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Sud, on arrive à un total de 118,883 kilomètres carrés, c'est-à-dire qu'à elle seule, Cuba, avec ses dépendances immédiates, est aussi vaste que le reste des Antilles, plus étendue que le Portugal, et atteint ïe quart de la superficie de l'Espagne continentale.
L'ossature de Tile est constituée par une chaîne de montagnes bien caractérisée, qui se dresse brusquement hors des flots dans la partie sud de File, au nord du détroit qui sépare Cuba de la Jamaïque. Elle commence par le promontoire du cap de Cruz, et, s'élevant rapidement de terrasse en terrasse, dépasse la hauteur de 1000 mètres à rOjo del Toro, ou « Source du Taureau ».
Plus loin, la chaîne s'élève encore et atteint son point culminant au Pico Turquino, ou « Montagne Bleue (2,500 mètres) ». En cette partie de leur plus grande élévation, dit Elisée Reclus, les monts très escarpés du côté de la mer s*appuient à l'intérieur sur tin large plateau, dont la pente ravinée s'incline vers la vallée du Cauto ; mais au delà, la rangée principale, qui prend le nom de sierra del Cobre, ou « du cuivre », dû à ses gisements métallifères, se rétrécit et s'abaisse peu à peu, et, après s'être développée en amphithéâtre au nord de la côte de Santiago de Cuba, finit par mourir au bord des marécages de Guantanamo.
Une dépression transversale sépare du reste de l'Ile la sierra Maestra et le plateau qui lui sert de piédestal ; les montagnes qui s'élèvent en désordre à l'extrémité orientale de Cuba constituent un massif distinct de la chaîne maltresse. Beaucoup moins régulières dans leurs allures, ces montagnes, qui commencent à la pointe même du cap Maisi, sont découpées par les rivières en de nombreux groupes secondaires, formant, en maints endroits, des crêtes étroites, des taillantes, ou cuchillas. Quelques cimes dépassent de leurs masses puissantes le profil en dents de scie des arêtes plus basses. Non loin du promontoire terminal se dresse un superbe cône tronqué, le Yunque ou
« rEnclume » de Baracoa, haut d'uu millier de mètres. Au delà, les montagnes se continuent en massifs irréguliers parallèlement à la côte septentrionale de Tlle.
L'ensemble du relief s'abaisse peu à peu à Touest et même, vers le milieu de TUe, le sol n'offre plus aucune saillie ; le corps insulaire, rétréci en cet endroit à une largeur de 75 kilomètres seulement, est partiellement occupé par des marais riverains et l'espace intermédiaire est une plaine basse. Avant la construction du chemin de fer qui réunit les deux plages, une « piste » ou trocha, frayée à travers les forêts, était considérée comme formant la ligne de division entre les deux moitiés de Cuba ; pendant l'insurrection, ou plutôt les insurrections qui précédèrent la guerre hispano-américaine de 1898, les troupes de la métropole avaient bordé la trocha d'une rangée de fortins pour fermer aux insurgés du massif oriental le chemin des villes et des plantations de l'Ouest.
Au delà de cette dépression médiane, les collines recommencent ; elles ont une faible altitude, deux à trois cents mètres, mais leurs brusques parois, les fissures profondes des rochers donnent un grand aspect à ces massifs que séparent des plaines accidentées ; d'après Rodriguez Ferrer, le point culminant de cette région centrale de Cuba serait le Potrerillo (908 mètres) au nord-ouest de Trinitad, dans le district des Cinco-Villas, sur le rivage du SQd.
Les hauteurs de la région occidentale constituent un premier massif entre Matanzas et la Havane, assez rapproché de la côte du Nord, et présentant, non loin de la première ville, un piton de 390 mètres, le Pan de Ma- .
tanzas. |
Le deuxième massif qui commence à l'ouest de la Havane et qui, vu de la mer, prend Taspect d'une véritable chaîne, la Gordillera de los Organos, a des mornes plus élevés : le Pan de Guajaibon a 58S mètres de hauteur. Cette chaîne extrême projette son dernier promontoire au
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nord de la baie dite du Guadiana : au delà, Tlle allonge encore, vers le détroit de Yucatan, une péniosule basse de dunes, de marais, de broussailles, et se termine par la plage du cap San- Antonio qui recourbe sa pointe en corne vers le Nord. Les fleuves de Cuba, presque tous d'un faible cours ef d'un étroit bassin, sont relativement abondants. Le plus fort, le Cauto, profite de la vallée longitudinale que lui offre la sierra Maestra pour se développer au nord de cette chaîne et réunir dans son lit de nombreux affluents qui lui viennent des montagnes du nord et du sud. La longueur de son cours, de la sierra del Cobre à la baie de Manzanillo, est évaluée à 212 kilomètres et près de la moitié de cet espace est na\^igable pour les petites embarcations ; des navires de SO tonneaux remontent le fleuve jusqu'au village de Cauto dit « Embarcadero ». Autrefois, la barre qui bouche actuellement l'embouchure du fleuve était beaucoup moins accentuée, et des navires de fort tonnage remontaient le Cauto ; il y a quelques années on retira des vases les canons d'un navire de haut bord qui s'y était enlisé lors d'une inondation restée légendaire, celle de 1616, qui dévasta le pays et modifia l'hydrographie de la région.
Les autres rivières de Cuba, même les deux cours d'eau les plus connus de la côte septentrionale, Sagua la Grande et Sagua la Chica, sont beaucoup moins abondantes que le Cauto ; un grand nombre d'entre elles n'atteignent même pas la mer et se perdent dans des lacs intérieurs ou dans les lagunes et marécages salés du littoral.
L'Ile de Cuba se trouve en entier dans la zone tropicale. La richesse et la variété de sa végétation lui a fait donner le nom de « Perle des Antilles ». Quant à sa faune, elle n'existe pour ainsi dire que depuis la conquête. Avant le débarquement de Colomb, il n'y avait à Cuba d'autres mammifères que des chauves-souris et de petites espèces de rongeurs parmi lesquelles le guaquinaji ou « chien
b CHAPITRE PREMIER.
muet », sorte de raton qui a disparu aujourd'hui. Les autres animaux sont d'importation européenne. Quelques espèces sont redevenues sauvages ou se sont complètement tranformées.
Particularité remarquable et dont les Cubains sont très fiers, aucun serpent n'est venimeux dans l'ile ; d'aucuns affirment même, sans d'ailleurs apporter de preuves à l'appui, que les espèces venimeuses introduites à Cuba finissent par perdre leur venin ; la morsure du scorpion, par exemple, ne produirait qu'une légère irritation. C'est sur cette terre privilégiée que les Espagnols prétendirent au XVP siècle apporter la civilisation. En trois années, de 1S12 à 1515, l'intérieur de l'Ile était complètement reconnu et la population, entièrement soumise, avait déjà disparu de maint district ; les Indiens ne résistaient pas, mais ils mouraient. Seul, le cacique Hatuei, venu d'Haïti dans la partie orientale de Cuba, essaya de combattre : c'est celui qui, dans les tortures, refusa de se laisser baptiser, afin de ne pas aller au même ciel que les e bons )) Espagnols. En 1524, les Indiens de Cuba avaient déjà diminué des deux tiers : les uns succombaient à la peine, les autres hâtaient leur fin en mangeant de la terre et des cailloux ou bien du manioc dont la farine contenait encore le suc vénéneux. En 1532, dit un rapport officiel, on ne comptait plus guère que 4.000 Indiens à Cuba : vingt et une années avaient donc suffi pour faire disparaître presque complètement la race. En 1554, soixante familles d'aborigènes errant dans la partie occidentale furent réunies en une sorte de lazaret à Guanabacoa, près de la Havane, mais quelques restes de tribus survivaient dans les montagnes de la région orientale. Encore en 1847, Rodriguez Ferrer visita non loin de Tiguabo, dans une des vallées de la sierra Maëstra qui s'inclinent vers la baie de Guantanamo, une famille d'In- ■ diens non mélangés comprenant plus d'une centaine d'individus avec fils, petits-fils et arrière-petits-fils. Dans
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la même région, plusieurs autres familles sont considérée^ comme d'origine indienne, mais les alliances avec noirs et blancs ont modifié Taspect de la race. Les nègres que les planteurs importèrent dans File pour remplacer les indigènes exterminés et que Ton achetait à poids d*or lorsque Gortez préparait son expédition au Mexique ne s'accrurent que bien lentement en nombre, et de nouvelles cargaisons durent incessamment réparer les pertes des anciennes chiourmes ; encore, au milieu de ce siècle, en dépit des conventions signées avec la Grande-Bretagne et du rachat de la traite payé par elle au prix de 10 millions, en dépit des lois qui interdisaient l'achat des noirs sous les peines les plus sévères, mais qui défendaient . aussi de faire enquête sur les droits de propriété des planteurs, les négriers débarquaient chaque année de trente à cinquante chargements de bozales ou « nègres bruts o que se disputaient les acquéreurs convoqués sur la plage écartée où devait se tenir le marché. On évalue à un demi-million d'hommes le nombre des malheureux introduits par fraude à Guba depuis Tabolition officielle de la traite en £820 : une once d'or ou 84 francs, tel était le bénéfice du négrier pour chaque esclave importé. Pendant la période où la traite était libre, le nombre des esclaves débarqués ouvertement n'avait pas été plus considérable.
La population noire ne commença d'augmenter spontanément dans nie que vers la fin du siècle dernier, alors qu'après Télimination successive des célibataires, le nombre des femmes, sans égaler celui des hommes, suffit pour permettre aux familles de^se constituer. Les esclaves finirent par l'emporter sur les hommes libres : dès Tannée 1791, on les évaluait à un peu plus de la moitié des habitants ; mais la répression définitive de la traite, puis la guerre de la Sécession américaine, qui se termina par l'abolition de l'esclavage dans la république reconstituée des Etats-Unis, rendirent impossible le maintien de la servitude dans l'Ile espagnole lors de l'insurrec-
tion des districts orientaux ; les planteurs révoltés émancipèrent eux-mêmes et armèrent leiir3 esclavas contre les troupes péninsulaires. Le gouvernement de la métropole, quoique toujours dévoué aux intérêts des grands proprié- ' tairas, comprit enfin qu'il fallait céder, et, en 1880, une loi décréta l'abolition graduelle de Tesclavage. Sept années après, en 1886, l'émancipation définitive était proclamée : il ne restait plus que 25,000 esclaves à aflFranchir.
Le changement fut plus apparent que réel dans les plantations : les noirs, esclaves hier, continuèrent de travailler comme serviteurs ; seulement le salaire direct remplaça la nourriture et Tentretien. D'ailleurs, même pendant la période de servitude, les noirs cubains avaient été moins durement opprimés que ceux des colonies d'autres nations.
On leur avait garanti les « quatre droits » : 1® de se marier à leur convenance ; 2® de se chercher un nouveau maître quand le premier était trop dur ; 3° de racheter leur liberté par le travail; 4® CQifin, d'acquérir une propriété leur permettant, au cas échéant, de libérer leur famille.
Les subdivisions de races que Ton retrouve aujourd'hui à Cuba sont multiples. Les Andalous et les Castillans furent d'abord les colons les plus nombreux; puis vinrent les Basques et les Catalans, les Canariotes descendants des Guanches, les Gallegos ou Galiciens qui fournissent un grand nombre de travailleurs aux usines de sucre. Tous Cies colons constituent la classe des paysans dits blancos de la tierraj « blancs de la terre » ou goajiros. Parmi les blancs qui ne sont pas d'origine espagnole, les plus nombreux sont les colons de provenance française, échappés aux massacres de Saint-Domingue et établis à Baracoa, à Santiago de Cuba, à Guantanamo, à Cienfuegos. C'est au mélange des sangs français et espagnol que les/emmes de Santiago doivent la beauté de leur visage, la finesse de leurs traits, l'élégance de leur démarche. Les étrangers anglais, américains du Nord, allemands se sont établis
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principalement dans les villes commerçantes de la rive nord, la Havane, Matanzas, Cardenas.
Enfin, dans les bas-fonds de la société grouille une population jaune, ramassis de la plus vile populace de Canton et de Macaô, que les planteurs ont transportée dans nie pour remplacer les nègres morts ou émancipés. L'immigration mexicaine a fourni également quelques milliers de travailleurs yucatèques aux plantations de Cuba.
En dépit de la doctrine de Monroë ai du principe si sou^ vent proclamé, « l'Amérique aux Américains », Cuba n'a cessé d'appartenir aux descendants des conquérants espagnols que depuis quelques jours (décembre 1898).
Mais, depuis la conquête, elle fut souvent menacée par les pirates anglais et français, et Ton montre encore des fortins appelés, dans le langage populaire, à tort ou à raison, « tours des Boucaniers ».
Deux fois la Havane fut occupée par les forces britanniques; mais les Cubains se défendirent toujours avec vaillance contre les étrangers, et c'est au commencement de ce siècle seulement, après la guerre d'indépendance américaine, les révolutions de France et de Saint-Domingue et l'invasion de l'Espagne par les armées françaises, que des symptômes d'insurrection se manifestèrent parmi les créoles de Cuba contre les Espagnols.
De même qu'au Mexique, les « Péninsulaires », proportionnellement beaucoup plus nombreux à Cuba, tenaient les créoles en mépris et ne leur laissaient aucune part dans l'administration. Ceux-ci se vengeaient par des caricatures et des libelles : ils désignaient les Espagnols sous le nom de Godos ou Goths, synonyme de barbares, encore plongés dans les superstitions des temps anciens. La haine de caste avait fini même par séparer les femmes : tandis que les Godas gardaient leur chevelure, les Cubaines la coupaient, d'où le nom de Pelonas ou pelées que leur donnaiei|i les Espagnols.
Soixante ans plus tard, une autre mode prévalut chez les femmes créoles du parti de Findépendance, celle de porter les cheveux épars.
Malgré le mécontentement des créoles cubains, aucune insurrection n'éclata, et même les blancs des deux castes se réconcilièrent soudain, en 1812, quand on apprit que les nègres du district oriental s'étaient soulevés, près de Holguin et de Bayamo ; les planteurs de Puerto-Principe, à la tète des esclaves fidèles, firent des battues contre les nègres marrons, les cernèrent dans les forêts et les massacrèrent ; le chef, Aponte, fut réservé pour la pendaison, avec huit de ses camarades. L'esclavage, c'est-à-dire la complicité forcée des Espagnols et des créoles dans les crimes de la traite et de l'exploitation des noirs, était le lien qui rattachait V « lie toujours fidèle )) à la mère patrie. Mais de grands changements politiques et sociaux modifièrent peu à peu l'équilibre du Nouveau Monde : en 1819, les possessions espagnoles des Florides, le long du golfe mexicain, furent remises aux Etats-Unis, puis les diverses provinces de la Terre-Ferme, dans l'Amérique centrale et F Amérique du Sud, se constituèrent en républiques indépendantes, après de sanglants conflits auxquels de nombreux volontaires cubains avaient pris part. La traite avait été interdite, puis l'esclavage aboli dans les colonies anglaises, et plus tard dans les lies françaises, et cependant la situation restait toujours la même à Cuba.
Le gouvernement de la métropole avait accordé aux insulaires le droit de se faire représenter aux Cortès, puis le leur avait repris ; les Cubains vivaient en réalité sous le régime de l'état de siège, et le capitaine général était toujours investi des mêmes pouvoirs que le commandant d'une place assiégée.
Mais ce dictateur absolu ne Fêtait qu'en apparence : il se trouvait en réalité comme un simple instrument dans la main d'un pouvoir occulte, le « Casino espagnol », c'està-dire l'association des grands propriétaires d'esclaves.
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Par la force que lui donnaient ses richesses, ce comité pouvait sans peine faire édicter des lois qui lui convenaient et violer celles qui le gênaient, acheter les gouverneurs complaisants et briser ceux qui lui étaient hostiles. Le Casino, d'autant plus redoutable dans son autorité qu'il était irresponsable et sans nom, n'avait en vue que le maintien de la traite et de l'esclavage.
Aussi, la première insurrection qui se produisit pendant la période révolutionnaire du milieu de ce siècle n'avait-elle point pour but d'abolir la servitude : au contraire, elle devait annexer Cuba, « l'Étoile solitaire » (Lone star), aux autres étoiles américaines, et ajouter un demi-million d'esclaves et le groupe puissant des planteurs cubains à l'empire politique des Etats du Sud. Le gouvernement de Washington, alors dominé par le parti des esclavagistes, voulait bien ignorer, ou même favoriser, les expéditions qui se préparaient dans ses ports ; pourtant elles ne réussirent point. Lopez et ses « flibustiers » ne purent se maintenir pendant deux jours à Cardenas où ils avaient débarqué, en 1851 ; une deuxième tentative, faite dans la Yuelta de Abajo, ne réussit pas davantage, et Lopez fut passé par les armes avec 50 de ses compagnons. Néanmoins, la révolution était pour ainsi dire en permanence par suite des conspirations incessantes tramées aux Etats-Unis par les fugitifs et les bannis, et des difficultés diplomatiques suscitées par le gouvernement des États-Unis : celui-ci voulut régler définitivement la situation en achetant Cuba, et le président Buchanan offrit à l'Espagne la somme de un milliard, refusée avec indignation par les patriotes castillans. D'ailleurs, la guerre de Sécession éclata presque aussitôt après et la République Nord américaine, menacée de disparaître, ne songea plus à s'annexer de nouveaux États. •
Enfin la grande insurrection cubaine éclata en 1868 à Yara, dans ce même district oriental où tant de mouvements de révolte avaient eu déjà lieu.
La guerre devait durer dix ans : 1868 à 1878. Pourtant, à la veille de commencer les hostilités, les Cubains firent une dernière tentative de conciliation. Ils adressèrent à la reine Isabelle, qui régnait alors en Espagne, une supplique dans laquelle ils demandaient qu'on voulût bien les entendre et permettre l'organisation à la Havane d^un cercle réformiste. Cette supplique, dai^s laquelle ils protestaient de leur dévouement à la couronne d'Espagne, fut mal accueillie à la cour de Madrid où dominait Finfluence des péninsulaires. Ces opposants, intéressés à la conservation d'un état de choses qui leur permettait de faire fortune en trois ou quatre ans à la tète de l'administration de Cuba, firent rédiger par leurs amis un contreprojet dans lequel l'Ile était complètement sacrifiée. Ils firent venir de Cuba trois de leurs partisans qui, habilement soutenus, n'eurent point de peine à faire rejeter les demandes des Cubains et notamment celle qui tendait à obtenir pour l'Ile une députation spéciale. M. Canovas del Castillo, alors ministre d'outre-mer, fit rendre un décret royal qui créait à Madrid une commission d'enquête chargée d'examiner les réclamations des Cubains. Aux termes de ce décret, les municipalités de Cuba et de Porto-Rico devaient élire 22 commissaires chargés de répondre aux questions que leur adresserait le gouvernement. Celui-ci devait, de son côté, nommer 22 commissaires auxquels il se réservait le droit d'adjoindre quelques personnalités éminentes ayant exercé des emplois dans les colonies.
Le gouvernement nomma ses commissaires qui tous furent choisis parmi les adversaires de toute réforme ; 20 commissaires sur 22 nommés par les Cubains étaient, à des degrés divers, partisans d'un remaniement du système colonial espagnol.
Les Cubains étaient donc en minorité. Ils acceptèrent cependant le 4ébat et la commission se réunit à Madrid. Ses séances eurent lieu à huis clos et sans qu'il pût être fait de compt^ rendu.
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Les commissaires coloniaux demandèrent qu'on s'occupât d'abord de la traite africaine et de Tesclavage ; mais le gouvernement écarta cette question et promit aux délégués, qui voulaient se retirer, de la reprendre à la fin de la session. Sur cette promesse formelle, les délégués des colonies reprirent séance et firent connaître à la commission :
1^ Le système adopté avec les nègres émancipés et les Chinois importés dans TUe, système qui aboutissait à obliger les uns et les autres à se rembarquer à leurs frais sous peine d'être obligés de se mettre à la merci des planteurs ;
2® Les motifs de la dépopulation de File qui, avec un territoire capable de nourrir plus de 16 millions d'habitants, en contenait à peine un million et demi, tant étaient nombreuses les émigrations aux États-Unis. Les délégués attribuaient cette dépopulation à l'administration tyrannique de l'Ile, dont les gouverneurs n'étaient favorables qu'aux péninsulaires venus pour s'enrichir et repartir en Espagne, leur fortune faite. Ils faisaient remarquer que la conséquence de ce manque de bras était Tabandon à l'état de terres incultes des neuf dixièmes d'un territoire capable de donner les plus belles et les plus riches productions du moilde.
Ils se plaignirent, en outre, de l'absence de voies de communication, faisant observer que les quelques routes construites Tavaient été aux frais des Cubains et que souvent le ^pouvoir s'était opposé, dans l'intérêt dételle ou telle personnalité, à leur percement, bien que les frais dussent être faits exclusivement par les municipalités.
Us signalèrent encore Tabsence de traités de commerce avantageux pour leur lie, d'un régime douanier régulier, d'un système d'impôts bien combiné ; ils ajoutèrent qu'on n'avait jamais rien fait pour développer l'instruction publique dans l'Ile, que les municipalités étaient sans ^ pouvoir, que la vénalité et la malversation des hauts fonc-
tionnaires étaient connues de tous, même du gouvernement qui tolérait les plus monstrueux abus et mettait toute la population cubaine à la merci de gouverneurs qui étaient de vrais pirates.
La question des charges qui pesaient sur les habitants de nie fut l'occasion d'une longue et intéressante discussion dans laquelle il fut établi : l^que chaque Cubain payait annuellement 618 réaux de contribution, tandis que chaque péninsulaire n'en payait que 140 ; 2® que la somme énorme que produisait Timpôt était absorbée par la métropole, soit pour le traitement de fonctionnaires dont les appointements étaient scandaleux, soit pour des expéditions inutiles au Mexique ou ailleurs, soit pour solder des dépenses qui devaient rester à la charge exclusive de l'Espagne. Ces détails, fournis par des hommes compétents et dont la situation commerciale était, à Porto-Rico comme à Cuba, très importante, produisirent une certaine impression sur la majorité de la commission.
Lorsque la question de la réforme de l'impôt vint en discussion, les commissaires coloniaux consentirent, au profit de l'Espagne, un impôt de 6 pour 100 et déclarèrent qu'il leur était impossible de faire plus.
Sur la question de l'esclavage, les commissaires cubains et ceux de Porto-Rico se divisèrent. Les premiers proposèrent un plan d'abolition graduelle qui devait donner satisfaction à tous les intérêts ; ce plan était jugé nécessaire, la population noire étant de 400,000 hommes dans une lie qui ne comptait que 1,500,000 habitants. Les représentants de Porto-Rico réclamaient l'émancipation immédiate, ce qui ne pouvait amener chez eux aucune perturbation, puisque les noirs ne représentaient dans leur lie que le quinzième de la population totale (40,000 noirs pour 600,000 blancs)^
Les députés coloniaux, divisés sur cette question de mesure, demandèrent à l'unanimité que la traite des noirs fût considérée comme piraterie. Les négriers, nombreux
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dans la commission, s'indignèrent et protestèrent de toutes leurs forces. Néanmoins, les commissaires arrêtèrent un plan général de réforme qui donnait une certaine satisfaction aux justes réclamations des colonies.
Restait à obtenir du gouvernement de Madrid la ratification des décisions prises. Les commissaires coloniaux avaient quitté l'Espagne et attendaient la réforme tant désirée lorsque le gouvernement de la reine modifia le système des contributions et, tout en laissant subsister des impôts dont la suppression avait été demandée, fixa à 10 pour 100 l'impôt direct au lieu de 6 pour 100, accepté comme maximum par les commissaires.
A la nouvelle de cette décision, la commission coloniale se réunit pour protester, mais elle fut dissoute et le recouvrement de l'impôt à 10 pour 100 fut immédiatement ordonné.
Sur ces entrefaites éclatait en Espagne le pronuncia« miento qui renversait la reine Isabelle (septembre i868). Les Cubains jugèrent le moment arrivé de lutter pour leur indépendance et coururent aux armes.
Le 10 septembre 1868, l'avocat Carlos Manuel Cespedes, auquel les Cubains ont décerné le titre de « Père de la Patrie », et Jean Aguilera, riche propriétaire, déployaient le drapeau cubain et, au nombre de 3,000, marchaient contre Bayamo dont ils s'emparaient. Quelques jours après, le général insurgé Pedro Figueredo donnait à l'armée de l'indépendance son hymne national, la Bayamesa, dont voici la première strophe :
Al combate cori'ed, Bayameses Que la patrm os contempla orgullosa, No temaîs una muer te gloriosa Que morir por la patria es \mr (1) 1
(1) Gourez au combat, yainqueurs de Bayamo,
Car la patrie orgueilleuse vous contemple ; Ne craignez point une mort glorieuse, Car mourir pour la patrie c'est vivre !
Le général Lersundi, gouverneur de Cuba au nom de TEspagne, dirigea de Santiago des troupes régulières contre les insurgés. Ceux-ci, armés de machetes^ sortes de grands coutelas servant à couper les cannes à sucre, et de fusils de chasse, tinrent en échec les soldats du gouvernement et leur firent une guerre cruelle.
Pour donner une idée exacte de leur nlanière d'opérer et des résultats qu'obtinrent au début les bandes de Cespedes, il suffira de dire qu'à l'effectif de SOO hommes, ils vinrent camper sur les hauteurs qui dominent Santiago, bloquèrent cette ville pendant plus de trois mois, arrêtant les convois et tenant tête à la garnison, qui comptait cependant plus de 3,000 hommes. Celle-ci joua d'ailleurs un rôle passif, se contentant d'attendre des renforts. Mais pendant ce temps de nouvelles recrues arrivaient à Tinsurrection. Les petits cultivateurs ruinés par le fisc, les nègres auxquels la liberté était promise se joignaient à la troupe de Cespedes. Après la prise de Bayamo, qui eut dans l'Ile un retentissement immense, les bandes cubaines purent s'équiper et s'armer dans les magasins delà place.
Tout le centre de Cuba s'insurgea.
Le gouvernement de la Havane envoya contre les rebelles les généraux Balsameda et Lono. Les Cubains se retirèrent après quelques petits combats, en brillant tout derrière eux et faisant le vide devant l'armée régulière. Cette tactique eut le résultat qu'en attendaient les indépendants. Les troupes durent renoncer à suivre Cespedes et l'insurrection gagna du terrain, couvrant le territoire des Cinco-Villas, où se trouvent les cinq villes les plus riches de Tile après la Havane. La lutte continua avec férocité de part et d'autre.
En janvier 1869, le général Lersundi était remplacé comme gouverneur par le général Dulce. Le premier acte de celui-ci fut de confisquer les' biens de tous les Cubains qui avaient pris une part même indirecte à l'insurrection. Mais cette mesure, destinée surtout à
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remplir les caisses espagnoles, ne produisit que peu d^effet, à cause de la difficulté de transformer en espèces les biens confisqués et surtout à cause de la rapacité et du gaspillage des fonctionnaires chargés de l'opération.
Pendant le gouvernement du général Dulce, des scènes de meurtres se produisirent à la Havane et dans les environs ; des volontaires indisciplinés se livrèrent à tous les excès, au cri de : Vive TEspagne ! fusillant les Cubains suspects d'appartenir au parti de l'indépendance, pillant et incendiant leurs maisons, sans que le gouverneur osât intervenir. De leur côté, les Cubains, par représailles, fusillaient sans pitié les volontaires qui tombaient en leur pouvoir. L'anarchie était complète dans la malheureuse capitale de l'île.
Le général Caballero de Rodas, qui succéda au général Dulce, essaya en vain de rétablir l'ordre. Les volontaires méconnurent ses ordres et' continuèrent leurs excès, jetant ainsi dans l'insurrection des habitants restés jusque-là fidèles à l'Espagne.
Cependant, les insurgés.tenaient presque toute la campagne, obligeant les Espagnols à se renfermer derrière les remparts des villes ; car si l'armée de Cespedes avait des fusils et des cartouches, elle n'avait pas de canons. Elle ne put s'en procurer qu'en 1870 ; au cours de cette année, l'armée de 1 indépendance avait un effectif de 10,000 soldats aguerris. Quelques mois plus tard, lorsque le général Jordan succéda à Cespedes dans le commandement de l'armée, celle-ci s'élevait au chifire de 20,000 rationnaires.
En 1872, don Salvador Cesneros, marquis de Santa- Lucia, fut placé à la tète du gouvernement insurrectionnel et donna à la lutte une vigueur nouvelle. Mais, fidèle à la tactique adoptée depuis le commencement de la guerre, il évita avec soin les batailles rangées, épuisant les Espagnols par des escarmouches et des entreprises de partisans.
18 CHAPITRET PREMIER.
Au commencement de 1874^ le capitaine général Goncha, ne pouvant obtenir de la mère patrie les renforts nécessaires, essaya d'enrôler des Cubains et des nègres, frappant d'une amende énorme ceux qui voudraient se soustraire à cette conscription. Mais cette mesure donna peu de résultats ; les intéressés s'enfuirent aux Etats- Unis ou rejoignirent les bandes insurgées. Jusqu'en 1876, celles-ci tinrent en échec toutes les troupes régulières, que d'ailleurs la fièvre jaune décimait périodiquement. A cette époque, le maréchal Martinez Campos débarqua à Cuba avec tous les pouvoirs. Son intervention énergique, sa fermeté, tempérée par une certaine bienveillance, amenèrent une détente dans les esprits et une solution à '^
la crise.
Les insurgés, en proie à une grande lassitude, n'ayant pu obtenir des États-Unis l'appui qu'ils en espéraient et leur reconnaissaAce de belligérants, déposèrent les armes après les pourparlers qui aboutirent au Convemo del Zanjon, La guerre de dix ans était tern^inée.
Par la convention de Zanjon, l'Espagne concédait aux Cubains les mêmes droits politiques qu'aux habitants de Porto-Rico, reconnaissait libres tous les esclaves appartenant aux bandes insurgées et accordait un pardon général pour les délits commis pendant la guerre. Quelques-uns des principaux chefs insurgés, parmi lesquels Antonio Maceo et Vicente Garcia, refusèrent de souscrire au pacte de Zanjon et esayèrent de continuer la' lutte. Mais, le 9 mars 1878, Macëo lui-même abandonna la partie et s'embarqua pour la Jamaïque. Enfin, au mois de mai, les autres chefs qui tenaient encore la campagne, Limbano Sanchez, Guillermon, José Maceo, Quintin Bandera et Vicente Garcia, qui resta le dernier à son poste de combat, renoncèrent à des efforts désormais superflus. Vicente Garcia s'embarqua pour le Venezuela.
Un autre soulèvement éclata en 1880 à Santiago de Cuba, dirigé par le général cubain Calixto Garcia. Mais
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le général Blanco, alors gouverneur, en eut vite raison» « Le soulèvement de Santiago, dit M. le comte de S... (Revue internationale)^ était la dernière hieur de Tincendie allumé ea 1868. Ce feu, qui avait duré douze années, paraissait décidément bien éteint On pouvait espérer que désormais toute menace d'embrasement ou de sinistre avait disparu. En tout pas, le rôle de l'élément militaire était terminé. C'était aux hommes politiques à prendre les mesures nécessaires pour guérir complètement les blessures saignantes encore et pour les empêcher de se rouvrir. »
L'INSURRECTION CUBAINE
La révolution de 1895. — Les causes de la révolte. — Griefs des Cubains. — Réponse des Espagnols. — Les préparatifs. — L'avocat José Marti. — Comités de propagande et comités d'action. — Les chefs dt» Tinsurrection.
— Inertie du gouverneur Galleja. — 11 est remplacé par Martinez Campos.
— Premiers engagements. — Combat du Coutramaestre. -^ Mort de Marti.
— Combats de Perlaujos et de Mnlato. — Le marquis de Santa Lucia. — Manifeste révolutionnaire. — Incendie de Baracoa. — La République proclamée à Jimaguayu. — Constitution cubaine. — Le premier Prési'lent de la République. — M. Barlolomé Masso. — Les représentants cubains à l'étranger. — Le trésor de guerre. — L'armée révolutionnaire. — Les Maceo — M*i« Agramonte. — Rappel de Martinez Campos. — Le général Weyier. — Les Reconcentrados. — Terribles représailles. — La mort de Maceo. — Les trochas. — L'assassinat de Canovas. — Les décrets d'autonomie. — Le maréchal Blanco. — L'exécution du colonel Ruiz. — Trop tard.
Il serait injuste de ne point mentionner les efforts faits par l'Espagne depuis 1878 pour réparer les erreurs commises antérieurement et améliorer la situation de ses colonies américaines. C'est ainsi qu'en 1880 elle étendit à tous les noirs la clause d'émancipation contenue dans le pacte de Zanjon ; elle autorisa les Cubains à élire aux Cortès un député par 40,000* habitants; elle donna aux provinces des conseils généraux et aux villes des représentations municipales. Malheureusement, toutes ces réformes arrivaient trop tard, et les Cubains émettaient déjà la prétention de s'adiùinistrer eux-mêmes ; quelquesuns, le parti avancé, songeaient même à secouer définitivement le joug de la métropole et à revendiquer la pleine et entière indépendance de Cuba.
Dans son étude : L Espagne^ Cuba et les États-Unis^ M. Charles Benoist résume ainsi qu'il suit les revendications révolutionnaires :
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u L'Espagne, dit-il, refuse au Cubain tout pouvoir effectif dans son propre pays ; elle le condamne à Tinfériorité politique sur le sol où il est né ; elle confisque le produit de son travail sans lui donner ni sécurité ni prospérité, ni instruction ; elle exploite, écrase et corrompt Cuba. »
Dans une brochure officieuse intitulée : L'Espagne et Cuba^ état politique et administratif de la grande Antille sous la domination espagnole, le gouvernement a fait répondre à ces accusations : « L'Espagne refuse au Cubain tout pouvoir effectif dans son propre pays. »
Du côté espagnol, on réplique par la liste des Cubains pourvus de hauts emplois dans Tarmée, la magistrature, le clergé, aussi bien en Espagne même que dans les colonies.
« L'Espagne condamne le Cubain à Tinfériorité politique sur le sol où il est né. »
On réplique que Cuba est représentée aux Cortès par treize sénateurs et trente députés et que le Cubain (quoiqu'il y ait Cubain et Cubain) n'est condamné à l'infériorité ni dans l'État, ni dans la province, ni dans la commune.
(( L'Espagne confisque le produit du travail des Cubains (ceci se rapporte probablement à l'impôt et à l'usage qui en est fait) sans donner à Cuba la sécurité, la prospérité, l'instruction. »
Du côté espagnol, on réplique que ce n'est pourtant pas l'Espagne qui fomente les prises d'armes pour avoir le plaisir de dépenser du sang dont elle n'a pas assez, à les arrêter et à les châtier, etc.
Quant à l'instruction, la Havane n'est-elle pas le siège d'une université complète : faculté des sciences, de philosophie et des lettres, de médecine, de pharmacie et de droit ? N'y a-t-il pas à Cuba des collèges et des écoles primaires ? Le recteur de l'Université de la Havane ne nomme-t-il pas une partie des maîtres et des maîtresses de ces écoles? Et le recteur ne peut-il pas être Cubain?
La preuve qu'il peut l'être : don Joaguin Lastres est Cubain ; Cubains aussi le vice-recteur et les doyens de toutes les facultés. Sur 80 professeurs, 60 sont Cubains. « L'Espagne s'est montrée incapable de gouverner et, d'administrer Cuba; elle l'exploite, l'écrase et la corrompt. »
On répond : 11 se peut que la politique coloniale de l'Espagne ait laissé autrefois fort à désirer, que TEspagne ait pendant trop longtemps négligé ses colonies qui ont pu sembler, en effet, n'être ni gouvernées ni administrées ou qui souvent l'ont été d'une façon détestable. Mais à partir de 1865 et sous l'impulsion de M. Canovas, une nouvelle méthode a été mise en pratique. Vingt lois nouvelles ont fait de Cuba une province espagnole assimilée aux provinces de la péninsule et qui peut être encore mal administrée, mais ne l'est ni plus mal ni moins mal que les autres,- ou ne l'est plus mal que parce qu'elle est plus loin.
Mais les Cubains insistent et à l'encontre des assertions espagnoles, ils citent des faits et des chiffres :
Les Espagnols, disent-ils, dont le nombre est bien inférieur à celui des Cubains, ont la majorité dans les conseils. L'exercice du droit de vote est subordonné au payement d'un impôt d'autant plus onéreux que, par le fait de la dernière insurrection, les propriétaires cubains sont en majorité ruinés. De cette façon, il y a actuellement 53,000 électeurs sur 1,630,000 habitants, ce qui donne une moyenne dérisoire de 3 pour 100. De plus, pour assurer la prépondérance à l'élément européen, la loi n'est point basée sur la propriété foncière, qui est presque toute en la possession des originaires, mais sur l'industrie et le fonctionnarisme, qui sont tous deux espagnols. Tout propriétaire désirant devenir électeur doit payer une contribution de 125 francs et tout commerçant peut faire inscrire ses employés sur sa simple déclaration qu'ils sont ses associés. Les colons européens, qui représentent
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9 pour 100 de la population totale, ont ainsi la majorité dans toutes les assemblées. Un exemple cité par M. Enrique José Varona, ex-député de Cuba aux Cortès, fait ressortir cette iniquité : « Dans le district ihunicipal de Gûines, dit cet homme politique, sur 13,000 habitants, il y a seulement 800 Espagnols ou Canariens. Et cependant, sur le recensement électoral, Ton ne voit figurer que 32 Cubains contre 400 Espagnols. La proportion est donc la suivante : Cubains, 0,25 pour 100 ; Espagnols, 80 pour 100. »
Les municipalités sont composées d'après les mêmes procédés, ce qui permet d'en exclure les Cubains d'une façon plus catégorique encore. Les majorités espagnoles leur font supporter les impôts qui n'entrent pas dans le calcul des quotes-parts, base de Télectorat, et gardent pour les Espagnols les taxes qui sont prises en considération pour déterminer ces quotes-parts. Le conseil municipal de la Havane ne comptait récemment pas un seul Ciibaùi pH,Tmi ses membres. En 1891, on constatait que 31 municipalités sur 37 de la province de la Havane avaient une majorité espagnole, quoique les Cubains fussent la partie la plus nombreuse de la population. D'autre part, tous les emplois lucratifs ou influents sont soumis au seul agrément du gouvernement de la métropole. C'est lui qui nomme tous les gouverneurs de provinces, intendants, contrôleurs, magistrats, évèques, chanoines, etc., et l'on pense si la faveur intervient parfois dans la concession de ces emplois.
Le budget de Cuba est de d3<»,000,000 de francs. H fut de 232,970,000 francs au lendemain de l'insurrection de 1878, alors qu'un tiers seulement du pays était en état de supporter les taxes énormes dont on l'accabla. Le déficit ne larda pas à apparaître. En <878, il était de 40 millions; Tannée suivante, de 100 millions, et progressivement il a atteint le demi-milliard. Cette, gestion a eu pour conséquence le désarroi complet des finances cubaines et
raugmentation de la dette dans des proportions inouïes ; en 1868, elle était de 125 millions ; en 1897, elle était d'un milliard et demi. Yu sa population, Cuba a la plus forte dette de toute TAmérique. Le payement des intérêts seul entraine une imposition annuelle de 49 francs par habitant.
D'après les derniers budgets, chaque Cubain paye 85 pesetas d'impôt annuel ; l'Espagnol ne paye que 42 pesetas, soit moins de la moitié.
40 pour 100 des 132 millions du budget sont absorbés par la surveillance des habitants de Tile (guerre, police, gendarmerie). L'agriculture, qui ferait la richesse de Cuba, n'en reçoit que 3 pour 100; Tinstruction publique émarge au budget pour 182,000 francs. Quant aux travaux publics, ils ne touchent rien. La région de Vuelta- Abajo, qui fournit le meilleur tabac du monde entier, ne possède ni chemins, ni ponts, ni ports. En vingt-huit ans, il a été construit 39 kilomètres de routes dans File entière. Les émoluments des fonctionnaires espagnols, par contre, sont très élevés ; 250,000 fr. vont au gouverneur qui a, de plus, des frais de représentation et une caisse de fonds secrets bien garnie ; Tarchevèque de Santiago, Tévèque de la Havane touchent chacun 92,500 francs; le lieutenant gouverneur, 75,000 francs ; le secrétaire du gouverneur, 40,000 francs, et ainsi jusqu'au dernier chef de bureau dont les appointements dépassent 20,000 francs. Au point de vue économique, l'Espagne fait à sa propre colonie une guerre de tarifs. En ce qui concerne notamment l'exportation des tabacs et des sucres, l'Espagne prélève 2 francs par 100 cigares et 31 francs par 100 kilogr. de sucre à leur sortie de la Havane. Elle prélève sur les marchandises venant d'Europe des droits qui atteignent jusqu'à 2,300 pour 100 de leur valeur.
Ainsi, 100 kilogr. de laine payent : produit espagnol, 77 francs, produit français, 1500 francs. Il y a mieux encore : l'Espagne, qui ne produit pas assez de blé pour sa propre consommation, prétend en alimenter exclusi-
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vement ses sujets de Cuba. Elle oblige les blés américains à destination de TUe, à passer par un port d'Espagne, change leur étiquette de provenance, met à la place son cachet d'origine, prélève 40 pour 100 de droits et retourne les blés à Cuba. Au total, 40 jours de traversée, alors que Cuba est à quelques heures des Etats-Unis. Il est facile de s'expliquer que, dans ces conditions, l'Espagne tire annuellement 150 millions de francs de sa colonie.
Telles sont les plaintes que les Cubains formulent contre la métropole. A ces raisons de mécontentement, exagérées ou non, s'ajoutent les souvenirs des luttes précédentes, le désir de venger la mort de ceux qui y ont succombé, et enfin l'irrésistible attrait qu'exerce sur ces populations longtemps opprimées cet idéal de liberté que symbolise « l'étoile solitaire » dont s'orne leur drapeau. Voilà les causes principales de la révolution actuelle. Elles suffiraient à expliquer la ténacité, l'esprit de suite et l'énergie indomptable dont n'ont cessé de faire preuve les chefs et les soldats de ce parti révolutionnaire, bien résolu à ne pas désarmer avant d'avoir fait de Cuba une petite république, sœur de la grande qui lui a prêté son appui plus ou moins désintéressé.
Le plus actif organisateur de la révolte de 1895 a été l'avocat José Marti.
Celui-ci, très instruit, avocat, diplomate, consul dans les diverses républiques de l'Amérique du Sud, mena dans la presse une campagne acharnée en faveur de l'indépendance de sa patrie.
Il profita de son séjour en Amérique pour créer partout des comités de propagande dont l'action pécuniaire et morale prépara la révolution. L'émigration cubaine aux Etats-Unis est considérable ; il sut grouper habilement les éléments dispersés et obtint des émigrés qu'ils missent chaque jour de côté une fraction de leur salaire ou de leur revenu pour constituer un trésor de guerre suffisant.
A Cuba même, Marti avait fondé des comités d^action
dont les chefs entretenaient avec lui une correspondance régulière. En attendant l'heure favorable, on introduisait dans nie des armes et des munitions.
Aussi, lorsque le 24 février 1895, le signal de la révolte fut donné, toutes Ids forces étaient prêtes et pourvues des moyens d'action nécessaires pour entreprendre la lutte.
Le gouverneur de Cuba, général Galleja, n'avait pas su prévenir la révolte ; aussi fut-il débordé rapidement, et bientôt le mouvement, localisé au début dans la province de Matanzas, prit une extension inquiétante. Les chefs de l'insurrection, Bartolomé Masso, Amador Guerra, Enrique Cespedes, Antonio Lopez Coloma et Juan Gualberto Gomez, déployaient d'ailleurs dans là lutte une énergie farouche. A ce moment, le ministère Sagasta fut renversé et remplacé par un ministère Canovas, qui rappela le général Galleja et envoya à Cuba le maréchal Martinez Campos, l'heureux signataire du pacte de Zanjon.
Les ovations les plus enthousiastes saluèrent au départ le « Pacificateur de Cuba »; mais à son arrivée à la Havane, le maréchal put se rendre compte combien la situation était changée. Les révolutionnaires n'étaient plus les hommes affaiblis et découragés de 1878 ; c'étaient des soldats aguerris, organisés, pleins d'enthousiasme et de confiance et décidés à lutter jusqu'au bout pour l'indépendance de la patrie.
Les colons espagnols eux-mêmes témoignaient d'un médiocre empressement à seconder la répression ainsi qu'ils l'avaient fait lors de la précédente insurrection. En 1868, ils avaient formé un corps de volontaires de 100,000 hommes qui avait rendu de réels services au gouvernement. A son retour dans l'Ile en 1895, Martinez Campos voulut de nouveau faire appel à ces volontaires* Leurs chefs répondirent qu'ils étaient prêts à soutenir la cause de l'Espagne, mais qu'ils ne voulaient pas sortir des villes. Le maréchal voulut alors incorporer de force les volontaires dans son armée ; mais ceux-ci firent afficher
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une longue et véhémente protestation et refusèrent le service. D'autre part, le maréchal ayant essayé de négocier sur place un emprunt destiné à compenser l'insuffisance des fonds envoyés par l'Espagne, échoua complètement dans son entreprise. • *
Enfin, dès le début de la campagne, une délégation de la députation provinciale fut envoyée au gouverneur pour le prier de demander à la métropole de renoncer à la contribution onéreuse prélevée sur les tabacs. Le maréchal fit observer que cette suppression rencontrerait de sérieuses difficultés, étant donné que cet impôt rapportait à l'Espagne 90 millions. A cette objection, l'un des délégués répondit : « L'Espagne choisira : ou elle renoncera aux 90 millions, ou elle perdra Cuba ! »
La situation, on le voit, était peu encourageante pour le maréchal.
Cependant, les insurgés ne perdaient point leur temps. Antonio Maceo, un des chefs qui avaient combattu jusqu'au dernier jour lors de la guerre de dix ans et dont la bravoure et l'ardeur exerçaient un grand prestige sur les Cubains, venait de débarquer à Baracoa, venant de Costa-Rica, avec une vingtaine de compagnons robustes et résolus.
Quelques jours après, José Marti lui-même quittait Haïti et débarquait également à Baracoa, amenant avec lui le célèbre Maximo Gomez qu'il avait décidé à prendre le commandement des troupes révolutionnaires.
Le 14 avril 1893, Gomez et Marti joignirent le colonel Félix Ruenes et se rendirent à marches forcées sur Guantanamo. Ayant alors réglé de concert l'organisation de la campagne, Marti et Gomez se dirigèrent sur Las-Tunas et Camaguey. Surpris par les Espagnols entre Bijas et Dos- Riossurla rive droite du Contramaestre, ils en vinrent aux mains. L'engagement dura plus d'une heure. Marti, mortellement frappé, resta sur le champ de bataille. Son corps, relevé par les Espagnols, fut inhumé dans le cime-
tière de Ramanganaguas et transporté quelques jours après à Santiago de Cuba.
Martinez Gampos prononça sur la tombe de Marti un discours dans lequel, rendant hommage aux brillantes qualités de l'avocat cubain, il exprimait le regret qu'il ne les eût pas employées au service de l'Espagne, sa mère patrie.
De son côté, Antonio Maceo ne restait pas inactif. Il se distingua particulièrement au combat de Peralejos où il ï-' infligea des pertes sérieuses aux Espagnols.
La lutte fut menée vigoureusement, sans que les forces des deux partis se livrassent jamais de grandes batailles, les révolutionnaires, bien inférieurs en nombre, ayant pour tactique de harceler l'ennemi, de fondre sur lui à rimproviste et de démoraliser les troupes en cherchant à atteindre les chefs dans ces rencontres rapides et meurtrières. Les Espagnols eurent à déplorer la mort de plusieurs de leurs officiers : le colonel Bosch, le capitaine Garrido, tués à Mulato ; le général Santocildes, frappé à Peralejos à côté du maréchal Martinez Gampos.
La révolution, encouragée par ces succès, gagnait de jour en jour du terrain et s'étendait peu à peu aux provinces voisines : dans le Gamaguey, le marquis de Santa- Lucia entraînait avec lui la jeunesse des principales familles ; Las Villas se soulevait à son tour ; l'ouest, où le gouvernement espagnol avait trouvé des auxiliaires dans la précédente campagne, fournissait cette fois son contingent aux insurgés, et l'armée révolutionnaire, sans cesse grossie par de nouvelles recrues, arrivait comme un flot montant jusqu'aux murs de la capitale.
Le maréchal, se sentant débordé, constatant l'insuffisance de ses moyens d'action, fut obligé de demander à la métropole un renfort de 100,000 hommes. Il édicta des mesures sévères à l'égard de tous les suspects et arrêta que désormais tous les prisonniers seraient mis à mort.
En présence de ces décisions, les révolutionnaires
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L INSURRECTION CUBAINE.
publiaient de leur côté un manifeste qui interdisait, sous peine de mort, Tintroduction dans les villes et centres de population occupés par l'ennemi, de toutes denrées alimentaires, tout bétail sur [ûed et toute viande de boucherie et menaçait d'une destruction complète toutes les exploitations agricoles, moulins et établissements sucriers qui continueraient à travailler pendant la durée de la révolution.
Conformément à ces ordres du général en chef Maximo Gomez, les révolutionnaires mirent au pillage plusieurs fermes des environs de Santiago, Cienfuegos et Puerto- Principe. Ils incendièrent même une partie de la ville de Baracoa. Ils parvinrent ainsi à arrêter en bien des points le mouvement commercial de File et s'assurèrent par ce moyen des ressources et des approvisionnements qui faisaient défaut aux troupes du gouvernement.
Profitant de la situation dont ils se trouvaient momentanément les maîtres, les délégués des révolutionnaires, réunis en Assemblée constituante à Jimaguayu, le 17 septembre 1895, proclamèrent la République.
Aux termes de la Constitution, signée le même jour, il était institué un gouvernement provisoire, comprenant un président, un vice-président et quatre secrétaires d'État : guerre, intérieur, finances et affaires étrangères.
Chaque ministre avait à ses côtés pour le suppléer un sous-secrétaire d'Etat.
Les attributions du conseil de gouvernement consistaient à : 1® promulguer toutes les dispositions relatives à la vie civile et politique de la révolution ; 2^ imposer et recevoir les contributions ; contracter des emprunts publics ; émettre du papier- monnaie ; répartir les fonds recueillis dans l'Ile à quelque titre que ce fût, ainsi que ceux recueillis à l'étranger ; 3® concéder des patentes de course, lever et équiper des troupes, déclarer la conduite à suivre avec l'ennemi et ratifier les traités ; 4® donner Tautorisaiion, quand il le jugerait utile, de soumettre le
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président et leÉ autres membres du conseil au pouvoir judiciaire; 5® résoudre toutes les difficultés, sauf celles du ressort du pouvoir judiciaire, que tous les hommes de ta révolution avaietit le droit de lui présenter; 6® approuver la loi, les règlements et ordonnances militaires que lui proposerait le général en chef de Tarmée ; 7® conférer les grades militaires des principaux chefs de larmée, après rapport de leurs chefs supérieurs immédiats et du général en chef, et la nomination de ce dernier et du lieutenant général qui devait le remplacer en cas de vacance ; 8® ordonner l'élection de quatre représentants par chaque corps d'armée chaque fois que, conformément à la Constitution, la convocation de l'assemblée serait nécessaire.
Le président pouvait signer des traités avec la ratification du conseil de gouvernement.
La Constitution établissait, en outre, que tous les <]ubains étaient obligés de servir la révolution, de leur personne et de leurs biens, selon leurs aptitudes et leurs moyens.
Les fonctionnaires de n'importe quel ordre devaient se prêter un appui mutuel pour l'accomplissement des résolutions prises par le conseil de gouvernement. Les propriété>s appartenant aux étrangers étaient soumises à un impôt en faveur de la révolution tant que leurs gouvernements respectifs n'auraient pas reconnu la belligérance de Cuba.
Toutes les dettes et obligations contractées au cours de la guerre actuelle, jusqu'à ce que la Constitution eût été promulguée par les chefs de l'armée au service de la révolution, étaient reconnues.
Le conseil de gouvernement pouvait destituer ceux de :ses membres qui l'auraient mérité.
Le pouvoir judiciaire pouvait procéder avec une entière indépendance ; son organisation et sa réglementation étaient A la charge du conseil de gouvernement.
Cette Constitution était applicable à Cuba pendant deux
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ans à partir de sa promulgation, si la guerre de l'indépendance n'était pas terminée avant ; passé cette date, l'Assemblée des représentants devait être convoquée de nouveau pour modifier Ist Constitution, s'il y avait lieu, et procéder à l'élection d'un nouveau conseil de gouvernement et au jugement du précédent.
Le conseil du gouvernement choisit, pour le mettre à sa tête, M. Cisneros Betancourt, marquis de Santa-Lucia, né à Puerto-Principe en 1832, qui avait déjà occupé la première magistrature cubaine au cours de la guerre de dix ans et comptait parmi les intransigeants restés réfractaires à toute entente avec le gouverment espagnol. Après le traité de Zanjon, le marquis de Santa-Lucia s'était réfugié à New- York où il était resté jusqu'en 1886, époque à laquelle il était rentré dans File. Il s'était tenu à l'écart jusqu'à la révolution et avait repris alors sa place à la tête de la jeunesse cubaine de Puerto-Principe. En raison de ses hautes qualités et en récoippense des services rendus à la cause de riudépendance à laquelle le marquis de Santa-Lucia avjait consacré durant toute sa vie son activité et sa grande fortune, les délégués de la révolution l'é levèrent pour la seconde fois à la première dignité de l'État.
Quand le conseil de gouvernement fut renouvelé en 1897, M. Cisneros Betancourt fut remplacé à la présidence . par M. Bartolomé Masso.
A l'intérieur de l'Ile, le gouvernement provisoire créa des gouverneurs civils de provinces et des préfets.
A l'extérieur, il désigna pour le représenter des hommes de haute valeur ; ce furent : à New- York, M. Tomas Estrada Palma ; à Paris, le docteur Betancés, mort tout récemment; à Washington, M. de Gonzalvo de Quesada, avocat, ami et collaborateur de la première heure de Marti.
D'autre part, les comités créés par ce dernier fonctionnaient activement; rien qu'aux États-Unis il en existait
150, dont faisaient partie plus de 20,000 Cubains. Chaque mois, les comités américains versaient au trésor cubain la somme de 12,000 piastres ou 60,000 francs.
La principale préoccupation du gouvernement se porta nécessairement sur les questions militaires.
L'arméerévolutionnaire,forted'environ 50,000 hommes, fut partagée en corps d'armée, divisions et brigades. Deux bataillons d'infanterie ou quatre escadrons de cavalerie constituèrent le régiment ; deux ou trois régiments formèrent la brigade qui, jointe à deux autres, forma la division. Le corps d'armée comprenait un nombre variable de divisions et de troupes de toutes armes.
A la tète de l'armée se trouvait le général en chef Maximo Gomez. Habile tacticien, rompu par les insurrections précédentes à toutes les manœuvres de la guerre de partisans à laquelle l'obligeaient les difficultés du terrain et la supériorité numérique des Espagnols, Maximo Gomez a toujours été considéré par ceux-ci comme un redoutable adversaire.
Sous ses ordres immédiats se plaçaient les généraux Antonio et José Maceo et Calixto Garcia.
Antonio Maceo s'était enrôlé comme simple soldat dans l'armée cubaine au début de la guerre de dix ans et avait conquis un à un tous ses grades. Robuste, fougueux, cavalier intrépide, il communiquait à ses troupes un élan extraordinaire. En 1878, le maréchal Martinez Campos traçait de lui ce portrait :
« A Santiago de Cuba, il n'a pas été possible de s'entendre avec le camp ennemi. Celui qui commande là-bas était muletier et est actuellement général. Cet homme a une ambition immense, un grand courage et beaucoup de prestige ; sous sa rude écorce, il cache un talent incontestable. )>
Son frère, José Maceo, était doué, également de grandes qualités militaires dont il donna maintes fois les preuves et qui le firent nommer major général. Désigné pour
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eommander le corps d'armée de rOrient, en remplacement de son frère, appelé à conduire ses troupes dans les provinces occidentales, il fut mortellement fcappé dans une rencontre.
Galixto Garcia Iniguez, ancien chef d'état-major de Maximo Gomez dans la précédente campagne, puis com« mandant de la division d'Holguin et plus tard général en chef du (forps d'armée du département oriental, avait mené une rude campagne contre les Espagnols pendant la guerre de dix ans»
Au moment du traité de Zanjon, fait prisonnier par les Espagnols, il se tira un coup de revolver dans la tète, mais survécut à son horrible blessure. Interné en Espagne, il parvint à s'échapper et nous le retrouvons à Cuba dès l'ouverture des hostilités.
A côté de ces trois généraux et leurs égaux sinon comme renommée du moins comme bravoure et patriotisme, citons les généraux Guillermon, Masso, Garzon, Portuondo, Alfredo Rego, etc.
Le corps médical de l'armée cubaine, comprenait SO médecins, était dirigé par le docteur Sanchez Agramonte.
Le nom de celui-ci est cher aux patriotes cubains, non seulement à cmuse du dévouement personnel de celui qui le portait, mais parce que les frères et les fils du docteur combattaient à divers titres dans l'armée de l'indépendance et que sa fille, M^*® Agramonte y Varona, fut tuée à la tête d'un détachement du corps d'armée de Maceo.
L^habillement des soldats cubains consistait en un pantalon de toile flottant, une blouse de toile blanche serrée à la taille par un ceinturon, un large chapeau de paille ou de feutre, des souliers et des guêtres pour les fantassins, des bottes pour les cavaliers. L'armement comprenait un fusil Mauser, Winchester ou Remington, un revolver et un sabre droit à deux tranchants appelé machete.
Quelques canons, dont un à la dynamite, étaient servis par des artilleurs américaini et cubains.
Enfin, Taraiée cubaine avait son drapeau, arboré pour la première fois en 1851 par le général révolutionnaire Narciso Lopez et dont voici la description exacte donnée par les journaux cubains : u Les couleurs sont les mêmes que celles d«6 drapeaux français, des États-Unis, du Chili, de Libéria, disposées de la façon suivante : tout le long du rectangle trois bandes bleues et deux blanches qui, partant de la marge extérieure, viennent rejoindre le triangle rouge qui se trouve à la marge intérieure, au centre duquel est placée une étoile blanche à cinq pointes. »
Telle était Tarmée contre laquelle le talent et Ténergie des généraux espagnols allaient être inutiles. D'ailleurs, la communauté de vues était loin d'exister entre le maréchal Martinez Campos et le gouvernement tîe la métropole. Celui-ci, justement inquiet des progrès de l'insurrection, avait engagé le maréchal à modifier ses projets administratifs et militaires, et s'était attiré celte réponse : (( Je vous préviens que j© ne changerai pas de politique ; je fusille les chefs pris en armes et j'envoie aux fers les autres prisonniers ; les insurgés me rendent mes prisonniers et soignent mes blessés. Je ne puis ni ne veux aller plus loin. »
L'Espagne rappela aussitôt Martinez Campos et le remplaça par le général Weyler, un ancien combattant de la guerre de dix ans, dont la rigueur farouche, légendaire à Cuba, paraissait seule pouvoir répondre aux nécessités du moment.
Weyler, ^arrivé dans l'Ile au moment des pluies, ne put d'ailleurs entreprendre aucune opération sérieuse. Il se contenta d'édicter des mesures draconiennes qui ne firent que surexciter les esprits.
Pour empêcher que les révolutionnaires fussent secourus clandestinement par les colons et les habitants des* campagnes, il organisa la Concentration de pacificos. 1
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ordonna à tous les habitants des campagnes, sous peine de mort, de se concentrer dans leh villes de garnison espagnole dans un délai de huit jours. Il fit aussi paraître un décret punissant de mort quiconque sympathiserait avec les Cubains ou ^déshonof erait le nom de FËspagne « en actions, en paroles ou par la pensép )>.
Au mois de juillet 1896 éclata le soulèvement des Philippines. Le gouvernement espagnol demanda d'urgence des renforts au général Weyler, mais celui-ci déclara que ses forces étaient à peine- sufâsantes pour continuer la lutte à Cuba.
Quand les pluies eurent cessé, le gouverneur se mit en campagne et mena le/ hostilité!» le plus rapidement qu'il put.
A la fin de Tannée 1896, un événement se produisit qui parut un instant devoir changer la face des choses. On annonçait la mort d'un des chefs révolutionnaires les plus en vue. et les plus redoutés, Antonio Maceo. Le bruit fut-, en effet, confirmé, mais les circonstances de cette mort sont restées obscures. Les révolutionnaires ont accusé les Espagnols d'avoir fait assaisiner Maceo. Bien que la disparition de c^ général ait, porté un coup sensible A Tinsurreotion, Maximo Oomez et les ïiutres chefs dont nous avons parlé tenaient toujours haut et ferme le drapeau de- l'indépendance. Malgré tous ses efforts, le maréchal Weyler se trouvait impuissant à empêcher le débarquement des troupes de renfort qui arrivaient, sur ses talons, relever les courages abattus et regagnaient ainsi le terrain péniblement conquis. Les fameuses trochas ou lignes fcrtifiées qui- séparaient l'Ile en trois tronçons, à Vouest de la baie de Mariel à la baie de Majana, à l'est de Moron àJucaro, et qui devaient suffire, dans l'esprit du général, à arrêter les jonctions des troupes révolutionnaires qui, divisées, n'étaient pas en état, selon lui, d'opposer une longue résistance, avaient été franchies sur plusieurs points et les colonnes volantes des insurgés étaient par-
venues & s'y ouvrir un passage comme à travers les mailles d'un filet.
N'ayant pas mieux réussi que son prédécesseur à étouffer la révolution, le général Weyler fut à son tour remplacé par le maréchal Blanco.
Au mois d'août 1897, à la suite de Tassassinat du président du conseil, Canovas, un nouveau ministère Sagasta prit la direction des affaires. Animé d'un tout autre esprit que le précédent cabinet, celui-ci entra résolument dans la voie des réformes et au mois de novembre 1897, il fit paraître les décrets d'autonomie également applicables à Cuba et à Porto-Rico. Le maréchal Blanco fut chargé de présider à l'application de ces réformes qui reçurent l'adhésion du parti autonomiste. Celui-ci fit paraître un manifeste qui se terminait par ces mots : « Vive Cuba et vive l'Espagne ! » Mais la Constitution octroyée par l'Espagne à ses colonies des Antilles ne pouvait satisfaire les révolutionnaires, et, loin de déposer les armes, ils continuèrent la lutte avec d'autant plus d'acharnement qu'ils interprétèrent ces mesures de conciliation prises par le gouvernement de la métropole comme un signe de lassitude et de faiblesse, précurseur de l'abandon définitif. Il fut dès lors interdit, sous peine de mort dans le camp cubain, de parler d'autonomie. L'article 11 de la Constitution cubaine, les décrets de Galixto Garcia, de Maximo Gomez, l'ordre du général Rodriguez édictant cette mesure draconienne furent exécutés sans pitié. Plusieurs officiers espagnols, parmi eux le colonel Ruiz, en furent victimes. Le dernier lien avec la mère patrie était rompu ; un fleuve de sang séparait désormais les Espagnols d'Espagne d'avec les Espagnols de Cuba. Les destinées de la Perle des Antilles allaient s'accomplir, grâce aussi, il faut le dire, à l'intervention étrangère.
Aux îles Philippines. — La découverte de Magellan. — Un archipel asiatique.
— Don Miguel de Legaspi. — Les cinquante peuplades. — Volcans philippins.
— Le Bombon. — Sages précautions. — A Mindanao. — Flore et faune asiatiques. — Le régime politique de Tarehipel. — Le cabeza de barangay.
— Los bandits tulisanes. — Augustins et récollels, franciscains et dominicains. — Le casuel des chapitres. — L'Université de Saint-Thomas. — Les loges maçonniques. — A San-Juan del Monte. — Les frères dormants.
— Aguinaldo. — Les foyers de conspiration. — La révolte de 1896. — Les aveux de M. Canovas. — La situation à Manille. — Don Ramon Blanco y Erenas, marquis de Pena-Plata. — Le tercer entorchado. — Disgrâce imméritée. — Le général Polaviega. — Victoires d'Imus et de Cavité. — Don Fernando Primo de Rivera. — Une médaille commémorativo.
Les Philippines, découvertes en 1521 par Magellan, portèrent pendant quelque temps le nom de Magellanie, bientôt remplacé, en Thonneur du roi d'Espagne Philippe II, par le nom qu'elles portent aujourd'hui.
Les lies Philippines constituent un immense archipel composé de plus de deux mille lies de toutes dimensions ; quelques-unes, comme Luzon et Mindanao, n'ont pas moins de 100,000 kilomètres carrés ; cinq autres ont chacune une surface de 10,000 kilomètres carrés. Autour de ces terres principales se répartissent des centaines d'Ilots, quelques-uns microscopiques, habités par environ neuf millions d'habitants, dont à peine 14,000 Espagnols.
Ceux-ci n'apparurent dans l'archipel que vers \ÏÏ10 sous la conduite de Miguel de Legaspi qui, en 1371, établit à Manille le centre de la puissance castillane. Grâce à la discipline et aux armes européennes, il eut facilement raison des petits princes du Nord ; mais la conquête de l'archipel n'a jamais été complète et les événe-
ments que nous allons raconter font présager que les Philippins etlesTagals redeviendront libres avant d'avoir été complètement assujettis aux Européens.
Plus de cinquante « nations » différentes, dit Reclus, habitent Tarchipel. Les plus nombreuses sont les Igorrotes, populations païennes, indonésiennes ou malaises, les Tinguianes nominalement catholiques, mais qui se servent de leurs crucifix comme de talismans, les Ifuagos, les Catalanganes, les Irayas, les Manobos, les Mandayas, qui tuent pour l'honneur; les Chinois, détenteurs du petit commerce, cent fois expulsés ou massacrés et pullulant malgré tout dans les villes du littoral; les Maures, les Zambales, les Tagals, etc. Ces derniers, au nombre de plus de 2 millions, le quart par conséquent de la population, sont les plus civilisés dçs autochtones ; leur nombre s'accroît sans cesse et, comme nous le verrons, ce sont eux qui, dans ces dernières années, ont le plus contribué à ruiner la domination espagnole dans l'archipel.
Dans toutes les terres quïl comporte, le sol est montueux ; chaînes succèdent à chaînes ; les seules plaines que Ton rencontre sont des régions alluviales situées aux bouches des^ivières et les espaces laissés entre les montagnes au croisement des rangées. Les Philippines sont très riclïes en métaux et en métalloïdes. On y trouve de l'or à l'état natif, du cuivre, du fer, de la galène, de la houille, du soufre.
Les monts à cratères (Éteints ou encore actifs sont extrêmements nombreux. Citons parmi eux TAlivancia et le Talaraquin qui vomissent à intervalles irréguliers des torrents de lave et autres matières ignées. Dans l'Ile de Mindanao, le Sangil ou Sarangani n'a plus donné signe de vie depuis nombreuses années. Mais c'est surtout dans l'Ile doi Luzon que s'est concentrée l'activité volcanique des Philippines. A la pointe méridionale la plus avancée de cette lie s'élève, très semblable au Vésuve, le volcan de Bulusan; plus au nord, le Pœdal ou pic de
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BacoD ; puis, plus loin, dominant le golfe d'Albay, le Mayon, la plus haute et la plus inaccessible des montagnes de l'archipel. Ce volcan, dont la base couvre un espace de 200 kilomètres carrés, a son cratère à une altitude de 2,700 mètres. En 1814, il ensevelit sous ses laves la ville de Daraga ; les cendres, portées par le vent, allèrent obscurcir l'air à 335'kilomètres de là, dans la ville même de Manille.
Citons encore pour mémoire le Mazaraga (1354 mètr^^), riraga (1212 mètres), l'Ysarog ou « le Solitaire » (1966 mètres)^ le Majayjay (1980 mètres) et le San-Cristobal (2,333 mètres). Enfin le Malarayat et le Maquiling (1200 mètres), superbes observatoires d'où l'on voit à ses pieds le monde de lacs, de lagunes, de golfes, d'Iles et de presqu'îles qui donnent une si étonnante variété aux paysages des Philippines.
Le plus petit volcan de l'archipel, — il n'a que 234 mètres d'altitude, — est pourtant un des plus remarquables de la région. Il occupe un Ilot dans le milieu d'un lac, le Bombon, séparé de la mer par un isthme bas et étroit. Raviné par de profondes crevasses, ce volcan appelé le Taal offre un' énorme cratère nommé Purgatoire et que les indigènes croient être l'entrée du lieu d'épreuves des morts,
A l'extrémité septentrionale de Luzon s'élève le Cagut (il9S mètres) qui fume constamment. Au delà, la ligne de feux se continue sous la mer. Le volcan de Camiguin est un mont de 736 mètres renfermant des solfatares. En 1856, à quelques lieues de là, un autre volcan entra en activité. On aperçut d'abord une nuée blanche au-dessus des écueils ; deux jours après une nouvelle terre apparaissait qui, en quatre années, acquerrait un relief de âlO mètres. Actuellement, ce volcan a une hauteur de 256 mètres au-dessus du niveau de l'Océan.
Le phare terminal des Philippines complétant, à 1700 kilomètres de distance, la chaîne de volcans qui
commence au Sangil est le Babuyan«CIaro, dont le cône, haut d'environ lOUO mètres, éclaire pendant la nuit les passages dangereux de la mer de Formose.