de suite sans respirer, et s'en allait, en sortant du bat, se mettre à l'ouvrage au point du jour, sans qu'il lui en coûtât le moindre effort. Aussi se moque-t-elle de moi quand je la plains de ne pouvoir rester près de moi à dormir pendant que le soleil commence à luire. Elle dit que^ si elle ^i\ait sans fatigue et sans émotion, elle serait bientôt morte.

Qu'y a-l-il donc en elle de si solide comme force physique, que l'exubérance de la force morale ne l'ait pas déjà usée? Quand elle est forcée de reprendre le soin de la vie matérielle, c'est une agilité, une gaieté, une présence d'esprit, une netteté . de vouloir et une promptitude d'action qui font d'elle une ménagère, une servante et une ouvrière modèles. Qui croirait, à la voir se livrer a\cc maestria aux occupations les plus vulgaires, qu'elle a ces extases de colombe mystique?

J'étais heureux de ne pas dormir et de' regarder son front pur, inondé de cheveux noirs, et ses longs cils fins projetant des ombres si douces sur ses joues veloutées. Comment ne l'ai-je pas remarquée, celte beauté pénétrante, à nulle autre comparable, le premier jour où elle m'est apparue? Comment, lorsque je l'ai regardée pour la première fois, l'ai-je trouvée seulement singulière et agréable? Comment, lorsque, me sentant vaguement épris d'elle, je vous traçai son portrait à Rome, n'osai-je pas prononcer qu'elle était jolie? Comment, dans ce teni|)s-là, pouvais-je dire que Medora était remarquablement belle? Dans mon souvenir, à présent, Medora est laide et ne peut être que laide, puisqu'on elle tout est l'opposé de ce chefd'œuvre de l'an divin que j'ai là dans le cœur et dans les yeux.

Ma montre marqua trois heures. Son vieux bruit sec était le seul bruit saisissable autour de moi. La sonorité s'était faite au dehors, la pluie avait cessé. Quel fut donc mon étonnement d'entendre, comme une mélodie aérienne passant dans l'air, au-dessus du tuyau de la cheminée, le son d'un instrument qui me parut être celui d'un piano! Je prêtai l'oteille, et je reconnus une étude de Berlini que l'on sabrait avec un aplomb révollanl. Cela avait quelque chose de si étrange et de si follement invraisemblable à pareille heure et en pareil lieu, que je crus êlre halluciné. D'où diable pouvait venir cette musique? Elle m'arrivait trop nette pour être supposée partir du dehors; et, d'ailleurs, à un mille à la ronde, il n'y a pas une habilation que l'on puisse supposer en possession d'un piano et d'un pianiste.

Étais-je trompé par le son de l'ins'ru ment? Celui-ci provei.;il-il d'un de ces petits ccmhali jio ta ils que les artistes bo- !iémiens promènent sur leur dos de pcr.,.' en porte? Mais, si cela venait du dehors, à qui donnait-on celle aubade par un temps pareil et en plein désert? D'ailleurs, c'était un piano, un véritable piano, assez faux et assez sec, mais piano s'il en fut, avec toutes ses octaves el ses deux pédales.

— Il y a de quoi devenir fou ici, dis-je à Daniella, que l'agitation de ma surprise avait éveillée. Écoule, et dis-moi si cela est concevable!

— Cela ne peut venir, dit-elle après avoir écouté, que du couvent des Camaldules, qui est à un quart de lieue d'ici. Je ne sache pas qu'il y ait là d'autre instrument que l'orgue de l'église : il faut que quelque moine artiste soit en train d'étudier une messe pour dimanche prochain.

— Une messe sur une étude de Bertini !

— Pourquoi non?

— Mais ce n'est pas plus là le son de l'orgue qu'une crécelle n'est une cloche.

— Ehl mon Dieu, la nuit, et quand l'air est détendu par la pluie, les sons lointains nous arrivent quelquefois si déguisés, que l'on jurerait entendre tout autre chose que ce qui est.

Il fallut nous arrêter à celle suiiposilion. Il n'y en a pas d'autre admissible. Nous nous rendormîmes au son du piano fanlaslique, dans cette masure, que l'on pourrait appeler le châleau du diable.

A mon tour, je fus vaincu par le sommeil, à tel point, que Daniella, iini.L^nant mon chagrin el mon inquiétude ordinaires, se leva sans bruil, au point du jour, et s'échappa furtivement, après m'av(iir bien enfermé dans le casino, car elle craignait qu'élant hbre d'errer dans les ruines, je ne me fisse voir par quehpie ouverture.

Elle ne fut pas plus tôt partie, qu'une sollicitude instinctive m'éveilla, el que je voulus courir après elle pour lui dire mon projet d'évasion; mais j'étais sous clef el je me résignai à reprendre mon somme. Le temps s'annonçait magnifique, et le soleil envoyait déjà une lueur rose derrière les montagnes bleuâtres. Sur ces lorrains inclinés, où la roche volcanique s'('grène en sable doré à la surface, la pluie ne laisse ni fange ni humidité, el. une heure après la plus forte averse, on n'en

LA DANIELLA

retrouve la trace que sur les herbes plus vertes et les fleurs plus riantes. Je me consolai donc un peu, en pensant que ma chère Daniella n'avait à faire, ce malin-là, qu'une promenade agréable à travers le parc.

Ce fut elle qui m'éveilla à neuf heures. Elle avait couru pour moi toute la matinée. Elle avait été à Frascati comme pour acheter du fil, mais, en fait, pour savoir ce qui se passait à propos de moi. Elle avait causé avec la .Mariuccia, et m'apportait, de Piccolomini, ma valise, mon nécessaire de toilette, mes albums et mon argent. Ceci me parut très-bien vu ; nous étions libres de partir. En outre, elle apportait des provisions de bouche pour deux jours, de la bougie, des cigares, et ce fameux café dont elle tenait tant à ne pas me sevrer.

Elle avait trouvé moyen de faire grimper tout ce fardeau, dans une brouette poussée par un des journaliers de Piccolomini, jusqu'au haut du stradone, le tout recouvert de pois secs que la Mariuccia était censée vendre à Olivia, et que celle- ci faisait remiser dans un de ses fourre-tout de Mondragone, où, selon elle, on allait envoyer encore une fois des ouvriers pour réparer le château. Le paysan avait laissé la brouette à l'entrée de la cour, et, renvoyé de suite, il n'avait rien vu déballer.

Quoique ma chère maîtresse fût tout essoufflée de cetteespédition, je me réjouis de la bonne idée qu'elle avait eue.

— Il faut maintenant, lui dis-je, puisque tu es si ingénieuse et si active, que tu arranges toute'S choses pour notre fuile. Je t'enlève, à moins que tu ne me dises que mon afl'aire avec le Saint-Office n'aura pas de suites et que je peux t' épouser dans ce pays-ci, sans trop de retard.

— ïu songes à l'impossible, répondit-elle en secouant la tête. Ton affaire prend une mauvaise tournure. Mon frère, qui, par bonheur, ne te soupçonne pas du tout d'élre mon amant, a conçu pourtant contre toi une haine effroyable, à cause des coups que tu lui as donnés. Il prétend maintenant qu'en le frappant, tu l'as traité d'espion et que tu as injurié et maudit, en termes révolutionnaires, le gouvernement de l'Église. Il dit l'avoir reconnu, et il produit un témoin qui serait accouru trop tard pour le secourir, mais qui aurait entendu tes paroles et \u ta figure. Ce témoin n'a jamais été vu à Frascati, et pourtant la police parait le connaître et a pris acte de sa déposition. On a été encore hier au soir à Piccolomini, probablement pour t'arréier, et, ne te trouvant pas, on a fait ouvrir ta chambre pour s'emparer de tes papiers; car on assure maintenant que tu es affilié à l'éternelle conspiration que l'on découvre toutes les semaines contre le pouvoir temporel du saint-père. Heureusement, ma tante avait prévu le cas : elle avait retiré de la chambre tout tes effets, et jusqu'au moindre bout de papier chiffonné. Tout cela était bien caché dans la maison. Elle a dii que tu étais parti la veille pour Tivoli, à pied, avec ton attirail de peintre, et que tes autres effets étaient restés à Rome le jour de Pâques. Aussitôt qu'elle s'est vue débarrassée de ces inquisiteurs, elle est partie elle-même pour Rome, où elle va consulter lord B*** sur ce qu'il y a à faire pour te tirer de là. Il faut donc que tu attendes patiemment ici le résultat de ses démarches; car de songer à voyager, de jour ou de nuit, sans tes passe-ports, qui sont à la police française à Rome, c'est impossible. Tu serais arrêté à la première ville, et, \ouloir passer la frontière par les sentiers, comme font les brigands et les déserteurs, en supposant que je pusse te servir de guide, ce qui n'est pas, c'est mille fois plus pénible et plus dangereux que de rester ici. où, lors même qu'on te soupçonnerait d'y être, on ne se déciderait pas aisément à venir te prendre.

— Et pourquoi cela?

-^ Parce que ceci est une ancienne résidence papale et qu'il y avait autrefois droit d'asile. Les Borghèse avaient hérité de ce droit, et, bien que tout cela soit aboli, la coutume et le respect des anciens droits subsistent encore. Pour se faire ouvrir ces portes qui te défendent, il faudrait que l'autorité locale se décidât à faire une grave injure à la princesse, et on ne l'osera jamais sans sapermission.

— Mais pourquoi n'obtiendrait-on pas cette permission?

— Parce que Olivia aussi est partie pour Rome, et qu'elle va tout confier a sa maîtresse, laquelle est généreuse et s'intéressera à nous. Tu vois que les femmes sont bonnes à quelque chose, et je crois même que, dans notre pays romain, il n'y a que nous qui valions quelque chose en effet.

J't tais bien de cet avis, et, me rappelant que, sans passeport, il n'y avait moyen de s'embarquer sur aucune rive d'Italie, à moins de se'iancer dans ces aventures trop pénibles ou trop périlleuses pour la chère compagne que je ne veux pas laisser derrière moi, je me suis résignéà suivre son conseil et a m'abandonner à la protection des femmes; car je suis profondément touché du dévouement de la Mariuccia et d'Olivia.

J'admire la prévoyance et l'activité de ce sexe généreux et intelligent, qui, en tout temps et en tout pays, mais en Italie surtout, a été la providence des persécutés.

— Prends-en donc ton parti, disait Daniella en rangeant la chambre et en plaçant un petit crucifix à mon chevet et un vase à fleurs sur ma cheminée, comme s'il se fût agi d'installer là un ménage dans les conditions les plus régulières et les plus naturelles : tu en seras quitte pour t'ennuyer ici huit jours au plus. Il est impossible que milord et la princesse ne trouvent pas le moyen de te délivrer avant une semaine.

— M'ennuyerl tu ne viendras donc plus me voir?

— Et comment vivrais-jesi je ne venais pas? Oh! si tu voyais un jour s'écouler sans moi, tu pourrais bien dire : « La Daniella est mortel »

— ?Iais la Daniella ne peut pas mourir!

— -Non, puisque tu l'aimes!... Donc, tu te soumets?

— Avec une joie dont tu n'as pas d'idée; car je me suis tourmenté tout un jour du désir d'être enfermé ici avec toi. Une seule chose me gâte mon rêve, c'est le métier que tu fais pour venir et t'en aller. Cela est un vrai supplice pour moi.

— Et tu as tort. Voilà le beau temps ; le vent souffle de l'Apennin, tous les nuages s'en vont à la mer. Nous avons du soleil au moins pour huit jours ; mes promenades seront doue très-jolies, et, puisque nous avons inventé, Olivia et moi, l'arrivée prochaine d'ouvriers dans ce château, nous aurons mille prétextes pour qu'elle m'y envoie avec des paquets. D'ailleurs, le plus lourd est transporté ; je n'ai plus qu'à m'occuper de te nourrir. Si ce beau temps nous amène quelques étrangers à Frascati, les soirées sont encore trop fraîches pour qu'ils ne retournent pas à Rome avant la nuit. Or, comme la journée suffit à peine pour leur faire voir les villas qui touchent à la ville, et Tusculum, qui attire plus que tout le reste, tu ne seras pas dérangé ici. Mondragone est toujours ce que l'on visite le moins, et, s'il arrivait que, pour ne pas éveiller les soupçons, Olivia fût forcée d'amener ici quelque promeneur, souviens-toi de ce que je vais te dire de sa part. Elle aurait le soin de frapper très-longtemps et très-fort à la grande porte avant d'ouvrir elle-même. Elle ferait semblant de compter sur un ouvrier occupé dans la cour, et, ne le voyant pas venir, elle essayerait une prétendue autre clef, qui sei-ait la véritable et qui ouvrirait comme par hasard. Tu aurais eu tout le temps de rentrer dans ton casino et de t'y enfermer. On n'est forcé d'y conduire personne, puisque les étrangers ne savent pas qu'il existe, et on peut toujours dire qu'il tombe et qu'on n'y va plus.

— Ah çà! mon Dieu, ne tombera-t-il pas, pendant que tu es avec moi? Je deviens bête et peureux comme un enfant. Je SU!- si heureux, que je me demande si le ciel ne va pas s'écrouler sur nos têtes, ou si la terre ne va pas fuir sous nos pieds.

— Rien ne tombera, rien ne bougera; nous nous aimons!

— Tu as raison ! Il doit y avoir pour les vrais amants une Providence particulière.

— Il V a plus que cela : il y a en eux une vertu magique et une force surnaturelle qui vaincraient le diable, si le diable s'altaquait à eux.

Elle déjeuna avec moi, et me quitta pour aller travailler à la villa Taverna, car il faut qu'elle soit vue faisant sa besogne, et nous décidâmes qu'à paitir du lendemain, elle ne reviendrait plus dans la journée, à moins de quelque événement imprévu. Elle m'arriverait tous les jours, à six heures du soir, et ne partirait plus qu'à huit heures du matin. Il lui était indifférent de rencontrer des ouvriers dans fe parc à celte heure-là. Elle serait censée avoir été faire pour Olivia une commission au couvent des Camaldules, et, quant à la course du soir, elle trouverait des raisons non moins plausibles.

— De quoi t'inquiètes-tu? disait-elle. Les raisons ne manquent jamais. Cela se trouve, juste au moment où l'on en a besoin, et celle qui reste court, ou qui fait un mensonge iiivraisemblabe, n'est pas digne d'élre femme et d'avoir un amant.

Je m'étais souvent imaginé, moi, que, quand une femme me dirait si ingénument sa supériorité en fait de ruse, je me méfierais d'elle pour mon compte ; mais, depuis que j'aime celleci. tout est changé en moi, tout est renversé dans mon esprit. Du moment que c'est elle qui ment, je trouve que le mensonge est une des grâces de son sexe.

Toutes choses réglées ainsi, je l'ai vue partir sans angoisse. Il me semblait que je ne la quittais pas : j'allais penser à elle tout le jour en travaillaut.

if

LA DANIELLA

Mondra^onc, ii avril.

Car il est bien temps de travailler, n'est-ce pas? Depuis que j'ai iiiis le pied en Italie, je me délie les jambes et je me croise les bras. 11 est temps aussi, non plus de savoir si j'aurai du talent, mais de songer' à en acquérir. En tout cas, il faut que j'aie une industrie qui m'aide a me constituer une sécurité, un intérieur, une famille. Cette industrie pourra toujours cire un gagne-pain, sans aucun honneur artistique; c'est le pisaller de la situation ; mais on doit se dégoûter d'un métier où l'on ne met pas tout l'effort ds son être moral, et je veux, puisque la question de métier est jugée et acceptée par ma conscience, porter dans le mien tout l'idéal dont je suis capable, tout le feu que je dois puiser dans l'amour. Allons, allons ! oui : je dois à la femme qui m'a inilié à la vie supérieure, de manifester celte vie par une distinction et une valeur quelconques, t J'aurai donc du talent, il le faut, et ce problème de ma destinée et de ma pensée, qui me paraissait si effiayanl à sonder, c'est une chose claire comme le jour, à pré.-ent. Vouloir, espérer, tenter ! Non ! Quelque chose de plus i ncore ; quelque chose comme ce qui fait la grandeur et la beaut" d' ma maîtresse : Croire et pouioir ! Je commençai donc sur-lj-champ à déballer et à préparer mon sac d'éludé; après quoi, je cherchai un sujet pour commencer quelque chose. J'avais si bien juré d étre prudent, que Daniella m'avait laissé la liberté de me promener dans mon vaste domaine.

11 y a là, quand le soleil brille, dans ces accidents d'architecture disloquée, dans cette végétation folle qui a tout envahi, dans ce contraste d'un reste d'opulence souriante avec la solennité de l'abandon, des motifs pour loute la vie d'un peintre. Ces ruines n'ont rien qui rappelle celles de nos manoirs féodaux. 11 n'y faudrait chercher ni les grandes lignes austères, ni la sombre couleur, ni le caractère effrayant. Le Pianto lui-même n'a rien de lugubre. C'est toujours l'Italie qui rit et chante jusque sous l'herbe du tombeau. Mais, par cela même que de telles ruines ont une physionomie que les littérateurs et les peintres n'ont pas usée , soit qu'ils en l'aient pas regardée, soit qu'ils ne l'aient pas comprise, elles sont pour moi une trouvaille. Ce n'est pas seulement un fait à étudier, c'est un certain aspect à rendre, un sentiment particulier à exprimer ; c'est une interprétation originale d'objets qui ont leur manière d'exister.

J'ai appris avec soin la perspective et j'ai étudié l'architecture, ne voulant pas être arrêté par des obstacles matériels qui gênent même les maîtres aujourd'hui. On s'est moqué de moi à l'atelier, et ie me suis obstiné à croire qu'en attendant la révélation de la syntaxe des choses, il était bon d'en connaître la grammaire élémentaire. Nous n'avons pas toujours à notre service les conditions de l'inspiration, et les tons froids dominent dans le tableau de la vie ; c'est donc une immense perte de temps que d'attendre les beaux jours de l'exubérance. Si nous n'avons qu'accidentellement du soleil dans l'âme, nous avons toujours, quand nous la cultivons un peu, cette tranquille et laborieuse petite volonté dont vous aussi, mon ami, vous m'avez raillé quelquefois. Tant il y a qu'aujourd'hui me voilà prisonnier dans des murailles, c'est-à-dire dans des lignes, des aplombs, des angles et des parallèles ; que tout cela produit, dans l'ombre et dans la lumière,' des effets magiques, et que je suis bien content d'être adroit et habile, en attendant mieux.

J'ai donc passé deux heures à me promener dans tous les sens et à contempler les effets. Je n'avais que l'embarras du choix. Il s'agit de commencer par quelque chose, et je suis fL\é pour demain ; mais vous savez, mon ami, que l'on ne peut pas travailler exclusivement devant la nature. Elle ne pose pas toujours devant nous, et même elle pose si peu, qu'elle nous désespère. C'est un modèle qui ne reste pas un instant éclairé comme l'instant d'auparavant. Il faut prendre l'effet au vol, et interpréter ensuite avec le sentiment. J'avais donc besoin d'un atelier pour travailler (la me, comme on dit ici, et je me suis mis à le chercher.

Certes, le local ne manque pas, cl,^ pour cela aussi, je n'avais que l'embarras du choix. Je me suis décidé pour une salle immense et d'une fort belle coupe, située au premier, du côté sud ; au troisième, du côté nord, tout au beau milieu du grand pavillon. Ce doit avoir été là, jadis, la chapelle papale. Elle n'a plus que quatre murs, et pas mal de trous que je suis occupé à boucher avec des planches, laissant à découvert les ouvertures qui me donnent un beau jour et qui sont placées trop haut pour inquiéter ma Daniella. 11 y a ici, à discrétion, du bois do travail en partie débité, des échelles, des planches et des tréteaux de toute dimension. J'ai trouvé même quelques vieux outils élémentaires laissés par les ouvriers, une scie, un marteau, des tenailles, etc., et j'ai choisi, dans le bois dépecé pour la menuiserie, les matériaux au moyen desquels je pourrai me fabriquer, tant bien que mal, une espèce de clieialet. Élevé à la campagne, je ne suis pas plus maladroit qu'un autre, et il ne me faudra pas beaucoup de temps pour devenir le Robinson de ma solitude.

Je suis sûr, pourtant, que vous riez de mes préoccupations d'installation et d'outillement dans mes ruines. Moi aussi, j'en ris ; ce qui ne m'empêche pas de m'en amuser sérieusement. Daniella songe bien à mon café ! Je trouve charmant de m'établir comme un artiste paisible et bourgeois, dans les conditions qui semblent le plus exclure le bien-être du corps et de l'esprit. Et, si vous y réfléchissez, vous verrez combien ce sentiment-là est naturel, et comme l'idée d'un certain arrangement des choses, fût-ce dans une grotte de rochers, égayé la vie et provoque l'activité humaine.

Quand je me suis vu muni de tout ce qui m'était nécessaire, j'ai songé au moyen de scier et de clouer sans faire do bruit. J'ai essayé mon marteau, enveloppé d'un lambeau de tablier de cuir abandonné par les charpentiers; mais, de mon atelier, je domine tous les environs, et, bien que les jardins soient presque toujours déserts autour de Mondraeone, U petite ferme située tout au bas de l'allée de cyprès, c'est-àdire à un quart de lieue environ, doit entendre chanter les grandes girouettes de la terrasse. Donc, je dois renoncer au inarteau, et demander à Daniella de m'apporter des clous à vis et des vrilles. Quant au bruit moins retentissant de la scie, j'irai me servir de cet outil dans le Pianto, où j'ai remarqué qu'aucun bruit du dehors ne pénètre ; d'où je conclus qu'aucun bruit n'en doit sortir.

Ne pouvant rien commencer aujourd'hui, j'ai fait une nouvelle tournée à un autre point de vue. Il s'agit de savoir si, en collant l'œil aux fentes dos huis ou en grimpant aux murs d'enceinte, on peut m'apercevoir du dehors quand je ne suis pas dans mon casino. Je me suis assuré que les portes sont neuves et bien jointes ; que les murs, qui me paraissaient médiocrement élevés, dominent, à l'extérieur, des escarpements formidables ; enfin, que ma forteresse, avec son air bénin, est très-difficile à escalader.

Pourtant je dois regarder le casino comme une citadelle de réserve, en cas d'envahissement des autres parties de mon domaine par les curieux; et j'ai avisé à boucher les fentes des portes et fenêtres qui relient ma petite terrasse avec le fond du portique de Vignole, lequel sera mon promenoir les jours de pluie, et mon chemin de retraite rapide en cas d'alerte. Me voilà donc à l'abri de tout espionnage et de toute surprise. 11 ne reste plus à redouter que le cas de sommation légale à la bonne Olivia, et le casino n'est garanti, du côté des appartements, que par des portes assez minces. En outre, il n'y a aucun moyen de s'en échapper sans courir grand' risque de se casser le cou, et cette idée me fait frémir quand je songe que je peux être surpris avec Daniella, et qu'elle tenterait probablement de s'échapper avec moi.

Pourtant, tous ces palais italiens ont quelque ingénieuse cachette ou quelque issue mystérieuse, et je serais bien étonné si je ne découvrais pas l'une ou l'autre quelque part.

C'est toujours vers le Pianto que mon esprit va cherchant le mystère de Mon.lragone. Il est évident qu'Olivia et Daniella l'ignorent ; mais'i si l'écroulement de quelque passage secret a elîacé le sjuvenir de la tradition, est-il possible d'en retrouver la trace?

Je suis donc retourné au Pianto, et j'ai vainement tâché d'explorer les cuisines, sous le terrazzone. Après quelques pièces insignifiantes, j'ai trouvé des murs et des amas do moellons placés récemment pour soutenir les voûtes qui menaçaient ruine. Celte partie est condamnée absolument. Remontant alors au cloître, je suis venu à bout, avec mon ciseau, de forcer le volet d'une de ces petites fenêtres plus larges que hautes, sortes de soupiraux qui me loiinnentaiont. J'aï lancé par là, d'abord de petites pierres que j'ai entendues tomber assez profondi'ment, et puis des morceaux do papier enflammés que j'ai pu -suivre de l'œil. Le premier^ que j'ai ' risqué a été le seul qui menaçât d'incendier le château. En

LA DANIELLA

le regardant descendre lentement et brûler à terre, je me suis assuré qu'il n'y avait là aucun amas de bois et aucun débris combustible ; rien que le sol, semé de pierres et de briques cassées. Les autres papiers enflammés m'ont permis de distinguer parfaitement le local. C'est une cave assez spacieuse, bien voûtée, très-sèche, et qui communiquait à une cave coniiguè par une arcade maintenant comblée de débris jusqu'au cintre.

Tout cela me serait bien facile à explorer au moyen d'une corde à nœuds fixée au soupirail, si ce soupirail n'était défendu par des barres de 1er très-rapprochées et très-bien scellées dans la pierre. Il faudrait donc arracher cette grille, ce qui ne serait pas impossible avec les outils convenables ; mais le bruit ! 11 ne m'est pas bien prouvé qu'il soit absolument étouffé dans cet entonnoir. Au premier ouragan, je profiterai du vacarme général pour risquer ce travail.

N'ajant plus rien à tenter aujourd'hui, je suis revenu sur ma petite terrasse pour vous écrire tout ce qui précède. J'ai, de là, cette magnifique vue dont je vous ai parlé, et, avec la jouissance des yeux, celle de l'ouïe; car, excepté le berger qui garde ses moutons sur les sommets de Tusculum, je suis riiabitant le plus haut perché de tout ce massif de montagnes. Tous les bruits des collines et des vallées montent donc jusqu'à moi, et j'ai eu le loisir, en vous écrivant, d'étudier cette musique produite par la rencontre fortuite des sons épars qui constitue, en chaque pays, ce que l'on pourrait appeler la musique naturelle locale.

il y a des endroits comme cela qui chantent toujours, et celui-ci est le plus mélodieux où je me sois jamais trouvé. En première ligne, il faut mettre la chanson des grandes girouettes de la terrasse extérieure. Il est si régulièrement phrase à son début, que j'ai pu écrire six mesures parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement à chaque souffle du vent d'est, qui rè^ne depuis ce matin. Ce vent procède, sur la première girouette, par une phrase de deux mesures plaintives à laquelle répond la seconde girouette par une phrase pareille de forme, mais d'une modulation plus triste ; la troisième continue le mèaie motif, en le modifiant par un changement de ton très-heureux.

La quatrième girouette est cassée, par conséquent muette, ce qui est fort à propos, vu que son silence permet à h première de reprendre son thème dans le ton où il vient d'être porté par l'augmentation du vent ; alors, pour peu que la bouffée continue, les trois- girouettes chantent une sorte de canon à trois voix qui est lort étrange et fort pénétrant, jusqu'à ce que le souffle qui les pousse tombe peu à peu et les ramène, par des intervalles inappréciables à nos conventions musicales, c'est-à-dire plus ou moins faux, à leur justesse première.

Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec leurs notes d'une ténuité impossible, sont comme les ténors aigus qui dominent l'ensemble. Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord avec le son des cloches des Camaldules ; mais il arrive, à chac|ue instant, que ces cloches leur font une trèsbelle harmonie. J'entends aussi, par moments, les phrases entrecoupées des orgues de ce couvent, ou de l'église de Monte-Porzio, village que j'aperçois sur ma droite, "au delà des Camaldules. Est-ce de l'une ou de l'autre église que partaient, cette nuit, les sons que j'ai cru èire ceux d'un piano? En ce moment, rien n'y ressemble, rien ne m'explique ce phénomène d'acoutisque.

D'autres chants se mêlent encore à ceux des girouettes : ce sont les refrains des paysans épars dans la campagne. Ils chantent fort mal; ils crient du nez, et je n'en entends pas un sur cent qui me paraisse tant soit peu bien organisé pour la musique. Ils semblent avoir beaucoup moins conscience de ce qu'ils chantent que les girouettes de Mondragone. Néanmoins, je saisis parfois des phrases d'un caractère sauvage qui ne déparent pas le sentiment répandu dans l'ensemble.

Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins démesurés qui se dressent du côté de la villa Taverna comme des parasols ouverts au-dessus du stradone de chênes, et dans une cascade que je ne puis apercevoir, mais que je me rappelle avoir remarquée le long de l'énorme massif de maçonnerie qui soutient le terrazzone. Ces eaux perdues des ruines >ont trèsmystérieuses. Les fontaines d'où elles jaillissaient étant brisées et taries, elles se sont frayé des passages inconnus dans les fondations et s'échappent par les fissures qu'elles rencontrent, au milieu de rideaux de plantes pariétaires qui font des cheveux et de la barbe aux grands raascarons béants au fond des niches.

Et puis, il y a les cris des oiseaux, bien que les oiseaux

■ soient beaucoup plus rares ici que dans nos climats. Ce sont

les vautours et les aigles qui dominent. Le menu peuple des

petits chanteurs mystérieux des buissons me parait en mino-

' rite. Il y a donc peu de doux gazouillements dans l'air, raah de grandes voix aigres qui semblent chanter une messe des morts, en se moquant de ce qu'elles disent.

En écoutant tout cela, je poursuis et tourmente une idée qui m'a bien souvent frappé dans ces harmonies naturelles que produit le hasard. Le vent, l'eau courante, les portes qui grincent sur leurs gonds, les chiens qui hurlent et les enfants qui crient, toutes ces voix qui sont censées chanter faux, produisent quelquefois, par cela même qu'elles échappent aux règles tracées, des effets d'une puissance et d'une signification extraordinaires. C'est peut-être bien à tort que les musiciens s'en offensent. Dans le faux, il y aurait à choisir, et, si nous n'avions le sens de l'ouïe oblitéré par la convention de la méthode, nous découvririons des beautés inconnues, des expressions souverainement vraies et nécessaires dans des dissonances réputées inadmissibles. Dans ce nombre, il faudrait ranger surtout la fantaisie éolique que ces girouettes rouillées me font entendre en ce moment. Elles pleurent et soupirent, dans leurs folles discordances, avec une énergie dont aucune définition musicale ne saurait rendre le déchirement. C'est quand elles sortent de leurs thèmes possibles, c'est quand je ne trouve plus le moyen de noter leurs vibrations délirantes avec des signes convenus, qu'elles remplissent l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble à la langue mystérieuse de l'infini.

Et nous, hélas! dans tous nos arts comme dans toutes nos manifestalions de sentiment, nous touchons à la limite du possible avec une effrayante rapidité. Oh! comme je sens cela, maintenant que le sens de l'infini est entré avec l'amour dans mon âme ! Comme je sens que les paroles sont vaines et les expansions bornées ! je n'ose relire ce que je vous écrivais il y a une heure, dans la crainte d'être indigné d'avoir osé tenter de l'écrire! Et pourtant, mon cœur déborde, et j'ai comme un besoin de crier ma joie aux hirondelles qui passent sur ma tête et aux brises qui couchent les herbes sur les flancs des ruines. Mais je m'arrête, parce que je ne la sais pas, cette langue de l'inlini qui me mettrait en rapport avec, tout ce qui aime et respire dans l'univers. Le langage humain est court et grossier. Plus il s'alambique, plus il est cynique quand il veut raconter l'amour. L'amour! Il n'a qu'un mol, j'aime I et, quand il ajoute j'adore ! il ne sait déjà plus ce qu'il dit. Aimer est tout ; et ce qu'il y a de divin et d'ineffable dans cet acte immatériel de l'union des âmes, rien ne peut l'exprimer en plus ou en moins.

C'est qu'à un certain degré d'intensité de l'émotion, l'esprit rencontre un obstacle qui est comme le seuil du sanctuaire de la vie divine. Tu n'irai pas plus loin! voilà ce qui a été dit au flot de notre passion terrestre; au delà de certains cris do la céleste volupté, tu ne pourras plus rien dire; car tu serais Dieu si tu savais manifester le sixième sens, et il faut rester ce que lu es.

Le soleil baisse, et je n'ai, d'ailleurs, plus le cœur à écrire. Quand l'heure approche où je vais la revoir, je ne me rends plus compte que d'une impatience dévorante. Mais la voilà, je l'entends ouvrir la porte de la cour

Ce n'était pas elle ! C'était un de ces bruits qu'il me faut étudier un à un avec soin pour en découvrir la cause. La grande caserne du fond de la cour laisse pleuvoir ses ardoises, qui, en se détachant avec leurs clous du bois pourri, grattent le toit avant de tomber. — Elle est venue tard : j'ai été bien inquiet. Enfin, la voilà, et, pendant qu'elle met notre couvert, jo veux vous dire ce qui se passe dehors à propos de moi.

Olivia et Mariuccia sont revenues de Rome ; c'est pour les attendre et pour me rapporter le résultat de leur voyage que Daniella n'est venue qu'à sept heures. Lord B**' et sa famille sont à Florence et ne rentreront à Rome que la semaine prochaine. La princesse Borghèse est absente aussi ; mais son intendant général , sûr des sentiments généreux de sa maîtresse, a parlé à un personnage puissant qui s'est engagé à paralyser les poursuites en ce qui concerne l'intégrité de mon asile, à la condition que je n'en sortirai pas sans sa permission écrite. Voilà donc un protecteur qui se constitue mon geoiier, et, pour un peu, je serais ici prisonnier sur parole. Mais c'est ma Daniella qui seule exige de moi ce serment. Le cardinal *** se conlente de me faire savoir qu'en me tenant caché à Mondragone, je ne cours aucun danger. Il ne répond de rien si j'en sors seulement une heure.

Tout cela m'arrange on ne peut mieux, et je crois bien que, dans l'état des choses, il faudrait beaucoup de sbires et de gendarmes pour me faire quitter ma chère prison.

LA DANIELLA

Moniiiagon?, 18 avril.

Jo suis vraitnonl ici le plus heureux des hommes, et je sens bien que ce sont là les plus beaux jours fie ma vie. Chaque moment augmente ma passion pour celte adorable femme qui, bien réellement, ne respire que pour moi. Cette ivresse d'amour ne sera-t-elle qu'une lune rie miel? Non, c'est impossible, car je ne comprends plus comment j'acce|)lerais la vie si cette ferveur se refi'oiriissait de part ou d'autre. Elle me semble inépuisable. Ce ipii est grand et beau peut-il donc nous lasser? On dit pourtant qu'il fnut tin miracle pour que l'amour dure; je crois plutôt qu'il en faut un bien terrible pour qu'il finisse.

C'est une existence bizarre, mais délicieuse pour moi, que celle que je mène ici. Mes dix heures de solitude absolue sur vingt-quatre s'envolent comme un insiant, et, loin de m'inquiéter de ce dicton vulgaire que le temps paraît long quand on s'ennuie, je m'aperçois que c'est le contraire absolument qui m'arrive. Les heures que la Daniella passe auprès do moi me semblent longues comme ries siècles, parce qu'elles sont remplies d'émotions et de joies indicibles. Je remercie Dieu de l'illusion où je suis que j'ai \écu déjà, avec celle compagne venue du ciel, une éternité de bonheur.

Otiiind je suis seul, je m'occupe et me rends compte des heures qui fuient trop vile pour mes besoins de travail. Quand elle est là, j'entre dans une phase sur laquelle il me semble que la course du temps n'a pas de prise, puisque chaque instant me rend plus vivant, plus épris, plus naïf, plus jeune que je ne j'étais l'instant d'auparavcnt. Olil oui, oui, nous sommes immortels : l'amour nous en donne la claire révélation !

J'ai mis de l'ordre dans mes journées pour les rendre aussi profitables que possible; nous nous levons à cinq heures, nous déjeunons ensemble, je ?a reconduis jusqu'à la porte du par terre, et je m'enferme; nous avons chacun une clefde cette porte-là. Je cours à mon atelier faire ma palette et peindre, car j'ai esquissé mou tableau, et j'y travaille assidûment. A midi, je prends, sur ma terrasse du casino, ma très-frugale collation. Je fume et lis un peu dans les livres classiques que Daniella ra'a[iporte de la villa Taverna, où il y a un reste de bibliothèque dans les greniers. Quelques pages chaque jour me suffisent pour retremper ce coin du cerveau qu'il ne faut pas laisser atrophier. Les choses écrites, bonnes ou médiocres, vraies ou fausses, entretiennent toujours un lien de souvenir ou de raisonnement entre nous et ce non-moi des métaphysiciens qui est encore nous, quoi qu'ils en disent. Je fais ma promenadeen continuant mon cigare et mes réflexions sur ma lecture; puis, je travaille d'après nature, jusqu'au moment où le soleil m'avertit qu'il faut rentrer au casino pour faire le ménage avec un soin extrême, en attendant ma Daniella.

J'ai déjà ici toutes mes habitudes et toutes mes aises. J'ai trouvé, dans un coin noir, sous des copeaux, doux fauteuils dorés trè-i-misérables, que j'ai recloué-! et solidifiés, car la surdité du Piiinlo me permet décidément rie m« servir du marteau, avec un peu de précaution seulement. J'ai rétabli l'équilibre delà table et je l'ai frottée et cirée pour la rendre appétissante. J'ai rendu les vitres claires, et, pour entretenir les fleurs dans le vase de la cheminée, je sais dans quels coins humides fleurissent les iris de velours noir à cœur jaune, et le long de quels murs poussent encore ries giroflées d'un beau ton de carmin. Il y a bien cinquante ans que ces plantes n'ont reçu aucune culture; elles sont devenues simples, de doubles qu'elles étaient; mais elles n'en sont ni plus tristes ni moins parfumées. Le réséda de nos jaidins pousse ici sur les vieux murs comme l'ortie chez nous. L'asphodèle blanc doublé de vert, qui pousse enquantité dans le parterre, est une espèce magnifique que je n'ai pas rencontrée ailleurs, et que je crois exotique. Elle serait aussi un vestige de l'ancienne culture de ce tenain, maintenant abandonné à lui-même. Le cyclamen, qui ne se plait que sous les arbres, est plus rare dans ces ruines. Pourtant j'en ai découvert dans tai nid dans la rocaille de la fontaine qui est au bout du parterre, et je les ménage religieusement; j'en sais le compte.

Cette fontaine, la seule qui ait conservé de l'eau vive dans l'inlérieur lUi château, est l'objet divertissant de mon enclos. Elle est placée sur une sorte de théâtre où l'on monte par un

perron à bas reliefs de mosaïques représentant des dragons, et ■surmonté de vases ventru-;, qui nourrissent une végétation de plantes sauvages assez semblables à des artichauts. Ces vilaines |)lantes sont tout à fait en harmonie avecces vilains pots. La font 'ine est une grande coupe posée sur un g;ros piédestal etgarnie des mêmes gros va^es de marbre blanc. Un lit ri'herbesaquatiques Mii-rnontées de petites étoiles blanches d'une fraîcheur exquise, ■i'cst installé au fond de celle vasque, qui occupe le milieu d'une espèce de proscenium d'un faux goùl antique. Tout autour sont des niches ville-; de leurs personnages mythologiques et dans l'une desquelles l'eau arrive du dehors et remplit un bassin assez vaste, au ras du pavé de mo.saîque. Car tout est marbre précieux dans cette futile décoration, et les échantillons de lapis, de porphyre, de jaspe, de vert et de rouie antiques craquent partout sous les pieds. Il y en a, près de la porte, un grand tas destiné à sabler le slradone, et sur ce tas dans un coin du mur, la tète à moitié cachée par les bardanes et les chardons, gît une pauvre bacchante rococo couronnée de raisins. Elle est là, avec son rire pétrifié sur une bouche en cœur, étalant au soleil ses seins nus, tandis que ses jambes, plantées debout à côté d'elle, semblent attendre qu'elle se relève.

Je goûte dans cette captivité, dans cette solitude absolue, des plaisirs que je ne connaissais pas. Ce matin, je regardais au-dessous de moi, par les baluslres de ma terrasse, les enfants de la ferme jouer sur la granoe terrasse aux girouettes (le terrazzone), dont l'enceinte ne fait pas partie de mon domaine. J'écoutais leurs discours, et je me plaisais à l'emphrase toute romaine avec laquelle un petit garçon maigre a figure de singe racontait qu'une foison sa vie il avait mangé le cioccolatacXwz le curé de Monle-Porzio. L'histoire de ce chocolat ne finissait pas, et, pour en raviver le doux souvenir, il invitait ses camarades à en prendre ficlivement dans des coquilles que l'on arrangeait en dinefie sur une grande ardoise. Il imitait alors les manières accortes et majestueuses du curé, et pendant une grande heure, au milieu d'un bavardage impossible à suivre, j'entendais le mot de ciocrolata revenir avec une intonation de volupté indéfinissable, les autres marmots savouvourant, en imagination, cette ambroisie inconnue, vantée par leur camarade.

Je me rappelai que j'avais quelques tablettes de chocolat apportées par Daniella, et il me fallutungrandeffort de prudence pour ne pas les leur jeter à travers les balustres. Quelle eût été leur surprise et leur joie de voir tomber à leur pieds cette tuile précieuse, envoyée, certes, par la fée de girouettes I Je crois que j'allais succomber à la tentation, lorsqu'une jeune femme, que je crois être la femme de Fehpone, arriva et les gronda beaucoup d'être si près du cliàleau, exposés, disaitelle, à recevoir sur la tôle les pierres et les ardoises qui pleuvaient incessamment. Cette crainte m'étonna un peu, car, de ce côté-là, rien ne s'écroule quand le temps est calme, et l'empressement qu'elle mit à emmener sa marmaille me fil penser qu'elle me savait là, et qu'elle protégeait le mystère qui m'abrite. Pourtant Daniella assure qu'elle ne peut se douter de ma présence.

J'ai compris, en voyant partir ces enfants qui m'amusaient, les joies mélancoliques des prisonniers, le besoin d'entendre le son de la voix humaine et de contempler les ébats des êtres libres; mais j'ai compris cela seulement par la réflexion, car je suis le ca|iiif leplus docile et le plus salisfaitqui existe. Je resterais certes ici toute ma vie avec joie dans les conditions où je m'y trouve. La pensée que Daniella doit infailhblement arrivera une heure fixe fait pour moi de l'isolement une volupté perpétuelle. Je suis la du malin au soir, dans l'attente d'un rendez-vous d'amour, dont je savoure le souvenir en même temps que l'espérance. Ma passion a ses heures de profond recueillement. C'est comiuo une i Jce religieuse méditée dans la solennité d'une vie d'anachorète.

J'écoute aussi avec plaisir des paroles lointaines que m'apporientles bouffées du vent, et j'aime à interpréter les situations auxquelles ces lambeaux de conversation peuvent se rapporter. Le chemin des Camaldules à Frascati passe très-près d'ici, et j'entends les bouviers crier après leurs bœufs, et les paysans s'entretenir ensemble à voix haute sur leurs chars à quatre roues. C'est, chaque fois, un petit évéueuieiit pour moi, car ces chemins sont peu fréquentés, et ces bruits rares rompent la monotonie des bruits continus de la cascade et des giroueties.

Mais ce qui m'intéresse davantage, c'est ce qui peut arriver à mon oreille et à ma vue du côlé de la villa Taverna. La végétation est si épaisse autour de celte résidence, que je n'en aperçois que les toits. Aussi Daniella a-t-elle imaginé de monter à une fenèiie en mansarde d'où je peux voir le point blanc de son fichu de tète, et distinguer le signe qu'elle me l.iit à midi, en allant sonner le goûter des gens de la maison. liUe a

LA DANIELLA

ca?sé exprès la corde pour avoir le prétexte d'aller dans ce grenier secouer ia cloche. Klle aime à pouvoir ra'avertir elle-mêine de l'heure de ma collation.

Quelquefois aussi, en allant et venant sous les yeux de ses ouvrières, elle a.aite et frappe son tambour de basque, comme prise d'un vertige de gaieté. Quant le vent vient du couchant, il m'apporte cet appel amoureux qui me fait tressaillir et trembler de bonheur.

Le temps se maintient magnifique, et ce climat est délicieux au moment où nous sommes. Pourtant, il ne faut pas se faire trop d'illusions : c'est à peu de chose prés, quant à présent, la température du centre de la France; il y a tout au plus huit jours d'avance sur la floraison des arbres fruitiers, et j'ai laissé la Provence plus avancée, sous ce rapport, que ne l'est la campagne de Rome aujourd'hui. Ce qui trompe la sensation dans ce pays-ci, c'est l'éternelle verdure des arbres à feuilles persis'antes. Dans l'immense parc que j'ai sous les yeux, tout est chênes verts, pins, oliviers, buis et myrtes. Les acres parfums des diverses espèces de lauriers qui abondent à l'état d'arbres en fleur montent jusqu'à moi au point d'être quelquefois incommodes. C'est une très-bonne senteur d'amande amère, mais trop violente. Des milliers d'abeilles bourdonnent au soleil. Le ciel est d'un bleu étincelant. A midi, on se croirait en plein été; mais la mer et les montagnes amènent incessamment des nuages superbes, qui, tout à coup, rendent l'air très-frais. Les oiseaux ne songent pas encore à bâtir leurs nids ; les papillons de ces climats ne sont pas en avance et ne ■ font pas leuraprarilion plus tôt que chez nous. Les châlaigniers I et les platanes ne font que bourgeonner ; les taillis de chênes ne songent pas encore à dépouiller leur feuillage sec de l'année dernière. Mon oncle le curé avait donc raison en me disant qu'à Rome les arbres ne poussa i>Ht pas les racines en l'air ei que notie pays en valait bien un autre. Mais, fùt-il ici, il ne pourrait comprendre combien la physionomie du moindre caillou diffère de celle d'un caillou de chez nous. Toute chose a son air particulier, son expression, son accent, sa gamme pour ainsi dire, et je me sens réellement bien loin de la France, bien absent du milieu.qui faisait comme partie de moi-même, bien voyageur, bien surpris, bien badaud et bien intéressé par le moindre brin d'herbe que je rencontre.

Les nuits sont excessivement froides. Heureusement, nous avons découvert, dans certaines salles basses, des lits de charbon, provenant de l'incendie des boiseries ou des meubles du château, lors de l'occupation par les Autrichiens. Nous pouvons donc réchauffer nos petites chambres du casino sans produire de fumée dans les cheminées, et nous avons, dans l'appartement complet dont nous nous sommes emparés, une petite cuisine avec des fourneaux où un fujer de biaise, constamment allumé sous la cendre, nous permet de puiser à toute heure.

Tout cet appartement s'est rempli et meublé, comme par magie, des ustensiles nécessaires à une véritable installation. Daniella trouve moyen d'apporter tous les jours quelque chose, et moi, en furetant dans les appartements du château, je découvre des vases brisé.Sj des meubles écloppés ou des débris d'objetsd'art, qu'avec quelque réparation, je fais servir au confort ou à l'ornement de notre intérieur.

Je n'ai qu'un souci en tête, c'est la crainte que cette douce existence ne prenne fin trop vite. On n'a aucune nouvelle certaine de mon affaire. Le capucin Cyprien, oncle de Djniella, qui sa la voir tous les jours à la villa Taverna, lui dit que l'on me cherche, et que les carahinieri (ce Sont les gendarmes du pays) s'informent de moi dans tous les environs. On sait que, malgré l'assertion de la Mariuccia, je n'ai pas paru à Tivoli. On a parlé de fouiller les villas, mais on y a renoncé, ce qui ferait croire que mon mystérieux protecteur a agi. Dans tout ceci, j'ignore si la police française a reçu avis de ce qui me concerne. Si cela est, elle me cherche peut-être à Rome pour me donner mes passe-ports et l'ordre de quitter les États romains. J'imagine que ce serait là le parti qu'elle croirait devoir prendre à mon égard : aussi je me garderai bien de réclamer la protection de mon gouvernement en cette circonstance.

Un lait bizarre complique ma situation. Frère Cyprien a oui dire que les agenîs de poiice, en furetant dans ma chambre de Piccolomini, d'où la Mariuccia s'était trèsprudeiument empressée de retirer mes bagages, avaient trouvé par terre un petit carré de métal percé de signes cabalistiques. On a demandé à la Mariuccia si cet objet m'appartenait. Elle n'en savait rien; mais, à tout hasard, elle a répondu que cela avait été laissé dans cette chambre par un voxageur qui m'y avait précédé de quelques mois, et dont elle a feint de ne pouvoir retrouver le nom On n'a pas ajouté tout à fait foi à cette réponse, et on s'ejt empare de l'objet mystérieux, que l'on parait rcconnailre pour un signe de ralliement léso.utiunnaire. S'il en est ainsi, j'ai reçu ce signe de la main d'un agent provocateur déguisé en capu-

cin ou capucin pour tout de bon, et je n'aurais pas beau jeu devant le saint-office contre un mouchard de cette espèce.

Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est que, deux fois déjà, depuis huit jours que je suis caché ici, j'ai vu ce même moine noir et blanc, que j'avais remarqué dans les ruines de Tusculum, rôder sur le Terrazzone. Ces gens-là entrent partout, et je ne serais pas étonné qu'il eût fait part de ses méfiances au fermier Felipone, car celui-ci passe de temps en temps sous le casino d'un air inquiet et les yeux atlachés sur les balustres, d'où je puis suivre tous ses mouvements. Quant au moine, qui est, je crois, un dominicain ou un individu caché sous le costume de cet ordre, il ne m'a même pas paru examiner le palais. Le plus souvent, il me tournait le dos et semblait contempler le paysage immense que domine la terrasse. .Mais peut-être observait-ilavec l'oreille, et moi, instinctivement, malgré la hauteur d'où je plongeais sur lui, je retenais ma respiration. J'ai demandé à D.iniella si elle l'avait quelquefois rencontré dans les environs. Elle m'a dit ne connaître et n'avoir jamais remarqué aucun dominicain en particulier dans les environs.

Je suis environné ici d'êtres beaucoup moin? inquiétants que ce moine. Ce sont de petits serpents qui ont des pattes, mais si peu de pattes que je ne puis me décider à les runger parmi les lézards. Ils courraient mal avec ces rudiments "de jambes, s'ils ne rampaient en même temps avec beaucoup de prestesse et de grâce. Ce sont de charmants petits animaux tout à fait inoffensifs. J'avais fait connaissance avec eux le jour où j'ai été à Tusculum; le berger Onofrio m'avait appris à les toucher sans crainte. J'ai eu la tentation d'essayer d'en apprivoiser un q'ii me seinblait d'un naturel moins poltron que les autres , mais Daniella. voyant mon goût pour les 'oêtes, m'en a amené une plus aimable et plus utile. C'est une belle chèvre blanche qui me donne d'excellent lait et qui me tient compagnie en broutant à mes côiés pendant que je dessine. Je la soigne comme une personne; et elle parnit se plaire ici, où elle entre jusqu'au ventre dans l'herbe et les fleurs. J'ai, en outre, quatre lapins domestiques dans le parterre, et il est question de m'apporter des oiseaux en cage. Il ne faut pas songer à un chien, cela aboie; ni à des poules, leur voix nous aUirerait des amateurs qui monteraient à l'assaut pour les voler.

Les scorpions abondent. Dès qu'on soulève une pierre, on en trouve un ou deux, blottis et engourdis dessous. Ils ne sont pas dangereux en ce temps-ci, et on peut les tuer par milliers ; mais personne ne s'occupe de les détruire. Ils ne piquent que lorsqu'on les irrite, et les accidents sont rares, à ce que l'on m'a dit.

Du reste, la rareté des insectes me frappe dans ce pavs de jardins. Aujourd'hui, pour la première fois, je vois voler, autour du casino, un papillon qui n'est pas de nos climats. Il est extrêmement joli. Je crois qu'on l'appelle tha'is; mais je n'en suis pas sûr. Je n'ai que la mémoire des yeux. Je connais de vue tout ce qui fleurit ou voltige dans lés endroits que j'ai habités quelque temps; je ne retiens aucun nom...

J'en étais là de mon journal lors(iue... Mais je suis encore interrompu, et ce qui m'arrive demande un autre chapitre que je vous écrirai demain, si je puis.

Mondra^ne, 20 avril.

Tout en écrivant, avant-hier, je regardais tranquillement le vol mou et comme indécis du papillon thaïs égaré sur les herbes inodores de la muraille. J'étais sur la terrassedu casino, le dos tourné au portique de Vignole, lorsqu'un léger bruit me fit tressaillir et tourner la tète : Tartaglia était debout derrière moi.

— 0 Brumières, Brumières, pensai-je, vous me l'aviez prédit! nulle part je ne serai à l'abri de l'espionnage de cet homme!

Un instant, j'eus la pensée de le prendre à bras le corps, sans lui rien dire, et de le précipiter par-dessus la balustrade de la terrasse. Il vit le tremblement convulsif qui contractait mes lèvres, au point de m'empècher de parler, et pâlit uu inslanl; mais, reprenant vite son audace habituelle :

— N'ayez pas d'idées sinistres, Excellence, me dit-il, vous

n'êtes pas trahi; je viens ici avec la clef, voyez, et de la part

^"ï K n'vu ! pourquoi ne vient-elle pas elle-n>ême? Il M

"^t:Ï";S-'^Ï'Excellencel Une entorse qu'e.^ a prise en flescendmu trop vite IVscalier du g><^"'«y^f« '^^ , ' Taverna, où elle va tous les jours sonner pour le dîner desgtns de la maison et pour le vôtre surtout ! ^

.- Je veux aller la voir tout de suite, j y cours!

- Non, non! Il y a des espions dans le parc: vous seriez cris tout de suite. Masolino a des doutes sur sa sœur; il la surveille depuis ce natin, il est à la villa Taverna. Le médecin est venu avec lui : il dit que l'accident de la Daniella "est rien, mais qu'il faut qu'elle reste huit jours sans bouger du lit ou Olivia l'a mise et la soigne comme sa propre fille Ne soyez donc pas inquiet; patientez, ou vous vous perdrez en Pe™""; «^ Daniella. Si on vous arrêtait, elle se lèverait, elle maicherail, elle courrait, dût-elle en mourir. Elle a une lete que vous no connaissez pas! Le bon Dieu a voulu que je fusse la qU' «^ la chose est arrivée, et que, voyant son chagrin, j aie pu ui aire à l'oreille : Je sais tout. J'irai avertir notre mm, et je le piomets de rester ici et d'être à ses ordres tout le lemps^que l" seras retenue par cet accident. Je ferai plus, niosstoit / Bien que vous n'ayez pas en moi la confiance que je mérite, je vous gai derai mieux que la pauvre fille ne pouvait le faire; je dérouterai les espions; j'enverrai les carabiniers ou vous n êtes pas

Je ferai en sorte' que vous soyez ici aussi en sûreté que si vous étiez au château Saint-Ange. „„„„,ni=

Je n'é.outais plus Tartaglia que machinalement. Je songea s à Daniella soutirant au moral et au physique. Je craignais la brutalité de son frère envers elle; je voyais les obstacles se dresser entre nous, et la première brèche se faire a notre inaccessible paradis. Je regardais, ébahi et consterne, I insupportable figure du bohémien, que j'étais désormais condamne a attendre''el à désirer, ii la plaie de l'idéale aiiparilion de ma maîtresse. Le seriienta\ait pénélré dans l'Eden.

Et à ma douleur, se mêlait une secrète irrilation. Pourquoi, au lieu d'Olivia, de Jlariiiccia ou du frère Cyprien, qui étaient tous trois dans sa confidence, Daniella m'eiivoyait-elle cette canaille de Tartaglia, qui m'a toujours lait l'etlel de I espion par excellence? Je ne pensais |ias à lui demander comment, iiinsi qu'il le prétendait, il avait pu, d'avance, savoir notre secret. Je pen^aisaux premières confessions deniamaitresse, nie racontant, avec une humble candeur, que le pieraier homme qui lui avait parlé d'amour et causé quelque vertige, celait ce même bandit ii fiizure de polichinelle. Elle ne le lui avait jamais avoué; il ne l'avait peul-èire pas deviné. Elle avait rougi, elle avait ri de sa propre folie. Elle eu riait encore, elle le trouvait affreux, elle le savait libertin ; mais elle avait conservé pour lui de l'amitié, disait-elle, et une sorte d'estime relative que je ne comijrenais pas et dont je lui aurais volontiers fait reproche, si, depuis les jours de notre ivresse, j'eusse pu me rappeler le niim et l'existence de ce drôle. Cette estime surprenante étail donc bien plus grande que je ne m'en étais avisé, puisqu'elle allait jusqu'à la confiance la plus absolue, jusqu'au secret le plus intime.

Et voilà que notre bonheur idéal avait un confident, un commentateur, une sorte de témoin! Et quel témoin! le plus salissant de tous ceux qu'on pouvait choisir I Tout me semblait dévoilé et profané maintenant. Un flot d'amertume contre ma divine Daniella se mêlait donc à la douleur d'être si brusquement et si tristement séparé d'elle. Je sentais mon ciel s'obscurcir, mon enivrement se glacer, et des larmes, dont jo n'avais pas conscience, couler sur mes joues, pendant que le Tartaglia- Benvenuto m'exposait avec aplomb et volubilité, tous les motifs de consolation que je devais puiser en lui.

— Allons, dil-il en saisissant et en baisant la main dont j'étais tenlé'de le souffleter, voilà que le chagrin vous prend et que vous pleurez comme une femme! Soyez un homine, mossiou I Ceci n'est rien et passera vite. Je vois que vous aime/, follement cette petite fille. Vous avez bien tort, pouvant prétendre encqre à un si beau mariage... Mais ne vous fâchez pas! je ne dis rien. Il faut, quand le diable nous tient, le laisser taire, et je sais bien que si l'on contrariait votre opinion du moment, on la ferait durer plus qu'elle ne doit raisonnablementdurer. Ne craignez donc pas que je vous dise du mai de la petite stiratrice. D'abord, il n'y a pas de mal à en dire : c'est une fille aimable et que j'ai lailli aimer, moi qui vous parle.

Pour le coup, je perdis patience, et sentant que j'allais me porter à quelque stupide fureur, je me levai et courus m'enfermer dans ma chambre. Là, je lâchai de soitir de l'étourdissement oii toul ceci m'avait jeté. Je parvins à me calmer el à raisonner ma situation. La première pensée qui eut dû se présenter d moi, c'est que Tartaglia me trompait; c'est qu'il

avait dérobé la clef du parterre à Daniell:i évanouie. Je ne pouvais malheureusement pas douter d'un accident quelconque arrivé à cette chère créature, car l'heure du dîner était passée et elle n'était pas là. Donc, Tartaglia était un espion chargé de découvrir le lieu de mon refuge; il avait procédé par indueliiui,^le hasard avait pu l'aider. On allait venir m'arrêter, ou bien, si la protection d'un certain cardinal était réelle et souver.iine à Mondragone intrn muros, on avait déjà coupé les communications enire Daniella et moi, el on se proposait de me prendre par lamine.

— Eh bien, cela ne sera pas nécessaire, pensai -je; la chose impossible pour moi, c'est d'ignorer dans quelle situation est Daniella, A tout risque, j'irai à Taverna dès que la nuit sera sombre. Je viendrai à bout de la voir ; je lui laisserai toul ce que je possède, à l'exception de ce qu'il me faut pour fuir, et jo fuirai. J'irai l'attendre hors des Etats de l'Église, pour l'épouser et l'emmener en France.

Je commençai donc par m'assurerdela solidité de ma canne à t'Ste de plomb, car j'étais résolu à me défendre en cas de surprise. Je mis mon argent sur moi, dans une ceinture ad hoc. Je fis un petit paquet du linge le plus strictement nécessaire, et de l'album qui contient ce récit. Je pris en guise de passeport, au besoin, divers papiers pouvant constater mon identité auprès des autorités françaises. Je m'enseloppai de mon caban qui est presque à l'épreuve de la balle, et, résolu à braver toutes choses, je me dirigeai vers la porte de mon appartement qui communique avec l'intérieur du palais.

Mais au moment où je posais la main sur la serrure, on frappait à cette porte. Je m'arrêtai indécis.

— Si l'on vient me prendre, pensai-je, je sais le moyeu de fuir, au moins de cette chambre.

El je me hâtai de sortir par l'autre porte et d'attacher à un balustre de la petite terrasse, la corde à nœuds que j'ai faite avec celle qui liait ma malle, et qui peut, avec quelques chances de succès, me faire descendre jusqu'au lei-razzone. Je me hâtais, pensant que l'on allall, enfoncer la porte ; mais on se contentait de frapper doucement et discrètement. J'entendis même, en revenant au seuil dema chambre, la voix piteuse do Tartaglia qui me disait :

— Eh! mossiou ! c'est votre dîner qui vase refroidir. Ne vous méfiez donc pas de moi I

Ce pouvait être un piège, mais la crainte du ridicule l'emporta sur ma prudence. Si Tartaglia ne me trahissait pas, mes précautions étaient absurdes; s'il venait avec des estaflers, il y avait autant de chances de salut à me frayer résolument un passage au milieu d'eux à coups de casse-tête, qu'à me risquer le long de la corde, exposé au feu de quelque ennemi caché sous ma terrasse.

J'ouvris donc, l'arme au point, et ne pus m'empêcher d'avoir envie de rire en voyant Tartaglia assis par terre devant la porte, avec un plat couvert entre ses jambes, et attendant avec résignation mon bon plaisir.

— Je vois bien ce que c'est, dit-il en entrant courtoisement, sans oublier de jeter sous son bras son béret crasseux; vous croyez que je suis un cocpiin'? Allons, allons, vous en re- \iendrez sur mon compte, mossiou l'ingrat I Voilà du macaroni que j'ai préparé dans votre cui:;ine, car je conni-iis les êtres de longue date, et je me pique de vous faire mieux diiier que jamais n'aurait su l'imaginer la Daniella. La pauvre fille ! elle n'a jamais eu le moindre goiît pour la cuisine, tandis que moi, mossiou, j'ai le génie du vrai cuisinier, qui consiste à faire de rien quelque chose, el à trouver le moyen de bien nourrir ses' maîtres au milieu d'un désert.

Le plat fumant qu'il posait sur la table donnait un tel démentiàmessuppositions, que je me trouvai toul honteu.x. Certes, depuis une heure qu'il était au cœur de ma forteresse, il aurait eu mieux à faire, s'il eût voulu me livrer à mes ennemis, que de s'occuper à me préparer an macaroni au parmesan.

Je suis sobre comme un Bédouin; je vivrais de dattes et d'une once de farine, et, depuis huit jours, je me nourris de pain, de viandes fioides et de fruits secs, ne voulant pas souffrir que Daniella perde, à me faire des ragoûts et des soupes, le temps qu'elle peut passer à mes côtés. Pourtant la jeunesse a des instincts de voracité toujours prêts à se réveiller, et l'air vit de Moiidragono aiguise terriblement l'ajipétit. Je ne saurais donc affirmer que, malgré mon chagrin, mes agitations et mes dangers, la vue et l'odeur de ce macaroni brûlant me fassent précisément désagréables.

— Mangez, disait Tartaglia, et ne craignez rien. La Daniella ne mourra pas pour une entorse. Quand je l'ai laissée, elle ne soutirait déjà plus que du chagrin d'être séparée de vous. La première chose qu'elle me demandera quand je la verrai, ce soir, c'est si vous avez consenti à dîner, à ne pas vous désoler et à prendre en patience son mal et votre ennui.

LA DAMELLÂ

— Ah! mon ennui, qu'imporle? Mais son mail Et ce frère qui la menace! Est-ce vraij tout ce flue lu m'as dit?

— C'est vrai, Excellence, vrai comme voilà un bon macaroni ; mais les menaces de l'ivrogne Masolino, la Dimiollay est habituée et s'en moque. 11 a beau se douter de quelque chose, il ne sait rien, il ne peut rien savoir. Et, d'ailleurs, s'il voulait maltraiter la pauvrette, les gens de la villa Taverna ne le souffriraient pas. 11 a beau rôder dans le parc, s'il ne vous rencontre pas, il ne peut rien prouver contre elle.

— Prouver! elle serait donc impliquée dans mes contrariantes affaires, si l'on supposait qu'elle a des rapports d'amitié avec moi ?

— Eh ! mais oui, Excellence. Vous faites partie d'une société secrète...

— Cela est faux.

— Je le sais bien ! mais on le croit ; et Daniella, si son frère la dénonçait, comme votre complice, au provincial des dominicains, ou seulement au curé de sa paroisse, comme mauvaise chrétienne, amoureuse d'un hérétique et d'un iconaclaste, pourrait bien aussj tâterde la prison.

— Ahl ciell je serai prudent, je me soumets! mais ne rae troinpes-lu pas?

— Eh pourquoi vous tromperais-je, vous que je voudrais conserver comme la prunelle de mes yeux pour de meilleures destinées?

Je m'étais assis ef me laissais servir par lui, lorsqu'au milieu de ses protestations de dévouement, j'entendis secouer à ma fenêtre le petit grelot de la chèvre, dont nous avons fait une espèce de sonnette, Daniella et moi, au moyen d'un système de Ocelles qui longent le mur du parterre.

— Tiens! m'écriai-je en me relevant, tu es un indigne coquin ! Tu as menti, grâce au ciel ! Voilà la Daniella I

— Eh ! non, viossiou ! dit-il en se disposant à aller ouvrir ; c'est l'Olivia, ou bjen c'est la Mariuccia qui vient vous donner des nouvelles de sa nièce.

J'étais si impatient d'en recevoir de vraies que, sans m'inquiéter davantage de Tarlaglia, je m'élançai, je franchis comme une flèche la longueur du parterre, et ouvris la porte du dehors sans aucune précaution. Ce n'était ni Mariuccia ni Olivia, mais bien le frère Cyprien, qui se glissa rapidement par la fente de la porte avant que j'eusse eu le temps de l'ouvrir toute grande et qui la repoussa derrière lui en me faisant signe de tirer les gros verrous.

— Silence! me dit-il à voix basse; j'ai pu être suivi malgré mes précautions!

Nous avançâmes dans le parterre, et il me parla d'une manière assez embrouillée : c'est sa manière. Ce que je compris clairement, c'est que le jardin était occupé, non pas ostensiblement, mais très-certainement par des gens de la police, et que le capucin courait des risques en venant me voir.

— Allons chez vous, dit-il; je vous parlerai plus librement. Quand il fut seul avec moi dans le casino, il me conhrma le récit de Tartaglia. L'entorse de Daniella n'avait rien d'inquiétant, mais exigeait le plus complet repos. Son frère, installé chez les fermiers de la villa Taverna, avait l'œil sur la porte et et sur les fenêtres de sa chambre. Je devais renoncer à la voir jusqu'à nouvel ordre. Elle exigeait de nouveau ma parole d'honneur qu'à moins d'être poursuivi jusque dans l'intérieur de Mondragone, je m'y tinsse enfermé et tranquille.

— Donnez-moi cette parole, mon cher hère, dit le capucin, car elle est capable de tout risquer et de venir ici en se traînant sur les genoux.

— Je vous la donne, m'écriai-je ; mais ne peut-elle m'écrire? — - L.lle le voulait, j'ai lefuié de me cliarger de sa lettie. Je

pouvais être arrêté ei. fouillé. C'était nouspeidre tous. Voyons, calmez-vous, et causons ; mais donnez-moi quelque chose à manger, car c'est l'heure de mon souper, et j'ai une belle trotte à faire pour regagner mon couvent.

Je me hâtai de servir le bonhomme, qui dégusta sa part de macaroni avec un appétit remarquable. Tout agité qu'il était, je vis qu'il prenait grand plaisir à manger, et cela me gênait beaucoup pour obtenir des réponses nettes aux mille questions que je lui adressais. Le pauvre liomme n'est peut-être pas gourmand, mais il est affamé. Ce fut bien pis quand Tartaglia, que j'avais oublié, reparut avec un jeune esturgeon cuit au vin, et un plat d'artichauts frits dans la graisse. Il n'y eut plus moyen de tirer du moine un mot de bon sens, et, pendant plus d'une heure, il fallut me résigner à le voir engloutir ces mets, et à manger moi-mônie pour satisfaire Tartaglia, que je ne pouvais plus regarder comme un ennemi, et dont le dévouement méritait mieux de moi que des soupçons et des rebuffades.

Ma situation devenait de plus en plus étrange avec ces hôtes riou\eaux. Mon chagrin et mon inquiétude se heurtaient aux contrastes d'un appétit de capucin qui prohtait d'une rare

circonstance pour s'assouvir, et d'une servilité de valet comique dont, en ce moment, l'unique préoccupalioit était de me prouver ses talents culinaires.

— Slangez, mangez. Excellence, me disait-il; vous aurez du café succulent pour digérer, car la Daniella m'a dit : s Surtout, soigne-lui son café; il n'a pas d'autre gourmandise. »

Ce détail était si bien dans les habitudes de gâterie féminine de Daniella, que je me rendis tout à fait à la sincérité de Tartaglia, attestée d'ailleurs par la confiance et l'espèce d'amitié que le capucin lui témoignait. Il me restait bien une épinedans le cœur, en songeant que celte amitié était réelle et sérieuse chez Daniella, et je me sentais profondément humilié, non pas d'accepter les services de cet homme (je pouvais les payer un' jour), mais de le voir immiscé dans les secrets de cœur de Daniella, et comme initié aux mystères de mon bonheur.

Je ne pus me retenir d'en témoigner quelque chose à frère Cyprien.

— Vous n'étiez donc pas là quand elle a fait cette chute? lui demandai-je pendant que Tarlaglia allait chercher le café.

— Eh! vraiment, non, dit-il; mais, quand même j'y aurais été, ce n'est ni moi, ni Olivia, ni ma sœur Mariuccia qui aurions pu nous charger de veiller sur vous et de vous empêcher de mourir de faim. Ces deux femmes sont trop surveillées dans ce moment-ci; et, quant à moi. je suis un pauvre homme trop assujetti à la rè^le de son ordre. Cniyez-moi, Tartaglia est l'ami qu'il vous fallait, et il ne sera jamais arriêté en venant vous voir, lui!

— Ah! ah! et pourquoi cela?

— Je ne sais pas, mais c'est ainsi. Tout le monde le connaît, et il est bien avec tout le monde.

— Même avec la police?

— Eh! chi lo sa\ répondit le moine, du même ton que prenait sa sœur Mariuccia quand elle voulait dire : « Ne m'en demandez pas davantage, je ne veux pas le savoir. »

Tout en prenant le café, j'essayai de me distraire de mes préoccupations en faisant la conversation avec ce moine. Je fus surpris de sa nullité et même de sa stupidité. D'après les avertissements qu'il avait su donner à sa famille à propos de moi, et d'après la visite généreuse qu'il me laisait en ce moment, je devais le croire pi'-nétrant, hardi et actif. Rien de tout cela! Il est ignorant, timide et paresseux. En outre, il est dépourvu de toute notion, même élémentaire, sur quoi que ce soit au monde, et complètement abruti par la règle de son ordre et par la mendicité. C'est pourtant une bonne et douce créature, qui n'a conservé de facultés aimantes que pour sa sœur et pour sa nièce, et qui, malgré la sincérité de sa dévotion, manquera tant qu'elles voudront à l'esprit de corps monastique pour les servir et les obliger ; mais son ineptie doit rendre son assistance à peu près nulle. Sa cervelle est une tête de pavot percée de trous, par où, depuis longtemps, le vent a fait tomber toute la graine. Il n'a ni ordre dans les idées, ni mémoire, ni lucidité sur aucun sujet. Il sait à peine le nom, l'âge et la profession des êtres avec lesquels il se trouve en relations fréquentes, et quand, par hasard, il s'en souvient, il en est si enchanté qu'il répète son dire cinq ou six fois avec une complaisance hébétée. Quant à la nature qui l'environne et dont il vante, à tout propos, la beauté et la fertilité par un phrase banale stéréotypée, il les voit à travers un crêpe, et ne distinguerait pas, j'en réponds un chardon d'avec une rose. Uien de particulier ne frappe cette organisation énioussée, très-inféri-eure à celle du paysaii le plus fiévreux et le plus indolent de la Campagne de Rome. En fait de religion, il est impossible de savoir s'il a la notion de Dieu à quelque degré que ce soit. Il parle chapelle, reliques, cierges, offices et chapelet; mais je ne crois pas qu'au-dessus du matériel du culte, il ait une idée, un seutimenl religieux quelconques.

Quant à la société religieuse et politique de son pays, ce sont lettres closes pour lui. h confond dans la même soumission béate et souriante tout ce qu'il peut avoir de respect et de foi pour le pape de 1848 et pour le pape d'aujourd'hui; et nonseulement il approuve et bénit le pape passant d'un système au système opposé, mais encore il admire et bénit, parmi les princes de lEglise, les plus ardents ennemis de tout système émanant du pape. Pourvu qu'on soit cardinal, évèque ou seulement abbote, on est un personnage nimbé, qui l'éblouit et le subjugue. Biei, on ne peut rien tirer de lui, et Dieu sait bien ijue je ne voulais en tirer autre chose que des renseignementt a mon usage sur ma situation personnelle ; mais cela même fus impossible : tout aboutissait à cet éternel Chi lo sa? qui est arrivé à rae porter sur les nerfs. Mesquestious l'etiiayaienl; il ne les comprenait même pas. Il ne savait pas si le cardinal a\ait agi réellement; il ne savait pas si mon ali'aire était pour- ^ul\ie au civil Ou au religieux, si j'avais allaire au giudice processante, juge d'instruction du pays, ou à l'inqmsitmr de droit,

LA DAN'FELLA

président du tribunal ecclésia«?aue, ou enfin au saint-office proprement dit; car ces trois niridictions fonctionnent tour à tour el peut-être simultan<^ment«!'8ns les poursuites politiques, civiles el reliKieuses. Or, dans cw pays-ci, l'accusation portée conire moi peut être envisagée K>us ces trois faces.

OuinH je vis que mes questions étaient superflues, j'engageai Tartaglia à reconduire le capucin à son couvent ; mais celui-ci, pris de terreur, refusa de sortir avant deux heures du malin.

— A l'heure qu'il est, dit-il (il était dix heures), mon couvent est fermé, et il ne sera rouvert que lorsqu'on sonnera matines. Ne vous inquiétez pas de moi ; je m'éveillerai de moiniémp à ce moment-là; je vas m'étendre sur votre lit el faire un somme.

Cette proposition me révolta, car le bonhomme était d'une malpropreté classique. Tartaaiia m'en préserva en lui disant qu'il ne fallait pas risquer d'être surpris dans ma chambre, et il l'emmena coucher dans le cellier à la paille, où, en cas d'événement, il pourrait se tenir coi et n'être pas découvert.

Hondragone, 30 avril.

Comme il m'eût été impossible de dormir, j'enlevai le souper^ le donnai de l'air à ma chambre, puis je m'enfermai et rallumai la bougie afin de tromper l'inquiétude et la tristesse en reprenant ce journal. Mais je n'avais pas écrit une ligne que l'on frappa de nouveau à ma porte. Un pareil incident m'eut bouleversé hier, lorsque je me sentais seul au monde avec Daniella, Aujourd'hui que je ne l'attends plus et que toutes mes précautions pour conjurer le destin seraient à peu près inutiles, je me sens préparé à tout el déjà habitué à celle vie d'éventualités plus ou moins sérieuses.

Je répondis donc : « Entrez! » sans me déranger.

C'était encore Tarlaglia.

— Tout va bien, mossiou! me dit-il. Le capucin ronûe déjà dans la paille, el tout est tranquille au dehors. Je vais vous SOI. ...lier una felicissima notie, el faire moi-même un somme. Je sortirai avec fra Cipriano à l'heure de matines, el pourrai revenir avant le jour avec vos provisions de bouche pour la journée. C'est le moment où les plus éveillés se sentent fatigués, el où l'on peut espérer de tromper la surveillance.

— Tu crois donc que, réellement, les jardins sont occupés par la police ; le moine n'a pas rêvé cela?

— Il n'a pas rêvé, ni moi non plus. Rien n'est plus certain.

— Avoue-moi que tu en es toi-même, de la police?

— Je ne l'avoue pas, cela n'est pas; mais, si cela était, vous devriez en remercier le ciel?

— Tu pourrais donc en être et ne pas vouloir me livrer?

— On peut tout ce qu'on veut, amico mio, et quand on est à même de servir plusieurs maîtres, c'est le cœur et la conscience qui choisissent celui qu'on doit protéger contre les autres. Ahl mossiou, cela vous semble malhonnête, el vous riez de tout! Mais vous n'êtes pas Italien, el vous ne savez pas cequi' \;n!i un Italien! Vous êtes d'un pays où toutes choses sont réglées par une espèce de droit apparent qui enchaîne la liberté du cœur et de l'esprit. Chacun pense à soi, chez vous autres, el chacun se sent ou se croit en sûreté chez lui. C'est cela qui vous rend égoïstes et froids. Ici, où nous avons l'air d'être esclaves, nous travaillons en-dessous de la légalité, et nous faisons ce que nous voulons pour nous el pour nos amis. L'obligation de se cacher de ce qui est bien comme de ce qui est mal, fut pousser des vertus que vous apprécierez pkis tard : le dévouement et la discréiion. Vous devriez croire en moi, qui vous ai déjà rendu de grands services et qui vous en rendrai encore.

— Il est vrai que tu m'as fait traverser à cheval la campagne de Rome pour venir ici...

— Le dimanche de Pâques? En cela j'ai eu tort. J'aurais dû inventer quelque chose de mieux et vous empêcher de quitter Rome ! .Mais j'ai de la faiblesse pour vous, el je vous gâte comme un pèie gâte son enfant.

— Alors, mon tendre père, quels sont, en dehors de la présence ici en ce moment el du très-bon iliiier quo tu m'as servi, les autres bienfaits dont j'ai à te récompenser?

— Nous parierons de récompense plus tard. Pour le moment,

sachez que tous les avertissements et renseignements que la Daniella et la Mariuccia tml reçus à temps pour vous faire cacher, et pour soustraire vos etîets aux recherches, viennent de moi, q i suison homme de têle, et non de ce capucin, qui est une huître au soleil.

— De loi? J'aurais dû m'en douter? Mais pourquoi m'a-t-on dit les tenir du capucin?

— C'est la Daniella qui vous a dit ça? Je comprends! Elle sait que vous vous méfiez de moi. Heureusement, elle n'est pas comme vous ; elle m'estime, elle sait qui je suiï... sous tous les rapports! Car si, dans le temps, j'avais voulu abuser de son innocence... mais je ne l'ai pas voulu, vwssiou!

Il s'arrêta, voyant qu'il rouvrait ma blessure, el que, lié par la reconnaissance qu'il me fallait lui devoir, je résistais avec peine à l'envie de le jeter à la porte. Je crois que le drôle sait le défaut de la cuirasse el qu'il se venge ainsi, par le menu, du peu de cas que je fais de lui. Mais il est poltron en face de moi, et le moindre froncement de sourcil coupe court à ses velléités de représailles.

Il détourna la conversation en essayant de me parler de Medora.

— On dit à Rome, reprit-il, qu'elle est allée à Florence pour épouser son cousin ; mais je sais qu'il n'y a rien de vrai. Elle ne l'aime pas.

— Comment sais-tu cela, maintenant que la Daniella n'est plus auprès d'elle pour le révéler ses pensées?

— En ! mon Dieu! je le sais par niilord B'"*, qui croit être bien réservé, et à qui je fais dire tout ce que je veux... après diner.

— Et comment sais-tu ce qui me concerne dans l'afTaire de l'image de la madone?

— Vous allez me dire encore que je suis dans la police? Cela n'est pas ! mais on a des amis partout. Je sais tout ce qui vous concerne, el bien plus de choses que je ne vous en dis.

— Il faudrait cependant, si lu as tant de zèle pour moi, me mettre à même de lutter contre mes ennemis.

— Cela viendra en temps et en lien ; rien ne presse. Mai vous êtes fatigué, mossiou! Comme on ne sait jamais ce qu peut arriver, vous feriez bien de dormir un peu el de vous tenir en force et santé devant les événements

J'étais fatigué, en effet. La brusque tr.msition de ma belle vie de roman el d'amour à ce nouvel étal de choses déplaisantes m'avait accablé comme si je fusse tombé matériellement au fond d'un abîme.

— Voulez-vous que j'emporte la clef de votre chambre? dit Tartaglia d'un ton léger, en me souhaitant le bonsoir.

La question était grave : il pouvait s'être chargé de me faire empoigner sans bruit, el de manière à laisser croire à mon protecteur que je m'étais rendu de bonne grâce, par ennui de la solitude. Jusque-là, il m'avait vu disposé à vendre ma liberté le plus cher possible. S'il me trahissait, il devait vouloir me surprendre endormi.

Mais, comme je vous l'ai dit, j'étais déjà las de me méfier (H de me préserver d'événements que je n'ai pu promettre à Daniella d'éviter, et d'ailleurs, si je devais être vendu par Tarlaglia, je trouvais une sorte de plaisir amer à pouvoir dire un jour à ma maîtresse imprudente : « Voila l'eflfel de votre amitié pour ce coquin. » Si, au contraire, le coquin était loyal envers moi, je lui devais réparation formelle de mes injustices.

— Prends la clef, lui dis-je, et bonne nuit I

Il me parut enchanté de celle réponse. Ses yeux de Scapin brillèrent soit d'une joie de chat qui happe sa proie, soit de reconnaissance pour mon bon procédé.

— Dormez en paix, Excellence, me dil-il, et sachez que personne au monde ne viendra vous troubler! 11 y a défense absolue d'entrer ici, où l'on sait que vous êtes et où vous voyez qu'on vous laisse tranquille.

— On le sait donc positivement? Tu ne me l'avais pas dit!

— On le sait positivenienl. Excellence ! et on espère que vous ferez une tentative d'éva--ion, ce qui serait une imprudence et et une folie. On croit que vous serez chassé du gîte par la faim; nuiis ils ont compté sans Tartaglia, ces bons messieurs!

11 prit mes habits et se mit à les brosser dans l'auticliambre. J'étais si fatigué, que je m'en dormis à demi, au bruit de sa vergelte.

Je m'éveillai au bout d'une heure, et je vis mon drôle assis devant mon feu, occupé à lire tranquillement, ei) se cliautlant les pieds, l'album qui contient ce récit depuis le jour de Pâques. (Vous avez dû recevoir tout ce qui précède; je vous l'ai envoyé de Rome, ce jour-là, par Brumieres, qui a un ami à l'ambassade française.)

En voyant ce coquin feuilleter mon journal et s'arrêter sur quelques pages qui semblaient l'intéresser, je fus sur le point de me le\er pour lui adininisUer à l'improvisle une grêle de soulQelSi luais cette réflexion lue lutinl :

LA DANIELLA

— S'il est; comme jo n'en peux guère douter, delà police, il va pe ronvaincre que je n'ai pas la plus petite préocupation ii: alfiliatiim politique, et mon principal moyen de salut est dans ses mains. Laissons-le faire.

Il y avait, d'ailleurs, dans la tranquillité de sa lecture, quelque chose qui me rassurait sur ses projets immédiat-; ; il n'avait nullement l'air et l'attitude d'un homme qui se dispose à un coup de main. Tout à coup, il fut pris d'un fou rire qu'il contint pendant quelques instants en se tenant le ventre, et qui linit par éclater. C'était un motif suffisant pour m'éveiller ostensiblement. Je me soulevai sur mon lit et le regardai en fjce. Le rire se figea sur sa figure burlesque. Ce fut une scène muette comme dans les pantomimes italiennes.

Son premier mouvement avait été de cacher l'album ; mais, voyairt qu'il était trop tard, il prit bravement son parti.

— Mon Dieu, mossjfiu, s'écria-t-il, que c'est donc joli et amusant de se voir raconté comme ça jour par jour et mot pour mot! Je vous demande bien pardon si j'ai été indiscret; mais j'aime tant les arts, qu'en voyant là votre album, je n'ai pas pu résister à l'envie de l'ouvrir ; je croyais y trouver des dessi ns, dts vases du pays, et pas du tout, le nom de Tartaglia m'est sauté aux yeux. Ça m'est égal, mossiou, d'être là dedans trait pour trait; Tartnglia n'est pas mon vrai nom, pas plus que Benvenuto, et ça ne peut pas me compromettre. Et puis vous avez tant d'esprit et vous dites si bien les choses, que je suis content de me les rappeler comme ça en détail, telles qu'elles se sont passées. Oui, voilà notre promenade de nuit sur les chevaux de la Medora, et toutes mes paroles, comme je vous les disais, sur les brigands, sur l'illumination de Saint-Pierre et sur la manière habile dont je vous ai forcé à vous servir de ces chevaux dérobés par moi pour la circonstance. Avouez, mossiou, que \ous avez beau vous métier de moi, vous êtes content de reconnaître que je ne suis pas un engourdi ni un imbécile?

— Comme tu es charmé de mon opinion sur ton compte, tout est pour le mieux, et nous sommes satisfaits l'un de l'autre, n'est- il pas vrai?

— Excellence, je vous l'ai dit, s'écria-t-il avec conviction en se levant, et je ne m'en dédis pas, je vous aime ! Vous me traitez de canaille et de gredin en écrit et en paroles; mais, avec la certitude d'avoir un jour votre amitié comme vous avez la mienne, je prends tous ces mots-là pour des facéties qu'on peut se permettre. entre amis.

— A la bonne heure, ami de mon cœur! A présent, tu es bien sûr que je ne conspire pas contre le pape, et tu voudras bien ne plus toucher à ce que j'écris, à moins qu'il ne te plaise recevoir...

, — Bahl vous menacez toujours et ne frappez jamais. Vous êtes bon, Excellence, et jamais vous ne maltraiterez un pauvre homme qui n'aime pas les querelles et qui vous est attaché. Pour moi, je ne me repens pas d'avoir lu tout ce qui vous est arrivé dans ce pays, et surtout l'histoire étonnante de ce maudit petit carré de fer-blanc que l'on a trouvé dans votre chambre à Piecolomini. C'était là une chose qui me tourmentait bien. Comment diable, me disais-je, a-t-il pu se procurer celte chose-la? Et quand on l'a reçue, comment est-on assez étourdi pour la laisser traîner?

— C'est donc bien précieux ?

— Non, mais c'est dangereux.

— Qu'est-ce que c'est?

— Un signe de ralliement ; vous l'avez bien deviné, puisque vous l'avez écrit.

— Un ralliement politique?

— Eh ! chi lo sa ?

— Qui le sait? Toi!

— Et pas vous, je le vois bien! Allons, pensez que c'est un agent provocateur qui vous a fait prendre cela; moi, je dis que c'est un ennemi personnel.

— Qui? Masohno ?

— Non, il n a pas assez d'invention pour ça ; et, d'ailleurs, pour oser revêtir un habit de dominicain, il faut être plus [tiiilégé qu'il ne l'est; c'est un ivrogne qui ne fera jamais son l'i.L'iiiin. Avez-vous vu la hguie de ce faux moine?

— Oui, si c'est le même que j'avais remarqué à Tusculum ; mais je n'en suis pas certain.

— Et celui qui vient rôder par ici depuis quelques jours ? — C'est celui de Tusculum, j'en suis presque sûr.

— Et vous recoiiiiailriez sa figure ?

— Oui, je crois pouvoir l'allirmer.

— Faites-y bien iftiention si vous l'apercevez encore, et méliez-vous! Est-ce qu'il est grand?

— Assez.

— El gros?

— Aussi.

— Ahl s'il est gros; ce n'est pas lui.

— Qui. lu

— Celui que je m'imaginais; mais nous verrons bien; il faudra que je découvre ce qui en est. Allons, dormez, Excellence. Tartaglia veille.

Il sortit en prenant la clef, et je me rendormis.

Je m'éveillai comme d'habitude, à cinq heures. Un instant je cherchai ma compagne à mes côtés. J'étais seul,je me souvins. Je soupirai amèrement.

Je m'habillai et donnai, de ma terrasse, un coup d'oeil aux environs. Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, je ne vis pas une âme. J'entendis seulement quelques bruits lointains du départ pour le travail des champs. Tartaglia vint à six heures m'apporter des côtelettes et des œufs frais. Il avait un air soucieux qui m'effraya.

— Daniella est plus malade? m'écriai-je.

— Non, au contraire, elle va mieux. Voilà une lettre d'elle. Je la lui arrachai des mains.

« Aie confiance et patience, me disait-elle. Je te reverrai, j'espère, dans peu de jours, malgré les obstacles. Ne sois pas de Mondragone, et ne te montre pas. Espère, et attends celle qui t'aime. »

— Elle me prescrit de ne pas me montrer, dis-je à Tartaglia, et tu m'assurais pourtant que l'on me sait ici !

— Ah ! mossiou, répondit-il avec un geste d'impatience, je ne sais plus rien. Ne vous montrez pas, ce sera toujours plus prudent ; mais il se passe des choses que je ne peux plus m'expliquer... Aussi, je me disais bien : « Pourquoi se donner tant de soins pour s'emparer de ce pauvre petit artiste qui ne peut point passer pour dangereux ? Il faut qu'il serve de prétexte à autre chose .. » et il y a autre chose, mossiou, ou bien l'on s'imagine qu'il y a autre chose.

— Explique-toi !

— Non ! vous n'avez pas de confiance en moi.

— Si fait! j'ai confiance en toi aujourd'hui ; j'ai été à fa merci toute cette nuit, j'ai dormi tranquillement ; je suis persuadé que tu ne veux me faire arrêter ni dedans ni dehors ; parle !

— Eh bien ! mossiou, dites-moi : êtes-vous seul ici ?

— Comment? si je suis seul à Mondragone ? Tu en doutes?

— Oui, mossiou.

— Eh bien, lui répondis-je, frappé de la même idée, si tu m'avais dit cela le premier jour de mon installation, j'aurais été de ton avis. Ce jour-là et la nuit suivante, j'ai pensé que nous étions deux ou plusieurs réfugiés dans ces ruines ; mais voici le huitième jour que j'y passe, et, depuis ce temps, je suis bien certain d'être seul.

— Eh ! eh I voilà déjà quelque chose. Quelqu'un de plus important et de plus dangereux que vous a passé par ici ; on le sait, on croit qu'il y est encore, et, si on vous surveille, c'est par-dessus le marché, ou parce que l'on vous suppose affilié à cette personne ou à ces personnes... car vous dites que vous étiez peut-être plusieurs ?

Oh I cela, je le dis au hasard, et je peux fort bien te

raconter ce qui m'est arrivé. J'ai cru entendre marcher dans le Pianto.

— Qu'est-ce que c'est que le Pianto f

— Le petit cloître...

Je sais, je sais ! Vous avez entendu ?...

— Ou cru entendre le pas d'un homme.

— D'un seul?

— D'un seul.

— Et après ?

Apres ? Pendant la nuit j'ai entendu, oh 1 mais cela trèsdistinctement, jouer du piano.

— Du piano? dans celte masure? Ne rôviez-vous pas, mossiou ?

— J étais debout et bien éveillé.

— Et la Daniella, l'a-t-elle entendu aussi ?

Parfauement. Elle supposait que cela venait des Camal-

dulcs, et que c'était l'orgue, dont le son était dénaturé par l'éluignemenl.

— Ce ne pouvait pas être autre chose. Donc, mossiou, vous ne savez rien de plus ?

— Rien. Et toi ?

— Moi, je saurai ! Dites-moi encore, mossiou, avez-vous été partout dans cette grande carcasse de château ?

— Partout où l'on peut aller.

— Jusque dans les caves sous le terrazzone ?

— Jusque dans la partie de ces caves qui n'est pas murée.

— Il \ a grand danger à y aller, à ce qu'on dit ?

— Oui, à y aller sans lumière et sans précautions.

— Mais il n'y a pas de précautions et pas de chandelle qui empêcheraient celle grande terrasse de crouler, et elle ne tient a rien.

— Qui t'a dit cela?

LA DANIELLA

— Felipone, le fermier de la laiterie des Cyprè?.

— Il est vrai que sa femme empêche les enfants de venir jouer dessus; mais cette crainte me paraît nne rêverie. Un pareil massif, assis sur un pareil roc, est à l'abri du tertips.

— Mais non pas des tremblements de terre, et ils ne sont pas rares ici. On dit que des \nùtes immenses se sont écroulées, et qu'un beau jour le ternizzone se crèvera tout au moins s'il ne dégringole pas tout à fait. Il y a, sur cette terrasse, des endroits où l'eau séjourne, où il pousse du jonc et où l'on enfonce comme dans un marécage. C'est pour cela que l'on a muré l'entrée du l'winone (la grande cuisine), dont les colonnes à girouettes étaient les cheminées, et qui était elle-même, à ce que l'on m'a dit, une des plus belles choses qu'il y ait dans le pays. Du temps que j'étais ânier et guide à Frascali, j'ai essayée deux ou trois fois d'y pénétrer. Découvrir une entrée praticable, c'eut été une bonne aiïaire J'en aurais sollicité le monopole auprès de l'intendant de la princesse, et j'y aurais condui! les voyageurs; mais impossible, mossioiil Sitôt que l'on donne seulement un coup de pioche-dans ces vieux murs souterrains, on entends des bruits, des éboulements et des craquements sourds ^ui font dresser les cheveux sur la léte. C'est au point que les gens du pays croient qu'il y a quelque diablerie là dedans, et que les enfants disent que c'est le logis de la Bcfana.

— Qu'est-ce que c'est que la Befana ?

— Une chose dont on a peur et qu'on né voit jamais; un esprit-béte qui fait le bien et le mal.

— Le nom me plait. Nous appellerons cet endroit-là la Befana.

— Jo veux bien, mossiou, mais je n'y crois pas.

•^ Et tu ne crois pas non plus qu'il puisse y avoir quelqu'un de caché dans ce logis de la Befana ?

— N^n certes, mossiou, mais la cave qui est sous le petit cloître aue vous appelez le Piantof

— Je m'en suis inquiété, car j'aurais voulu découvrir une sortie souterraine en cas d'envahissement ; mais cela me parait également fermé par les éboulements, et d'ailleurs il y a des grilles massives aux soupiraux.

— Je le saisi J'ai voulu limer ça dans le temps, dans l'idé, de retrouver l'entrée des cuisines ; mais la peur m'a pris parce que cette grille soutenait une partie lézardée dont la fente s'agrandissait à vue d'oeil, à mesure que je travaillais. Si vous aviez bien regardé, vous auriez vu une barre de fer qui est déjà bien entamée, et avec ça, mossiou, ajouta-t-il en me montrant une lime anglaise très-fine, avec ce petit instrument qu'un homme de bon sens doit toujours avoir sur lui à tout événement, on pourrait continuer, si on était sur de ne pas se faire écraser par la galerie du cloître I

— Pourquoi faire? Espères-tu que, par là, nous trouverions une issue?

— Chi lu sa?

— Mais puisqu'on restant ici je ne peux pas être prisi Puisque j'ai juré à la Daniella de ne pas bouger I

— Vous ave;f raison, mossiou, quanta vous; mais, quanta moi, si je trouvais le secret du château, j'en tirerais quelques sous à l'occasion. Un jour que j'aurai le temps... et le couragel je veux essayer encore!

J'avais fini de déjeuner. Je laissai Tartaglia déjeûner à son tour, et je me rendis à mon atelier, où je viens de vous écrire ce chapitre et où je vais essayer de IruvaiUer pour dissiper ma mélancolie.

S beurcs.

Je reprends pour vous dire que, pendant que j'étais à peindre, j'ai entendu frapper violemment, à plusieurs reprises, à la porte de la grande cour. Tartaglia, tout effaré, est venu à moi en me disant :

— Cachez-vous quelque part, mossiou; on enfonce les portes!

— Non, lui dis-je, c'est Olivia qui est forcée d'amener quelque voyageur pour ne pas éveiller les soupçons, et qui m'avertit par un signal convenu.

Je ne me tromijais pas. A peine m'étais-je réfugié dans le casino, que je vis, par la lente de la porte de ma terrasse, Olivia plisser sous le portique de Vignole et regarder de mon coté avec inquiétude. (Juand elle se fut assurée que mon sanctuaire était bien lermé, elle alla rejoindre ses voyageurs, qu'elle sut tenir à quelque distance. C'étaient des bourgeois marseillais qui décrétèrent, à voix haute et retentissaiile, que cetti ruine était horrible et dcrjoiUanle, et qui, effrayés de voir cou-

rir autour d'eux ces petits serpents dont je vous ai parlé, parurent peu disposés à explorer l'intérieur du palais. Ma'is ils étaient escortés d'un grand homme sec, vêtu, en revanche d'un habit noir très-gras, qui éveilla l'attention de Tartaglia.

— Voyez celui-ci, mossiou, me dit-il dans l'oreille. lïn'est pas de cette compagnie ; il fait le cicérone, mais ce n'est pas son état, et il trompe Olivia qui rie le connaît pas. Je le connais, moi; regardez-le bien : l'avez-vnus vu quelque part?

— Oui certainement; mais où? je ne saurais le dire.

— Est-ce lui qui vous a rciiis I amulette?

— Peut-être. Il est de la taille du moine que j'ai vu ce soirlà ; mais il faisait nuit.

— Est-ce le moine de Tusculura?

— Non, à coup sur! Le moine de Tusculum était gras et beau ; celui-ci est maigre et laid.

— Et le moine de la terrasse aux girouettes?

— C'était celui de "Tuscjjum et non celui-ci.

— Klais enfin, où avez-vous Vu celui que vous voyez maintenant ? Cherchez bien !

— Attends! j'y suis!

JJy étais en effet : c'est le bandit que j'ai assommé sur la via Aurélia.

— Regarde bien, dis-je à Tartaglia, s'il u au front une cicatrice.

— Et une belle! répondit mou rusé compagnon, qui me comprit sans autre ex|)lir;iti:)n. C'est bien lui! Alors, ça va mal, mossiou. C'e^t veniMa,'. Et vendetta romaine est pire que vendetta corse!.,.

HonJragonc, le.

Toujours à Mnndragonel Mais je ne date pas \'en-tête de ce chapitre, ne sachant si je vous écrirai, en ce moment, une ligue ou un volume. Je vais reprendre mon récit où je l'ai laissé.

Le bandit fit plusieurs tentatives pour quitter la compagnie, qu'il escortait et pour se glisser dans l'intérieur; mais Olivia, qui s'était fait accompagner de son fils aîné, et qui apparemment avait conçu quelque soupçon, ne le perdit pas de vue et l'obligea de sortir, au bout de quelques instants, avec la famille marseillaise à laquelle il s'était donné pour guide. Elle retérma les portes à grand bruit pour m'avertir que le danger était passé, et Tartaglia me servit mon diner comme si de rien n'était.

— Tu penses donc, lui dis-je, que cet honnête personnage est de la police?

— J'en suis sur, mossiou. Vous allez dire que j'en suis aussi; mais cela n'est pas Je sais qua celui-ci en est, parce que c'est lui le témoin quia déposé pour Masolino, affirmant qu'il vous avait vu souiller et profaner l'image de la madone, et parce que son témoignage a été admis tout de suite, sur quelques mots échangés entre lui et le commissaire.

— tu étais donc là, toi, que tu sais comment les choses se sont passées?

Tartaglia se mordit les lèvres et reprit :

— Eli bien, quand j'y aurais été? Que savez-vous si l'on ne m'a pas appelé, comme citoyen honorable, pour donner des renseignements sur votre compte?

— Et qu'as-tu dit de moi?

— Que vous étiez un jeune hommo incapable de conspirer, un artiste un peu sot, un peu fou, un peu bêle.

— Merci!

— C'était le moyen de détourner les soupçons, et vous voyez que je ne me conduisais guère en mouchard, puisqu'on sortant de cet interrogatoire, j'ai couru avertir la Mariuccia de vous l'aire cacher. Vous vous demandiez comment je vous savais ici, je devais le savoir, puisque l'idée était de moi.

Cette explication me fit du bien. Elle justifiait Daniella de l'excès de confiance que je me sentais porté a lui reprocher. TartHgiia avait provoqué cette contiance par son zèle, el, du reste, il la ju>tiliait pleinement désormais à mes yeux.

— Aliçàl lui dis-je, louché de son assistance, ne cours- lu aucun danger à te dévouer ainsi à moi?

— Eh! mossiou, répondit-il, il y a du danger à faire le bien, il y en a à faire le mal, il y en a encore à ne faire ni bien ni mal. Donc, celui qui pense au danger perd son temps et

LA DANIELLA

sa prévoyance. 11 Tant faire, en ce monde, ce que l'on veut faire. Je ne me donne pas à vous pour brave devant la pneule d'une carabine, non! mais, devant une intrigre, si épineuse qu'elle soit, vous ne me verrez jamais reculer. Là où l'esprit sert à quelque chose, je ne crains rien ; je ne crains que les forces brutales, comme la mer ou le canon, les balles ou la foudre, toutes choses qui ne raisonnent pas et n'écoutent rien.

Comme il en était là, le grelot se fit entendre. Je courus à la porte du parterre. C'éiait le capucin qui m'apportait des nouvelles de sa nièce. Elle continuait à me recommander la patience. En outre, Olivia me faisait dire qu'un des pbis grands dangers était pa-sé. En quoi consistait ce danger? C'est ce que le bonhomme ne sut pas me dire, mais Tartaglia fut, comme moi, d'avis qu'il s'agissait de la visite de Campani, c'est le nom qu'il donne à mon bandit de la via Aurélia.

Le capucin nous avait suivis ju''qu'au casino, et je vis avec déplaisir qu'il se disposait à s'y installer comme la veille. Il avait trouvé le souper bon, et, sans raisonnement ni préméditation de gourmandise, il y revenait, poussé par l'instinct, comme un chien qui flaire une cuisine. Orj je ne connais pas d'être plus ennuyeux que ce bonhomme avec ses trois ou quatre phrases banales, ses redites stupides et son sourire hébété.

— Bourre-lui sa besace, dis-je à Tartaglia, en français, et trouve moyen de m'en délivrer tout de suite.

— Ça n'est pas difficile, répondit le Frontin de Mondragone; et même sans nous dégarnir de nos vivres, dont nous avons plus besoin que lui. — Mon cher frère, dit-il au capucin, il ne faut pas rester ici. J'ai appris qu'on allait poser des sentinelles à sept lieures, c'est-à-diie dans dix minutes.

— Des sentinelles! dit le moine etfaré.

— Oui, pour nous prendre par famine, et, si vous ne voulez pas partager noire sort...

— Tais-toi donc, lui dis-je à l'oreille, il va effrayer Daniella en lui portant cette fausse nouvelle.

Mais le capucin était déjà en fuite, et il nous fallut courir après lui pour lui ouvrir la porte du parterre. Alors seulemen! Tartaglia se disposa à le détromper, mais il n'en eut pas le temps. Au reflet de la lune qui argentait la base des murailles, nous vîmes briller deux baïonnettes qui se croisèreut devant le capucin, et une voix forte prononça en italien :

— On ne passe pas.

La facétie de Tartaglia se trouvait être une réalité. Nous étions bloqués à Mondragone.

Fra Cyprien recula avec tant d'effroi et de précipitation qu'il alla tomber dans les bras de la bacchante couchée parmi les orties.

— Diantre ! me dit Tartaglia en refermant la porte avec plus de présence d'esprit, mais non avec moins de frayeur; les carabiniers! voilà du nouveau! Mais, ajouta-l-il après un un moment de réflexion, ceci ne me regards las; c'est impossible ou bien ce n'est que provisoire. Restons tranquilles jusqu'à demain.

— Non, repris-je, sachons tout de suite à quoi nous en tenir. Ouvre le guichet et demande passage pour le capucin. Je vais m'elTacer pour qu'on ne me voie pas.

— Au fait, pourquoi pas? répondit Tartaglia. Les agents de police m'ont vu entrer ce matin. Ils me connaissent, ils ne m'ont rien dit. Voyons, essayons!

Il ouvrit le guichet et présenta sa réclamation. Un sousofBcier de carabiniers s'approcha, et le dialogue suivant s'é! biit eriire eux :

— Ah!. c'est vous? dit la voix du dehors.

—C'est moi, ami, répondit courtoisement Targialia; je vous salue.

— Vous demandez à sortir.

— Pour un pauvre frère quêteur qui, me voyant ici, m'a demandé l'aumône. Je lui ai ouvert parce que...

— Épargnez-nous les mensonges. Ce frère quêteur est là, qu'il y reste.

— C'est impossible.

— C'est la consigne.

— Elle ne me concerne pas, je suppose, moi qui suis venu ici pour tendre des lacets aux lapins... Vous savez qu'il y en a beaucoup dans ces ruines...

— Lapin vous-même; c'est assez, taisez-vous.

— Mais... ami... songez àqui vous parlez; c'est inoi!... c'est moi qui...

— C'est vous qui trahis.=ez. Attention, vous autres! apprêtez armes !

— Quoi donc? vous prétendez... Laissez-moi vous parler bas. Approchez!...

— Je n'approcherai pas. Je veux bien vous dire la consigne. Personne n'entrera ici, personne n'en sortira, d'ici à quinze jours... et plus!

— J'entends, s'écria Tartaglia effaré. Cristo I vous n'êtes pas des chrétiens I Vous voulez nous faire mourir de faim?

— Vous avez porté des vivres ce malin; il fallait en porter davantage : tant pis pour vous!

— Mais...

— Mais c'est assez. Fermez votre guichet ou je commande le fou sur cette porte. Carabiniers! en joue!

Tartaglia n'attendit pas que l'on commandât le. feu, il ferma précipitamment le guichet.

— Ça va mal ! ça va bien mal, mossiou! me dit-il quand nous eûmes ramené au casino le capucin éperdu. Je n'aurais pas cru qu'on en viendrait là. Avec les gens de la police... (il y a là dedans tant d'espèces d'originaux!) nous nous en serions tirés ; mais ces démons de carabiniers n'entendent à rien et ne connaissent que leur damnée consigne. Snneto Diot que faire pour leur persuailer de laisser sortir ce moine et de me permettre d'aller aux vivres demain matin?

— Tu aj pu regarder dehors : sont-ils beaucoup?

— Environ une douzaine, campés dans le gros massif de fortification antique qui est en dehors, juste en face de la grande portede la cour. Il y a là de grandes voûtes où ils ont, établi leur poste. J'ai vu les chevaux. De la, ils surveillent à IDOut portant, pour ainsi dire, les deux portes.

— Attends, lui dis-je; laissons le capucin ici se remettre, et allons faire une ronde.

— A quoi bon, mossioul J'ai tout exploré et vous ai:ssil Vous savez très-bien que, sur la face nord, tout est muré. D'ailleurs, tenez, ajouta-l il en sortant avec précaution sur la petite terrasse du casino, voyez! ils sont là aussi. Ils allument même un feu de bivouac pour passer la nuit!

En effet, douze autres carabiniers occupaient la grande terrasse au-dessous de celle où nous étions ; nous fime's l'exploration de tous les côtés du château, par où une descente, au moyen de la corde à nœuds, nous eût été tant soit peu possible. Tout était gardé. Nous com'ptâmes ciiiquantf hommes autour de notre citadelle. C'était plus qu'il n'en fallait pour nous bloquer. La grille de l'esplanade, dont, au reste, nous n'avions pas les clefs (cela est du domaine de Felipone), et qui se trouve trè.s-voisine des portes du parterre et de la grande cour, était gardée aussi; précaution assez inutile, puisque nous ne pouvions pas aller sur l'esplanade dite le terrazzohe.

— Ah! mossioul s'écria Tartaglia en rentrant de nouveau dans le casino avec moi, nous sommes pris! Il est évident que l'on respectera notre asile, en prenant à la lettre la défense du cardinal de franchir les portes du château; car il n'est pas besoin de cinquante hommes pour faire sauter les gonds ou pour mettre le feu aux battants; mais on nous fera dessécher ici tout doucement, ou bien on tirera sur nous au premier mouvement que nous ferons pour sortir. N'avancez pas comme ça la tête au-dessus des balustres, mossiou ! ils sont capables de vous envoyer des balles, sous prétexte que vous avez la tête estramuros.

Le pauvre Tartaglia était démoralisé ; d'autant plus que, pendant notre ronde, le capucin, pour se remettre de son épouvante, avait avalé les" restes copieux de mon souper.

— Ogni santi'. (Par tous les saints!) s'écria Tartaglia en lui arrachant le plat des mains, nous avons là un joli convive I J'ai beau être un cuisinier de génie et un homme de ressources, que ferons-nous, mossiou, de ce capucin qui mange comme six, de cet estomac à'autriche (Tartaglia voulait sans doute dire autruche), de cette sangsue qui sera capable de nous sucer vivants pendant notre sommeil? Va-t'en au diable, capucino! ajoJta-t-il en italien, je ne me charge pas de toi. Tu t'arrangeras pour faire cuire à ton usage les herbes de la cour. C'est bien bon pour un homme dont I état est de se mortifier; mais, si tu touches à nos vivres, tiens, vois-tu, je te mets à la broche, quelque osseux et peu appétissant que tu sois.

Le pauvre capucin tomba sur ses genoux en de.nandant grâce ; il pleurait comme un enfant.

— Rassurez-vous, frère Cypnen, lui dis-je, et rasssure-toi aussi, Tartaglia. La position n'est pas si mauvaise qu'idle vous semble. Avant tout, sachez que, le jour où nous manquerons de vivres, et où toute tentative d'évasion sera reconnue iraposrible, je ne vous laisserai pas souffrir inutilement une heure de plus. J'irai me livrer, en franchissa;it le seuil de la porte, et vous serez immédiatement délivrés.

— Je ne le souffrirai pas, mossiou ! s'écria Tartaglia avec une emphase héroïque; nous tiendrons ici ju.^qu'à ce qu'il nous rebte un chardon à mettre sous la dent a un souille de vie dans les mâchoires.

— Bon, bon! merci, mon pauvre garçon ; mais ceci me reg;ii'de. Du moment que votre vie serait en danger, je me croirais relevé de mon serment envers Daniella.

— Je vous en relève I murmura le capucin avec effusion ; je vous absous de tout parjure et de tout péché.

LA DANIELLA

— Voyez-vous ce poltron et cet (égoïste de moine! reprit Tarlaslia avec mépris. Eh ! je me moque bien de sa peau, à lui' mais«achei!, mossiou, qu'en vous livrant vous ne me sauveriez pas. Vous avez bien entendu que l'on m'accuse de trahir .. ceux qui me croyaient leur compère pour vous persécnteVet vous engager à sortir d'ici! Mon affaire, à présent, n'est donc pas meillpure que la vôtre, et j'aimerais mieux devenir aussi sec qu'une pierre de ces ruines que d'avoir maille à iiartir avec le sdint-ofTice. Ce n'est pas la première fois que je soute de la prison... el je sais ce qui en est! Ne songez donc pas à une générosité inutile. Quant à ce moine, j'espère bien que, pour l'empêcher de jeûner et de maigrir, comme c'est son devoir, vous n'irez pas nous exposer...

— Je ne t'exposerai pas ; lu seras toujours libre de rester; mais je ne le laisserai pas souffrir ce pauvre homme qui est venu ici ..

Pour manger notre soupe! Il n'avait pas d'autre souci!

N'importe! c'est l'oncle de ma chère Daniella, c'est le

frère de la bonne Mariuccia, et, d'ailleurs, c'est un homme!

Non, non ! s'écria Tarlaglia oubliant ses habituelles sima-

erées de respect pour tout ce qui porte la livrée de l'Église; un capucin n'est pas un homme! Et pluiôt que de vous laisser prendre pour sauver celui-là, je vous débarrasserais tout ■de suiie de vos scrupules en le faisant soriir... n'importe par où!

Le capucin était tellement horriPié de ces menaces, qu'il était comme pélritié sur sa chaise. J'imposai silence à Tartaglia. Je priai le pauvre moine de se tranquilliser el de compter sur moi. Il m'écoulait sans avoir l'air de comprendre. Il était au bout de ses facultés d'émotion et de raisonnement. Et, d'ailleurs, il avait pris un tel à-compte de macaroni sur la famine à venir, qu'il n'éprouvait plus que la pesanteur de la digestion. Il s'endoimait sur la table. Je le conduisis à sa paille, en lui donnant, pour s'envelopper, ma couverture de laine, sacrifice dont il ne songea pas même à me remercier.

Je retrouvai Tartaglia livré à ses réflexions et plus tranquille que je ne l'avais laissé.

— Voyons, mossiou, dit-il, il faut raisonner, et, quand on raisonne, on se console toujours un peu. Il est impossible que la Daniella, sachant comme on nous traque...

— Hélas! voilà ce tjue je crains? C'est son inquiétude et son agitation! Elle voudra se lever, aller à Rome...

— Non, non! elle ne le pourrait pas. Son frère est là pour l'en empêcher; et, d'ailleurs, si Olivia voit qu'il y a du danger à lui faire savoir où nous en sommes, elle le lui cachera; mais Olivia agira, ou bien la Mariuccia ! On ne peut empêcher ni lune ni l'autre d'aller à Rome. Lord B*** est peut-être revenu de Florence. Le cardinal, quand il saura de quelle manière on interprète sa défense, fera évacuer les parcs et jardins. Enfin, tout ceci est l'affaire de quelques jours et il s'agit de patienter avec une maigre chère.

— Avons-nous des vivres pour quelques jours?

— Certainement! Nousavons les lapins apprivoisés; il y en a quatre. On peut vivre à deux avec un lapin par jour.

— Nous sommes trois!

— Le capucin aura les os : il a de si bonnes dents, des dents de requin! et puis, nous avons la chèvre!

— Pauvre chèvre I Mieux vaut la garder; elle donne du lait, et, avec du lait, on vit.

— C'est vrai, gardons la chèvre. La pâture ne lui manquera pas. Par ce temps printanier, ce qu'elle tond d'un côté repousse de l'autre. Seulement, il faudiail l'empêcher d'aller dans le parterre, où elle dévaste certaines racines qui m'ont bien l'au- d'être mangeables, faute de mieux.

— Présisément. j'ai vu là des asperges sauvages. Nous lui interdirons le parterre.

— Et que diiiez-vous, mossiott, d'une brochette de moineaux de temps en temps?

— Eh! eh! cela peut être agréable à l'occasion.

— Avec une petite barde de lard autour! j'ai eu la bonne idée d'en apporter un beau morceau que nous ferons durer loneiemps. Et puis, avec des trappes, comme je le disais au carabinier, on prend des lapins sauvages, mossiou / Et il y en a ici, je vous en réponds !

— Je n'en ai jamais vu un seul ; mais, en revanche, il y a des rats mai;ni(iques.

— Fi, wosiiou/ avant d'en venir là, nous aurons épuisé tous les oiseaux du ciel I

— Mais comment les prendras-tu, ces oiseaux? Nous n'avons m fusil ni poudre.

— Nous ferons des arcs et des flèclies, mossiou! Je n'y suis pas maladroit, non plus qu'à la fronde.

— Je songea quelque chose de plussûr, lui dis-je en riant : c'est à faire des épinards avec des orties. J'ai lu ipielque part que c'était absolument la même chose.

Tartaglia fil la grimace.

— Possible! dit-il ; mais je crois que je laisserai ma part oe ce mets-là au capucin.

Vous voyez que la gaieté nous était revenue, et j'aidais mon compagnon à faire des projets gastronomiques, puisque c'était là sa préoccupation dominante. La mienne était de trouver moyen de faire évader le moifie, afin qu'il pût au moins dire à Daniella que je prenais patience, et que j'étais pourvu de vivres pour longtemps.

— Écoute, dis-je à Tartaglia, tout cela est réglé, et nous voilà bien sûrs de pouvoir altendre environ une semaine; mais nous croiserons-nous les bras, el ne chercherons-nous pas cette issue souterraine qui a certainement existé el qui doit exister encore?

— Ah! voilà, fît-il en soupirant, a-t-elle jamais existé?

— Mais on sortait de ces cuisines où lu as tant cherché à en trer! On y entrait par le palais, et on en sortait par le jardin au bas du terrazzone.

— Je vous entends, mossiou, dit Tartaglia, dont l'esprit actif se réveille dès qu'on fait appel à sa sagacité. Si nous pouvions sortir de cette cuisine, que nous appelons la Befana, nous nous trouverions au bas du terrazzone, tandis que les carabiniers sont dessus, et nous entrerions tout de suite dans un fourré de lauriers qui est là, el, de là, dans l'allée de cyprès; el, de là, dans la cour de Felipone, qui nous laisserait certainement évader. C'est un bravo homme, je le connais.

. — Eh bien?

— Eh bien, oui, on sortirait par les cuisines, s'il y avait une sortie; mais je ne la connais pas, jko.mîo" ; elle doit être souterraine, car je n'entends pas le cri des sentmellesau b;is 'in prand contre fort sans yeux du terrazzone, ce qui prouve bien qu'on regarde comme impossible une évasion de ce côté- là.

— Raison de plus pour diriger nos efforts de ce côté-là. Il y a toujours moyen de percer un mur, eût-il dix pieds d'épaisleiir; et, d'ailleurs, je compte comme loi sur la découverte d'un passage souterrain.

— Comme moi, vous dites? Eh! je n'y comptedéjà pas tant, quoique j'en aie ouï parler. Mais, mossiou, vous oubliez une chose, c'est que la grande affaire, ce n'est pas encore tant de sortir de cette fameuse Befana que d'y entrer !

— Eh bien! la cave du Pianto? Et ton barreau entamé il y a si longtemps? el la lime angJàise quine te quitte jamais? et nos quatre bras pour travailler?

— Elles pierres qui se disjoignent, mossiou? et la lézarde

qui s'agrandit dès qu'on ébranle la grille du soupirail?

— Bahl nous étayerons !

— Nous étayerons une construction de peut-être cent pieds de haut, à nous deux, mossiou? ...

— Oui quelques briques bien placées suffiraient pour empêcher le dôme de Saint-Pierre de s'écrouler. Voyons, il n'est que neuf heures; voilà le vent qui s'élève, et qui couvrira le bruit de notre travail. C'est une circontance rare depuis quelque temps, et dont il faut profiler. Nous sommes lestés d'un bon souper, nous sommes dispos, nous sommes de bonne humeur; allendrons-nous la faim, la tristesse, le découragement?...

— AUoiis-y, mossiou, s'écria Tartaglia en se levant, et, à la française, allons-y gaiement!

Mais au moment de prendre la bougie, il s'arrêta.

— Nous ferions mieux, dit-il, de nous coucher de bonne heure el de ménager le luminaire. Le jour où nous manquerons de bougie et de chandelle... Cela peut devenir bien incommode et bien dangereux, mossiou, de ne pas voir clair dans co taudis!

— Bah! nous sommes approvisionnés de cela aussi pour une semaine, et, d'ailleurs, la question est maintenant de sortir d'ici.

Quand Tartagliam'eutfaitvoirlabarre limée par lui, je rc"--inus avec chagrin qu'en réussissant à scier la grille, nous fei ions indubitablement tomber le petit cintre de pierres du soupirail; et comment savoir où s'arrôler.iii récrou.eiiienL tle cet édilioe, abandonné depuis plus de cinquante ans à toutes les influences de la destruction?

Mais, après mûr examen, je crus pouvoir affirmer qu'en étayant le milieu avec une pile de briques sur champ, t-t en soutenant les bas-côtés avec deux grosses boules de pierre qui servaient d'ornement autrefois à je ne sais quelle construction dans ce préau, et qui gisent maintenant dans les ronces, nous pouvions enlever la grille sans danger, el nous glisser encore par l'ouverture du soupirail.

Les mesures étant prises et les matériaux rassemblés, nou nous mimes à l'oeuvre, el les pléiades étaient sur nos tètes, c'est a-dire qu'il était enviioii minuit, quand deux barres enlevées sans accident, nous laissèrent le passage libre. Mait nous étions fatigués, nous avions chaud, et Tartaglia éprouvai une wxlréme répugnance à risquer l'aventure. Il avait des ver-

LA DANIF.LLA

liges, il lui semblait que le pavé oscillait sous ses pieds. Il me supplia d'attendre au lendemain.

— Si rien n'a bougé demain matin,dit-il, je vous jure d'être gai comme un merle, et de descendre là dedans en sifflant la cachucha.

Je cédai, et, une heure après, nous étions endormis, en déidt de la voix des sentinelles qui s'appelaient et se répondaient autour des murailles, et de la lueur du feu du bivouac, qui projetait un reflet rouge jusque sur les dalles de la terrasse du rasiuo.

Mondragone, 2S avril.

Hier matin, nous avons dëjeiiné copieusement ; malgré mes recommandations de sobriété et de prudence, Tartaglia a la passion de la cuisine. Faire de bons plats et en manger sa bonne part, voilà pour lui une jouissance intellectuelle et physique du premier ordre. Il aurait aussi le goût de l'économat; son rêve serait de devenir majordome dans une prande maison. En attendant, il est fier et comme charmé, malgré notre situa tion précaire, de commander, dans les ruines de .Mondragone, à une valetaille imaginaire, et d'y ordonner toutes choses en vue du bien et la satisfaction de ses seigneurs. Je crois qu'il y a des moments où il me prend pour l'ombre d'un ancien pape, car il sollicite mes éloges avec une ardeur naïve, et je suis forcé de l'en accabler et de paraître très-sensible à ses soins,

i sous peine de le voir s'affecter et se démoraliser.

' Il semble aussi que, de son côté, il soutienne son personnage facétieux et comique dans l'intenlion de me conserver en belle humeur; mais c'est peut-être tout simplement le résultat d'une habitude invélérée de po-ei ie burlesque. Ainsi, ce matm, je l'ai trouvé dans le parterre avec le capucin, qu'il avait aflublé d'un torchon en guise de tablier de cuisine, et qu'il employait à la recherche des asperges sauvages. Il Un avait donné un nom. Ce n'était plus frère Cyprien; c'éiail Carcioffo (artichaut).

— 11 n'y a plus de moine ici, disaii-il. I! n'y a plus qu'un marmiton, un éplucheur rie légumes, un plumeur de volaille, sous les ordres du chef Tartaglia; et, si Carcioffo ne travaille pas, Carcioffo ne mangera pas.

— Tu n'oublies qu'une chose, lui dis-je, c'est que nous n'avons ni légumes ni volaille.

— Pardon, Excellence, voilà des asperges, petites, mais succulentes; et, quant à la volaille..., regardez!

11 me montrait une poule morte dans son panier.

— Tu es donc sorti:'

— Hélas! non. J'ai essayé, et comme hier, au moment où j'appelais par le guichet, on a répondu par ce mot stupide et brutal : Eji joue! Moi, j'ai répondu : Feut en fermant le guichet, et je les ai entendus rire.

— Rue? c'est bon signe pour toi. Ils s'adouciront peut-être en ta faveur.

— Non, mossiou. L'Italien, ça rit toujours, mais ça ne se radoucit point pour ça!

— Mais cette poule, d'où vient-elle?

— G'est eux, mossiou, c'est les carabiniers qui me l'ont donnée.

— Ah bah! ils consentent à nous faire passer des vivres? Oh 1 alors...

— Non, non! ils ne nous font rien passer du tout ; pas si sots! mais ils sont sots quand même, car cette pauvre bête, qui vient je ne sais d'où, s'étant approchée apparemment de l'avoine de leurs chevaux, ils ont voulu la prendre; ils l'ont manquée, effrayée, ei, comme elle vole bien, elle est venue se percher sur notre mur. où... crac! d'un coup de pierre, je l'ai abattue a mes pieds. Ehl ce n'est pas maladroit, ça, mossiou!

— Non certes!

— Mais, dit le capucin, elle n'est pas tombée d'un coup de pierre; elle a volé de mon côté, et c'est moi qui vous ai aidé à la prendre et à lui tordre le cou.

— Taisez-vous, Carcioffo, reprit Tartaglia; vous ne devez jamais contredire votre supérieur 1

Voyant que le capucin ?e prêtait en riant à être l'esclave et le jouet de Tartaglia, pourvu que celui-ci consentit à le nourrir, je crus devoir ne pas me mêler de leurs relations. Seulement, je les observais sans en avoir l'air, afin d'intervenir s'il ariivait que le pauvre frère devint victime de la malice de notre Scapin ou de sa propre cupidité. Mais je fus bientôt à même de constater que Tartaglia, au milieu de tous ses vices de bohémien, est naturellement bon et même charitable et généreux.

Tout en accablant le moine de menaces et de quolibets, il le ^nignait fort bien, et je vis que ce régime convenait ttès-fort au capucin, qui. abandonné à lui-même, se serait laissé complètement abrutir par l'effroi et la tristesse de la situation.

Après le déjeuner, je surpris Tartaglia rangeant et cachant avec soin, certains paquets. C'était une provision de lazagni-'S et de capellini, autre pâte de même gt'nre. qu'il avait apportée avant-hier matin, et dont il ne voulut pas me dire la quantité.

— Non, non! s'écria-t-il en couvrant cette réserve de son tablier de cuisine; iious vous laisseriez aller à en donner au capucin, qui mangerait plus que sa faim. Il nwngera comme nous, ni plus, ni moins.

— A la bonne heure; mais voici le moment de travailler au Pianto. Viens-tu?

— Oui, oui, partons! Mais cachons tout, et fermons bien le casino.

Nous laissâmes le capucin en prières devant une Vierge Louis XV qui est sous le portique, et nous retournâmes à notre -oupirail, munis de la corde à nœuds et de deux bougies.

Tout allait bien ; la petite votite n'avait pas bougé : aucune partie de l'édifice n'avait fléchi. Nous descendîmes sans peine rians la cave. Nous montâmes sur le tas de décombres qui obstrue l'arcade, et nous parvînmes, en un quart d'heure de travail, à en déblayer assez pournous faire un passage. Tartaglia cause plus qu'il ne travaille. La fatigue du pionnier lui est très-antipathique; mais il m'anime par son babil, que j'arrive à trouver très-divertissant.

L'arcade, devenue praticable, me semble être une découverte assez sérieuse. Elle s'ouvre sur une galerie qui tourne en demi-cercle et qui a dû servir de lit artificiel à un courant d'eau destiné à alimenter cette fameuse cuisine que nous cherchons.

Cette galerie est large de cinq pieds et haute de quinze ou ^ingl. G'est un ouvrage magnifique. La voûte est en très-bon état. Des dépôts séflimenteux sur les parois attestent le passage et le séjour des eaux. Pourtant l'élévation de la voûte fe'-ait croire que c'était un passage pour des cavaliers lansquenets.

Nous marchâmes à la lueur de nos bougies pendant environ cin ] minutes, et, autant que j'en puis juger, nous étions sous le tcrrnzzone; nous en suivions le mouvement demi-circulaire. Aucun bruit ne parvenait jusqu'à nous.

Nous chantions déjà victoire, lorsque nous fûmes arrêtés net par un écroulement qui me parut dater de plusieurs années. La voûte avait cédé. L'eau filtrant, du terrazzone probablement, avait à la longue causé ce désastre. Le sol était inondé d'une flaque où nous l'entendions tomber goutte à goutte.

— Ou bien encore, me dit: Tartaglia, c'est un craquement souterrain, résultat d'un tremblement de terre.

— Peu importe la cause, répondis-je. Il s'agit de savoir si nous pourrons triompher de l'accident.

Je revins sur mes pas, je les comptai, j'observai le mouvement de la galerie, je consultai les souvenirs et les observations de mon compagnon sur la forme et l'étendue extérieure de la terrasse. Nous n'en pouvions plus douter, nous étions tout près de la face extérieure centrale. La voûte qui nous abritait supportait l'immense et magnifique balustrade qui entoure l'esplanade. Une porte, une issue, une bouche quelconque devait être là, devant nous, sous cet éboulement.II fallait le traverser.

— Nous le pourrons, dis-je à Tartaglia; il faut le pouvoir! Nous étudierons avec soin la superposition des blocs écroulés. Nous ne toucherons pas à ceux qui nous préservent d'un prolongement de rupture dans la voûte; nous touironspierre à pierre, et nous creuserons, parmi ces débris, un couloir suffisant!

— C'est bien dangereux, dit-il en secouant la tète, et cela peut duier plus d'un mois!

— Mais cela peut n'être ni long ni dangereux, nous n'e-^ savons rien.

— De même que notre blocus peut n'être ni l'un ni l'autre, si nous en attendons la fin sansnouséreinter et nous exposer!

— De même qu'il peut être l'un et l'autre, si nous en attendons la fin sans rien faire!

— Vous avez raison, mossiou/ Allons! j'aime les gens qui raisonnent juste. D'ailleurs, vous avez une confiance et un courage qui me plaisent, et, avec vous, je sens que je ferais des choses que je n'aurais jamais tentées tout seul! Oui, oui, avec vous, je descendrais dans un volcan, dans un enter.

Nous ittournâmes chercher des outils, c'est-à-dire nous en fabriquer tant bien que mal avec ceux que les ouvriers ont laissés ici pour d'autres usages. Gomme il les ont abandonnés hors de service, nous étions d'abord assez mal outilllés; uiais la découverte d'un pic énorme et d'une pioche en assez bon état nous permettent, depuis ce matin, de travailler utilement. Nous avons ouvert dans la journée trois pieds de tranchée.

Aux heures de repos, nous surveillons nos caiabinieis, qui

ti

LA DANIELLA

paraissent se df^plaire beaucoup autour de cette ruine menaçante en certains cnriroils. Tiirtaglia a imaginé de faire tomber de temps en temps des pierres pour les inquiéter; mais ce jeu est dangereux, et, quelque doute leur étant venu, l'officier a commandé de faire feu à tout hasard sur la première brèche qui s'ouvrirait aux murailles.

J'examine ces gendaimes, et je vois qu'ils sont baucoup plus fins que les nôtres. Ils sont italien! Ce n'est pas ici que l'idéi' viendrait de tes chansonner comme on le faisait chez nous, il y a quelques années, sur la candeur proverbiale de leur institution, ie crois bien qu'ils ne doivent pas être aussi incorruptibles; mais je ne suis pas assez muni d'argent pour espérer de les séduire, quand même je pourrais m'aboucher avec eux, c^ que la surveillance de leurs chefs rend ji;squ'ici tout à fait impossible.

Je ne m'ennuie ni ne me décourage. Sans le chagrin que j'éprouve en songeant aux anxiétés de ma D^miella, et le serrement de cœur qui me saisit au souvenir de ma trop courte félicité, je prendrais gaiinent- l'étrange existence qui m'est faite. Tartaglia m'amuse malgré moi, el le capucin parait s'acooulumei- sans effort à son rôle de Carciojfo. 11 dort à genoux devant la madone du portique, son chapelet enlacé aux doigts, tout le temps que nous p'assons à travailler. La prévoyance n'est pas le lléau de son imagination, et, tant qu'il aura quelque chose à mettre sous la dent, il conservera son sourire de crétinisme béat.

J'en étais là, vous écrivant ces choses, pendant que Tartaglia mettait mon couvert, quand une circonstance inouïe me fit courir sur la [)etite tenasse du casino.

— MossioHi mossioul disait Tartaglia criant à voix basse, comme on s'habitue à le faire dans notre situation : voyez, voyez! Pouvez-vous expliquer pareille chose? Est-que je rêve? Est-que vous la voyez aussi ? Regardez donc le haut desgrandes clarinettes du terrazzonel

Je levai la tête et vis les tnascarons grotesques de ces grands tuyaux de cheminée se détacher en noir sur un fond rougeàtro, en' même temps que, de leurs vastes bouches, sortaient des tourbillons de fumée.

— Tout est perdu, mon pauvre Tartaglia, m'écriai-je. Les carabiniers ont trouvé l'entrée de cette fameuse cuisine: ils y sont installés, ils s'y réchauffent et y ont établi leur cantine.

— Non, non, mossiou. Voyez! ils sont aussi étonnés que nous! Ils regardent et s'interrogent; ils cherchent de tous côtés, ils croient que nous avons mis le feu au château. Le feu à quoi, dans ces caves, je vous le demande? Qu'ils sont sots! Mais les voilà aussi en peine que nous, je vous jure, et même davantage, car ils n'osent pas rester sur la terrasse.

En etiet, une piinique s'était emparée de nos gardes, et leurs officiers avaient beaucoup de peine ii les calmer.

— Au fait! disJjeii Tartaglia absorbé, la chose est assez importante! Comment l'expliques-tu?

— Je ne l'explique pas, mossiou! dit-il en faisant le signe de la croix. On me l'avait toujours dit, que le diable revenait ici, el que l'on y voyait le feu des cuisines briller comme du temps où les papes y donnaient des festins de Lucullusl Mais je ne le crovais pas, je ne l'aurais jamais cru, et je vous avoue qu'à cette iieire je me repens de mes fautes et reconuuifmde mon âme à Uienl

Mondrajîono, le...

Je continue k ne pas dater avant d'avoir écrit la série d'aventures que j'ai à vous apprendre, et que je vous raconte quand et comme je peux.

Je continue pourtant aussi à suivre une division par chapitres, qui me sert à régulariser les moments que je vous consacre. Vuussavcz que je suis un homme d'ordre, et cela me revient en dépit de la vie agitée que je mène.

Je vous ai laissé faisant peut-être vos commentaires sur Celte fumée fantastique qui s'échappait des longs tuyaux du terrazzone.

Je ne cherchais pas à expliquer ce que je voyais, mais je ne partageais pas la consternation de Tartaglia. Bien au contraire.

je ne sais quel espoir vague m'était suggéré par cette circonstance inexplicable. Je partis même d'un éclat de rire, en entendant mon Scapin mêler aux patenôtres qu'il débitait pour recommander à Dieu sa pauvre âme pécheresse, l'observation .suivante :

— Mon Dieu, comme ça sent la graisse fondue 1

Puis il reprit du même ton dolent, moitié dévot, moitié ironique :

— Ayez pitié de moi, Seigneur ! Douze cierges à mon saint patron si vous me sauvez de cette diablerie et de cette damnée odeur de cuisine qui me réjouit malgré moi; car, depuis deux jours je n'ai pas mangé ma faim, el, en ce moment, je serais capable d'avaler le diable en personnel

— Mais c'est ([ue tu as raison, m'écriai-je frappé de la justesse de Sa re narque : ça sent la cuisine !

— Et la bonne cuisine, je vous jure, mossioul Ça nous : rrive ici à bout portant. Ils ne sentent pas ça en bas, les carabiniers ! Je parie qu'ils s'imaginent sentir la poudre ! Ils croient que nousavons miné la terrasseet que nousallons les faire sauter.

— Crois-tu? Eh bien, la première chose dont il faut nous occuper, c'est de voir si nous ne pourrions pas profiter de cette panique pour nousévader. Voyons! regarde bien, toi qui asdes yeux de lynx, s'ils sont assez loin pour nous permettre de descendre par la corde.

— Non, mossiou : ils sont là, à droite et à gauche, sur les allées qui aboutissent au terrazzone, et ils nous verraient comme je vous vois, par ce beau clair de lune.

— Eh bien, ils tireront surnous, mais ils nous manqueront; la terrasse est si grande I

— Beaucoup trop grande dans tous les sens pour que je sois tenté de la traverser sous leur feu! D'ailleurs, que ferons-nous quand nous aurons atteint la balustrade? Encore la corde à nœuds pour descendre dans les lauriers? Et le temps de l'attacher?.... et lesbalustres qui ne tiennent à rienl Et puis croyezvous que l'allée de cyprès ne siit pas gardée?

— 11 est bien question d'allée! Une fois au bas de l'esplanade, nous avons, pour fuir et nous cacher, plus d'une lieue carrée de jardins et de parcs remplis de massifs d'arbres, de fuines et de fourrés !

— Ah ! mon Dieu, mosstou, voilà que ça sent le poisson ! Oui ! je vous jure que ces clarinettes de la Befana nous envoient une délicieuse odeur de poisson frais!

— C'est vrail mais que nous importent les mystères do cette cuisine de sorciers? Il s'agit de fuir.

— Il est trop tard, mossioul voilà les carabiniers qui reviennent et la fumée qui se dissipe. Allons! monseigneur Lucifer est servi, et nous sommes toujours prisonniers.

Nous observâmes quelques instants nos gardiens. Nous vîmes les officiers arpenter bravement le terrazzone et s'efforcer d'y ramener leurs hommes; puis capituler avec l'idée que cet espace nu serait tout aussi bien gardé par des senli- Dolles posées à chaque extrémité.

— Ces gens ont peur, dis-je à Tartaglia; le moindre bruit un peu ressemblant à une explosion souterraine, que nous viendrions à bout de produire dans les .salles basses du château, les mettrait en fuite, car il est certain qu'ils rêvent mine, l'rroulement.

— Moi, je rêve quelque chose de plus raisonnable, mossiou, reprit Tartaglia sortant de sa méditation. Écoulez-moi, et si je suis fou, ne me croyez jamais!

— Voyons ton idée !

— Nous ne sommes pas seuls cachés ici : en doutez-vous maintenant ?

— Pas plus que loi... Alors î

— Alors, mossiou, les gens qui font si belle cuisine sous le terrazzone, sans s'inquiéter de montrer leur fumée, et sans ivinords de nous envoyer cruellement la bonne odeur de leur npaille...

— Tais-toi, écoute! lui dis-je en l'interrompant. A présent crois-tu que j'aie rêvé le son d'un piano V

— Oui, mossiou, je l'entends ! Je ne suis pas sourd I bon piano ! belle iiiu»ique I Tiens I c'est l'air de la Norma ! Ali I si j'avais ma harpe, je vous ferais entendie un joli duo, viossiou.

Nous restâmes quelques instants silencieux, écoutant le piano fantastique, qui n'était ni aussi bon ni aussi bien joué que le prétendait Tartaglia, mais qui, maigié nos anxiétés, nous donnait des idées de gaieté folle, comme on en a dans les rêves, au milieu dos plus de.-agréables situations.

Nous ne lûmes pas moins étonnés de voir que les carabiniers restaient pirfaitement indilférenls a cette nouvelle bizarrerie. Il était évident qu'ils ne l'enivudaient pas, et que, comme des cornets acoustiques, les colonnes creuses du terrazzone nous apportaient ces sons mystérieux, aussitôt perdus dans les régions supérieures de l'air, et insaisissables

LA DANIELLÂ

pour nos gardiens, placés à une centaine de pieds plus bas que nous.

— Dune, reprit Tartaglia, ils demeurent là-dessous, les autres ! ils y ont de bons appartements, ils y font bonne chère, et belle musique au dessert '. El ils ne se doutent pas qu'ils ont des carabiniers sur la tête !

— Celaj nous n'en savons rien ; mais nous savons que, tout à l'heure, les carabiniers ne se doutaient pas qu'ils eussent des prisonniers sous les pieds.

— C'est vrai, puisqu'ils ont eu une si belle peur de cette fumée ! Or, comme je vous le disais, mossiou, nous avons là des camarades d'infortune ; mais par où sont-ils entrés?

— Par une issue extérieure qui existe, et que les carabiniers ne connaissent pas.

— Ni la police non plus, je vous en réponds !

— Ni Daniella, ni Olivia non plus, car elles m'en eussent fait part.

— El elles ne savent pas non plus qu'il y a ici d'autres réfugiés que nous, car elles nous en eussent avertis !

— Eh bien !

— Eh bien... mais, s'il y avait une sortie à ce château du diable, par-dessous le contre fort de la grande terrasse.., ces prisonniers sei aient partis ou en train de partir. Ils songeraient à filer, et non à manger en étudiant la Norma de Bellini.

— C'est ce que je me dis, et je vois leur captivité dans ces caves bien plus effrayante que la noire.

— Ah I voilà ce qui m'intrigue, reprit Tartaglia en secouant la tète ; vous avez entendu ouvrir et lermer des portes. Il y a une communication, entre eux et nous, plus facile que votio diable de galerie qui nous ensevelira si nous continuons à la fouiller. Nous avons mal cherché, mossiout

— 11 faut chercher encore !

— C'est ce que j'allais due.

— Prenons toujours le pic el la pioche, et allume la lanterne.

— Mais dinez d'abord, mossiou, que diable I

— Non, nous dînerons après ! Il faut suivre l'inspiration quand on la tienl. Je ne sais pas pourquoi je suis persuadé que nous allons réussir, maintenant que nous avons la certitude de la présence des autres, comme tu dis.

— Laissez-moi prendre beaucoup d'allumettes, «nossioM. Tant que je vois clair, je suis assez brave.

— Passons par mon atelier, j'ai là tout ce qu'il faut.

Je pris la clef de l'ancienne chapelle papale, que je me permets d'appeler, sans façon, mon atelier, et nous y fîmes nos préparatifs. En voyant, sur le chevalet, mon élude presque finie, dont, par parentlièse, Je ne suis pas trop mécontmt, l'idée me vinlque quelque accident nouveau pourrait bien m'empêcher de l'achever, ainsi quelalbum sur lequel je vous écris mes aventures. Un instant d'attachement puéril pour ces deux objets qui m'ont aidé à savourer mes joies, et à me distraire de mes peines, s'empara de moi, el je grimpai à une échelle, au moyen de laquelle je peux atteimire un creux de la muraille formant une sorte de cachette que j'ai découverte par hasard, ces jours ci. J y déposai ma petite toile el mon manuscrit. Je me disais qu'en cas de départ forcé je les y retrouverais peutêtre un jour.

— Que faites-vous la, mossiou ? me dit Tartaglia inquiet ; avez-vous quelque pressentiment ? Vous me rendez triste, moi qui avais bonne idée de noire expédition de ce soir I

J'étais encore sur l'échelle, mais je ne songeais ni à descendre ni à lui répondre. Nous nous regardâmes tous deux avec la même expression de doute el de surprise : il nous semblait qu'on venait de frapper légèrement à la porte du fond de la chapelle.

Tartaglia, sans dire un mol, ôta ses souliers el alla coller son oreille a celte porte. On y frappa disci ètement une seconde fois.

Je lui fis signe d'ouvrir. La curiosité l'emportait en moi sur la méfiance. Il subissait l'impulsion contraire, car il me fit signe, avec énergie, de garder le silence, et, regardant à ses pii'ds, il ramassa une lettre qu'on venait de passer sous la porte.

Ju m'emparai de celte missive et la décachetai avec empressement. Elle contenait ce qui suit, en français :

« Le prince de Mondragone vous prie de lui faire l'honneur de diner et de passer la soirée chez lui. On fera de la musique. >

H y avait sur l'adresse : « A monsieur Jean Valreg, peintre, en son attlier de Mondragone. » Le papier rose, satiné et parfumé, ttait découpé, enguiilandé et orne, au coin, d'un écussoii armoriai dore et enluminé.

J'examinais avec stupéfaction cet étrange billet, pendant que Tartaglia se tenait les côtes pour s'einpéciier de rue tout liaut, tant il trouvait la chose plaisante et l'idée du diner agréable ; mais quand je voulus aller ouvrir au porteur de cette courtoise

invitation, Tartagalia, revenant à ses craintes, se miten travers.

— Non, non ! disait-il tout bas, c'est peut-être un piège ; n'y allez pas, mossiou. C'est comme le souper du Commandeur I

On frappait pour la troisième fois: c'était demander la réponse. Je repoussai Tartaglia en lui reprochant tout haut sa meliiince, et j'ouvris à un groom très-bien mis el d'une figure intelligente, dont les habits élégants étaient seulement un peu poudreux et rayés ç4 et là de toiles d'araignées, ornement indispensable de quiconque se promène dans les salles de notre niiiiiûir.

— Qu'est-ce que le prince dà Mondi-agonè ? lui demandai-je sans préambule, en regardant derrière lui pour me convaincre qu'il était seul.

— C'est mon maître, répondit l'enfant en italien sans hésiter, et en retenant une intention gaie ou moqueuse, sous l'air respectupux d'un valet bien stylé.

— Belle réponse! s'écria Tartaglia. Cela ne nous apprend rien ! Moi qui connais la noblesse d'Italie, je vous jure, mossiou, que je n'ai jamais entendu parler d'un prince de Mondragone !

— Monsieur veut-il faire réponse au prince ? reprit le groom sans se déconcerter.

Je crus devoir montrer le même sang-froid el prendre cette fantasmagorie comme une chose toute naturelle.

— Dites à votre maître que j'irais bien volontiers si j 'avais un habit ; mais...

— Oh I ça ne fait rien, monsieur ! Il n'y a que des hommes. D'ailleurs, on sait bien que vous êtes en voyage.

— Il appelle ça être en voyage! dit Tartaglia d'un ton pileux ; mais suis-je invité aussi, moi ? car du diable si je reste seul I...

— Moi, je vous invite, répondit le groom ; il y a repas et soirée aussi à l'ofDce.

— Mais..., reprit Tartaglia singeant ma réponse, c'est que je ne suis pas en livrée !

— Ça ne fait rien, vous êtes aussi en voyage !

— Oui, oui, en voyage ! Je ne m'en souvenais plus 1

— El à euL-lle heure cette soirée ? demandai-je.

— Tout de suite, monsieur ; on n'attend plus que vous.

— Ah ! on m'attendait? Fort bien I Et où demeure le prince, s'il vous plail ?

— Sous le terrazzone, monsieur.

— Je le sais bien ; mais par où y va-t-on d'ici?

— Si vous voulez bien me suivre..., dit l'enfant en ramassant une petite lanterne sourde qu'il avait déposée au seuil de la chappelle.

— Ah I mossiou I s'écria Tartaglia, à qui la gaieté élnit revenue, si au moins j'avais eu le temps de brosser votre [laletot et de donner un coup de fer à vos cheveux ! Mais qui pouvait s'attendre à cela?

Nous suivîmes le groom, qui nous conduisit droit au Pianto, descendit le petit escalier, pénétra dans une des caves que j avais explorées, traversa des las de décombres, en nous éclairant avec courtoisie et nous averti-sanl à cliaque obstacle qu'il semblait parfaitement connaître. Eiilin, il se glissa dans un couloir étroit, et s'arrêta devant une petite niche creusée dans le mur, où je m'étais arrêté dans mes recherches des jours précédents. Alors, il posa le doigt sur je ne sais quelle tête de clou qui mit en mouvement une clochette, el se plaça debout dans la niche, ôta poliment son chapeau en nous disant : « Excusez-moi si je passe le premier pour vous annoncer, » tourna lentement sur lui-même et disparut.

C'était un tour comme ceux qui servent, dans les couvents cloîtrés, à faire entrer des paquets, el qui ont dû quelquefois servir à favoriser des communications clandestines sans violer la lettre des règlements. Celui-ci est en bois massif, mais couvert d'un débris de peinture qui me l'avait fait confondre avec la vieille he.-que qui l'encadre. Au bruit sourd qu'il remlit en tournant sur son pivot de fer, je reconnus celui qui m'avait inquiété. Il obéit à une impulsion donnée par derrière, où des verrous massifs le tiennent assujetti el fermé comme une porte véritable.

Cette machine, ingénieuse parce qu'elle est des plus simples, est à peu pi es impossible à découvrir. Quand elle eut escamoté Je groom en nous présentant sa face convexe, elle se retourna pour nous ramener sa face concave, où je me plaçai, pour me trouver tout à coup vis-à-vis d'un lionune en veste el tablier lilancs, qui me salua en me baisant la niain^ el s'empressa de kuirner le demi-cyiindre, où Tartaglia parut à son tour en liattant des niams et faisant des cris d'admiration. Il était dans la fameuse cuisine gigaiitesque de Mondragone, dans la cuisine de ses rê-. es, dans la Befana.

Je vais vous décrire ce local peut-être unique nu monde, surtout dans les circonstances ou il se présentait a mes regards, et vous le dépeindre comme si, du premier coup d'oeil.

j'avai, pu me rendre compte des détails que j'eus le loi.ir d'examiner peu a peu ^^ ^^^.^ comparlimenls, par

Cesl une ^«''<'J,'^" f^a,,if,quadran£ulairL.sXeU ressemble ?^"^ ""'ft ^Je paîn^; c^esl aussi grand. Un des côtés, a une egl.se ^o^^er^^;"^;; ^^^ ^^f^ ^ fléchi, m.is parait a^se/.

T/°\7 a ^ cTs eM qui àvoisine le P.anlo el prohasnhdement etaye ^t eM le h découverte avec

tXiL :7r"'eaT '°nou?aSs lencUtrée pénètre dans Tarlaglia. car ' f^" 4 réservoir au ras du pave. Celte

cette nef el y /°™«^^,V bouUlonne parmi les fragments de ^ne^et s'enfmt d'nrun enfoncemenr sombre avec un b,u>t

mystérieux. „„naiprale aue fonctionnaient, en ce mo-

''T'H'^ripauatScWnéL -Monumentales dont nous

ment, deux ^^'^^T^lll l^^^ ,3 petite terrasse du casmo. Les

avions vu la fu.nee ff^J ^"^ta„,?a%-éiait délecté se trouvaient réjouissantes odeurs doT.lTarta«l.a s et ^^^^^^ ^^ ^^^

^:^;::SuuLSnriïu;neîu:,^'^r4iiLtu„edôuzaine

'%'^rne'e%èce't poXa"c"une croisée apparente ne trahit

Aucune espèce "^ H ■ sujïijamment cliauffi- el aei e

'"'T^vatschemS Toutes les anciennes issues sont

par les vastes "■^7- ^ j^geur égale à la profonde.;

de leurs ^'"brasures seuleme^u ^ ^^^^^^^^^,

du n-.ilieu un larg J^^ca e de en, p^ ^j^ ^^

Pay;":t^îteVons ch^^au"; y étaient attaches co.ume dans

""M^ifl^délail le plus curieux de celte résidence c'était le boû'de ceue nef du mdieu, réservé pour le pnnc.pal l>ab,lant

''Cste"dTm.'rolon"e ^un peu plus élevée sur le sol que le - rené de l^duîœ, une grande vasque de marbre cot-respondanl resle ae 1 ^omLc, ,. /,• ^lérieure située au bas des contrerisïrtër^aeïàisra^n^er irrégulièrement un peut jet ?pau tout récemn^ent remis en exercice au moyen d une tige de ro'seau u'^ ingtaine de pots à fleurs enlouraieiil cette ae roseau. <j 11c ç „ j g froide as?ez communes,

fonla.ne. « ^^'f "^.f^^rifer objelfde luxe bourgeois, >ci toul roIm^rPam^s il maigri parfum de ces plantes était

T.Lona • ceux du poisson cuit au vin el de la graisse Td^e qm'avatent chato^uiilé lodoral deTartaglia s. agréablement et qui remplissaienl énergiquemenl 1 atmospuere ou nniis 'nous trouvions introduits. „ .^ .. . . ,

nn reste la demi-rolonde où l'on etail en tram de servir le repas otî^ail un aspect de confortable ingénieusement conquis snr iVtristesse et le délabrement de 1 ediUce. Les froides parois étaient tendues de vieilles tapisseries, jusqu a la hauteur d une étaient leuu recouvert de naltes, el, sous la

tbe peaux de chèvres a long poils. Un grand sola, dont la vétusté était cachée par plusieurs manleaux e aies dessus, ainsi nue quatre fauleuilssur lesquels on avaUjete des napperons blancs en guise de housses; un pianino assez laid place sur une eSdl planches biutes, pour le préserver de Ihumidile; nn v>,ste brasero allumé qui cuisait le pauvre instrument d un co"e tandis qu'il se morlondait de 1 autre au Noisinage de la fomaine, circonstances qui m expliquèrent bien pourquoi U m"avail paru si faux, un magnilique bureau Pompadour, donL b, marauelerie de bois de rose était a moilié tombée et dont es cJi^e étaient verdis par l'oxyde; une loi elle de nécessaire de vovage irès-éleganie, elaiee sur une table recouverte d'un -rand cache-nez de cachemire, en guise de tapis; un ht rf« pr orné d'une courle-pomle d indienne a fleurs, et eutoure ri un vieux paravent; une guitare qui n avait plus que trois cordes la iable, dres.ee au milieu de 1 Hémicycle et toute servie en vieille faïence éuiéchee el dépareillée, mais duiu auel lues pièces étaient fort précieuses quand même; eiihn, un amonno en marbre blanc, placé dans un pe U myrte en cais.e, laill. eu berceau, objet de goul qu, asa.l a prétention d elr. un surtout ■ tels étaient l'ameubk-ment el la uecoralion de cel appanemenl complet, improvisé dans un comparlinienl de

' TJ^'Ieste ei'ait à la fols la cuisine, le lavoir, l'écurie et le dortoir des valets, dont les lits composés chacun d'une ulanche d'une bulle de paille et d'un manteau, étaient 1res uronremeiil disposes sur les bases colossales des piliers.

Je vous répète que ceci est un inventaire dresse après coup et a loi-ir- car, dans le premier moment, passant de l obscurité à la vive lumière des torches qui éclairaient l'ensemble, et des bou"ie- qui brillaient dans la partie réservée au repas, si je vis quelque chose, je ne compris absolument rien, sinon que j'avais à répondre aux politesses d un personnage accouru a

ma rencontre, lequel se hâta de ine dire qu'il n'était pas mon hôte, mais un ami du prince, et qu'il allait me conduire au salon.

Ce salon, vous le connaissez déjà. C'était l'espace compris entre le sofa, les fauteuils, le pianino, la fontaine et le brasero.

Mon guide, dont la figure me tourmentait d'une vive réminiscence, et devant lequel les valets se rangèrent en l'appelant signor dottore, me demanda gaiement pardon de me faire passer par la cuisine, par l'écurie el par l'office.

— La maison du prince est si mal distribuée, dit-il en riant, qu'il n'y a pas d'autre entrée; mais ce qui corrige cet inconvénient, ajoula-t-il d'un air expressif, en s'arrèlant au centre de rédifice el en me montrant l'escalier qui descendait à l'arcade fermée seulement par un tas de paille, c'est qu'il y a une sortie!

Comme preuve de cette assertion, un palefrenier entmif. en cet instanl, en écartant la clôture de fourrage, et apporiait de l'avoine aux chevaux installés dans le péristyle au bas de l'escalier. J'allais exprimer l'agréable surprise que me causait cette révélation, lorsque le prince eu personne, descendantles deux marches de son sanctuaire, vint au devant de moi.

— Vous le voyez, monsieur, me dit-il, vous ê'.es libre, et, si vous avez une grande impatience de prendre la clef des champs, je ne vous retiens pas ici malgré vous ; mais, comme je me dispose moi-même au départ (vous voyez mes chevaux), j'ai pensé qu'il vous serait agréable de diner d'abord et d'attendre, en bonne compagnie, l'heure de minuit, préférable à toute autre pour les gens qui ont, comme nous, quelque démêlé avec la police locale. .Mon ami, ajouta-l-il en s'adressant à ïartaglia, qui me suivait comme un chien, allez trouver mes gens il leur est enjoint d'avoir grand soin de vous.

— Mossiou! 7nossioiil me dit Tarlaglla en me retenant par mon vêlement, n'acceptez pas ce diner, ne parlez pas à cet homme -là. Je le connais, moi! c'est le prince de...

Celui qu'on appelait le docteur me prit par le bras, comme l)Our m'encourager à suivre le prince qui nous ouvrait la marche. Tartaglia, passant de l'autre côté, me dit à l'oreille ;

— Ceci gâte notre affaire et nous compromet! Nous voici affiliés à...

— Eh bien, venez-vous! dit le docteur, qui me supposait intimidé. Ne craignez pas de parler au prince : c'est le plus aimable homme du monde.

— Je le vois bien, répondis-je; mais permettez-moi de dire un mot à mon compagnon d'aventures.

— Ah I pardon 1 faites.

Je fis deux pas en arrière avec Tartaglia. Il voulait parler, je l'en empêchai.

— Il ne s'agit pas de ni'apprendre avec qui je me trouve : on va certainement me le dire. D'ailleurs, ce mystère m'amuse. Mais toi, lu es libre, on te l'a dit. Si tu veux fuir...

— Seul et à jeun,mos,siO!i? Oh ! non certes! Nous voilà chez lo dialile, je veux l,àler de son ordinaire.

. Mais, si tu étais mon ami, comme lu le prétends, tu irais

d'abord flairer ce passage souterrain, el tu viendrais à bout d'aller dire à la villa Taverna que...

Je suis votre ami, répondit-il et je vais tâcher de faire

savoir a la Daniella que nous fuyons cette nuit.

— Non pas! non pas! Dis-lui que je veux partir, mais que je ne partirai pas sans elle. J'attendrai^ qu'elle soit guérie.

— Cristo I vous ne voulez pas profiter..."?

— Ah! pas de discussion! N'es-tu pas libre, loi, dès à présent? Va, si tu m'aimes!

Je sais maintenant qu'avec ce mol-la je gouverne mon pauvre diable. 11 s'élança dans l'escalier; mais le docteur qui, sans nous écouler, ne nous perdait pas de vue, revint vers nous en me disant avec politesse, mais d'un ton sérieux:

'f^e donnez pas encore de commissions dehors, monsieur;

ce sérail pour nous et pour vous une grave imprudence. Attendez minuit... ■ „ „ . ,

Il fallut se résigner et rappeler Tartaglia, qui alla flairer les casseroles et faire connaissance avec les ciiisimers. Mui, je uivis le docteur et le prince au salon, où Ion m'offrit un fauteuil. Le prince était déjà étendu nonchalauiment sur le ^•rand sofa, et il entama la conveisalion avec aisance en me pariant peinture, en me demandant ce que je pensais de linfluence de l'Ilahe sur les arlistes des autres pays, en me

LA DA^'1ELLA

questionnant, enfin, sur mes opinions à l'ps;ard des divers maîtres rie la France moderne : tout cela sans faire la moindre allusion à ma situation présente, non plus qu'a la sienne, et en discourant avec esprit et légèreté sur toutes choses, hormis celle qui devait le plus me préoccuper.

Pendant cette causerie étrangenvnt calme et qui semblait beaucoup plus faite pour un salon de Paris que pour le lieu où nous étions, le docteur s'occupait du service, ex professa, et s'ingéniait avec le valet de chambre pour suppléer à ce qui pouvait manquer à l'élégance et au comfort de la table. Le groom n'avait qu'une idée, c'était de faire monter le jet d'eau, et, en changeant les becs de roseau, il lui arrivait à tout instant de nous arroser, ce que le prince soutirait avec une grande patience, se contentant de lui dire de temps en temps : — Carlino, fais donc attention I II fait déjà assez humide

Alors, il se mettait à parler de son habitation comme un homme qui en discute avec désintéressement les inconvénients et les avantages.

— C'est fort laid, disait-il; mais c'est si bieo situé t La vue est magnifique, de la terrasse du casino.

Je ne pus m'empêcher de lui dire que j'étais beaucoup mieux logé que lui, et qu'il devait beaucoup soulfrir dans cette grande cave.

— Mais ce n'est pas une cave, répondit-il. Nous sommes en contre-bas de la montagne, voilà tout; et, sans les infiltrations des eaux égarées dans les murs par suite de la rupture de plusieurs canaux, il ferait ici aussi sec que chrz vous; mais, avec beaucoup de braise on s'en tire, vous vovez.

— Pourtant, ces fenêtres et ces portes murées... Le soleil n'entre jamais dans cette grande salle?

— Aussi, à l'exception de ces deux derniers jours, ne l'avons-nous habitée que la nuit. Les cours du château sont si vastes et si belles, et le petit cioitre est si charmant! Nous n'avions que quelques pas à faire pour respirer un air pur; et puis, par ici, ajoula-t-il en montrant le milieu de l'édifice où est situé l'escalier, nous avons le chemin des champs. C'est là le principal avantage du logement qne j'ai choisi.

Chaque mot de ce tranquille personnage semblait appeler de ma part une foule de questions; mais, comme il s'abstenait de m'en adresser de personnelles, je crus convenable de montrer la même réserve ou la luèuie indUiéience, et de parler de Tusculum et des environs, comme ferait un touriste dans une auberge.

Pendant que l'on sert le repas, je veux vous décrire ce fabuleux prince dont je sais maintenant le nom, mais que, par j)rudence, je vous désignerai ici sous un nom de fantaisie, Monte-Corona, par exemple. C'est le premier qui tombe sous ma plume.

Ce personnage est âgé d'une cinquantaine d'années. Il appartient à un type plutôt napolitain que romain. Il parle français, sinon avec une correction parfaite, du moins avec une facilité complète et toutes les nuances de l'actualité familière.

Il a pu être beau, mais de cette beauté italienne exagérée qui devient laideur avec les années. Il est beaucoup trop petit pour son nez, ((ui s'avance droit et sans courbure au devant de sa face, comme une lame d'épée. Sa peau, mate et fine, tourne au livide; ses dents sont éblouissantes, indice d'une disposition à la phlhisie pulmonaire, ainsi que ses épaules étroites et sa poitrine rentrée. Une masse de cheveux, trop noirs et trop bouclés pour n'être pas un effet de l'art, tombe sur sl'.^ joues creuses et se mêle au noir de sa barbe trop bien plantée, en ce sens qu'elle fait tache d'encre et masse disproportionnée avec les"plans blêmes et malingres de sa figure. Vous avez vu celte tête-là partout : un vieux Antinous malade croisé de Pohchinelle dégénéré.

L'œil superbe quand même, la physonomie douce et agréable en dépit de celte chevelure de brigand calabrais, une grande distinction de manières et de très-petits pieds ridiculement bien chaussés : voilà le souvenir qu'il rn'a laissé.

Quand le valet de chambre eut annoncé (pie ie diner était servi, bien que, cela se passant sous nos yeux, celle formalité fût fort inutile, le prince se leva, étira ses' bras et ses jambes comme un lévrier, bâilla trois ou quatre fois en disant au docteur, d'un air profondément affligé, qu'il n'avait [las d'appétit, et se plaça au milieu de la table. Le docteur se mil en face de lui pour taire les honneurs, soin beaucoup trop pénible pour un homme aussi indolent et aussi maladroit que Son Altesse, laquelle me fil asseoir à sa droite. La quatrième place resta vide provisoirement, ce qui semblait un cas prévu.

Quand je vis le docteur bien en face et bien éclairé (jusquelà il n'avait fait que remuer), je le reconnu-, piisili\euient; c'cla.t lo moine de Tusculuiu : un itouuue magniiique, d'une

très-haute taille, gros à proportion, mais plutôt large qu'épais de carrure et point chargé d'obésité ventrue. Il est de l'âge du prmce et paraît plus jeune, bien qu'il ait les cheveux gris ; mais cette abondante chevelure, toute bouclée naturellement, semble brûlée par le soleil plus que par les années. Tous lej traits sont admirables et rappellent le marbre de Vilellius, moins l'engoncement du cou et l'amollissement des chairs; car, si cet homme a les goûts, les instincts ou les besoin.-; d'une vie exubérante, il a la force de les satisfaire, et l'excès n'a pas encore dépassé la puissance. Son œil est étincelanl. ses dents irréprochables, sa voix pleine et vibrante, et l'agilité de cette stature colossale indique une vigueur et une souplesse qui n'ont encore rien perdu des ressources de la jeunesse.

Frappé de l'intérêt d'artiste avec lequel je le regardais, il se prit à rire.

— Nous nous sommes déjà rencontrés, n'est-ce pas? me dit-il comme pour aider mes souvenirs.

— Une figure comme la vôtre ne s'oublie pas, surtout quand elle vous apparaît sous un costume pittoresque, par un coucher du soleil splendide, et au milieu des ruines de Tusculum.

— Ah! ah! reprit-il en souriant, voilà les peintres! Ils ont ries yeux auxquels on ne peut échapper. Heureusement, leur attention et leur mémoire sont exceptionnelles, car on ne pourrait pas se promener en sûreté sous un froc, même dans les endroits où l'on croit trouver la solitude; mais j'espère que vous ne jugez pas indispensable à ma physionomie ce déguisement que je n'endosse jamais sans une atroce répugnance?

Je lui répondis que sa phvsionomie était remarquable sous tous les déguisements possibles, et je me disais, à part moi, qu'il était peut-être dominicain et non médecin; que peut-être encore n'était-il ni l'un ni l'autre. Le prince vit (pie je me tenais sur mes gardes, et, avec beaucoup de délicatesse, il atlécta, de nouveau, de généraliser la conversation, afin de n'avoir pas l'air de m'interroger sur mes opinions ou sur nies circonstances.

Le dîner était succulent, bien que composé d'éléments (m l simples. Mes hôtes se mirent à parler de cuisine en maîtres.

— Ce pays-ci n'offre guère de ressources, dit le prince, surtout dans la saison où nous sommes; mais, quand on voyage, il ne faut jamais s'inquiéter de ce que l'on trouvera, mais bien de la préparation des mets, quels qu'ils soient. Toute la science de la vie consiste à avoir un cuisinier intelligent. Il en est de forts savants dont je ne fais pas le moindre cas; ils ne peuvent fom-tionner que dans les grands centres de civilisation. Je [iréfère un artiste comme l'hoinme d'imagination que vous voyez là-bas. C'est un Calabrais, et c'est tout dire. La Calabre, où j'ai vécu longtemps, est un pays dépourvu de tout, pour peu que l'on s'éloigne des rivages. Mais, avec cet Oi lando, je n'ai jamais fait un mauvais repas. Peu m'importe qu'il m'ait fait nunger des rats ou des hérissons quand il n'avait pas autre chose à fricasser. Je ne lui demande jamais ce qu'il me servira ni ce qu'il m'a servi. Tout ce qui passe par ses mains devient mangeable, et, pourvu qu'on puisse manger, on ne doit pas souhaiter de friandises. Je ne suis pas gourmand, et je ne comprends pas qu'un homme soit l'esclave de son ventre, surtout lorsque, comme moi, il n'a plus jamais d'appétit.

En parlant ainsi, le prince goûtait, avec un sérieux extraordinaire, tous les plats qui passaient devant lui. Il mangeait peu, en effet ; mais le bien manger devait être une des préoccupations dominantes de sa vie , puisqu'elle n'était point détournée par la situation probablement assez grave où il se trouvait.

Les vins furent à l'avenant des plats, c'est-à-dire exquis, et le docteur y fit largement honneur, sans en paraître ènm le moins du monde. Auprès de ce grand cotïre béant que rien ne semblait pouvoir déborder, j'étais le plus pitoyable convive. Des le premier service, j'étais rassasié, tandis qu'il ne faisait que se mettre en train, et je compaiais intérieurement ma petite organisation avec celle de ce descendant des Romains de la décadence. Je remarquais en lui la sensualité italienne, protestation si frappante contre le régime d'appauvrissement et de slérililé dont est frappée celle terre fa^tueuse, et l'un me paraissait la conséquence de l'autre, (juand il y a de telles capacités pour consommer, l'esprit ou les bras doivent se lasser de produire.

Interrogé par le dootenr, je me défendis de lui dire à (]uoi je songeais et combien j'étais étonné de voir de pareilles préoccupations de bien-être et de pareilles jouissances de réfection dans un pareil lieu de refuge, sous les pieds mêmes de gens armés, prêts à s'emparer peut-être de nos personnes.

— D'abord, quant au dernier point, me répondit le docteur.

LA DANIELLA

cela est tout à fait impossible. Il laudiait que ces gens armés eu^ppnl diîcnuvprl noire retraite. - . c .■ i

— Ouoi! m'prri:ii-jp, qnanH la fnmeio de votre festin les enveloonP vous crnvP7 qu'il-; ignorent où vous êtes?

— Ils ne l'isnôront pas, dit le prince. Nous n avons pas la prëtentinn d'être iri sans(|u'on lesaehe; mais il est temps que vous siicliiez vous-même dans quelle situation nous sommes. Voici le docteur qui a fait partie autrefois de la gui^rilla des frères Muralori, lorsque eux el lui étaient encore enlants. Pour ce fait, il fut condamné à mort, et je ne sache pas que la sentence soit révoquée ; mais sa mère est à Frascati ; il ne l'a pas vue depuis quinze ans. Il a su que je venais à Rome, il a voulu m'accompagner. Quant à moi, qui S'iis de la terre d'Otrante, et par conséquent", sujet du roi de Naples ; j'ai été compromis dans les derniers événements de mon pays, pour avoir parlé un peu librement de mon aimable monarque el bàtonné un de ses insolents lazzaroni. Menacé de la prison et d'un procès criminel, je vins me n^fugier à Rome, où j'ai un frère cardinal, mais ('u j'eus l'imoruriençe de déblatérer un peu contre un autre prince de l'Église, qui m'avait volé une amante, et de donner des coups de pied dans le dos d'un mouchard qui m'ennuyait. Après quoi, je fus forcé d'aller m'élablir à Florence; mais, là, j'eus le malheur de me plaindre de la garnison allemande et de me battre avec un olficier que je tuai en duel. Je m'en allai en Piémont, où je fus plus sage et plus tranquille; mais, ayant appris que mon frère le cardinal était grièvement malade,' je revins secrètement à Rome pour veiller à mes intérêts dans la succession, .le trouvai mon frère guéri et peu sensible au plaisir très-réel que j'en ressentais. Il me pria de m'en aller, pour ne pas le compromettre, et, comme, retenu par une petite aflaiie de cœur qui m'était survenue, j'hésitais a suivre son conseil, il laissa dénoncer ma présence chez lui, non dans l'intention de me livrer, mais avec celle de me forcer de déguerpir; car il me prévint à temps de la nécessité de le faire. Or, cela ne m'était pas possible, au point où j'en étais avec certaine dame, et je la décidai à venir passer incoijnila quelques jours à Frascati, où je reçus asile chez la mèie du docteur, ici présent; mais je n'étais pas caché là depuis vingtquatre heures, que mon frère mit à mes trousses des espions à lui, chargés de nous inquiéter, et, parmi ces braves gens, il y avait un.cerlain Masolino et un certain Campani, deux coquins dont il parait que vous avez entendu parler... Donnez moi un peu de ce jambon, docteur, car il y a longtenips que je parle sans essjyer de manger, etj« me sens faible 1

En disant ces paroles, il passa le jambon au docteur chargé de le couper en menues tranches, puis il continua :

— On ne voulait pas nous arrêter; mais on me menaçait de compromettre la personne qui m'intéressait, et de faire sérieusement au cher docteur un mauvais parti. Le docteur connaissait particulièrement le fermier Felipone; il avait sauvé la vie d'un de ses neveux sans vouloir être payé. Il le pria de nous cacher dans une des chambres délabrées de ce manoir. Felipone se montra reconnaissanl et dévoué. 11 ne pouvait nous loger dans l'intérieur du château dont il n'est pas le gardien ; mais la partie extérieure, la terrasse, où nous voici, est contiée à sa garde, ainsi que les jardins dont elle est censée faire partie. Lui seul savait que ce lieu est habitable et encore solide, niabré l'accident dont vous voyez là-bas les effets, et qui avait décidé l'inlendant, il y a une douzaine d'années, à faire étayer le fond, puis murer solidement toutes les ouvertures, afin de condamner cette partie compromise de l'édifice. On ne savait déjà plus, dès lors, qu'une sortie souterraine avait existé au centre : elle avait été murée aussi, nous ne savons à quelle époque, peut-être après le saccage du château par les Autrichiens, uUm que ceci ne devint pas un repaire de voleurs. Mais je suis fatigué de raconter ; aidez-moi dune, docteur, vous ne laites que manger! Que vous êtes heureux d'avoir toujours faim! Est-ce que les faisans sont passables? me conseillezvous d'en manger une aile "?

— Je vous eu conseille deux, répondit le docteur; ils sont excellents!

Ayant servi le prince, il continua la narration ;

— Le local que vous voyez était donc et est encore réputé inaboi dablo. dangereux, condamné, impossible. Mais voila qu'un beau matin, Felipone, en plantant un arbre devant sa maison, découvrit une voùle. Le couipôre se crut possesseur d'un temple antique, ou tout au moins d'un columbarium. Co n'était pas cela, mais bien une galerie qu'il ouvrit secrèleiuenl, et en Ua\aillant de nuit, pour nôtre [las troublé dans la possession des trésors qu'il espérait découvrir. 11 suivit ce vaste couloir, el, après avoir marché longtemps en droite ligne et en montant assez lapideiuen;, il se tiou\a dans le joli péristyle où vous avez vu nos chevaux. Seulement, l'issue en était bouchée, et il s'imagina de la percer et de la déblayer, car il ne savait pas bien où il était. Le temps lui avait paru long • il se

flattait peut-être d'avoir retrouvé une dix-septième maison d'Horace, la seule, la vraie, celle des Tusculanes.

» Quand il se vit dans la cuisine papale de Mondragone, il se sentit très-désappointé. Néanmoins il se fit un malin plaisir de posséder là un monument qu'il pouvait exploiter auprès des touristes sous le nez de madame Olivia, gouvernante et gardienne du reste du château. A force de ifureter, il découvrit également la curieuse machine par où vous êtes entré ici, et qui, depuis longtemps, était une traJition perdue. Elle ne tournait plus ; il la répara lui-même, et, maître désormais de faire pénétrer ses voyageurs dans tout le manoir, sans la permission de sa rivale, il se promettait d'en tirer parti, lorsque ma demande d'asile lui arriva et le décida à garder le silence sur cette trouvaille, tant qu'elle pourrait m'étre utile. Il se hâta de liailsporler ici tous les objets nécessaires à notre installation, et voici ce qui vous explique ce mobilier, ces ustensiles, cette vaisselle, vestiges vénérables échappés au sac et à l'incendie du château par les Autrichiens. Ces tapisseries ont peut-être orné jadis la chambre de Paullll. 0 lant à ces fleurs, à ce myrte taillé et à la statuette qui ornent cette table, c'est une gracieuseté de madame Felipone, laquelle, non contente de se charger de nos provisions et de nos emplettes, s'ingénie à nous entourer d'un luxe naif. La donna I s'écria-t-il avec un enthousiasme enjoué, en avalant un grand verre d'orvieto, c'est la providence de l'homme, c'est l'ange du proscrit et le salut du condamné.

Le prince plaisanta un peu le docteur sur l'ardente sympar thie de madame Felipone. 11 y eut entre eux, en italien, un colloque assez curieux et plein de caractère indigène. Par un côté, celui de la charité du docteur sauveur de l'enfant, et par la gratitude des parents sauveurs, à leur tour, du bienfaisant médecin, la situation était logique et touchante; mais, par. un autre côté, celui des idées trop philosophiques du docteur usant et abusant de cette reconnaissance jusqu'à tromper le bon et dévoué Felipone, cette situation redevenait toute réaliste, toute italienne.

Je ûs kl sourde oreille pour ne pas avoir à faire hors de propos et sans utilité, le puritain et le pédant. Je comprends tous les entraînements possibles ; mais j'étais choqué de les entendre avouer devant moi avec si peu de scrupule et de retenue.

rcxxYii

— A présent que vous connaissez nos ciir.bnstances, continua le docteur, il faut vous avouer que voire arrivée à Mondragone nous a passablement gênes et contrariés. Nous y étions depuis huit jours, et nous y étions bien. Pouvant pénétrer à toute heure dans l'intérieur du château, sauf à battre en retraite par le petit cloître, en cas d'une ronde de madame Olivia, nous étions plus libres et plus gais. Depuis que vous vous êtes emparé de notre promenoir, il nous a fallu aller prendre l'air, à nos risques et périls, sous divers déguisements, dans les jardins et dans la campagne ; mais tout allait passablement encore, et le prince avait décidé la signera qui s'intéresse à lui à fuir avec nous, lorsque le cardinal s'est imaginé de s'opposer à une visite domiciliaire que l'on voulait faire à Mondragone et que nous appelions de tous nos vœux, n'ayant rien à en redouter dans ce sanctuaire du terrazzone.

J'interrompis le docteur pour m'excuser d'être encore la cause innocente de cette contrariété.

— Non, non, reprit-il, le cardinal n'est pas homme à s'intéresser à vous à ce point-là. Il aune trop les Allemands et les Russes pour ne pas détester les Français. Il n'a étendu sur vous sa protection que parce que vous pouviez lui servir à cacher le véritable motif de sa conduite. Mais cet ordre de respecter l'intérieur du palais aurait pu vous coûter cher, puisque, nesactiant nullement que nous étions à même de fuir par des chemins iu\isibles, il nous a tous exposés à un blocus interminable de la part de l'autorité locale, laquelle comptait bC venger de la privation de nous coffrer par le plaisir de nous affamer.

Les choses en étant venues à ce point, nous n'avons pas voulu que vous lussiez victime de nos méfaits. Les vôtres ne nous regardent pas, el nous avons résolu de fêter avec vous la eérémomo des adieux à ce respectable asile de Mondragone, (lue nous ne re\ errons peut-être jamais, et où, en somme, nous n'avons pas beaucoup souffert. J'ai d.t. Ament Kt à votre santé! hl-il en élevant gaiement un grand verre qu'il vida d'un trait

LA DANIELLA

— Jp ne saurais dire avec vous, observai-je au docteur, que je n'ai pas souffert du tout. Depuis quelques jours, je m'ennuyais effroyablement dans ma solitude et si j"avi)is été assuié de votre voisinage, j'aurais travaillé plu^ assidûment à me frayer un passage jusqu'à vous.

— Ah! vous y avez travaillé plus que nous ne voulions! Nous vous avons fort bien entendu miner du coté de l'écroulement. « Ce diable de Français, disions-nous, est capable de nous enterrer tous sous la grande voûte, o On ne sait pas ce que, dans l'étal où elle est, un caillou dérangé dans son équilibre accidentel peut nous causer d'embarras. Heureusement, la masure a résisté à vos coups, de pic ou de pioche ; mais peut-être était-il grand temps de vous ouvrir la porte.

— C'est vous dire, ajouta le prince, que vous ne nous devez aucun remerciment pour notre invitation, puisque nous ne pouvions ni vous laisser exposé à mourir de faim, ni vous permettre de continuer à piocher dans nos vieux murs. C'est à nous, à nous seuls, d'être reconnaissants de la confiance avec laquelle vous êtes venu à nous et du plaisir que nous procure votre société.

Cette confiance que l'on me témoignait, à moi, me mit plus à l'aise que je ne l'avais encore été : aussi je pensai devoir me montrer plus expansif, et j'y étais disposé pour le ras où l'on m'interrogerait ; mais on me parut savoir tout ce qui me concerne, et le docteur m'adressa une seule question, à laquelle précisément je ne pus répondre avec sincérité.

— Pourquoi diable, me dit-il un peu brusquement, avez-vmis été vous imaginer de toucher à cette madone de Lucullus?

— Et comment diable, répondis-je pour éluder la réponse, êtes-vous informé de cette sotte histoire?

— Parce que nos gens ont été à Frascati tous les jours avant notre blocus, dit le prince, et que, d'ailleurs, Felipone nous tient au courant des contes et nouvelles du pays.

— Rangez donc parmi les contes cette absurde aventure : je ne sais pas moi-même ce qu'elle signitie.

— Vraiment? ,'eprit le docteur. Eh bien, moi, je l'avais expliquée d'une manière ingénieuse, toute conforme à un souvenir qui m'est lersonnel, et j'en serai, à ce qu'il parait, pour mes frais d'intelligence. Figurez-vous que, dans ma petite jeunesse, à Rnvenne, j'avais une petite amoureuse à qui son confesseur défendit de se laisser embrasser. Comme elle retombait plus souvent que de raison dans ce péché mortel, elle crut se fortifier contre le tentateur par un voeu. En conséquence, elle passa son chapelet au cou d'une vierge- de faïence émaillée (c'était, Dieu me pardonne, un ouvrage précieux de Luca délia Robbia!) et elle fit serment de ne pas me laisser baiser ses lèvres tant (ue ce chapelet resterait là. Elle me laissait prendre d'autres libertés innocentes, comme de baiser ses mains, ses joues et même sa petite épaule rose; mais la bouche se détournait de la mienne avec elîroi, et cela dura bien trois jours, au bout desquels elle m'avoua l'engagement quelleavait pris. Aussitôt, sans lui rien dire, je courus à la chapelle en plein vent, où le chapelet flottait au coude la madone, et, dans ma précipitation, je ne ne vis pas que l'émail était fêlé; je lirai le collier un peu brusquement : la tète tomba, et je pris la fuite. Heureusement, je n'avais pas été vu, et je p.;s embrasser ma maîtresse sans avoir affaire à l'Inquisition.

Je ne fis point d'éloges au docteur sur sa perspicacité. Je me bornai à trouver l'histoire très-intéressante, et il n'insista pas pour fcireun rapprochement. Le vin lui déliait la langue, et il était plus pressé de me raconter vingt anecdotes pour son propre compte que de m'arracher l'aveu de la mienne. Pourtant, j'aurais bien désiré, en ce moment, qu'il sût quelque chose de Daniella, et qu'incidemment il pût me donner de ses nouvelles; mais, pour rien au monde, je n'aurais voulu parler d'elle à un homme qui parlait si follement de l'amour.

— Vous devriez bien, me dit le prince, quand nous aurons fini de diner, esquisser un souvenir de cette grande salle et de ce campement comique, éclairés comme les voilà. Plus tard, si vous voulez bien me permettre de vous faire une commande, je vous prie de m'en faire un tableau. Ce lieu me sera toujours cher. J'y ai été heureux dans mes pensées, bien que tourmenté d'esprit et malade de corps. Quant à vous, malgré vos ennuis, vous devez le chérir aussi... Je ne vous demande rien... pas même son nom; mais elle m'a semblé bien jolie.

— Vous l'avez donc vue? s'écria le docteur.

— Oui ! le jour où j'ai failli être surpris dans le cloître par M. Vaireg. J'avais vu entrer... Mais tenez, docteur, il est comme moi ; il a un sentiment sérieux dans le cœur, et nous ne devons pas lui parler de celle à qui nous avons eu l'obligation de pouvoir fumer nos cigiires dans les cours et les galeries du chàieau presque tous les soirs. N'est-il pas vrai, ajouta-l-il en s'adreîS:iiit à moi, que, de six heures de laprès-midi à si\ heures du lendemain, vous ne sortiez pas du casino, puisqu'elle y était? Mais, depuis le blocus, il parait qu'elle n'a pu venir,

car vous avez été sur pied, trottant partout et à toute heure avec une insistance..,

— Je vois que vous étiez très au courant de mes habitudes ; mais pourquoi vous êtes-vous méfié de moi au point de me cacher les vôtres?

— Nullement, mon cher; j'avais de la sympathie pour vous sans vous connaître. J'aimais votre talent,.".

— .Mon talent? Je n'ai pas encore de talent ; et, d'ailleurs...

— Vous croyez que je n'ai rien vu de vous? Eh bien, sachez que, tous les soirs, nous nojs amusions, nous qui nous couchons tard, à aller voir, dans votre atelier, ce que vous aviez fait dans la journée.

— Moi qui me croyais si seul!

^ — On n'est jamais seul ; mais vous avez cru l'être, et nous n'avons pas voulu troubler les délices de vos tète-à (ête; j'aurais peut être été moins discret et plus taquin, dans d'autres moments de ma vie; mais, étant passionnément amoureux pour mon compte... -

Un bâillement de digestion laborieuse coupa si drôlement le mot passionnément articulé par le prince, que j'eus peine à m'empêcher de rire. Le docteur s'en aperçut.

— Vous croyez qu'il plaisante? dit-il. Éh bien, pas du tout. Ce paresseux, ce gourmand, ce malade, ce blasé, ce voluptueux, cet excellent prince a encore des passions romanesques: et, pour le moment... D'ailleurs, en voici bien la preuve, ajoulat-il en me montrant les voûtes fendues et crevassées : nous sommes là dans une cave qui suinte et qui craque ; moi, j'y suis venu pour pouvoir embrasser ma mère ; il n 'y a pas d'autre femme au monde pour qui je me résignerais à passer trois jours sans voir le soleil. Mais lui, avec son mauvais estomac, son lumbago, ses habitudes de mollesse et de luxe, il aurait été capable d'y passer trois ans pour attendre la décision delà dame de ses pensées. Dieu merci, la voilà résignée à l'enlèvement ; car c'en est un, mon cher, et vous allez être enrôlé dans la garde de la princesse voilée ! J'allais dire volée! Vovons, prince; quel grade donnerons-nous à notre jeune artiste dans le corps d'armée de la divine..,

— Ne buvez plus, docteur, dit le prince avec un mouvement d'hum- ur ; vous avez failli la nommer !

— Oh ! que non ! dit le docteur en faisant la pantomine de cadenasser ses lèvres. Depuis quand donc le docteur ne peut-il pas boire impunément tout ce qu'une table peut porter de bouteilles ?

— Quant au grade à donner à notre nouvel ami, reprit le prince, je le nommerai cnlonel d'emblée ; car il a fait ses preuves. Savez-vous, M. Vaireg. que votre aventure sur la via Aurélia a fait du bruit, je ne dirai pas dans Rome, c'est une grande cave qui étoutïe, plus que celle où nous \oici. le son de la voix humaine, mais dans la région privilégiée où l'on peut parler de quelque chose, voire de ce qui se passe sur les chemins? Il parait que vous avez endommage la cervelle d'un sujet utile à la police, qui, en ce moment-là, commettait l'indiscrétion de travailler poursoncompieàdélrousser lesvoyageurs. Il a été réprimandé, menacé et pardonné. C'est, à ce qu'il parait, un homme précieux pour découvrir les transfuges. C'est lui qu'on a mis sur nos traces ; mais, là encore, il a voulu travailler pour son propre compte en se vengeant de vous par de fausses dénonciations.

— Onnousa parlé au^si, dit le docteur, d'un certain Masolino et d'un autre animal ejusdem farina, qui vous guettait, vous, et que nous sommes venus à bout, nous autres, de dépister en ce qui nous concerne. On l'appelle, je crois, Tanaglia.

— Excellence f dit Tartaglia, qui était officieusement occupé à laver les verres dans la fontaine et qui, entendant prononcer son nom, crut qu'on l'appelait.

— Ah bah ! c'est lui ? s'écrièrent le prince et le docteur en éclatant de rire. Ah ! mais vous êtes dupe, M. Vaireg, et vous a\ez là, à vos trousser, la pire canaille du pays.

J'eus beau vouloir défendre la bonne foi" du pauvre Tartaglia àraoïi égard, l'exclamation du docteur avait été entendue du cuisinier Orlando, qui s'écria à son tour :

— Cristo ! si je ne craignais de manquer mon omelettte soufflée, je ferais vite du feu avec la carcasse de ce traître !

— Un espion I un espion I hurla le marmiton en bassetaille.

— Un espion I reprit, d'une voix de ténor, le valet de chambre.

— Un bain I un bain pour monsieur ! ajouta en fausset le groom Carlino.

L'idée eut un grand succès. L'homme q';e j'avais vu auprès des chevaux, et qui n'était autre que le do:iiestîquedu docteur, se mit de la partie, et, en un clin d'œil, Tartaglia fut saisi et emporté comme un paquet pour être baigne, noyé peut-être, dans le grand réservoir. Je fus forcé d'intervenir et de l'ar-

LA DAM ELLA

racher, non sans peine, à ce danger. Je vins à bout d'expliquer n de motiver la conliance que j'avais en lui, et le prince prononça sa sentence de grâce, ce qui fil murmurer sa maison contre moi.

— Eh I que vous importe ? leur dit le docteur. Dans deux heures, nous ne serons plus ici, et qu'il le veuille ou non, ce vaurien sera forcé de nous suivre jusqu'à ce que nous ayons passé la frontière.

— Oui, oui, passons la frontière, mes benoîtes Excellences I s'écria Tartaiilia égaré, et plus transi par la peur qu'il ne l'eût été par le bain dont on l'avait menacé. Il parvint à désarmer le docteur, qui avait envie de lui administrer au moins (]uelque5 coups de cravaclie pour contenter les i^ens du prince. 'Tartagliii li^ fil rire par sa mine burlesque et ses lamentalious à la Sancho.

— Hélas I mon doux Sauveur Jésus 1 disait-il d'une voix élrangli'^ moi qui me promettais de si bien dîner! Ces chers messieurs, que le ciel bénisse, m'ont tout à fait coupé l'appétit, et vnilà que je jeûnerai ce soir, moi qui ne songeais pas à me mortifier I

— Je vous promets, dis-je au prince, que, s'il tient parole, il sera bien assez puni. Quant aux inquiétudes qu'il peul causer à vos compagnons, je désire les faire cesser, et je donne ici ma parole d'honneur de lui casser la tête encore mieux qu'au signor Canipani, si, pendant votre fuite, il comuu'l la moindre perlidie, ou seulement la moindre imprudence.

Malgré mes promesses, dont on paraissait ne pas se méfier, il fallut souscrire à un arrangement. ïartaglia fut, par l'ordre du docteur, hissé dans une niclie de la muraille qui avait autrefois ser\i de garde-manger ou de chapelle, à vingt pieds au-dessus du sol. Puis on retira l'échelle. Il prit assez bien la plaisanterie ; il pouvait s'asseoir conimudémenl et ne craignait guère le vertige. Au bout d'une heure, il avait réussi, par ses lazzis et ses supplications comiques, à égayer les valets, qui lui passèrent les relietsde leur festin au boul d'une broche.

Cet incident avait fait manquer l'omelette soullléfe, au grand désespoir d'Orlando ; mais il s'en consola, au dessert, par le succès d'une pièce montée, au sommet de laquelle se balançait un perroquet en sucre.

Le fermier Felipone arriva pour en prendre sa part. C'est lui qu'attendait le quatrième couvert. Il refusa de faire revenir les plats : il a\ail dîné. Sa femme était auprès de la siyiwra, qui fais, il ses apprêts pour partir et qui viendrait, au dernier moment, prendre seulement une tasse de thé. J'appris ainsi qua la dame enlH\ée, ou sur le point de l'être, était domiciliée secrètement d.ms une des petites villas situées au bas de l'allée de cyprès, de l'autre côté du chemin qui mène à Frascati, ce qui avait permis au prince de la voir tous les jours chez Felipone; mais, depuis le blocus, leurs entrevues avaient été plus rares et plus difficiles, Felipone étant, non pas soupçonné, mais surveillé.

Felipone marquant quelque élonnement de me voir, on lui expliqua ma présence, el on me présenta à lui comme un ami de plus à faire é\aiier.

— Ah oui-da I dit-il en me regardant avec bienveillance : c'est noire jeune peintre, l'habitant du casino, le bien-ainié de...

Je mis ma main sur la sienne, il sourit et se tut. Un instant après, comme le prince et le docteur causaieni ensemble, je pus dire à l'oreille du fermier :

— Comment va-t-elle'? pouvez-vous me le dire ?

— Bien, bien, jusqu'à présent, répondil-il; mais elle ira mal demain, quand elle vous saura parti.

— Croyez-vous que je puisse la voir ce soir ?

— Non 1 Impossible de circuler dans ies jardins; les carabiniers sont partout.

— Mais vous, êle's-vous bloqué aussi?

— Non ; je pourrai aller demain à la villa Taverna. Que lui dirai-je de sot/e part?

— (Jue je reste et que j'attends sa guérison, car elle est ma lonime devant Dieu !

— A la bonne heure I mais si j'y consens, dit l'aimable homme en riant, car je suis la clef du terra-zone, moi, el pour que vous ne mouriez pas d'étisie, il faudra bien que je \ous lasse passer des vivres. Allons! c'est une affaire arranijée. Je n'aime pas madame Olivia, qui est une personne sufistica ; mais vous, je vous aime, à cause de la Daniella, qui est ma filleule, et une sainte fille, monsieur, une fille que le monde ne coiinait pas, et que vous faites bien d'aimer en galant homme.

Je vous laisse a penser si, a partir de ce moment, je me sentis de l'amitié pour le bon Felipone. C'est un homme gias el court, a fii;uie ronde et à chevelure crépue et frisottée. Sa lace lil toujours, même en disant des choses séricusi-s ; mais ce rire nesl pas celui de rhébéteiaout ; c'e»L une gaielé oplunisle el

sympathique. J'en voulus intérieurement au docteur de tromper cette ànie ouverte et confiante. Il est vrai qu'il pouvait pallier son tort à sa manière, en alléguant l'impossibilité de troubler, par des soupçons, la quiétude bienveillante de celle heureuse nature d homme.

— Allons prendre le café au salon, nous dit le prince en se levant. Et vous, mes amis, dit-il à ses gens, mangez bien el ne buvez pas beaucoup ; nous avons des précautions à prendre pour sortir d'ici, et une longue roule à faire sans débrider.

— Ah çà ! dit Felipone en s'asseyant sur un des fauteuils qu'il avait prêtés à ses hôtes, tout est bien convenu ? J'ai amené moi-même le cheval de la signora , elle viendra ici sur mon bidet, que je prendrai ensuite pour vous accompagner, tir je ne veux pas vous quitter avant que vous soyez hors de danger.

El, comme je m'étonnais de la présence de ces chevaux qu'il me semblait plus logique de ne prendre que dans la campagne on m'expliqua qu'au bas de la galerie souterraine qui descend sous l'allée de cyprès, il y avait de l'eau, en ce moment, jusqu'à mi-jambes.

— Quand nous serons là, je vous prendrai en croupe sur mon bidet, dit Felipone; il est de force à porter double charge.

— Vous oubliez, lui dis-je, que je ne pars pas. moi I

— Vous ne parlez pas? répéta le docteur.

— Vous ne parlez pas? s'écria le prince.

— Non, reprit Felipone, el il a raison. Je me charge de lui jusqu'à nouvel ordre ; mais il ne refuse pas de vous accompagner avec moi un bon bout de chemin, car les amis sont les amis, et, s'il y a quelque groupe de carabiniers en travers de votre fuite, il est bon d'être en force.

— Non, non I dit le prince. Pourquoi l'exposer à des dangers ?... Je ne veux pas 1

Je le priai de ne pas formuler un refus blessant pour moi. Je sentais bien que l'honneur me déliait de mon .^ermenl envers Daniella. L'amour ne peul pas prescrire une lâcheté. Je m'expliquai si nettement sur le plaisir que j'éprouvais à faire l'ion devoir en celle circonstance, que le prmce céda, en me serrant cordialement la main.

— Je vous \errai avec regret revenir ici, me dit-il. La situation n'est pas bonne pour vous. Tant que nous y sommes, mon frère le cardinal maintient sa défense de laisser pénéirer dans le château ; mais dès -qu'il nous saura partis, il se fera • lontiers arracher la permission de faire ouvrir les portes. On s emparera de vous, et il entrera fort bien dans les idées de mon frère de vous sacrifier. Vous pourrez bien alors expier, par une captivité plus dure que celle de Mondragone, le hasard qui nous y rassemble.

— Ne craignez rien. Excellence, dit Felipone ; je le logerai ici; il gardera les meubles, el je m'arrangerai, d'ailleurs pour qu'on le croie parti avec vous. Si on fait alors une visite de police dans le château, tant mieux ; je réponds de lui, s'il quitte le casino pour le terrazzone.

— Je m'abandonne à \ous, répondis-je; je ferai ce que vous voudrez, pourvu que je resle.

Le café fut exquis et les cigares de contrebande de premier choix. Tout en fumant, nous échangeâmes quelques mois sur la politique, chapitre qu il est impossible de ue pas aborder, dès qu'un lien de sympathie met quelques hommes en rapport les uns avec les autres. J'évitai pourtant d avoir une opinion qui pût blesser celle de mes hôles. J'étais plus curieux de savoir la pensée de c.-s Italiens bannis el persécutés que désireux de faire prévaloir la mienne.

Je remarquai, au boul d'un instant, que le prince et le docteii r n'étaient nullement d'accord sur les mojens de sauver l'Italie. Plus logique et plus courageux d'espril que son ami, le docteur ■■ oulait renverser les vieux pouvoirs. Le prince, aussi hardi de caractère que timide de principes, ne s'en prenait qu'aux abus, ^H ré\ait un retour à l Italie de Léon X et des Médicis, sans vouloir avouer que ces abus avaient pris d'autant plus d'essor el de licence que Kome et Florence avaient eu plus d'éclat, d'artistes, de luxe et d'aristocratie. Quant à son gouverneinenl iiapohtain, il en pariait avec horreur el mépris, mais sans pou-

LA DANIELLA

voir admettre l'idëe de remplacer l'autorité absolue par une corslitulion démocratique. Il avait vu la populace de son pays se faire l'exécuteur des haules œuvres de la tyrannie, et il no pouvait sacrifier la répugnance trop fondée du fait à l'enthousiasme du principe. J'en concluais, en moi-même, que là où des natures bienveillantes et sincères comme celle de ce prince avaient le peuple en aversion, c'était la faute du peuple et qu'un critérium de l'état de maturité de la démocratie d'un pays devrait être la confiance qu'elle inspire aux esprits élevés ou aux cœurs aimants. On pourrait dire à un peuple : « Dis-moi de qui tu es aimé, et je te dirai qui tu es. » Je crois que de Maistreadit« qu'un peuple a toujours le gouvernement qu'il monte d'avoir. »

Du reste, en défendant la légitimité des droits et privilèges de la noblesse et de la royauté, le prince tombait dans l'inconséquence de faire gracieusement bon marché des siens propres, devant la supériorité de l'esprit, du talent et de lascience.il alla même jusqu'à dire avec un air de candeur modeste, que j'é. tais quelque chose de plus que lui, parce que j'avais du talent, tandis qu'il ne savait que danser, improviser sur la guitare et monter à cheval. Je ne me laissai pas enivrer à la fumée de cet hommage que j'ai entendu déjà décerner par les nobles et les riches bien élevés, aux moindres artistes. C'est une banalité de bon goût, dont ils ne pensent pas un mot, et qui ne leur coûte pas plus que do dire des choses galantes aux femmes laides et vieilles. Cela fait partie de leur savoir-vivre et du charme de leurs grandes manières.

Il serait possible, pourtant, que ce prince fût debonne foi jusqu'à un certain point dans sa modestie. Il n'a rien de la perfidie moqueuse contre laquelle un plébéienprudent doit toujours être en garde. Il est d'une inconséquence naïve et me (ail assez l'eflet de ces grands seigneurs fiançais du siècle dernier, qui perlaient aux nues les écrivains philosophiques, mais qui ne devaient jamais accepter la résultante de leurs idées. Quant au docteur, c'étaituneautre théorie, plus logiqueà certains égards, mais qui péchait en sens inverse. Démocrate par naissance et par sentiment, il avait eu, dès sa première jeunesse, son rêve d'héroïsme, et il avait fait ses preuves de bravoure et de dévouement absolu à la patrie; mais, dans son âge rniir, il me semble avoir contracté ce que j'ose appeler les vices des héros : l'intempérance dans la volupté et l'immoralité égoïste des passions brutales. Le prince impatienté de l'entendre parler des vertus républicaines, lui reprochait, en homme qui le connaissait bien, d'être bon, vaillant et dévoué par tempérament et non par principe; d'avoir la conscience large à certains égards; par exemple d'être capable de trahir son meilleur ami pour lui prendre sa maîtresse ou lui débaucher sa femme; de préférer la table à l'étude do la science; de ■ croire à peine en Dieu; enfin, de ne pas valoir mieux que luimême.

A quoi le docteur répondait que les vertus républicaines n'avaient rien de commun avec les vertus privées; que l'on ne devait même pas exiger d'un glorieux patriote l'étroite moralité d'unbon bourgeois; qu'il fallait tout pardonner (il disait presque tout permettre) à celui qui sauvait la patrie avecl'épée ou avec la parole; enfin que la grande affaire des Italiens n'était pas d'être sages et réguliers dans leurs mœurs, mais d'être braves et de chasser l'étranger. Soyons Italiens d'abord, et puis nous tacherons d'être hommes!

Il me semblait qu il mettait la charrue devant les bœufs et que pour reconstituer une patrie, il eût fallu d'abord être capable de constituer une société.

La discussion ne fut pas assez longue pour m'cnnuyer; elle le fut assez pour me permettre de lire clairement dans l'âme de ces deux hommes à qui l'excitation d'un bon repas donnait le besoin de se résumer. Le prince, après avoir fumé son cigare, sortit de son sofa et de sa position horizontale pour s'inquiéter de l'heure, des apprêts du départ et delà dame de ses pensées qui n'arrivait pas, et pour laquelle il avait fait servir une espèced'ambigusurla table nettoyée et couverte de fleurs.

— il n'est que dix heures, lui répondit le docteur en s'asseyant au piano. Elle viendra dans une heure au plus tôt. Voulez-vous, pour vous faire prendre patience, que je vous joue mon étude de Btrtini?

— Allez, je vous écoute, dit le prince, qui se recoucha et s'endormit.

Felipone,qui admire le docteur en toutes choses, s'approcha elcuila son oreillesur l'instruinenlpourmieuxeulendre. Le docteur joua avec aplomb, avec un bou rhyLhme et un bon sentiment, mais en faisant, sans sourciller, les plus épouvantables jlàutcs d'harinoiue, le tout avec la spontanéité d'in=tinct et l'absencedemelhodequi caractéiiseut beaucoupd'ltaliens, et lui en particulier. Jo ne pus m'empécher de lui dire qu'il avait un talent merveilleux pour uu homme qui ne se doutait pas de la musique. Il prit fort bien la chose, se mit à rire, avoua qu'il

avait la passion d'entendre des sons et de taper en mesure sur quelque chose qui fait du bruit; puis il se mil à chanter avec volubilité tous les récitatifs comiques de la Ceiierentola, passa au Don Juan, de Mozart, et, emporté par le menuet du finale du premier acte, il dansa et mima avec Felipone, qui se prêtait à sa fantaisie sans y entendre malice, la scène de Mazetto avec Leporello. Le bon paysan essayait de sauter etde faire des passes, le docteur le bousculait, 1 étourdissait et pensait à la Zeiline dont il était le don Juan.

Tarlaglia qui, malgré le pilori où on l'avait perché, avait réussi à manger comme Gargantua, se sentit tellement élec- Irisé par la belle musique et la belle dan«e du docteur, qu'il se mil à imiter tantôt la clarinette, et tantôt le basson, avec un grand succès. On l'applaudit, mais on lui refusa l'échelle pour descendre.

J'avais quitté le salon, où le prince dormait au bruit des chants et de la danse, pour crayonner, selon son déir, un aperçu de la scène bizarre à laquelle les lourds piliers blafards elles sombres voûtes déjetées de l'édifice servaient de cadre. Je cherchais un endroit d'où je pusse voir les groupes principaux bien éclairés, les valets assis par terre autour d'un dîner copieux dont on ne devait pas conserver les restes, les maîtres groupés au fond, et Tarlaglia enchâssé comme un saint dans sa niche. J'aurais voulu pouvoir arranger les choses de manière à compléter l'originalité presque énigmatique de cette composili'n, par la présence des chevaux au premier plan; mais c'était impossible, ils étaient placés trop au-dessous du sol.

Comme je les regardais du haut de l'escalier, je vis qu'il y en avait maintenant une douzaine. Je fus frappé de la beauté de la tête et des jambes de l'un de ces animaux, et je descendis quelques marches pour l'examiner. 11 me semblait l'avoir déjà vu; mais la physionomie d'un cheval ne vous reste pas présente comme celle d'un homme, et, d'ailleurs, il avait le corps couvert d'un grand manteau. Je ne cherchai pas beaucoup à débrouiller ce souvenir. Je me mis à dessiner ce que mon œil pouvait embrasser dans la composition fortuite du tableau.

Pendant que j'étais ainsi occupé, deux femmes étaient arrivées : l'une était la fermière des Cyprès, l'épou-e de Felipone, la Zerline du docteur, et, comme je le savais déjà par Danieila, l'ancienne amie, la Vincenza de Brumières; une petite femme brune, pâle et dodue, assez jolie et très-décidée.

L'autre était la dame voilée, tout en noir, la taille cachée sous un mantelet court, et relevant sur son bras une longue jupe d'amazone qu'elle devait rabattre pour chevaucher. Son petit chapeau de velours noir, couvert d'un voile de dentelle mis en double, était un chapeau de ville ordinaire. Elle paraissait arrangée de manière à pouvoir fournir une course à cheval et voyager ensuite en voiture sans être forcée de changer de costume. Elle était donc si bien empaquetée, qu'il me fut impossible de voir si elle était belle ou laide, vieille ou jeune. Son nom ne fut pas prononcé une seule fois autour de moi. Les domestiques et Felipone lui-même semblaient feindre de l'ignorer: c'était la signera, rien de plus.

Le prince l'avait conduite au fond de la Befana et la servait lui-môme. Elle mangeait, la face tournée vers la fontaine. Sans doute elle avait relevé son voile; mais, eussé-je été curieux de voir ses traits, la délicatesse me prescrivait de ne plus remettre les pieds au salon, et de rester à la distance où j'étais, distance assez considérable pour ne pas me permettre de distinguer le son de sa voix au milieu de celle des autres.

Le prince apprécia mon savoir-vivre et vint m'en remercier. Il attendit que mon croquis fût terminé, puis il me demanda si j'avais des armes au casino et si je ne jugeais pas à propos d'aller les chercher.

— Vous savez le chemin, à présent, me dit-il, et vous n'aurez qu'à sonner pour rentrer dans notre citadelle. Je vais vous montrer le secret de la clochette.

Je lui montrai, moi, la seule arme que je possède, mon fidèle casse-têie, qui, dans une lutte corps à corps, me semblait la défense la plus sûre.

— Vous savez pourtant vous servir d'un fusil ou de pistolets, au besoin?

— Oui, j'ai chassé.

— Eh bien, au besoin nous vous donnerons des armes. Mais êtes-vous bien décidé à nous escorter!' Felipone dit qu infailliblement nous rencontrerons au moins quelques gens armés avant de gagner les taillis qui conduisent à Tusculum, et il lait un clair de lune désespérant. Il nous faudra passer au milieu de l'ennemi, coûte que coûte. . .

— C'est pour cela que, pouvant vous être utile, moi qui vous dois la liberté, et peut-être la vie, je suis très- décidé à vous escorter, que vous le désiriez ou non.

— Mais il y a pour vous un autre péril à prévoir. Il vous faudra revenir et rentrer ici. Felipone répond de vous ramener sans encombre à votre gîte; mais je crains, moi.. .

LA DANIELLA

— Mais alors ceci regarde Felipone et non Votre Excellence. Il est inutile qu'elle s'en préoccupe. J'irai seulement reconduire au casino ce pauvre diable do Tarlaglia, a qui je rendrai la liberté quand vous serez partis, puisque sa présence autour de vous cause quelque inquiétude.

— Oui je l'avoue, je ne saurais partager votre confiance. Qu'il vous soit attaché, c'est possible, mais il n'a pas de raisons pour ne pas nous glisser entre les jambes et aller avertir 1 ennemi de nous poursuivre. Il aurait même de fort bonnes raisons pour le faire; d'abord la récompense attachée à notre capture, ensuite le plaisir de se venger de la triste figure qu'il fait en ce moment parmi nous. .

— Pourtant, le danger auquel il m exposerait moi-même en vous trahissant, serait une garantie de sa fidélité. Mais je n'insiste pas, car, après tout, il n'est pas de ceux dont on peut répondre sur son propre honneur. Ainsi, je vais le conduire au casino?

— KonpasI Du casino, il pourrait avertir ceux qui nous

gardent.

— 11 est brouillé avecla pohce, qu il a mal servie en me servant trop bienl

— Ohl alors, raison de plus pour lui de rentrer dans ses bonnes cràces. de parlementer, et de mettre l'ennemi sur nos traces, sauf peut-être à se faire promettre votre liberté en même' temps que la sienne. Il nous a entendus causer, il sait quelle route nous prenons. Non, croyez-moi, il est bien où il e^t II passera quelques heures dans sa niche; il peut s'y coucher, et il aurait beau crier, personne ne pourrait l'entendre articuler une parole.

— Ne vous y fiez pas, on entend chaque note de votre piano. Oui, du 'casino, mais non pas du (errazzone. Il faut être

placé plus haut que l'ouverture supérieure des cheminées; et, comme en ce moment nous devrons faire un bruit qui attire et concentre l'attention des carabiniers de ce coté-ci, pendant que nous quitterons la place, vous allez voir qu'il faut un grand vacarme pour qu'il s'en échappe seulement un peu au dehors. Voyons il est bientôt minuit, préparons-nous! — Mes amis, cria-t-il à ses gens, voici le moment de plier bagage et de brider les chevaux. .

— Oui oui, s'écria le docteur en arrivant vers nous. Orlando, mon bijou, beaucoup de feu et de fumée dans les cbeminée's; et vous, mes amours, Antonio, Carlino, Giuseppe, <H((i/ concert d'instruments, chants, danses et tapagel

En parlant ainsi, le docteur s'empara de deux couvercles de casseroles, dont il se fil des cymbales.

— Tapasel tapage! s'écrièrent les valets en s armant, qui d'un lonneliu défoncé dont il se faisait une grosse caisse, qui d'un sifflet et qui du reste de la batterie de cuisine. On chantait on criait, et tout cela en s'agitant pour fermer les portemanleaux et seller les montures que ce vacarme mettait en daii-e surtout le beau cheval noir que j'avais remarqué. En un instant, ce charivari d'adieux à la Bcfana de Mondragone devint une ivresse. Tous ces Italiens sont adroits, agiles et doués de ces grâces comiques, si rares chez nous, où le grotesque est presque toujours laid. La scène des derniers préparatifs fut un ballet général de toute la force des jambes, accompacné de chœurs de toute la force des poumons.

Felipone riait à se tenir les flancs, tandis que le docteur embrassait la Vincenza plus qu'il n'était besoin pour prendre con"é Le prince chantait la messe en se faisant mettre son paleloiet ses grandes bottes par Giuseppe, qui l'habillait en mesure et en sautant d'un pied sur l'autre. Le docteur soufflait dans une tige de roseau en imitant la flûte et en s'arrosant fréquemment le gosier d'un reste de liqueur. La signora, ellemême comme prise de vertige, frappait le piano d'une mazourque échevelée. Tartaglia, voyant qu'on le laissait la, se lamentait avec de grands gestes qui lui donnaient l'air d'un capucin en chaire; mais sa voix, étouffée par le bruit général, réduisait son éloquence à l'effet d'une pantomime pathe-

Je n'étais pas bien persuadé de l'utilité de cette bachanale. Je savais que la fumée des cuisines donnait aux carabiniers l'envie de fuir et de se disperser, plutôt que l'idée de se resserrer autour du château. C'était une imprudence gratuite que de leur apprendre l'existence d'un refuge réputé, jusqu'à ce moment, inaccessible; mais il n'y avait pas moyeu de se lane rntcndre, et je pris mon parti de chanter comme les autres riiiure du départ. J'étais élecliisé par celte gaieté, à l'approche (l'un combal regardé comme inéviiable.

Enfin, le silence se lit. Tout élan prêt.

Maintenant, dit le docteur, pas un mot, et en route.

Je pus m'approcher de Tartaglia et lui dire do compter sur mon prompt retour. Nous descendîmes fescalier, ei le prince, ayam mis son héroïne en selle, fit la revue de sa petite troupe. Il lui convenu qu'on se placerait de suite dans l'ordre de mar-

che, et que chaque cavalier s'y tiendrait et garderait ses distances avec une précision militaire. Le docteur se plaça en tête avec le cuisinier Orlando, qui réclamait ce périlleux honneur par droit d'ancienneté. Giuseppe, valet de chambre du prince, avec Antonio, domestique du docteur, se mirent au second rang. Le prince et la signora marchaient ensuite; puis le petit groom Carlino et le gros marmiton suivaient comme deux pages. Je venais le dernier, portant en croupe Felipone, qui devait nous quitter à la ferme et prendre de là, à ciel ouvert, un chemin plus court pour s'en aller devant en éclaireur. Sa femme eut l'honneur de faire le trajet, jusque chez elle, en croupe derrière le docteur. Nous étions donc dix, en comptant la dame voilée, et en ne comptant pas la Vincenza, qui no devait paj nous suivre au-delà de la ferme.

Ne connaissant pas les êtres, je ne compris pas beaucoup le plan que j'entendais adopter. Nous nous engageâmes, sans bruit et au pas, dans la galerie qui était jonchée de litière. C'est un couloir assez large et assez haut pour donner librement passage à deux cavaliers de front. Il est tout entier cj-eusé dans le tuf tendre et compacte, comme les catacombes romaines. Sa pente, qui suit celle ou terrain, est si rapide, que, sans la paille, nos chevaux eussent eu de la peine à ne pas glisser; mais leur marche devint plus difficile quand nous rencontrâmes les longues flaques d'eau dont Felipone nous avait parlé. C'était la fin de l'inclinaison du terrain. Felipone sauta dans l'eau, prit sa grosse petite femme dans ses bras, et disparut par une ouverture latérale qui aboutit à la cave de sa maison. Nous continuâmes à avancer lentement dans le chemin couvert qui se prolonge en dehors du parc, assez loin sous la campagne. Orlando portail une torche en avant. Malgré l'humidité de certaines parties de la galerie, la rareté do l'air rendait la chaleur étoufifante; le trajet durait depuis un grand quart d'heure.

Tout à coup nous nous trouvâmes dans l'obscurité. Orlando avait éteint le flambeau; il avait aperçu au loin devant lui un faible rayon de lune, qui fut bientôt visible pour nous tous. On fit halte. On était arrivé à une petite chapelle abandonnée, à demi-cachée sous les atterissemenls et qui s'ouvre sur la campagne, dans une prairie située entre Mondragone et les Camaldules.

Cette immense galerie souterraine, récemment découverte et déblayée par Felipone, avait donc pour portique une construction fermée, dépendante de sa régie et dont il avait les clefs, sans que personne soupçonnât encore la brèche qu'il y avait faite à l'intérieur pour communiquer avec le souterrain. Il se trouvait arrivé là avant nous, et tenait le passage ouvert, tandis que Gianino, l'ainé de ses neveux, montait la garde ; dans la prairie.

Nous mimes pied à terre, et nous traversâmes la chapelle

en tenant nos chevaux par la bride. Le pavé était, la aussi,

couvert de litière. Cette sortie s'etîectua sans bruit, sous les

; grands arbres fruitiers qui ombragent le petit édifice.

'< On se remit en selle dans le plus grand silence. Felipone

! prit, dans les buissons, un petit clieval pareil à celui que je

! montais, et qui avait été amené là d'avance, sous apparence de

j pâture. Il n'avait pour selle qu'une couverture, avec des étriers

de corde attachés au surfaix. Le fermier l'enfourcha lestement

I et passa devant, après nous avoir dit de lui laisser environ dix

1 minutes d'avance sur le chemin. Lo docteur connaissait parfai-

! tement la direclion à suivre.

Jusque-là, je ne m'étnis guère rendu compte do ce que nous faisions. S'échapper un à uîî, ou deux à deux, sans bruit, en se donnant rendez-vous quelque part pour monter à cheval et fuir ensemble loin de la portée des carabiniers, m'eût semblé plus raisonnable que de sortir en corps de cavalerie; mais, en recardanl le site que nous traversions, et en me rappelant celui que nous avions à iravei-ser, jo vis que nous agissions pour le mieux.

D'abord, notre évasion à cheval était un fait si invraisemblable, que, même en rencontrant de près notre petite troupe, les surveillants devaient hésiter à reconnaître en nous les captifs de Mondragone. El puis, le Ici lain que nous traversions était la cuniinualion la plus favorable du chemin couvert. Ce n'était probablement pas par hasard que ia chapelle s'ouvrait au seuil

LA DANIELLA

de cette petite gore;o étroite et ombraçjéc, dont le fond était envahi par une lierlae marécageuse où le pas des chevaux ne foulevait pas do bruit et ne devait pas laisser do traces. Ces circonstances avaient dû être mises à iirofif, au temps où l'on avait ménagé cette sortie mystérieuse à la Ibrleresse de Mondragone.

A cette époque, tout le trajet que nous avions à faire avant de sortir du territoire de Monte-Porzio élait probalslement couvert d'arbres. Je me souvins que nous devions passer par Tusculum, dont les sommets sont maintenant entièrement nus, et que làj probablement, nous aurions à traverser, à toute bride et de vive force, un poste de gendarmerie. Je portai la main aux fontes de ma selle et m'assurai qu'elles étaient garnies de pistolets. Je m'arrangeai de manière à m'en servir librement au premier signal.

Felipone, parti en éclaireur, revint nous dire de continuer au pas sur le chemin sablonneux qui laisse les Camaldules à gauche et qui monte en droite ligne sur Tusculum. 11 n'avait rencontré ni aperçu personne ; le passage était libre, et l'allure lente et calme était préférable à l'irruption brusque au galop, du moins jusqu'à nouvel ordre.

Nous traversâmes donc, sans hâte et sans encombre, la partie découverte du chemin frayé qui s'ouvrait devant nous, et nous gagnâmes, sans être signalés, le taillis à [lic do la gorge située sur les derrières du théâtre de Tusculum.

Là, nous étions de nouveau complètement à couvert; le chemin étroit, très-uni, mais rapide, ne nous permettait plus d'aller deux de front. Chacun arma le pistolet ou la carabine dont il était muni et eut l'œil sur sa droite; à gauche, il n'y avait que le ravin.

Le paysage étroit et tourmenté que nous arrivâmes à dominer élait, à la clarté voilée de la lune, d'une tristesse morne. Ce chemin, déjà si mélancolique durant le jour, prend, la nuit, un air de coupe-gorge qui eût pleinement satisfait Brumières.

Ce bois a été le faubourg de Tusculum, et le chemin qui le traverse est, comme je vous l'ai dit ailleurs, une voie antique; circonstance assez grave pour nous, car les pieds de nos chevaux commencèrent à résonner sur les polygones de lave, qui furent jadis le pavé des rues de la ville latine. Nous parvînmes néanmoins au pied de la croix qui marque le sommet do la citadelle tusculane, au milieu d'une solitude absolue. Là, nous nous arrêtâmes pour examiner le revers de la montagne que nous avions à descendre. Sur ce plateau découvert, nous étions abrités par l'ombre épaisse du massif de roches qui supporte la croix.

Je regardai la magnifique vue que j'avais contemplée au soleil couchant, le théâtre antique où, pour la première fois, J'avais rencontré sous un habit de moine, ce docteur qui m'entrainait maintenant dans les périls de sa vie aventureuse, et les silhouettes, argentées par la lune, qui dentelaient l'horizon. C'étaient les sommets et les vallées que le berger Onofrio m'avait nommés, et, pour ne les avoir examinés qu'une fois, je connaissais déjà si bien le relief géogra|)hique du pays environnant, que j'eusse pu m'orienter tout seul et m'égarer fort peu.

Nous avions forcément rompu nos rangs pour nous abriter le long du rocher, pendant que Felipone descendait en avant pour faire une nouvelle reconnaissance. Je soullVais do voir cet excellent homme s'exposer tout seul pour les autres, et je demandai à l'accompagner. Le prince s'y opposa.

— Nous ne prenons pas ces précautions pour nous, dit-il à voix basse. Nous avons une femme avec nous; c'est pour elle seule que nous sommes si prudents; c'est pour elle que je consens à exposer Felipone. Si je connaissais les ciiemins, je prendrais sa place; mais je ne les connais pas, et c'est assez d'un homme en danger.

— Felipone sert la patrie, dit le docteur, puisqu'il favorise l'évasion d'un patriote comme moi. S'il est assassiné, co sera mourir au champ d'honneur!

Lt, après ce mouvement d'égoïste enthousiasme, le beau gros docteur ajouta, avec un cynisme sentimental :

— S'il ne revient pas, je jure de ne pas abandonner sa femme.

— Ne parlons plus, dit le prince. Malgré nous, nos voix s'élèvent. Silence tous, je vous en prie!

— Il serait désagréable d'être surpris et massacrés, pensaije, pour d'aussi mauvaises paroles que celles que le docteur vient de dire.

Nous restâmes immobiles. Je me trouvai auprès de la dame voilée, dont le cheval, peu soucieux de l'ordre qui venait d'être donné, chassait avec bruit l'air de ses naseaux. Je pensais aussi, à propos de celte dame, qu'elle ne valait peut-être pas le mal que nous nous donnions et le péril qu'all'rontait en cet instant le brave fei'mier des Cyprès. Pour nouer un intrigue avec un ex-viveur qui n'était ni beau, ni jeune, ni bien por-

tant, il fallait qu'elle fût un peu dans les mêmes conditions, ou qu'elle eût un intérêt de vanité ou de cupidité à s'enfuir avec lui.

Cette mystérieuse amazone me parut une personne nerveuse, impatiente de l'immobilité où il fallait se tenir. Elle tourmentait la bouche de son cheval et l'empêchait de se rasseoir. Deux ou trois fois elle le fit sortir de la ligne d'ombre qui nous protégeait, et cette inquiétude hors do propos m'impatienta moimême.

Dans l'attente d'un absent en péril, les minutes semblent des Iieures. Je pouvais mo condamner au rôle de statue, mais non empêcher mon cœur de battre et mon oreille de s'alarmer des moindres bruits. La nuit était si caimo et l'air si sonore, quo nous entendîmes sonner la demie après minuit à l'horloge des' Camaldules. La chouette, perchée sur une colonne du théâtre antique, répondait d'un ton aigre à un appel plus éloigné et plus aigre encore. Puis nous entendîmes une voix d'homme qui' chantait vers le fond de l'humide vallée noyée dans la brune. Ce n'était pas la chanson du voyageur attardé qui éprouve lo besoin de rompre autour de lui l'effrayant silence de la solitude: c'était comme un cantique lentement phrasé par une personno en prières. Aucune émotion dans cette voix mâle et douce dont le calme contrastait avec nos muettes perplexités.

Enfin Felipone reparut.

— Tout va bien, nous dit-il. Marchons.

— Mais ce chanteur de cantiques, lui dit le prince, l'entends-tu? f >

— Très- bien, et je connais sa voix. C'est un pieux berger qui chante sa prière, comme les coqs, à minuit. Mais écoutezmoi. J'espérais que le brouillard monterait, et nous permettrait de prendre le galop sur la grande route ; mais il no fait quo ramper à un pied de terre, et il nous nuit plus qu'il ne nous rend service. Je vous engage donc à ne point passer par Marine, mais à descendre par la traverse à Grotta-Ferrata. De là, nous gagnerons Albano par la rive du lac qui sera à notre gauche. Le chemin sera plus long, quoique plus direct. Il est moins uni, et vous irez moins vite ; mais nous serons presque toujours à couvert, et le pays est si sauvage, que, si nous y faisons quelque rencontre, ce sera avec les voleurs, gens bien [jréférables, pour nous, aux carabiniers.

— Accordé, dit lo princo ; marchons I

Nous descendîmes Tusculum à vol d'oiseau, à travers un vaste champ en jachère ([ui s'est couvert de réséda, et dont lo parfum violent commençait à donner des étourdissements au prince lorsque nous en sortîmes, en passant dans un ruisseau qui nous remit sur le chemin frayé.

Ces petits chemins encaissés, bordés de haies en pleine liberté de croissance, rappellent assez, au clair de lune, les traînes do mon pays. Au jour, cette pensée ne m'était pas venue, à cause de la différence des plantes fleuries qui eu tapissent les talus ; mais, la nuit, les mouvements de ces petits sentiers ondulés, souvent traversés d'eaux courantes à fleur de terre, et ombragés de folles branches qui vous fouettent la ligure, mo rappelèrent ceux où, dans mon enfance, je faisais délicieusement et littéralement l'école buissonnière.

Nous marchions un à un, trottant, galopant ou reprenant le pas, selon les facilités ou les dillicultés du terrain. Après Grotta-Ferrata, nous nous engageâmes dans une voie de traverse, au milieu des bois de châtaigniers, assez profondément encaissée entre les hauteurs de Monte-Cavo {Mons Albaiius) et celles qui encadrent le lac d'Albano. Dans cette région sauvage, nous ne fîmes d'autres rencontres que celles de couleuvres monstrueuses, qui s'ébattaient sur le sable des sentiers et qui fuyaient à notre approche. Le docteur, dont l'humeur guerroyante s'irritait de n'avoir eu aucune prouesse à faire, descendait de temps en temps de cheval, en dépit des représentations du prince, pour couper en deux, avec son coutelas de voyage, ces reptiles inoffeasifs.

Au bout d'une heure do marche environ, il nous fallut, pour aller plus vile, mettre tous pied à terre dans une descente presque à pic. Chacun conduisait et soutenait son cheval par la bouche. Seule, la dame voilée, resta sur le sien, dont le prince prit la bride. J'étais en ce moment derrière eux et pour, ainsi dire sur leurs talons, le terrain ne me permettant pas do' faire reculer mon poney romain, déjà très-impatienté de ce mauvais chemin.

La dame, penchée sur le pommeau de sa selle, parlait à vois basse avec son illustre amant. La voix de celui-ci étant moins souple et ne pouvant se tenir à ce diapason, j'entendis qu'il s'obstinait à la conduire, et je compris qu'elle insistait pour aller seule. Je compris aussi pourquoi elle désirait le dispenser de cette fatigue. Il n'en avait pas la force; la vigueur de ses bras et de ses jambes n'était pas en rapport avec son dévouement. En outre, il a la vue basse et les allures gauches. Il

LA DAMELLA

Irébiidiait à diaqiiepaset menaçait d'entraîner, dans sa chute, lerlieval aunu.-l il se pondait plutôt qu'il ne le soutenait.

Je n'osais offrir de le remplacer, et pourtant je voyais approcher le moment de la calastropl.e. Elle fut ''eur^usement sans gravité ; le prince tomba assis sur un talus; le cheval cherclia un instant son équilibre, le retrouva par un écart, et, presse par l'amazone habile qui le dirigeait, arriva au fond du ravin, pour repartir, en bondissant, sur une montée aussi rapide que la descente. , , •

— Nonl non! je n'ai aucun mal, me dit le prince, que je m'étais empressé de remettre sur ses pieds. La signoraeil d'une pétulance I Je vous en prie, mon cher, suivez-la. Ces chemins sont très-difllciles, et elle ne s'en méfie pas assez.

Je rendis la main à Vulcanus, c'est le nom du poney que Felipone m'avait prêté, et, dépassant ceux qui marchaient devant, j'atteignis la dame voilée et lui fis part, sans trop me soucier de lui être agréable ou non, des inquiétudes du prince. Elle ne me répondit pas; mais son cheval, comme s'il eût reconnu ma voix, se mit à me parler par ce demi-hennissement qui expriment la satisfaction chez ces nobles bêles; et, chose très-bizarre, comme si le langage des animaux m'eût été soudainement ré\élé, comme si j'eusse compris par une intuition mvstérieuse ce que me rappelait celui-là, je le reconnus enfin, ei retrouvai tout à coup son nom et le souvenir du service qu'il m'avait rendu. Aus^i lui répondis-je gaiement, sans hésiter et sans me soucier d'être tiès-ridicule :

— Tiens, c'est toi, brave Oletlo f

— Oui, c'est Otello, répondit la dame voilée : n'aviez-vous donc pas reconnu celle qui le monte?

— Miss Medoral ni'éeriai-je stupéfait.

— Approchez-vous davantage, dit-elle, et causons pendant que nous le pouvons. Les autres sont loin derrière nous. Ne me faites pas de sermons, c'est inutile. Je suis déjà assez mécontente de ma situalion. Sachez, en deux mots, mon histoire, comme je sais la votre. Je vous ai aimé, vous êtes le seul homme que j'aie aimé. Vous m'avez haïe ; par dépit, j'ai voulu aimer mon cousin Richard. Cela m'a été impossible. 11 s'en est aperçu, il s'est piqué, il s'est éloigné. Nous avons quitté Florence au bout de quelques jours, et nous avons reçu, à Rome, la visite du prince, alors caché à Frascati, ce qui ne l'empôchail pas de venir me voir avec beaucoup de hardiesse. Cette hardiesse, cette situation aventureuse où il se trouvait, ont aiçiiienté l'intérêt et l'amitié que j'avais pour lui, car il y a deux ou trois ans que je le connais et qu'il me fait la cour quand nous nous rencontrons. Je voulais, je veux nie marier, et surtout me marier sans amour, uniquement pour avoir une position sociale et m'élourdir dans le inonde. Je n'étais plus heureuse avec ma tante. Elle est folle; elle était devenue jalouse de la très-mince aniitic filiale que j'accorde à son mari. Je n'ai pu supporter l'ombi-e d'un soupçon. J'ai quitté sa maison au premier mot d'aigreur. Le prince était, de nouveau, passionnément épris de moi. Il est moins riche que je ne le suis; mais il a un nom magnifique, do l'espiit, de l'usage et du cœur. Je ne dépends que de moi-même; mais, par égard pour lord et lady B"', je leur en écrivis. Ma tante vint me voir, me supplia de relourner chez elle et d'abandonner ce projet de niari;ige. Elle trouvait le prince trop vieux et trop laid ; elle parlait même d'user, pour m'en détourner, d'une auloraé qu'elle n'a pas. C'est ce qui acheva de me décider. Le tjir même de cette explication, qui avait été assez vive, je fis dire secrètement au prince que j'allais le rejoindre à Frascati. J'espérais vous y voir. Je ne savais rien de vos aventures, je ne les ai apprises que parle prince, qui les tenait de Felipone. J'aurais pu les apprendre de Tartaglia, si je ne m'étais tenue assez bien cachée a Frascati pour me soustraire à la vue de ce bavard. Je sus, au bout de quelques jours, que lord B'" agissait en vain. Vous deviez, par l'ordre du cardinal "', rester prisonnier' à Mondragone ainsi que son frère. C'est une leçon qu'il voulait donner à ce dernier, pour le dégoûter de revenir à Rome, et dont vous receviez le contre-coup. Quand je reconnus l'impossibilité do communiquer avec vous et de vous porter secours, mémo au moral, puisque vous étiez toujours engoué de cette pelile Danielia, je me confirinai dans la résolution d'épouser le prince et de fuir avec lui. Afin que lady llarnet et son mari ne vinssent pas à compromettre cette fuite en me cher chani, je leur ai écrit, ce matin, que nous partions pour lo l'iemonl, uù nous devons nous marier, et j'ai confirmé le pi ince dans le dcMr qu'il avait de favoriser votre évasion, en le priant toutefois de ne pas me faire reconnaître de vous. Il ignore et doit ignorer les senlimeiits que j'ai eus pour vous, et qui, jo vous prie de le croire, se sont dissipés coauue un accès do lièvre.

Puis, elle ajouta d*ane voix claire et d'un ton aisé : — L'amour est une sotte maladie que les personnes les plus raisonnables sont obligées de subir, ne fut-ce tju'une fois en

leur vie. Il est fort heureux pour moi que vous ayez été par hasard, l'objet de mon rêve d'un jour. Vous m'avez empèehée de céder à une fantaisie de mariage d'inclination qui eut certes fait mon malheur, com.iie il a fait celri de ma pauvre tante Ilarriet. J'ai donc pour vous une véritable reconnaissance, et nous serons toujours amis, si vous le voulez bien.

Je remerciai Medoia de sa franchise. J'étais dans une situation à ne pas me permettre d'observations sur le choix qu'elle avait fait d'un mari si peu enivrant. D'ailleurs, les eùl-elles comprises? Il paraît que le titre de prince efface les rides et les années. Je me rappelai aussi, en ce moment, que Medora n'était pas d'une très-illustre naissance; que la sœur de lady Ilarriet avait fait un mariage, non d'amour, mais d'argent, et que l'ambition de remonter à l'échelon social dont elle était descendue par cette mésalliance de sa mère devait être ce que MeJora apoelait le côté logique et raisonnable de sa vie.

Il lui élait échappé un mot qui ne s'accordait pourtant pas avec sa conclusion : « Je suis assez mécontente de ma situation, ne me faites pas de sermons. » Je crus ne devoir pas relever cet aveu, et je la félicitai, au contraire, du succès de son escapade. Je ne voyais pas que cela dût causer ni chagrin sérieux ni dommage sensible à lord B"* ou à sa femme. S'ils eussent été là, je crois que je les aurais félicités eux-mêmes d'être dégagés de la responsabilité que leur imposait la tutelle d'une personne aussi tranchée et aussi extrême en ses résolutions que la belle Medora.

Nous causâmes donc, tranquillement d'abord, de ses projets. Elle voulait s'établir sur la côte de Gênes, et m'invitait à aller la voir; mais elle ajouta tout à coup assez Lirutalemeut :

— A condition pourtant que vous serez débarrasse de mademoiselle Danielia.

— En ce cas, répondis-je avec la même netteté, recevez aujourd'hui mes adieux définitifs; car je compte épouser mademoiselle Danielia aussitôt que je pourrai l'emmener hors de co pays, où j'aurais, fussé-je libre, quelque mortification de paraître céder aux menaces de monsieur son frère.

— En vérité, s'écria Medora, vous en êtes là? Vous tombez dans ce piège grossier de croire qu'elle est menacée par son frère, qui l'a laissée voyager avec nous Suus jamais lui donner signe de vie?

— Je sais maintenant qu'elle n'a voyagé avec vous que pour échapper aux continuelles persécutions de ce frère qui voulait naturellement l'exploiter, et qui l'eût suivie, si sa double profession d'espion et de bandit ne le tenait attaché au sol romain.

— Très-bien! Ainsi, vous connaissez ces détails dont je n'osais vous parler, et vous allez avoir pour beau-frère un mouchard, voleur de grands chemins par-dessus le marché?

— C'est un désagrément prévu, et je passe outre. Elle garda un instant le siience et reprit :

— Je me demande lequel de nous deux fait une folie : celle qui épouse sans amour un homme comme il faut, ou celui qiL veut épouser une femme qu'il aime, en dépit de sa honteuse situation.

— Vous croyez, répondis-je, que la raison est de votre côté comme jecrois qu'elle est du mien; et, tous deux, nous sommes très-contents de nous-mêmes. C'est ainsi que se résument tous les antagonismes de l'opinion, et, comme c'est le résultat inévitable de toutes les discussions possibles, on devrait se les épargner comme inutiles, à moins qu'on ne les considère comme un moyen sûr de se confirmer et do se fortifier dans ses propres tendances.

— C'est bien dit, mais ce n'est pas toujours certain. II y a des convictions entières qui ébranlent les demi-convictions, et je vous avoue qu'en vous voyant si absolu dans la logique de votre théorie, je me demande si je suis dans le vrai chemin de la mienne. Tenez, l'amour est une puissance maudite, puisque celui qui se fait son apôtre est toujours plus fort dans son délire que l'apôlro de la raison ne l'est dans sa quiétude.

Voici le prince qui nous rejoint, et c'est à lui de vous

convaincre de la puissance de l'amour, puisqu'il vous aime et vous implore.

Attendez! un mot encore! J'espère que vous ne pensez

pas que je ne sois plus parfaitement libre de rompre avec lui?

— Pardon ! je ne vous comprends pas.

— Je veux dire que je ne suis pas plus sa maîtresse que je ne suis encore sa femme, et que c'est tout au plus si je lui ai (lermis, jusqu'à présent, de me baiser la main. Si vous aviez d'autres idées, elles m'outrageraient bien gratuitement.

(Ju'est-ce que cela me fait? pensai-je pendant que le

prince passait entre nous pour me remercier et pour taire à Medora de timides reproches. J'enlendis qu'elle lui répondait sèchement et je me hâtai d'aller reprendre mou rang dans la caravane.

LA DANMELLA

11 élait deux heures du matin quand nous arrivâmes â une petite villa près d'Albano. Là, nos fugitifs devaient [irendre, chez une personne amie qui les attendait, une petite voilure, où le prince, le docteur et la signora feraient le reste du trajet jusqu'à la mer, parles chemins de traverse. Tous les chevaux étaient loués ou prêtés, et devaient être dispersés et laissés à certaines stations convenues sur la côte. Otello seul devait être embarqué, comme l'inséparable serviteur de Medora. Je fus donc très-étonné lorsqu'elle m'offrit de me le laisser.

— Cette bête gênera et retardera notre embarquement, ditelle au prince, qui ne s'étonnait pas moins que moi. Ce sera, dans un aussi petit bâtiment que celui qui doit nous emporter, un compagnon très-incommode et peut-être dangereux.

— Tout a été prévu, répondit-il, et tout doit être disposé en conséquence. J'aimerais mieux me jeter à la mer que d'être cause pour vous d'un petit chagrin, et, puisque vous ne regrettiez dans votre fuite que ce beau compagnon...

— Je regrelte autre chose, dit Jledora d un ton singulier, c'est de n'avoir pas réfléchi... à l'ennui qu'il nous causera. Décidément, monsieur Vaireg, je vous le laisse, je vous le donne; acceptez -le comme un souvenir de moi.

— Ehl bon Dieu I qu'en ferais-je à Mondragone? m'écriaije naïvement.

— Felipone le logera et le soignera ; ou bien il restera dans cette maison, où je vais dire qu'il vous appartient et que vous viendrez le reprendre. ^

— Vous oubliez, madame, que, soit à Mondragone, soit partout ailleurs, le boin de me nourrir moi-même I emportera nécessairement sur celui de nourrir un quadrupède de cette taille...

— Eh bien, reprit-elle avec impatience, si c'est un embarras pour vous, vous le vendrez, il est à vousl

— Je n'ai rien fait qui vous autorise à m'ofl'rir un présent, rcpondis-je, un peu impatienté moi-même de ce nouveau caprice.

Nous étions entrésdanslejardinde la petite villa, oùlavoiture était tout attelée et prête à partir, et le prince pressait Medora d'y monter. Il crut comprendre qu'elle désirait me récompenser de lui avoir servi de garde du corps, et il eut la malheureuse idée de me demander si je n'avais pas besoin d'argent. Il ajouta, voyant que j'étais peu disposé à avoir recours à lui, qu'il m'olîrait un à-compte sur le tableau qu'il m'avait commandé.

Je répondis que ce n'était pas le moment de parler d'affaires; que la nuit s'avançait, et que nous axions tous à faire dilig<mce,pour être hors de danger avant le jour, Medora était sur le marchepied de la voilure, et semblait vouloir prolonger cette inopportune discussion.

— Pardon mille fuis, lui dis-je en la saluant; mais Felipone m'attend, et je ne puis souffrir qu'il s'expose pour moi à rentrer trop tard.

Je pris congé du prince et du docteur, qui me pressèrent encore de partir avec eux. Je me pressai, moi, de remonter sur Vukanus el de reprendre avec Felipone le chemin de Mondragone.

Dès que nous fûmes seuls ensemble, notre marche n'étant plus embarrassée par les précautions à prendre pour une femme, et nos chevaux s'animant à l'idée de retourner chez eux, nous iiiarihâmes si vite, qu'en moins d'une heure nous nous Irouvânies au pied des hauteurs de Tusculum.

La lune élait couchée, le temps se voilait, et nous éprouvions ce: te sécurité que l'on trouve dans la protection de l'ombre et de Id suliiude. Nous commencions à gravir au pas l'escarpement de l'antique citadelle latine, lorsque Felipone, avec qui je ca^isais triinquillement, posa sa main sur mon bras pour m'imposer siltnce, en me disant tout bas : — Regardez... làhaut!

Plusieurs ombres noires se dessinaient sur le ciel auprès des rochers de la croix, au beau milieu du chemin qu'il nous fallait suivre.

Felipone n'hésita pas un instant sur le parti que nous avions à prendre. Sans perdre le temps à me l'expliquer.

— Suivez-moi, me dit-il.

Et, tournant bride, il s'enfonça dans une prairie en pente rapide qui s'étendait a notre droite, et dont nous suiviuies la lisière ombragée jusqu'à une masse sombre que je reconnus être

un paillis, c'est-à-dire une do ces bergeries en paille et ea bruyère dont est semé Vagro romano.

— Arrêtons-nous ici et ne bougeons pas, me dit Felipone à voix basse. Ne réveillons pas inuiilement les bergers et les chiens des autres cabanes. Leur bruit nous trahirait II y a, par ici, plusieurs de ces paillis. Je sais qu'en voilà un abandonné. N'y entrons pas, nous pourrions y être bloqués. Si les gens de là-haut ne nous ont pas vus, tout va bien; nous pourrons tout à l'heure traverser la prairie. S'ils nous ont vus, observons-les pour jouer à cache-cache avec eux.

— Observer me parait difficile dans cette obscurité.

— Quand on ne peut pas se servir de ses yeux, on se sert de ses oreilles. Taisons-nous, écoutons. Un quart d'heure de patience, et nous saurons à quoi nous en tenir.

— Mais ces chevaux, impatients de rentrer chez eux, nous trahiront, et nous empêcheront d'entendre.

— Je le sais bien : voyez ce que je fais, et faites-en autant Tenez, voilà un bout de courroie.

Il mettait un tord-nez à son bidet et l'attachait à une branche J'avais vu pratiquer ce moyen expéditif de réduire à l'immobilité le cheval le plus impétueux. Je tordis la lèvre supérieure du bon Vukanus avec la courroie, que je fixai court à un arbre. Dans cette situation, l'animal, dont chaque mouvement devient douloureux, se permet à peine de respirer.

Condamné, par la volonté, à un silence et à une immobilité semblables à ceux que j'imposais à mon cheval, je trois que je souffris plus que lui. On ne se figure pas ce que c'est que la gêne et l'ennui de s'annihiler ainsi, pour se soustraire à un péril quel'onaimeraituiieuxbrusquer. Cela est si contraire au tempérament français, que je me sentis pris de spasmes. Felipone, autrement trempé que moi à cet égard, écoutait et guettait. Placé tout près de lui, je voyais son petit œil rond étinceler dans l'ombre comme celui d'un chat, et il me semblait voir aussi sur sa bouche l'éternel sourire de bienveillance et de contentement qui anime ses traits vulgaires, mais agréables.

La confiance que m'inspirait son expérience calma l'irritation de mes nerfs; debout, les bras appuyés sur le bord du toit de paille, qui ressemblait à une hutte de sauvages je ne sentis pas que je m'endormais.

Je dormis si bien, que je rêvai. Il me sembla voir Daniella et Medora assises sur ce chaume, et jouant avec leurs mouchoirs à qui me mettrait un tord-nez comme à Vukanus. Puis, je me trouvai transporté dans mon village, au presbytère. Mon oncle se mourait, et la Marion me reprochait d'arriver trop tard.

D'autres images plus confuses se pressèrent dans mon cerveau durant ce" court sommeil. Je fus réveillé par la main de Feliponequi se posait sur mon épaule.

— Est-ce que vousdorniez? me dit-il tout bas. Allons! vous voilà bien étonné? vous ne savez plus où vousêtes'f .Moi, je n'ai pas été aussi tranquille : j'ai eu une belle peur! J'ai cru un instant voir un homme tout debout, à deux pas de moi : mais c'était ce têleau que je n'avais pas encore remarqué; et puis quejque chose a passé là, dans les herbes; mais c'était quelque bêle, car il n'en est rien résulté ; et, à présent, je suis sûr que nous avons déjoué les espions, ou que l'ennemi ne nous avait pas aperçus. Il n'y a pas eu le moindre bruit dans les environs.

— Pourtant, lui dis-je, qu'est-ce que ces vois là-bas?

— C'est le cri des sentinelles autour de la villa Mondragone : Sentinelks, prenez garde à vousl Hein, dites donc, ces bons carabiniers qui croient vous garder encore! Mais il s'agit de rentrer dans la place sans qu'ils s'en doutent, et c'est plus difficile peut-être que d'en sortir. Nous ne sommes plus dans le chemin.

— Reprenons-le.

— Oh! que non! le poste de la croix de Tusculum est sans doute occupé, quoique je n'entende plus rien.

— Ce ne sont pas des carabiniers que nous avons vus là; j'en suis sûr.

Et moi aussi, mais des limiers de police : c'est pire!

Il ne s'agit plus, comme au départ du prince, de passer coule que coùie, il s'agit de ne pas faire donner l'alarme et de rentrer sans qu'on puisse s'imaginer que nous sommes sortis.

— Eh bien, ne pouvons-nous gagner avec précaution la petite chapelle qui donne entrée au souterrain?

— C'est justement ce qu'il faut faire.

— .Mais nos chevaux nous gêneront maintenant plus qu'ils ne nous serviront?

— Ils ne nous gêneront plus; voyez.

En effet, les chevaux avaient disparu. Pendant mon sommeil, qui avait duré une demi-heure, Felipone les avait dépouillés el mis en liberté. Il avait caché dans les paillis les bridons,

LA DANIELLA

les couvertures, les diriers et les sangles, objets faciles à venir reprendre en temps opportun. Ma selle, mes fontes et les pistolets avaient élé laissés à dessein a la villctta d Albano. rsous n'avions eardd pour arme que deux petits fusils en bandoulière, équipement permis à tout liahitant d'un pays où la cnjsse n'est' pas gardée. Les chevaux nus venaient d'être Ijvres a leur instinct; ils s'en claient allés, en paissant, au pâturage où ils avaient l'habitude d'être conduits à la pointe du jour ; et, bien que le jour ne parut pas encore, Felipone était certain qu'ils s'y rendraient d'eux-mêmes, malgré ce point de départ inusité. •

— Allons, dit-il après avoir écouté encore, en routel Le lemps voudra s'éclaircir aux approches de l'aube, profilons de ce reste de nuit et de brouillard pour traverser la prairie ; nous passerons cette fois derrière les Camaldules ; ce sera plus long, mais plus sûr.

Nous prîmes la prairie en biais; mais nous n'y avions pas fait cinquante pas qu'un projectile passa entre nous en sifflant à nos oreilles.

— Qu'est-ce que cela? dis-je à Felipone, qui s'arrêta surpris.

— Une pierre, répondit-il; ça a dû partir de ce buisson-la; oht oh! Campani est par ici. Il lui est défendu d'avoir des armes à feu, parce qu'il s'en sert pour arrêter les passants; mais il est si adroit à la fronde, qu'il se passe de balles. Il nous a vus! Avançons! Courez comme moi, en zig-zagl

— Non I tombons sur le buisson et faisons une fin de ce coquin-là.

— Et s'il a une bande avec lui? Vous voyez bien que ceci est une provocation.

En effet, les pierres nous poursuivaient à intervalles réguliers et tombaient presque à nos pieds, dans l'herbe, avec un bruit mat.

— Mauvaise grêle! dit Felipone en s'arrétant indécis; il en vient de ces autres buissons devant nous! Il parait que Campani a appris à ses compères à se servir de la corde; mais ils travaillent pour leur compte et non pour celui de la police; car ils n'ont pas de fusils; ils craignent le bruit autant que nous. Avançons! ils ne sont pas tous aussi adroits que leur maître; et d'ailleurs, ils nous entendent plus qu'ils ne nous voient et tirent au juger. Sans cela, l'un de nous aurait déjà son affaire.

Nous avançâmes encore; mais, tout à coup, Felipone s'arrêta de nouveau.

— Nous sommes cernés, dit-il ; nous nous sommes enfournés dans un cercle de buissons éparpillés, qui est pour eux un poste meilleur que pour nous. Il va falloir soutenir un siège... Eli bien, à la grâce de Dieu! suivez-moi.

Il prit sa course résolument, el, au milieu des pierres qui coiilinuiicnt à sifflâr de tous côtés, ^ il se jeta derrière un willis jilus petit que celui où nous iious étions abrités d'ajord, cl d'où paitaient les aboiements hurlés de plusieurs cliiens réveillés depuis le commencement de l'assaut que nous subissions.

— Que faire? dit Felipone; voilà ce que je craignais! Les bergers vont prendre l'alarme, nous confondre peut-être avec les brigands et tirer sur nous. Je ne sais pas s'ils sont plusieurs ou un seul en ce moment dans la prairie. Depuis quinze jours je ne sors pas de Mondragonel Nous voilà tombés dans un mauvais traquenard. Je regrette nos chevaux, à présent.

Les chiens enfermes dans le paillis redoublaient de rage.

— Qui va là? cria de l'intérieur une voix grave. El nous enleiidimes claquer la batterie d'un fusil que l'on

armait pour nous recevoir.

— C'est vous, Onofrio? répondit le fermier en approchant sa bouche de la fente de la porte. Je suis Felipone, poursuivi par des bandits. Ouvrez-moi I

— Silence, Lupo! silence, Télégone! dit la voix du berger. La porte s'ouvrit aussitôt et se referma sur nous, au moyen

d'une barre transversale. Nous nous trouNâuies dans les ténèbres, dans la chaleur grasse d'une atmosphère chargée des miasmes de la toison des brebis et d'une lortc odeur de fromage aigre.

— Vous n'êtes que deux? nous dit le berger avec calme et douceur. Vous a-t-on vus entrer?

— A coup sur! répondit Felipono.

— Sont-ils beaucoup?

— Je n'en sais rien.

— Avcz-vous des armes?

— Deux fusils de chasse.

— Avec le mien, ça fait trois. Ont-ils des fusils aussi, cet coquins?

— Ils ont des pierres. C'est Campani.

— Avec ses frondeurs? Croyez-vous que I\lasohno en soil?

— Clii lo sa ? répondit Felipone.

— Vos armes sont chargées? demanda encore Onofrio.

— Sicin-o! répondit le fermier.

— Votre camarade n'a pas peur î

— Pas plus que toi et moi.

— Eh bien, défendons-nous! Mais il faut voir clair. Attendez! Il alluma une petite lampe qu'il plaça au milieu des trois

dalles de pierre qui lui servaient de cheminée, el nous vîmes l'intérieur du chjlel qu'il s'était bâli lui-même à sa guise. Pour sol, un plancher élevé de terre sur des blocs de roche et sablé; pour lambris, un mur bas, assez solidement crépi à l'intérieur; pour toit, une couverture de paille Irès-artistement faite, avec des branches pour charpente el des bambous romains pour voligo; pour lit, une caisse pleine do feuilles de maïs; pour siège, un tronçon de pin; pour table, un superbe chapiteau de colonne antique; pour ornements, une quantité de chapelets, de reliques, mêlés à des fragments d'antiquités païennes de toutes sortes; pour compagnie, deux chiens maigres, qui, avec une incomparable docilité, s'étaient tus à son premier commandement, cl trois moutons malades qu'il avait pris dans sa cabane pour les médicamenter. Le reste du troupeau était dans un second paillis plus vaste, situé à dix pas delà, et gardé, à l'intérieur, par d'autres cliiens qui faisaient assaut de hurlements furieux et désespérés.

— La cabane est solide, tne dit Onofrio, qui, en rno reconnaissant, me sourit autant que son lourd masque cuivré, encadré d'une barbe blonde, peut sourire ; à moins qu'ils n'y niellent le feu, nous y sommes à l'abri de leurs cailloux, et mes paillassons sont à l'épreuve de la balle. El puis, tenez, ajoutat-il en retirant du mur certains gros bouchons de paille, voilà, sur chaque face, un trou pour passer le fusil et voir où l'on vise : c'est de mon invention, il est bon (ju'un berger soit fortifié comme cela pour défendre ses brebis. A présent, ajoutat-il quand il nous cul postés, mon avis est de ne pas laisser approcher l'entiemi. Faisons feu aussitôt que nous pourrons viser.

— Non I dit le fermier, ne faisons feu qu'à la dernière extrémité.

— Pourquoi ça? reprit Onofrio. Le bruit attirera les carabiniers de Mondragone qui viendront à notre secours. Il parait, Felipone, qu'ils vous gardent là dedans un jeune homme bien dangereux, un ennemi de la religion qui a tiré sur le pape?

C'est ainsi que mon aventure était racontée dans les prairie de Tusculum. Je' ne pus m'empêcher de sourire en songeant à l'effroi du bon berger, s'il eùl pu reconnaître ce scélérat dans le pauvre peintre dont il avait serré la main quelque lemps auparavant, et auquel il donnait maintenant asile et protection au péril de sa vie. . , , ,

— Oui, oui, c'est un grand misérable que ce prisonnier, dit Felipone, sans se départir un seul instani de sa belle, et joyeuse humeur. Mais songeons à ceux qui sont là. Je commence à les voir, et voilà vos chiens qui recommencent à être furieux. Si nous les lâchions sur cette canaille?

— Ils me les tueront, avec leurs pierres, dit Onofrio avec un soupir. Je crois que j'aimerais mieux être tué moi-même. Pourtant, s'il le faut, nous verrons!

Tout à coup, une voix âpre, une voix blanche, fêlée comme celle de beaucoup d'Italiens à formes athlétiques, retentit à la porte de la cabane, comme si elle partait de dessous terre.

— Berger disait-elle, ne craignez rien ; faites taire vos chiens;

rcoutez-moi. ^ . . ,• . .

C'est la VOIX de Campani; le serpent s est glisse dans

l'Iierbs me dit vivement Felipone, psndant qu'Onol'rio calmait S"ichïèi* avec plus de p3in.-, celle fois, que la première. Il Jc-t blotti sous la cabane enlrb lo sol et les pierres qui supportent la devanture ; nous ne pouvons pas tirer sur lui !

Oue voulez-vous? Parlez! dit Onofrio.

— Nous n'en voulons ni à vos ni à vous moutons, mais à uno I léchante bêle qui est entrée chez vous. C'est lo prisonnier de Mondragone, l'assassin du saint-père.

— Non! dit Onol'rio en me regardant avec bienveillance; vous meniez !Alloz-vous-en! , ... , ... , , ^.

— Jb jure sur l'Évangile que c est lui, répondit le bandit.

— si c'est lui, vousn'avez pas mission de l'arrêter. Avertissez les carabiniers. , r,' Il 1

— Oui ! pendant que vous le ferez sauver ! D ailleurs les carabiniers le mettraient en prison, et ce n'est pas ce que je

C'c=t cela! dit Felipone à mon oreille; c'est la vengeance loiiiaine.'llveutvoustuer lui même. .

Vous ne voulez pas le livrer/ reprit Campani.

— Non !

— Une fois? Je vous avertis que nous sommes quinze, et uu'au picnuer sii;iial, en un clin d'oeil, votre baraque va être euloncée el vos trois carcasses déloncées. Nous nietlrons le feu

LA UANIELLA

ensuite, et on croira que vous vous êtes endormi trop près de voire lampe en cliantynl vos prières.

Onofrio frémit de la tête aux pieds, porta à sa bouche le scapulairo qu'il avait au cou, et, avec sa voix sans inflexion et son visage de pierre, il répondit encore non, avec une tranquille et grandiose résignation.

Il se fit une minute de silence; puis la voix de Campani reprit :

— Deux fois ? Je vas donner le signal ; il faudra bien que le loup sorte du trou!

Je n'attendis pas le troisième refus du brave berger. Incapable de maîtriser plus longtemps ma colère, je décliargeai ma carabine sur la tête du bandit, qui avait eu l'imprudence de se relever à demi sans se douter de l'existence de la meurtrière d'où je le guettais, et sa cervelle, fracassée à bout portant, jaillit sanalante sur le mur de la cabane et jusque sur le canon de mon fusil.

— iMaiivaise chance pour luji dit Felipone, en qui l'horreur SG traduisit par un éclat de rire nerveux.

— Vous l'avez tué? dit l'impassible Onofrio. C'est un de moins! Attention aux autres I et ne nous laissons plus approcher, s'il est possible!

J'étais résolu à ne pas compromettre plus longtemps les deux hommes généreux qui se dévouaient pour moi. Je m'élançai vers la porte.

— Que faites- vous? s'écria le fermier en me repoussant avec vigueur.

— Je vais me battre tout seul contre ces bandits, et leur vendre ma vie le plus cher que je pourrai. Ils n'en veulen'. qu'à moi.

— Cela ne sera pas, je ne le veux pas, diront à la fois le fermier et le berger. Si vous sortez, nous sortirons aussi.

La situation ne permettait pas un long combat de générosité. D'ailleurs, Felipone n'espérait pas être plus épargné que moi par ces bandits.

— Masolino doit être parmi eux, dit-il; c'est mon en personnel. Il faut que l'un de nous deux en finisse cette nuit avec l'autre!

Quant à Onofrio, il paraissait porter jusqu'à l'héroïsme la religion de l'hospitalité.

— Si noiisi nous séparons, disait-il, nous sommes perdus. Nous pouvons nous sauver en restant ensemble. Allons, allons, pas de mots inutiles. Que chacun de nous soit à son poste!

Felipone be plaça à la meurtrière qui regardait Tusculum, moi à celle qui regardait Blondragono. Onofrio surveillait les autres meurtrières, allant de l'une à l'autre. Il avait mis son tronçon de sapin dans la petite lucarne ronde qui lui servait de fenêtre, afin de nous barricader. La porte formée se gardait elle-même en attendant que nous eussions à réunir nos efforts pour la défendre, si nous ne pouvions tenir l'ennemi à distjnco.

Un silence effrayant avait succédé au dehors à la chute du corps de Campani. Pas un cri ne s'était échappé de sa bouche. Tout à coup, Onofrio arma à son tour le long fusil qu'il avait désiirmé en nous ouvrant la porte.

— En voilà un qui va vers vous, Felipone, dit-il sans se déconcerter; ne vous pressez pas!

Felipone tira ses deux coups; la fumée ne lui permit pas de voir s'ils avaient porté, et, d'ailleurs, "il n'avait pas une seconde à perdre pour recharger.

Ce qui devait arriver arriva. Les bandits qui nous cernaient se voyant repoussés de deux côtés à la fois, se réunirent pour se porter sur les deux faces de la cabane, qu'ils supijosaient dépourvues du moyen de défense des meurtrières. Celait à moi de les recevoir, et Onofrio, devinant leurs mouvemenl^ se porta à la quatrième ouverture, orientée vers Monte-Ca\ o

Quand les assaillanis virent que nous avions ouvert le feu ils nous firent vou', a leur tour, que plusieurs d'entre eux avaient des fusds. Ils essayèrent une décharge sur la peiile lénôtre à travers laquelle s'échappait peut-étie^un faible ravon de la clarté de la lampe. Mais leur plomb rencontra la ero^^se bûche, que le berger se contenta de rciiousser pour fermer plus hermétiquement l'embrasure, ^ous pûmes en compter cinq reunis un instant. Ils se dispersèi'ent aussitôt, et leuis ombres, opaques dans le brouillard, parurent se muliipucr eu

tournant autour de la cabane; mais peut-être n'étaient-ils réellement que cinq changeant de place.

Leur obstination était ie seul indice à peu près certain de la 'npénonté marquée de leur nombre sur le nôtre. Ils seml'iaient détermmés à venir chercher, sous notre feu leurs con pagnons morts ou blessés, ou à les venger en nous exterminant; car, entre chaque décharge, ils gagnaient évidemment du terrain, et, si nos coups portaient, nous ne pouvions plus le savoir. Nos ennemis approchaient en rampant dans l'herbe haute et serrée qui environnait la cabane. Nous usions peutêtre nos munitions en pure perte, car il nous fallait tirer et recharger sans relâche Nous sentions bien qu'une fois collés aux murs et accroches a un toit si facile à escalader, ils étaient maîtres de la situation. Qu'ils pussent mettre le feu à notre abri de htiere et nous étions perdus. Sans l'humidité des dernières heures de la nuit, la bourre de leurs fusils eût suffi pour incendier notre pauvre forteresse

Ce siège dura au moins un quart d'heure, pendant lequel il nous fut impossible de savoir où nous étiotîs. Si nos ennemis .lissent été plus résolus et plus braves, il est à croire que nous n eussions pu nous préserver aussi longtemps; mais ils agissaient sous le coup d une préoccupation qui nous fut soudame- 'J'Z^rh^ ' '«^«l^^'J»" milieu d'un de ces silencrs plus voÏÏcriï deTiil''"'' ostensibles, nous entendîmes une

— Les voilai

ni^rTl^'it^""^^' '"'"'f'"^: ^'^^^'^ '« '0"^d galop des carabinieis sur les paves volcaniques de la voie latine.

— Nous sommes sauvés! dit le berger en faisant le signe de la croix. \ oila du secours ; notre bataille a été entendue"!

— Nous sommes perdus ! dit Felipone

— Non, non reprit Onofrio; nos bandits prennent la fuite; voyez, voyez! Je le savais bien qu'ils agissaient sans ordres! Poursuivons-les I a moi, Lupol à moi, Télegone!

-Amil s'écria Felipone en l'arrêtant, les carabiniers ne doivent pas savoir que vous m'avez vu cette nuit, non plus que mon camarade. Restez ici, nous fuyons!

— Je ne vous ai pas vus? demanda le berger sans curiosité m surprise hors de propos, mais du ton et deTair d'un homme qui reçoit aveuglement sa consigne.

— Non! adieu! Les bandits ont voulu vous dévaliser; vous vous êtes défendu tout teul. Si on les prend, et s'ils vous contredisent, vous tiendrez bon. On vous connaît, on vous croira p ailleurs. Dieu vous récompensera, ami, et vous savez que telipone n est pas ingrat! Au revoirl

-- La paix soit avec vous! répondit le berger. Si vous ne voulez pas qu on vous voie, entrez dans les châtaigniers, et liiez ]usqu an buco de Rocca-di-Papa.

— Il a raison, me dit le fermier, car voici le jour, et il est trop tard pour rentrer a Mondragone. Venez!

Nous nous élançâmes dehors. Il nous fallut enjamber la face hideuse de Campani, qui était tombé sur le dos en travers de la porte. Un peu plus loin, sous les châtaigniers, un cadavre liisait, la poitrine criblée de chevrotines.

— Ah! il s'est irainé jusque-là? dit Felipone, qui s'était baisse pour le voir; c'est bien lui! et c'est moi qui l'ai touché! Voila mes deux coups de fusil! Voyons s'il est bien mort... Oui ; il est déjà froid !

— Marchons! marchons! lui dis-je, les carabiniers paraissent. ^

— A cette dislance, je ne les crains pas à la course quoique j'aie un peu de ventre. Et vous, savez-vous courir? '

— Je l'espère I allons I Mais que faites- vous?

— Je cherche sur ce chien mort quelque chose, que ie lions! Attendez! il faut que je lui crache à la figuré' C'est fait.

Nous nous enfonçâmes dans le bois, en suivant d'abord la même direction qui nous avait menés à Grotta-Ferrata. Puis inclinant sur la gauche, nous entrâmes dans un sentier ondulé qui se rétrécissait et s'eflaçait toujours davantage, jusqu'à ce qu'il disparût entièrement sur les bords d'un ruisseau admirablement accidenté. Il faisait jour, et los bois prenaieat les reflets rosés de l'aurore.

— Nous voilà aussi en sûreté que possible, dit le fermier en se jetant sur la mousse. Ah ! si j'avais su que je devais fournir une pareille course, je me serais mis à la diète la semaine dernière. C'est égal, le jarret est encore bon. Et vous, mon garçon ça va bien ? A quoi pensez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas content d'être enfin débarrassé de Masolino?

— Débarrassé ! Qu'en savons-nous? Vous pensez donc qu'il était là ? ^

— Eh bien, et vous? Est-ce que vous ne l'aviez jamais vu?

— Au jour? Non.

— Alors votre connaissance ne sera pas longue; c'est le cadavre que j'ui suullltlé tout à l'heure.

LA DANIELLA

— Le frère de Daniolla?

— C'est moi qui l'ai Uié, et je prends ça sur moi avec plaisir... et, orgueil! Le Satan! Je lui devais ça pour avoir voulu violer ma femme, un jour qu'elle lavait seule à la fontaine. La Daniellurrra va prendre le deuil; elle n'en sera que plus jolie : ça sied hien aux femmes, et elle me devra un beau cierge devant la madone de Lucullus pour l'avoir débarrassée d'une pareille crapule de frère.

Telle fut l'oraison funèbre du bandit. La figure animée de Felipone exprimait une satisTaclion si franche, que, brisé de fatigue et d'émotion, je me sentis machinalement en'.raîné à la partager.

— Ah ça! dit-il, quand, tout en parlant, il eut repris haleine, nous ne sommes pas au bout de notre fuite ; il faut que je m'occupe de vous cacher, et, pour cela, il nous faut grimper dans un vilain endroit; mais vous êtes capable de trouver ça joli, vous qui êtes peintre et qui ne voyez pas comme les gens raisonnables.

— Avant tout, lui dis-je, je veux savoir ce qui doit résulter pour vous de la peine que vous prenez pour moi.

— Pour vous, à présent que Campani et Masolino ont rendu au diable leurs âmes de chien, je ne risque pas grand'chose. Voire affaire s'arrangera ou bien vous fuirez avec votre maitresse. Vous savez, maintenant, que vous n'étiez pas la principale pièce de gibier traqué à Mondragone. Pour le prince, je ne cours pas non plus grand danger. A l'occasion, même, son frère le cardinal me saura gré de l'avoir fait partir, et, s'il faut tout vous dire... je vous dirai ça plus tard !

— Il vous a aidé, sous main, à favoriser son évasion?

— Chi lo sa ? Mais, pour avoir servi celle du docteur, si l'on découvre jamais qu'il était de la partie, je pourrais bien tjter de la prison plus loni;lemps qu'il ne convient à mon tempcrament Donc, mon aff.iire, à présent, est de vous sauver (par amitié pour Daniella et pour vous-même, qui me plaisez) sans me compromettre. C'est bien facile, si on ne découvre pas it on souterrain. Voilà pourquoi je ne veux pas m'y fourrer en pleui jour. Je vas reparaître à la lumière des cieux, en pleine campagne, les mains dans mes poches, comme un bon régisseur que je suis. Les carabiniers me demanderont d'où je viens. J'ai ma réponse toute prèle, mon alibi tout préparé, mes compères tout avertis. Ce serait trop long et inutile à vous dire. Sachez seulement qu'il vaut mieux pour moi, à présent qu'il fait jour, rentrer dans deux heures que tout de suite. Ainsi, n'ayez pas d'inquiétude pour moi, et gagnons un endroit où vous pourrez m'attendre jusqu'à la nuit prochaine.

— Pourquoi ne restcrais-je pas ici? L'endroit me plaît et me parait absolument désert.

— Il ne l'est pas assez ! Dans une heure il y aura par là des bergers ou des bûcherons. Il faut aller où les troupeaux ne vont pas et où les bûcherons ne travaillent jamais ; là surtout où les carabiniers ne se risqueraient pas volontiers, même sur leurs jambes. Allons, mon camarade, venez 1 un peu de courage encore!

— Je conviens que je suis fatigué, surtout depuis... depuis que j'ai vu ce Masolino! Il me semble, à prosent, qu'il avait de la ressemblance avec Duniella, et cela me fait mal. Leurs âmes n'avaient aucun rapport; mais le sang parlera malgré elle; elle le pleurera I

— C'est son devoir, la chère enfant! mais elle sera vite consolée. deu;ain peut-êlre,quand vous la presserez dans vos bras!

— Demain? Croye/-voub donc qu'elle soit assez guérie pour sortir de la villa Taverna?

— Vous voulez tout savoir, et, à présent, on peut tout vous dire. Elle n'a jamais été malade, elle n'a jamais eu d'entorse; on a inventé çj pour vous empêcher de vous exposer. Llle était en prison, la pauvrette!

— Eu prison?

— Oui, dans sa chambre, à Frascati, tout en haut de cette grande carcasse de maison que vous connaissez. Son frère l'avait barricadée là, et Dieu sait ce qu'elle a soullerll

— Oh! mon Dieu! Et, à présent, elle n'est pas encore libre?

— Elle le sera dans dei;x heures. Dans deux heures, j'irai, sans bruit, lui ouvrir la porte. Vous n'avez donc pas vu qu'en retournant la carcasse de Masolino, j'ai pris celle grosse clef dans sa poche?

Felipone me montrait une clef massive toute tachée de sang.

— Lavez-la, lui dis-je en songeant à l'horreur de cette circonstance pour Daniella.

— Et mes mains aussi, dit-il en se penchant sur le ruisseau, car le sang de celte vermine me répugne. Je dirai à ma filleule: « Ma chère petite, verse des larmes, c'est ton devoir; mais réjouis-loi, car je t'apporte une bonne nouvelle. Onofiio a tué ton coquin de hère qui voulait piller son musée d'antiquités tusculanes ; ton amant est libre, et, de lui-même, il va

revenir s'emprisonner à Mondragone pour partir avec toi quand f..ire se pourra. »

— Mais alors, cher ami, pourquoi ne viendrait-elle pas me trouver ici pour fuir dès la nuit prochaine ? Je sais les chemins, à présent.

— Eh I mon bon ami, avezvoiis une dizaine de mille francs en poche pour fréter un petit bâtiment de contrebande qui viendra vous attendre, à ses risques et périls, à Torre di Paterno ou à Torre di Vajanica ?

— Hélas! non. J'oublie que je ne suis pas un prince et que je n'enlève pas une héritière. Il me faudrait passer par le chemin de tout le monde, et ce serait plus long et plus difficile. Donc, faites-moi rentrer dans ma cage la nuit prochaine. Partez! courez délivrer Daniella! Je saurai bien me cacher tout seul ! D'ailleurs, à quoi servent nos pri'cautions? Puis-je compter sur autre chose que sur la Providence, dans le position où me voici? Ni^ vais-je pas rencontrer, dans la cachette où vous voulez me conduire, quelques-uns des bandits que nous avons étrillés et qui, fuyant comme nous les carabiniers, s'y seront rendus ou s'y rendront de leur côté?

— Je ne serais pas si novice que de vous exposer à refaire connaissance avec leurs pierres. Soyez tranquille ! la bande qui accompagnait nos deux coquins n'est pas de ce pays-ci. Les gens de Frascati ne sont pas si mauvais que ça, ni si hardis non plus ; ils connaissaient trop bien Masolino pour s'entendre avec lui. Nos assassins sont d'ailleurs ; et je gagerais que ce sont tous gens de Marine, le bourg du Diable! A l'heure qu'il est, ils rentrent chez eux par le bois Ferentino ; ils se déshabillent et se couchent comme feraient des chrétiens, et, si l'on fait par là des perquisitions, leurs femmes crieront Jésus-Dieu et jureront sur le sang du Christ qu'ils n'ont pas découché. D'ailleurs, voyez-vous, ma cachette est une cachette. Elle n'est connue que d'Onofrio qui l'a découverte, de moi, du docteur et de ma femme. La chère âme y a nourri notre ami ^pendant vingt-quatre heures, avant que l'entrée de mon souterrain fut tout à fait déblayée. Venez donc, et sachez d'ailleurs que c'est mou chemin, car je ne veux pas risquer d'être vu revenant par les fourrés. Je vas m'en retourner chez nous par Rocca-di- Papa.

Nous nous remîmes en route en remontant le^ cours rapide du petit ruisseau, à travers les roches, tantôt enjambant d'une rive à l'autre, afin d'y trouver [dace pour nos pieds sur les blocs qui le resserraient, tantôt, quand il s'élargissait sur un sable sans profondeur, marchant dans l'eau jusqu'à mi-jambe, faute d'une berge praticable.

L'inslinct paysagiste est si fort, je dirai presque sf animal en moi, que, malgré ma lassitude et les sérieuses difficultés d'une pareille marche, malgré les pensées à la fois lugubres et enivrantes qui me traversaient l'esprit comme des songes fiévreux, je me surprenais admirant les mille accidents imprévus et les mille grâces sauvages de ce ruisseau mystérieux caché dans les déchirures d'une terre luxuriante de fleurs et de roches éclatantes do mousses satinées. Nous passions comme deux sangliers à travers les lianes de celle forêt vierge, et j'avais un regret, un chagrin instinctif de briser ces guirlandes de lierre et de liserons, de souiller sous mes pieds ces tapis d'iris et de narcisses, de déranger enfin cette splendide et délicate décoration, où la nature semblait savourer les délices de son libre essor, en cachette du travail spoliateur de l'homme.

Il y eut enfin un moment où les parois do rocs et de buissons qui nous pressaient s'écartèrent assez pour me laisser voir le |)ays où nous rampions comme dans un fossé. Ce fut un coup d'œil magique aux premières lueurs du soleil. Nous étions dans le fond d'une étroite gorge couverte de taillis épais, semée de monticules et tourmentée de ces mouvements brusques et variés qui sont propres aux terrains volcaniques. Les nombreux reliefs de ces petites masses, que protégeait une enceinte d^ masses plus élevées, rendaient cette solitude parliculièremeiit favorable au genre de retraite que nous cherchions. Derrière nous les lerrains onduleux, d'un vert splendide, seniés de buissons brillants do rosée, s'enfuyaient en bonds rapides vers les basses vallées de ïusculuin. Un petit aqueduc ruiné, perdu dans les arbres el dans les plantes grimpantes, lermait la vue de ce côlé-là. Devant nous se dressait une gigantesque muraille de rocher à pic qu'un reste de bruine faisait parailrj plus éloignée qu'elle ne l'était réellement, et d'où tombait une cascade perpendiculaire, tranquille comme une nappe d'argent, ou comme un rayon du matin.

Celle cascade, qui me parut plus belle que toutes celles de Tivoli, parce qu'elle esl dans un cadre plus grandiose et plus austère, n'a m célébrité, ni reproductions, ni touristes. Elle n'a , .!s même de nom: c'est le btico, le trou, de Rocca-di-Papa, .111 \i lage bâti sur un cône volcanique, à peu de dislance, et que, d'où nous étions, il est impossible d'apercevoir ni de presleiitir. L'incognito descelle belle cataracte s'explique par son

LA DANIELLA

absence durant la saison des voyages et des promenades. La source qui l'alimente s'échappe en filets invisibles dans une coupure voisine dès que la saison des pluies, et la splendeur de son développement aux premiers jours du printemps est encore une recherclie que celte sauvage localité garde pour elle-même et pour les rares promeneurs des jours d'avril.

Je l'avais vue de loin, le jour de ma conversation avec Onofrio sur Varx de Tusculum, et il m'avait dit : « On ne peut pas aller auprès ; c'est trop difficile. » En effet, c'est impossible à première vue, à travers le taillis serré de noisetiers et de chênes nains qui couvre les seuls endroits accessibles. Pourlant nous y parvînmes, et je trouvai même cette dure ascension moins pénible que ne le sont certains parcours dans les pelits bois ravinés de mon pavs. Ce pays-ci a une défense de moins, la défense la plus sérieuse que les fourrés d'Europe puissent offrir : il ne produit pas de ronces. On ne s'y trouve pas enfermé et comme mis en cage par ces énormes réseaux d'églantiers et de mûres sauvages qui s'installent chez nous dans les taillis, et que les chiens'de chasse les plus intrépides renoncent quelquefois à traverser.

Ici, la nature n'est pas méchante, malgré son grand air de résistance. Elle menace plus qu'elle ne blesse. Elle est en harmonie avec le tempérament hardi et aventureux, mais peu résistant et rarement stoïque de ses habitants.

En cette circonstance, je dois pourtant dire que Felipone fut plus robuste, c'est-à-dire plus gai et plus insouciant que moi. J'étais harassé; j'avais des nerfs et il n'avait que des muscles. Nous ne marchions plus que sur les mains et sur les genoux, lorsque enfin nous gagnâmes un sol à peu près vierge de pas humains, au flanc du grand mur de rocher. Il n'y avait même pas de traces d'animaux dans cette impasse. La cascade, tombait à notre droite, et une coupure aiguë sillonnait le massif volcanique devant nous.

C'est là que bondissait, sur un escalier naturel, le véritable courant de la source, la cascade à grande nappe n'étant que le résultat des eaux pluviales et d'un torrent accidentel. Cet escalier se trouve enfoncé en retrait dans le roc et devient invisible à mesure qu'il s'élève.

— Suivez celte échelle de roches et de cascatelles, me dit Felipone. Il y a partout moyen d'y grimper à sec avec un peu d'adresse. Ma femme y a passé pour aller voir notre ami le docteur, un jour qu'un grand mal de dents m'empêchait de sortir; pauvre petite femniel elle est si bonne pour moi! Je vous quitte ici. J'ai encore un peu de chemin à faire à la manière des chèvres, et je gagnerai le bourg de Rocca-di-Papa, qui est là-haut tout près; vous ne vous en douteriez guère, car ceci ressemble au bout du monde.

— C'est donc à ce village que je dois grimper de mon

côté?

Non pas! quand vous aurez grimpé, vous trouverez une

drôle de construction, une vilaine bâtisse, et vous y resterez jusqu'à ce que je vienne vous chercher. Vous serez là tout seul avec le vertige, mais la tête pourra vous tourner sans inconvénient : il y a encore un rebord à la p'ate-forme.

Ne craignez rien pour moi ; courez chez Daniella.

— Oui, je commencerai par elle ; après quoi, je tirerai de sa niche ce pauvre Tartaglia, qui doit s'ennuyer beaucoup, et nui sera bien aise de déjeuner pour chasser les idées noires. Ça me fait penser que vous allez jeûner là-haut!

Cela m'est fort égal : je n'ai envie que de dormir.

Quand vous auiez dormi, la faim viendra. Diable! Voilà

un peu de tabac et ma pipe, et ma tiole d'anisetle avec une tasse de cuir pour puiser l'eau, qui ne vous manquera pas.

— Non, non. Gardez tout cela ; vous en aurez Besoin pour retourner, car vous avez encore de la fatigue devant

vous.

— Bahl ce n'est rien. Depuis que j'ai vu Masolino salé avec mes chevrotines, je me sens reposé. Je vas seulement boire un coup à votre santé, pour chasser l'envie de faire un somme en m'en retournant.

Il remplit d'eau sa tasse de cuir, y versa quelques gouttes d'eau-de-vie anisée, et me la présenta en disant : Après vous t avec une courtoisie enjouée.

Oh ! mais, s'écria-t-il quand nous fûmes désaltérés,

qu'est-ce que je vois là? La Providence est avec vous, mon camarade. Prenez ce qu'elle vous envoie. C'est mauvais, mais ça nourrit, et me voila tranquille sur votre compte.

En parlant ainsi, il ramassait dans le Qot de la cascade un petit sac de toile grossière accroché à une pointe de rocher.

Ce sac contenait quelques livres de graine de lupin. C'est une semence coriace et d'une amertume impossible, qui fait le fond de la culture de certaines régions de la Campagne de Rome, et le fond de la nourriture des pauvres. La plante est brlle et la graine abondante. Pour la rendre comestible, on lui retire son amertume en la plaçant dans une eau courante où elle reste au moins huit jours, après l'avoir fait cuire à moitié pour soulever l'épaisse pellicule; on la recuit encore et on la mange croquante. Beaucoup d'ouvriers et de paysans ne connaissent pas d'autre régal.

— Ce sac vient de là-haut, dit le fermier en montrant la cime du rocher. Quelque pauvre diable du village aura mal assujetti les pierres en le mettant tremper dans la source, et l'eau l'a emporté. Prenez-le sans scrupule, il eût été perdu. Voyons s'il a trempé assez longtemps!

Il goûta la graine et fit la grimace.

— Ça ne vaut pas le souper d'hier, dit-il en riant; mais un peu de* mortification peut faire du bien à notre âme, à ce que disent les croyants. Et puis il y a quelque chose de bon dans cette trouvaille. Puisqu'on n'est pas venu chercher ici ce qu'on avait perdu, c'est qu'on croit le passage impossible, et vous serez là en sûreté. Allons, à la garde de Dieu! mon garçon. Je suis content d'avoir fait votre connaissance, et j'espère la renouveler dans une douzaine et demie d'heures employées à votre service. |

Nous nous embrassâmes cordialement. Il s'obstina à me lais-; ser sa fiole et sa tasse. Je découvris que j'avais la poche encore' pleine d'excellents cigares que le prince m'avait forcé de prendre la veille. Felipone alluma donc sa pipe, en aspira quelques bouffées pour se donner des forces, et s'éloigna en me jurant de ne pas s'arrêter tant qu'il ne serait pas auprès de Daniella. Son pas était encore si ferme et sa figure ronde si peu altérée par la fatigue et l'insomnie, que l'espérance me resta au cœur.

J'escaladai sans trop de peine les rochers de la cascatelle, et arrivai à me trouver tout à coup en face de la construction la plus étrangement située que j'aie jamais vue. C'est une tour guelfe, à ouvertures ogivales et à créneaux découpés en dents de scie, comme toutes celles qui défendaient jadis les défiles du pays, au temps des querelles des Orsini et des Colonna, et assez semblable à celle qui ferme le ravin du torrent de Alarino. La roche se creuse en flanc, comme une coulisse de théâtre, et s'arrondit en plate-forme pour porter et pour cacher entièrement ce gueltoir inaccessible sur la face interne du | r cipice; je dis inaccessible (bien que j'y fusse arrivé par là}, parce que le passage par la cascatelle pouvait et pourrait être encore rendu impraticable par une masse d'eau plus forte, dirigée dans cette fêlure. Une arche, dans les fondations maintenant à jour de l'édifice, me fit penser que l'eau de la source avait dû être mise à profil jadis pour cet usage. 11 n'en sort aujourd'hui qu'une petite quantité à travers les décombres. Là où je me trouvais quand j'atteignis la plate-forint-, il eûi peutêtre suffi d'un déblaiement subit de ces décombres pour m isoler entièrement de toute ressource, dans une sorte de tour de la faim.

De la plate-forme, j'entrai de plain-pied dans une petite salle demi-circulaire qui n'avait pas d'issue a l'intérieur. Est-ce là que l'on mettait des prisonniers? Par où les y laisait-on entrer? Je n'eus pas le loisir de chercher une réponse à ces questions. Jetais au bout de mes forces. Je me jetai par terre, sur des débris de brique et de ciment, et je m'y endormis comme si j'eusse été sur le duvet.

Je me réveillai sans avoir souvenir d'aucune chose, pas plus des rêves que j'avais pu faire en dormant que des événements qui m'avaient conduit dans ce lieu étrange. Je ne me rendis compte de ma situation qu'en voyant mon fusil à côté de moi. Je cherchai l'heure. Ma montre marquait midi ; mais elle n'avait pas été remontée, et il pouvait être davantage. Je ne pouvais voir le soleil, le mur de rochers que j'avais pour tout horizon dépassant encore les créneaux de la tour. J'avais seulement une échappée de vue en biais sur une petite portion du ravin, et je m'assurai par la position et la longueur di-s ombres de quelques arbres grêles qui dépassaient le taillis que je pouvais, ea remontant ma monire, placer l'aiguille sur deux heures aprèsiiii'ii, sans me tromper beaucoup. J'avais dormi cinq ou six heures, en dépit d'uu froid assez vif et d'une faim dévorante.

LA DANIELLA

Je crus mo souvenir que j'avais rêvé que je mangeais, et je me mis h fiHor les craines demi-crues et passablement amercs que le ciel m'avait envoyées. L'eau anisée et un bon cigare me firent trouver ce repas supportable. Je me sentis rocliauffé et d'aussi bonne liumeur que possible après des aventures si peu réjouissantes. Mes forces étaient revenues. Je grimpai sur les décombres de ma logette pour voir jusqu'à quel point j'y étais en sûreté, car je savais être à deux pas du village, et je m'étonnai? que les enfants qui trouvent tout n'eussent pas trouvé le chemin de cette tour qu'Onofrio prétendait avoir découvert. Je parvins à une brèche, et je reconnus que la tour était pjrf.iilnment encaissée dans un gouffre, et absolument isolée sur son bloc, peut-être par la rupture de quelque arclie autrefois jetée comme un pont d'enfer sur l'abîme. La tour avait sans doute été dès lors condamnée à s'écrouler aussi d'elle-même cl réputée dangereuse. D'ailleurs, cette masure n'était plus d'aucun usage, et le fond de la gorge par où j'étais venu étant impraticable, même aux bergers, personne ne devait s'aviser de l'ascension de la cascatelle, à moins d'être traqué comme une bêlo fauve ou d'avoir un guide comme celui qui m'avait amené là.

Eu me demandant de quelle utilité pouvait avoir été une construction située ainsi dans une impasse, et tellement enfouie dans une crevasse, qu'elle n'oll'rait même pas l'avantage de la vue sur le pays environnant, il me vint une idée que de nombreux exemples du même genre dans les pays sujets aux tremblements de terre ne rendent pas très-invraisemblable : c'ett que celte tour avait dû être bâtie à cent pieds plus haui, sur le sommet de la muraille de rochers, et que le subit écroulement d'un bord de celle corniche l'avait fait descendre toute disloquée, au plan où elle se trouve arrêtée maintenant, jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'à la prochaine secousse qui la précipitera tout à fait dans l'abime. Ce ne serait, en somme, qu'un accident semblable à celui du détachement des voûtes naturelles de la grotte de Neptune à Tivoli, où la violence des eaux a suffi pour tout changer de place.

Il n'y aurait donc eu ici, dans le principe, qu'une tour d'observation sur la cime d'un précipice, à coté d'une cascade. L'événement que je suppose aurait diminué le volume de cette cascade, en créant au torrent un lit voisin plus accidenté, et en ouvrant l'entaille immense où la tour est descendue avec le bloc qui la supportait. Tout cela a pu se passer au quinzième siècle, peu de temps après la construction irrétléchie de celte malcdetta; c'est le nom que je veux donner à cette tour, pour ia désigner d'un seul mot.

Le bruit des cliules d'eau ne me permit pas d'entendre si le plateau do rochers qui s'élevait au-dessus de moi était fréquenté. Il devait l'être, puisque j'étais si près de la bourgade; mais comme je ne pouvais rien voir, je conclus naturellcmeul que je ne pouvais être vu de personne.

Je ne sais si vous vous figurez l'horreur grandiose d'un pareil domicile. Les chouettes elles-mêmes ont craint de s'en emparer.

Au-dessus de la salle où j'étais, la tour évenirée n'off'rait que crevasses et débris supportés tant bien que mal par la peut' voûte de mon assile. Un tas de sable, apporté sur la plate-forme par les courants accidentels des grandes pluies, servait de logement à de nombreux reptiles que je lis déguerpir. Je n'étais protégé dans mon bouge par aucune espèce déporte; mais, l'ouverlure étant fort petite, j'étais à couvert et à l'abri du vent.

Je m'arrangeai pour passer la journée, sinon gaiement, du moins patiemment. Je m'assis sur la petite plate-forme et m'exerçai à ) uiaver le vertige que Felipone m'avait annoncé et qui est très-réel. Imaginez-vous une poivrière accrochée à l'oi iQce d'un puits de plusieurs centaines de pieds de profondeur, le long d'une cascade qui a l'air de vous tomber sur la tête et qui se perd sous vos pieds, dans l'espace invisible. Le calme de cette eau brillante qui lèche le rocher en so laissant précipiter nonchalamment, a quelque chose de magniliquo et de désespérant. Ce n'est pas l'enivrant fracas des chutes du Tivoli; on est i-i trop haut perché pour entendre autre choie qu'une voix d'argent claire et monotone qui semble vous dire : Je passe, je yassc, et jamais rien de plus.

Moi aussi, j'aurais voulu passer, me laisser tomber, et arriver d'un saut au fond de la gorge, pour me niellie à courir comme l'onde vers Frascati. La pensée de revoir bientôt Daniella me donnait des suffocations d'impatience, et je ne pou vais plus me raisonner et me dominer, comme je l'avais fait à Wondragonedans ces derniers temps. 11 me semblait que j'avais payé ma dette au sort contraire, à féraolion, au péril, a la fatigue, et que j'avais le droit de vouloir être heureux, ne lùt-ce qu'un jour, aprèstant de jours sombres et mauvais. Je marchandais avec la destinée, je voulais secouer cette série d'épreuves, j'en réclamais la lin avec humeur.

El puis j'étais triste, faible, effrayé; Je voyais la rervellQ fracassée de Campani sur le mur de' la cabane, et les chiens d'Onofrio léchant le sang encore chaud sur les pierres. Je croyais en voir encore les hideuses éclaboussures sur le canon de mon fusil, et j'avais envie de le jeter dans la cascade. Je voyais le regard fixe de Masolino et cette ressemblance avec Diniella qui m'avait serré le cœur. Je ne suis pas un soldat, moi; je suis un artiste; je n'ai ni le goût ni l'habitude de tuer, et je trouve atroce un pays où la loi ne sait pas ou ne p Hit pas sévir contre ses véritables ennemis. C'est un coupegorge perpétuel où il faut qu'à l'occasion le premier passant venu se fasse, en dépit de la douceur de ses instmcts, l'exécuteur des hautes œuvres d'une société en dissolution et en ruine.

Je sentais un autre vertige que le vertige physique de l'abîme : celui de l'âme aux prises avec une tentation de haine brutale et de mépris féroce pour les membres pourris de l'humanité. Je songeais à l'œil pur et brillant, au sourire vermeil do Felipone saluant l'aube après ce massacre nocturne, et je me disais :

— Voilà donc ce que l'on devient tout naturellement avec des instincts de bienveillance et des facultés de dévouement, dans ces vieilles sociétés finies, où il faut se faire justice soimome et casser la tête à un homme avec autant de satisfaction qu'à un chien enragé.

Décidément, je ne suis pas fait pour ce genre de délassement. J'ai chassé autrefois sans pouvoir aimer la chasse, et s'il me fallait guillotiner moi-même les poulets que je mange, j'aimerais mieux ne manger que des graines et des herbes. Aller à la chasse aux hommes sera toujours un cauchemar pour moi, et il me fallut, dans ce lieu sinistre où j'étais réfugié, faire un grand effort de raisonnement et de volonté pour ne pas me laisser aller à quelque sotte hallucination.

Heureusement , je trouvai au fond de la poche de mon caban un [letit album de promenade et un crayon. Je pus étudier un peu le profil de la cascade et les silhouettes du rocher; après quoi, pour me dégourdir et me réchaulfer, je fis une promenade de descente gymnastique dans la cascatelle. La gorge était si déserte, que je fus bien tenté de pousser plus loin que mon mur de rocher: mais la crainte de compromettre mon bonheur me rendit tout à fait poltron, et je restai caché dans celle brèche qu'il est impossible de voir du dehors, tant qu'on n'a pas gagné, à ses risques et périls, le pied même de la montagne.

Mon souper fut impossible; le lupin, que je n'avais pas eu la précaution de remettre tremper dans l'eau, était tout à fait desséché. Je fis mon repas d'un cigare, après avoir broyé siui les dents quelques graines pour empéLher la laiui do revenir trop vite. En me livrant à cette maigre chère, et en me comparant aux cénobites des temps anciens, je me rappelai tout a coup ce pauvre moine que j'avais laisséaMondraguno, cl i,ur n'avait pas dû manger depuis la veille, à moins que Tarlaglia, q;ji cachait et enfermait ses provisions avec tant de soin, n eût songé à lui; mais Tartaglia ravi de retrouver sa liberic n'aur.ùt-il pas fait comme niui? n'aurait-il pas oublié son ami Carciolfo aussi radicalement que j'avais eu le tort de le faire en prenant congé de Felipone?

Ce qu'il y a de certain, c'est que ce pauvre frère Cyprien avait été annihilé dans ma pensée comme s'il se fùl agi d'un vêlement laissé dans une armoire. On ne meurt pas pjur un jour de jeune ; mais, en songeant à la capacité de cet eslomac d'auiruche (d'autriche, comme disait Tarlaglia), et à cesdo.its de requin dont nous avions tant redouté la puissante mastication, je me fis de grands reproches, et j'eus encore a demander intérieurement pardon à Daniella des mauvais traitements occasionnés par moi aux membres de sa famille.

La nuit étant tout à fait close, comme je n'avais ancune espèce de luminaire et que je n'attendais pas Feliiione avant onze heures ou minuit, j'essayai d'engourdir mon impatience par le sommeil ; mais je ne fis que penser à Daniella. Je me disais avec bonheur qu'après ce qui m'était arrrivé à cause d'elle, jo me serais senti dégrisé de tout autre amour, tandis que le sien m'apparaissait toujours plus précieux et plus désirable à mesure qu'il entraînait ma vie obscure et mon humeur paisiblo dans des ha-ards étranges et dans des aventures répulsives. Je trouvai tant de consolation et de do;iceur à l'idée de souffrir un peu pour celle qui avait déjà tant souffert pour moi, que je ne sentis presque plus le froid et les mouvements fébriles qui m'avaient agité durant tout le jour.

J'avais trouvé moyen de me faire une espèce de lit avec le sable recueilli sur la plate-forme , et quelques feuilles sèches que j'avais arrachées à la cime d'un jeune arbre tombé, la léte en bas, du haut du rocher dans la cascade. C'était une espèce de platane dont les branches s'étaient atîaissées sur la plate-forme de la tour, et celle rencontre l'avait empêché d'être entraîné par l'eau, qui tendait au contraire à le rejeter do mon

LA DANIELLA

côk^. Ses racines retenaient encore une molle de lerre humide, et son feuillage de l'année dernière était resté attaché aux rameaux, tandis que les bourgeons pointaient à l'extrémité. Il pai. issait vouloir vivre dans cotte position le plus longtemps possible, et je lui avais presque demandé pardon de dépouiller ses maîtresses branches pour satisfaire mon sybarilisme.

En dépit des douceurs de celte couche improvisée, je ne dormais pas, je tâchais de me rendre compte de ce problètTie : la marche du temps. Le temps qui marche, qu'est-ce que cela'? me disais-je ; il n'y a pas de temps pour celui qui n'a ni commencement ni fin : l'éternité semble être l'antithèse du temps. Dieu voit, pense et sent des choses et des ûtres qui passent en lui, comme cette cascade dont le bruit tranquille ne finit ni ne commence, à mon oreille, son chant inflexible et fatal. Les révolutions des mondes do l'univers ne dérangent pas plus l'universelle palpitation de la vie que le grain de sable ne dérange et ne trouble ce flot monotone. Et me voilà pourtant ici comptant les battements de mon cœur, et voulant, de toute la puissance de mon être, accélérer les secondes et les minutes qui ne reviendront plus pour le moi que je connais, mais qui recommenceront dans toute l'cternité pour le moi immortel que je suis.

Quelle est donc cette fièvre, celte ébullition de la pensée humaine qui s'élance toujours au delà de l'heure présente, comme si elle pouvait échapper à l'heure permanente de Dieu? Ce qui est le propre de notre nature Icrrestre est tout ce qu'il y a de plus contraire à la nature universelle, à la loi de la vie qui marche sans repos comme sans lassitude, et qui ne connaît pas la division arbitraire du temps, puisqu'elle ne connaît pas de limites.

Ne serait-ce pas parce que l'homme n'est que la moitié d'un être, cherchant toujours, non à presser le cours d'une existence qu'il craint toujours de perdre, mais à se compléter par une société sans laquelle sa vie ne lui est rien? L'aulre moitié de son âme est pour lui le dispensateur de l'être et le régulateur du temps. Elle lui donne un moment de joie qui vaut un siècle. Son absence le fait languir dans un état qui n'est pus la vie, il a beau compter les instants, ces instants là ne marchent pas, puisqu'ils sont nuls, ils ne devraient représenter que des phases de néant, et tomber pour lui comme une poussière inerte dans un sablier insensible.

J'en étais là de cette divagation, quand une main, qui cherchait dans les ténèbres, passa sur mon visage et se posa sur ma poitrine. L'obscurité était complète dans le coin où je m'étais blotti. Le bruit de la cascade m'avait empêché d'eutendre venir un être humain ([ui était là près de moi.

— Felipoue I m'écriai-je en bondissant, est-ce vous?

On ne répondait pas. Je saisis mon fusil à côté de moi, je l'armai. Deux bras m'entourèrent, des lèvres ardentes cherchèrent les miennes.

— ODaniella! c'est donc loi? m'écriai~je. Enfin! enfinl C'était elle, aussi \ ivante, aussi animée, aussi peu lasse après

avoir gravi cette rampe escarpée, que si elle eût dansé la frasratana sur un parquet.

— Et tu es venue par ce taillis impossible, par ce ruisseau plein de pièges, par ce torrent qui peut renverser à cha(|ue pas? Seule, dans la nuit? Mais n'as-tu pas été malade? Tu as peut-être jeûné dans ta prison? Et peut-être ton frère t'at-il frappée? et tu n'as jamais perdu l'espoir? Tu avais de mes nouvelles? Tu m'aimes toujours, lu savais bien que je ne pensais à rien au monde qu'à loi, que je ne vivais que pour toi? Et, à présent, nous ne nous quitterons plus d'une heure, plus d'un instant.

Je lui faisais cent questions à la fois. Elle ne répondait que par des questions sur> moi-même; et, dans l'angoisse de nos inquiétudes rétrospectives, comme dans l'ivresse de notre réunion, nous ne pouvions pas venir à bout de nous répondre. Je la tenais serrée contre mon cœur, comme si on dût me l'arracher encore, et les sens n'étaient pas le but de cette extaso supérieure à toutes les joies de la terre. C'était la moitié do mon âme qui m'était rendue; je retrouvais la notion de la vio, le sentiment placide cl sublime de l'éternelle possession.

Il fallut renoncer à nous expliquer, à nous raconter quoi que ce soit pour le moment. D'ailleurs, elle s'occupait, loui en me parlant, de je ne sais quelle tentative d'installation. Elle étendit sa cape devant l'étroite ogive qui servait de porte et de fenêtre, et alluma une bougie.

— Won Dieu, comme lu as froid ici! disait-elle; je vois bien que lu as eu l'industrie de te faire un lit; mais lu n'as pas eu la malice de trouver le moyen de faire du feu. Je sais qu'un jiroscrit a passé ici il n'y a pas longtemps. Felipoue m'a dit de chercher le charbon et les autres choses qu'il y a laissées, sous les pierres, du côté où le mur est noirci ; cherche donc avec moi 1

Je ne voulais pas chercher, je ne voulais pas entendre, je

ne savais pas s'il faisait froid. Je m'employai pourtant, en 'la voyant fouiller dans les briques et dans les pierres avec ses petites mains intrépides. Nous trouvâmes un tas de menu charbon et des cendres sous les décombres.

— Fais la cheminée, me dit-elle , voilà les trois pierres plates qui ont déjà servi.

— Mon Dieu, tu as donc froid?

— Non, j'ai chaud; mais il nous faudra passer la nuit ici.

— Passons-y toute la vie, si tu veux. A présenf, c'est mon Vatican.

Elle alluma la braise avec cette adresse des femmes du Midi, qui savent la disfioser de manière à ce que le gaz carboiii(pio soit absorbé entièrement sous la couche en combustion. Puis elle chercha encore et trouva une lanterne sourde, un grand morceau de vieille tapisserie et deux volumes de prières en latin dont les feuillets avaient en partie servi à allumer le feu. Elle accrocha la tapisserie à l'ogive en guise de porte, mit la bougie dans la lanterne, plaça devant nous, en guise de table, le panier qu'elle avait apporté et dont elle avait déjj tiré du pain, du beurre et du jambon. Elle servit ce repas avec beaucoup de soin, sur les grandes feuilles du platane. Assis sur des pierres, nous essayâmes enfin de causer en mangeant. Voici ce que j'appris de notre situation:

Daniella ne savait ni le nom du prince, ni celui du docteur, ni celui de la dame voilée. Felipoue lui avait raconté l'évasion de personnages importants et le refus que j'avais fait de les suivre hors du tenitoire. Celte évasion n'était pas ébruitée, mais probablement le cardinal en avait été averti à l'avance, car il était venu à Prascati incognito dans la journée. Il avait ordonné que Mondragone fût ouvert, dès le lendemain, aux recherches de la police. Le secret du souten-ain pouvait être découvert, mais Felipone ne le pensait pas, et sa complicité dans notre évasion ne l'inquiétait que médiocrement.

L'afi'aire de Campani restait un incident à part, il avait voulu dévaliser le berger de Tusculum, qui est connu dans lo pavs pour avoir trouvé des choses précieuses, et qui I avait tué en se défendant. Ses complices avaient disparu.

— El ton frère, demandai-je, étonné de ne pas entendre Daniella prononcer son nom.

— Mon frère était avec eux, à ce qu'il paraît, répondit-elle en pâlissant. Le malheureux ! je ne l'aurais pas cru si fou que de recommencer si vile, après...

— Recommencer quoi? après quoi?

— Eh ! mon Dieu! il était de ceux que tu as mis en fuite sur la via Aureluil Tu ne te souviens donc pas que je pleurais, après cette bataille I II ne m'avait pas reconnue sur le siégo de la voiture, parce que j'avais un chapeau et un voile; mais moi je l'avais vu; et voilà pourquoi je t'ai dit ensuite que cet homme-là était capable de tout.

— Mais... cette nuit? qu'esl-il devenu?

— Tu le sais bien, dit-elle en baissant la tête. Ne parlons pas de lui.

— Mais tu sais que ce n'est pas moi?...

— Si, c'est loi... n'imporlol Dieu l'a voulu ainsi.

— Non 1 Dieu a permis que ce no fût pas moi.

— Felipone m'a dit cela, cl j'espère que c'est vrai.

— Il t'a dit la vérité. Masolino a été tué avec des chevrotines, et mon fusil était chargé à balle.

— Que Dieu en soit béni! Mais ne crois pas que, s'il en eût été autrement, j'eus cessé do l'appartenir. Quand même il eût été le meilleur des frères, quand même tu l'aurais assassiné par méchanceté, il ne dépendrait pas de moi do l'aimer moins pour cela. Tu pourrais bien faire un crime et mériter la mort, je te suivrais sur l'échafaud. Oh! oui, j'aimerais mieux mourir avec toi que de cesser de t'aimer.

Je devais donc rester caché à la il/«Me«a jusqu'à ce que l'on eût fait une perquisition à Mondragone. Si la galerie souterraine n'était pas découverte, j'y rentrerais la nuit suivante. Dans le cas contraire, on aviserait à me trouver un autre refuge ou un moyen de fuir. Mais la meilleure éventualité était celle de pouvoir rentrer ensemble dans notre chère prison do Mondragone, jusqu'à ce qu'on se fût lassé de faire des rechor- ''.hes aux environs, car le désappointement de ne trouver personne dans le château amènerait certainement des ordres jJûur que les recherches fussent réelles et sévères.

LA DÂNIELLA

— Felipone m'a chars(*e, ajouta Daniella de 1 excuser auprès de toi de son manque de parole 11 n aura Pas l^P de cette nuit pour faire disparaître toutes les rares du sf'jour des ses hôles dans la grande cuisine, bien qu i dise que l;,'sagen de police seront fm^ s'ils y pénètrent. 1 m a tout confie , il est cùr de moi. Quant à ton séjour dans le casino, i n en rele pas vestige, non plus que dans l'atelier. Tarlaglia s est charge de tout cela.

— Mais lui, où se cacliera-til? .

— C'est son affaire; il m'a dit de n'être pas on peine de lui.

— Ah! mon dieu, m'écriai-je, frappé pour la seconde fois d'un souvenir qui arrivait immanquablement après tous les autres. Et ton oncle le capucin? . .

— Tarlasiia l'a fait mander et lui a laissé des provisions pour la joui née. On ne veut pas lui confier le secret du passage de la terrasse; il ne saurait peut-être pas le garder devant les menaces de ses supérieurs. On avait bien songé de le faire sortir par là les yeux bandés; mais cela eût pris trop de temps. On aime mieux le laisser saisir demain par les carabiniers, qui seront bien sots de n'avoir pas d'autre capluie a faire que celle d'un pauvre moine effrayé, et qui le reconduiront sain et sauf à son couvent. On l'interrogera : tout ce qu'il peut dire, c'est qu'il s'est prêté à le porter de mes nouvelles. 11 ne sait absolument rien des autres réfugiés.

— Ainsi, nous restons ici encore vingt-quatre heures? lu ne me quiitos pas. , , ■

— Je ne le quitterai plus jamais, excepté demain matin, pour aller à l'enterrement do mon frère; après quoi, je dirai adieu à Frascali pour toujours, si tu veux.

— Sansrigrel?

— S-ins aucun regret. Je n'y aime plus personne que la ïlariuccia et Olivia, et aussi un peu ce pauvre Tartuglia, qui t'a fidclenienl servi.

— Et Felipone? et OnofrioT

— Oui, ceux qui se sont bien conduits avec toi I il y a, chez nous, des gens qui .sont si bons et si dévoues qu'il faut bien pardonner aux autres; mais le plus grand nombre est lâche et mauvais. Croirais-tu que personne ne m'a porté secours quand mon frère m'a enfermée dans ma chambre? Le premier jour, on venait me parler à travers la porte; on me plaignait, mais personne n'avait le courage de faire sauter l'énorme serrure qu'il avait mise lui-même à la place de mon ruban ro.se. J'y ai mis mes mains en sang; j'y ai brisé tous les ustensiles de mon petit mobilier, j'y ai épuisé mes forces des nuits entières. Quand il m'entendait faire trop de bruit, il entrait et me frappait. J'ai lutté corps à corps avec lui jusqu'à tomber évanouie. Olivia et Mariuccia sont venues dix fois sans pouvoir décider aucun homme à les accompagner. D'ailleurs, Masolino était presque toujours là. Il couchait dans le coiridor, et il menaçait d'aller chercher l'autorité pour me mettre en prison tout à fait.

— Je la dénoncerai plutôt complice des conspirateurs qui sont à Mondragone, disait-il ; je veux que ces chiens de révolutionnaires meurent de faim, et je sais que c'est elle qui leur portait des vivres. , . . .

Que pouvaient faire mes amis? Ils aimaient mieux attendre que de le pousser aux dernières extrémités. Les autres se réjouissaient de mon chagrin et de ma colère.

— C'est bien fait, disaient-ils; pourquoi aime-t-elle un

impie? . , ... ,,

Ils disaient cela pour paraître bons catholiques et n être pas dénoncés par Masolino. Comme il ne se méfiait pas d'eux, ils eussent pu mo délivrer, mais aucun ne l'a osé. Tarlaglia l'eiit tenté par adresse, mais quand j'ai pu échanger des lettres avec lui sous la porto, et savoir que tu te souiiiellais et ne manquais de rien, j'ai cru devoir me soumettre aussi. Quand je no l'ai plus vu revenir, j'ai cru que je deviendrais folle, et j'avais commencé à couper mes draps pour me sauver par la fenêtre. Je m'y serais tuée.

Heureusement, mon parrain Felipone a pu me faire passer un mot où il médisait : Tout va bien, jialicnce! J'ai pris patience. Toute la nuit dernière, n'entendant pas remuer Masolino, je me suis doutée qu'il ne renonça, t pas à me garder sans avoir quelque mauvais dessein contre toi, et j'ai travaillé jusqu'au jour à me délivrer. J'avais réussi à entamer le mur de ma chambre auprès de la porte, dans l'esprrance de faire tomber les gonds. Mais la fatigue m'a forcée de dormir une heure. Quand j'ai ouvert les yeux, Vincenza était auprès de

'l'on lit- , ,, ,. , . , -

— Lève-toi vite, m a-t-elle dit, cache-toi la figure avec mon châle, et coursa la ferme des Cypiès. Dans quelques moments, je sortirai ; je refermerai ta porte comme si de rien n'était, et je m'en irai te rejoindre. »

Voilà comment j'ai été sauvée. J ai fait avertir Olivia et Mariuccia; j'ai passé la journée à Mondragone, que l'on garde

toujours avec grand soin. J'ai ri et sauté de joie avec Tartaglia; j'ai fait danser mon oncle le capucin, malgré lui; j'ai oublié que j'étais en deuil de mon frère. Quand je m'en suis souvenue, j'ai pleuré de repentir. Je lui ai commandé un enterrement honorable et beaucoup de messes. Puis, ayant pris, de Felipone, toutes les informations nécessaires sur le lieu de ta retraite... me voilà!

— Mais tu connaissais donc tous les recoins de ce désert? Comment, sans voir clair, as-tu pu arriver ici ?

— J'ai pris le chemin de Roeca-di-Papa, qui est facile, et puis, au moment de monter la côte, j'ai observé un gros rocher que Felipone m'avait indiqué, qui se trouve placé sur deux autres. Il ne fait pas si noir dehors que cela te semble d'ici. La lune est voilée celte nuit, mais on voit. Je savais qu'avec un peu (le mémoire et d'adresse, on peut entrer par là dans la gorge del buco. Il n'y a pas de sentier; mais la distance est courte, et tu vois, je ne suis pas fatiguée.

— i\lais tu n'as pas dormi la nuit dernière?

— J'ai dormi une heure; il y avait presque une semaine que cela ne m'était arrivé.

Elle me montra, sur ses épaules et sur ses bras, les marques bleues des coups qu'elle avait reçus. Elle souriait en me racontant ses tortures.

— Pauvre Masolino, disait-elle, je le pardonne, c'est tout ce que je peux faire. Cela me dispensera de le regretter. A présent que je retrouve ce que j'aime, je suis fâchée de n'avoir pas souffert davantage ; mon mal n'est pas en proportion de mon bien!

Je la forçai de prendre du repos. Étendue sur le lit de sable et de feuilles, la tête appuvée sur mes genoux, elle s'endoraiil (le ce beau sommeil tranquille que je contemple tnijours avec ravissement. Je passai la nuit à la regarder, dans une muelte béatitude; je ne j^ensais pas; je vivais de celle seule idée: elle est à moi mainienant et pour toujours! Le lieu où nous étions me semblait délicieux, la voix claire de la cascade était devenue une musique céleste. La faible lueur de la lanterne dessinait des silhouettes d'architecture bizarres et réjouissantes sur la muraille crevassée. Le morceau de la tenture assujetti, au bas de l'ogive, par des pierres, se gonflait comme une voile, à l'air vif refoulé vers nous par la chute d'eau. Ce vestige de quelque antique décoration (lu manoir de Mondragone, apporté là sans doute par Vincenza pour préserv er le docteur, n était pas en tapisserie, comme je l'avais cru d'abord; c'était tout bonnement une ancienne peinture sur toile arrachée de son caiire, uno mauvaise imitation de la mauvaise manière de l'Albane, usée, frottée, disparue, mais au centre de laquelle un amorino blême et maniéré avait résisté à la destruction et se découpait encore sur un fond d'arbres noirs et opaques. Il me senibla que ce pauvre Cupidon se réchaulfait à la douce aliiiosphèie (le notre braise, et que, ravi de revoir la lumière, il essayait de se détacher du fond où l'artiste l'avait si cruellement incrusté, pour venir, comme un papillon de nuit, brûler ses ailes éraillées à ta bougie.

Dès la pointe du jour, ma chère maîtresse s'éveilla et voulut partir [lour Grotta-Ferrata, où l'on avait porté les corps des deux bandits chez les rcligjeux basiliens. Morts sans confession, en état de péché mortel , ils devaient n'avoir de prières que celles de la piété individuelle, et ne recevoir la sépulture que dans un lieu à part du cimetière consacré.

Ce fut un nouveau déchirement de cœur pour moi que de quitter encore ma Daniella. 11 me semble mainienant, dès qu'elle est seulement à deux pas de moi, que je vais la perdr de nouveau, et je m'inquiète comme la mère la plus nerveuse et la plus puérile pour son unique enfant.

Je la reconduisis jusque vers les trois rochers où elle devait reprendre la route. Kn avançant avec précaution dans ces inextricables taillis ondulés et semés de blocs de lave, comme la lorêt de Fontainebleau est semée do grès, nous vîmes combien il y est facile d'échaiipcr à des poursuites. Daniella examinant la localité au Jour, se rassura au point de me permettre de lairo l'école buissonniôre pour retourner à ma poivrière de la MakdMa.

En étudiant les sinuosités du terrain le long des ruisseaux, je m'exerçai à savoir me rendre aussi invisible, en cas d'alerte, que SI je n'eusse l'ail autre chose en ma vie que ce métier (le chevreuil.

Je lis donc une promenade de deux heures, et plusieurs croquis de ces charmantes retraites, sans m'éloii:ner notablement de mon refuge et sans apercevoir bêles ni gens. Après quoi, je relis le chemin que j'avais fait avec Daniella, alin d'aller l'attendre dans le voisiniige des trois pierres.

Rassuré pai l'impunité delà solitude, j'approchais, sans trop de précautions, do la lisière un peu plus éclaircie du chemin, lorsque j'entendis un galop (le chevaux sur le sable. Je me blottis dans les broussailles pour regarder passer les cavaliers,

LA DAINELLA

IVnnemi pe>it-étre. Quelle fut ma surprise de reconnaître OtcUo partant avec une orgueilleuse aisance la dame voilée 1 Elle était suivie du groom du piince, chevauclianl à distance rcspfctueuse, comme il eût fnit dans les allées du bois de Doulogne.

Je n^e baissai davantage, car il me sembla qu'elle avait tourné la tèle avec insistance de mon côté. Elle fit environ vingt pas en me dépassant, et, tout à coup, sautant légèrement à terre, presque sans arrêter son cheval, elle jeta la bride à son jockey, et, relevant adroitement sa jupe d'amazone, elle vint à moi en courant.

Quand elle fut tout près du buisson où je restais immobile, espérant encore que sa fantaisie la pousserait dans un autre sens, elle m'appela à voix basse en me donnant du Valreg tout court. Étonné de la rencontrer dans cette forêt quand je la croyais en mer, je pensai que quelque événement fàclieux était arn\éà ses compagnons de voyage, et lui faisant signe de ne pas s'arrêter et de ne pas parler, je la conduisis à quelque distance dans les blocs de rochers.

Quand nous fûmes en sùietô :

— Ne craignt'Z rien, dit-elle en s'asseyant résolument et en jetant son chapeau comme pour respirer. Je vois que vous vous cachez mal, et je suis plus prudente que vous; car vous vous laissez apercevoir et moi j'ai dit au groom de se cacher un peu plus lom avec les chevaux, pour ne pas éveiller l'attention des passants. Nous pouvons causer cinq minutes, j'imagine. Dites-moi pourquoi vous ètes-là I Vous n'avez donc pas pu rentrer encore à Jloiidragone?

— Non, madame; ce ne sera que pour la nuit prochaine.

— Vous êtes là tout seul"?

— Oui, pour quelques instants.

— Qui attendez-vous? Daniella, je parie? Je viens de la rencontrer à Grotta-Ferrata, à la porte du monastère, au milieu d'un enterrement. J'ai eu une émotion affreuse; j'ai cru qu'il vous était arrivé malheur et que c'était vous qu'elle conduisait au cimetière. J'ai failli m'arrêter pour lui parler, à cette fille t mais elle ne me voyait pas, elle était absorbée. Il aurait fallu app.'-ocher trop, et attirer tous les regards sur moi. J'a: espéré que les passants me diraient quelque chose; je n'ai pas rencontré une âme jusqu'ici, où, en regardant toujours avec attention, pour tâcher de découvrir un paysan qui me renseignerait sur ce mort, je vous ai aperçu. Ahl Valreg, que je suis heureuse de vous voir là vivant!

Ces dernières paroles furent dites avec l'accent saccadé et la physionomie nerveuse qu'elle avait à Tivoli, et je crus devoir la remercier avec un très-froid respect de l'intérêt qu'elle prenait à moi.

— Je ne me serais jamais consolée d'un pareil événement, dit-elle d'un air préoccupé. Mais est-ce que c'est Felipone qui a été tué?

— Non, Dieu merci, ce n'est personne qui vous intéresse.

— Mais, pardon, peut-être! Ce n'était pas pour un inconnu que la Daniella se trouvait là en prières?

— Parlons brièvement; le temps me presse. Masolino Belli a été tué cette nuit par Felipone, en cherchant à nous assassiner, lloi, j'ai tué Campani.

— Pour tout de bon, cette fois?

— Pour tout de bon. Si vous eussiez bien regardé, Masolino n'était probablement pas seul à la porte du cimetière.

— Vous avez tué ce brigand vous-même ? Donnez-moi votre main, Valreg 1 J'aime à serrer la main d'un homme qui vient de tuer son ennemi. C'est si rare, au temps où nous vivons, de faire acte d'énergie et de vengeance!

— Cet homme n'était pas plus mon ennemi qu'un loup ou un serpent qui se jetterait sur moi, lui dis-je en touchant froidement la main qu'elle me tendait, et en examinant la singulière expression de férocité exaltée que prenait cette tête fantasque. Je suis le mortel le moins vindicatif qui se puisse imaginer.

— Valreg! reprit-elle en s'animant, vous ne vous connaissez pas! Vous êtes, avec votre sang-froid modeste, de la trempe des héros 1

— Moi?

— Ne riez pas, je parle sérieusement. Ce que vous avez fait pour moi en vous exposant à de pareilles aventures vous assure a jamais mon admiration et ma reconnaissance.

11 n'était ni galant ni habile de la détromper; mais elle parlait avec une telle vivacité, que je me hâtai de dire la vérité, à savoir, que je m'étais exposé par reconnaissance pour ses compagnons, et non pour elle, que je n'avais pas même pressentie ï-ous son voile, dans la Befana.

— C'est impossible, dit-elle en riant; vous m'aviez reconnue!

— Je ne vous avais pas seulement regardée, je vous eu donne ma parole d'honneur.

— C'est prendre beaucoup de peine pour repousser un sentiment de reconnaissance bien pur et bien calme de ma part, reprit-elle en se levant avec une agitation qui démentait ses paroles. J'avais cru, en vous voyant enrôlé tout gratuitement dans mon escorte, pouvoir attribuer ce dévouement à une sn'jtié chevaleresque. 11 me semblait que vous me deviez cette amitié-là, à moi qui vous ai si courageusement offert mon amour, et qui, malgré l'outrage que vous m'avez fait de le dédaigner, vous ai gardé un attachement, une estime sincères.

— Si ce sont là vos sentiments pour moi, c'est moi, en effet qui vous dois de la reconnaissance, mais je n'ai pas eu l'occasion de vous la montrer. Voilà tout ce que je voulais dire. Et, à présent, voulez-vous me permettre de vous demander où sont vos amis, et comment il se fait que vous erriez séparée d'eux et seule dans ce pays sauvage?

— Ce pays n'est sauvage qu'en apparence. Il y a, à mi-côte de ce rocher et tout près de ce village, de petites villas où j'ai demeuré l'année dernière avec ma tante; j'en vais louer une pour quelques jours avant de me décider à prendre un parti.

— Mais le prince?...

— Eh bien, le prince!... dit-elle en riant, le prince et le docteur, avec leurs cuisiniers et leurs marmitons, font, en ce rnoment, voile vers Livourne ou vers Ajaccio; que sais-je? Cela dépend du vent qu'il fait, et je ne m'en soucie guère. Est-ce que j'aime le prince, moi? est-ce que je lui appartiens? e^t-ce qu'il a le moindre droit sur moi? Je suis libre: j'ai eu envie de me marier, je lui ai fait l'honneur de le choisir, je me suis ravisée; après?

— Je ne rne suis permis aucune réQpxion ; je vous demandais seulement si ces aimables et braves personnes étaient en sûreté.

— Parfaitement, puisqu'elles se sont embarquées hier à la pointn du jour. Vous voulez savoir nos aventures! Oh! elles sont moins brillantes que les vôtres. Nous avons traversé en voiture un affreux pays plat où j'aurais dormi de grand cœur si le prince ne m'en eût empêchée en dormant lui-même. Imaginez, mon cher, la plus utile et la plus opportune découverte! Le prince ronfle à couvrir le bruit d'une voiture lancée à fond rie train ! J'ai une horreur particulière pour cette infirmité. Mon cher oncle, lord B'", s'endort tous les soirs dans un coin du salon de sa femme, et il ronfle ! Le prince ronfle absolument de la même manière que lui ; une manière si ridicule, si inconvenante, si irritante et à la fin si effrayante, qu'en traversant Id forêt de Laurentium, je crus que tous les buffles des marécages couraient après nous. Je me jurai de n'être jamais la femme d'un homme qui ronfle, et j'éveillai le docteur pour le lui déci irer, pendant que son ami continuait à ronûer. Le docteur essaya de me ramener à ce qu'il appelait la raison ; mais quand il eut épuisé son éloquence pour me convaincre, savezvous c « qu'il imagina? Je vous le donne en cent!

— Il voulut vous retenir malgré vous?

— Mieux que ça! il m'offrit son cœur et ses cinquante-cinq ans! Vous me direz qu'il est plus beau que le prince; mais il n'est pas prince : il est roturier et républicain, et il mange deux fois plus que le prince, qui mange déjà deux fois trop puisque ça le fait ronfler.

J'avais fort envie de rire, continua Medora, mais je préférai me fâcher, afin d'en finir plus vite. Le prince n'entendit rien, ce qui donna à son lourd sommeil un ridicule de [ilus. Quand nous fûmes sur la grève, il bailla d'une manière indécente et remplit la voiture d'une odeur de vieux cigare, mêlée à je ne sais quels vieux parfums de lavande attachés à sa barbe. Se parfumer de lavande! c'est tout ce que j'exècre! Je le pris en horreur, et, sautant sur le sable, je déclarai que j'avais réfléchi et changé d'idée ; que je ne voulais plus me marier ni m'enfuir, mais retourner sur l'heure chez ma tante Harriet.

Mon pauvre prince parla de se brûler la cervelle; le docteur se chargea de l'en erapêclier dans le cas où il en aurait réellement envie, et, comme ledit docteur était fort piqué de mes dédains pour lui, il voulut démontrera son ami que j'étais une tête folle et un démon. Le pauvre prince prenait moa parti et s'accusait, la disucssion menaçait de se prolonger, mais le jour grandissait. Les gardes-côtes paraissaient au loin. Le patron de l'affreuse petite chaloupe, où je n'eusse pas voulu embarquer seulement un de mes souliers, s'impatientait et menaçait de prendre le large sans passagers. Je coupai court à la situation en raélançanl sur Otello, que le groom avait amené sur nos traces, et en disant des choses désagréables à mes vieux Lindors pour les dégoûter de me retenir. Puis, je saisis un moment où le prince, surpris par une quinte de toux, ne pouvait plus se pendre à la bride d'Otello, pour Ijire un temps de galop comme je n'en ai fait de ma vie. Le prince eut la générosité de vouloir me laisser un de ses domestiques pour me ramener à Rome; mais tous étaient compromis, sauf le groom, qui consentit à suivre ma destinée. Je

LA DANIELLA

le vis courir après moi, mais je ne me laissai rejoindre par lui que lorsquu j'eus vu, de mes propres yeux, la chaloupe en mer et la grève déferle.

Alors j'ai élé prendre du repos à Albano ; et, comme aucun mandat d'arrêt ne menace ma liberlc', mais que j'aime autant ne pas afTiclier mes soties velléités de mariage et le risiblo dénouement de mon aventure romanesque, je suis partie d'AIbano, ce matin avant le jour, pour aller, comme je vous l'ai dit, à Rocca-di-Papa, où je suis certaine de no trouver en cette saison aucun être civilisé qui me connaisse, et où la solitude ne conseillera ma conduite à venir.

Après avoir raconté son escapade avec cette sorte de candeur propre aux êtres qui n'ont pas beaucoup de religion morale, la belle Medora remit tranquillement son chapeau et, voulant l'assujettir dans ses cheveux pour reprendre son voyage, elle m'ordonna de chercher dans la mousse une grande épingle d'acier qu'elle y avait laissée tomber en se décoiffant brusquement.

Son aventure, quoique gaiement racontée, m'avait paru longue, dans la sihialion précaire où je me trouvais. Ce n'est pas quand il faut avoir l'œi! et l'oreille aux aguets, se rendre compte du moindre bruit et du moindre mouvement autour de soi, que l'on se sent bien disposé à prendre la vie par le côté léger et facile, comme cette Anglaise capricieuse semblait résolue à le faire. La circonstance de l'épingle qu'elle mo faisait chercher me parut un raffinement de bravade égoïste, d'autant plus qu'elle se mita rire tout haut, je ne sais de quoi; peut-être de l'idée qu'il serait fort plaisant pour moi, après avoir surmonté des dangers sérieux, d'être surpris par mes ennemis, pour m'étre obstiné, hors de saison, à chercher une épingle.

L'amour-propre dont, quoi qu'on fasse, on ne se débarrasse jamais enlièrement quand on se sent ou quand on se croit mis au défi par une jolie femme, m'empêcha de laisser voir mon impatience, et j'arrivai à retrouver la perfide épingle sans me départir du plus convenable sang-froid.

— C'est bien I me dit-elle en la recevant d'un air de bizarre triomphe ; vous êtes véritablement le seul homme que j'aurais pu aimer ! Mais je n'aimerai plus personne, si ce n'est d'amitié. Au revoir donc, et bonne chance pour rentrer à Mondragone I

Elle fit deux pas et se retourna en disant :

— Vous no venez pas m'aider à remonter sur mon cheval ?

— Non! répondis-je, révolté de cette nouvelle exigencej'entends venir. '

— Tiens ! c'est vrai ! reprit-elle après un moment de silence. Je me sauve ! à bientôt !

Et, sans attendre une réponse que j'étais peii disposé à lui faire, elle disparut.

Je me baissai dans les rochers et prêtai l'oreille, étonné d'avoir dit vrai en parlant au hasard pour couper court à cette pé] illeuse entrevue. Les branches mortes criaient sous des pas rapides, et ce n'était pas seulement sous ceux de Jledora fuyant vers ma gauche. Une autre personne venait vers moi pur une autre direction. Mon cœur et mes sens reconnurent Daniella. Je m'élançai joyeux à sa rencontre.

Elle était pâle et tremblante ; je crus qu'elle était poursuivie et voulus armer mon fusil; mais elle me fit signe que cela n'était pas nécessaire, et s'enfonça dans le taillis avec une sorte d'impétuosité désespérée, en se retournant de temps en temps pour s'assurer que je la suivais. Sa figure était bouleversée non d'effroi, mais de colère.

Quand nous eûmes gagné le pied du rocher del buco, je voulus la faire expliquer. Elle ne répondit pas et se mit à gravir avec l'agilité et la force d'un chamois, les gradins inégaux eî par endroits gigantesques de la cascatelle. °

Elle entra la première dans la tour, et, se jetant par terre elle fondit en larmes. '

mes

— Daniella, ma bien-aimée, m'écriai-je en la saisissant dan-; es bras, qu'est-ce donc? que t'est-il arrivé? Est-ce l'émotion

de cet enterrement? sommes-nous en danger? Vais-je encore être forcé de me séparer de loi? Non! je ne le veux pa> c'est impossible! J'aime mieux être tué à tes côtés. Mais réponds donc! Quelqu'un t'a-t-il offensée à cause de moi? As-tu reçu quelque reproche, quelque outrage? Parle, ou je deviens lou!

Vous me demandez ce que j'ai? dit-elle enfin d'

une voix

étouffée par l'indignation. Vous doutez que je sois outragée, avilie, désespérée! Vous croyez donc que je ne l'ai pas vue, cette femme qui s'enfuyait tout à l'heure d'auprès de vous en m'entendant venir?

— Cette femme! Comment, c'e?t là la cause de ton chagrin? Cette femme est celle qui doit moins que toute autre, to porter ombrage : c'est miss...

— Miss Medora?

— Précisément !

— Vous l'avouez, parce que vous sentez bien que je l'avais reconnue! Oh! elle ne se cachait pas! Au contraire, elle a relevé son voile en passant à dix pas de moi, et elle s'est mise ;\ rire avec insolence. Elle me brave, elle m'avilit. C'est bien la preuve que vous me trahissez.

Je voulus en vain me justifier: la terrible enfant ne m'écoutait pas. Môme lorsqu'elle faisait un effort pour recueillir et comprendre mes paroles, il semblait qu'il lui fût impossible d'y saisir aucun sens. Elle marchait avec agitation ou se jetait avec des poses d'une insouciance effrayante sur les frêles rebords de la terrasse. Dix fois je crus qu'elle allait s'élancer dans le précipice. Elle était tragiquement belle dans ce paroxysme de la passion et de la douleur, avec ses cheveux noirs épars, sa pâleur de marbre, ses yeux creusés d'un cercle bleuâtre, ses lèvres frémissantes ; elle me faisait peur et mo remplissait d'admiration. Rien ne pouvait la calmer, car rien ne pouvait la convaincre. En proie à une idée fixe qui semblait paralyser toute faculté de raisonnement, elle trouvait une éloquence effrénée pour se plaindre, pour m'accuser, pour maudire et outrager sa rivale; elle avrat comme des trésors de haine, amassés depuis longtemps au fond du cœur et retenus au bord des lèvres. Elle rugissait comme une lionne blessée ; elle avait des hallucinations de vengeance atroce; ello était folle.

Je la regardais avec stupeur en me disant que toute ceKo rage et toute cette souffrance venaient de la chute d'une épingle; une minute plus tard, notre bonheur n'eût pas été troublé. Pour une minute, pour une épingle, il l'était peut-être sans retour.

Je me défendis longtemps de la contagion de ce délire. Enfin, ne pouvant l'apaiser, je sentis qu'il me gagnait, que je ne trouvais plus de paroles pour me justifier, que mes nerfs so crispaient aussi, et que l'impassible bruissement de la cascade m'entraînait comme un vertige. L'amour de Daniella cliangé en mépris, son âme profanée par le soupçon, ses lèvres fouillées par le blasphème, c'était pour moi comme un rêvo affreux. Je ne pouvais pas supporter l'idée de survivre à un bonheur trop grand sans doute pour durer sur la terre où nous sommes. Je sentis le froid du désespoir paralyser mes facultés, et je devins comme hébété devant ses reproches.

Lorsqu'elle vit enfin ce qui se passait en moi, ello se jeta dans mes bras. Ce fut à mon tour de ne pas compremiro co (|u'elle me disait : mon âme avait descendu trop avant d.ms l'abime, j'avais la gorge serrée comme par une main lie 1er et de glace. Je restai condamné à un farouche silence qui lui fit croire que j'étais irrité contre elle.

Pauvre chère àmel elle me demandait pardon, elle se roulait à mes pieds, elle couvrait mes mains de baisers, et je ne pus la consoler et la tranquilliser qu'après une réaction nerveuse où je crus que ma poitrine et mon cerveau allaient se briser dans les sanglots.

Quand je pus lui raconter tout ce qui s'était passé à propos de Medora, je la vis prête à retomber dans sa crise. Elle ne me pardonnait pas de lui avoir caché le nom de la dame voilée, et ses réflexions me prouvaient à moi-même qu'en effet, aux yeux d'une femme jalouse, les apparences étaient contre moi. J'avais vu Medora à Mondragone, et je pouvais être devenu jaloux de la bonne fortune du prince Je l'avais escortée dans cette fuite qui m'avait exposé ensuite à de graves périls, et cela pouvait être l'effet d'une passion qui ne recule devant rien. J'avais parlé avec elle, cette nuit-là, et je l'avais peut-être décidée, par mes prières, à quitter son sigisbée. J'avais peul-êiro concerté, avec elle le rendez-vous que Daniella \ciiait de sur-prendre. De plus, Daniella m'avait aperçu, de loin, agenouillo devant elle pour chercher l'épingle. Elle pou\ail avoir dérangé une déclaration, comme dans les pièces de théâtre, où la pantomime classique de plier un genou exprime tout au plus, aux yeux du spectateur, les circonstances atténuantes d'une criminai conversation.

Endépit de la sincérité de ma justification, il restait d'ailleurs un point mystérieux que ma pauvre Daniella s'ellorçail de me faire avouer et que l'honneur me prescrivait de taiiv.^ L'amour que Medora se ligure avoir eu pour moi, et qu'elle n'avait pas craint de me rappeler avec un air de détachement superbe; la .scène de Tivofi et les paroles qui, depuis, dans sa bouche, avaient eu rapport à cette folle circonstance, c'était la un se-

LA DANIELLA

cret que, même vis-à-vis de la maîtresse la plus chère, je devais ne jamais trahir, sous peine d'être un fat et un lâche à mes propres veux. Il me suffisait d'établir et de jurer, en toute loyauté, que je n'avais jamais eu un moment d'amour pour Medora. Je ne devais à personne au monde la confession d'un moment d'égarement de la part d'une femme qui s'était fiée à mon honneur.

Malheureusement, les questions de Daniella s'acharnaient tellement à ce cas réservé de ma conscience, qu'elle me contraignait à mentir. Elle poussa la rudesse de sa passion jusqu'à vouloir me faire jurer sur l'honneur que jamais Medora n'avait cherché à provoquer mon cœur, mon imagination où mes sens.

C'est en disant toute la vérité que j'aurais pu victorieusement me disculper. Ma vie, ma conduite, depuis l'aventure de Tivoli, étaient bien la preuve d'une sorte d'antipalliie pour la belle Anglaise, si j'eusse pu avouer qu'elle m'avait offert sa main; mais Daniella ne croyait pas qu'elle eiît été jusque-là. Elle pensait, au contraire, que j'avais pu être rebuté le jour de la promenade à Tivoli ; que ma fièvre n'avait pas eu d'autre cause que cette contrariété; enfin, qu'elle-même n'avait été pour moi qu'un pis-aller. C'était donc ma justification pleine et entière qu'elle me demandait, et je vous jure que j'étais stoïque de lui résister, en refusant de lui livrer Medora, provocante et déçue.

Quand elle vit qu'en me défendant d'avoir jamais senti le moindre attrait pour cette beauté, la moindre sympathie pour ce caractère, je m'abstenais de railler et de mépriser la conduite de miss "*, l'orage recommença. La colère était épuisée, mais ce fut un déluge de pleurs.

— Pourquoi ne pas me dire ce que je croyais savoir et ce que je voulais croire"? s'écria-t-elle en tordant ses petites mains comme si elle eût voulu les briser. Cette infâme coquette m'a dit elle-même que vDus ne l'aimiez pas, mais qu'elle saurait bien se faire aimer 1

— Elle disait cette sottise ou cette folie?

— Oui, par moments, car tous les soirs, à Rome, quand tu étiiis dans la maison, elle avait des crises de nerfs et des accès de dépit, où elle disait ce qu'elle avait dans la tète; mais quand elle s'apercevait du plaisir que me causait son chagrin, elle disait autrement. Elle prétendait que, dès le premier jour où tu l'as vu sur le bateau à vapeur, lu l'avais regardée avec extase; qu'elle ne pouvait pas faire un mouvement ni lever les yeux sans rencontrer les tiens. Elle était persuadée qu'en courant au-devant de la diligence sur la via Aurélia, tu n'avais pas eu d'autre idée que de savoir si elle allait droit à Rome, ou si elle s'arrêtait aux enviions dans quelque villa; et enfin, que tu ne te serais pas jeté si bravement sur les brigands quand tu pouvais te tenir caché, sans un grand désir de te faire distingiier par elle. Que veux-tu? toutes ces vanteries me brisaient le coeur, à moi qui t'aimais déjà 1 Je ne t'ai jamais dit ce que cette fille injuste et despote m'a fait soutiVir à cause de toi; quel dédain elle affectait pour ma pauvre condition et pour ma pauvre figure, et comme elle aimait à répéter devant mci qu'avec sa beauté, son esprit et sa fortune, elle ne devait jamais trouver de cœur qui lui fût réellement fermé. « 11 n'osera jamais me déclarer qu'il m'aime, disait-elle pendant ta maladie; il se croit trop au-dessous de moi ; mais je lui tiens compte de cette fierté mode:te, et moins il parle, mieux je le comprends, j

— S'il est vrai qu'elle t'ait dit tout cela, elle manque de clairvoyance et de jugement.

— Elle manque tout à fait d'esprit, comme elle manque de cœur. Je la connais bien, moil Une femme de chambre connaît mieux sa maîtresse que tous les hommes qui lui font la cour. De même qu'elle sait tous les défauts et tous les artifices de sa personne, elle sait toutes les pauvretés de son caractère et toutes les sottises de son imagination. Ces poupées que nous habillons pour vous se tiennent devant vous comme des marionnettes dont on ne voit que le dessus ; mais, quand elles quittent leur costume, elles quittent aussi leur rôle, elles ont besoin de redevenir elles-mêmes et de se vanter devant nous des succès qu'elles ont eus et de ceux qu'elles u'ont pas pu avoir.

Daniella, dont le dépit et l'aversion déliaient la langue, ne manqua pas en véritable fille d'Eve qu'elle se sentait redevenir, cette occasion de déprécier les charmes de Medora et de me révéler les artifices, vrais ou supposés, de son teint et de :a taille. Je l'écoutais d'abord en riant de cette malice qui la soulageait ; puis tout cela me rendit triîte. Je n'avais jamais voulu parler de Medora avec elle, et eUe avait compris ou paru comprendre que, dans le divin concert de notre bonheur, ce souvenir étranger arrivait pour moi comme une fausse note. Elle avait été si belle dans sa confiance, si grande en me disant :

— Si je pouvais douter de toi, c'est que je ne t'aimerais plus! ,

Et je la voyais maintenant s'acharner à enlaidir et à ridiculiser un fantôme de rivale, sans plus tenir aucun compte de ma parole et de ma loyauté.

Je ne pus m'empèchor de le lui dire, et ce fut encore une blessure pour elle, tant il est vrai qu'un peu de foi et d'idéal qui se détache entraîne une avalanche de troubles et d'amertumes. Elle me fît un crime de no pas me complaire à lui voir exhaler sa haine, et m'accusa de défendre, dans mon cœur, celle qui lui ôtait son bonlieur et son repos.

Je m'assoupis pendant qu'elle continuait à me parier avec une énergie qui dépassait la mienne. Je n'avais pas dormi de la nuit. Trop de joie et trop de douleur m'avaient épuisé. Je succombais à la fatigue et au dégoût d'une querelle qui me faisait l'effet d'un mauvais rêve dont le sens vous échappe à chaque instai.t.

Je crois que je dormis une heure. Quand je m'éveillai, je la VIS assise auprès de moi, chassant les cousins de ma figure et me regardant avec une expression si tendre et si triste que j'en fus navré.

— Pardonne-moi, lui dis-je en l'attirant sur mon cœur; tu soutTrais, et, moi, j'ai dormi ! C'est la première fois que cela m'arrive, et je ne croyais pas que cela pût m'arriver jamais, de me trouver anéanti devant tes larmes, et de n'avoir pas en moi la force de te consoler. C'est donc que ta douleur est, pour moi, une chose impossible à soutenir, et qu'il faudra que je m'endorme dans la mort si elle continue! Tiens! si notre bonheur est fini, si je dois ne plus te faire que du mal, cesse do m'aimer, toi qui es forte, et laisse-moi me tuer, car je me sens faible et incapable de réagir contre tes reproches.

— Non, non! s'écria-t-elle, il n'en sera pas ainsi! Tu sauras souffrir, s'il m'arrive de soultrir encore. Que puis-je te promeltic? Rien, puisque je deviens folle à l'idée d'être trahie. Oui, folle! Tu l'as bien vu, il m'était impossible de t'entendre et de m'entendre moi-même. Mon cœur te défendait et me criait que tu étais sincère ; mais je ne sais quel démon criait encore plus fort dans mes oreilles. Ah! ne me dis pas que notre bonheur est fini, car je me poignarderais tout de suite si tu croyais cela! Non! non! Je te jure que je ne suis plus jalouse et que je ne veux plus l'être. Si cela m'arrive encore, eli bienl dis-loi que jai un terrible accès de fièvre, et ne m'abandonne pas plus que tu ne le ferais si je tombais malade. Est-ce que tu ne comprends pas cela, mon Dieu, qu'on soil jaloux avec rage de ce qu'on aime avec passion? Serais-tu tranquille et raisonnable si tu me voyais courir ou me cacher pour causer a\ec ce prince ou avec ce docteur dont tu me parlais hier? Non certes, toi aussi tu perdrais l'esprit, tu ne m'écouterais pas, et tu serais peut-être aussi injuste que je l'étais tout à l'heure. D'ailleurs, est-ce ([ue l'amour est tout entier dans le bonheur qu'on goûta enseiiible? Est-ce qu'il n'est pas aussi dans le chagrin, dans le délire, dans l'inquiétude que l'on se cause l'un à l'autre? Est-ce que nous n'avons pas déjà bien souffert de notre passion ? S'estelle refroidie pour cela?

— Tu as raison! 11 ne s'agit pas d'être heureux, mais d'aimer ! Eh bien, fais-moi tout le mai que tu voudras, pourvu que je vois renaître ton sourire et que je retrouve l'ardeur do ton baiser.

La journée s'acheva dans les célestes voulptés d'une tendresse plus vive et plus délicate que nous ne l'avions encore ressentie. Il s'était fait en Daniella comme une transformation à la suite de cette crise terrible. Elle parlait avec plus d'élévation et de clarté; elle trouvait des mots plus nets et plus profonds pour exprimer son amour. Elle voyait presque en artiste et en poëte les grandeurs do la nature qui nous environnait. Sa beauté même me semblait avoir pris un caractère plus touchant et plus intelligible. Son expansion ne m'étonnait plus par des réticences et des élans impiévus. Elle était intelligente comme un être cultivé dès l'enfance, et tendre comme la femme la plus douce et la plus pieuse. Je n'osais lui dire combien j'étais frappé de cette sorte de transfiguration soudaine. Peut-être ni'apparaissait-elle ainsi parce que j'avais vu éclater la violence cachée sous son calme habituel, et que, la connaissant enûn tout à fait, je me sentais épris de l'excès même de son redoutable amour.

Peut-être aussi ce prompt retour à une complète sérénité et cette révélation dune beauté morale plus exquise, étaient-ils tout simplement le résultat d'une organisation qui a besoin quelquefois d'exhaler un excès de puissance pour se remettre dans son progrès naturel. Les âmes méridionales sont sans doute comme leur ciel, qui, après des orages formidables, verse tout à coup de si bénignes influences sur terre et fait pousser tant de fleurs sur le sol, meurtri et dévasté une heure auparavant.

A onze heures nous commençâmes à plier bagage. La toilo

LA DANIELLA

qui nous servait dn porte fut roulée et cacliéo sous les décombres avec les autres ustensiles; le feu et la lumière furent éteints. Je renouvelai l'amorre de mon fusil. Daniella releva sa jupe de dessus dans ses agrafes. Nous nous donnâmes un dernier baiser en envoyant un adieu amical à la vieille tour et à la cascade argentée. Puis nous descendîmes la cascatelle pour être prêts à'^recevpir Felipone, qui devait se trouver là à miiiuU,

Nous n'attendîmes pas longtemps ; mais les pas qui vinrent vers nous, par le côté des trois pierres, nous causèrent un moment d'inquiétude. Il nous semblait entendre marcher deux personnes au lieu d'une. Daniella, attenlive, et, sinon calme, du moins toujours pleine de présence d'esprit, ayant remonté un peu le roclier pour se rend.re mieux compte de ces bruits mystérieux, redescendit vers moi en me disant :

— Je sais qui vient avec mon parrain. Ils ont échangé deux ou trois mois. J'ai reconnu la voix et l'accent : c'est M. Brumières.

C'était lui en effet.

— Je vous amène un ami, me dit Felipone en s'avançant le premier pour nous reconnaître ; un ami qui vous apporte des nouvelles de Uome. Je ne le connais pas; mais ma femme a répondu de lui. Seulement, j'aurais autant aimé qu'il ne s'obstinât pas à m'accompagner ici. C'est un homme qui ne peut pas rester cinq minutes sans vouloir faire la conversation; et vous savez si c'est facile de causer sur un chemin comme celui qui nous amène; outre que c'est assez dangereux pour moi. Il est aimable, gai, gentil ; mais il parle trop quand il faudrait se taire. Peut-être qu'il se lait quand il faudrait parler : il y a des gens comme ça.

Brumières nous rejoignit, et, après m'avoir embrassé avec une véritable effusion de cœur :

— Puis-je parler ici? dit il à Felipone, sans voir Daniella, qui, cachée sous sa mante, était à deux pas de nous.

— Si vous avez quelque chose qu'il faille absolument lui dire ici, faites vite, dit Felipone, pendant que je me reposerai un moment auprès de ma filleule.

— Sa filleule? médit Bruniières à l'oreille, en essayant de voir ma compagne. Eil-ce réellement Daniella qui est avec vous?

— Pourquoi en doutez-vous donc?

— Je vais vous le dire; mais venez plus loin... encore plus loinl ajoula-t-il quand nous eûmes fait quelques pas : le bruit de cette cascade est agaçant...

— Il faut en prendre noire parti. C'est ce bruit qui nous permet de causer sans crainte. Voyons, cher ami, pourquoi et comment êtes-vous ici?

— Mon cher ami, c'est pour vous, si vous voulez; c'est afin de vous aider en cas de mauvaise rencontre. Voyons, pensezvous avoir besoin de moi? Je vous jure sur l'honneur que je suis prêt à vous assister.

— Je n'en doute pas, et je vous en remercie; mais, si vous avez quelque autre projet, ne vous dérangez pas. Si Felipone vient me chercher, c'est que je peux abandonner sans danger mon asile.

— Eh bien, soyez sincère avec moi, et je m'en vas de ce pas à Rocca-di-Papa. La femme qui est avec vous est-elle bien Daniella Belii?

— Oui. Après?

— Sur Ihonneur?

— Sur l'honncurl

— El l'autre, où est-elle?

— Quelle autre?

— Vous savez bien! la dame de mes pensées, la céleste et extravagante nièce de lady H.irriett.

— En vérité, mon ami, je ne sais pas si je dois vous le dire. De quelle part la cheichez-vous?

— De la mienne, d'abord ; ensuite, de la part de son oncle et de sa lanle, qui sont arri\és ce soir à Frascati, et qui, avec la prudence indispensable en pareil ca>, la font chercher, ne pouvant le faire eux-mèuies. Lady Harriett est malade, et son mari n'ose la quitter. Elle a une lièvre nerveuse dans le genre de celle que vous avez eue, la fièvre romaine; et, quand les accès viennent, on ne sait jamais si c'est peu de chose ou si c'est mortel.

-— Si c'est de la part de lady Harriett que vous agissez, je crois qu'il est de mon devoir de vous dire que miss Medura doit être très-près d'ici, dans une des villas à mi-côte de Roccadi-Papa ou de Monte-Cavo.

— Vous ne savez pas laquelle de ces villas?

— Non, je ne le lui ai pas demandé; et, d'ailleurs, elle ne paraissait pas savoir elle-même où elle descendrait.

— Mais avec qui est-elle?

— Seule avec un jockey.

— Un jockey ? Le prince dont m'a parlé lord B"* a au moins quarante ans. Il ne peut pas s'être déguisé en groom I

— Ledit prince est parti sans elle, à moins qu'il ne soit redébarqué quelque part pour courir après elle; mais elle m'a dit l'avoir vu prendre le large hier matin.

— Ainsi vous l'avez donc vue depuis?

— Oui, aujourd'hui.

— Ahl traditore t i'en étais bien sûr que vous étiez d'accord avec elle, et qu'elle faisait semblant de se sauver avec un vieux sigisbée pour courir après vous et avec vous dans les montagnes!

— Est-ce là la pensée de lady Harriett et de son mari?

— Je n'en sais rien, mais c'est la mienne.

— Il vous faut donc toujours des serments? Eh bien, je vous jure encore, sur l'honneur, que je ne suis pour rien dans les résolutions excentriques de miss Medora.

— Vaireg, je vous crois. Quand je suis auprès de vous, votre air de franchise me persuade. Quand je n'y suis plus, je vous confesse que je me défie même de vos serments. Voyons, mettez-vous à ma place! Je ne vous connais que parce que j'ai senti pour vous une vive sympathie dès le premier jour ; car

; je pourrais compter le pelit nombre d'heures que nous avons [.assées ensemble depuis notre rencontre à Marseille. Je vois que vous avez aux yeux des femmes, je ne sais quel altrail. C'e^t peut-être parce que vous êtes un drôle de garçon senti-

] tifliental, et que vos théories sur le parfait amour les enchantent; mais c'est peul-êlre aussi parce que vous êtes un pelit jésuite, ne reculant devant aucun mensonge et aucune perfidie. Vous avez été élevé par un prêtre, que diablel et peutêtre vous a-t-il enseigné l'art des restrictions mentales, qui annulent les serments les plus sérieux.

— Si vous avez de si agr.'ables soupçons sur mon compte, ne m'adressez donc plus jamais de questions, car je me jure à moi-même que je ne vous répondrai plus.

— Voyons! ne nous brouillons pas I Que vous soyez sincère ou non, vous voyez bien que je suis très-naïf, moi, puisque je m'avoue dominé et convaincu par votre air et vos paroles. Si je suis dupe, je me réserve de vous proposer l'échange de quelques balles quand je serai sûr d'avoir posé. En attendant, soyons comme si cela ne devait jamais arriver, et aidez-moi.

— A quoi, s'il vous plaît?

— A mettre à profil la folie que miss Medora vient de faire, et que je sais innocente de tous points. Je vas la dépister et me présenter à elle comme son chevalier dans cette solitude où elle se réfugie, comme l'envoyé de paix, la colombe de l'arche de lady Harriett. Je vas faire de mon mieux pour la dédommager, par une passion franchement déclarée, de votre superbe indilVérence et de l'outrage que vous lui avez fait en lui préférant sa suivante; car toiilo sa fantaisie est là, je le sais ! Dépit de femme qui cherche à se venger par une fantaisie nouvelle! Pounpioi ne serais-jo [)as l'ohjst de celle fantaisie aussi bien que le personnage qui a failh l'enlever et qu'on dit peu jeune et peu beau ? Elle s'est donc ravisée à temps, puisqu'elle l'a laissé partir seul ?

— Apparemment; mais par quelle inspiration veniez-vous la chercher par ici?

— Parce que la Providence me sert toujours bien. Je suis un de ses entants chéris. Figurez-vous, mon cher, que ce malin, en m'inturmant de vous et d'elle auprès de mon ancienne amie Vincenza, aujourd'hui madame Felipone, laquelle m'a tout raconté, j'ai vu accourir en liberté le cheval noir de Medora ; il avait cassé sa bride et arrivait gaiinent à Fiascati, où il paraît qu'il a ses all>clions ou ses aises. Comme il avait la selle de femme sur le dos, j'ai été ellrayé, en songeant que quelque accident avait pu airriver à l'aïutizone: mais Viucenza ne partageait pas mes inquiétudes. « Ce cheval les aura eiiiLurrassés à un moment donné, disait-elle, ils l'auront lâché, et il a retrouvé le chemin de sa plus récente demeure. » J'ai pris des inlormalions en me pruiiienanl, et des paysans, qui avaient rencontré Otello, m'ont dit iiu'il était venu par le cheiniii de Rocca-di-Papa. Voila counuent j'ai fait, dans mon esprit, un rapprochement enlre \oire retraite au buco et la présence de mon étoile aux environs. Vous voyez que, moi aussi, j'ai ma malice. Abdiquez la vôtre, et dites-moi, puisque vous avez vu Medora...

— Allons 1 allons ! nous cria Felipone, il faut partir !

LA DANIELLA

!l s'impatientait, et il fiillut que Brumières so remit en roulo avec nous, en silence. Il nous quitta aux trois pierres, après n'avoir encore offert ses services, et pjit lu chemin de Roceadi-P,ipa, qu'il no connaissait pas beaucoup, mais qui est facile à suivre.

Nous resa!;r.îme3 les Camaldules par un nouveau sentier moins flilTiciie et plus court que le lit du ruisseau qui nous avait amenés, la veille, au huco, et nous pûmes pénétrer, sans aucune mauvaise renconire, dans la cliapolle do Santa-Galla : c'est le nom du petit édifice qui donne entrée au souterrain. • Quand je me vis' enfin dans la mystérieuse galerie avec •ma Danielki, je ne pus me défendre de la presser dans mes bras.

— Vous êtes contents de vous retrouver ensemblo sous terre'? dit Felipone, qui nous regardait en souriant, tout en allumant une lanterne pour nous diriger dans ces ténèbres. Allons 1 c'est bien, mon garçon, d'avoir préféré l'amour à la liberté. Moi, je comprends cela. La femme est tout pour celui qui mérite le nom d'homme. Pour ma Vincenza, je consentirais à demeurer dans un souterrain toute ma vie. Elle est mon soleil et mes étoiles, et celui qui m'ôterait son cœur pourrait bien dire vite son tu manus.

Je pensai au docteur et à Brumières, lequel, dans la causerie dont je vous ai donné l'abrégé, m'avait fait entendre qu'il consolait déjà la Vincenza du départ de sou dernier amant. 11 y a des dupes intéressantes, et j'avoue qu'au lieu d'avoir envio de rire de la confiance du fermier, je me sens porté à m'indigner de la trahison qui l'environne. Cet homme est jeune, agréable, beau de santé et de physionomie. Il se pique, avec un peu de forfanterie vulgaire, de ne croire à rien au delà de vie, et traite de préjugés les croyances les plus sérieuses; mais sa charilé, sa bravoure, son dévouement et sa bienveillance donnent des démentis continuels à ce prétendu athéisme. Il a cette demiéducation qui ouvre l'esprit du paysan à des notions de progrès, sans lui ôter l'originalité naïve de ses formes. Si j'éiais femme, je le préférerais beaucoup à Brumières et au docteur, M'un qui fait do l'amour une satislaclian d'appétit, l'autre un 't chemin de fortune ou de vanité. Cslte généreuse nature de Felipone n'est pointant qu'un manteau pour couvrir les caprices de sa femme, et cet homme, qui nie Dieu et qui croit en elle, ne lui inspire ni respect, ni reconnaissance véritable. il n'y a pas là le plus petit mol pour rire, selon moi, et, sous ce joyeux cocuage, je m'imagine sentir gronder je ne sais quel drame déchirant ou terrible.

— A présent, nous pouvons causer, dit Felipone en nous éclairant. Marchons doucement, je suis un peu las. Apprenez où nous en sommes, mes enfants. Les perquisitions ont eu lieu aujourd'hui. On a découvert dix anciennes cachettes dans le château. Un architecte, que l'on avait amené là, a très-bien expliqué comment les personnes réfugiées dans Mondnigone avaient dû s'enfuir ; mais quand on a examiné de près ces prétendues issues, on a reconnu que le diable seul avait pu y passer; et la seule chose vraisemblable, la conununicalion du petit cloître avec le tevrazsone, et celle du terrazzone avec Sauta- Galla, ont été celles que personne n'a su pressentir ni trouver. Si bien que mon secret me reste et que madame Olivia s'en mord les poings. Lo capucin ne pouvait rien dire et n'a rien ditj sinon qu'il avait bien faim, et on l'a misen liberté, atteint et convaincu d'imbécillité; je te demande pardon de l'expression, ma filleule! ïartaglia, comptant que j'aurais soin de non cher maître, — c'est comme cela qu'il appelle Valreg, — a pris la traverse, pour n'avoir pasde désagrément avec la police locale. Les carabiniers sont partis; ils ont porté leurs recherches du côté de la mer, trop lard, bien entendu. Le seigneur cardinal a défendu que l'on s'occupât davantage de la sotte histoire de la madone de Luculliis, et je l'ai entendu dire au giudice processante: C'est a^sez attirer l'attention sur une proianalion qui n'a été faite que par les auteurs de l'accusation. Ils ont été tués, et vous ne trouverez personne pour la soutenir. Rien n'est misérable et fâcheux comme d insister sur un grief que l'on ne peut pas prouver. Laissez donc tomber cette invention misérable, et si l'artiste français reparait dans le pays, oii l'on dit qu'il a une maîtresse, contentez-vous de le mettre en prison, sans bruit et pour longtemps, à moins qu'il ne lui plaise de révéler, tout de suite, d'où lui vient le signe de ralliement trouvé dans sa chambre.

Quant à Onofrio, Son Éminence l'a mandé devant elle pour l'interroger elle-même en particulier. Il parait qu'on a voulu lui faire avouer qu'il avait donné asile et secours au prince dans son paillis, et qu'une bonne récompense lui a été ollèrte s'il voulait en convenir. Mais, je vous l'ai dit, Onofno est un saint. Il aurait pu nous servir et se bien servir luimême, en laissant croire qu'il avait secouru le prince; mais je lui avais dit de se taire, et, no comprenant pas, il s'est tu. Alors, le cardinal, émerveillé d'une vertu si rare chez un pauvre

paysan, lui a proposé de l'envoyer paîtro des troupeaux à di\ heues d'ici, dans une do ses terres, pour le soustraire à la vengeance des bandits; mais Onofrio, regardant cette oiïre comme un piège, a encore refusé cela. 11 a dit qu'il était engagé, pour deux an% encore, aux pâturages de Borghèso, et qu'il aimait Tusculum, où les étrangers lui faisaient toujours gagner quelque chose avec sa pelile vente d'antiquités. 11 assure, du reste, qu'il ne craint aucune vengeance, et que ceux qu'il soupçonne d'avoir accompagné Campani et Masolino dans leur tentative sont trop lâches pour revenir se mettre au bout de son fusil. En cela, il ne se trompe pas : morte la bête, morte lo venin; et n'ayant plus de chef, ces canailles quitteront lo pays, si ce n'est déjà fait. Bref, le cardinal a renvoyé le berger de Tusculum, en se recommandant à ses prières, et en disant do fort belles choses sur la fui et le désintéressement des âmes simples et vraiment pieuses. Moi, c'est mon avis aussi, que le berger de Tusculum est un saint, vu qu'il a menti comme un chien pour la bonne cause, et c'est ainsi que j'entends la religion.

Au reste, le brave garçon est bien récompensé do sa discrétion. Tout le pays lui attribue la gloire d'avoir débarrassé Frascali de ce Campani, qui faisait peur aux femmes enceintes par sa laideur, et de Ion coquin de frère, ma pauvre Daniella ! A présent qu'il est mort, il n'a plus d'amis, et ceux qui lui payaient à boire, il y a deux jours, pour n'être pas dénoncés, disent aujourd'hui que c'était un fallore, et ne lui payeraient pas pour un baïoque d'eau bénite. On va en promenade à Tusculum pour complimenter le berger, voir le lieu du combat et se faire raconter l'aventure, qu'il arrange de son mieux.

Pour conclure, continua le fermier quand nous eûmes pénétré dans la Befana, où nous trouvâmes Vincenza occupée à nous préparer une sommaire installation, vous allez encore rester ici cette nuit; après quoi, vous pourrez, je pense, reprendre possession de voire casino, et passer quelque temps à attendre prudemment les événements.

— D'autant plus, dit la Vincenza, qu'il y a, à Frascati, un Anglais et une Anglaise, les anciens maîtres de la Daniella, qui auraient voulu voir aujourd'hui le cardinal, et qui auraient tout arrangé avec lui pour monsieur Valreg, si la dame no s'était trouvée malade en arrivant. Mais ils disent qu'ils répondent de tout, pourvu qu'il ne se montre pas. Ainsi, soyez tianquille et prenez paiience.

11 m'était bien facile de suivre ce conseil. Je rentrais dans ma prison comme Adam fût rentré dans l'Éden, s'il lui eût été ] ermis d'y retourner après quelques jours d'exil sur la terre. Mon Eve avait péché contre Dieu, il est vrai, en péchant contro l'amour. Elle avait cueilli le fruit amer du doute et de la jalousie; mais, en dépit de cette crise terrible, nous étions si heureux de nous retrouver ensemble avec l'espoir de ne plu? nous quitter, que nous ne pensions pas avoir payé ce bonheur trop cher par quelques jours d'effroi et de soulTrance.

11 était cinq heures du matin quand nous pûmes nous reposer, et ce repos dura jusqu'à midi. Le réveil dans les ténèbres effraya ma compagne. Notre lampe s'étant éteinte, elle ne savait plus où nous étions; mais elle reprit sa gaieté quand nous eûmes fait de la lumière, et elle me ferma labouch3avecses baisers en m'entendant plaindre la triste vie où je l'entraînais. Elle s'habilla en chantant, tt, pour se reposer de ses fatigues des jours précédents, elle so mit à danser autour de moi. Certes, le lieu n'était pas gai, vu ainsi à la clarté d'une seule lampe, et délaissé par l'active et bruyante compagnie qui m'y avait accueilli trente-six heures auparavant. Mais, en dépit de l'eau qui coule à travers ce vaste édifice et des fenêtres murées de toutes paits, il y fait chaud et sec comme dans toutes les constructions établies dans le sol volcanique, comme dans les catacombes romaines, et comme dans toutes ces caves des vieux palais, où les pauvres ouvriers de la campagne sont heureux qu'on leur permette de se réfugier pendant l'hiver.

Mais nous sommes en plein printemps, et il nous tardait de revoir le ciel. Nous portâmes notre déjeuner dans le Pianto, où le soleil nous rendit tout à fait la confiance et la joie.

MondiaQODe, 30 avril.

Felipone vint nous y trouver. II m'annonça que je devais, par considération pour lui, ne recevoir personne, pas mémo lord ii'", qui était venu lui demander de mes nouvelles, et U

LA DAMELLA

MHriiit-cia qui était fort inquiète de sa nièce. Il ne voulait pas révéler le «ecrot du pas>aïe, inutilement, à trop de personne^!, el il s'était contenté de dire à nos amis que nous étions dans Ja rampaene. en lieu sur.

Ma femme, ajouta- t-il, s'occupera de vous apporter des

•vivre»:. Moi, il faut que je me tienne chez nous, car il y a bien des curieux sur pied à la suite de ces aventures que chacun e:^plique et raconte à sa manière, et, parmi eux, des mou- i chards qui voudraient bien me confesser. Il est bon que je montre ii ces gens-là ma figure simple et mes yeux étonnés, car mon rôle est de paraitr'e hébété de surprise (fuand on me parle de eens cachés ici, qui se seraient envolés par les grands tuyaux 0.1 Urrazzone. On voudra rôder aujourd'hui, et deiiiuin encore, autour du château, et, malgré les portes des jar- ! dins fermées, il se glissera toujours quelques enfants entre nies jambes. Faites attention à ne point vous laisser voir en replantant votre tente dans le casino. Olivia n'amènera personne dans les cours. Je lui ai donné avis de votre présence. Elle dira que la police défend de visiter Mondragone jusqu'à nouvel (irdre. Vous trouverez tous vos effets de campement dans la Urfana où je viens de les rapporter. Et sur ce, mes beaux enfants, l'amour et l'espoir soient avec vous !

Je ne le laissai pas partir sans lui demander ce qu'il savait de la santé de lady B"*. Elle allait mieux. Son mari espérait pouvoir aller à Rome le lendemain pour tâcher de mettre fin aux soupçons absurdes dont j'étais l'objet, et qui devaient, selon lui, tomber d'eux-mêmes après le départ des personnages auxquels on m'avait supposé appartenir.

Nous passâmes donc la journée à remeubler le casino. Comme on n'y avait lien trouvé, on n'avait rien dévasté. Je refis mon établissement de travail dans la chapelle où je retrouvai avec plaisir mon tableau et mon albi;ni d'écritures, dans le trou où je les avais cachés. Il fait tout à fait chaud, et le soin d'entretenir le feu ne complique plus l'embarras de notre existence. Je ne regrette pas les savantes ressources culinaires de Tartaglia, ni la société de Fra Cipriano. La chèvre nous a été ramenée par Olivia, et nos lapins courent de plus belle dans les grandes herbes de la cour. Je n'ai pas pu décider Daniella à me laisser perdre l'habitude du calé, mais je lui ai persuadé que je I aimais mieux fait à froid, et que je détestais les ragoûts. jNous vivons donc de quelques viandes froides, de salade, d'œufs et de laitage. Elle s occupe de moi, à côté de moi, toute la journée, ei voilà trois jours que je vous griffonne mon récit à la veillée, lisant, à mesure, à ma chère compagne, tout ce qui peut l'intéresser dans cette relation de notre humble épopée.

Je suis bien plus heureux, depuis ces trois jours, que je ne l'ai encore été. Daniella ne me quitte plusl On la croit partie avec moi, et s'il me devient possible de prolonger ostensiblement mon séjour en ce pa\s-ci, je voudrais ne sortir de ma cachette que pour conduire ma fiancée à l'autel. Je voudrais avoir l'agrément de mon oncle, et des papiers qui me missent à môme de contracter, en présence des représentants de la légalité française, un engagement inviolable. J'ai donc écrit à lubtie Valreg, et j'ai en\o\é ma lettre à lor.i B"' pour qu il la fit partir. Je m'attends bien à des questions, à des représentations, a des lenteurs rie la pari de mon digne oncle; mais ma résolution est inébranlable. Daniella a assez souffert pour moi, et, bien que mon serment devant Dieu seul lui suffise, je ne veux pas qu'autour d'elle on puisse douter de l'éternel dévouement dont je la juge et dont je la sais digne.

Je vous ai envoyé aussi une lettre plus abrégée que ce volume, mais résumant les mêmes faits. La connaissance que vous en prendrez vous mettra à même d'agir auprès de mon oncle. Je sais qu'une démarche de votre part pour approuver et appuyer ma demande filiale aura du poids dans son opinion.

Et maintenant, je vas me remettre à la peinture. Je m'aperçois avec plaisir que ces agitations, ces joies, ces dangers et ces tdtigues, loin de in'énerver, me font sentir plus vivement le besoin, le désir, et, qui sait? peut-être la faculté du travail, l'ar le temps de civilisaiion qui court, les artistes sont légitimement avides d'un certain bien-être, à un moment donné. Et moi aussi, je m'arrangerais bien d'une situation faite et de condi- 'lons d existence assez stables et assez douces pour me permettre de laire, de mon talent, le résumé de ma valeur intellectuelle et morale. Mais, d'une part, je n'ai pas encore le droit d aspirer à ces (ranijuilles satisfactions et à ces saines habiturles de la maturité. D autre part, je ne suis peut-être pas destiné à y arriver jamais, et les jours de foi, de santé, d'émotion que je traverse, ne me sont pas envoyés pour que j'en attende le résuliat, incertain par rapport à "mon progrès futur. C'est à pré-ent, c'est dans le mv s ère où je me plonge, c'est dans l'ainourqui m exalte et dans la pauvreté que j'epouse résolument, qu'il nie faut chercher le calme et la force de mon âme. Je songe

à tous ces vaillants artistes du passé qui traversèrent des maux si grands, des revers si tragiques nu des souffrances si amères, sans jamais trouver l'heure bienfaisante où ils eussent savouré la fortune et la gloire. Ils ont produit quand même ; ils ont été féconds et inspirés dans la tourmente. Eh bien, marchons dans ce chemin do torrents et de précipices, puisqu'il a été frayé par tant d'autres qui étaient plus et qui valaient sans doute mieux que moi!

Du t»'au )5 mai.

Il s'est passé encore bien des choses depuis mes dernières écritures. Comme j'aime mieux en faire davantage à la fois, ceci devient récit plutôt que journal.

Le lendemain du jour où je terminais ce qui précède, Bnjmières me fit demander par la Vincenza à me parler en particulier, et, bien que Felipone ait défendu, c'est-a-dire demandé à sa femme de ne pas lui révéler l'existence du souterrain, elle l'avait amené dans la Befana, où j'allai le recevoir.

— Je vous apporte des nouvelles, me dit-il gaiement ; mais d'abord laissez-moi vous presser sur nwn cœur de jeune homme, car je reconnais que vous êtes un honnête et un bon garçon. Vous ne m'avez pas trompé : Medora... Mais parlons de vous d'abord, ce sera moins égoïste.

Vous êtes libre. Lord B*" m'envoie vous le dire, et ce que je vous dirai malgré lui, c'est qu'en attendant un sembla-', d'examen judiciaire des faits qui vous ont été imputés, ce bon Anglais, qui vous aime, a déposé, pour vous servir de caution, une somme que je crois fabuleuse, vu qu'on a de grands besoins dans ce gouvernement, et que le régime du bon plaisir autorise à beaucoup exiger, mais dont lord B"** refuse de dire le chiffre, affectant, au contraire, avec sa générosité de grand seigneur, d'avoir arrangé facilement touteschoses. i^unc, mon cher ami, allez le remercier et le consoler de l'étal de sa femme, qui devient inquiétant. , Attendez cependant que je vous parle un peu de mes af-| faires, à moi ! J'ai découvert aisément, aux environs de Roccadi-Papa, ma céleste extravagante. J'ai enfourché le noble Otelio,' qui a bien manqué me rompre les os dix fois plutôt qu'une, et, grâce à ce passe-port, je suis entré dans la citadelle avec tous les honneurs de la guerre. La joie de retrouver la bête a fait rejaillir un peu de sympathie et de bon accueil sur le cavalier. .!e crois aussi qu'après vingt-quatre heures, la solitude des montagnes pesait déjà un peu à mon héroïne.

D'ailleurs, en apprenant la maladie de sa tante, elle n'a pas hésité à ajourner ses projets de retraite et d'indépendance pour venir la voir et la soigner. Si bien qu'elle est à Frascati depuis deux jours, où j'ai eu la gloire de la ramener, elle sur "■in noble coursier, moi sur un affreux mulet galeux, ia seule monture que j'ai pu trouver dans cette abominable bicoque de Rocca. Heureusement, il avait des jambes, et J'ai pu ne pas rester trop en arrière. Chemin faisant, nous avons parlé de vous, et même nous n'avons parlé que de vous et j'ai vu que la lantaisie de ma princesse pour vous était à l'état de souvenir antédiluvien. C'est un plaisir d'avoir affaire à ces heureuses cervelles de souveraines, qui changent subitement toutes leurs batteries etfont, de leur existence accidentée, une féerieavec changements à vue. Elle se moque de vous et de votre amour pour la Daniella avec une aisance qui réjouit l'âme. C'est à tel point que je me vois forcé maintenant de vous défendre, d'autant plus que je souhaiterais bien lui prouver que vous agissez le plus raisonnablement du monde, et que le comble de la sagesse est de se marierselonson cœur, quelle que .soit l'infériorité sociale ou pécuniaire de l'objet aimé. Vous m'avez donc servi à l'entretenir de théories qui me font franchir beaucoup de chemin, et qui me permettront, au premier jour, d'appeler son attention sur un charmant garçon pauvre, de votre connaissance.

Sur ce, mon cher, je compte plus que jamais sur vous pqur m'aider a plaire, résultat que vous favoriserez en déplaisant vous-même le plus possible.

— Ah çà! lui dis-je, cette plaisanterie dure donc encore, et vous voulez absolument vous persuader que je risquerais de plaire trop, si je ne faisais de grands efforts pour me readro moins délicieux/

— Ah 1 tenez, mon brave Valreg, vous parlez comme vous le devez, et je me plais à reconnaiire que, malgré mes per.sécutions, je n ai pas pu vous arracher le plus petit sourire de vanité. Je n'aurais peut-être pas été si austère et si religieux, si j'avais été à votre place. Mais le fait est que je sais tout. Ne dites rien, c'est inutile, je sais tout! Medoia m'a tout raconté elle-même, avec une insolence de franchise qui m'a mis d'abord en fureur contre elle, et qui a fini par me faire bcaucoU|i de

LA DANIKLLA

nlnisir, car cet abandon de confiance me prouve un désir de nieltre mon dévoiu'nipnt à l'cprcuvo et me donne le droit do me dire le conlldcnl et l'ami do ma princesse. Je sais donc qu'elle vous a ainu* par dépit et qu'elle vous l'a laissé voir, .le sais qu'un liaiser a été échangé dans les groltes de Tivoli... Sapristi! si je ne vnns voyais faire, à présent, des folies pour la Daniella, je croirais que vous êtes un nouveau saint Antoine. Il faut que cette Daniella soit délir;.ntc pour vous inspirer une telle vertu I

— Ne parlons pas d'elle, je vous prie, répondis-je brusquement, je vais lui dire que je sors; je vais m'hablller, et je vuis rejoins cbez lord B'" dans un quart d'heure. Où demeure-t-il?

— A Piccolomini ; je cours vous annoncer.

D.iriella reçut avec transport la nouvelle de ma liberté. Elle voyait finir mes dangers et arriver l'heure de notre union religieuse, qu'elle avait toujours affrclé de ne pas juger nécessaire à notre bonheur, mais que ses scrupules religieux appelaient en secret comme une absolution de son péché.

— Nous allons sortir ensemble, me dit-elle en préparant ma toilette de visite, je veux aussi remercier lord B"'", ton ami et ton sauveur I

Quoique je sentisse l'inconvenance de cette démarche, je fut vite décidé à en accepter toutes les conséquences. Mais la pauvre enfant lut dans mes yeux la rapide expression de ma première surpise. Elle attacha son regard profond sur le uiion, et s'assit en silence, tenant mon habit noir sur ses genoux.

— Eh bien, lui dis-je, tu ne t'habilles pas?

— Non, répondit- elle d'un air abattu; je n'irai pas, je ne dois pas y aller? Je ne peux pas entrer chez eux comme ta femme, et on me ferait sentir que ma place est dans l'anlichanibie.

— Il faudra pourtant bien, si l'on tient à me voir, que l'on s'habitue à te recevoir comme mon égale.

— Quand nous serons mariés... peut-être. Mais non, va, jamais! lady Ilairiet est trop grande dame anglaise pour se résigner à faire asseoir devant elle la pauvre fille qui lui a tant de Ibis lacé ses bottines. Non, non! jamais! J'étais folle de l'oublier 1

— Eh bien, c'est possible. Qu'importe? Je vais remercier ces personnes généreuses et leur laire en même temps mes adieux.

— Tu ne peux pas quitter Frascati tant que la somme déposée pour ta caution...

— Je le sais, je ne quitterai pas Frascati ; mais je ne reverrai pas lady B'*", car je vais lui annoncer notre mariage, et elle sera probablement charmée de ma résolution de ne plus me présenter chez elle.

— Ainsi, je serai cause que tes amis les plus utiles, ceux ù qui tu dois le plus, le chasseront de chez eux?.. . Ah! c'est affreux de réfiéchir, et voilà que je réfléchis! Eh bien, écoute, ne leur dis iien de moi, c'est inutile, et va vite. Ce soir, je te dirai comment je veux me conduire il leur égard ; j'y penserai. Passe ton habit et va-t-en. Tarder serait mal : on t'accuserait d'ingratitude. Va!

Elle me conduisit jusqu'à la porte de la cour et me poussa presque dans le strndone, comme si elle eût craint de se raviser et de me retenir. En me rendant seul à la liberté, il semblait qu'elle eût la soudaine révélation d'un état de choses douloureux pour elle et malheureux pour nous deux. Elle était absorbée, et, quand, après l'avoir embrassée, j'eus fait quelques pas, je me retournais et la vis debout au seuil du manoir, immobile, pâle, avec un regard sombre qui me suivait attentivement.

En ce moment, je me rappelai que Medora était à la villa Piccolomini, et que j'allais probablement la revoir. La pensée d'un nouvel accès de jalousie, lorsque Daniella viendrait à savoir celte rencontre, me donna froid par tout le corps. Je retournai vers elle avec la résolution de lui dire la vérité; mais, en même teinps, je compris que si elle m'empêchait d'aller remercier loid B"' et m'informer moi-même de laj santé de sa femme, je commettais une lâcheté impardonnable.

On eût dit que Daniella devinait mes secrètes perplexités. Son bol œil lerrible interrogeait ma physionomie et tous mes mouvements. J'avais commencé à marcher vers elle, je ne pou\ais plus m'en dédire.

— As-tu oublié quelque chose? me dit-elle sans faire un pas dehors.

— Non! je veux t'einbrasser encore!

Je l'embrassai en frémissant; je sentais que je la trompais et q'elle mêle reprocherait ensuite, comme si mon silence couvrait une infidélité. Et pourtant, si la scène de la mulcdetta recouimençait en ce moment, si elle se prolongeait jusqu'au soir, jusqu'au lendemain, j'étais avili et, pour ainsi dire, désho-

noré aux yeux des amis les plus respectables et les plus sérieux.

Je me confiai à la Providence, à la loyauté de mon cœur, et je partis en courant, me disant bien que cet empressement, qui n'était de ma part que le désir d'être bien vile revenu, serait peut être traduit plus tard comme une impatience de revoir Medora.

Les réflexions pénibles qui m'assiégeaient m'empêchèrent de goûter le plaisir instinctif de la liberté. Nous avions fait, Daniella et moi, de si doux rêves et do si beaux projets de promenade pour le jour où il nous serait peut-être permis do sortir au grand soleil, appuyés sur le bras l'un de l'autre I Nous devions éire mariés le même jour; nous ne complii.ns pas(]ue je serais délivré si vite et si inopinément Et voilà qu'elle restait seule et tristement prisonnière, tandis que je courais, sans les voir, à travers ces délicieux jardins où nous nous étions promis de cueillir ensemble sa couronne de mariéol

Comme je franchissais celte porte do la villa Falconieri par le cintre à jour de laquelle un vieux chêne passe au dehors une branche énorme, semblable à un bras qui appelle et repousse les passants, la .Mariuccia, qui venait à ma rencontre, se jelaà mon cou et m'embrassa avec effusion en demandant sa nieco et mêlant des doutes et des reproches à ses amitiés.

— Attendez quelques jours, lui dis-je, et vous serez sûre do moi, car Daniella sera ma femme. Allez la trouver à Mondragmip, distrayez-la d'une heure de mon absence, et surtout ne lui dites pas...

La parole fut suspendue sur mes lèvres par un accès de mauvaise honte. Je venais d'apercevoir, à dix pas devant moi, .Medora, 'qui venait aussi à ma rencontre, appuyée sur le bras de Brumières, dans le slradoneûe Piccolomini.

— J'entends I dit la Mariuccia, qui vit la contrariété sur ma ligure. Il ne faut pas dire que la SIedora est chez nous? Ce sera dilTicile ; c'est la première question qu'elle va me faire.

— Attendez que je sois de reloue pour lui répondre. Je ne tarderai pas.

Comme la Mariuccia s'éloignait sur le chemin que je venais de faire, je fus salué par un éclat de rire moqueur de Meilura, et je l'entendis dire, exprès, tout haut à Brunnère.s :

— C'est une jolie tante à embrasser que la Mariuccia! 1! fera bien de se peigner en rentrant chez lui!

— Je vois, à votre gaieté, lui dii-je en la saluant, que lady Harriet est moins malade que je ne le craignais?

— Pardonnez-moi, répondit-elle, en prenant tout à coup l'air d'une tristesse de commande; ma pauvre tante va mal, et nous la perdrons peut-être!

Le son de sa voix était si sec, que j'en fus révolté.

-^ Daniella, pensais-je, que ne peux- lu lire en moi l'antipathie croissante que celle belle poupée m'inspire.

Je saluai de nouveau et passai outre, sans même excuser mon impatience. J'entendis encore ces mots : <i il eï^l déjà devenu grossier! » dits à Brumières avec l'intention évidente que je les entendisse. Je levai mon chapeau sans me détourner, comme pour remercier de celte douceur à mon adresse, et je descendis l'allée en courant.

Lord B'" m'attendait sur le perron. II était affreusement changé.

— Eh bien I vous voilà enfin ? me dit-il en me prenant les mains. J'avais bien besoin do vous! Elle est mal! On ne me dit pas toute la vérité, mais je la sens là, dans mon cœur qui s'en va avec sa vie! Je l'aimais, Valreg I Vous ne croiriez pas cela? C'est pourtant la vérité, je l'aime toujours. Mon ami, je vous prie de rester avec moi cette nuit. Si l'accès de lièvre recommence, ce sera le dernier. Je ne sais pas comment je supporterais cela. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas me quiuor.

MonJi-aiîoii''. du {^ ûu iô mai.

— Je ne veux, ni no dois vous quitter, répondis-je; laissezmoi aller avertir ma fe:imie.

— Votre femme? Vous êtes donc marié?

— Oui, je suis lié par une parole qui vaut un acte.

— Ehbien, allez chercher la Danieila, dites-lui que je la prie de venir soigner ma femme. Je sais que, mainlenani, elle ne servira plus personne pour de l'argent. C'esl donc une marque d'amilié que je lui demande. Lady Hjinetlena toujours eu pour elle, et l'eût gardée si Medora n'eût déclaré qu'elle quitleiait la maison si on ne laissait partir la pauvre ûlle. A présent, si Medora veut partir encore, qu'elle parte 1 C'est un êire qui n'a

LA DANIELLA

ni cœur ni lèle. et je ne tiens pas, moi, à empêcher de nouvelles folies lie sa part. AIIpz, mon ami; dites à Daniella que milady est mal soisrnée, mi'conlenle de ses autres femmes, et que nous avons besoin d'elle. Elle est généreuse, elle viendra !

— Oui certe^s, elle va venir! m'ëcnai-je en reprenant ma course vers Mondragone.

Il étuit toiups que je vinsse au secours de la Mariuccia. Daniella devinait la présence de Jledora à Piccolomini. L'orage allait écialer. J'alh/i au-devant du coup.

— Sli-s Wedora est la en effet, lui dis-je, et très-indifférente à l'élat inquiélant de lady Harriit. Il faut, auprès de celte pauvre femme et auprès de son, mari, deux cœurs dévoués. On nous demande, toi et moi ; mets ton cliâle et viens 1

Elle n'eut pas un moment d'Iiésiialion, et, une demi-heure après, nous airivioiis tous trois à Piccolomini.

— Nous trouvâmes lady Harrietdans la grande chambre du rez-dc-ciiaussée entourée de son mari, de sa nièce et de Brumièrpf. qui causaient tranquillement avec elle. Lady Harrict n'élait ni maigrie ni sérieusement changée. Sauf un éclat singulier dans ie regard, sa maladie, rapide et violente, la laissait parfaitement calmectméme enjouée dans l'inlervalle des accès. Elleélaitloin de se douter qu'elle n'eût peut-être que quelques heure-; à vivre.

En me vovant, elle me tendit les mains, et, regardant derrière moi, elle chercha des yeux Daniella, qui restait il la porte, en proie à un étouffement occasionné, non par la course, mais par la présence de Medora.

— Eh bien, dit lady B'", pourquoi n'approche-t-elle pas ? Je la verrai avec plaisir.

Je compris qu'elle ignorait le but de la visite de Daniella et qu'elle ne pensait pas avoir besoin d'être soignée. Daniella, à qui lord B"* avait été donner rapidement l'avertissement nécessaire, s'approcha et lui baisa la main en pliant un genou devant elle, à la manière italienne.

— Ma chère enfant, lui dit lady B"*, je suis contente de te retrouver bien portante. Moi, je suis un peu indisposée, mais ce n'est rien. Je t'ai fait demander pour causer avec toi de choses sérieuses, tout à l'heure, quand nous serons seules.

— Nous vous laissons! dit Medora sans se déranger, en toisant Daniella, qui restait debout, elle assise, et plus nonchalamment étendue que si elle eut été la malade.

Lord B"' comprit la situation. Il avança un fauteuil auprès de sa femme, et y conduisit D.miclla, qui hésita à s'y asseoir. Elle était partagée entre le désir de braver sa rivale "et le ress pect qu'elle était habituée à témoigner à lady B*".

— Oui , oui, assieds-toi, dit celle-ci avec une bonhomie dont elle ne sentit pas la cruauté : cela me fatiguera moins pour te parler.

— Et vous ne devez pas parler beaucoup, clière tante, dit Medora en se levant, comme si un ressort d'opposition eût existé entre elle et Daniella. Vous savez que, quand vous vouagilcz, vous avez un peu niai aux nerfs le soir.

Elle sortit avec Brumières, qui a trouvé moyen de s'installer à Piccolomini dans mon ancienne chambre, et de faire l'utile et l'empressé autour de la famille. Lord B"' m'emmena dans le jardin pendant que sa nièce remontait le stradone avec son nouveau cavalier servant.

— .Ma fi-mme. dit il, veut confesser Daniella. Elle admet l'idée de voire mariage sans trop d'élonnemcnt ni de révolte. Il n'en eût pas été ainsi sans celte teirible fièvre qui l'exaspère durant la nuit, mais qui la laisse épuisée, adoucie et comme s/'oprtto durant le jour. Son caractère et ses opinions redeviennent alors ce qu'ils étaient autrefois... quand elle m'aimait! Elle comprend que l'on se maiie par amour, et elle s'intéresse à ceuxqui recommencent sonbijtoire. Une seule chose l'inquiète pour vous "> elle sait, elle alïïinie que Daniella est une Olle fière et froide; mais elle craint qu'elle n'ait eu pour moi une faiblesse, la seule faiblesse de sa vie. Je l'ai fait rire ce malin, en lui disant qu'avec ma figure et mon âge, il faudrait appeler cela wie force, c'e^t-ii-dire une fièvre d'ambition ou de curiosité de la part d'une jeune fille sage. « N'importe, a-t-elle répondu, vous ne me diriez pas la vérilé. Elle me la dira, à moi, car j'ui de l'empire sur ell?; et si elle a celte faute sur la conscience, je lui Icrai une bonne morale pour qu'elle n'en ait jamais d'autres à i^e reprocher, et pour qu'elle devienne digne de l'amour de M. Valreg. »

— Or, mon ami, continua !or,l B*'*, si cette j'eune fille n'a jamais commi~de péché qu'axcii moi, je vous jure...

— Je le sais; je suis tranquille, puisque j'en fais ma femme.

— Votre feiiuiie! Avez-\ous bien réliéchi à cela?

— J'ai lait mieux que de réfléchir : j'ai laissé mon âme ouverte à la foi.

— Mais la différence d'éducation, l'entourage, les anlénérienls lie position sociale, votre famille, ii vous!

— Je n ai pensé à lien de tout cela.

— (j est c^ que je suiiS ii.pi ocuo. li faudrait \ |)eiiser. i

— Non ! J'ai mieux à faire, c'est d'aimer et de vivre 1

Il soupira et garda le silence comme pour chercher des argunienls nouveaux; mais il était si absorbé par sa propre situation qu'il n'en trouva pas. Il fut même étonné quand je le remerciai de ce qu'il avait fait pour moi. 11 l'avait presque oublié.

— Ah! oui, dit-il en passant sa main sur son front chauve et flétri : vous m'avez donné beaucoup d'inquiétude. Je n'en a vais pas absolument alors pour milady ;mais, depuis deux jours, j'ai vécu un siècle. Voyons, dites-moi donc vos avenluies.

Je les lui racontai succinctement, dansl'espoir de le distraire, niais je vis bien que, s'il faisait l'effort de m'écouter, il ne pouvait pas faire celui de m'entendre; et, avant que j'eusse fini :

— Retournons auprès de lady Ilarriet, me dit-il; il ne faut pas qu'elle se fatigue à parler.

Nous la retrouvâmes très-animée.

— Je suis contente d'elle, dit-elle à son mari en lui montrant Daniella ; c'est vraiment une belle âme et une intelligence bien supérieure à ce que je croyais. Voilà comme nous sommes, nous autres gens riches et dissipés ; nous ne connaisons pas les èlies qui nous entourent. M. Valreg n'aura pas de peine à lui donner des manières et de l'éducation. Il en fera une femme cliarmante, car elle l'aime véritablement. D'ailleurs, il n'en serait pas ainsi, que j'accepterais encore celle qui portera son nom. Je ferais pour lui exception à tout usage et à toute opinion reçue. Je ne pourrai jamais oublier qu'il ma sauvé la \ie, et peut-être l'honneur I A présent, ajouta-t-elle, je me sens lasse et je voudrais me coucher. Mais je ne voudrais pas Eânny; elle m'est devenue antipathique. Cette Mariuccia, qui est ici, est bonne, mais trop bruyunle. Ma nièce est trop parfumée... et, d'ailleurs, il ne serait pas convenable qu'i-lie me servit.

— Je vous servirai, moi! dit lord B'". De quoi vous inquiétez-vous?

— Olil ce serait encore plus inconvenant!

— Et moi, milady? lui dit Daniella en lui offrant son bras; voulez-, ous me permettre de vous servir encore?

— Mais... c'est impossible 1 M. Valreg ne te le permettrait pas?

— M. Valreg, répondis-je, la chérira encore plus, s'il est possible, pour les soins qu'elle vous aonnera.

— Eh bien, vous me faites plaisir, et je vous en remercie. Viens, ma chère, je ne serai pas ingrate envers toi !

— Laissez-la parler ainsi, médit lord B"" quand elles furent sorties, et, si elle offre de l'argent à Daniella, dites-lui de ne p. s le refuser, sauf a le jeter dans le tronc d'une église, si, comme je le pense, la chose vous blesse. Lad, Harriet ne comprend pas assez la fierté des pauvres. Elle croit que les riclies uni toujours le droit de payer. Voici l'heure où il ne faut rien discuter avec elle. Allez donc voir, je vous en prie, si le docteur M"' est arrivé de Rome. 11 vient tous les jours à cette heure-ci.

Le médecin arrivait au moment même et voulut voir la malade. Mais elle était couchée, et, soit pudeur anglaise, soit coquetterie, elle refusa de le recevoir. Elle ne se sentait ni ne sa cioyait assez malade pour justifier l'inconvenance qu'on lui proiiosait. Couune, avant tout, il ne fallait pas la contrarier, le docteur s'installa avec nous dans le salon attenant a la chambre de la malade. Au bout de quelques instants, Daniella vint rouvrir la porte. Lady Harriet, à peine couchée, s'était endormie subitement.

Le mari et le médecin purent alors entrer pour observer les symptômes de la fièvre, qui se déclarait avec des caractères nouveaux.

Je restais seul au salon ; j'enlendis remuer des assiettes dans la salle à manger. On niellait le couvert. Le flegme de ces domestiques anglais, qui vaquaient à leurs fonctions avec la régularité méthodique de l'habitude, faisait un douloureux contraste aux agitations poignantes qui absorbaient leur maître, de l'autre côté de la cloison.

Au bout d'un quart d'heure, un de ces valets vint annoncer que le diner était servT," et Fanny, la femme de chambre en ûisgiàee, traversa le salon pour tiansmellie cet avis a lord B'".

■^Je ne dînerai pas, dit-il en \enant ;ur la porte de la chambre de sa femme. Mon cher Valreg, allez diner, je vous prie, avec ma nièce et M. Brumières, qui veut bien rester près do nous dans ces Iristes circonstances.

— J'ai mangé il y a deux heures, répondis-je ; si vous le permettez, je resterai ici, ou je me tiendrai dans la chambre de la ni.ilade à votre place.

Je l'engageai à essayer de manger quelque chose. Il secoua la léto sans réiiondre.

— Elle est déjà réveillée, dit il, et c'est tout au plus si elle veut .-outfiir le docteur et moi auprès d'elle. Restez ici, si vi. s vous en senU/. le cuuiage; je vous verrai de temps en

LA DA.MELLA

temps. Cela me soutiendra jusqu'au bout.

— Le médecin est-il donc très-inquielî

— Oui I

Et lord B*** rentra dans la chambre de la malade.

En ce moment, Medora entrait au salon par l'autre porte et arrangeait ses cheveux devant la glace, en quittant son cliapeau de paille.

— Est-ce que lady Harriet est déjà recouchée? me demandât-elle négligemuient'. Ce n'est pas son heure. Je croyais qu'elle c-sayerait de se mettre à lable avec nous?

— La fièvre s'est déclarée plus tôt que les autres jours.

— Ahl vraiment! Je vais la voir.

Elle alla jusque vers le lit de la malade; mais lord B'" lui offrit aussitôt le bras et la ramena vers moi, en lui disant :

— Il n'y a encore rien de certain à augurer de cette crise. Vous savez que votre présence irrite milady quand elle souffre. Allez donc diner, et ne vous tourmentez de rien jusqu'à nouvel ordre.

Il rentra chez sa femme et ferma la porte! J'offris aussitôt mon bras à Medora pour la conduire à la salle à manger, où Bruniières l'attendait. Puis je la saluai pour retourner au salon.

Ce qu'elle déploya, en ce moment, de coquetterie et d'amertume, d'ironie et de gracieuseté pour me retenir et me fùire au moins assister au repas, m'émeiveilla un peu. Je ne l'avais jamais vue si adroite et si tenace. Bruniières se croyait obligé, pour lui complaire, d'insister aussi, malgré le dépit que lui causait, par moments, ce caprice. Lorsqu'il laissait voir ce dépit, elle le regardait ou lançait un mot vague, de manière à lui laire croire qu'elle se moquait de moi.

Il devenait cependant bien (>viilent pour moi qu'elle voulait me faire asseoira lable à ses côtés; pendant que ûaniella remplirait l'office de garde-malade, et, dans l'opinion de miss, de servante auprès de lady Harriet. Elle s'acharnait à sa vengeance, au milieu de la plus douloureuse situation domestique, avec une présence d'espril et une liberté de vouloir qui m indignaient. Je dois dir-e que j'avais grand'faim, n'ayant rien pris depuis le matin el venant de faire trois fois, en courant, le trajet assez long entre Piccolomini et Mondragone; mais, pour lien au monde, je n'eusse accepté un morceau de pain à celle taljle, et j'allai trouver la Mariuccia, qui mangeait un plat de lazagne dans le casino, et qui le partagea joyeusement avec moi.

Je ne sais pas si je vous ai dit que le casino de la villa Piccolomini est célèbre. C'est un petit pavillon qui se relie au palais comme une aile très-basse, el où le savant Baronius écrivit ses Annales ecclésiastiques. C'est aujourd'hui un appartement meublé, en location comme les autres. La Mariuccia y avait dressé un lit pour moi, dans le cas où l'étal de la malade me permettrait de nie coucher. Elle s'étonna de mon refus de manger avec les maîtres; mais, quand elle sut mes raisons d'agir, elle me dit en souriant:

— Je vois que vous aimez ma nièce et que vous savez ménager la susceptibilité d'une femme de cœur. Allons, Dieu vous bénira, et j'ai confiance en vous pour l'avenir.

Je la laissai avec son frère le capucin, qui avait ffairé de loin la pauvre lazagne, et qui venait, avec une écuelle de bois, recueillir les restes de ce festin. Il s'étonna de nre voir là, et tandis que la bonne (ille lui donnait les explications qu'il était capable de coiiipiemlre, je retournai au salon.

11 me fallut traverser la salie à manger et subir un nouvel assaut de Medora, qui voulait me faire prendre le café. Quand elle eut encore échoué, elle donna à Bruniières je ne sais quelle commission au dehors et vint me rejoindre au salon, où Daniella était entrée un instant pour me dire que lady Harriet allait mieux, en ce sens que la lièvre n'augmentait pas.

Quand Daniella vit sa rivale approcher de moi et s'asseoir Iranquillement sur le sofa sans daigner s'apercevoir de sa présence, son bras s'enroula autour- du mien comme un serpent.

— Peut-on vous parler un instant? me dit Medora, qui vit ce mouvement mal dissimulé, au coin de la cheminée.

Ma position entre ces deux femmes était la plus ridicule du monde ; mais il vaut beaucoup mieux, selon moi, mériter toutes les lailleries de celle que l'on n'aime pas que le nioindie reproche de celle que l'on aime. Je relins donc Daniella du regard, el répondis à Medora que j'étais a ses ordres.

— Mais je veux ne parler qu'à vous seul, reprit-elle avec une superbe assurance. Dauiella, ma chère, je vous prie de nous laisser. D'ailleurs, vous êtes nécessaire auprès de milady.

— Et moi, répondis-je, j'ai une commission à faire pour milord. J'aurai I donneur de vous entendre dans un moment moins grave pour votre familic.

J'allais sortir, lorsque Daniella, satisfaite de sa victoire, me retint en disant :

— Ce que demandait milord, on l'a trouvé. Rien ne vous empêche de rester ici et de parler avec la signera. Qui donc

pourrait s'en inquiéter? ajouta-t-elle à demi-voix, mais da

ni: nière à ôlre entendue de sa rivale.

'■-t elle poussa l'orgueil du triomphe jusqu'à refermer la porte entre elle et nous.

-^ Cette fille est toujours foUe I dit Medora, dissimulant sa colère.

Et, sans me donner le temps de répliquer, elle reprit :

— Voyons, mon cherValreg, donnez-moi donc, à propos dd M. Briimiores, un bon conseil; j'en ai besoin, et, dans la situalion où nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre, vous ne pouvez pas me le refuser.

— Je pense, répondis-je, que vous vous moquez de moi en me prenant pour conseil, moi qui ne sais rien des convenances du monde où vous vivez ; et, quand à notre mutuelle situation, je ne sache pas qu'elle nous crée aucun devoir vis-à-vis l'un de l'autre.

— Pardonnez-inoi, c'est une situation sérieuse, et je n'ai rien fait pour me la dissimuler. Je l'ai acceptée, au contraire, en me me mettant à votre service; et, cpii pis est, à la merci de mademoiselle Daniella, qui ne se gène pas pour me le faire comprendre.

— Je pensais que vous aviez assez bonne opinion de moi pour ne pas craindre que Daniella frit ma conQdente en ce qui vous concerne.

— Quoi! vous ne lui avez rien raconté de Tivoli ?

— Rien. J'ai eu plus de discrétion que vous, qui avez tout raconté à Bruniières.

— Vous me jurez que vous me dites la vérité ?

— Oui, madame.

— Voilà un étrange otti, madame! Je sens que vous êtes irrité el offensé de mon doute ; je vous en deinarioe pardon ; mais ne pourriez-vous être moins lier et moins froid ?

— Cela m'est impossible.

— Pourquoi? Voyons! il faut s'expliquer. Vous avez été effrayé de mon amour, et j'ai compris cela. Vous êtes méfiant et pénétrant; vous avez deviné que ce coup de tète n'amènerait rien de bon; mais, que vous ayez la même peur de mon amitié, voilà ce que je trouve inouï, el.ce qui m'est plus pénible encore. Soyez donc sincère tout à fait, et même avec brutalité, puisque c'est votre caractère. Je suis lasse d'aller audevanl de votre sympathie, et l'ellort que je tente aujourd'hui sera le dernier.

Tel est le résumé des préliminaires de l'explication que je fus sommé de donner el que je donnai enfin, résumée ainsi qu'il suit. C'est à vous, surtout, que je la donne nettement formulée, pour que vous puissiez juger mes senlimens et ma conduite dans cette situation extrêmement délii'ate.

Entre personnes sincères ou sérieuses, l'amitié naît de l'estime mutuelle ou de l'altrail réciproque, soit des e-pnts, soit des car-actères. Mais les natures légères, aussi brenrpie les natures calculées, font un étrange abus du nom et des privilèges apparents de l'amitié. Je crois que les femmes, et surtout certaines femmes à la fois astucieuses et frivoles, se servent de ce mot sacré d'amilié comme d'un éventail de plumes qu'elles font jouer entre elles et la vérité. Je sens que celle-ci me hait et voudrait me faire souffrir. Elle invente l'amitié pour me retenir sous sa main, à portée de sa vengeance; de môme que, pour épouser un titre, elle avait inventé d'avoir de l'amour pour ce pauvre prince, raillé, méprisé, outragé et abandonné tout a coup pour avoir ronQé en voiture et parfumé ses habits do la\ ande : de même que, pour avoir un nouvel esclave à tourmenter en attendant mieux, elle invente d'avoir- de l'amilié et de faire ses plus intimes confidences à Bruniières.

La facilité avec laquelle les hommes se laissent prendre à ces prétendues amitiés de jeunes femmes s'explique très-naturellement par la vanité. Si humble el si sensé que l'on soit, on se sent flatté, avant, pendant ou après l'amour-, d'in-pirer un sentiment qui se donne pour sérieux, une conliaiice ijui semble être une miirque de haute estime. Les privilèges d'une certaine intimité chaste flattent les sens quand même, el je comprends très-bien que, si je n'aimais pas exclusivement el passionnément une autre lemme, celle-ci, avec ses airs de respect pour mon caractère et de docilité devant mes avis, pourrait se moquer de moi el me conduire adroitement à ses fins, lesquels ne sont autres que de me rendre amoureux d'elle pour avoir le pliiisir de me dire: « A présent, mon cher, il est trop lard. »

Ce n'est pas que Medora soit une de ces femmes tigresses ou ;erpenls, comme on en voit dans certains romans modernes. Oh! mon Dieu non! C'est une lemme comme beaucoup d'aulies, une vraie femmelette de tous les mondes el de tous les temps; je veux dire une de celles qui n'ont pas grand esprit ni grand cœur et qui, favorisées de la nature et de la fortune, jouent à leur aise le rôle d'enfant gâté avec tous les gens simples ou vains qu'elles peuvent accaparer. Ces femmes-ià font volontiers des perfidies sans être précisément làusses, des

LA DANIELLA

coups de léifi pans être fortes, et de la diplomatie sans être habiles. Elle* s'aiment beaucoup elles-mêmes, d'un amour maladroit et mal entendu, mais exclusif et persistant, qui leur en scisne et leur inspire la rouerie nf^cessaire à leurs desseins. Êlle.'ffi rompromelienl sans se perdre et s'offrent sans se liNror. Elles se foni beaucoup d - tort et reprennent le dessus rontinuelleiienl, tant est eraiido la doulile puissance de l'argent et de la beauté. Des jiommes plus forts et meilleurs que c.'s femmes là' sont sou\ent leur dupes, et Brumières, qui a infininient plus d'esprit, de ptindtralion, de suite dans les idées et dans le ^.^racl^^e que n'en a Medora, me parait destiné à être mené par file haut la main, et planté l.'i axec le doux litre d'ami excellent et fidèle, dès qu'un serviteur plus brillant ou plus utile se présentera.

MondragoDC, 15 mai.

Tout ce que je viens de vous exposer, je l'exprimai francliement à Medora, au courant de la conversalion, et ma conclusion fut que je ne pouvais pas plus croire à son amitié qu'elle ne devait désirer la mieime Je ne vo\ais pisqiie l'aventure de Tivoli m'eût cré,' d'à tre d"\oir cn\crs elle que celui d'une discrétion dont tout homme d'honneur est capablj sins erand effort, et l'espèce de reconnaissance qu'elle prétendait m'imposcr pour un baiser et quelques folles paroles ne me cliarfieait ri là conscience ni le cœur. Ma vanité pouvait seule lui en tenir un compte sérieux, cl j'étais décidé à terrasser ce mauvais petit démon sot, plein d'équivoques et de subterfuges. Quand à la reconnaissance que ma délicatesse lui inspirait, je l'en ten.ds quitte et la priais de ne plus m'en parler; car, en y icvenanl sans cesse, elle me ferait croire qu'elle doutait cie sa durée.

Étonnée, (à:hée et comme brisée des vains cfTorls qu'elle venait de faire pour trouver le défaut de la cuirassé, elle restait pen-ivo et muette. Lord B*" vint me dire que la malade était assez Calme et que l.i potion avait agi.

-- En ce cas, dit Medora en s» lésant, vous pouvez peut-être vous passer de la Daniella pendant quelques minutes; je voudrais lui parlt^r.

Daniella vint au boutd'un instant. Sa figure était naïvement radieuse. Je vis bien qu'elle avait profilé du moment do répit que lui donnait le mieux de la malade pour écouter ce que je di-ais à Medora. Celle-ci le devina en jetant un rci-'ard d'inquiétude sur la fenêtre entr'ouvertc. Du jierron de la maison, ou du casino de Baronius, Daniella, sortant par le fond de la chambre do lady Harriet, avait pu tout entendre.

— Vous avez l'air triomphant! lui dit Medora en frémissant do colère ou de crainte.

— Parce que madame va mieux, répondit Daniella avec une douceur à laquelle je ne m'attendais pas.

— Voulez-vous me suivre dans ma chambre? reprit Medora agitée. Il faut absolument que je vous paile.

Je remontrai que, d'un moment à l'autre, on pouvait lappe- 1er Daniella pour la malade, et je passai dans la salle à mander, cil B.umières venait d'entrer. Je l'ennnenai fumer un cigare au jardin, et j'entendis que l'on fermait la I nêtre du salon.

Biumières n'a aucun doute sur la loyauté do Medora à son <*gaid. Il ne me demanda [las compte de l'entretien que j'avais eu avec elle, et je le vis plein d espoir et de joie.

— Savez-vous, me dit-il, que mes affaires marchent bien ? Dii'u conserve la bonne lady Harriet! Mais, si sa volonté est de la rappeler à lui, Medora, n'asaiit plus de parenle chez qui elle puisse vivre (elio a usé toutes les autres), \a certaiuemtut 60 décider au mariage. Elle y était décidée lécemmeal, puisqu'elle choisissait le vieux |)iince. Cette folie s'est dissipée à temps, et, puisque la luule des soupirants se réduit à moi seul pour le quart ti''aiirc; puisque le destin me jette la auprès d'elle, dans cette étape de Eratcati, entre le dégoût de son dernier ca|irice et la mort de son dernier l'iiaperun, j'ai des chances que je ne retrouverai jamais. C'est donc à moi d'en profiler. Mais que fait-elle a\ec \olre Daniella?

— Je pourrais m'in,s[iirer de l'air du pays pour vous répondie : C'/ti lu sa ! Mai?, quand ou u'cst pas Italien, ou se donne loujuuis la peine ue supposer quelque l'huso, elje m'imagiiiu qu'elle se léconcihe avec la peisuniiu injuslimeut mallraitée par elle.

— Oui, ça doit-être, car elle est bonne, nest-ce pas? C'est une noble créature; violente, mais généreuse, folle à ses heuics, et comme i\re de fantaisies d'artistes dans ses résolutions excentriques, mais d'une raison et d'une logique admirables quand elle fait appel à sa propre intelligence. "C'est une femme supérieure (|ui s'ennuie, voilà tout. L'amour en fera une créature adorable, vous verrez!

Brumières s'attribuait si naïvement ce prochain miracle, qu'il n'eût pas été possible de le dissuader. A quoi bon, d'ailleurs? L'amour-propre exubérant est une si vive jouissance par elle-même, que les déceptions peuvent bien venir à la suite des rêves. Les compensations anticipées sont aussi réelles (|ue celles qui arrivent après un désastre. Je n'avais rien do mieux à faire que d'admirer celle faculté d'illusion, tout en filiilos'jphanl intérieurement sur la situation de cette famille : d'un coté, lord B"* au seuil d'un immense et incurable déses- |)oir; de l'autre, Medora faisant des projets; cl, à côté d'elle, Brumiîres disant : « Dieu conserve lady Harriet, mais sa mort me serait bien uVûa pour le quart d'heure I » . Quand je pus rejoindre Daniella cl lui demander compte de son entrevue avec Medora, je la trouvai rêveuse et réservée dans ses réponses.

— Mon Dieu 1 lui dis-je, tu parais attristée I T'a-t-elle dit quelque chose qui puisse te faire encore douter de moi?

— Non certes, bien au contraire! elle a été très-franche, très-bonne, très-grande. Elle m'a avoué, non pas qu'elle t'a aimé, mais que, par un dépit d'enfant, un orgueil de jolie feiiim ', elle avait voulu te plaire. E'ie déclare qu'elle a échoué et qu'elle en est contente; qu'elle se condamne el se moque d elle-mêmi pour ce mauvais sentiment qu; la fait m'offenser et mi chasser d'aupiè-î d'elle. Elle me redemande mon amitié el veut que je lui ])iometle la tienne. Voilà ce qu'elle dit, ce qu'elle a l'air de penser. Je lui ai t jiil pardonné, et nous nous sommes embrassées, moi de bon cœur, elle... de bonne loi, je pense I

Daniella ne put m'en dire davantage; on l'appela auprès de lady Harriet. La soirée s'écoula dans des alternatives d'espoir el d'inquiétude. A iniuuil, la lièvre tomba; l'accès avait été beaucoup moins grave que les piécédents. Le médecin, espérant que n.ilady éiait sauvée, alla se coucher. Lord h'" voulut envovcr reposer Daniella, qui aima mieux rester sur un fauteuil auprès de la malade. Meitora [iril le thé avec Brumières et se retira dans son a|iparleuient. Je deiueiu'ai au suKin avec lord B"*, qui, de quart d heure en quart d'heure, allait, sur la pointe du |iied, écouler la respiration de sa femme.

— Vous devez me trou\er ridicule, dit-il dans un de ces in- 1' rvalles de causerie avec moi. Vous me mettez au nombre do ..es époux inconséquents qui se plaignent pendant vingt ans de leur lemuie, el qui ne trouvent jamais moyen de vivre avec elle, M cj n'est au moment de la quitter pour toujours. Je m'étonne moi-même de ce que j'éprou\e, car il y a eu des heures... des. heures où j'avais bu, des linires houleuses dans mon souvenir, oùjedisais,.à moitié sérieusement : La mort rendra la liberté à l'uiide nous! Mais, en voyant arriver celle inurlqui la i)renaitde piéleieiice à inui, elle jeane, et bjUe encore, tandis que je me sens vieux el l'àine usée, j'ai été saisi d'ellroi et de remords. C'est elle qui a droit à la vie après la triste existence qu'elle a eue avec moi, et j'ai trouvé le destin si injuste dans son choix, que je devenais fataliste. J'avais l'idée de me tuer pour le uésarmcrl

Je le laissai s'épancher, et j'attendis qu'il eût exhalé toute l'auierlume habiluellemenl refoulée en lui-même, pour le raisonner avec all'eclion et le réhabiliter à ses propres yeux sans accuser sa femme.

Il n'y a pas, dans notre action morale, de falalité que nous ijo puissions comlaaltre el vaincre presque radicalement; voila ma croyance, et je la lui exposais avec sincérité. J'ajoutais que, dans les faits collectifs que l'on appelle lois do la société, il v avait des soull'rances inévitables, fatales en apparence, sur le 'compte desquelles nous pouvions mettre souvent nos douleurs personnelies el les torts de ceux qui nous entourent; mais que toute la force, toute la sagesse de 1 individu devaient être employées àcombatue ces mauvais résul.als, autour comme au dedans de nous. Les moyens me paraissaient, non pas faciles, mais simples el netlcmenl tracés. Les vieilles vertus de la religion élerncUe sont restées vraies» malgré ditiérenles erreurs d'application, el uul sophisme, nulle corruption sociale, nul mensonge de l'égoïsme n'euipccheronl le bien d'être, par luimême, en dépit de tous les maux extérieurs, une joie souvelame, une notion délicieus-e, une clarté sublime. Quand notre conscience est en paix, notre cœur vivant, et notre pensée saine, uous de\ons uuus estimer aussi heureux qu'il est donné a l'homme de l'élre. Demander plus, c'est vouloir idlleiuent renverser des lois divines qui devaient cire puisqu'elles sont, el que nos plaintes ne cbangerout pas.

LA DAINELLA

— Je suis tout à fait d'arcord avec vous, me dit lord B*** ; Cl c'est parce que mon esprit no s'est pas attaché à cette notion saine dont vous parlez, que mon cœur s'est aigri et que ma conscience s'est troublée. J'ai été coupable envers les autres en le devenant envers moi-même. J'ai manqué de volonté pour me faire apprécier, et j'ai cherché quelquefois, dans l'ivresse, ries étourdissemenls qui m'ont fait descendre dans l'inertie, au lieu de me faire remonter dans l'espérance. J'ai manqué de foi, je le reconnais bien, et, si la femme qui m'aimait m'a pris en dégoût et en pitié, c'est ma faute bien plus que la t.ienne.

— Tenez, dit-il encore, après que nous eiîmes longtemps causé sans que la malade se réveillât, si le ciel me la rend, il me semble que je deviendrai digne, rétrospectivement, de l'amour (]u'clie a eu pour moi. A nos âges, l'amour serait un sentiment ridicule s'il ne changeait pas de nature. Mais cette amitié qui lui survit, et à laquelle, s'il vous en souvient, je portais un toast mélancolique au pied du temple de la sibylle, c'est un pis-aller meilleur que l'amour même, plus rare et plus précieux mille fois. Voilà ce que j'aurais voulu et ce que je n'ai pas su inspirer à ma femme.

Puis, comme je lui disais qu'il fallait espérer la guérison d'Harriet et armer son cœur et sa raison pour cette belle conquête de l'amitié sainte, non pas veuve, mais fille de l'amour, il se jeta dans mes bras et versa des larmes qui dciendirent si peu sa physionomie sans mobilité, qu'elles semblaient couler comme un ruisseau sur une face de pierre.

— Vous me lailes du bien plus que vous ne pensez! me dit-il de cette voix morte et sans inflexion qui contraste avec ses paroles; toutes les formules d'encouragement et de consolation sont des lieux communs, et je ne sais pas si les vôtres ont plus de sens que celles des autres. Il est possible que non ; il ne me semble pas que vous me di.-iez des choses nouvelles pour moi, des choses que je ne me sois pas dites à moi-même; mais je sens que vous me les dites avec une grande conviction et qu'il y a dans votre cœur un vrai désir de me persuader. Vous avez donc, malgré votre jeunesse et votre inexpérience, un ascendant particulier sur moi. Si j'en cherche la cause, je la trouve dans la sincérité particulière de votre nature, dans l'accord réel que je remarque entre votre conduite et vos idées. Pourtant, si vous voulez que je l'avoue, je n'avais pas compris d'abord votre amour pour Daniella. Je pensais que c'était une volupté, et que cela prenait trop d'empire sur vous, trop de place dans votre vie. A |)rése!it, je vois que c'est une passion envisagée et acceptée par vous autant que subie, et je vous tiouve dans le vrai; je suis certain que vous ne serez jamais malheurçux |iarceque vous ne serez jamais injuste ni faible.

Pourtant, écoutez- moi. Je vous dois une révélation qui peut avoir son importance. Il n'eût tenu, il ne tiendrait peutêtre encore qu'à vous d'épouser la nièce de ma femme. Medora vous a aimé, et je crois qu'elle vous aime encore, autant qu'elle peut aimer. Dans tous les cas, après les deux mariages de capiice ou de dépit qu'elle vient d'arranger et de rompre en si jieu de jours, je vois que son esprit détraqué ne demande qu'à subir une influence nouvelle, et que M. Brumières pourrait, tout comme un autre, profiter de la circonstance. Songez y, lâlez-vous bien; voyez si une grande fortune seiait pour vous un élément de force et de bonheur. Ni ma lèmiiie ni moi ne pouvons nous opposer à n'importe quel mariage résolu par cette personne laniasque. Pour avoir essayéde la détourner de ce prince usé et malade (un excellent homme, d'ailleurs), nous l'avons malheureuseinent poussée à l'inconcevable divertissement de se faire enlever par lui. Je crois. Dieu me damne, que c'est uniquement le danger d'être tuée eu s'associanl à sa fuite qui a réveillé son cerveau blasé, avide d'émotions inutiles. Elle vous a revu au moment de s'embarquer, nous a-t-elle dit, et j'ai cru deviner que vous étiez la cause involontaire de son revirement. Peut-être que vous lui faites un nouveau tort de cette trahison subite envers le prince: moi aussi, je pense que, le vin étant tire, il fallait le boire; mais, quelle que soit votre opinion sur sa conduite, je vous dois un éclaircissement sur votre situation, lin votre faveur, lady B'" abjurera tous ses préjugés; elle vous l'a dit et cela est certain. Donc, vous pouvez obtenir la main de sa nièce sans lui déplaire, non plus qu'à moi, qui n'ai aucune espèce de préjugé sur la dilférence des conditions sociales el qui vous trouve, tel que vous êtes au moral, infiniment au-dessus de miss Medora.

Vous pensez bien que je n'hésitai pas à déclarer à lord B*** que j'avais une seule, mais invincible raison, pour ue pas vouloir plaire à sa nièce.

— El cette raison, lui dis-je, c'est que je ne l'aime pas.

— C'est une rai=on, dil-il, el je ne vous inécherai pas, romme aulieloi-, la raison contraire. J'ai passe vingt ans à maudire les uianaj^es d'iuclinuliuu, et, à présent, jo vois que

l'amour dans le mariage est l'idéal de la vie humaine. Quand on le manque ou quand on le laisse envoler après l'avoir saisi, c'est qu'on ne méritait pas de le conserver.

Le médecin se releva à cinq heures du matin et jugea la malade hors de danger quant à cette fièvre alaxique, dont le ilernier accès venait d'être paralysé par ses soins. Seulement il lui trouva la respiration progressivement embarrassée. Dans la journée, une pleurésie se déclara. C'était une maladie nouvelle qui devait suivre son cours, et qu'il promit de venir obsi'i ver et soigner tous les jours durant quelques heures. Un autre médecin, dirigé par ses conseils, vint s'installer à Picco-.M lomini pour suivre et combattre, heure par heure, les symptômes du mal. Toute une pharmacie de prévision fut envoyée de Rome le jour même.

Nous pûmes tous prendre un peu de repos, même lord B*", qui avait pas^é déjà plusieurs nuits, et qui se jeta sur un lit Uans la chambre de sa femme. Medora monta à cheval avec Brumières.

Deux jours après, tout symptôme alarmant avait disparu devant l'habile et prévoyante médication du docteur Mayer. Lord B'" me rendit ma l'iberté, et lady Harriet remercia tresaUèctueusemenl Daniella, en la priant de venir la voir souvent. La Vinceiiza, présentée par Biuiiiières, avait fait agréer ses soins en remplacement provisoire de l'Anglaise Fannv, qui avait déplu et qui passa le temps à prendre du thé, au grand scanda e el au i;iand mépris de la Mariuccia.

Nous retournâmes à Mondragone en faisant des projets et cq nous coiisullant sur l'insiallation que nous étions désormais libres de rêver. La pensée de quitter nos luiiies, oûnousavions mainlcnanl toute facilite de làîre un étabii.-semenl assez confoi tdble dans le ca?iiio, nous serrait le cœur à l'un et à l'autre. ' Njus nous arrêtâmes à la villa Taverna pour demander a Olivia Si elle avait le droit de nous louer le casino pour quelques semaines. Elle a ce droit ou elle le [irend. Le» conditions da la location luieiii minimes. Danielia envoya aus?itôl Fehiione avec une charrette pour chercher son peut mobilier à Frastati, où elle ne voulait plus se montrer avant notre mariage. Par suite de la iiiéine résolution, elle Ut un arrangement avec le fermier pour que celui-ci lui apportai de la ville le pain et les modestes provisions de chaque jour, en même temps que celles de sa famille.

En somme, cette résidence, dont le choix parait étrange au premier abord, est le seul endroit complètement favorable à notre situation. Elle nous met a dislance de tout commérage ' importun, et nous assure la fuite par le passage resté ignoré, si nos affaires avec l'inquisition n'arrivenl pas au résultai favorable sur lequel compte l'excellent lord B"*.

Dans l'état des choses, il se lait fort de me faire délivrer mes passeports, si je préfère ne pas allendre ce résultat. Mais je n'ai nullement envie de quitter Frascati maintenant. D'abord, je ferais perdre à lord B*" le cautionnement dont il a la délicatesse de ne pas vouloir que je m'occupe. Ensuite, je ne dois ni ne veux songer à le laisser dans l'inquiétude el le chagrin. Enfin, j'ai ici des affections, une sorle de-famille, un soleil splendide, des travaux en train, des sites qui m'appartiennent (It^à el qui me charment, d'autres que je n'ai fait qu'effleurer et dont il me tarde de prendre possession ; et, plus que tout cela, des aîtres témoins de mon bonheur et dont je sens que je ne sortirai pas sans un vif regret.

Ce vieux mol d'aitres, qui vient d'atrium, mais qui n'a plus un sens aussi intime el aussi patriarcal que dans l'anliquilé, représente pour moi tout un état de choses important dan's ma vie de campement. Je peux due que je connais les ailre^ de tous ces beaux jardins qui m'entourent, el ceux de Tusculum el ceux de la gorge del buco, el que cette belle nature, où l'éiais un passant ei un étranger dans les premiers jours, m'apjiarlienl et me possède à préseul. Elle m'a ouvert ses sanctuaires el révélé ses grâces seciètes. Il y a, entre elle el moi, un lien qui ne sera jamais détruit. Où que je sois, mon souvenir m'y transportera, et les grandes allées comme les petits sentiers, les croupes adoucies comme les roches ardues, les yeuses colossales comme les petites étoiles bleues des buissons, tout cela est à moi pour toujours.

Donc, nous revoici installés dans notre forteresse, et je peux jeter du chocolat par la terrasse du casino aux neveux de Felijione, quand ils viennent jouer sur la terrasse aux girouettes. Il ne sera plus jamais question de manger la chèvre. Nous ne dormons plus bur la paille. Daniella ne tremble plus aux bruits du dehors, el je travaille avec l'espoir d'achever mou tableau sans crainte de le voir troué par les baïonnettes. Le piano loué par lé piiiice achève son mois de location dans ma chambre et Daniella s'esl imaginé d'apprendre la musique. A présent'

LA DÂNIELLA

io suis bien content do la savoir pour la lui enseigner. Elle a une facilité cl une mcn-oiœ étonnantes, et je m aperçois que, pour avoir beaucoup entendu chauler, bien el mal, quand j etais violon à l'orcliestre du tliéàtre *", je peux être un professeur passable. Sa voix est encore plus belle et plus étendue que ie ne crovais, et l'instinct rliythuiiquc el in.jlodique est extraordinairementdeveloppecliezelle.il me semble que je n ai à lui enseigner que la raison des elioses qu elle sait laire, et que, dans un an, elle pourrait être une aussi grande cantatrice que qui que ce soit. .,, , . , . ■ , • ,

Elle est, du reste, irôs-possedëe de celle idée qui lui est venue tout a coup, en découvrant que j'étais musicien.

— Ouand lu m'as dit que j'avais une voix si belle, j ai eu du chaî^rin en songeanl que je ne ^a ais rien, el que je n'aurais iamaisle temps et le moven d'apprendre. Qu'est-ce que c'est que mon état de stiralrice ? 11 y a de quoi manger du pain, et rien de plus. Il a un talent, lui, et il me donneia mes aises: niais je rousirai de ne pouvoir lui donner les siennes et d'être une charije pour lui. Voilà ce -lue je me disais, et à présent j'ai repris conlianco en moi-mémc. Je ne serai plus une ouvrière, tme femme de chambre pour ceux qui me verront arriver avec toi dans ton pays. Je serai une artiste, t% pareille, ton égale, el lu n'auras jamais à rougir de m'avoir aimée.

Onand elle parle ainsi, sa liguro prend une expression si .cérlouse el son œil noir se fixe el se dilate avec une volonté si prononcée, que je ne peux pas douter de l'avenir qu'elle rêve, ttiiourtan't il me semble que j'aimerais mieux pouvoir en douter un peu. Je vais vous expliquer cela.

<5 mai. — M^udragone,

Hier, Drumièrrs est venu nous rendre visite pendant qu'elle étudiait. De loin, il avait entendu celte voix merveilleuse, et il ne pouvait croire que ce fût celle de la Daniella. Quand il en fut convaincu, et qu'elle lui eut chanté une Irès-bclle vocalise que j'ai trouvé à la villa Taverna dans les léiiillets déchirés d'un vieux solfège, el que jo crois être de liasse, il fit deux fois le tour de la chapelle qui me sert d'atelier, en donnant ries marques d'une vive préoccupation. Puis il revint vers moi et

me dit :

— Mais elle n'a aucune notion de musique, n est-ce pas? Elle a appris cela comme un perroquet; elle ne le lit pas, vous !o lui avez seriné ;'

Je me mis à rire.

— Kl pourquoi riez-vous, voyons?

Parce que vous faites des questions d'enfant. Il lui a fallu

deux jours pour comprendre ce que c'est que de la musique écrite. Dans quinze jours, elle lira à livreouvert dans n'imporle quelle partition. Dans un mois, avec l'intelligence et la volonté dont elle est douée, elle sera capable de faiie sa jiartie raiscniicedans un ensemble. Mais col A BG de la pratique, dont vous faites une si grosse alfaire, ne lui servirait absoliim;'nt h rien, si elle n'élaiTpas douée comme elle l'est. Il y' a des artistes qui ont cuulié dix ans et qui no se doutent pas "de ce qu'elle sait, sans qu'ello-raéme s'en doute.

C'est vrai, celai reprit-il na'ivemenl, elle diable m'emporte si elle ne chante pas mieux que la"' cl la*" 1

Voilà que vous passez d'un excès à l'autre. Elle ne sait

pas le métier, et, en toutes cho-es, lo métier est à l'art ce que le corps est à l'esprit. Elle doit apiircndre à ménager ses moyens, afin de les trouver toujours a son service, même quand l'inspiration, qui est unecho-i' fugitive, lui fera défaut. Et puis, celte distinction naturelle, cette élévation instincti\ e, onl besoin d'un critérium du plus au moins en elle-niéine ; et c'est par le savoir, qui est la lumière du sentiment, qu'elle l'acquerra.

— Oui! le pourquoi el lo coiiimenl I Mais croyez vous qu'elle conserve celte fraîcheur de timbre, celle na'ivel d'accent ?

Je l'espère, car je ne veux pas qu'elle ait d'autres professeurs que moi, el je m'imagine savoir comment il faut développer une individualité comme la sienne.

Ah ça I vous êtes donc un grand musicien, vous aussi ?

— Non certes. Je sais ce que c'est que la musique, voilà tout.

— El vous l'aimez passionnément?

— Depuis huit jours, oui !

— El votre femme sera une grande cantatrice

— Ouil lui cria Daniella moitié riant, moitié impatientée de ces questions, dont elle ne vovail pas venir le but.

Je le |)ressentais, el je voulus en détourner l'aveu.

— Voyons, dis-je à Daniella, veux-tu lui chanter un air du pays? Cela, c'est toi seule, loi tout entière, avec ce que la nature l'a donné, avec le caractère el l'accent que personne ne pourrait l'enseigner el que personne ne pourrait, eu ce sens, réaliser mieux que loi. Te rajipelles-tu ce que tu chantais un soir à la villa Taverna?

— Oui, oui, sécria-t-elle. Oh ! cela me fera plaisir de me rechauler cela !

Elle dit un ou deux cnnpiels ; mais, mécontente d'elle même et trouvant qu'elle mampiait de feu el d'entrain, elle prit le tamburello, et, comme si elle se fùl remontée à l'énergique iippel do ce grelot sauvage, elle chanta avec plus de nerf. Cependant elle S'couait la tête d'un air de dépil.

— Qu'a-l-elle oonc ? diiBrumières. Il me semble qu'elle va mettre le feu au château !

— Non, non, je ne suis ni en voix ni en âme, s'ëcria-t-elle. Ces choses-la ne se chantent pas, elles se dansent !

El, s'élançanl au milieu de la chapelle, en sautant pardessus les planches et les copeaux qui en encombrent encore une partie, elle se mit à danser, à clianter et à tambouriner en 11 ô>ne temps, avec cette sorte de fureur sacrée qui m'avait fait deja frissonner d'amour et de jalousie.

J'espérais que ce Iraiispurl ne se communiquerait pas à Uiuuiières; el d'ailleurs, je craignais d'être égoïste en m'op-; posant au besoin que cette fille de l'air éprouvait d'es-ayer un instant ses ailes. Mais lirumières e^-.t impressionnable autant qu'expauMf. Il se mil à crier d'admiration cl à divaguer dans -ou enthousiasme d'artiste, de manière à me contrarier beaucoup. J'arrachai le tambourin des mains de Daniella, el l'emportant [iresque elle-même dans mes bras, je la poussai au p ano en la grondant malgré moi.

— Mais pourquoi l'empêchez-vous d'être si belle? disait Brumières. Vous êtes un brutal, un pédant ! Laissez-la donc se révéler 1 Encore, encore !

Je donnai pour prétexte à mon dépil que ce chant mêlé de danse pouvait casser la voix.

— Crois-tu cela ? me dit Daniella, qui, sans être essoufflée, s'était assise, accoudée sur le piano d'un air tout à coup grave el rêveur.

— Non! lui répondis-je tout bas; mais je te l'ai dit, tu ne danseras jamais que pour moi, si lu m'aimes.

— Eh bien, mon cher, s'écria Brumières, comme s'il eût deviné mes paroles, vous auriez tqrl de vouloir faire mystère de telles aiititudes I Voyez-vous, la sigiiora Daniella a cent mille livres de rente dans le gosier, dans les pieds, dans le cœur, dans les yeux, dans la tète. Ali ! vous n'éles pas maladroit, vous, d'avoir deviné el sai.-i au vol la sylphide déguisée en villageoise ! Quelle giâce, quelle verve, que d'enivrements réunis dans un seul être ! C'est trop, c'est trop ! El avant un an, vuilà un prodige qui effacera tou^ les prodiges de nos théâtres. La musique el la danse, au même degré de puissance...

Daniella l'inlerro:iip:l brusquement. Elle voyait que ces éloges à bout porlani me donnaient sur les nerfs, 'el elle tenait à liie iiiuntrer qu'elle n'en était pas enivrée.

— Vous vous moquez de moi, lui dit-elle, el c'est ma faute. La paysanne a tropreparu.il faudra qu'elle s'i-fface, car je veux être ce qu'ii voudra que je sois. En attendant, je vas vous montrer que je suis encore une bonne ménagé e en vous servant du café do ma façon.

Elle sortit cl ne revint pas, déliciilesse de cœur dont je lui sus un gré inlini. Sans s'apercevoir de mon émotion, Brumières continua à s'exlasicr sur les séduciions de ma femme et à me dire, sans troii gazer, que j'avais tiré "a la loterie de l'amour un meilleur nuiiiéro que le sien. Il m'avait pris pour un braque, pour un pliiloso|ilie, c'esl-à-dire pour un crétin ou un lou ; mais il voyait bien quej'ava'i de meilleurs yeux que lui el qu'en retournant du fumier j aval.; trouvé un diamant ; tandis (lue lui, en retournant des perles unes, il n'avait ramassé qu'un lianneton.

Je saisis l'occasion tie le faire taire sur le compte de Oaniella en le faisant parler de Jledora, et, quoique peu curieux d'entendre un nouveau chapitre de ce roman qui ne m'intéresse pas énormément, je teignis d'y prendre beaucoup de part.

lîli bien, mon cher, répondil-il, je voudrais bien que nous

fussions dans une planète oii il serait possible cl convenable de dire ii un ami : « Changeons, prenez mon rêve el donnezmoi le vôtre. » Vrai ! je vous envie cette adorable et magnilique Romaine qui, en altendanl la gloire et la fortune, vous donne il la fuis livresse el la sécurité de l'amour. Oli 1 je vois bien maintenant quel bonheur est le votre 1 Moi, sachez que l'ai de celte Anglaise aussi éventée que glacée, cent pieds pardessus la léte, eî qu'il ine prend envie, cent lois par jour, uon

LA DANIELLA

pas de l'enlever, mais de m'eiilever moi-même d'auprès d'elle. Ah ! si j'avais seulement un petit ballon, comme je m'en servirais, dès ce soir !

— Voyons, qu'y a-l-il donc de nouveau, et comment depuis huit ji">urs, la scène a-t-eîle changé de face à ce point-là?

— .Mor\ chrr, vous êtes trop inexpérimenté pour savoir ce que c'cft qu'une coquette. C'est un miroir à prendre les alouettes. Ça brille, et tout à coup ça ne brille plus, car ça ne luit qu'à la condition de tourner toujours.

— Qui vous force au métier d'alouette ?

— Eli ! eli ! l'ambition ! Je ne fais pas la bégueule avec vous, moi, je dis la chose telle qu'elle est ; j'aimerais à avoir huit cent mille livres de rente: vrai, ça me ferait plaisir ! Je ne suis pas un Arabe du désert comme \ ous ; je suis né satrape. Il n'y a pas de mal à ça quand on est bien décidé à ne jamais faire ni vilenie ni bassesse pour réaliser sa fantaisie. Vous me connaissez assez, j'espère, pour être bien certain que je ne voudrais ni d'une bossue, ni d'une vieille, ni d'une laide, ni d'une femme de mauvaise vie, eùl-elle la fortune des Rothschild il m'offrir ; mais Medora est belle, et, malgré le soin tout particulier qu'elle prend de se compromettre et de faire jaser, elle est pure. De plus, elle est adorable d'esprit et de caractère quand elle veut. EnGn, j'en suis fou !...

— Et vous n'avez pas de ballon pour vous soustraire à la fascination ? Allez donc votre train et suivez l'étoile qui vous luit. Pourquoi la blâmer et la maudire pour un jour de caprice ? Si elle était parfaite, seriez-vous parfait vous-même pour la mériter ?

— Ma foi, pourquoi pas ? répondit-il en riant-; je ne vois pas ce qui me manque pour être un garçon accompli. D'ailleurs, la question n'est pas de savoir si je dois continuer à la poursuivre; c'est de savoir si je ne perds pas mon temps et si je n'use pas mes dernières bottes fines pour n'aboutir qu'au titre flatteur de cher ami. Tenez! vous aviez plus de chances que moi pour réussir auprès d'elle ; pourquoi diable n'avez-vous pas pris ma place et moi la vôtre ? Daniella est plus belle, quand elle chante et danse, que n'importe qui. Et même quand elle rêve... elle a des yeux, des narines... je ne l'avais jamais regardée comme aujourd'hui. Elle est pauvre et méconnue ; mais il ne tient qu'à elle d'être riche et célèbre, et, comme vous avez le mérite de l'avoir découverte, elle vous sera peut-être fidèle.

— Ce peut-être est de trop, mon cher ami ; et, si vous voulez me faire plaisir, vous me laisserez apprécier tout seul les mérites de ma femme.

— Allons ! vous voilà jaloux ?

— Et pourquoi pas, je vous prie ?

— C'est juste. .Mais que diable faites-vous-là ! dit-il en me voyant retourner mon tableau sur le chevalet et reprendre ma' palette.

— Ça veut être de la peinture, répondis-je.

— Eh! eh! s'écria-t-il en regardant avec une attention de plus en plus marquée : c'est de la peinture, en effet! Diable! mais savez-vous que c'est bien ça? Je ne \ ous croyais pas forll

— Vous aviez raison : je ne suis pas fort.

— Mais si, diantre! vous êtes un sournois; vous cachez volrejeu. Drôle de corps, va 1 Est-ce que Medora a vu quelque chose de ce que vous savez faire?

— Rii.n du tout. Pourquoi?

— Ne lui laissez rien voir, hein? Si elle découvre que vous avez du talent, elle ne m'en trouvera plu^ du tout.

Il tourna longtemps autour de moi avec des compliments exagérés, mais naïfs comme tous ses premiers mouvements, et finit par me dire, avec chagrin, que, depuis son arrivée a Rome, il n'avait pas louché un pinceau.

— Et j'y venaispourtant avec la résolution de travailler; car, à Paris, voilà deux ans que je vas dans le monde et que je n'entre guère dans mon atelier. J'ai besoin d'avoir du talent, car je n'ai pas la moindre fortune, et la liilérature d'agrément que je fais ne me rapporte rien. J'ai toujours rêvé des choses difficiles, et pendant que je suis aux prises avec mes rêves ambitieux, le temps se passe et les résultats s'éluignenl.

— Vous êtes dans un jour de spleen; demain, vous parlerez autrement.

— J'ai peur du contraire. Medora me traite comme un domestique qu'on essaye.

— Ou commt un mari qu'on éprouve?

— Vous voulez me consoler; mais je suis tout démonté. On nous avait promis du café; voulez- vous que j'aille le chercher?

— Non, j'y va

— Je VOIS bien que vous êtes un tigre! reprit-il quand je revinsasecie café que Danielia avait prépaie et qu'elle savait bien que j'irais chercher moi-même. Je le comprends ; mais ne

vous inqtiiétez donc pas de moi. Je suis un homme trop occupé pour être dangereux. D'une part, mon état de chien fidèle et parfois grognon auprès de ma princesse; de l'autre, une petite sotte d'aventure four passer le temps et prendre patience. Vous connaisez la Viiiccnza?

— Oui. J'aime mieux son mari.

— Son mari n'est qu'un imbécile, parfaitement habitué au son que je lui procure.

Vous vous trompez, c'est une dupe aveugle; mais puisque vous me parlez deçà, je vous dois un avis. Prenezgardeà cet homme gras et souriant : il aura un mauvais réveil!

— Je sais que je risquerais quelque cho^e avec lui. Je ne suis pas riche; il me rançonnerait, à coup sûr.

— Vous lui faites injure en supposant qu'il vous épargnerait si vous pouviez payer son déshonneur. C'est un homme audessus de ce qu'il "parait. J'ai été à même de l'apprécier, et je cause avec lui tous les jours avec beaucoup d'intérêt. Il aime sa femme, il croit en elle, dans l'occasion, il sait se venger... Je ne peux rien vous dire de plus. Soyez averti.

— Bdh! je connais mon Frascati sur le bout du doigt! Les femmes y sont bien plus libres que les filles. Celte Vincenza, à laquelle j'ai du renoncer autrefois parce que la partie était dangereuse, et qu'en somme je ne prenais pas la personne assez au sérieux pour tout risquer, à présent qu'elle est mariée et qu'elle demeure pour quelques jours à Piccolomini... Diable! n'allez pas dire cela à Daniella. Elle le répéterait peut-être à Medora. à présent qu'elles sont au mieux ensemble ! je serais perdu. D'autant plus que je tiens si peu à la fermière! Elle esl gentille et proprette, voilà tout. Et puis, j'ai remarqué une chose, c'est que, pour être un peu malin et un peu fort auprès d'une grande coquette, il ne fallait pas perdre un certain calme des sens qui réagit sur l'esprit. C'est en cela qu'une maitressj sans conséquence, de l'autre côté de la cloison, est fort utile et très-appréciable ; mais je vois que je vous scandalise et que j'tmpèche votre femme de revenir auprès de vous. Moi, il faut que j'aille voir si on s'est aperçu de mon absence et de ma boudeiie.

Je retrouvai Daniella préoccupée et presque triste.

— Tu m'en veux de ma jalousie ? lui dis-je en me mettant à ses genoux.

— Je n'ai pas le droit de t'en vouloir, répondit-elle. Je t'ai donné ce mauvais exemple et j'ai été bien plus mauvaise que loi !

— Oui, car tu doutais de moi, et moi, je te jure que je ne t'ai pas seulement supposé l'idée de vouloir plaire a Brumières.

— Bien vrai ?

— Aussi vrai que je t'aime.

— En ce cas, je te pardonne.

— Et pourtant, tu restes triste !

— Non, mais je réfléchis, et c'est d'autre chose que je me tourmente. M. Brumières croit que je peux faire fortune avec mes dispositions pour la musique ou la danse. Il a parlé de public et de théâtre... Tu ne m'avais jamais rien dit de pareil, toi ! Est-ce que tu serais jaloux, si, au lieu dur. seul bavard comme lui, j avais plein une salle d'admirateurs et plein ma chambre de flatteurs?

— Qu'en penses-tu ? réponds toi-même ?

— Je pense que tu serais très-jaloux, parce que je le serais à ta place.

— Et la jalousie fait beaucoup de mal, n'est-ce pas ?

— 0 Dio S'.into I quelle torture !

— Et, pour me l'épargner, tu renoncerais au rêve d'une vie brillante comme celle dont parlait Brumières?

— Oui, tout de suite ! Si tu dois souffrir quand je saurai quelque chose, ne m'apprends plus rien.

— Ce serait mal. Nul n'a le droit de mettre un frein à la puissance d'un autre, quand c'est une belle et noble puissance. On serait d'autant plus coupable d'etouller le feu sacré, que l'on aime d'avantage l'être qui le possède. Ainsi, quoi qu'il arrive, je te mettrai à même de te développer.

— Mais à quoi me servira d'être savante, si je cache mon savoir ?

— D'abord, je n'exige rien et je ne veux rien établir pour l'avenir. Il esl possible que ton génie l'emporie sur un chemin de soleil et de feu; et, pourvu que lu m'aimes, je te suivrai. Il est possible aussi que, voyant plus de vraie clarté et de douce chaleur dans un sentier" ombragé, tu préfères y rester avec moi. Ouiinl à dire ce que tu leias alors de ion savoir, je ne saurais te l'expliquer que par une coniparaison ; Écoute le rosignol; poui' qui crois-tu qu'a chante ? Pour nous ou pour lui ?

— Ni pour l'un ni pour l'autre ; il chante pour ce qu'il aim?.

— Voilà une plus belle réponse que ce à quoi je songeais;

LA DANIELLA

mais saches que, privé de sa femelle et mis en cage, il chante-

"iXhanlerail pour chanter. Eh bien, je comprends cela C'est comme cela que j'ai toujours aime les ^•l'an^ons et k dansp fl quand je disais à mes compagnes : « Je n aime pd^ le hal' mais j'y vas pour danser: » elles comprenaient bien qu;' ie n'v'allais pas pour les amoureux et pour les compliments, mais pour le besoin de me décoller l'esprit et les pieds de la terre où l'on marche. , , ,

Il faut que je l'embrasse pour cette métaphore, mon bel oiseau du ciel. Tu la sentiras encore plus claire et plus vraie a mesure que tu découvriras, dans l'art, des sources d émotion, de rpcucillemenl et d'enthousiasme que tu ne fais encore que

— IDonc il faut que je travaille et que je ne me tourmente pns de ce qui en arrivera? Pourtant... Est-ce que tu as beaucoup détalent, toi?

— Je ne pense pas, mais je tache d en avoir.

— Et lu crois que lu en aurai ?

— Oui, j'espère : espérer, c'est croire.

— Mais ce sera long?

— Peut-être que non.

El cela te fera riche? ■ . j..

— Cela est douteux. Je ne sais pas. Tu as donc besom d être

riche ?

— Moi? Pourquoi aurais-je ce besoin-là ? J'ai toujours été

pauvre: mais, tu es riche, loi !

— Tu trouves?

— Oui, par comparaison, et je pense toujours que tu vas manger ce que tu as pour me faire belle et paresseuse.

— Travaille donc et ne crains rien. Disons-nous, pour n'avoir pas de déception, qu'à nous deux nous gagnerons tomoursle nécessaire, et que nous pouvons nous passer du

stp: (lu. . . . . ■ o

— .Mais .. écoute encore ! Sais-lu que je n ai rien ?

' J • ne t'ai jamais demandé si tu avais quelque chose.

— Ma petite toilette, qui tient dans ce colfre, et le pauvre netit mobilier que tu vois, c'est tout ce que je possède. J'avais un peu d'argent et des bijoux donnés par lady Harnet; je n'ai rien voulu accepter de sa nièce en la quittant; mais Masolino. en m'enfermant dans ma chambre, a tout pillé sous prélexte de m'empêcher de secourir les conspirateurs, et je ne sais ce que (Ha est cevenu. On n'a rien tiou\é sur lui m chez lui,

— Kh bien, tant mieux ! Je t'aime mieux ainsi.

— Tu n'es pas inquiet?

— Et tu serais fâché peut-être que j'eusse gagné beaucoup d'argent au service de lady Uarriei?

—■^ Cela me serait indillèrent.

— Mais si j'avais accepté les dons que Medora voulait me

— J'en serais humilié. Je te sais un gré infini de les avoir si fièrement refusés. „ r ■

Elle m'embrassa, cl me pressa de dmer i)our aller faire notre visite de tous les soirs à la malade de Piccolomini. Je trouvais ma chère femme un peu a.i;iléect comme imi.aliento de sortir. J'attribuais sa préoccupation à ce que je lui avais dit de VincenzaeldeBrumicrcs; je lovais engagée a sermonner cette petite femme ou, tout au moins, à lui recommander la prudence. Daniella, qui est 1res attachée à son parrain Felipoue, était iadienée de cette nouvelle trahison. ,, . ,,

Lady llarriel va de micu>. en mieux. Daniella passa une heure auprès d'elle, puis monta chez Medara, cl, au retour, m'embrassa avec elTusiou sous les platanes de la villa Falco-

""Î!^"Tu m'as donné un bon conseil, dit-elle, et grâce à toi, je sais délivrée d'un lourmenl cruel. A présent, tu auras ma confession 1 Écoule 1

une peur affreuse de moi, elle voyait bien que j'avais entendu ce que vous aviez dit ensemble, et l'idée d'être bafouée- par une lille de rien comme moi, pour une chose qui n'est pas bien grave, lui faisait plus de mal que si une autre eût surpris le secret de quelque crime. Je t'assure que cela est comme je le le dis. J'ai vu Medora faire des imprudences comme jamais une signora anglaise et une ûlle du grand monde n'oserait s'en permettre. Elle me racontait cela en riant et en dansant par la chambre; mais vouloir tourner la tète d'un homme et n'y pas réussir, voilà où je lui étais un témoin bien amer et une rivale qu'il lui eut été bien doux d'étrangler.

— Pourtant, repris-je, tu m'as dit qu'elle avait été douce, loyale et généreuse.

— Oui; elle n'avait que ce rôle-là à jouer, et elle l'a joué. Tout ce que je t'ai rapporté est vrai. Elle a bien parlé, et elle m'a embrassée.

— Kl pourquoi n'aurait-elle pas été sincère? Si les coquettes recevaient de temps en temps une leçon bien polie, bien discrète, mais bien nette...

— Elles se corrigeraient peut-être, je ne sais pasi mais je sais que Medora a inventé quelque chose de perfide. Elle m'a offert de l'argent.

— Pour payer ton silence?

— Voilà ce que je lui ai dit en refusant. J'étais ofTensée de ses doutes; je lui avais tendu la main, je lui avais dit : » Ne craignez rien ; tout cela restera entre nous. » Elle devait me croire. Elle a juré alors qu'elle me croyait, qu'elle m'estimait, et elle a prétendu aue je n'avais pas le droit de refuser ce qu'elle appelait une petite dot, vingt mille francs I o Je sais par M. Brumieres, m'a-t-elle dit, que M. Yalreg possède cela, ni plus ni moins. Je veux que lu sois son égale jous le rapport de la fortune. C'est une preuve de véritable amitié que je te donne, et, si tu ne comprends pas cela, c'est que tu n'aimes pas M. Valreg, qui va être bien p.mvre et forcé de se faire ouvrier peut-être, quand il aura femme et enfants. » Enfin, elle m'en a tani dit, et l'idée de le réduire à la misère me faisait tant de mal, que j'ai accepté, et, pendant trois jours, j'ai eu cp^ vingt mille francs en bank-noles dans la poche de mon to''-lier.

— Et tu ne les as plus, j'espère?

— Non, je les ai rendus ce soir. Je n'ai gardé que le joli petit portefeuille de satin blanc, comme souvenir; et le voilà! Tiens, regarde, qu'il est bien vide!

J'embrassai encore ma chère Daniella en la bénissant d'avoir repoussé cette tentation.

— C'e^t moi qui te remercie, repril-elle, de m'avoir fait sentir ce que je dois être en devenant la femme. J'étais pourtant bien contente d'avoir ces vingt mille francs! Je les complais trois ou quatre fois par jour dans le pianto, quand lu étais dans ton atelier; mais, comme j'avais besoin de me cacher de toi pour les regarder, comme je ne pouvais pas me décider à te les montrer," je sentais bien qu'ils étaient mal ac juis et qu'ils me iiesalent comme s'ils eussent été de plomb. La Mariuccia m'a bien grondée, ce soir, de les avoir renlusl Elle prétend que nous som:nes fous ; mais, si lu es content de moi, je crois que j'ai fait la chose la plus sage du monde.

— Oui, oui, ma chère, ma bien-aimée, tu me rends bien heureux. Ne regrette donc rien. Laisse-moi le bonheur et la gloire de travailler pour toi, et s'il fallait, comme le prétend Medora, devenir ouvrier pour te nourrir, sois sûre que je m'v déciderais sans chagrin et sans honte. Vois-tu, je me s l's fait une devise qui dit toute ma foi et toute ma force : Tiiito j)cr l'amoie!

25 mai, Moodragone

L'autre jour, quand Medora, après avoir fait tout son

possible pour le plaire, m'a demandé à parler avec moi, elle était si tourmentée, si humiliée, sien peine de trouver un movcn de relever son orgueil, qu'elle me lai^ait de la peine à moî-mème. Elle était si bïeii sous mes [lieds après avoir échoué, niêmeen t'olVranl ^un aiuilié, que je ne iui ciivoulai? plus du tout. J'éluis assezvengée, je me seutais généreuse. Elle avait

Mes papiers n'arrivent pas, non plus que la réponse de l'abbé Valreg, et je suis décidé à procéder au mariage religieux, le seul légal en ce pays-ci. Je me marierai en France à la 'municipalité, ou bien, au premier jour, nous irons passer quelques heures en Corse pour satislaire à la loi française. Je souffre de la situation de Daniella, d'autant plus que je la crois grosse, et que l'idée d'ajourner mon devoir de citoven envers "ce citoven futur qui me fait déjà battre le cœur d'émotion et de l'avissement n'est pas admissible pour moi. Encore deux jours d'at;enle, el, si nous n'avons pas de lettre, nons passerons outre. Medora semble croire encore que je me raviserai. Lady llaiiiet se scandalise de noire établissement à Monuragoiie avant le sacrement. Elle a raison : on est respon-able devant Dieu et devant les homiues de la conscience et de la dignité de la feimue que l'on aime.

LA DANIELLA

lia formalité lente de la publication des bans s'expédie trèsvite en ce pays-ci et s'escamote en partie moyennant finance. J'a déjà envoyé Felipone chez le parochialc de Frascali à cet effet. Ce sera un mariage sans éclat et sans noce, comme il convient à notre position cl au deuil de Daiiiella.

Ce matin, après avoir pris cette résolution et ces arrangements, je me suis rendu à Piccolomini pour en faire part à lord et à lady B*". J'ai trouvé lady Ilarriet levée pour la première fois depuis sa maladie. Elle ne doit pas sortir de chambre avant une quinzaine, par mesure de précaution. En apprenant que le mariage aurait lieu avant qu'elle fût en état d'y assister, elle a eu un trait de caractère féminin bien marqué. Elle se tourmente, depuis une semaine, de la nécessité pressante de ce mariage ; et, lorsqu'elle a un peu de fièvre, elle redevient dévote au point de dire que si Daniella ou moi mourions en ce moment, nous serions damnés. Pourtant elle a été fort contrariée de mon empressement à la satisfaire. Elle avait résolu de mettre, ce jour-là, pour aller à l'église, une certaine robe du matin qu'elle n'a pas encore exhibée, et elle a été au moment de me prier de différer encore.

Cette robe a été, du reste, l'occasion d'une scène d'intérieur que je veux vous raconter, parce qu'elle m'a touché beaucoup.

Lord B"* était auprès de sa femme, qu'il ne quille plus d'un instant, et, quand elle a laissé voir son regret, il s'est mis à rire de cet enfantillage avec une bonhomie que je ne lui avais jamais vue auprès d'elle.

— Milord se moque de moi, me dit lady B"* avec un peu de dépit; c'est son habitude I

— Moi, je me moque? répondit-il en reprenant son sérieux à ressort. Vraiment non! Je suis content de vous voir songer à la toilette. C'est signe que vous êtes guérie. Elle est donc bien jolie, cette robe? Est-ce qu'on peut la voir?

— Non! vous ue la trouverez pas jolie; vous ne vous y connaissez pas!

— Mais '('alreg s'y connaît, un peintre!

— Je demande à voir la robe, m'écriai-je, pour prolonger le moment de gaieté des deux époux.

Fanny apporta la robe, que je ne trouvai pas jolie du tout par elle-même, mais dont je pus louer les enjolivements compliqués. Les Anglaises n'ont, je crois, pas de goût. Lady Harriel avait choisi, à Paris, une étoffe d'un ton cru que la couturière avait corrigé par les garnitures. Lord B'** trouva la robe laide, et reprocha a sa femme de ne plus porter de rose. Elle prétendit (avec raison) n'être plus assez jeune. Sur quoi le vieux mari prétendit qu'elle était toujours aussi belle qu'à vingt ans, et cela avec une conviction brusque et obstinée qui valait le mieux tourné des compliments. La bonne Harriet minauda un peu, et linil par avoir l'air de convenir que son mari ne se trompait pas. Biais elle le pria de se taire, trouvant cette galanterie deiilacée devant moi, et, comme il revenait on critiquant le bleu dur de la robe, elle lui imposa silence assez sèchement.

Lord B"* se lova et marcha mélancoliquement dans la chambre. J'avais pris un journal pour avoir l'air de ne pas entendre ce débat puéril. Toula coup lady Harriet me relira doucement le journal et me parla bas.

— Il a passé toutes les nuits depuis que je suis malade, me dit-elle; il n'a pas dormi une heure sur vingt-quatre. Il est fatigué, et il ne veut pas se reposer.

— Vous savez donc cela? lui dis-je. Je pensais que vous ne le saviez pas !

— 11 s'en cachait, mais Daniella me l'a dit. Elle est bien singulière, votre Daniella; elle est maintenant d'une hardiesse avec moi .. C'est donc vous qui l'avez rendue comme cela? Elle me gronde comme un petit enfant.

— Elle vous gronde?

— Oui, elle me dit que je n'aime pas lord B'"!

— Et elle se trompe? repris-je vivement en serrant sans façon les blanches mains de lady Harriet dans les miennes. !

— Oui, elle se trompe beaucoup, répoudit-elle eu élevant la voix. Je l'aime de toute mon âme.

— Qui ? dit lord B**' en s'arrêlant au milieu de la chambre.

— Le meilleur et le plus dévoué des hommes.

— Oui donc?

•— Ah ! je vous le demande.^

En parlant ainsi, ils se regardèrent; elle, souriante et altendiie ; lui, naïvement étonné et no comprenant pas qu'il lût question de lui. Je me levai, voyant que le pauvre homme allait manquer celte suprême occasion d'être compris, faute de comprendre lui-même. Je le poussai aux pieds de sa femme, qui, oubliant sa pruderie, et comme entraînée par mon émotion, lui jeta ses deux bras autour du cou, non pour l'eaibras-

ser, cela eût été un peu trop bourgeois pour elle, mais pour lui dire avec une sensibilé exaltée :

— Milord, vous avez été un ange pour moi, et je vous dois la viel

Lord B'" ne sut rien répondre. Il ('lait si ému, qu'il devint comme une statue, et sortit au bout d'un instant sans avoir pu trouver une syllabe.

— Eh bien, vous voyez I me dit sa femme avec dépit. Il est jiomm.' d'honneur et de conscience. Il m'a comblée do soins; il s'en admintblt'ini^nt conduit avec moi; mais il est tellement dépourvu de sensibilité, qu'il ne s'explique pas ma reconnaissance. Il la trouve ridicule; toute expansion lui semble affectée.

Je priai lady B'" de faire un effort pour marcher jusqu'à la fenêtre, appuyée sur mon bras, et elle vit son mari assis derrière la petite pyramide qui décore la fonlaine du casino. Il se croyait bien caché et ne se doutiiil pas que nous l'avions sous les yeux en profd. Il tenait son mouchoir sur sa figure, mais, au mouvement répété do ses épaules, il était facile de voir qu'il sanglotait.

Harriel fut très-éraue et pleura elle-même en revenant à son fauteuil. ,

— Allez donc le chercher, me dit-elle; il faut enfin que nous nous expliquions ensemble. Il croit que je le dédaigne, et pourtant, depuis quelque temps... depuis surtout que Medora n'est plus entre nous, je fais mon possible pour lui donner confiance en moi.

— C'est de lui et non de vous qu'il se méfie, milady. Si je vais le chercher en ce moment, il refusera de se montrer, ou il viendra à bout de refouler son attendrissement devant vous.

— Mais pourquoi est-il ainsi?

— Eh! ne connaissez-vous pas encore cet homme sans expansion, dont vous avez exigé ce que vous seule pouviez lui enseigner? L'abandon est un don du ciel ; la faculté de traduire ce que l'on éprouve est un art inné chez ceux qui ont l'instinct artiste, mais qui se convertil en démonstrations gauches ou incomplètes chez les natures timides. Lord B'" a trop d'esprit et de fierté pour être ridicule. Il reste impassible en apparence, et vous ne voyez pas qu'il souffre. Au lieu de l'encourager et de lui donner le souffle de la vie par cet incessant magnétisme qu'exerce la volonté d'une femme aimée, vous attendez, depuis quinze ou vingt ans, qu'il se révèle de luimême, et vous attendez en vain. Il ne se révélera pas tant qu'il ne se sentira pas deviné.

— Ainsi, vous me grondez aussi? dit lady Harriet... comme Daniella! Voyons, est-ce vrai, tout ce qu'elle m'a raconté du désespoir de milord pendant que j'étais en danger?

Je rapportai tout ce qu'il m'avait dit dans la nuit du 1er au 2 de ce mois. Lady Harriet en fut profondément frappée, et sa bonne âme parut se relever d'un long abattement.

— J'ai fait fausse roule, dit-elle, je ie sens bien! J'ai mal pris ce caractère facile à froisser. Allrz le chercher, vous dis-je, et, devant vous, je veux lui demander pardon de ma légèreté et de mon indélicatesse.

Elle parlait comme une jeune fille qu'elle croit être. Elle s'imaginait réparer un tort d'hier et se corriger, ainsi qu'elle aimait à le promettre d'un air enfantin, naïvemcMil maniéré. Elle accabla son mari d'un déluge de paroles atîectées et de pleurs sincères. Il admira le tout, et son enthousiasme de reconnaissance se traduisit par des oh ! et des ah I qui sont tout ce qu'on peut obtenir de son éloquence. Ils étaient bien un peu risibles, ces amoureux sur le retour, et pourtant, je fus d'autant plus heureux et attendri de leur réconciliation, que c'était, on me l'apprenait l'ouvrage de ma Dan'ella.

Le 26, au soir.

Il nous arrive une chose singulière et assez contrariante. Par un moi.if lue.vpiicable, ie curé de FrascaLi refuse de nous marier, juur le moment et jusqu'à nouvel ordre. Pendant que j'étais sorti pour f.ure une étuUe, il a mandé Daniella devant lui et lui a dit tout ce qu'il croyait propre a la laire renoncer à ce mariage; que j'étais un inconnu, peut-être un vagabond mal noté a la police, et sous le coup d'une accu?atioii grave; que le moins qui m'en arriverait serait d'être expulsé a jamais du pays : qu'elle allait donc quitter sa famille et ses amis, sans cspLir de les revoir jamais, pour suivre un homme suspect qui n'avait peut-être ui feu ni lieu, etc., etc.

LA DANIELLA

Daniella ayant persisté, il lui a déclaré qu il lui donnait huit jours pour ipncchir, et qu'à moins d'un ordre supérieur, il no procéderait pas au n^iriase avant ce délai. Mis en demeure de pnimellre au moins do s'exécuter dans huit jours, sans plus, lia hf<si(.i;il a dit :

— Pctit-élre. nous verrons. J'espère que, d ici la, vous aurez renoncé l'un à l'autre.

Cetle situation inquiète et irrite Daniella, d'autant (nus que jp curé va disant, dans son cénacle de dévoies, que noire mariage n'est pas fait et ne se fera probablement p;is. En mandant ma pau\re compagne devant lui, il l'a forcée à se montrer dans la ville, où elle a été accueillie par un empressement de curiosité désagréable pour elle, malveillanle à mon endroit. Bien que l'on se" soit réjoui tout haut de la mort de Masolino, on prétend maintenant que je l'ai tué pour tromper .^a sœur plus aisément, et qu'elle charge son âme d'un grand péché en voulant épouser le meurtrier de son frère. Encore un jour de ces propos, et le curé aura beau jeu à s'en servir contre nous.

— Vous voilà, nous disait Felipone, qui est venu passer la soirée avec nous, comme les promessi sposi de notre Manzoni, et notre parrcchiale me fait l'effet de don Abbondio. Vous serez donc forcé de lui jouer le même tour que Renzo voulut luijouer?

— Je n'y aurais pas de scrupule, répondis-je, si la chose était encore possible au temps où nous vivons.

— Comment ? reprit Felipone, vous doutez qu'elle soit possible? Voulez-vous être mariés demain matin?

— Oui, certes!

— Oui? bien vrai? Et toi, ma filleule?

— Oui, oui, s'écria-t-elle en frappant des mains; c'est celai le mariage alla pianeta I

Je vais vous expliquer ce qui me fut expliqué à l'instant même. Le mariage clandestin est encore valide dans les États romains. Les formalités sont à peu près aussi brusques et aussi simples que celles racontées par l'auteur des fiancés. Il y faut seulement un<" messe et deux témoins.

MondràBonc, 4 juin (83..

J'ai été interrompu par une visite très-inattendue, et j'ai à vous raconter avec ordre ce qui s'est passé. Je vous écrivais après avoir pesé avec Daniella et Fehpone le pour et le contre du mariage alla pianetta, lorsqu'on sonna à la porte de la grande cour. Jall.ii ouvrir laissant Daniella deviser avec son parrain dans le casino.

Mon étonnement fut extrême de voir Medora seule avec liuffalo, venant me rendre visite à dix heures du soir.

— Je ne veux voit que vous, me dit-elle; venez dehors sous ces arbres.

— Non, répondis-je. Que pe;iserail-on si nous étions observés ou rencontrés? Venez chez moi, ma femme et Felipone y sont.

— C'est impossible. Vous n'êtes pas marié, et, comme vous ne 1.'. serez pas, je dois considérer Daniella comme votre maitresse et rien de plus.

— Vous plaîl-ll de me dire d'où vous savez que nous ne serons pas mariés ?

— Je le sais par une lettre que voire oncle a écrite au mien. 11 déclare s'opposer formellement à ce qu'il appelle une folie coupable.

— Alors, c'est par intérêt pour moi que vous daignez venir seule, la nuit, m'avertir de cette mésaventure?

— Je ne suis pas seule; M. Drumières est par là qui m'attend. (Juant à l'inlérêl que je vous porte, il est réel, et, bien ou mal accueillie, je vous rendrai toujours tous les services qui dépendront de moi.

— Apporter une mauvaise nouvelle avec tant d'empressement, est-ce là un service?

— Oui sans doute, si elle est utile à quelque chose.

— Et si elle rie sert à rien ?

— L'intention reste bonne. Vous voilà averti ; c'est à vous de savoir si vous devez entretenir Daniella dans ses illusions que vous ne pouvez plus partager. Après la manière dont, en homme de cœur ei de principes, vous nous avez parlé de l'a'bbé Valreg, je ne peux pas supposer que vous songiez à lui désobéir.

— Ceci me regarde et ne saurait vous intéresser. Mais vous plaît-il encore de me dire quelles raisons mon oncle fait valoir pour s'opposerJi ce mariage?

— Do très-bonnes raisons si elles sont fondées. Il aurait reçu, sur le compte de Daniella, des renseignements très-défavorables.

— Lord etiady B"" rectifieront fon jugement.

— Moi aussi, certainement. Je ne puis rien alléguer de grave contre cette fille, tant qu'elle a été à mon service; mais je ne connais pas ses anlécéJenls.

— Je les connais, moi, et ma parole sera prise en considération par mon oncle. Je vais vous conduire au bras de Drumières.

— C'est inutile. Bonsoir; réflécliissez!

Elle disparut, et j'avais à peine refermé la porte que Daniella, inquiète, vint à moi dans la cour.

— Qu'est-ce donc qui est venu? Je pensais que c'était Olivia.

— C'est Olivia, en effet, répondis-je, résolu à ne pas lui faire désobipart de la igeante communication de Medora ; elle n'avait pas le temps d'entrer. Elle venait me demander, en passant, si nous n'avions besoin de rien.

Quand nous eûmes rejoint Felipone, qui s'en allait par le pianto et par les souterrains (c'est le chemin le plus court, et il n'en veut pas prendre d'autre), je l'arrêtai en lui annonçant que j'étais résolu à me marier des le lendemain matin.

— Eli bien! fiai voliintas tuai dit-il avec sa bonne humeur et sa résolution accoutumées. Il ne s'agit que d'avoir deux témoins. En voilà un, fit-il en posant sa main sur sa large poitrine. Quanl à l'autre, ça ne sera pas bien facile à trouver si vite : il y a peu de gens disposés à se mettre mal avec le curé. N'importe, on avisera, et on se lèvera de bon malin. Venez chez moi par le souterrain, à six heures précises. El bonsoir, car je veux être sur pied avant le jour.

— Et pourquoi n'irais-tu pas tout de suite à Frascati? lui dit Daniella. Il n'est pas tard, tu trouverais les gens chez eux.

— Non pas! reprit-il; quand on demande aux gens un service un peu délicat, il ne faut pas leur laisser une nuit de réflexion.

11 s'éloigna, et Daniella, se jetant dans mes bras, me supplia de réfléchir aussi, moi, à la détermination que je venais de prendre. Elle s'elfrayait du silence de mon oncle et craignait de m'altirer des cliagiins.

— Attendons encore quelques jours, disait-elle; peut-être recevras tu une bonne réponse qui nous mettra l'âme en juie et en repos pour ce beau jour de notre mariage.

— Ayons l'âme en repos el en joie tout de suite, lui répondis-je. Si j'ai quelque chagrin de famille, il ne sera pas à comparer à ce que tu as souffert pour moi. Mon oncle n'a aucune espèce de pouvoir iéi;al pour s'opposer à mon mariage. Sa volonté, si elle était contraire à ma resolution, aurait beaucoup d'empire sur moi en toute autre circonstance; mais celleci est au-dessus do toute t;oasideration. Songe donc, Djniella, tu portes déjà là, contre ton cœur, un être quej'aime déjà avec passion. Je peux déjà dire : C'est vous deux que j'aime plus que tout au monde! A qui me duis-je, je te le demande ? Piu quoi attendrais-je des discussions qui ne peuvent rien changer entre nous, et dont l'issue sera toujours la même? L autre i.uit j'ai rêvé que j'entendais une voix d'ange à mon oreille. C'éiUit celle de mon enfant qui médisait; « J'existe, je suis entré dans le cercle de ton existence; je suis là. Dieu me donne à Daniella pour toi. » El jo tarderais, moi, un seul jour, à prendre un engagement sans lequel cet enfant, cet ange, pourrait me dire demain dans mon sommeil: « Tu no veux donc pas do moi? •

— Oui, oui, demain! s'écria Daniella avec transport, marions-nous demain I Que rien ne puisse nous séparer ; que personne ne puisse dire un jour : « Voilà un pauvre petit ange qui n'a pas été aimé le jour où il est descendu vers eux I »

A six heures du nutin, nous étions chez Felipone. Sa femme était à l'iccolomini, où elle soigne toujours lady llarriel. Cetarrangemenl ne convientguère au fermier; mais la Vincenza l'a voulu, dit-il : elle ne manque pourlant de rien ici! Elis veut gagner de l'argent, folie de jeune femme, pour avoir des bijoux !

— El notre second témoin, l'as-tu trouvé', parrain? lui dit Daniella préoccupée.

— Uui, répondit-il ; nous allons le prendre en passant, l'asse devant, toi, fujUoccina, et va-t'en à l'église de ta paroisse par le b.is du faubourg, 'l'on fiancé s'en ira seul par le chemin d'en h.uit. Moi, je ferai le tour par la porte de la ville. Au inonunt uù la messe sonnera, soyons chacun à l'une des trois portes de l'égiise. Je vous donnerai le signal pour entrer, en entrant le premier. Vous aurez l'œil sur moi, et vous me suivrez, chacun de votre côlé, par les petites nefs. De cette manière, nous arriverons ensemble à la porte de la sacri-tie sans avoir éveillé les soupçons du curé qui pourrait bien nous

LA DANIELLA

• jouer quelque mauvais tour pour nous empêcher de l'approcher à temps.

— Mais le second témoin, reprit Daniella, où sera-t-ii?

— Il est fléjà à son poste, répondit Ftlipono. Vous verrez un homme bien dévot, prosterné devant la chapelle do Saint- Anloine. Touchez-lui l'épaalc en passant, Valreg. Il se rflevera et voiiS suivra. La chapelle en question sera la dernière à votre gauche.

Au moment de quitter mon bras, Daniella, effrayée, se mit à genoux et pria pour appeler sur notre entrepri<i' la protection de son saint patron. Puis elle cacha entièrement sa taille et son visage sous un grand châle blanc, et prit le chemin le plus long, ainsi qu'il était convenu.

— Toi, me .lit Felipone en me regardant tu es trop signor - étranger. On fera trop d'attention à toi. Prends-moi cette

cape et ce chapeau de ca.ïipagne et marche 1

An moment où la messe de six heures et demie commençait à sonner, j'étais à la porte do droite de '.'église, et je la tenais enlre-bàillée. Au bout de quelques instants, je vis celle qui me faisait face s'entr'ouvrir aussi, et la tète voilée de Daniella apparaître. On allait dire une ini'sse basse, et, dans la semaine, le troupeau des fidèles est fort restreint à cette heui'e-là. 11 n'y avait qu'une douzaine de vieillards des deux sexes da-ns l'église, et notre isolement dans ce vaisseau désert était une circonstance assez défavoralile.

Au bout d'une minute, qui me parut un siècle, Felipone entra par la porte principale, et, loni-eant les piliers massifs qui le protégeaient de leur ombre, il vint me rejoindre dans la petite nef que je remontais .s.rns bruit, pendant que Daniella faisait le même mouvement le long de la nef opposée.

J'eus un moment d'émotion lorsque je la vis traverser pour venir nous joindre à la porte de la sacristie, et surtout quand Felipone me dit, en haussant les épaules d'impatience :

— Et l'autre témoin 1

Je l'avais oublié; j'avais passé près de lui sans le voir. Une seconde de retard faisait tout échouer. Nous entendions des pas traînants dans la sacristie. Je m'élançai vers la chapelle de Saint-Antoine, mais notre ami inconnu venait à ma rencontre. C'était un paysan qu'à son chapeau pointu et à son savon de peau de chèvre j'eusse pris pour Onofrio, s'il n'eût été plus petit d'une coudée.

Je ne perdis pas le temps à le regarder. Le curé sortait de la sacristie pour se rendre à l'autel. Nous étions collés contre la muraille, do chaque côté de la porte, Daniella avec son parrain, moi avec mon témoin. Nous saisîmes tous deux, en même temps, \apanieta, c'est-à-dire la chasuble de l'olTiciaut, et. parlant le premier, je lui dis en lui montianl Daniella voilée : I'oi7(i ma femme ; et Daniella dit de même en me montrant : Voilà mon ynar-i.

Le curé no m'avait jamais vu ; il m'adressa un sourire presque bienveillant comme pour me dire :

.Mieux vaut ce mariage-!a que rien.

1; regarda mon lé.i.oin, et son sourire devint tont à fait enjoué. Mes yeux se portèrent rapirlement sur ce personnage, qui venait d'oler son chapeau respectueusement devant le prêtre... C'était Tartaglial

Jusque-là tout allait bien. La tigure du prêtre ne rappelait en rien ce rorher poilu auquel l'auteur des Fiances compare la triste figure de don Abbondio. C'était une figure réjouie, •luisante de santé; l'œil était vif et hardi. Mais cette face épanouie se couvrit d'un nuage sombre lorscjue Daniella rejeta en arrière le châle qui cachait ses traits. Le cuie lit une grimace menaçante en voyant auprès d'elle l'athée Felipone. Mais il était trop tard, nous tenions la chasuble, nous avions dit les mots sacramentels qui appellent et forcent la protection de l'Église. L'officiant était obligé do prendre nos noms, de subir la consécration légale de nos témoins et de nous donner in petto la bénédiction nuptiale, en bénissant son troupeau durant la messe.

L attitude de Daniella durant cette cé.''émonie me toucha vivemement. Sa gravité extatique et son recueillement profond contrastaient avec les prosternations facélieasemenl hypociites de Tartaglia, et la campe audacieuse de l'incrédule Felipone. Couverte de son châle blanc, qui, do sa tête Jsrune, retombait sur sa robe de deuil, elle ollrait une harmonie de tous austères et de lignes pures qui rappelait la suave majesté dos vierges d'Uolbein.

Cette beauté délirante aux heures de l'expansion a une faculté étonnante de transformation complète lorsqu'elle se concentre, puur ainsi dire, dans son ravissement intérieur. Elle porto tour a tour, au front et dans les yeux, l'éclair brûlant et la tranquille lumière des étoiles. Jamais encore je ne l'avais vue si chastement belle et si saintement heureuse.

Quand là messe fut finie et l'acte rédigé dans la sacristie, sans qu'une seule parole fût échangée entre nous et le cuio, nous sortîmes de l'église, Daniella et moi. Felipone regagna sa ferme sans vouloir ébruiter la part qu'il avait prise à notre mariage, et, pendant que nous lui adressions quelques remercîmenis rapides, Tartaglia avait disparu comme un rêve.

A peine étions-nous dans la rue, ma femme et moi, qu'une, deux, trois et bientôt vingt commères vinrent nous accoster et nous questionner. En un "quart d'Iieure, tout Frascati sut que nous étions bel et bien mariés. Nous nous donnions le divertissement de l'annoncer en confidence à chaque curieuse, en la priant de garder le secret. C'était le plus sûr moyen de donner à notre mariage la consécration delà publicité.

Notre premier soin fut d'aller eu faire part aux habitants de la villa Piccolomini. Nous rencontrâmes en chemin la tante Mariuccia, qui pleura de joie, mais qui nous témoigna une certaine inquiétude.

— Vous allez avoir, dans le curé, un ennemi bien à craindre, dit-elle. Ce n'est pas un méchant homme; mais il sera fâché de perdre comme ça son autorité par surprise. Et puis, Dieu sait ce que c'est qu'un prêtre étranger qui est venu rendre visite à lord B'", et qui est, je crois, encore avec lui à l'heure où je vous parle. Il a une figure noire i|ui m'a fait peur, et, si vous m'en croyez, vous n'irez pas à Piccolomini pendant qu'il y est.

Les inquiétudes de Mariuccia ne pouvaient m'atteindre. Marié avec Daniella, je me sentais libre et fier commesi j'eusse été le maître du monde. Nous passâmes la grille et vîmes, dans le stradone, lord B"* qui marchait lentement avec un prêtre. Tous deux nous tournaient le dos. Je voulus aller vers eux ; Daniella voulait m'en empêcher et aller d'abord saluer lady Harriet.

— Je ne sais pas pourquoi cet homme noir me fait pour, disai;-olle. Sachons de milady s'il vient ici pour nous, et ne nous montrons pas à lui. Viens vite, passons avant qu'il se retourne 1

Il était trop tard : les deux promeneurs se retournèrent, et ce prêtre, dont je ne m'étais pas donné la peine d'observer la démarche, me montra en plein sa figure. C'était l'abbé Vaireg!

Je courus me jetar dans ses bras, et, le ramenant vers Daniella interdite, je lui dis, comme au curé de Frascati:

— Voilà ma femme!

— Ta femme ! ta femme! dit-il avec moins d'humeur que je n'en attendais de sa part, ce n'est pas encore décidé I

— C'est décidé et conclu, repris-je nous sortons de l'église, et nous sommes mariés.

— Mariés! mariés sans mon consentement! quand j'avais écrit au curé de Frascati que je m'opposais... Ah ! je vois bien que tout va à la diabif^ dans ce pays du bon Dieu, et me voilà encore plus mécontent d'y être venu, quand tout cela aurait pu s'arranger aussi mal de loin que de près?

— C'est donc pour moi que vous avez fait ce voyage?

— Et pour qui, je t'en prie? Crois-tu que je sois comme toi, et que j'aime à perdre mon temps et mon argent sur les chemins?

— Je vois, dans cette démarche, une preuve d'affection si grande, que j'en suis heureux au delà de ce que je peux dire. Oui, oui, mon bon vieux!

Et, en l'appelant ainsi, comme au temps de mon enfance, je l'embrassais encore malgré lui...

— Oui, ce jour-la est le plus grand de ma ^je, grâce à elle et grâce à vous, puisque vous êtes là !

— C'est cela, reprit-il, moitié riant, moitié colère; je viens pour te donner ma malédiction, et tu trouves tout cela trèsgentil, très-drôle, très-amusant I

— Non, non, je trouve cela si bon et si généreux de votre part, que je sens que je vous aime mille fois plus qu'auparavant.

— C'est-à-dire que, m'aimant mille fois mieux depuis que tu m'as désobéi et traité comme une vieille marionnettte au rebut, je dois m'attendre, |jar la suite, à un redoublement d'all'ection dans le même genre 1 ça promet!

Je le laissai exhaler son mécontentement. Lord B"' avait emmené Daniella auprès de sa femme, et nous marchions à grands pas, moi suivant docilement tous les mouvement- do mon bon onele, le long du stradone. 11 avait un dépit que j'eusse trou\é vraiment comique, si la crainte de l'avoir sérieusement affligé ne m'eût tenu dans l'alteute d'une explosion plus grave. Mais cette explosion n'arriva pas, et j'en fus mêiue étonné, sachant que l'abbé Vaireg, sans être vindicatif, est assez persistant dans ses ruptures avec ceu.x qu'il appelle des ingrats.

Il se contenta de me grogner pendant une demi-heure, me questionnant, n'écoutant pas mes réponses, puis me repro-

LA DANIELLA

tu tout

chant de ne pas lui répondre, et cherchant matière a fach-^ne dans les témoignages d'affection que je ni donnais; enUn 6'a.louci<sant tout à coup avec une grande bonhomie por repartir sur nouveaux frais, mais jamais avec beaucoup de iusiice selon moi, car nos opinions sur toutes choses différent ii e«pnliellemenl qu'il me reprochait ce que je pensais avoir fait de bon et passait légèrement sur ce que je m aflligcais cérieu^ement den'avoir pu éviter. Par exemple, il comprenait, disait-il. que j'eusse misa néant son autorité, puisqu en somme il n'en avait pas légalement sur moi. ..... , ,

— Chacun pour soi, après tout, disait-il. Ainsi va le monde, et il n'en peut être autrement. Tu savais que je dirais non t'es dépêché de conclure. Je ne t'en veux pas pour ça autre eût asi de même à la place. îlais ce que jo trouve fou et ' bêle au dernier point, c'est d'avoir refusé une héritière pour épouser une fille qui n'avait rien ; car je sais toute ton histoire, vois-tu. J'ai causé avec cet Anglais, qui m'a l'air d un brave homme, bien qu'il ail une drôle de manière de parler. Mot par mol je lui ai tiré les paroles du ventre, tout de même. Je ne suis pas encore si maladroit que tu t'imagines, et j ai bien vu que lu n'avais fait, dans ce pays-ci, que des à,;eries. C'est ta manière de voir, soit! Tu crois que tu as une fortune au bout de ton pinceau 1 Moi, je crois que tu n'auras rien sous la dent quand viendra la marmaille, et que, comme tu seras toujours un niais, j'aurai beau économiser sou par sou, je ne le laisserai jamais ce qu'il faudrait pour contenier les caprices. Par exemple, voilà une jolie petite course que tu me fais faire, qui me coûtera au moins... cinquante francs de mon argent I heureusement rarche\éque de mon diocèse m'a payé les frais de route, vu qu'il avait justement une commission a me donner pour îe cardinal Antonelli, qui est de ses amis. Sans ça j'aurais été obligé de dépenser une année de mon casuel. Il est vrai que je ne serais pas venu: non, morbleu, je ne serais pas

venul , , . , , . ..

Tout en grondant, mon oncle m apprit qu il était arrive depuis qual'i-e jours à Rome, et qu'il avait employé ce temps a faire sa commissission et à solliciter de monseigneur Antonelli la rémission de mon péché :

— Car il parait, ajouta-l-il, que tu t'amuses à crachersurles p.iintes images et à porter sur loi des signes de cabale maçonnique ou autres?

— Vous ne croyez pas cela, j'espère?

— Non, je ne le crois pas. J'ai même engagé ma parole; j'ai juré sur mon salut éternel que jamais l'idée n'avait pu te venir de profaner une image du culte. Quant à la cabale, lu m'avais écrit que tu ne savais pas même de quoi il était question, et j'ai répondu de loi. On a fait un peu de grimaces pour mettre hn à cette procédure : mais comme il parait que j'avais apporté de bonnes nouveHes de mon archevêque, et qu'il m'avait bien recommandé dans ses lettres; comme, d'ailleurs, je suis têtu et que je ne crains pas de parler à n'importe quel grand personnage de l'Église je l'ai emporté. Tu es libre; le cautionnement sera rendu à ton Anglais, qui est vraiment meilleur que tu ne mérites; et si tu ne te fais plus d'ennemis dans le pays, lu peux y faire quelques économies.

Il m'apprit au^si que ses lettres à lord 13"" et au curé de Frascali, pour retarder mon maiiage, a\aienl été écrites de Rome. C'était la cause du relard tenté en vain par ce dernier, Mon oncle availeu pour motif principal, disait-il, l'inconduite de Daniella.

— Mais on m'avait trompé, se hàta-l-il d'ajouter. L'Anglais m'a rassuré à cet égard; il parait que la fille est honnête, et qu'on m'avait mal parlé d'elle par jdlousie.

Pressé de me dire l'auteur de ces calomnies, il m'avoua avoir reçu à Mers une lettre anonyme où on l'engageait a s'opposer à mon mariage avec une fille intrigante et de mauvaise mœurs.

— Cela, dit-il, m'avait décidé à aller trouver mon arche-

vèquu. Je le priais d'écrire dans ce maudit pays pour empêcher ton mariage. C'est alors qu'il m'a dit : « Pourquoi n'iriez-vous pasï J ai justement une communication secrète à adresser à Rome par un nio\en sûr. Vous êtes une personne sûre, vousl — Ahl paidié, oui, que je lui ai répondu: je suis un bonhomme tranquille, mui, et pas curieux de vos manigances de grands seigiieuisl » Ça la lait rire, a Allez-y, m'a-t-il dit, je me charge de vos dépell^es... «Tout de niême, il a mal lait son compte; il croyait, tomme moi que la vie n'était pas chère en Italie, et les hôtels sont des coupe-gorge. Ah ! oui, je me suis mis en colère avec lous ces écurcheurs, les bateliers, les conducteurs, les garçons d'auberge, les aubergistes el les facchunl Bien nommés, ma foil de vrais fatpiinsl Plus de cent fois par jour j'en ai le sang à la têle. H lnul payer parloul, payer pour visiter les églises, qui sont fermées à clef comme des co1U'b=; payer pour demander sou chemin dans la rue; payera la douane; tl des frais de passe-port 1 et des mendiants! C'est honteux, taui

de loqueteux dans les rues et sur les chemins I Si ma paroisse était administrée comme ça, je ne voudrais jamais y remettre les pieds! En voilà un élonnemenl pour moi, de voir comment les choses se passent ici! Des prêtres qui vont à la comédie, des cardinaux qui donnent le br.is aux dames pour traverser l'église de Saint-Pierre; et des Vénus, et des Comus, et des Bacchus plein le Vatican! des idoles païennes jusque dans les églises! Encore, si tout ça était joli à reganJer; mais rieni c'est affreuxl Des vieux las de pieres dans les plus beaux quartiers, des statues à qui il manque bras et jambes, un pays à l'abandon, une hrande de Va'udevant, une brenne do Mé/.ièros tout aulour do la ville sainte, des ai^ueducs qui n'amènent plus d'eau, des bœufs desséchés, des hommes (|ui ont lous l'air do brigands, qu'on est toujours à regarder derrière soi s'ils no reviennent pas vous assassiner après vous avoir ôté leur guenille de chapeau; des femmes sales qui ont l'air effronté, par dessus le marché ; des scorpions dans le pain, des cheveux dans la soupe... et quelle soupe! Je n'en voudrais pas chez nous pour laver les sabots de ma jument. Pouah! le vilain pays! Dépêche-toi de me regarder, car tu ne m'y verras pas longtemps, dans ta belle campagne de Rome!

Quand il eut exhalé son dépit, sa fatigue, ses déceptions et ses étonnements, il so senlit plus calme et con^enlit à venir déjeuner à Piccolomini, où lady llarriet nous réclamait. C'était la première fois qu'elle se remettait à table avec la famille, et je trouvai Daniella assise à côté d'elle, Medora entra quand nous pûmes lous pris place, et sa figure, animée par la promenade du malin, prit une expression de fureur quand elle \'\l l'accueil fait à ma femme. Elle se calma aussitôt, et, après avoir souhaité le bonjour à sa tante, elle se retira chez elle, sous prétexte de migraine, mais bien évidemment pour no pas manger avec Daniella.

Lady llarriet fut admirablement bonne et charmante en celle circonstance. Elle sauva l'impertinence de .^a nièce en affirmant que Medora était réellement indisposée; mais ello l'alfirma d'un air et d'un ton qui montraient que celle personne injuste et volontaire avait perdu toute iniluence sur elle, et qu'elle se souciail fort peu de la mécontenter. Elle avait fait improviser à son cuisinier, dès qu'elle avait su, par Daniella, notre mariage, un déjeuner plus reclierché qu'à l'ordinaire; et Miiriuccia avait couvert de Heurs les assiettes de dessert. C'était, disait lady llarriet, tout ce que l'on avait pu faire pour notre repas do noces; et l'abbé Valreg qui, sans êlro gourmand, a des habitudes de bien vivre tiès-contrariées depuis q l'il a quitté son pre:7bylère, recouvra toute sa bonne humeur uevant celte tible'proprem^'iit et copieusement sersie.

La bonne Mariuccla voulut aider dans i'olfice, bien ipi'ello no se mêle jamais du service de nos Anglais. Cette femme aimaiilo et dévouée était heureus,' de regarder, par la poite entr'ouverte, sa nièce assise à la la table des niilonls. Lord B' '" l'aperçut au dessert et dit quelques mots à l'oreillo de sa femme, qui la fit appeler pour la prier de boire avec ello à la sanlé des mariés. Elle lui versa elle-même du vin de Grèce dans un verro taillé, et le lui présenta sur une assiette avec force biscuils et confitures. Mariuccia ne l'ut pas invitée à s'asseoir. La conversion de milady ne pouvait aller jus(|ue-là; et en somme, Mariuccia, qui no sétait pas attendue à tant d'honneur et qui n'était pas en toilette, n'eùl pas accepté avec plaisir de s'arrêter plus longtemps. Elle lit le tour de la table pour trinciuer avec chacun de nous, embrassa sa nièce avec enthousiasme, et emporta les friandises pour le capuclno, ce pauvre idiot de frère qu'elle aime ei qu'elle gâte, tout en disaut qu'il s'est fait moine parco qu'il n'était bon à tien.

Brumières fut aimable aussi. Il improvisa très-heureusement des vers qu'il écrivit au crayon sur le dos d'une assiette, et dans lesquels il vanta à propos le bon cœur et la vive pénétration do la noble dame qui accueillait maternellement la femme de génie, la future grande artiste. Lady Harriet voulut avoir l'explication do cette énigme. Daniella s'y refusait, en riant des exagérations de notre ami; mais celui-ci parla, malgré nous, avec tant defeu,de la voix et delinslincl musical de ma femino, et du grand tarent qu'il m'attribue comme musicien et cominj peintre, que, bon gré ml gré, il nous fallut passer pour îles aigles. Lddy llarriet, prompte à la crédulité età l'engouement, donna d'eaiblée dans ce rêve de nos glorieuses destinées et caressa, en elle-même, celui d'être notre première protectrice. Elle déclara que sa première sortie serait pour venir à Moiidragone entendre chanter Daniella et voir ma peinture.

Elle était viîiblemenl gaie et heureuse de l'ellorl qu'elle avait fait pour rompre, une lois en passant, avec ses habitudes da convenances et ses préjugés aristocratiques. Je sentais bien que celle rupture ne poinail être de longue durée, et que tout cela elail une petite débauche de bienveillance et de bonté, lavori=ee par -la solitude de iMascati, les souvenirs de la \ia Auieiia, la présence do mon oncle et le plaisir, toujours cher i

LA DANIEL[.A

l'Anglaise en voyage, de faire un peu d'excentricité. Mais, an milieu de ces considf'rations, j'en apprcevais une plus puissante et plus agrénblo ponr moi : c't^nit le désir de satisfaire le mari si longtemps méconnu et dédaigné. Lady Ilarriet étaii véritablement sensible à l'altachement qn'il lui avait prouvé, ol si elle doit revenir h ses tristes erreurs sur le compte de cet excellent homme, ce qu'à Dieu ne plaise! du moins, il aura eu, pendant cette convalescence où la joie do se sentir revivre a disposé Harriet à une appréciation plus équitable, quelques jours de repos et de bonheur.

LU

L'abbé Valreg voulut nous reconduire à Mondragone, pour voir comment nous y |élions installés. A l'aspect do cette vaste ruine, son étonnement fut au comble, et, avant que nous eii'^sifins traversé le parterre en friche pour le conduire au casino, un nouveau spleen s'était emparé de lui. Il mi' trouvait de plus en plus fou do préférer cette demeure, selon lui lugubre, et cette vie, qu'il appelait misér.ible, à celle qu' lo pourrais avoir en vivant chez nous, sur mes terres, Daiiielia, avec !-a i;aie;é radieuse au milieu de cette solitude, le frappait de stupeur, et il se demandait tantôt si c'était une sainte, tantôt .si c'était une maniaque comme moi.

Il causa avec elle et la trouva si croyante, que cette âme, pleine de foi et de feu, lui fit impression, sans qu'il se remlit compte de l'ascendant qu'elle prenait sur lui.

— Décidément, me dit-il quand il parla de nous quitter, je crois que tu n'as pas m,il choisi. C'est une femme de courage et de principes. Le malheur est que tu vas la gâter, lui mettre en tête tcsidées saugrenues et vouloiren faire une artiste, c'e^tà-dire une paresseuse, au lieu d'une bonne ménagère qu'elle pourrait être. Mais tout ça te regarde, et je sais (|u'il ne f.iut pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. J'ai fait mon devoir auprès de toi, j'ai rempli ma mission auprès du cardinal Anlonelli, et je m'en vas un peu plus tranqudie que je ne suis (larli, et beaucoup plus aise de quitter Rome que je no l'étais fie quitter mon endroit. Il fera chaud quand on [ne rattrapera aux voyages d'agrément ! Allons, tâche de revenir bientôt au pays, à moins que tu ne trouves à faire fortune ici, ce dont je doute bien fort. Mais je comprends aussi que tu doives faire honneur et compagnie à ces Anglais qui t'ont sauvé do la prison, et peut-être de la corde 1 'l'u méritais bien quelque chose coumie ça pour ton peu de cervelle! C'est égal, les choses ont miiHix tourné que je ne l'espérais, et je te laisse en assez bonne passe, en t'engageanl à montrer aux amis qui te comblent, la reconnaissance que tu leur dois.

Il nous quitta sans nous permettre de l'acompagncr audelà de la porte. Il voulait voir le curé de Frascali et faire notre paix avec lui, comme il l'avait faite à Rome a/ec les cardinaux. Puis il voulait quitter Rome aussi vite que possible.

« J'y mourrais, disait-il, si j'étais forcé d'y passer un jour de plus. »

Et il était bien évident pour moi qu'avec sa nostalgie si prompte et son franc parler si peu diplomatique, il n'avait rien de mieux à faire que de se presser de partir.

Mondratone, 5 juin.

Je fus, cependant, vivement ému de le perdre sitôt, car il avait été aussi bon que de coutume, et, en outre, d'une douceur et d'une indulgence dont je n'espérais pas si aisément le retour. Il y avait, dans ce dernier fait, beaucoup du désir de s'en aller, et d'autres raisjns qui m'ont été expliquées plus tard.

Nous venons de passer huit jours de délices dans notre solitude. Danielia n'est nullement malade de sa grossesse, et nous avons profité de quelques beaux jours entremêlés de jours de pluie et d'orage, pour aller nous promener ensemble autour des lacs. Je donne la préférence au petit lac Némi, dont licadre n'est guère plus grandiose que celui du lac Albano, mais dont les rives sont adorablement jolies. Il y avait là, le long d'une coulée de roches sombres, un temple dédié à Diane Nemorina, dont les itinéraires assurent qu'il no reste aucune trace, un tremblement de terre ayant tout englouti dans le lac. 41ors l'énorme fragment sur lequel nous nous sommes assi.s

serait récemment mis à nu par quelque autre secousse non encore mentionnée. C'est un bloc do construction antique colossale, qui s'est arrêté sur la margelle herbue du petit lac, et qu'un arbre renversé dans l'eau, in arbre également colossal, embrasse, étreint et semble soutenir dans ses racines énormes. L'aibre est bien portant quand mf'me, et trempe sa longue chevelure verdoyante dans le Miroir de Diane, tel est le nom poétique que rantiqnit(! a donné à ce diamant d'eau bleuâtre enchâssé dans le roc, dans les (leurs et dans le feuillage.

Couché sur ce gigantesque débris, autour duquel venaient se briser en faibles soupirs les petites lames de l'eau tranquille, je contemplais, heureux et recueilli, la beaulé sereine et suave do ma Danielia, assise sur une des branches de l'arbre. Un vent léger faisait passer sur son front les ombres mouvantes du feuiflage et les taches d'or du soleil. Puis elle s'étendit à son tour pour se reposer de l'ardente chaleur qui nous poursuivait jusque sous cet ombrage séculaire. Sa tête, p- n hée parmi les roseaux, se trouvait naturellement couronnée comme celle d'une naïade. Sa taille souple a déjà perdu de sa ténuité virginale, et je contemplais, avec une passion pleine d'attendrissement et de respect, ses épaules plus tombantes et sa hanche moins cambrée, légers indices, déjà visibles pour moi, du bonheur que Dieu nous envoie.

J'ai prié dans mon cœur avec une foi ardente, pendant qu'elle dormait là, souriante et comme ravie dans un rêve délicieux. Chaque fois que je la contemple, elle me semble toujours plus belle, et je crois découvrir en elle des trésors de grâcs qui i e m'avaient pas encore été révélés. Peut-être n'est-elle pas belle pour les autres : voilà ce que j'aimerais à me persuader. Je me souviens maintenant avec plaisir d'avoir entendu dira à Medora qu'elle était laide, et à Brumières qu'elle était agréable seulement. Si cette beauté mystérieuse , qui me fascine et m'enivre, n'était visible et appréciable que pour moi, combien je serais fier d'avoir reçu d'en haut le don de la comprendre!

Lune de miel, direz-vous peut-être! Non, non, vie de miel et d'ambroisie pour l'éleriiitél Tout ce qui peut m'arriver en ce monde n'est rien que le cours inévitable d'une destinée fugitive. La mort même de l'un rie nous no serait que l'accident du voyage sur cette terre d'épreuves plus ou moins dures, car devant l'effroi dont une semblable pensée me glace, je sens lutter une foi, une certitude triomphantes: c'est que je suis déjà bien heureux d'avoir rencontré dans ce monde-ci l'être que je dois retrouver, aimer et posséder après, et toulours et partouti Je ne sais si déjà, dans une existence antérieure, j'ai gûùté ce bonheur, ou si je l'ai mérité par une suite d'existences pures et triâtes. Je ne sais rien du pissé, bien que parfois mes joies présentes ressemblent à de vagues et do'ix souvenirs; mais l'avenir, l'avenir sans fin, je le porte là dans mon cœur, comme le souille même de ma vie, et je * sens que je ne serai plus jamais seul, parce que je nauiai laniais d'autre amour sur la terre, et que, par là, j'en éternise la sainte possession.

Nous avons parlé de vous au bord de ce beau petit lac, cratère éteint dont les brisures sont devenues de véritables nids de lleurs sauvages. Danielia vous aime et mêle votre nom à ses prières. Elle a compris ce que je commence à comprendre moi-mêiiie : c'est qu'en exigeant ma parole de vous écrire ma vie, autant que possible jour par jour et heure par heure, vous m'avez conduit à une Iransfonuation sérieuse de mon individualité. Je ne me sens plus le mêiiie qu'au temps où j'existais sans savoir pouniuoi ni couunent, perdu dans des rêveries vagues, et craignant toujours d'envisager le but de cette existence; m'ignorant, me négligeant, me dédaignant presque moi-même, et me laissant parfois envahir par ce découragement propre à ceux qui ont besoin d'un idéal que la société ne leur montre et ne leur promet pas. Aujourd'hui je m • sens exister; j'ai fouillé et interrogé, maigre moi, mon |irupre cœur, et je sais qu'il a été, sans peur, sans hé-itation et sans sophisme, droit au but qui lui était ullért pur la Providence : Tutlo per l'amorel

Et je m'inquiéierais, a présent, de la fortune que je n'ai pas, de la répulaiion que je n'aurai peut-être jamais, de la sécurité, des aises, des convenances, de l'opinion, de la mode, de ce que fait et pense et dit le monde à propos du but à poursui\re dans cette vie d'un jour'.' Et que m'importe, quanta moi? De temps en temps mes yeux tombent sur des publications nouvelles où je vois l'expression du désir, du besoin ou du rêve de chacun. Li'uucoup d'argent! Dans les romans mêmes, ijui sembleraient eue la peinture d'un idéal plus pur que les bulletins financiers des journaux, je vois souvent percer une aspiration impétueuse vers quelque trésor comme celui des grottes de Monte-Cristo. Je ne m'en étonne ni ne m'en scandalise. Je vois bien que, dans une société si incertaine et si irou-

LA DAINELLA

blc'e, dans une Europe qui frémit de crainte et d espoir entre dts lèves do prospérité fabuleuse et des terreurs de cataclysme social univeisel, les iuiaginiilions vives s'élancent, comme fait celle de Brumières, vers ce programme effrayant : Etre riche ou mourir! le crois que c'est là un malheur des temps où nous vivons, et que nous nous donnons un mal terrible [)0ur nous bâtir un gros navire, là où nous n'aurions bcioin ([ue d'une pelilc nacelle.

Au relour d'une de nos excursions nous avons trouvé Brumières à la porte de Mondragone, tout agilé^ tout transporté, nous attendant pour nous dire son étonnante aventure.

— Voilà, s'écria -t-il, ce qui vient de passer par la tèle de Jlcdora; un mariage comme le vôtre, un matrimonio segreto, un mariage alla pianeta !

— Et a\ec qui ? lui demanda en souriant Daniella.

— C'est ce que je me suis d'abord demandé à moi-môme ; mais j'ai uni par me procurer l'agi éable persuasion que ce serait avec moi.

— Contez-nous ta-

— Je ne viens que pour vous le raconter. Sachez donc que, dipuis votre mariage bizarre, ma princesse rêve sans cesse à la commodité, à la gaieté, au sans-géne et à la promptitude tl'un pareil moyen pour échapper, en cas'de parti pris sur le coiijungo, aux ennuyeuses formalités, aux lenteurs, aux commenlaiies, aux cérémonies du mariage officiel. Elle dit qu'elle ne se mariera jamais si, entre le oui dit dans un salon et le oui dit à l'autel, elle a quinze jours de réllexion.

— « C'est ce qu'a fort bien senti M. Vaireg, ajoutait-elle. Il a craint les représentations do sa famille et ses propres objections; il a voulu se prendre lui-même par surprise; il m'a dunné un exemple à sui\re. 11 faut que je me marie, c'est décidé; et comme je n'aime personne, je serai à qui voudra Lien m'aimer passionnément, sans autre espoir que celui de mon amitié, sans autre garantie de bonheur que celle de ma vertu. Ma tante et mon oncle vont s'opposer, comme ils l'ont déjà fait, à ce qu'ils appelleronl un coup de tête. Lady Ilarriet, qui s'est si bien trouvée, comme l'on sait, do sou mariage d'amour, fait comme le renard de la fable, qui avait la queue COI. née, et ces bons parents, avec leur désir elTréné de faire mon bo'nlieur, ne s'occupent 'qu'à prolonger iiidéliniment mun ennui et leuis tracasseries. Donc, au premier jour, je vas leur dire : « J'épouse Pierre ou Paul. » Ils répondront que m Pierre ni Paul ne me conviennent, que je suis folle, compliment qu'on m'a déjà fait et qu'il ne me plait pas d'entendre répéter trop souvent Donc, au premier refus de leur adhésion au premier

comme le me repi ^~ - , ... - , -

manquées de perdre ma liberté; comme, tout bien considère, cette liberté en est venue a m'ennuyer tout à fait, me voilà décidée, à me jeter, la tète baissée, comme M. Vaireg, dans

le précipice. , ,

» Je vous demande bien pardon, chers amis, commua Brumières, e vous répéter ces légères paroles. Je sais que vous avez raisonné tout autrement ; mais je n ai eu garde de contredire ma divinité. Les dieux ont toujours raison. J'ai déclaré ma flamme avec une sincère éloquence, et on ne m'a encore dit ni oui ni non ; mais j ai vu que ma passion ne déplaisait pas, qu'on en attendait l'explosion depuis longtemps et (iii'on me permettait d'en dire bien long sans ra'inlenompre. On m'a laissé mettre à genoux, baiser les mains et môme un peu les bras Bref j'attends une solution, et j'espere. Faites des vœux avec moi pour que ce mariage déplaise beaucoup a lady Harnet, car si elle cédait il n'y aurait plus pour Medora le moindre prétexte au mariage clandestin, m le moindre plaisir, puisque c'est l'esprit de contradiction qui la pousse et, qu a cette imauinalion blasée, il faut des luttes. Faute de lul.tes, elle meurt d'ennui, vovez-vous, et j'ai parfois envie de lui dire tout a coup que je'ne l'aime nas et qui je ne veux plus me marier. Si j'avais ce courage et cette habileté-là, je suis bien sur qu elle se persuaderait qu'elle est folle de moi, et qu elle m épouserait dans l'espoir de me faire enrager. ^ j .

Celte supposition de lirumières était si bien fondée, que j'eus un moment l'idée do l'v encourager, par le sentiment de ma propre expérience. Certes Medora ne m'a voulu pour mari qu'a cause de mon indilléience. Mais, trop naïf pour donner des conseils de perversité à un ami, j'essayai , au contraire, de lui prouver que, dans de paieilles conditions du hasard et de caprice, son union avec Jledora le rendrait infailliblement trèsmalheureux et quelque peu avili; mais cela fut impossible à lui laire entendre. 11 ne voit dans Uut cela qu'une conquête difficile et rare, une lutte d'orgueil et de finesse, une allaire qui fera Louneur à son habileté et à sa pei'scvérance.

— Vous verrez, dit-il en parlant de lui-même, que le gaillard n'est pas malailroit, et que la grande aventure de sa vie, le roman rcvé, la fortune immense et la femme incomparable seront le prix de sa conûance en sa destinée et en lui-même : Aide-toi, le ciel t'aidera.

— Bien, bien; j'admets que vous réussirez, que vous aurez cette merveilleuse beauté et cette merveilleuse dut. Après? si l'on vous hait, si l'on vous trompe?

— Al: ! voilà ce que je ne crains guèrel d'abord, parce qu'elle est froide et fière; ensuite, parce que je ne suis pas un sot et que je me ferai aimer d'elle. »

— Laisse-le donc faire, me dit Daniella quand nous fûmes seuls: il ne l'aime pas, il ne veut qu'être riche D'ailleurs, elle se moque do lui comme des autres. Est-ce qu'il est l'ait pour fljtler une vanité comme la sienne ? 11 n'a pas de litre, il monte mal à cheval, il n'a pas de réputation, enfin il n'a rien qui puisse tourner la lêle à une Medora.

— C'est vrai ; mais c'est déjà une vieille fille dont les sens se décident peut-être à parler. Il est très-beau garçon. Elle cherche un esclave, et il saura jouer ce rôle tout le temps qu'il faudra. Il a de l'esprit, un peu de talent, beaucoup d'aplomb...

— Eh bien, qu'elle l'épou.-el que t'importe?

Je vis que la jalousie de Daniella n'était pas si bien passée qu'elle ne fût prête à se rallumer au moindre soupçon. Je la calmai en lui disant que je m'intéressais à Brumières et nullement à Medora.

Le lendemain, j'eus une conversation très-vive avec lord B*", qui, de temps en temps, vient nous voir le matin. Imaginezvous que lady Harriet s'est mis en tète de doter Daniella; qu'elle a entretenu l'abbé Vaireg de ce projet et que c'est là la cause de son subit apaisement. Les papiers au moyen desquels je peux faire légaliser mon mariage sont arrivés, et je dois 1119 rendre demain à Home avec Daniella et mes témoins pour remplir cette formalité devant le consul de ma nation. Lady Harriet veut, en celte circonstance, constituer à ma femme une dot de cent mille francs, et il a fallu presque me lâcher |iour me soustraire à cette libéralité. Lord B"* comprend trèsbien que je répugne à recevoir de l'argent en récompense d'un acte d'humanité aussi simple que celui de la via Aurélia. Il convient qu'en me tenant caché pour voir tranquillement accomplir un vol et peut-être un meurtre, j'eusse été un lâche, et qu'il ne résulte pas de mon manque de lâcheté que l'on ma doive un salaire. Il reconnaît aussi qu'en venant soigner sa femme et en lui disant avec esprit et douceur des choses qui l'ont émue et persuadée jusqu'à ramener un peu de calme et de bonheur dans son ménage, ma Daniella n'a fait qu'obéir à une belle et bonne inspiration de sa nature, et que tout cela se paye. avec le ccBur, non avec la bourse.

Mais lady Hai riet l'eut, et milord est bien embarrassé pour la contredire. Je veux être pendu s'il n'est pas redevenu amoureux de sa femme, et même plus qu'il ne l'a jamais été, car il avait toujours résisté à son influinice quand elle était mauvaise, et aujourd'hui il la subit aveuglément. Jadis il disait . « Je l'aime, bien qu'elle se trompe ; » maintenant il semble dire qu'elle ne peut pas se tromper.

L'excellente dame comprend si peu que je sois liumilié de ses bienfaits, qu'elle aura un véritable chagrin, qu'elle sera humiliée elle-même, si je les repousse, et son mari ne sait comment s'y prendre pour lui porter ma réponse. Il a fallu transiger : il ne sera pas fait d'acte, Daniella recevra un portefeuille, et mylord voudra bien le reprendre sans récipissé, en disant à sa leinmo que nous l'avons prié d'être notre dépositaire.

Daniella, présente à cette discussion, a eu la générosité et la délicatesse de dire comme moi. Pourtant elle m'a fait quelques reproches ensuite. Elle a déjà l'instinct passionné de la maternité, et elle trouve que nous n'avons pas le droit de refuser ce qui as-ueiraitàsesyeux l'indépendanco et le bien-êlre de notre enfant dans l'avenir. Elle comprenait que nous nu dussions rien accepter de Medora; mais elle n'a pas les mêmes scrupules vis-a-vis do lady Harriet, qui a toujours été bonne pour elle et devant qui elle ne s'est jamais sentie luiuiiliée.

J'ai eu quelque peine à lui persuader que ce serait peut-ôtro un malheur pour notre enfant de naître a\ec un héritage assuré, relativement trop brillant pour la condiliun où je voulais l'élever. C'a été déjà une sorte de malheur pour moi d'avoir un petit patrimoine, puisqu'en considération de l'oisiveté où j'avais le droit de vivre, l'abbé Vaireg ne m'a rien fait apprendre tant que j'ai été sous sa tutelle. Si je n'avais pas aimé la lecture, je serais devenu idiot, et si je n'avais pas eu ensuite an certain courage, je ne me serais pas mis à même d'avoir un état.

— Ta crainte d'avoir un enfant riche vient, me tlisait-elle., de l'eiidurcissemenl n'inlelligcnce de ton oncle. Il a voulu le iciulro esclave de tun petit capital, et tu as pris en aversion un moyen de liberté dont on voulait te faire une chaîne ; mais

LA DANIËLLA

nous élèverons nos enfants tout autrement : nous leur dirons...

— Nous leur dirons, malgré nous, la vérilé. On ne peut pas * se résoudre à tromper ses enfants, mémo pour leur bien. Et,

quand ils auront ces distractions et ces langueurs de l'enfance qu'il faut combattre doucement, mais sans se lasser, nous céderons, nous aurons peur de les contrarier, de les fatiguer, nous en ferons des indolents et des oisifs. Alors ils auront d'autres goùls que ceux de la frugalité et d'autres besoins que ceux de î'âmoT Ils se trouveront pauvres, car cent mille francs, saclie Jonc que c'est une goutte d'eau dans la mer pour ceux qui ne lus ont pas acquis par leur travail, et qui n'ont rien à faire que de les dépenser.

Daniella s'assit dans un coin et pleura.

— Pourquoi pleurcs-tu? lui dis-je en l'embrasant.

— Parce que tu as raison, répondit elle. Tu m'as fait songer à la nécessité de contrarier notre bien-aimé, notre enfant, notre trésor, notre lout\ et voilà que nous commençons avant qu'il soit no! Mais c'est égal: il le faut! Tu m'apprendras à l'aimer sagement, à regarder ta flerlo, ton honneur et ton courage comme le plus bel héritage à lui laisser. Allons, n'y pensons plus. Voilà deux fois que je suis riche, et deux fois (lue lu me fais coruprendre que toute ma fortune est dans notr.amour.

Lin

Mon3ragone, 7 juin.

Nous avons été hier à Romo, et nous voilà mariés indissolublement. Par surcroit de bonheur, j'ai une commande. Le rêve de la .Mariuccia s'ist réalisé. La princesse B" , s'étant fait raconter toute notre histoire et me voyant enQn à l'abri de toute periécution, m'a demandé d'aller la voir avec ma femme, à laquelle elle a fait l'accueil le plus gracieux. Nous sortions du consulat, et je venais d'échapper à l'acte par lequel lady Hjniet voulait nous enrichir. La Providence nous envoyait donc un soudain dédommagement et comme une récompense de notre confiance en elle. La princesse a vu une pochade de moi que j'avais lais^t■e emporter par Brumières, et que cslui-ci a eu l'obligeante idée de faire mettre, à mon insu, sous les yeux de l'illustre propriétaire de Mondragone. C'était précisément un projet de fresque, un entrelacement rie fleurs, de fruits et d entants, pour un joli petit plafond de salle de bain projetée et déjà mise, l'anné? dernière, en état de recevoir nnc décoration quelconque. La forme élégante de cette petite pièce m'avait frappé, et, dans un moment de loisir, j'avais jeté mon idée sur du papier à aquarelle. Il parait que cette idée a plu. On me charge de l'exécuter, et on me fournira un aide pour m'allérmir dans ma connaissance, un peu incomplète, des procédés de la (r ' [ue. Si l'on. est content de mon travail, cl que je ne désire pas quitter le pays, on me confiera d'autres décorations dans le palais, et on fera arranger alors le casino, pour me mettre, avec ma famille, à l'abri du froid en hiver. C'est la seule occasion où l'on ait paru songer à envoyer de nouveau des maçons et des charpentiers dans ce palais toujours en ruine, dont on s'occupe, avant tout, d'enjoliver les boudoirs. 11 est question de trois mille francs pour mon travail de la saison, et il me semble que c'est déjà bien joli pour un commençant de mon importance.

Et maintenant, me voilà devant ma composition, prenant des mesures et débrouillant mon premier travail, alin d'entrer dans un rêve délicieux. Tous ces Amorini, que je vais faire les plus beaux possibles, auront certainement un air de lamille. Us ressembleront tous a Daniella, laquelle veut déjà choisir celui qui lui plaira le mieux, pour le regarder dit-elle, à touie heure, et pour que ses traits passent, de sou âme, sur le visage de sou eniant.

Lady B'" se trouve si bien du séjour do Frascati, qu'elle songe a y acheter une villa, afin d'y revenir tous les ans, et (ju'elle prend des arrangements pour passer tout l'élé, soit dans sa propriété future, soit à Piccolomini, qu'elle parle de meubler convenablement. Le bon accord semble vouloir durer entre elle et son mari. Je crois qu'elle s'est aperçue de ce fait bizarre, qu'après vingt ans de mariage fort maussade lord B"* entrait dans une \erilable lune de miel, et la satisfaction d'inspirer de l'amour dans son arrière-saison flatte réellement l'amour-piopre de cette bonne et vertueuse dame. Elle a pris, avec son époux, des manières de pudique chatterie, et des embarras de jeune personne, et des coquetteries prudes qui seraient trèsamusanles à observer; mais la Medora raille tout cela avec tant

d'aigreur que nou:; nous abstenons même d'en sourire, Daniella et moi.

Ce réveil du vieux cupidon préposé à la gouverne du ménage B"**; cette relloraison de milady, qui en cachette de mylord teint ses cheveux un peu blanchis par la maladie qu'elle vient de luire ; la jalousie de Felipone, qui commence, dit-on, à faire des scènes de passion à sa perfide Vincenza ; notre bonheur, a nous autres solitaires do Mondragone; le printemps, les oiseaux, l'éloquence de Bruir.ières, que sait-on? tout et rien, ont inspiré enfin à Medora une sorte de goût (lour son cavalier servant; et le (jaillard, comme il s'intitule lui-même, a eu l'adresse de rendre lady Ilariiet assez contraire à ses espérances, ce qui leur donne plus d'assiette. En réalité, lady B*" trouve, avec raison, que sa nièce, use trop de la liberté accordée aux demoiselles anglaises et que celte succession de soupirants encouragés et éconduits commence à compromettre la dignité d'une tante et la bonne renommée nécessaire à une lille à marier. KHe tiendrait à honneur de lui faire faire un mariage convenable, à son point de vue, si elle avait le droit de chasser Brumières de Piccolomini, et elle l'eût déjà fait. Il senl très-bien qu'on l'admet à contre-cœur au rez-de-chaussée, et il s'en réjouit. Il aspire au moment où on lui lormeia la porte du salon au nez. Ce jour-là Medora sera décidée à être madame de Brumières, car noire ami a découvert, ou a bien voulu nous révéler, qu'il avait quelques petits aïeux en réserve pour laciliter son établissement.

Dans tout cela, nous cherchons Tartaglia sans retrouver sa trace. Le secours important qu'il nous a donné pour notre mariage, revirement inattendu de ses idées au sujet de mou union avec Jledora, l'emploi de son temps depuis sa disparition do Mondragone, rien ne nous a été expliqué. Après nous être apjiaru comme un revenant dans l'église de Frascati, il s'est évanoui comme une ombre avant (jue nous ayons pu le remercier. Felipojie prétend n'en savoir pas plus que nous sur son compte. Il nous a raconté qu'il s'était assuré d'abord, pour nous servir de témoin, Simone di Jlallia, traiteur de la Campana un de ses amis, habituellement ivre de la veille, et par conse- ;iuent incapable de réfléchir aux conséquences d'une brouille avec le curé; mais, au moment de se mettre en roule, mailre Simone s'était ravisé prudemment, prouvant par la, disait Felipone, qu'il portait mieux son viu que celui des aunes. Si bien que notre ami le fermier s Hait vu très en peine pendant quelques instants, et sur le point de nous faire abandonner l'enlreprise pour ce joui'-là, lor^^que Tartaglia, déguisé en berger de la montagne, s'était trouve comme tombe du ciel au coin de la rue.'ll avait accepté l'oll're de nous assister, sans hésitalion, disant qu'il m'aimait trop pour ne pas consentir à empirer ses relations déjà tres-mauvaises avec l'autorité. Felipone n'avait pas eu le temps de lui en demander davantage. La cloche de l'église était en branle.

Onofrio, que nous allons voir de temps en temps, nous a dit l'avoir vu rôder, le soir de ce jour-là, autour de ïusculum ; il ne l'a pas aperçu depuis.

15j.aia, MoadiaGOao.

Nous l'avons enfin retrouvé, mêlé aux nouveaux événements que j'ai à vous raconter.

Ilfut décidé, le 8 de ce mois, que miss Medora épouserait M. de Brumières à la chasuble. Vo;ci ce qui s'élait passé pour amener celle résolution : autorisé à faire sa demande à lady Harriel pour un mariage en règle, Brumières s'était arrangé pour déplaire, et pour s'entendre dire devant Medora, jusquelà railleuse et comme prêle à se dédire s'il était agréé, des choses assez blessantes, telles que: u J'espère que ma nièce réfléchira. — Je n'ai aucun autre droit sur elle que celui de l'inlérêt que je lui porte; mais si elle m'accordait la moindre autorité, j'en userais pour la détourner de vous, qui n'avez pas les opinions et les seniiments du monde où elle est appelée à vivre. »

11 faut vous dire que Brumières, qui n'a aucune espèce d'opinions, s'était posé, ce jour-là, en homme très-avancé et même beaucoup trop avancé, en présence de lady B"", et que iMedora, qui, en lait d'inditference absolue sur toute matière politique, est absolument dans le mêiie cas que son adorateur, avait trouvé neuf et divertissant d'être excessivement philosophe, en paroles, à son exemple.

La chose prévue arriva : lady Harriet fut scandalisée, el Medora se déclara victime persécutée. Jour et heure furent pri.pour l'union clandestine. Seulement, elle jugea à propos de Ida-t une légère modiljcalion au programme dont Daniella lui aval

îi4

LÀ DA.NifcH.A

Ersï-ard^S Hle décida qu'on se marierait a Uocca-di-Papa, ou elle coinr ail pas,er les premiers jni.i-? de son manage.

C-ét ,1 d.nc lin pn!èvem..nt m règle donl. Bru,ï,,eres no.' annonça le bonheur et la gloire, et mime .1 eut la fantaisie rie m'avo r pour un de ses lémoins, faveur dont je le remerciai n4a(ivement, ne voulant rien faire qui put être désagréable a

ladv B"' .

C'e^t à Rocca-di-Papa précisément que nous reçûmes cette confidence en y reiicontranl le futur. U s'y était rendu pour examiner la localité. Nous avions été là, nous autres, pour nous promener, et moi surtout pour regarder des enfants, car ds vivent en (as dans cette petile ville, et ils y sont a peu près nus en celle saison. On y peut donc étudier leurs mouvements dans toute la libcrlé de la nature. .

Je n'ai rien vu d'aussi étrange et d aussi pittoresque, en lait de construction, que celte bourgade de Rocca-di-Papa. Je vous ai décrit la corge sauvaco meublée d'une sorte de forêt vierge qui occupe ie fo^nd du précipice (Ici buco. Nous avions laissé ce désert sur noire cauchecl suivi le chemin plus large et plus doux qui à travers les bois de châtaigniers, monte vers la ville. Daniella 'on passant auprès des troix pierres, détourna la tèle pour ne pas voir l'endi oit du fourré où elle m'avait surpris avec îledoia. Ce lieu lui rappelait le seul chagrin que nous nous .so\ons causé l'un à l'autre.

Rncca-di-Papa est un conc volcanique couvert de maisons superpo-ées jusqu'au faite, qui se termine par un vieux fort ruiné Les caves d'une zone d'habitations s'appuient sur les creniérs de l'autre ; les maisons se tombent conlinuellemcnt sur le dos; le moindre vent fait pleuvoir des tuiles et craquer des 'upports Les rues, peu à peu verlic.iles, finissent par des rscaiicrs qui Onissent eux-n.émes par des blocs de lave supporlant une ruine difficile à aboider, el flanquée d'un vieil arbre qui se penche sur la ville, comme une bannicreà la pointe d'un

clocher. ,,,.,,• i i

Tout cela est vieux, crevassé, déjcté et noir comme la lave dont e-t sorti ce récei)lacle de misère et de malpropi été. Mais, vous savez tout cela est superbe pour un peintre. Le soleil el l'ombre =e heurtent vivement sur des angles de rochers qui nercent de toutes parts à travers les maisons, sur des façades aui se penchent l'une contre l'autre, et tout à coup se tournent le dos pour obéir aux mouvements du sol âpre et tourmenté, nui les supporte, les presse el les sépare. Comme dans les faubour-'s de Gènes, des arceaux rampants reuent de temps en temps les deux côtés de la rucll" élroite, el ces ponls servent eu\-U',êmes de rues aux habitanls du quartier supérieur.

Tout e'^t donc précipice dans celte ville folle, refuge désespéré des temps de euerre, clierché dans le lieu le plus incommode el le plus impossible qui se puisse imaginer. Les conlirs de la steppe de Rome sont bordés, en plusieurs endroits, de ces petits cratères pointus, qui ont tous leur pelil fort démantelé el leur petite ville en pain de sucre, s'écroulantet se relevant san= cesse, grâce à l'acbarnement de l'habitude et à l'amour

du clocber. ,. , , • , , . ,i

Cette obstination r'explique par le bon air et la belle vue. Mais cette vue est achetée au prix d'un vertige perpétuel, el cet air est vicié par lexcès de salelé dc^ b.ibiUitions. Femmes, enfinl= vieillards, cochons et poules grouillent péle-méle sur le funur-r Cehi fait des croupes bien pilloresques, et ces pauvres ( nf.nl'! nus au vent et au soleil, sonl souvent beaux comme des Amours. Mais cela serre le cœur quand même. Je croisd'aillcursqueje ne m'habituerais jamais a les voir courir stir ces abimcs. L'incurie des mères, qui laissent leurs peiits, à b»ine â"é-d'un an, marcher el rouler comme ils peuvent sur ces talus effrayants, est quelque chose d'inouï qui m'a semblé honible J'ai demandé s'il n'arrivait pas souvent des accidents.

Oui m'a-t-on répondu avec tranquillité, il se lue beaucoup d'enfants el même de grandes personnes. Que voulez-vous In ville eM dang-reusel .

.l'entrai dans' une des plus pauvres maisons pour me faire une idée de l'existence de ces ôlres. Je fus surpris de la quantité de provisions et d'ustensiles enlassés dans ce bouge inlecl. Jarres el tonneaux pleins de pois, de châtaignes, de grains et (le iruils secs ; solives garnies de maïs, d'oignons, de fromages, rl(>vianfle de porc salé; vases de Icrre^ de bois et de faïence; lii'ff.' dans le cuvier de lessive ; lil^ énormes; images de dévotion, chapelets bénits statuettes et reliq laires, tout était pèle ■ môle et si encombré, qu'autour de la cliemiué.e, de la lable el des lits il y avait à peine moyen de poser les pie Is et de passer les épaules sans fouler où renverser quelque chose.

Cette abondance en désordre, couverte de crasse ei. de ver-

'inine me donna à penser. Ces gens sonl donc pourvus de tout

ce iiu'i est nécessaire à la vie; le sol est fertile, et ils possèdent

flix lois plus d'aliments et de meubles que la plupart dosjourna-

liers de mon pays, dont les maisonnettes, propres et bien

rin)s;ée.«, ne se remplissent jamais (^uedacé <\^\ est Strictement nécessaire au jour le jour. Chez nous, le pauvre n'n pas de pi-ovlsion.s dan< les mnuvai<esannées; il travaille pour le pain du lendemain, il cvui.-ipics le fagot de la veillée, la fpmme lavo ■•i racronim'Mle ?ans ces-e les pauvres vêlements dp U famille. ici, il n'y a point de mauvaises années; on recueille et ou enlasse, jusque sur son oreiller, des denrées variées; on engraisse desanimaux domestiques jusque sous son lit; on paye des journaliers pour cultiver la terre, et on ne raccommodepas les bardes; on no travaille pas, on se laisse dévorer par la vermine; on se vautre au soleil et on tend la main aux passants: voilà l'existence des localités fertiles et saines. D'où vient?

Vous répondrez; moi, je reprends mon récit. Nous sortîmes de la viile, non sans peine, par ur.e ruelle étroite, rapide et glissante d'eau de fumier, où passait une caravane de mulets chargés de genêts qui ne laissaient pai de place aux passants, et qui ne pouvaient s'arrêter à la descente. Nous avions hâte de fuir ce taudis navrant d'où, cependant, par la fenêtre de toute baraijuo immonde, l'œil plonge sur des abîmes do verdure splendide, sur les brillants petits lacs, sur les ravin.s délicieux el sur les immenses horizons de montagnes d'opale. Xous marchâmes tout au plus dix minutes, el nous alieigniaies la source dei buco.

C'est une fontaine abondante qui s'épanclie dans de grandes auges de pierre blanche, lavoir pittoresque dans les rochers, ■■iir des cimes sauvages. Les eaux s'échappent en nombreux filets qui bouillonnent sur un sol de roche ondulée, et vont, à quelques pasdelà, se réuuiret s'engouffrer dans le buco. Nous étions sur les plateaux qui forment d immenses terrasses entre les monts Albains et les monts Tusculans, non loin du prétendu camp d'Annibal. Sous nos pieds, dans la fêlure gigantesque du mur de roches que nous tâchions en vain de côtoyer, tombait la cascade et se dressaient les créneaux brisés de la petite lour où j'ai passé des heures si heureuses et si tristes. Il n'y a là defrayéqu'unsenlierelTroyableoù |e ne voulus pas laisser Daniella se hasarder. Je m'assurai que, d'en haut comme d'en bas,mabellecascade fantastique et ma lour sonl à peu près impossibles à voir sans se casser lo cou. Les formes étranges de ces plateaux, rehaussés de cônes aigus ou tronqués, et les fornriidables brisures do leurs flancs escarpés attestent les convulsions violentes des âges volcaniques. Sur un de ces plateaux, où un vent frais souillait avec impétuosité dans sa chevelure, Daniella ramassa pour vous des gentianes d'un bleu veiné de rose et de petites jacinthes sauvages qui sont des plantes adorable* de forme el de couleurs, mais dont malheureusement vous n'aurez que les squeleltes.

Daniella était triste on cueillant ces fleurs et en regardant 'âpre paysage qui nous environnait: des plaines incultes, des laillis impraticables, des ruisseaux sans cours, formant maiécage jusque sur les cimes battues du vent ; tout cela s'étendant, d'un côté jusqu'à Monte Cnvo {nions Albanusi, do l'autre jusqu'au revers de l'ar.t de Tusculum, qui vu de la hauteur, se trouvait beaucoup plus près que, de mon refuge dans le précipice, je ne l'avais imaginé.

— Alions-nous en, me dit Daniella ; mon corps et mon âme se refroidissent ici. Le bruit de celte cascade me fait mal. Tu n'as pas voulu me laisser apercevoir la tour maudite, et lu as bien foil: je sens que je ne la reverrai jamais sans remords.

— El moi j'aime quand même cette cascade qui chantait nendant ton sommeil, et cette ruine où, après tant d'heures d'inquiétude et de chagrin mortel, je t'ai enfin presséd dans mes bras el endormie sur mon cœur.

— Tu no te souviens donc plus que j'ai été injuste, violente, folle et cruelle? C'cpl là le seul crime de ma vie, mais il est granrl et il me fait trembler de fiour quand j'y pense. Tu sais bien co que je disais dans nos premiers jours do Mondragone : Dieu, que j'ai offensé quand je me suis donnée à toi sans sa permission, me punira; el il m'a punie plus sévèrement que je ne l'avais prévu. One j'aie été séparée do toi, mallrailép, insultée, battue, volée el tout cela avec de mortelles inquiétudes sur ton compte, je m'y attendais presque. La conscience de mon péché m'en donnait comme un avertisseiiienl; mais que, le premier jour où j'ai été réunie à loi, un jour que j'aurais dû pa^se^ en prières el à tes genoux pour adoier el remercier Dirii j'uic été coupable envers toi, que je t'aie odîeiisemenl lait soutfrirl... voilà un jour de l'enfer qui m'a été imposé, et quand je me souviens de mon délire, je me sens un vertige comme :-i le démon me serrait la gor^e el me tenaillait le cœur en me criant: « Ce n'est pas la seule fois que je t'aurai en ma puissance; je revien drai, el tu recomnienci rasl » 0 mon Dieu, mon Uicu! s'écria ma pauvre Daniella avec px<ilialion, faites que je ne recommence pas I faiies-nioi mourir plutùl que de me laisser vivre pour le malheur de ce que j'aime!

Je la consolai en lui piraiil qu'elle pouvait retomber dans sa jalousie, sans danger désormais.

LA DANIELLA

— C'est ma faute, lui dis-jë si, fous dedx, nous avons tnnl souffert. J'ai été surpris par la douleur, j'ai manqué de foi el de force. J'aurais dû trouver des parnlos et des caresses poule détrnnippr et te rassurer, des formules sacrées pour clia<ser ton démon. J'étais fatigué et malade; et puis j'avais en moimènip. dans ce triste lieu, des pensées sinislres et lâches. J'avais boudé la providence comme un sol enfant boude sa mère. Je m'étais révolté contre les heures qui ne march;iient pas assez vite; j'avais été fou! Je méritais donc uno punition et je l'ai fubie. A présent je n'en crains plus d'autre, j" n'en mériterai plus. Noire amour nous sanctifiera et chassera le mauvais esprit qui rôde autour des cœurs heureux. Nous ferons de notre passion une religion et une vertu. N'est-ce pas déjà fait"? N'ai-je pas été bien inspiré fie braver pour toi tous les reproches eldo briser tous les obstacles, de refuser les dons delà richesse et do vouloir être tout pour toi, à moi tout seul? Tu vois bien que Dieu nous pardonne et nous bénit, puisque je suis sorti do tous mes dangers, et que tout ce que j'ai deinimdé au ciel se réalise: toi. un enfant, du travail el de la dignitél

Elle essuya ses larmes, et, gagnée par ma fui, elle remercia Dieu avec enthousiasme.

Non, je ne crois pas qu'elle redevienne le jouet de la violence de ses instincts. Jo lui ai dit ce que je pense; je no la crains pas, cette femme que j'adore. Je sens que je l'amènerai doucement à combattre l'impéiunsilé de ses premières impressions, et que je lui apprendrai à èlre heureuse.

Nous nous remettions en roule pour Tusculum lorsque Brumières cria après nous et accourut pour nous accompagner, en nous faisant pari de son t.iomphp.

Il venait de Rocca-di-Papa, où il avait trouvé des témoins el pris connaissance des circonstances nécessaires au succès de son entreprise. Quand il eut bien bavardé, il s'aperçut qu'il me mettait dans une situation délicate : il me fallait, où abuser de sa confiance, ou tromper lord el lady B'" dans le cas où, ayant quelque soupçon, ils me questionneraient. Jo résolus de' no

fias les voir ce jour-là et de rentrer tard à Mondragouo, pour e ras où milord viendrait m'y rendre visite dans l'aprèsmidi.

— Puisque vous retournez par ce côté-ci de Tusculum, dit Brumières (el cela me parait en effet le plus court}, je vais avec vous.

Il fut convenu qu'il nous laisserait chez Onofrio; mais, quand nous enlr;îraes chez le berger, ia curiosité de voir le petit musée qu'il s'est fait dans son paillis le retint. Brumières est flâneur, comme le sont les caractères enjoués et communicatifs.

Nous étions là depuis un quart d'heure lorsque je m'entendis appeler du dehors. Je sortis, croyant reconnai-lre la voix de Fehpone. C'était lui, en effet, armé de son fusil, suivi de deux chiens de chasse et portant quelques perdris dans sa gibecière.

— Avec qui ôtes-vous là-dedans ? me demanda-t-il en me raontranl la cabane.

— Avec ma femme et Brumières. Pourquoi n'entrez-vous pas ?

— Je vais entrer. Je n'étais pas sûr que ce ne fût pas un étranger, et, vous savez, on est sot, ou est timide !

— Vous, timide?

— Jlais oui, avec les gens que je ne connais pas.

— l'.h bien, vous connaissez Brumières, venez I

— Oh 1 certainement je le connais: un bon enfantj un charmant garçon !

Je le regardai pour voir s'il n'y avait pas d'amerlume dans cet floge. La figure ronde et placide du fermier témoignait de la plus entière candeur.

Je pensai que la Vincenza avait, en femme supérieure qu'elle est dans l'ail du mensonge, endormi les soupçons de son mari, el je retournai vers la cabane, croyant que Felipone me suivait; mais il me rappela.

— Attendez donc, me dit-il, j'ai quelque chose à vous dire. Appelez donc ma filleule, ça la regarde aussi.

J'appelai Daniella, qui fit quelques pas vers nous. En ce moment Onofrio était deliors aussi, occupé, à quelque distance, à penser un de ses chiens mordu par une vipère. Brumières était

sur le seuil, regardant avec intérêt une ^iitia étrusque d'une grande beauté.

Daniella regarda Felipone, répondit avec calme :

— J'y vais.

Et, m'appelant:

— Je ne peux pas marcher, s'écria-t-elle, uno épine vient d'entrer dans mon soulier, et je n'ose faire un pas de crainte de l'enfoncer.

Je volai à son secours.

— Baisse-toi, me dit-elle tout bas, et fais semblant de chercher. 11 n'y a pas d'épine à mon pied, mais il y a là, devant nous, mon parrain qui veut tuer M. Brumières.

— Tu rêves I 11 est aussi tranquille et aussi gai que de coutume.

— Non I je to jure. Jo l'observe depuis un moment, il veut nous éloigner d'ici. Tu vas voir qu'il nous fera un comte pour nous renvoyer.

— Eh bien, que faire?

Ne pas le perdre de vue et nous placer toujours entre lui et son but. Reste là, toi, ne quille pas ce pauvre garçon d'un pa>. Mon parrain l'aiuio et ne tirera pas au risque de te blesser. Moi, je tâcherai de le distraire, s-i c'est une mauvaise pensée qui vient de le surprendre, ou de le confesser et de le convertir, si c'est un parti pris d'avance.

Je ne croyais nullement au danger que supposait Daniella; je suivis néanmoins son conseil Jo m'approchai de Bramière, tandis qu'elle allait rejoindre Felipone, lequel, appuyé sur son long fusil, nous attendait d'un air calme, avec son éternel souririre aux deux coins d'une lèvre épaisse et vermeille.

— Voilà un bijou admirable, me dit Brumières, que je m'arrangeais pour masquer comme par hasard. Regardez comme cette petite tête do bélier est ciselée, el comme ces ornements de filigrane sont sobres et bien placés. Il est impossible que ce berger sache le prix d'une pareille chose, el il faut que vous m'aidiez à lui acheter ça, pas trop cher. Ce sera mon cadeau de noces pour demain, en attendant que je puisse faire mieux.

Jo m'approchai avec lui d'Onofrio, non pour aider à tromper celui-ci, mais pour continuer à interposer ma personne entre Brumières et Felipone. Onofrio est d'une probité rigide, ce qui ne veut pas dire qu'il ait un désintéressement aveugle et qu'il soit facile de le tromper. Brumières, en brocanteur exercé, lui demanda négligemment si c'était là une véritable antique, feignit de croire que cela pouvait être une imitation en or do Naples, comme il s'en fait beaucoup, ajouta que ces imilHlions lui plaisaient d'ailleurs autant que les originaux, et que, copie ou non, il en offrait deux écus romains, voulant bien payer un brave homme instruit el hospitalier.

A cette proposition, la figure douce du berger prit une e.xpression de mépris austère.

Vous êtes un enfant, dit-il; rendez-moi ça. Ce n'est pas

pour les gens qui no s'y connaissent pas, c'est pour les artistes.

Brumières, un peu piqué, s'obstina a dire qu'il était à pou près impossible de distinguer une copie bien faite d'un original,

— Je ne suis pas orfèvre, répondit froidement Onofrio ; je suis berger. Je no fais pas de bijoux, j'en trouve. Je n'ai jamais été dans les boutiques de Naples; je retourne et fouille les pierres de Tusculum. Ce n'est pas à moi que vous persuaderez que j'ai acheté ou fabriqué cette agrafe.

— Un voyageur peut l'avoir achetée à Florence ou à Naples, et l'avoir perdue à Tusculum.

— Comme vous voudrezl dit le berger en reprenant le bijou avec un profond dédain.

Brumières l'avait blessé, non-seulement dans sa probité, mais encore dans son amour-propre d'antiquaire. Je regardai du côté de Felipone, qui marchaita quelque distance avec Daniella. Je me disais qu'en cas de mauvais de3^ein de la part (lu mari de Vincenza, ce ne serait probablement pas Onolrio qui porterait grand secours à l'imprudent Brumières.

Ce dernier, qui n'avait rien à offrir à^a fiancée, el qui Irouvaitla la seule occasion de lui faire un présent, s'obslina à marchander el offrit jusqu'à deux cents francs do la brocha étrusque.

— Non, lui dit Onofrio; je ne la dor.nerais pas à M. Valreg pour ce prix-là; porir vous, ce sera cinq cents lianes.

— Merci do la préférence! s'écria Brumières. Vous m'en voulez donc?

— Vous ave?, voulu me tromper, je vous rançonne.

— Allez au diable I

— Prenez garde d'y aller avant moi, signoret

L'accent de cette réponse fut si nicirqué, relativement au flegme ordinaire d'Onofrio, que je commençai à croire Brumières en danger.

LA UAiMELLA

- — Allons-nous-en, lui dis-je à voix basse; il ne fait peutcire pas bon pour \mis ici. Il me regarda avec éionnement, et je lui fis part de mes doutes.

Il n'en tint pas s:rand compte.

— Je sais par Vincenza, dit-il, que son mari, pour la première fois de sa vie, commence à la soupçonner; mais c'est lord B"" qu'il accuse de vouloir la séduire, parce que ie brave Anglais, reconnaissant des soins donnés par elle à lady llarriet, lui â fait de trop riches présents. Voilà ce que c'est que d'ôlre opulent et généreux. Moi qui, pour vingt-quatre heures encore, suis gueuxcomme un peintre, je ne cours pas le i i^que d'être accusé d'acheter le cœur des femmes à prix d'or. .Mais voyons, 710US perdons le temps; voulez-vous me rendre un service? J^larchandez et achetez pour moi ce bijou. 11 me le faut à tout prix.

— Onofrio ne le livrera pas sans argent comptant, même à moi son ami, car il voit bien que ce n'est pas moi qui achète, et je présume que, pas plus que moi, vous n'avez deux ou trois cents francs sur vous?

— Certes; non, mais je courrai à Frascati chercher l'argent.

— C'est inutile, venez jusqu'à Mondragone et prions Onofrio de nous suivre; je le payerai.

Onofrio me céda la broche pour trois cents francs, mais il refusa de venir se faire pavera Mondragone. Il ne pouvait pas s'absenter. Les autres paiilis étaient trop éloignés, aucun berger ne pouvait venir surveiller ses bêtes et sa demeure. (Juand il s'absentait, il prenait ses arrangements dès la veille. Il nous offrait d'apporter le bijou le lendemain soir. C'était trop tard pour Brumières. J'imaginai de prier Felipone, qui s'était rapproché de nous, de garder le paillis jusqu'au retour du berger. C'était l'atfaire d'une heure au plus. De cette manière je séparais les deux rivaux, et j'emmenais Bruuiiéres.

Felipone répondit courtoisement qu'en toute autre circonstance il se ferait un plaisir d'obliger M. Brumières, mais il était forcé de rentrer de suite à Mondragone.

— Daniella sait qu'il le faut, me dit-il ; vous n'avez pas voulu écouter ce que j'avais à vous dire là-dessus, mais elle vous en fera part.

En toute autre circonstance, comme disait Felipone, il eùi •'été tout naturel de demander à celui-ci de répondie pour nous du payement afin que Brumières put empcrler le bijou ; mais je ne pus surmonter la répugnance que j'éprouvais à demandei au fermier l'ombre d'un service d'argent pour l'homme qui le trahissait, et Brumières lui-mêine, malgré son assurance ordinaire, ne s'en sentit pas le courage.

Il y avait, d'ailleurs, quelque chose de trop significatif, de la part "d'un homme aussi obligeant et aussi prévenant que Felipone à ne pas proposer, même à moi, sa garantie. ]

— Eh bien, allons chez vous, me dit Bruin.ères. Vous me j prêterez, et je reviendrai payer. Je serai encore de retour à Frascati avant la nuit.

Je crus remarquer un sourire particulier sur les lèvres retroussées du fermier; mais, sur une ligure où l'enjouement est comme une contraction nerveuse habituelle, il est très-difficiJe de sai.-ir un mouvement de l'âme.

Nous réprimes le chemin de Mondragone, Daniella, Brumières et moi. Felipone nous laissa passer devant et re^lu encore quelques moments à causer avec Onofrio; puis nous le vimes nous suivre avec son fusil et ses chiens. 11 marchaii vite pour nous rejoindre, et Daniella nous engageait a doubler ie pas, afin de sortir avant lui de la petite gorge encaissés et boiîéiqui descend de Tusculum aux Camaldules. Mais cet empressement me parut devoir exciter les émotions de Felipone plutôt que de les apaiser, et Brumières, d'ailleurs, s'y refusa a\ei obstination.

Quand nous nous trouvâmes engagés dans les zigzags ombragés de ce ravin, nous perdîmes de vue le fermier.

— Voilà un joli petit bois, nous dit Brumières; mais il faut convenir que c'est un vrai coupe-gorge.

Je lui repondis que j'en avais tait déjà la remarque lors de ! ma fuite nocturne avec le prince et Medora.

— Le fait est. dit Daniella, qu'il a été assassiné ici plus de gens qu'on n'en sait le compte, et que .M. Brumières ferait bien puisque mon parrain ne peut le voir, de prendre sa course et de s'en aller à Frascati sans s'inquiéter de ce bijou , qui ne vaut pas le danger qu il lui cause.

Brumières regarda derrière lui et réfléchit un instant.

— A quoi pinsez-\ous? lui demandai-je. Ce n'est pas le moment de s'arrêter.

— Croyez-vous réellement, dit-il, que ce gros joufflu, avec son rire bête, ait, dans son front court, la lâcheuse pensée, et, dans le caractère, l'énergie désagréable de m' envoyer une balle.' ■"

—Moi, répoiidis-je, je ne crois pas qu'il ait celte pensée.

Quant à , énergie nécessaire pour se venger, je peux vous dire

qu'il l'a à im degré très-prononcé.

Je .songeais, en ce moment, à l'espèce de rage atrocement jovi lie a-.ec laquelle Felipone avait craché à la figure de Masolino cr.blé par lui de chevrolines et couché dans "le sang, à ses pieds.

— Et moi, dit Daniella, en prenant le bras de notre ami pour le forcer à avancer, je vous répète, je vous jure que mon parrain veut vous tuer.

— Il vous l'a dit?

— S'il me l'avait dit, c'est qu'il ne serait pas décidé à le faire. Ce que l'on veut faire, on n'en parle pas, et s'il avait laissé paraître quelque chosede son dessien, c'est qu'il neserait pas encore mùr.

— Mais, s'il n'en dit rien et s'il n'en laisse rien paraître, comment pouvez-vous le supposer?

— Pour voir ce qu'un Italien a au fond des yeux, répondit Daniella marchant toujours, il faut des yeux italiens. J'ai vu ce que pensait mon parrain dans le redoublement de sa gaieté. Il soutfie bien allez!

— Pa ivre cher homme! dit en riant Brumières.

— Voyons, lui dis-je, avouez-nous la vérité : Felipone ne vous a-t-i! pas surpris avec sa femme?

— Eh bien... oui et non! Ce matin nous étions dans un bosquet de la villa Falconieri, en tout bien tout honneur, celte fois, je vous jure! La Vincenza s'avisait, un peu tard, d'être jalouse de Medora, ce qui, par parenthèse, me fait beaucoup désirer d'aller planter ma tente conjugale à Rocca-di-Papa, car cette jalousie intempestive pourrait être fort incommode. Je la rassurais de mon mieux, et je mentais comme un arracheur de dents pour l'empêcher d'élever la voix, et, malgré tout, elle parlait un peu trop haut. Enfin, j'ai réussi à me débarrasser d'elle sans trop de criailleries; et, comme je revenais seul, par une de cesjolies allées de buis taillé qui sont comme flanquées de murailles vertes, je me suis trouvé nez à nez avec messer Felipone... Tenez, comme je m'y trouve eucore, dit-il en baissant la voix et en nous montrant le fermier, qui, coupant le ravin en ligne perpendiculaire, venait en souriant à notre rencontre.

Et Brumières ajouta :

ilm.i )i-;.arléei salué gracieusement, comme il fait encore en ce moment-ci.

Bru.uieies parlait encore, qu'un coup de feu passa au-dessus de nos tètes. C'était Felipone, qui, plrvé maintenant à dix pas de nous, sur un rocher, \on.iil de tirer sur un lièvre.

— Cherche; cherche! cria-t-ilà ses chiens, qui s'élancèrent dans le raviu au-dessous de nous.

Il lessuivit, descendant cette pente verticale avec une Lgilité que n'eii.-sent pas fait supposer ses jambes courtes et son gros ventre, mais dont je lui avais déjà vu donner des preuves dans notre fuite \ ers le 6«co.

— Il tient à montrer son coup d'oeil et son jarret, dit Brumières, en le voyant ramasser son lièvre au fond de la gorge. Si c'est une menace facétieuse, elle est de bon goût, et cet lionune-là. commence à me plaire. Mais vous avez eu peur, bonne Daniella.

— Oui, pour vous, dit-elle. J'ai entendu le plomb siffler trop près do \ ous pour que cela n'ait pas été lait exprès. Il a voulu vous effrayer.

— Eh bien, c'est très-gentil de sa part, dit Brumières, et je ne le crojais pas si spirituel. Jlais ces gaietés-là pourraient devenir da"ngereuses pour vous, et, quant à moi, rester davantage à vos côtés serait une lâcheté insigne. D'ailleurs, il faut en avoir le cœur net. Si ce gailiard-là veut m'assassiner, il m'attendra, demain ou ce soir, au coin d'une haie: j'aime autant savoir à quoi m'en tenir tout de suite.

— N'y allez pas! dit Daniella eu essayant de le retenir; il a encore un canon de fusil chargé.

Brumières ne l'écouta pas; il s'élança dans le ravin en criant à Felipone

— Il n'est pas mort, ne le tuez pas ! je voudrais le voir vivant!

Il parlait du lièvre, que l'autre tenait par les oreilles.

Ce courage ou cette confiance imposèrent à Felipone; ou bien nous étions trop près pour qu'il voulût nous avoir pour témoins de sa vengeance; ou bien encore Daniella s'était trompée en lui supposant des pensées tragiques.

Nous les enienaimes causer ensemble do bon accord sur la manière dont le lièvre avait été tué.

— Vous l'avez massacré, disait Brumières, avec votre plomb a chevreuil.

— Bah! répondait Felipone, tout ce qui porte est bon! Nous les viiues longer le petit torrent sans eau qui parcoure

le fond de la gorge" Ils se dirigeaient vers Mondragone et pienaient sur nous de l'avance. Bientôt nous les perdîmes de

LA DANÎEI.I.A

vue sous le taillis, et, après avoir marché vite pour ne pas perdre nos distances, nous nous arrêtâmes pour écouler.

— J'ai entendu comme un cri étouffé, dit Danieila.

Nous prêtâmes l'oreille : un gros rire, celui do Feliponej se fît entendre.

— Tu vois bien que Ui t'es trompée, dis-je à ma femme attentive et pâle.

— Je n'entends pas rire l'autre! rcpondit-olle.

Nous quittâmes le chemin pour lâcher de regarder vers le fond. C'était impossible. Nous nous égarions dans le robuste entrelacement des chênes nains, dont les finiilles sèches tenaient encore ei interceptaient la vue. La nuit tombait, et quand nous nous retrouvâmes sur le chemin, non loin du couvent, nous avions perdu assez de temps pour que nos gens eusssenl regagné Jlondragone, si tant est qu'ils fussent sortie de la gorge. Nous n'osions appeler Brumières dans la crainte de hâter la résolution que Danieila attribuait au fermier.

Notre inquiétude cessa à la porte de Mondragone où nous attendaient Felipone toujours gai, et Brumières sain et sauf. Ils étaient les meilleurs amis du monde. Malgré ma joie de revoir l'amant de Vincenza hors de danger, je ne pus me défendre d'un mouvement de mépris pour le mari.

— Ce lièvre est jeune el encore chaud, nous dit ce dernier. Il sera tendre et vous allez le mangsr à votre diner. Je m'invite el me charge de le faire cuir*. Ètes-vous des nôtres, monsieur Brumières.

— Ce serait avec plaisir, répondit-il, mais c'est impossible. Il faut que je coure payer et chercher la fibbia, el que je retourne à Piccolomini à jeun. Plaignpz-moi el buvez à ma santé.

Je lui remis la petite somme , 11 partit en courant, el Feli pone se mil à débiter des facéties el du latin de moine, du latin de cuisine, comme on dit chez nous, en arrosant le lièvre au feu de la nôtre.

Nous ne le quittions pas, et Danieila, toujours inquiète de ses desseins, leignail de s'intéresser beaucoup aux talents culinaires de son parrain afin de l'empêcher de s'esquiver pour suivre ou attendre Brumières au coin du bois.

Tout à coup il essuya sa hgure ruisselante de sueur, en nous disant :

— Mes bons enfants, j'ai à vous annoncer une nouvelle qui vous surprendra bien. Déjà j'ai dit la chose à Danieila sans vouloir nommer la personne! Elle a eu l'air de ne p.is me croire; mais vous allez voir! Un ami que l'on cioyaii peidu est retrouvé, el, si vous le voulez bien, je vas le chercher pour le faire souper avec nous!...

— Qui? demandai-jc.

— N'importe, dis que non! murmura Danieila, à mon oreille. Il veut nous quitter ; c'est un prétexte.

— J'y Vins avec vous, répondis-je en m' adressant au fermier. J'en aurai plus tôt la surprise.

— Ça n'est pas la peine, répondit-il; je l'entends qui met le couvert. Il est là.

En effet, un bruit d'assiettes se faisait entendre dans la petite salle à manger. J'y entrai. Un domestique, en habit noir tout neuf el en manchettes d un blanc irréprochable, avait la figure tournée vers le bullel; mais sa petite taille el sa tournure hasardée étaient trop remarquables pour que je pusse hésiter à le reconnaître.

— Tarlaglia I m'écriai-je en courant à lui.

— Non plus Tarlaglia, mossiou, me dit-il en me saluant avec une grâce boullonne, mais Benvenulo, comme on me iionime dans les autres pays. Benvenulo, premier valet de chambre, homme de confiance, et, sous peu, intendant de la maison de Son Altesse le prince de Monle-Corona, à Gènes!

— Quoi! lu es entré au service de ce bon prince? Où est-il? comment va-l-il?

— Il se porte bien, et il réside à Gênes, comme je vous le dis.

— Mais toi? comment le trouves-lu ici?

— Il m'a chargé d'une mission de conliance (il baissa la voi.\). Je reviens incognito rapporter à la belle Medora des lellies compromellantes; le prince est grand el généreux.

— C'est bien; mais, dans le peu de temps qui s'est écoulé depuis le jour où lu m'as servi de témoin, lu n'as pas eu le temps d aller à Gènes el d'en revenir?

— Je l'aurais eu, mais je n'ai pas lait un si long voyage. Le prince était encore à la ironlière des États romains quand il m'a doniK' jum dinitié, ma place auprès de lui, et la corauiisMon dont je m'acquille.

Danieila était enchantée de revoir Tarlaglia et de le savoir' heureux. ' '''

— Puisque tu veux mettre le couvert à ma place, lui dit-elle, tu vas au moins souper avec nous.

Mais à peine eut-elle fait cette invitation, qu'elle se tourna vers moi, comme pour me demander pardon d'avoir oublié mes anciennes méfiances et mon peu de goût pour la société de ce singulier personnage.

Mais les événements m'avaient prouvé de reste que Tarlaglia était loyal en amitié, el j'étais trop son obligé pour hésiter à l'admettre sur le pied d'égalité où ma femme avait toujours été avec lui. Je confirmai l'invitation ce dont il parut extrêmement flatté.

— Vous êtes bon comme un homme d'esprit, me dit-il; vous avez raison, mossiou, de tendre la main à Tarlaglia pour l'élever à vous. Tarlaglia n'est pas un mauvais homme, vous le savez bien; mais, entre nous soit dit, c'était quelquefois une vraie canaille. Que voulez- vous! la jeunesse, les passions, la misère, un peu de vin par-ci, un peu de paresse par-là, et aussi le libertinage I Mais Tartaglia est devenu vieux, et, un beau jour, il s'est dit qu'il fallait faire une bonne fin. L'occasion l'a servi,^ c'est-à-dire que le ciel l'a aidé. Écoutez son aventure :

« En se sauvant des griffes de la police, qu'il avait trahie par dévouement à l'amitié, il s'est trouvé dans une petite bourgade de la maremme siennoise, où une méchante chaloupe pontée venait de déposer un plus illustre fugitif, notre cher susdit prince. Vous savez, mossiou, comment il avait laissé traiter le pauvre Tartaglia par ses gens, dans celle maudite befana où il faisait, on peut bien le dire, la figure d'un saint dans une niche. Eh bien, tout en passant la nuit ainsi enchâssé el béatifié, Tartaglia avait fait ses petites réflexions, par suite de ses petites remarques, el il s'était dit : Ce beau cheval noir que j'ai vu là, au bas de l'escalier, c'est Otello, je le connais bien. Je l'ai pansé et promené assez souvent, ne (ùl-ce qu'une ciiiaine nuit sur la route de Frascati, où, par parenthèse (on |ieul tout dire à présent), je vous ai empêché de tomber dans les griffes de Campani (le diable ait son âme!) en vous faisant passer pour M. Mangin, le prélet de police. .. Mais je continuel Donc j'avais reconnu la dame voilée puisque j'avais reconnu Otello, et je me disais :

» — Medora ne partira pas avec le prince, puisqu'elle a revu M. Valreg....

» El puis je m'étais dit encore :

» — Voilà un bon prince, très-amoureux et très-libéral. Si, au lieu de me fouler aux pieds, il me demandait conseil, lî pourrait bien s'apercevoir que je suis un homme dans l'occasion.

. Si bien que, voyez la destinée, mossiou t quand je l'ai retrouvé dans celle bourgade dont je vous parle (ça s'apoelle Porto-Ercole), j'ai été droit à lui et je lui ai dit des choses qui lui ont fait ouvrir l'oreille, entre autres celle-ci :

» — La Medora est coiffée d'un garçon (je ne vois ai pas nommé) qui aime ailleurs el no veut point d'elle. Patientez et si je vous fais épouser cette belle, fdUes-moi votre intendant, je ne vous demande pas plus d'un mois pour y réussir. J'y risquerai ma peau; mais la place que vous me promettez vaut bien ça.

» — Je te l'ai donc promise? a dit le prince en riant. Eh bien, soit! Je n'y risque rien, puisque tu n'y réussiras pas.

» Et moi : ■

» — Nous verrons!

Or, mossiou, me voilà habillé en honnête homme, comme vous le voyez, el décidé à le devenir. Je commence bien, puisque j'ai donné au prince le bon conseil de rendre les lettres, ce qui est une chose noble el faite pour attendrir la Medora: qu'en pensez-vous? Mais vous êtes préoccupé, et peut-être que mon bavardage vous ennuie?

— Nullement; mai-j« vois que ma femme veut te parler, et qu'elle nie lait signe d'aller dans la cuisine.

En effet, Danieila avait eu l'inspiration de confier à Tartaglia le danger où elle croyait Bnaïuèies si Felipone nous quittait avant deux heures, et il abrégea toute explication on lui disant :

— Ah! ah! je sais! la Vincenza! Il est enfin jaloux!

1, se chargea de retenir Feli|ioiie, fiien qu'il ne fit pas des uhails bien ardents pour la conservation des jours de Bru-

tl8

LA DAINELLA

mières. Il savait, par le fermier, chez qui il était arrivé Ij matin même, que Brumières était devenu le cavalier servant de Medora; mais il ne sVn inquiélait pas beaucoup. 11 pensait qu'elle se moquait de lui. D.miella se ?arda bien de trahir le secret de Brumières. Nous en étions, elle el moi, les seuls confidenls. Les témoins, avertis à P.ocra-diP.ipa, ne savaient pas eux-mêmes pour quel oQjce ils étaient requis et à moitié payés d'avance.

Pendant celte explicalion, j'aidais Felipone à désembrocher son lièvre, et chaque instant qji s'écouLiit me donnait la conviction qu'il ne songeait qu'à manger, à rire et à babiller.

Quand nous eûmes apaisé la première faim, Tarlaglia rep-it devant 'e fermier le thème favori de ses projets de fortune, et celui-ci me parut très au courant de ses espérances rel.ilivement à la réconciliation du prince avec la belle Anglaise. Il me sembla même comprendre, à quelques monosyllabes écliangé» entre eux, que le prince était attendu à son ancienne résidence de la befà/ia d'un jour à l'autre. Je regrettais la peine inutile qu'il allait prendre el les nouveaux dangers qu'il venait braver; mais je ne pouvais dire un mot pour lui faire donner un meilleur a>is. Avec des gens aussi pénétrants que mes deux convives, la moindre réflexion eût pu conduire à la découverte du eecret de Brumières.

Je laissai donc Tarlaglia, je veux dire maintenant Benvenulo, se bercer de rêves quine me semblaient pas tout à fait illusoires, puisqu'cn attendant il avait la confiance du prince. Il était évident qu'il lui avait plu et qu'il pouvait désormais tenir sa parole de devenir un honnête homme. 11 avait du linge magnifique; un passe-port bien en règle; de l'or plein ses poches : trois choses que j'avais toujours entendu souhaiter à cet original, el moyennant lesquelles il assurait pouvoir rentrer dans le sentier de la vertu.

— Voyez-vous, mes amis, nous dit-il au dessert, après s'être, je dois le dire, très-conven.iblemeni tenu pendant le repas, il y a des pays où la boime conduite est assez encouragée pour qu'il y ait plaisir et profit à en faire métier; mais il y en a d'autres où la condition des gens de ma sorte est si dure el leur éduration si mau\aise, qu'ils ne peuvent pas sortir du bourbier sans un secours extraordinaire. En Italie, où l'on est tibligé de tenir compte de la fatalité des choses, vous verrez, si vous regardez bien, que les antécédents n'empêchent pas la considération, et, tel que vous me voyez, je veux, avant qu'il soit deux ans, être M. Bt-nvenuto, intendant considéré, estimé de son maître, redouté de la valetaille, marié à une gentille femme, et père d'un beau garçon qui sera un jour avocat ou médecin, à moins qu'il n'ait la vocation d'artiste, ce en quoi je ne \eux pas le contrarier. Pourquoi non? Eh! monsieur Valreg, croyezvous donc que le métier de gredin soit agréable? el que celui d'homme de bien ne soit pas le plus amusant de tous, surtout pour le pauvre diable qui a vécu d'aumônes insultantes el de coups de pied dans les mollets"? Être homme de bien! c'était mon rêve, comme celui des cou^tl^aDes folles est de devenir vieilles bourgeoises dé\oles. Quand on vient au monde avec la vocation de la vertu, on fait comme vous; on souffre, on ira- \adle, et l'on arrive par là au même but que l'enlaul prodigue qui rentre tout d'un coup au bercail, moyeiuiant qu'on lui oltVe du veau el des habits neufs. Seulement, vous ave/, pris lo chemin le plus long pour avoir une bonne renommée, car vous ne la tiendrez bien qu'après vingt ou trenie ans de sainteté, el encore vous pourrez la perdre pour une mince peccadille ; car le monde est ainsi fait : plus ou lui donne, plus il exige. Tandis que, si un coquin passe tout à coup honnête hommr, on lui en Sdil'un gré infini. Ça ctouno, ça amuse, el ceux qui s'attribuent le méiile de 1 avoir converti en ^Olll si fiers, qu'ils s'en vont le disant à tout le monde. Je suis sûr qu'avant trois mois mon prince me piônera à tous ses amis comme son ouvrage ; el pouilanl, la venté est, monsieur Valreg, que si je dois quelque chose à quelqu'un, c'est a vous, parce que... ma loi, je ne saurais dire pourq oi! une sjnipaihie, une persuasion, votre amour pour celle Daniella, qui vaut quarante Mtdoia... Mjis cliuil avant peu il laudia Que à celle-ci Votre Altesse, el prendre ses ordres chapeau bas, l'épée au cote I

11 babilla ainsi jusque vers neuf heures, el ses manières étaient telles, que, si je ne l'eusse connu dans son abjection récente, j'aurais pu croire qu'il axait toujours vécu parmi des gens honorables.

A Ion e de regarder les personnes du grand monde en leur 6er\alil de rulliau el de bouUon, il savait a l'occas.on jouer le lôle d'un suballerne décent et bien appri,-. Sa toilette toigiiée, sa barbe rasée, sa chevelure insensée, élaguée niainleiiaiil el collée aux tempes, chdngeaienl tellement sa figure et sa manière d'éire, qu il pouvait espérer de n'élie pas trop reconnu.

— ENplique-moi la présence a mon mariage, lui dis-je eu le reconduisoiil jusqu'au pianlo avec le fermier qui, lepreûail par là le clieiiun oe sa uiaisouuetle.

— C'est bien facile. Co jour-là j'étais envové déjà par le prince pour tâier le terrain. J'avais revu miss Siedora, et j'avais été mal reçu. Mais le soir même j'y retournai, el je fus mieux écoulé; votre mariage avait changé ses idées. Voilà pourqoi je suis reparti pour chercher les lettres.

— El as-tu vu Jledora aujourd'hui?

— Non, je vais la voir; j'ai rendez-vous avec elle chez Felipone pour opérer la restitution, et mon éloquence saura mettre l'entrevue à profit pour les intérêts de mon prince.

— A |irésent, dis-je à ma femme, quand je fus revenu auprès d'elle sur la terrasse du casino, tu n'est plus inquiète? Ft'lipone s'en va les yeux bouffis, et il compte dormir comme un homme qui a chassé toute la journé. Brumières a déposé son caêfeau aux pieds de sou idole; il est à Piccolomini maintetenant..,

— Oui, répondit-elle, tout cela parait ain^i ; mais je ne suis pas tranquille.

— Ah ça! sais. tu que tu me rendras jaloux de Brumières, avec tes pressentiments el l'exagération de tes craintes? •

— Mon Giovanni, répondit-elle avec candeur, ne sois pas jaloux de .M. Brumières; je me reprochais justement de ne pas assez pensera ce pauvre garçon. Je ne puis songer qu'à mon parrain, qui est bien malheureux, je te le jure! Je sais ce que c'est que la jalousie! j'en ai eu le cœur mordu si cruellement! Je sais ce qu'il roule dans sa tête, ou ce qu'il roulera demain, car, je suppose qu'il ne sache encore rien ; si la Vincenza est, de son cillé, jalouse de Brumières, el!e fera des imprudences, et son mari ne pourra pas fermer les yeux plus longtemps.- S'il ne lue pas ce jeune homme, il tuera la Vincenza.

— Eh bien, répondis-je, co ne sera pas une si grande perle I

^ Cette femme-là est bien coupable et bien bornée! reprit Daniella; mais Felipone l'aime avec passion, el, quand il l'aura tuée, il se tuera lui-même, s'il n en devient pas fou.

— J'espère, ma chère leiume, que tu crées avec ton cœur et ton imagination un roman plus noir que la réiilité. Felipone aime sa leiimie avec les sens. Tous ses traits indiquent la sen- ^ualité, rien de plus, et ils expriment aujourd'hui, comme toujours, la Sfosualilé salil'aile. Avec des caresses, sa femme le I amènera. Il n'y a ni assez d'enthousiasme ni assez de réflexion en lui -pour qu'il prenne en haine el en déguùl celle- chair souillée el cet amour flétri,

— Tu raisonnes à ton point de vue; mais, chez nous, les sens font faire plus de choses terribles que tu ne crois. El puis, tu ne juges pas assez bien le cœur de Felipone : il aime avec le cœur aussi. Il a été un père pour moi dans les derniers temps, et il a pour toi une amitié qui prouve qu'il est plus intelligent qu'il ne parait. Va, nous perdrons beaucoup en le perdant!

Je parvins à écarter les idées sombres de cette chère créature, et à lui faire reprendre, avec assez d'attention, notre solfège; mais lorsqu'elle lut endormie, elle eut des rêves efl'rayanls, et, trois fois dans la nuit, elle se leva pour aller écouler sur la terrass'». Elle ne pouvait pas se persuader qu'elle n'eût pas réellement entendu des gémissements el les bruits lointains d'une lutte horrible.

Qaand le jour parut, elle s'habilla et me pria d'aller avec elle me promener autour de la ferme des Cyprès. Je la voyais si agilée que je cédai. Elle voulait passer par le souterrain. Je lui remontrai que ïai taglia demeuiaii dans la befana, et que peut-être le prince y était arrivé déjà.

— 11 aura marche toute la nuit, lui dis-je, et il sera plus désireux de dormir que de recevoir notre visite.

Nous descendîmes la sombre allée de cyprès et fîmes le tour de la terme, oii les domestiques commençaient à s'agiter autour de leurs bêles.

— Je suis étonnée de ne pas voir mon parrain, me dit Daniella, il est toujours levé le premier.

Elle interrogea l'ainé des neveux, Gianino, un des orphelins qu'élève le yénéieux fermier, le petil singe alla cioccolata. Il nous apprit que Felipone était sorti avant le jour.

— Jloiile a sa chambre, me dit Daniella^ et \ois si son lit a élé déiait. Sa femme couche encore à Piccolomini. Lady Harriet la garde jusqu'à la fin de la semaine.

Le lu de Felipone était intact, il ne s'était pas couché.

— Tu voisi me dit Daniella; il avait les yeux bouffis d'un chasseur qui tombe de sommeil. Saislu ce qu'il faut lairef Allons voir Onotrio; il saura quelque chose.

Nous n'eûmes pas la peine a'aller jusqu'au paillis. Nous trouvâmes le berger de Tuscuiuiu sur le plateau ou fui le centre de la cité latine, entre le cirque et le theàlie. Il écouta graveiuent nos questions el parut ne pas les comprendre.

— il est veuu hier au soir, nousdil-il; il m'a payé ; son argent est bon; il est reparti tout de suile.

— Vous parlez do Brumières, lui dis-je; mais Felipone?

LA DANIELLA

ïl no favait pas revu et paraissait de bonne foi. Fatigué de notre insistance, il cessa de nous répondre et finit par nous dire :

— EnTanfs, laisspz-moi (ranquille; c'est l'heure de prier Dieu au soleil levant, cl vous me dérangez.

Il ne nous postait plus qu'un moyen de savoir la vérité; c'était d'iiller à Piccolomini ou à Rocca-di-Piipa. Nous prîmes ce dorninr parti. C'était à sept heures que le mariage devait avoir lieu, et Brumières nous avait dit qu'il irait le premier, avant la pointe du jour. Medora devait èlre en route, lîn nous rendant au plateau dcl Iniro [lar le révère de Tuscuhim, nous pouvions arriver à temps pour la messe.

Queliiue dilij:enre que nous pûmes faire, la messo finissait quand nous entrâmes d.ms la ville. Les précautions n'avaient pas été prises avec assez de soin pour que la curiosité ne fût pas éveillée par la dévotion matinale d'une jeune dame déj.i connue dans l'endroit, cl qui arrivait au galop de son cheval pour entendre la messe ; Medora avait dédaigné de prendre un déguisement et de laisser Olello dans le bois. 11 piaffait, au beau milieu de la rue, avec deux autres chevaux de belle apparence que tenait le petit groom laissé par le prince à sa belle ingrate. La population se pressait autour de l'église, située sur la plus grande place de l'endroit, c'est-à-dire sur une petite plate-forme do rochers très-irrégulière, à laquelle on monte par quelques marches taillées dans la lave.

Nous vîmes alors sortir la petite foule qui avait pu pénétrer dans te sanctuaire, et une voix qui me fit tressaillir de surprise cria sous le portail :

— Place, place, rangez -vous donc!

C'était la voix de Tartaglia, et bientôt nous le vîmes apparaître en grande tenue de majordome, donnant le bra>!à FeliponS souriant et endimanché. C'étaient là les deux témoins du maîTJge de Medora avec...

Devinez I Pour moi . je crus rêver et ne pus trouver une parole pour exprimer ma surprise à Daniella, qui, malgré ses angoises récentes, partit d'un éclat de rire nerveux en voyant sortir de l'église, à leur tour, les deux nouveaux époux ; le prince et Jledora, désormais princesse de Monte-Corona.

J'étais sur le point de rire aussi; mais, revenant à moi, je courus à Felipone et lui saisis brusquement le bras en lui disant :

j.' — Felipc.ne! où est M. Brumières?

~ — Il n'est pas là, répondit-il en se dC, jagoant avec la force d'un taureau, mais sans montrer ni peur ni colère.

— Réponds! dis-je à Tartaglia; qu'avez-vous fait de lui?,

— Rien autre chose qu'un célibataire jusqu'à nouvel ordre, mossiou. Soyez tranquille! Tartaglia est homme d'honneur, à présent, et ne laisse faire de mal à personne. Vous retrouverez votre ami, sans une seule égraiinure, dans la niche que l'on m'a appris à connaître, et d'où je sais, par expérience, qu'il est impossible de descendre sans échelle, à moins de vouloir se casser en plusieurs morceaux sur le pavé.

— Et qui a fait ce beau tour-là?

— Moi, mossiou ! C'est une idée de moi, et faites-m'en ( orapliment, ajoula-l-il en m'emmenanl à l'écart pendant que Felipone se perdait dans la foulo : le fermier voulait le tuer. Oli ! Daniella avait vu clairl Mais j'ai fait comprendre à ce jaloux qu'un homme mort est plus tranquille qu'un homme vivant, et qu'il serait bien plus vengé en faisant manquer ce mariage qui était le but de l'ambition de son ennemi. 11 s'est donc chargé de l'attirer à la gueule du souterrain, sous prétexte que Medora, qui était, en effet, à la ferme avec le prince, le demandait.Alors, il l'a bâillonné adroitement sans lui faire de mal, et. comme il est fort (vous savez, c'est un bœuf!), il l'a porté à ia befana et incrusté dans la niche, avec l'aide d'Orlando, le cuisinier du prince.

Pendant ce temps-là, le prince, que Medora (je dois dire à présent la princesse) ne s'attendait pas à trouver à la ferme avec moi, rendait lui-même les lettres, se soumettait, paidonnait, grondait, parlait, pleurait, disait adieu, revenait; si bien qu'auboul d une heure miss"*' se disait, avec raison, que son vieux soupirant était un galant homme et qu'il valait mieux pour elle être princesse que bourgeoise.

Une seule chose l'embarrassait, c'est comment elle allait rompre avec son Brumièies. C'est alors que je suis intervenu pour révéler les amours du pauvre garçon avec la piquante fermière. Dès lors, la cause a été entendue, et, en apprenant où le mari jaloux avait niché son rival, elle en a eu un fou rire...

— Comment aviez-vous su le mariage concerté?

— Par Vincenza, vwssiou ; Vinceiiza avait écouté aux portes, et par elle je sa ais tout avant de vous voir.

Daniella, qui avait essayé en vain do rejoindre Felipone, vint à nous.

— PenH^t, qi'e tu bavardes, dit-elle à Tartaglia, sais-tu ce que devient M. Brumières, et si Felipone ne va pas...

— Ne craignez rien, répondit-il; Benvenuto pense à tout et ne veut pas Que celle noce, qui fait sa f iftune, soit enlachi'e d'un accident. D'abord, Felipone est satisfait, et puis Orlando est là qui gardo à vuo le pnsonuier et qui en répond sur sa tête.

Pendant que je recevais ces révélations, Medora et son époux, environnés de pauvres, semaient <le l'or à poignées sur les marches de l'église, et, comme toute la population tendait les lieux mains en criant misère sur tous les tons, ils avaient grand'peine à se frayer un pas-age vers nous. Le prince m'avait aperçu et il réussit à venir m'embras^er avec cff-ision. Jei m'étonnais de le voir ainsi en public. 11 m'apprit qu'il avait la permission en rè.^le de passer trois jours sur le territoire romain. L'espoir de lui voir faire un riche mariage avait décidé son frère le cardinal à le couvrir momentanément de sa protection toute puissante , qui rejaillissait nécessairement sur Tartaglia.

— Maintenant, me dit-il, mon premier soin va être de courir avec ma femme chez lady B"*. Je veux qu'elle obtienne notre pardon, et qu'elle ne se sépare pas de sa tante et de son oncle sans s'être réconciliée avec eux. Je suis certain que, maintenant, lady Harriel, qui délestait M. Brumières, sera très contente de se voir alliée à un homme de son rang. Venez-vous avec nous? Vous plaiderez ma cause?

— Non, c'est impossible. D'abord , je suis à pied avec ma femme.

— Votre femme! s'écria-t-il avec empressement; présentezmoi donc à elle!

Il baisa la main de Daniella, et lui demanda sa svmpalhie, avçç ces grâces courtoises qui siéent si bien aux grands seigneurs et qui leur coûtent si peu vis-à-vis des "femmes. II. était désolé de n'avoir pas do voiture à lui olfiir; mais, à Rocca-di-Papa, c'est là un meuble aussi inconnu qu'inutile.

— Je comprends, dit-il en me (|uitlant, que vous soye? pressé d'aller délivrer ce pauvre M. Brumières. En le faisant, dites-lui de ma part que je jure sur l'honneur n'avoir eu connaissance du tour qui lui a été joué que lorsque c'était un fait accompli. Maintenant, s'il trouve que j'aufais dû aller le délire vrer et lui céder ma place à l'église ce matm, dites-lui que yà,\ trois jours à passer dans le pays et que je suis à ses ordres.

— Je ferai votre commission; mais je lui dirai en même len.ps qu'il aurait mauvaise grùco à ne pas ce teijjr cpi,

Nous lelrouvûiTies Brumières, non plus dans la niche, mais dans le Pianto, où Orlando, voyant l'heure du mariage écoulée, l'avait conduit et laissé à lui-même, h"- pauvre garçon nous fit ijoaucoup de peine. Il s'était défendu avec tant de rage, qu'il était courbaturé à ne pouvoir bougçr sans de vives douleurs. Déplus, le chagrin, la honte et la colère lui avaient donné la lièvre, Orlando, en le délivrant de l'humiliation de la niche, lui avait tout appris. Il était comme hébété do désespoir et d'étoniiement.

Nous le conduisîmes chez nous, où nous lui fimesun lit et de la tisane. Il dormit quelques heures et se sentit mieux; mais il ne voulut pas laisser mettre le fauteuil où nous le finies asseoir, sur la terrasse du casino. Il semblait qu'il ne voulût pas voir le jour. 11 disait, moitié pleurant, moitié riant, que les nuages et les oiseaux se moqueraient de lui. Il traduisait la plaintive chanson des grandes girouettes en un rire satanique.

Quand il vit qu'il n'y avait aucune ironie dans l'intérêt que, ' nous lui exprimions, il se rasséréna un peu, et nous nous con- ' vainquîmes bientôt que son dépit et sa contrariété passeraient aussi vite que son amour était venu. Il n'avait jamais aimé Medora avec le cœur. Il manquait une belle aft'aire et il la manquait ridiculement : il n'avait guère d'autre souci. '

Malgré cette mauvaise situation, il se montra homme d'esprit, et par consé()ueni équitable.

— Klle m'a joué, dil-il; elle a ri cruellement de ma mésaventure, cela devait être. Elle avait barre sur moi à cause de celle sotte liaison avec la Vincenza. Avec un peu de raison et de ju>tice, elle aurait pu se dire que je n'aimais qu'elle, cl que, si j'avais subi la fermière jusqu au dernier moment, c'était bien faute de savoir comment me débarrasser d'elle sans es-

LA DANIELLA

clandre. Mais une femme orgueilleuse comme Me.lora ne pcnl iiardonnor ce qui semble un outrage à sa beauté et à sa puissance. Celait la féconde fois qu'elle se trouvait en livalilé avec une de CCS femmes qu'elle considère comme appartenant à une race inférieure à la sienne. Elle ne pouvait avaler cela. J'ai payé pour deux! Quant au prince, il a fait ce que j'eusse fait sans scrupule à sa place, cl je pense vous avoir prouvé liiw que, si je ne lui cherche pas querelle, ce n'est pas par pollronnerie. Il me semble qu'une provocation ferait croire à Medora que je suis inconsolable. Or, il n'en est point ainsi. Ma colère se passe, et ma consolation se trouvera.

Le [lersonnage à qui Brumières rendit encore plus de justice fut Fcllpone. 11 nous raconta avec émotion, et avec plus de couleur que je n'en puis mettre dans ce récit, ce qui s'était passé cuire lui et le feruiier.

« — Cet Italien ventru est un homme, nous dit-il, un homme de rare éneigie que j'aurais bien voulu étrangler, celle nuil, à cause de sa force jibysique, inaisdonl, malgré tout, j'étais obligé d'admirer la force morale. Je ne sais pas si c'e^t lui qui a eu l'idée de m'atlirer dans ce piège, mais j'y ai donné complctemenl. C'est la Vincenza, perlide ou résignée, qui est venue me dire, à Piccolomini, que Medora me demandait. Celle-ci était monléo dans sa chambre à Imit heures, après avoir reçu et agréé mon bijou étrusque au jaidin. Moi, j'avais couru si vite sur les chemins à pic de Tusculum, que je n'en pouvais plus. Devant me lever avant le jour, je m'étais jeté sur mon lit. N'importe, je me relève, je m'habille, je crois que Medora m'attend au jardin ou dans le casino de baronius, où nous avions coutume de babiller souvent jusque minuit. Je retrouve la Vincenza dans l'escalier.

B C'est chez mon mari qu'on vous attend, me dit-elle.

» Je soupire d'avance, et me voilà courant de plus belle. Arrivé à la ferme, je commence à me dire que Felipone veut, en effet, se débarrasser de moi. Mais le jockei de Medora vient à moi et me dit que sa maîtresse est dans la chandjre basse, celle qui communique avec le souterrain. Je sentais de plus en plus le piège; mais que faire? Si Medora était là, en ell'et, pouvais-je reculer? A peine entré dans cette maudite chaiidjre, où je ne voyais pas la moindre lumière, je me sens pris dans une couverture qui m'enveloppe la tête, et j'ai beau crier et jurer, on m'importe dans le souterrain comme on ferait d'un petit enfant. Arrivé dans la fameuse cuisine, je suis lié et bàdionné par plusieurs personnages dont l'un m'est inconnu. Felipone était l'autre. Celle fois il y avait de la lumière.

I Je pensais qu'on allait m'égorger; aussi, je me défendais en désespéré, et j'essayais de hurler comme un diable. Une demi-heure de résistance enragée ne m'a servi de rien, sinon qu'il me laisser brisé et épuisé. Eh bien, pendant tout ce temps. Felipone était admirable de sang-froid, je devrais dire héroïque; il me terrassait encore plus par là que par la force de ses muscles. Au milieu de monexaspéralion, j'entendais les courtes phrases qu'il me jetait do temps en temps :

, Signore, vous êtes imprudent de vous tant défendre...

Vous me tentez sans pitié... J'ai juré de ne pas vous faire de mal... jugez si j'ai de la peine à tenir parole. Ne m'injuriez pas, ne me laites pas perdre patience. Il m'en faut beaucoup! »

Et, de temps en temps, il s'adressait a son acolyte :

0 Tu vois, Orlando, si je le blesse cl si je le serre trop fort. A moins de l'embrasser et de lui dire que je l'aime, que puis- je faire de mieux?

» Quand ils m'eurent attaché comme une momie et porté dans la niche, au moyen d'une double échelle, Felipone resta au moins cinq minutes à me regarder allentivemeni. L'autre était descendu.

, Vous voilà bien couché, signore mio, me dil-il ; vous pouvez faire un somme et oublier ceux à qui vous avez ôié le sommeil pour toujours. On m'a dit que vous aimeriez mieux être mon que vexé comme vous voilà, pendant que votre maîtresse s'en va se marier avec un autre, et rit de vous savoir où vous êtes. Voilà pourquoi je ne vous ai pas enlevé un cheveu. Pourtant, je vous le dis, il faudra vous en aller; je ne réponds de moi que jusqu'à demain.

» El, en me parlant ainsi, il souriait toujours; mais je commençais à trouver sou hilarité pélriliée plus effrayante que celle des diables du Jugement deniicr de Michel-Ange. »

— Vous voyez, dit Uamella à Brumières, il faut vous en aller ! vous n'êtes pas hors de péril.

— Certes, je le sais bien ! cl dès que je pourrai mettre un pied dcxani l'autre, je quitterai ce maudit pays sans vouloir y rencontrer une figure humaine.

La Mariuccia vint nous voir dans la soirée. Brumières voulut eue présent au récit qu'elle nous ût de la réconciliation de Ml dura avec sa laiite, et pria notre petite tante, à nous, de ne pas lui épargner uu détail des railleries dont il avait du être

l'objet. Mais on n'avait rien su à Piccolomini de sa triste aventure. On pensait seulement qu'il avait été conoiédié la veille et qu'il était parti dans la nuit. On s'en réjouissait. La Medora avait fait très-bien les choses. Elle était entrée chez sa lante au moment du déjeuner; elle s'était mise à genoux pour demander pardon de toutes ses révoltes. Lady Ilarriet lui avait fait un bon sermon sur sa manière de vivre, sur ses courses, le soir et le matin, à des heures indues, et, sur son intimité inconvenante avec M. Brumières. En ce moment, le prince, qui se faisait petit et gentil derrière la porte, s'était jeté aussi aux pieds de milady, en se déclarant l'heureux époux ; et l'on avait déjeuné ensemble de bonne amitié.

Le lendemain matin, le prince vint à Mondragone de trèsbonne heure, cl voulut voir Brumières.

— Monsieur, lui dit-il, je vous ai fort contrarié et suis prêt à vous en rendre raison ; mais, avant tout, je veux vous tirer d'un danger que mon intendant Benvenulo m'a fait connaître, et qui s'aggrave d'un instant à l'autre. Je ne quitte ce pays-ci qu'après demain. Je vous prie donc d'accepter ma voiture et l'escorte d'Oriando et de Benvenulo, aujourd'hui même, jusqu'à Borne. De là, vous gagnerez Civita-Vecchia avec le même Orlando, qui m'y attendra pour l'embarquement. Vous pourrez, vous, vous embarquer dès demain. Nous nous reverrons ensuite où, quand et comme vous voudrez.

Brumières refusa; mais l'entrevue se termina par une poignée de main.

Une heure après, lord B*" vint, avec sa voilure, chercher Brumières pour le conduire jusqu'au bateau à vapeur. Felipone n'avait pas reparu depuis que nous l'avions rencontré à Roccadi-Papa. Benvenulo, qui se démenait et s'ingéniait pour ne pas laisser ensanglanter le prologue de ses belles destinées, pensait que le fermier guettait sa proie, et il avait averti lord B'*' de sauver au moins la vie au pauvre amoureux éconduit.

Brumières nous quitta en nous donnant de sincères témoignages d'affection et de gratitude, en nous priant de donner de sa part à la Vincenza le bijou étrusque que Medora venait de lui renvoyer.

— Voulez-vous donc faire tuer la Vincenza par son mari î lui dit Daniella. Gardez ce présent pour la première duchesse à qui vous ferez la cour.

Brumières pâlit à l'idée de la situation teirible où il laissait la Vincenza, et sojril à celle d'une plus brillante conquête. Nous vîmes bien que ses déceptions ne l'avaient pas guéri de la manie des grandes aventures.

Le prince et la princesse partirent pour Gênes le jour où expirait la permission de séjour du prince dans les États romains. Nous ne revîmes pas Medora. Le prince vint nous faire ses adieux, ses protestations d'amitié et ses offres dans le cas où je voudrais aller décorer son palais.

Benvenulo ne voulut accepter de moi aucune espèce de récompense pour les services qu'il m'avait rendus.

— Je suis plus riche que vous, maintenant, me dit-il, et si jamais vous êtes dans la gêne, souvenez-vous de l'ami Tartaglia, qui sera heureux do vous obliger.

Lady Harriet, se sentant tout à fait remise, congédia la Vincenza le jour même. Celle-ci vint nous trouver pour ?avoir si nous avions des nouvelles de son mari.

— Quoi ! lui dit ma femme indignée, tu nous demandes cela avec cette iranquiliité?

— Je sais, répondit l'effrontée petite créature, que M. Brumières est on sûreté et que Felipone ne fera pas de malheur.

— Lequel des deux vous inléiesse? lui demandais-je.

— Eh I mon pauvre mari, puisque l'autre me trompait.

— El tu ne crains rien pour toi-même? dit Daniella.

— Que veux-tu que je craigne? J'ai aidé Felipone à se venger en faisant manquer le mariage.

— Et ••■ os .-'ùre ae le gouverner encore ?

— Lui lo ià! répondit-eWe; mais je suis sûre qu'il ne me fera punit de mal.

— Et lu no crains pas qu'il ne s'en fasse à lui-même?

— Qu'il ne se tue "/ Oh ! si tous les maris trompés se punissaient comme cela de leur confiance, nous serions toutes veuves !

U n'y avait pas à la chapitrer. C'est une nature insouciante et audacieuse.

— Va, au moins, soigner les neveux de ton mari, lui dit Daniella. Si je ne m'étais occupée d'eux depuis quelques jours, je crois qu lis auraient lait maigre chère.

— B..h! tu l'iijiéieîses à ces petits singes? Moi, ils m'ennuienl et me dégoùteut !

— Alors je les plains, si ton mari ne revient pas. Pour qu'il oublie ainsi ces pauvres créatures, il faut qu'il soit bien loin ou bien tourmenté.

Daniella parlait encore lorsque Felipone entra dans le Plant?

où nous étions en ce moment. Sa femme alla à kù pour l'embrasser. Il la baisa sur les deux joues avec la même aisance que si rien ne se lut passé, el la pria doucement d'aller mettre un peu d'ordre à la maison.

— Passe devant, lui dit-il, et enlève les matelas et les couvertures restés dans la befana. Je vais t'aidcr.

Elle desceiidit l'escalier du Pianto en chantonnant, et en nous jelanl, à la dérobée, un regard do Irioniplie moqueur qui semblait dire : « Vous voyez ce pauvre homme I »

— Jles enfants, nous dit le fermier en nous serrant les mains, priez pour moi, vous qui croyez... Je suis un homme bien à plaindre I

Sa bouche no cessa pas de sourire eoi proférant ce premier et dernier aveu de son détespoir.

— C'en est fait de la Vincenza ! me dit Daniella.

— Suivons-le I

— A quoi bon? Aujourd'hui ou domain, elle est condamnée!

— Peut-être que non! Le premier moment est le plus à craindre.

Je m'élançai sur les pas du fermier : mais il avait pris si rapidement l'avance, que je trouvai la porte tournante déjà fermée et verrouillée en dedans. Je frappai en vain, on n'ouvrit pas. Celle perte massive a au moins six pouces d'épaisseur, et no laisse poijit passer le bruit qui se fait dans la befana, nuisquée qu'elle est, de ce côté-là, par un second inur eu briques et une autre porte bien jointe.

Je collai en vain mon oreille contre la fente imperceptible que le tour laissait entre le bois et l'encadrement de pierre. Plus de cinq minutes se passèient sans que j'entendisse d'autre bruit que celui des pas de ma femme, qui venait me rejoindre. Puis il nous sembla que quelqu'un se jetait dans l'intervalle des deux portes en murmurant des paroles confuses ; el aussitôt nous distinguâmes la voix claire du fermier qui disait : Baslal fc'est assez). La seconde porte, en se refermant, nous sembla couvrir, de son bruit sourd, un cri étouû'é, et tout rentra dans le silence.

— Ces agitations te font mal, dis-jeà Daniella, qui tremblait et ne pouvait plus se soutenir. Je no veux plus te voir suivre ce cauchemar. La vie do Ion enfant est plus précieuse que celle de Vincenza. Va-t'en, el prends patience, si tu m'aimes. Je te jure que je vais faire tout ce qui sera humainement possible pour empêcher Felipone...

— Il n'est plus temps, va! me dit Daniella. Je ferai ce que tu veux. Tâche de savoir ce que va devenir mon pauvre parlain.

Elle quitta ce lieu sinistre, et je sortis de Mondragone pour courir à la ferme, sans espoir de pénétrer par là dans le chemin souterrain (b'eliiione avait dû prendre ses précaulions), et sans beaucoup de chance d'arriver à temps, quand même le passage serait libre. Le tour qu'il faut faire pour retourner à la porte des cours el redescendre la longueur du château en dehors, avant d'entrer sous les cyprès prend déjà au moins dix minutes; il en faut au moins autant pour descendre l'allée en courjyit, el je n'osais guère courir, dans la crainte d'être observé el d'attirer raltbiilion sur l'événement que je voulais conjurer.

iiepuis quelque temps el surtout depuis le jour où Felipone avait disparu, la ferme était à l'abandon. Les deux domesti(iues étaient aux champs ; les enfants jouaient dans la petite cour. Je demandai à Gianino si son oncle était revenu. 11 secoua la tète négativement, el je vis passer sur sa ligure jaune el camuse une expression de tristesse et d'inquiétude que l'insouciance de son âge n'emporta qu'avfc elfort. J'essayai, à tout hasard, d'entrer dans la salle basse : elle était solidement fermée, comme de coutume.

J'attendis une heure. J'allai, comme en me promenant, à la prairie où est la petite chapelle qui donne issue au souleirain dans la campagne. Elle était également fermée d'un énorme cadenas. Je retournai a Mondragone el redescendis aux caves do la porte tournante : rien que ténèbres el silence. J'allai consulter Daniella, qui priait devant la madone du portique.

— Que faut-il faire? lui dis-jo.

— Uien, s'il a ftiit ce qu'il voulait; nous devons paraître ne rien savoir. En le cherchant el en le demandant, nous l'en voyons à l'échalàud. Laissons passer encore une heure, el j'irai porter à manger à ces pauvres orphelins. Felipone les a oubliés lui SI bon pour eux! Ouaiid j ai vu lo cominencemenl de cet abandon, je me suis dit : « C'est bien mauvais signe I «

La journée s'écoula sans rien changer à nos angoisses. Vers le soir, Daniella me proposa d'aller voir Uaufrio.

— Si mon parrain ne s'est pas tué avec sa femme, il est là. Onofrio était son meilleur ami.

La pénétration de Daniella n'était pas en défaut. Sur les r.iiiws du cirque de 'l'usculum, nous trouvâmes Felipone assis

auprès du berger. Les moutons broutaient, autour d'eux, l'herbe fine de l'amphilhéâlre. Le soleil se couchait; une dcnice brise eflleurait, sans les agiter, les cheveux rudes et frisés du fermier.

— Voilà une belle soirée, nous dit-il en venant à notre rencontre ; on est bien ici, el vous avez raison d'y venir voir coucher le soleil.

— C'est, dit Onofrio avec son calme habituel, un des plus beaux endroits do la Campagne de Rome, et, dans les plus mauvaises journées de l'hiver, on n'y sent point do froid. C'est là que je viens mo chaulferau mois de janvier. Ça ne fait de mal à personne, n'est-ce pas? Le bon Dieu ne trouve pas que ça use son soleil (|uand les pauvres gens, à qui l'on dispute un fagot dans ce monde, vont lui demander un peu de son grand feu.

Nous interrogions avec anxiété la figure de ces deux hommes; il n'} avait chez eux aucun elfort visible pour s'entretenir avec nous de la pluie el du beau temps. Us semblaient continuer une conversation paisible et rêveuse.

— C'est une pauvre vie que la vie de berger, dit Felipone; et pourtant moi qui, étant garçon, courais un peu les filles el le cabaret dans la ville, j'ai quelquefois désiré d'être seul el dévot ciiinnie ce chrétien-là. Si j'avais cru en Dieu, je n'aurais pas l'ait les choses à demi : je me serais fait miine ou berger. Plutôt berger, car le moine s'abrulil à recommencer tous les jours la même promenade el à marnioter d'heure en heure les mêmes [irières, tandis que le berger va où il veut et dit à Dieu ce qu'il a envie de lui dire.

— Le berger a ses jours de peine el do plaisir, reprit lo sentencieux Onofrio. Dans ce temps-ci il n'est pas à plaindre, et le pays où me voilà fixé depuis dix ans est des meilleurs. Mais dans "ma jeunesse, j'ai eu de bien mauvaises saisons à passer, dans des endroils où je ne voyais jamais personne, el où la fiÔMO me tenait éveillé toute la nuit. Allez! la nuit est bien longue quand on n'a, pour se désennuyer, que le bruit du tonnerre el les grands éclairs qui vous font voir la plaine toute bleue. On dit son chapelet en comptant les gouttes de pluie qui tombent sur le toit de paille. Si on ne cro\ ait à rien. Felipone, on deviendrait aussi bête que les brebis que l'on garde.

— Je n'ai jamais dit que je ne croyais à rien, répondit le fermier ; je crois à la folie des hommes el à la matice des femmes.

En parlant ainsi, il fil un mouvement do la tête en arrière pour rire de son gros rire frais el sonore. Daniella me serra le bras pour mo faire remarquer, entre son menton et sa cravate, des traces d'ongles toutes récentes; la Vincenza s'était défendue.

— Où est ta femme? lui dit-elle quand le berger se leva pour rassembler son Iroupeau.

— Ma femme? dit-il d'un air étonné. Elle est à la maison, je pense.

Cela fut dit si naturellement, que j'en fus complètement dupe. Nous revînmes ensemble jusqu'à la ferme. Gianino, en apercevant son oncle, se mil à courir el se jeta à son cou. Cet enfant, laid et disgracieux, mais intelligent et sensible, so pendait à lui et l'étranglait de caresses.

— Pauvre petit, dit le fermier en l'asseyant sur son épaule, il s'ennuyait sans moi.

— Est-ce que tu vas encore t'en aller? dit l'enfant.

— Non, mon Gianinuccio; à présent, je vas rester à la maison : je suis las de me promener.

— El ma tante ? est-ce ([u'elle ne va pas rentrer aussi ?

— Elle n'est donc pas revenue, ta tante?

— Cela l'étonné ? dit Daniella à son parrain en le regardant fixement.

— Non, répondit le fermier impassible, en posant l'enfant par terre, elle aura suivi son dernier amant. ....

. juin

C'est la seule explication que, depuis quinze jours, nous ayons obtenue de Felipone. Nous avons reçu des nouvelles do Ijruralères. H est a Florence. Il nous dit qu'il se porte bien, et nous demande, en post scriptum, si le fermier n'a pas l^op battu sa petite femme.

LA DAMELLA

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