‹ La guerre Hispano-Américaine de 1898Chapitre 8 sur 15 · JI · texte numérisé non relu

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A première vue, TEspagne semble être dans, un état d^infériorité marquée vis-à-vis de son adversaire, qui dispose de toutes les ressources de TAmérique du Nord comme combustible, vivres et munitions, tandis qu'ellemême est obligée de transporter à grands frais et au L milieu de dangers certains les approvisionnements des

f' forces navales qu'elle entretient dans les eaux de Cuba

et de Porto-Rico.

' Mais il ne faut pas oublier que les points vulnérables

des États-Unis sont leurs côtes et leur commerce maritime.

L'océan Atlantique sépare les deux pays, .et, pour les navires modernes, dont Tunique moyen de propulsion est la vapeur, la distance à franchir avant d'arriver au but constitue une grosse difficulté. 3,400 milles séparent New- York de Cadix; tout navire américain qui tenterait une action contre le litttoral espagnol devrait donc avoir dans ses soutes des approvisionnements de charbon pour 7,000 milles, puisque les États-Unis ne possèdent aucune lie dans l'océan Atlantique.

L'Espagne, au contraire, a des possessions insulaires sur la route d'Amérique; la plus grande distance qu'elle ait à franchir sans se ravitailler est celle qui sépare les Canaries de Porto-Rico, soit 2,800 milles. Si donc elle a pris soin de garnir de charbon ses points de relâche, elle est en meilleure posture que son adversaire pour opérer contre les villes du littoral ou les navires de commerce. Mais il faut aussi constater, d'autre part, que les possessions espagnoles du Pacifique sont pour l'Espagne une cause de faiblesse. Rien qu'elle ait établi aux Philippines une défense appréciable, elle n'est pas en situation de leur envoyer des renforts de la métropole, et les Etats- Unis pourraient fort bien tenter de ce côté une diversion aux opérations de l'Atlantique.

Comme nous Tavons vu, les ennemis en présence, n'ayant point adhéré à la convention de Paris, peuvent armer des

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corsaires et faire la guerre de Corse. Le commerce maritime des États-Unis comptant 4,000 bâtiments jaugeant 2,000,000 de tonnes, et le commerce espagnol n'étant représenté que par 4300 navires avec 500,000 tonnes, on voit que le gros danger de la course menace surtout les Américains; aussi, comprend-on la satisfaction avec laquelle le président Mac Kinley accueillit*la déclaration de l'Espagne, annonçant qu'elle se conformerait, pour partie au moins, à la déclaration de 1856.

Le plan des États-Unis semble être de limiter le théâtre de la guerre, de porter avec rapidité des coups aussi décisifs que possible sur Cuba, et de s'efforcer d'opérer une jonction avec les insurgés, qui, malgré les déclarations suspectes de la presse espagnole, ne semblent pas prêts â se joindre à leur ennemi héréditaire pour combattre leurs libérateurs.

Conformément à ce plan, l'escadre du Nord Atlantique a, comme nous l'avons vu, levé l'ancre et s'est dirigée vers Cuba, dont le président Mac Kinley a proclamé le blocus. 100,000 miliciens ont été appelés sous les drapeaux.

80,000 de ces hommes, joints à 23,000 de l'armée permanente, prendront part au opérations â Cuba.

20,000 iront renforcer les garnisons qui veillent sur le littoral et servent les batteries de position semées sur l'immense étendue des côtes américaines.

L'Espagne, de son côté, est obligée, jusqu'à un certain point, de suivre son adversaire sur le terrain de son choix. Elle attendra donc l'attaque à Cuba, à Porto-Rico, aux Philippines. Mais elle pourrait, si elle le voulait, déplacer le centre des perturbations belliqueuses, en élargir Taire et porter, elle aussi, aux États-Unis quelque coup droit sur un point particulièrement sensible. Malheureusement, elle ne semble pas prendre de décision à ce sujet; elle hésite, tâtonne, fait partir ses escadres, les rappelle et perd un temps précieux. Finalement, les grosses opéra-

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tions s^engagent, nécessitent le groupement de toutes les unités navales sans que rien ait pu être te^té de préjudiciable aux intérêts américains.

Telle est la situation des deux belligérants au moment où retentit le premier coup de canon.

Premiers coups de canon. — Capture da Buenaventura. — Le blocus de Cuba.

— La situation aux Philippines. — Le combat du Ctuhing et de la Ligera. — Bombardement de Matanzas. — Les enrôlements aux États-Unis. — National Guard et Cowardly Seventh. — Les évolutions de Tamiral Sampson. — L'amiral Montojo à Manille. — L'arrivée des Américains aux Philippines.

— Désastre de Cavité. — Les escadres en présence. — Destruction de la flotte espagnole. —^ Manifestations en Amérique. — Le Dewey day. — Piété du Sénat américain. — En Espagne.

Les hostilités commencèrent le 23 avril 1898 par la capture du navire de commerce espagnol Buenaventura^ venant du Texas, par la canonnière américaine Nashville^ qui remorqua le bâtiment saisi jusqu'à Key-West, où Févénement provoqua un vif enthousiasme. C'est au large de ce port, à l'extrémité de la Floride, que la capture eut lieu ; le bâtiment, monté par une vingtaine d'hommes, se rendit, après avoir essuyé quelques coups de canon.

Ajoutons que des réclamations furent immédiatement adressées au gouvernement américain par les armateurs du navire, relativement à la légitimité de la prise, et par l'ambassadeur de France chargé des intérêts espagnols à New-York ; il parait hors de conteste que le Buenaventura ne pouvait avoir encore connaissance de Tétat de guerre existant entre les deux pays.

De leur côté, les Espagnols capturaient un quatre- mâts américain, le Shenandoah^ chargé de blé, à destination de Liverpool.

Un autre fait de guerre suivit bientôt. Ce fut la saisie du câble qui met en communication la Havane avec Key- West.

Le contre-amiral Sampson reçut Tordre de couper ce câble dans un délai de deux ou trois jours, dès que le gouverneur général aurait informé la métropole de l'établissement du blocus devant Cuba.

Ainsi que nous Tavons dit plus baut, celui-ci était effectif. A la date du 25 avril, 12 navires américains étaient rangés en ligne de bataille, les torpilleurs en avant, en face de la Havane et le fort du Morro, bors de la portée des batteries de terre.

Aucun navire espagnol ne pouvait plus, dès lors, entrer dans le port ou en sortir.

Les instructions remises au contre-amiral Sampson lui prescrivaient, pour l'instant, de couper les communications entre la Havane et T Espagne, et d'affamer la capitale cubaine, mais interdisaient le bombardement jusqu'à nouvel ordre.

Le navire américain Mangrove était envoyé de Key- West sur la côte sud de Cuba, pour draguer le câble reliant directement l'Ile à l'Espagne et le couper.

Disons de suite que l'interruption absolue des communications de la colonie avec sa métropole était presque impossible, car il aurait fallu, en outre de la suppression des câbles atterrissant aux Etats-Unis, couper ceux reliant Cuba aux Bermudes, à la Jamaïque et à Pernambuco, reliés à ceux de la Compagnie française et protégés par la garantie du Congrès télégraphique.

Aux Philippines, des ferments de rébellion se manifestaient parmi les indigènes ; néanmoins, le gouverneur général télégraphiait à Madrid que la situation était rassurante et qu'il était prêt à résister à l'attaque de l'escadre américaine. La baie de Manille avait, disait-il, été t)arrée par des mines sous-marines, depuis l'Ile du Corregidor jusqu'à la pointe de terre ferme, au sud de cette baie. L'Ile elle-même était défendue par 2,000 hommes et plusieurs pièces de 6 pouces ; quant au front de terre de la capitale des Philippines, il était protégé de

128 CHAPITRE vm.

Marivale à Malate par de nombreuses batteries et redoutes.

Ua petit engagement avait eu lieu le 27 avril et un bâtiment américain chargé de charbon avait été capturé dans les eaux des Philippines.

A la nouvelle que îa flotte des États-Unis cinglait vers Manille, Tamiral espagnol Montojo allait se placer, avec ses navires, à Tentrée de la baie de Subig, pour y attendre le choc.

Enfin, il se confirmait que le chef rebelle Aguinaldo se trouvait à bord du vaisseau de l'amiral Dewey et que celui-ci avait signifié au chef insurgé que ses bandes auraient l'appui des États-Unis, à condition qu'elles se conformeraient, durant la guerre, aux usages des nations civilisées.

Le premier engagement entre na^dres de guerre, dans les eaux de Cuba, venait de se produire le 27 avril. Le contre-torpilleur américain Cushing, se dirigeant vers Cardenas, à l'extrémité est de la ligne de blocus, sur la côte nord de Cuba, rencontra à Caio-Pedra, près de Matanzas, la canonnière espagnole Ligera, et ouvrit le feu contre elle. Onze coups de canon furent échangés et le Cushing s'éloigna avec quelques avaries. La Ligera n'avait eu que sa cheminée endommagée.

Le 28 avril, Tamiral Sampson, montant le New-York^ croiseur cuirassé, et accompagné du Puritan et du Cincinnati^ navires protégés, vint s'embosser devant Matanzas.

Celte ville, capitale de la province du même nom, compte 40,000 habitants. Elle se trouve sur la côte nord de Cuba, à 84 kilomètres à l'ouest de la Havane à laquelle elle est reliée par voie ferrée. C'est le second port de commerce de Tile, au centre de la grande exploitation sucrière. Le port spacieux est encombré par la vase et mal protégé au nord-est. Il est défendu par le fort de San-Severino.

Le but de l'amiral américain était de troubler les tra-

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Pendant que les Américains faisaient du c6té de la mer cette démonstration platonique, les insurgés de la bande de Betancourt attaquaient les troupes espagnoles du colonel AlfaUy mais étaient repoussés avec pertes sérieuses.

Les troupes régulières avaient eu dans cet engagement deux hommes tués et trois blessés, dont un officier.

L'organisation des troupes expéditionnaires aux États- Unis se poucsuivait au milieu d'incidents de toute nature.

Le Congrès venait de voter les ressources nécessaires, et avait décidé la construction de quatre monitors et de seize contre-torpilleurs supplémentaires.

Les engagements volontaires, dans tous les états de rUnion, s'élevaient à 700,000 ; nous avons vu déjà la valeur militaire de ces troupes.

La ville de New-York seule en avait fourni cent mille.

Mais, particularité qui nous semblera étrange à nous qui sommes habitués à la stricte discipline européenne, les miliciens se refusaient à partir comme incorporés aux troupes régulières et prétendaient conserver leur organisation distincte.

Le 7« régiment de volontaires, dits National Guard de New- York, composé des fils des plus riches habitants de la Cité, par 1063 voix sur 1067, décida de refuser de participer à la guerre.

Les journaux les dénommèrent immédiatement le Cowardly Seventh^ ou le 7® lâches, et des plumes blanches, indice de caponnerie, furent fixées aux murailles du local, où se réunissait d'habitude le National Guard.

Le chef de ce singulier régiment, colonel Appleton, chercha en vain à expliquer Tattitude de ses hommes en disant que le 7® ne voulait pas disparaître comme organisation d'État, mais que 1063 soldats de ce régiment étaient prêts à servir individuellement.

Le colonel du 47® régiment, en résidence à Brooklyn,

donna sa démission, alléguant que ses affaires nécessitaient sa présence aux États-Unis.

Un régiment, le 22®, dut également être laissé de côté par ladjudant général Milling, qui dut recourir aux ressources des régiments de volontaires de la classe moyenne, les 8% 9«, 12«, 43», 44% 47«, 69* et 71« régiments de garde nationale volontaire de New- York-ville et de deux escadrons de cavalerie.

Citons, pour mémoire, Forganisation d'une légion italienne de 600 soldats et la mobilisation de Tarmée du Salut, Télément féminin demandant à servir comme cuisinières, servantes, infirmières, etc. Hâtons-nous d'ajouter que le gouvernement de M. Mac Kinley refusa ce dernier concours.

Enfin, une Compagnie d^assurances se fondait pour payer une indemnité aux familles de ceux qui seraient tués.

Mentionnons également une mesure fort sage prise par M. Alger, secrétaire au département de la guerre à Washington, interdisant de fournir des informations à la presse et de discuter les questions militaires avec les reporters.

L*escadre de Famiral Sampson continuait pendant ce temps ses reconnaissances sur la c6te cubaine, envoyant àToccasion quelques salves sur les buts qui lui semblaient à bonne portée.

C'est ainsi que le 30 avril, trois croiseurs américains tirèrent pendant une heure sur les forts de Cienfuegos, port du rivage sud de Cuba, sans faire d'ailleurs grand dommage.

La veille, le port cubain de Gabanas, à trente-cinq milles à Touest de la Havane, avait reçu quelques projectiles du New-York. Aux Philippines, l'escadre de l'amiral Montojo, qui, nous l'avons vu plus haut, s'était portée à la baie de Subie pour attendre, disait-on, les vaisseaux du Commodore Dewey, était rappelée à Manille et se concentrait

dans la baie de Cavité pour coopérer à la défense de la capitale des Philippines.

Le lendemain de son départ, Tescadre américaine occupait la baie de Subie et lançait vers le Sud ses éclaireurs.

Elle était bientôt signalée au large de Bolinao, point d'atterrissement du câble qui relie Luzon à Hong-Kong et à l'Europe . Le contact était pris entre les escadres ennemies ; la première rencontre sérieuse ne pouvait tarder.

Elle eut lieu le 1" mai à la pointe du jour. Voici d'ailleurs le rapport officiel télégraphié le jour même à Madrid par le général Augusti, gouverneur général des Philippines :

« Hier soir, à H h. 1/2, des coups de canon des batteries à l'entrée du port annoncèrent l'approche de l'escadre ennemie qui, à la faveur de l'obscurité de la nuit, put forcer la passe. Au lever du jour, l'escadre américaine se déploya en face de Cavité et de l'arsenal, ouvrant un feu très nourri sur notre escadre. Celle-ci soutint brillamment le combat, protégée par les batteries de Cavité et de Manille, et obligea l'ennemi, qui a soufiert de grandes avaries, à faire différents changements de manœuvres.

i( A 9 heures, l'escadre américaine se retira dans la baie, où elle est mouillée derrière les bâtiments marchands étrangers. Notre escadre, en raison de la supériorité excessive de l'ennemi, a assez souffert. Le feu a pris à bord de la Reina-Cristina et un autre bâtiment a sauté. On les considère comme perdus. Nous avons eu des pertes sensibles, parmi lesquelles le commandant Cadarso de la Reina-Cristina. L'esprit de la marine, de l'armée et des volontaires est très ferme. »

be son côté, l'amiral Montojo transmettait les renseignements suivants :

i( Hier, au milieu de la nuit, l'escadre américaine a réussi à forcer le port. Avant le point du jour s'est pré-

huit Davîres.

vaisseau amiipe était aussi ïtat-major sur , I et la Castilla

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134 CHAPITRE vni.

retirés dans la baie de Baccor, et il a fallu en couler quelques-uns pour éviter qu'ils ne tombassent au pouvoir de Tennemi. Les pertes subies sont nombreuses^ entre autres celles du capitaine de vaisseau Cadarso, de Faumônier et de neuf autres officiers. »

Le rapport de Tamiral, on le voit, était loin d*ètre aussi optimiste que celui du général Augusti. Il n'y avait pas à se le dissimuler, Tescadre des Philippines avait subi un grave échec, et les pertes attribuées aux navires américains ne suffisaient pas à en atténuer la gravité.

D'ailleurs, les nouvelles les plus désastreuses ne tardèrent pas à affluer à Madrid et dans les diverses capitales européennes.

Voici en réalité ce qui s'était passé :

Lorsque le !«' mai, à 3 heures du matin, la flotte américaine arriva à l'ancrage de Cavité, les forts ouvrirent le feu, ainsi que la flotte espagnole embossée dans la rade.

Les navires du commodore Dewey se rapprochèrent de la terre, et alors commença une terrible canonnade qui dura une demi-heure; puis les Américains suspendirent leur tir et s'éloignèrent de plusieurs milles. Mais ils revinrent bientôt à la charge, et leur grosse artillerie, tirant par salves, réduisit au silence les pièces espagnoles. Bientôt trois navires étaient en feu. Le tir des forts avait cessé.

Le combat avait duré une heure et demie; les Espagnols s'étaient comportés bravement en présence de forces supérieures. Leurs pertes étaient considérables; celles des Américains insignifiantes.

En résumé, la perte de l'escadre des Philippines était complète ; l'amiral Montojo dut en faire l'aveu le 2 mai ; et la ville de Manille, bloquée du côté de la mer par la flotte des États-Unis, du côté de la terre par les Tagals révoltés, ne devait point tarder à capituler.

Quelles étaient les causes du désastre?

Il y en a deux principales : d'abord la supériorité de la flotte américaine sur la flotte espagnole.

Les navires de l'escadre d'attaque étaient les suivants :

Ij Olympia, battant pavillon du commodore Dewey, croiseur neuf de 3,870 tonnes, armé de 4 canons de 203™™, accouplés en tourelles ; de 10 canous de 127™™, et de 14 de 57™™, toutes ces pièces à tir rapide. La protection à la flottaison était assurée par un cofferdam en cellulose comprimée et par un cuirassement de 100 millimètres aux barbettes des pièces de 203 et de 127™™. L'épaisseur du pont cuirassé variait de 76 à 120 millimètres.

Le Baltimore est un peu plus faible comme tonnage (4,563 tonnes) et sa protection est moins forte ; il est également pourvu d'un cofferdam rempli de cellulose et l'épaisseur de son pont cuirassé varie de 5 à 10 centimètres. Son artillerie comprend 4 canons de 203™™, 6 de 152™™, 4 de 57™™ et 2 de 47™™.

Les croiseurs Boston et Raleigh, qui ont un déplacement sensiblement égal (3,183 et 3,189 tonnes), diffèrent l'un de l'autre par l'artillerie et par la protection.

Le Boston, lancé en 1884, porte 2 canons de 203""*, 6 de 152™™, 2 de 57™™, et 2 de 47™™; son cuirassement au pont est de 38 millimètres; le type qu'il représente n'est pas très apprécié dans la marine américaine.

Le Raleigh, qui date de 1892, a un cuirassement de 100 millimètres au pont et de 76 aux tourelles. Son artillerie comprend 1 canon de 152™™, 10 de 127™™, et 8 de 57"".

La canonnière Cowcorrf déplace 1700 tonnes; la canonnière Pétrel en déplace 890 seulement. La première est armée de 6 canons de i52™™ et de 6 de 57™™; l'autre n'a que 4 pièces de 152™™ et 4 de 57™™. Les deux canonnières ont un pont cuirassé de 90 millimètres d'épaisseur.

La vitesse respective de ces six bâtiments est bien différente. Tandis que VOlympia file jusqu'à 21 nœuds, le Boston et les canonnières n'ont jamais pu dépasser 14 nœuds.

\j Olympia peut franchir 13,000 milles à 10 nœuds sans se ravitailler; à la même vitesse, le Raleigh ne peut en franchir que 2,500.

Remarquons qu'en prévision du manque de combustible le Commodore Dewey s'était fait accompagner des navires-charbonniers Nanshen et Zafiro.

Quelles forces Tamiral Montojo avait-il pu opposer aux puissants navires américains ?

Trois croiseurs, VIsla-de-Cuba, VIsla-de-Luzon et la Reina-Cristina ; les deux premiers de 1046 tonnes, avec un armement de 4 canons de 120°*™ et 4 de 37™°*, et un pont cuirassé de 62 millimètres; le troisième déplaçant 3,090 tonnes, armé de 6 pièces de 160™, 2 de 70™™, 7 de 87 et 42™™, mais n'ayant ni cofferdam ni cuirasse.

Tous les autres bâtiments, le Don-Antonio-de-Ulloa, le Doji'Juan-d'Austriay le Velasco^ le Castilla^ étaient de modèles surannés, en fer et en bois, non protégés et armés à la hâte de pièces de calibre inférieur.

Quant aux canonnières fort nombreuses aux Philippines, telles le Mindanao^ le Quiroz, le Villalobos^ VElcano^ le Général' Lezo et le Marques-del-DuerOy elles étaient sans doute suffisantes pour guerroyer contre les Tagals ou contre les pirates chinois et malais, mais absolument hors d'état de se mesurer avec les beaux navires américains. La deuxième cause de la défaite des Espagnols était la négligence ou Tinexplicable imprévoyance qui avait présidé aux préparatifs de la défense côtière.

Comment expliquer que les batteries bien servies, armées de canons puissants, de TUe du Corregidor, à l'entrée de la baie de Manille, ne soient intervenues que pour annoDcer par des salves inutiles le passage de la flotte américaine ?

Par quel oubli véritablement coupable, sans parler des projecteurs électriques absents, les eaux de la vaste baie au fond de laquelle s'étale Manille n'avaient-elles pas été semées de torpilles et de mines sous-marines ?

Certes, il parait acquis que l'amiral Montojo, son étatmajor et ses équipages ont fait vaillamment leur devoir, mais le gouverneur de la place, les bureaux de la marine, les états-majors de la défense, n'ont-ils pas à se reprocher des défaillances du temps de paix, causes premières du désastre de Cavité ?

Quoi qu'il en soit, les forces navales de l'Espagne dans l'océan Pacifique étaient détruites, et l'escadre américaine maltresse de la baie.

Après avoir fait du charbon auprès de ses transports Nanshen et Zafiro^ elle rasa les ouvrages fortifiés de Cavité et vint s'embosser devant Manille même.

Le Commodore Dewey fit alors demander au gouverneur de Manille, par l'intermédiaire du consul d'Angleterre, la reddition de la ville, des bureaux du câble, des armes restées à bord de quelques navires échappés au désastre, déclarant qu'en cas de refus, il bombarderait Manille dans les 24 heures.

Le gouverneur espagnol refusa, malgré les efforts du consul anglais pour arriver à une entente honorable pour les autorités espagnoles.

Toutefois, le commodore Dewey ne mit pas ses menaces à exécution. Il détacha \ers Bolinao, point d'atterrissement du câble, un navire à marche rapide qui en prit possession ; puis, attendant des instructions, il se contenta d'établir le blocus de la ville.

Il lui eût d'ailleurs été difficile, avec ses deux mille marins, de tenter un débarquement dans la capitale des Philippines qui comptait 25,000 hommes de garnison, répartis dans les forts de San-Antonio, Malexon, Malate, Luneta, Pastel, Miralla et Santa-Lucia-del-Pilar.

Il n'avait point encore combiné son offensive avec les bandes d'Aguinaldo; il fit ce qui était le plus raisonnable ; il attendit.

La nouvelle de la bataille de Cavité fut accueillie aux États-Unis avec un enthousiasme indescriptible : Des

138 CHAPITRE Tm.

démonstrations populaires comme savent seuls en ûiire^ les jingoes américains eurent lieu dans les principales villes de l'Union. La municipalité de New-York ordonna que la journée du S mai serait considérée comme jour de fête en Thonneur de la victoire de Manille.

La fête prendrait le nom de « Dewey day » , le jour de Dewey, le vainqueur du combat naval de Cavité. Toutes les banques et bourses seraient fermées pour permettre aux employés de prendre leur part des réjouissances populaires.

Le Sénat américain ouvrit sa séance en faisant réciter par le chapelain les actions de grâces suivantes, que nous croyons intéressant de citer intégralement.

« Nous Te rendons grâce du fond du cœur de la bonne nouvelle qui nous arrive d'au delà des mers, nous annonçant la victoire dont Tu couronnes la discipline et la valeur des officiers et des hommes de notre escadre d'Asie. Nous Te bénissons de pouvoir offrir le spectacle magnifique et sans exemple d'une nation faisant la guerre non par esprit de conquête, ni par soif de Tor, ni par ambition, ni pour la satisfaction d'une vengeance, mais enrôlant tout son peuple pour soutenir la cause des pauvres, des nécessités et des opprimés. »

En Espagne, la nouvelle du désastre de Cavité fut accueillie avec stupeur.

Quelques jours auparavant, le télégraphe avait annoncé à la population madrilène que l'escadre espagnole marchait à la rencontre de la flotte américaine pour lui barrer le chemin de Manille ; il n'en avait pas fallu davantage pour enthousiasmer la foule. On ne doutait pas que la bravoure de l'amiral Montojo, dont le nom est si populaire, et celle des marins espagnols compenserait une inégalité de forces dont on ne se rendait pas compte après la pompeuse énumération publiée par le ministère de la marine des navires composant l'escadrille des Philippines.

En apprenant que la flotte d'Asie était complètement

détruite, que le commandaDt Cadarso et 400 officiers et matelots avaient trouvé la mort dans cette lutte inégale, un voile de deuil se répandit sur la ville. Le premier moment de stupeur passé, une vive agitation se manifesta, qui dégénéra bientôt en désordres. Ceux-ci allèrent se perpétuant et croissant de jour en jour, à tel point que le gouvernement dut proclamer l'état de siège. Des soulèvements, facilement réprimés d'ailleurs, se produisirent dans diverses villes de la péninsule, à Valence, à Talavera, à Gijon.

Aux Cortès, des discussions pénibles eurent lieu entre partisans et adversaires du gouvernement de la reine ; et il faut bien l'avouer, Tattitude des amis du général Weyler, l'ancien gouverneur de Cuba, laissait facilement deviner que le général n'était point étranger aux embarras du gouvernement.

Son chef, M. Sagasta, s'exprimait à ce sujet en termes assez vifs et regrettait le « spectacle donné aux ennemis du pays, alors que le premier coup de canon aurait dû trouver tous les partis, tous les Espagnols unis pour l'œuvre patriotique commune ».

Il adressait un hommage respectueux aux marins morts et soutenait la nécessité de se montrer plus énergique encore après Téchec subi.

Il terminait en faisant un appel à l'union de tous les partis et en demandant aux Cortès d'adopter tous les crédits destinés à couvrir les dépenses de la guerre.

« Je vous le demande, s'écriait-il, au nom des soldats, au nom de la patrie. »

De son côté, le ministre de la guerre déclarait — ce qui était peut-être bien hasardé — que jamais l'ennemi ne mettrait le pied dans la place de Manille, dont la garnison était assez forte pour repousser toute agression.

Le ministre de la marine plaidait les circonstances atténuantes pour son administration, arguant de Timpossi-

bilité technique qu'il y avait d'établir certaines défenses sous-marines dans la baie de Manille.

Enfin la reine régente, se renfermant strictement dans k. ^ son rôle constitutionnel, se contentait de télégraphier au

pape que la défaite de Cavité avait été matérielle et non morale, et sollicitait de nouveau sa bénédiction pour les armes espagnoles.

L'ESCADBE FANTÔME

L'incident du La Fayette. — Dans les eaux de la Havane. — Une chasse au steamer. — Navire capturé. — Protestations de M. Gambon. — Le La Fayette est relâché. — Tentative sur Cardenas. — Le Wilmington et VHudson. — Bombardement de Cienfuegos. — A l'embouchure de l'Arimao. — Devant Gabanas et Bahia-Honda. — L'escadre fantôme. — L'amiral Gervera. — Dans la mer des Antilles. — Nouvelles contradictoires. — Le Viscaya à Fort- de-France. — Incertitudes américaines. — Les dispositions de l'amiral Sampson. — L'escadre espagnole à Santiago de Guba. — Un télégramme de la reine régente. — Le goulot de la bouteille. — Dans la souricière.

La plus grande partie du mois de mai se passa sans être marquée par des événements importants. Seuls, pendant la première quinzaine de ce mois, l'incident du La Fayette et les tentatives des Américains sur Cardenas et sur Cienfuegos méritent une mention quelque peu détaillée.

Le transatlantique français La Fayette, commandé par le capitaine Le Chapelain, était parti de Saint-Nazaire le 21 avril, avait touché le 22 à Santander et le 23 à la

Corogne.

Il avait reçu Tordre de se présenter devant la Havane, mais si quelque obstacle s'opposait à son entrée dans le port, de continuer sa route sur Vera-Cruz.

Son chargement était composé dé marchandises de toute nature, à l'exclusion de contrebande de guerre.

En quittant la Corogne, il ignorait absolument que Tétat de guerre existât entre l'Espagne et les États-Unis.

En arrivant dans les eaux de Cuba, le La Fayette fut aperçu par les navires américains qui bloquaient la Havane et fut prévenu par signaux de ne pas essayer

d'entrer dans le port, mais de se diriger vers Key-West ou le Me]|:ique.

Le capitaine protesta, déclarant qull portait la malle, puis, changeant de route, il sembla se diriger vers la Vera-Cruz ; mais, soudain, forçant la vapeur, il mit le cap sur le port de la Havane.

C'est alors que VAnnapolis lui envoya le coup de canon de semonce et se mit en chasse derrière lui ; bientôt les navires Wilmingfon^ Newport et Marrill se joignirent à VAnnapolis. Le La Fayette dut stopper ; un équipage de prise monta à bord, et, escorté du Wilmington , le transatlantique français fut dirigé sur Key-West. Le tribunal des prises fut aussitôt saisi de l'affaire.

11 fut constaté qu'en effet aucune contrebande de guerre ne se trouvait à bord, que le La Fayette n'avait pu avoir connaissance de l'ouverture effective des hostilités entre les États-Unis et TEspagne, et que, conséquemment, ce navire n'était pas de bonne prise.

D'autre part, notre ambassadeur à Washington, M. Cambon, avait prévenu, depuis plusieurs jours, le gouvernement américain de l'arrivée probable, à la Havane, du navire français, et sollicité pour lui l'autorisation de dé barquer dans ce port les passagers et la cargaison, sans y prendre, d'ailleurs, aucun chargement.

Des instructions avaient été rédigées en ce sens pour l'amiral Sampson, mais ne lui étaient pas encore parvenues au moment de la capture du La Fayette,

Le Commodore Watson, commandant la marine à Key- West, reçut, en conséquence, l'ordre de remettrele navi re en liberté.

Le i \ mai, la flotte de blocus exécuta deux tentatives de débarquement, Tune à Cardenas, l'autre à Cienfuegos ; toutes deux furent repoussées.

Le port de Cardenas, dans la baie du même nom, est situé sur la côte nord de Cuba, à 104 kilomètres à l'est de la Havane, à laquelle il est relié par chemin de fer.

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l'escadre fantôme.

La baie est protégée au nord-ouest par la longue péninsule de Bicacos, et l'entrée au nord-est en est rendue difficile par une chaîne de petites cayes (récifs) qui Fobstruent. La rade intérieure est dangereuse et accessible seulement aux navires de quatre mètres de tirant d'eau au plus.

Quelques batteries en terre avaient été élevées à la hâte pour défendre les approches de la ville. Celle-ci n'est pas fortifiée.

BAIE DE CARDENAS

^ K é afê^ Jion^ùs KÊëâC^J==^

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Cardenas, qui date de 1828, est construite sur un terrain marécageux. Elle compte 15,000 habitants et fait un grand commerce de sucre. Il y existe un dépôt de charbon.

14 i CHAPITRE IX.

Le 11 mai au matin, le croiseur américain Winslow^ les canonnières Wilmington et Hudson et trois bâtiments de faible tonnage parurent devant Cardenas.

Une petite embarcation se détacha de Tescadre avec des troupes d'infanterie de marine. Celles-ci débarquèrent près du phare dont elles s'emparèrent, ainsi que du sémaphore, faisant prisonnier le personnel qui le desservait.

Les navires se déployèrent ensuite face à la ville et commencèrent une canonnade bien nourrie.

Le Wilmington et V Hudson ouvrirent le feu, tirant sur les bâtiments espagnols qui se trouvaient dans le port. Quelques minutes plus tard, le Winslow vint{>rendre part à Faction.

Les pièces espagnoles ripostèrent énergiquement, et une grêle de projectiles s'abattit sur les navires américains. Bientôt, un obus, traversant la coque du Winslow^ vint éclater dans la machinerie, détériorant les chaudières. Le navire était désormais désemparé.

U Hudson se porta à son secours, et, malgré un feu terrible, lui lança des amarres et le remorqua hors de la portée des batteries ennemies.

Ce navire avait également beaucoup souffert ; les installations du pont étaient rasées, les cheminées démolies. Il continua sa route sur Key-West, transportant en Floride les blessés qui étaient nombreux.

Du côté espagnol, les marins des croiseurs auxiliaires Ligera et Antonio-Lopez^ qui défendaient la baie de Cardenas, avaient vaillamment fait leur devoir. Leurs pertes, toutefois, n'étaient pas considérables.

C'est grâce à leur énergie que la ville dut de ne pas tomber au pouvoir des Américains, car elle n'avait pour se défendre que 300 volontaires assez mal organisés.

Le même jour, et presque à la même heure, les troupes espagnoles de Cienfuegos repoussaient également une tentative de débarquement faite par les Américains.

Cienfuegos est située au fond de la baie de Jagua, qui

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de munitions, destinées aux insurgés cubains, et s'approchaient de la côte, cherchant à les débarquer.

Plusieurs bataillons d'infanterie régulière espagnole et de volontaires, déployés sur le rivage, exécutèrent des feux de salve sur les embarcations, qui durent se retirer rapidement.

£n même temps, la batterie du phare de Gienfuegos et Fartillerie de la côte entrèrent en action. Plusieurs de leurs projectiles vinrent tomber en plein milieu des embarcations. Celles-ci s'éloignèrent et se portèrent à Fembouchure de TArimao pour y tenter le débarquement. Mais des troupes, envoyées de Gaunado et la Conception, dé-, jouèrent leurs projets, et, par un feu nourri, les forcèrent à se retirer.

Au cours de cette tentative infructueuse sur Cienfuegos, 800 coups de canon avaient été tirés, sans compter le feu des mitrailleuses ; les Espagnols n'avaient perdu qu'une vingtaine d'hommes. Les pertes des Américains paraissent avoir été beaucoup plus considérables.

D'autres essais de débarquement furent tentés les jours suivants sur les différents points de la côte cubaine ; tels celui de Bahia-Honda, port de la province dé Pinar del Rio, à l'ouest de la^Havane ; celui de Jicotea, bombardé par trois navires ; celui de Cabanas où le Gussie, accompagné de deux canonnières, parvint à jeter à terre quelques troupes ; celles-ci durent d'ailleurs se rembarquer rapidement devant la contenance énergique des Espagnols.

Ces divers débarquements étaient combinés avec des concentrations de forces insurgées qui furent battues en plusieurs rencontres, notamment à San-Miguel, à quelques kilomètres de Cardenas.

L'insuccès de ces diverses tentatives, l'approche présumée de l'escadre de lamiral Cervera, et surtout les difficultés sans cesse renaissantes de l'organisation du corps expéditionnaire américain, destiné à opérer contre Cuba et Porto-Rico^ eurent pour effet de beaucoup retarder

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le départ des troupes américaines concentrées à Tampa sous le commandement suprême du général Miles. «^

S'il est une force navale qui ait à juste titre mérité le nom d'escadre fantôme, c'est à coup sûr celle de l'amiral Gervera, commandant des navires espagnols destinés à opérer dans les eaux des Antilles.

Si nous remontons de quelques semaines en arrière, nous voyons que le 29 avril, à une heure de l'après-midi, Tescadre de Tamiral Cervera appareillait du cap Saint- Vincent (pointe méridionale du Portugal) et se dirigeait vers le Sud.

A la nouvelle de son départ, le gouvernement des Etats-Unis faisait éteindre les fanaux de Sandy-Hook, à rentrée du port de New-York, et déplacer les bateauxphares jalonnant le chenal.

Des ordres confidentiels étaient en même temps adressés à l'escadre volante du commodore Schley, à Hampton- Roads. D'après les bruits en cours, cette escadre devait rallier les meilleurs marcheurs de l'escadre Sampson devant Cuba et se porter ensuite à toute vitesse à la rencontre de l'escadre Cervera pour la détruire avant son arrivée aux Antilles. L'amiral Sampson ne laisserait devant la Havane que les forces strictement nécessaires pour maintenir le blocus.

Cette hypothèse se confirmait par les dépêches expédiées de Key-West, annonçant que les principaux navires de l'escadre étaient arrivés successivement dans ce port pour s'y recompléter en charbon et en approvisionnements de toute nature.

C'est ainsi que le New-York^ Vlowa, ÏIndiana et le Puritan avaient successivement mouillé à Key-West et étaient repartis immédiatement pour Cuba.

Il semblait d'ailleurs, au gouvernement de M. Mac Kinley, d'autant plus important de se hâter, que le 5 mai un décret de la reine régente d'Espagne avait confié le commandement d'une nouvelle escadre dite escadre de

réserve au contre-amiral don Emanuel de la Camara y Havermoore, et que jour et nuit on travaillait à Cadix pour que cette escadre pût prendre rapidement la mer.

Les télégrammes contradictoires abondaient d'ailleurs. C^est ainsi que d'après des informations arrivées de Lisbonne, l'escadre de l'amiral Cervera n'avait point quitté les lies du Cap -Vert, mais au contraire remonterait vers

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TEurope pour opérer sa jonction avec Tescadre Camara et repartir ensuite, en masse, vers les côtes américaines. Une autre information, de source américaine celle-là, annonçait que la flotte du Cap- Vert (escadre Cervera) était aux Canaries où elle attendait l'arrivée de^ l'escadre Camara.

Quoi qu'il en soit, l'amiral Sampson avait donné mission à deux croiseurs auxiliaires, le Harwardetle Yale (anciens steamers New-York et Paris) de naviguer vers l'est jusqu'à la rencontre de la flotte espagnole et, dès qu'ils l'auraient découverte, de gagner, à toute vapeur la station télégraphique la plus rapprochée pour se mettre en communication avec Washington.

Les mouvements de l'amiral devaient se subordonner aux informations de ses éclaireurs ; aussitôt la flotte espagnole signalée il rallierait l'escadre du commodore Schley et barrerait la route à la flotte espagnole, avant qu'elle pût se réapprovisionner en charbon dans un port de Cuba ou de Porto-Rico.

Le 8 mai, un télégramme de Charleston (Caroline du Sud) annonçait que la flotte espagnole avait été rencontrée par un aviso dans les eaux américaines. Les milices couraient aux armes.

Il est vrai que le même jour une dépèche de Washington affirmait que la même flotte était en vue de Saint-Thomas ou de la Martinique, et, comme au même moment Tamiral Sampson avec douze navires se trouvait dans les environs de Porto-Rico, on ne doutait pas qu'un engagement dût se produire à très bref délai.

Le même jour, 8 mai, Tamiral Camara prenait à Cadix le commandement de l'escadre de réserve, prête à appareiller pour une destination tenue absolument secrète.

Le 9 mai, le Standard annonçait que l'amiral Sampson croisait sur les côtes d'Haïti.

Les bruits les plus divers étaient mis en circulation sur la présence, dans ces parages, de la flotte espagnole.

Divers navires neutres affirmaient l'avoir rencontrée au large de Porto-Rico.

D'autres déclaraient avoir entendu une violente canonnade, indice d'une rencontre entre les deux adversaires.

Eafin, on annonçait comme certain qu'aussitôt après la défaite des Espagnols sur mer, M. Mac Kinley prescrirait au corps expéditionnaire de 30,000 hommes concentré à Tampa et Chickmanga de prendre l'offensive à Cuba. Soixante transports avaient déjà été frétés dans ce but et le gouvernement était en pourparlers pour en affréter encore 250.

Le 1 1 mai, un bruit étrange se répandait à Madrid et provoquait les commentaires les plus variés. On affirmait que l'escadre de l'amiral Cervera, bien loin de se trouver dans les eaux des Antilles comme on le pensait, voguait bien tranquillement vers Cadix. L'attaché naval américain à Londres, le lieutenant de vaisseau Cowelt, aurait même, affirmait-on, télégraphié â son gouvernement que quatre croiseurs et trois torpilleurs de la flotte du Cap- Vert auraient mouillé, de nuit, dans le grand port militaire espagnol.

Est-il besoin d'observer que ce bruit était absolument dépourvu de vraisemblance.

Au moment où il intriguait les marins des deux mondes,

l'amiral Cervera, pour son malheur, se préparait à entrer

. triomphalement dans la souricière de Santiago de Cuba.

Il n'en est pas moins vrai que les diplomates escomptaient ce bruit comme une réalité et en tiraient cette déduction que l'Espagne, convaincue de l'impossibilité de défendre Cuba et Porto-Rico contre les navires américains, concentrait ses forces et prenait sur les côtes ibériques une attitude purement défensive.

Cependant, les croiseurs américains Columbia et San- Francisco continuaient leur recherche de la flotte espagnole que l'on signalait avec persistance au large de l'Ile du Sable, près d'Antigoa (Antilles anglaises).

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Ne passons pas non plus sous silence cette opinion qu'une partie de Tescadre du Cap-Vert aurait pris le chemin des Philippines.

Celle-là, du moins, ne tenait pas debout ; il eût fallu, pour qu'on pût la discuter sérieusement, que des navires espagnols eussent passé dans la Méditerranée se rendant à Suez ; et aucun navire n'avait été signalé franchissant le détroit de Gibraltar.

Le 13 mai, la nouvelle du retour en Europe de l'escadre Cervera était, elle "aussi, démentie. Bien au contraire, le journal Heraldo* affirmait tenir de source certaine que la flotte du Cap- Vert avait fait l'elàche à Fort-de-France (Martinique) le 12 mai et qu'elle ne séjournerait dans ce port que le temps nécessaire pour effectuer certaines réparations urgentes au navire Viscaya, qui avait éprouvé des avaries en cours de route.

Cette fois l'information était en partie vraie ; l'escadre fantôme était retrouvée.

Le département de la marine américain faisait connaître, le 14 mai, que l'escadre espagnole était signalée à l'ouest de la Martinique/ Il prescrivait au commodore Schley, commandant l'escadre volante de Hampton-Roads, de cingler vers les Antilles. Celle-ci appareillait le jour même.

Mais l'incertitude sur les projets de l'amiralCervera ne laissait pas que d'embarrasser beaucoup les Américains sur la destination définitive à donner à cette escadre, car les deux tronçons en lesquels était, à ce moment, divisée l'escadre Sampson, l'un à Cuba, l'autre à Porto-Rico, pouvaient, l'un et l'autre, avoir besoin du concours de . l'escadre volante.

Pourtant, il semble que dans les conseils de l'amirauté, on ait, à ce moment, jugé que les onze navires de l'amiral Sampson suffisaient à battre la flotte de l'amiral Cervera ; on télégraphia en conséquence à l'amiral Sampson 'de quitter Porto-Rico et de se lancer à la recherche de

Tamiral espagnol pour le couper des ports de ravitaillement des Antilles.

Le IS mai, on retombe dans Tincertitude, relativement à la situation de Tescadre Cervera.

Depuis qu'elle a été signalée dans les eaux de la Martinique, il n'est pas de points de la mer des Antilles où des gens dignes de foi n'aient aperçu, le même jour et à la même heure, ses croiseurs.

D'une part, une dépêche signale trois navires de guerre espagnols au large du Brésil, guettant, pour les intercepter au passage, les navires américains Oregon, Marietta et Nictheroy^ qui viennent de quitter Bahia. D'autre part, on dit que deux torpilleurs espagnols attendent, dans le canal de la Martinique, le croiseur auxiliaire Harward (ancien transatlantique New-York)^ qui se trouve à Fortde-France pour réparer des avaries. Dans ce même port, et pour le même motif, se trouve le contre-torpilleur espagnol Terror,

Voilà donc déjà six bâtiments sur sept, composant Tescadredu Ca p- Vert, qui secaient disséminés un peu partout, alors que, d'autre part, le gouvernement américain aurait reçu avis que cette flotte serait dans les pai'ages de Curaçao, la petite An tille hollandaise, à une centaine de milles au large des côtes du Venezuela, se dirigeant, à toute vapeur, vers les côtes sud de Cuba.

Elle aurait donc fait à ce moment, si cette dernière version est la vraie, 650 milles sur les 1400 qui séparent la Martinique de la Havane, et se trouverait à peu près à moitié route de ce port. Si, depuis qu'elle a été signalée, elle a conservé sa vitesse de 20 nœuds à l'heure, elle doit être dans les eaux de Cuba, et alors la question se pose de savoir si l'amiral Sampson ou le commodore Schley arriveront à temps pour renforcer la flottille qui bloque la côte cubaine et l'empêcher d'être écrasée.

Aux États-Unis on est sans nouvelles de l'amiral Sampson depuis qu'il a quitté Porto-Rico, laissant un seul

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navire en vue de ce port. On ne sait s'il s'est dirigé vers la Martinique ou s'il remonte vers la Havane, dont 800 milles marins le séparent.

Quant au commodore Schley, il croise dans les environs de Charleston, attendant des ordres. Son escadre comprend le croiseur Brooklyn^ les cuirassés Massachusetts et Texas et le yacht protégé Scorpion.

11 ne recevra sa destination définitive que lorsqu'on saura au juste la direction qu'a prise l'escadre Cervera. En attendant, les éclaireurs américains surveillent, à cet eflfet, les trois passages de la Mona, entre Saint-Domingue et Porto-Rico ; du Yucatau, entre Cuba et la terre ferme, et de Windward, entre Saint-Domingue et Cuba.

Le 16 mai, on retrouve des traces certaines de l'escadre fantôme. Le Vizcaya et le Maria-Teresa sont allés faire du charbon et des vivres à Curaçao ; le reste de l'escadre stoppait- à l'entrée du port. L'amirauté américaine en conclut que la destination immédiate de cette flotte est le golfe du Venezuela, où du charbon a été apporté d'Angleterre avant la proclamation de la neutralité, et que cette escadre cherche à entrer dans un port cubain pour y attendre l'arrivée de l'escadre de réserve de l'amiral Camara.

Dans cette conjecture, l'amiral Sampson reçoit l'ordre de se rapprocher des côtes de Cuba, sans toutefois trop s'éloigner de Porto-Rico ; le commodore Schley quitte les eaux de Charleston et cingle vers la Havane pour y devancer, au besoin, Tamiral Cervera.

Le département de la marine à Washington était absolument dérouté par les mouvements mystérieux de l'escadre du Cap-Vert, sur lesquels le secret, jusqu'ici, avait été si bien gardé.

Les dernières nouvelles vraisembables arrivées en Amérique permettaient de croire à une tentative énergique faite par les Espagnols, pour entrer soit à la Havane, soit à Cienfuegos, soit à Santiago de Cuba.

Dans cette hypothèse, Famiral Sampson devait gagner le large de Cienfuegos pour surveiller la cAte sud de l'ile ; le Commodore Schley rallierait, au contraire, les eaux de Key-Wesl pour surveiller la Havane etlecanaldeYucatan. Il pourrait du même point se porter, en cas de danger, vers les côtes de la Floride, pour faire sa jonction avec une autre escadre volante que Ton organisait à Princeton, sous le commandement du commodore Howell.

Mais observons de suite que ces nouvelles dispositions laissaient libre la route de Santiago de Cuba, le principal dépôt de charbon dans les Antilles.

Parmi les nombreuses fausses nouvelles mises en circulation à cette époque (48 mai), signalons seulement celleci, qui produisit une panique énorme en Amérique : c'est qu'une nouvelle escadre espagnole, tombée on ne sait d'où, avait paru dans la mer des Antilles. Cette nouvelle fut d'ailleurs rapidement démentie.

Le plan de l'amiral Cervera paraissait être d'éviter, pour le moment, une rencontre, et de harceler et d'inquiéter ses adversaires, d'entraver leur commerce, en ayant soin, toujours, de les empêcher de garder le contact avec lui par leurs éclaireurs.

Jusqu'ici, nous l'avons vu, il avait parfaitement atteint son but.

Et même, en ce moment où les limiter du futur champ de bataille se rétrécissent de plus en plus, on ne sait pas exactement, dans le camp opposé, quelle direction a pris l'escadre du Cap -Vert.

Depuis qu'à Curaçao elle a embarqué 700 tonnes de charbon et remis ses machines en état, l'escadre fantôme a disparu.

Les Américains ont remarqué que, contre l'ordinaire, le phare du Morro, contre la Havane, est allumé chaque nuit. L'amiral Cervera voudrait -il forcer le blocus? D'autre part, des torpilleurs espagnols sont de nouveau signalés à Porto-Rico.

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Enfin, le 19 mai, toutes les légendes^ tous les racontars relatifs aux forces de Tamiral Cèrvera, tombent comme par enchantement.

Une dépèche officielle annonce que Tescadre du Cap- Vert est entrée dans le port de Santiago de Cuba, sur la côte sud, à l'extrémité de la grande Antille.

En arrivant à Santiago, Tescadre Cervera aperçut deux navires américains qui, en présence de leur infériorité évidente, se retirèrent à toute vapeur. C'étaient deux croiseurs détachés de l'escadre Sampson qui avaient reçu l'ordre de couper le câble de la Jamaïque et de sommer de se rendre les forts de Santiago. L'une et l'autre de leurs entreprises avaient d'ailleurs échoué, et, après avoir envoyé une centaine d'obus dans le terre-plein des forts, ils regagnèrent l'escadre, ayant subi quelques avaries. Leur attaque sur le front de mer avait été combinée avec une attaque du côté de la terre, exécutée par une bande d'insurgés commandés par Calixto Garcia. Celui-ci était également obligé de se retirer.

Le port de Santiago, le troisième de l'Ile de Cuba, est la capitale de la province orientale de l'Ile, celle où l'insurrection a le plus de force. Il est situé sur la côte sud, à 22S lieues de la Havane, au fond d'une rade longue de 9 kilomètres, d'une largeur variable, bien abritée, et dont le chenal étroit et sinueux est d'un accès très difficile pour les navires de gros tonnage.

Ce chenal, à l'endroit le plus étroit, n'a que 160 mètres. L'entrée en est défendue par le château du Morro et plusieurs forts avancés.

La ville, une des plus anciennes de l'Ile, a une population de 70,000 habitants; elle est bâtie en amphithéâtre à l'extrémité nord-est de la baie, qui peut ofirir un abri à toute la flotte espagnole.

Comme nous l'avons vu, Santiago possède un dépôt de charbon considérable. Il y existe également une station du câble français et du câble anglais, que les Américains

ont vainement tenté de couper pour intercepter les dernières communications de Cuba avec l'Espagne.

L'annonce de Tarrivée de Tescadre du Cap- Vert à Santiago de Cuba fut accueillie à Madrid avec une vive satisfaction. D'après un télégramme de l'amiral Cervera, les navires étaient en parfait état; les équipages très alertes, La population avait fait aux marins un accueil enthousiaste. Le gouvernement de la reine régente envoya un télégramme de félicitations à Tamiral.

L'impression première, en Amérique, ne fut pas favorable. On était loin de supposer que l'amiral Cervera et son escadre, après avoir franchi le goulot^ se laisserait enfermer au fond de la bouteille; on croyait, ce qui était logique, qu'après s'être ravitaillé il se hâterait de sortir de cette souricière et recommencerait dans l'immensité de la mer sa course échevelée. Déjà même des télégrammes de Madrid annonçaient que l'amiral avait déjà quitté Santiago, et aux États-Unis on en voulait un peu à l'amiral Sampson d'avoir laissé échapper sa proie.

Il n'en était rien ; l'amiral Cervera allait s'immobiliser dans la rade et laisser aux navires américains le temps de venir boucher le goulot de la bouteille.

L'escadre fantôme était désormais bel et bien prisonnière.

A Porto-Rico. — En vue de Sân-Jaan. — Quelques heures de bombardement.

— Le blocus de Manille. — î^a canonnière Callao. — Les Tagals. — Ajournement des Cortès, — Un nouveau cabinet. — L'escadre Gamara. — Dans la mer des Antilles. — Mort du chef insurgé Emilio Collazo. — Guantanamo et Gaimanera. — L'escadre Cervera bloquée. — Des plans fantaisistes. — Les anathèmes de l'archevêque de Manille. — Le corps expéditionnaire des Philippines. — Dewey contre Augusti. — La tête d'Aguinaldo mise à prix.

— Combats de Bancoor et de Cavité. — Une dépêche alarmante. — Prise de Bancoor et d'Imus. — A l'arsenal de Cadix. — Le gouverneur des îles Visayas. — A Mindanao. — L'attaque de Manille. — Sur le fleuve Zapote.

— Proclamation d'Aguinaldo. — Attaque de Malate. — Le général Jaudenez.

Pour la clarté de notre récit, nous avons dû nous écarter un instant de Tordre chronologique des faits que présente cette campagne si décousue; il nous a fallu nous lancer avec l'amiral Sampson à la recherche de l'escadre fantôme, et lorsque, par le plus grand des hasards, un fil conducteur, fort ténu d'ailleurs, nous permettait de retrouver les navires de l'amiral Cervera, nous ne pouvions plus lâcher l'extrémité de ce fil sous peine de nous égarer dans les méandres des Ilots de la mer des Antilles. Mais à présent que l'escadre du Cap-Vert est bien en sûreté au fond de cette gigantesque bouteille que forme la baie de Santiago de Cuba, et qu'avec les cuirassés américains, qui déjà surveillent l'extrémité du goulot, nous sommes à peu près certains de retrouver notre escadre, nous pouvons sans inconvénient reprendre l'ordre chronologique au moment où, le 11 mai, les navires américains ont échoué dans leur tentative sur Cardenas et sur Cienfuegos.

Le lendemain de ces deux échecs, c'est-à-dire le 12 mai,

le gros de Vescadre Sampson, neuf navires, arriva en vue de San-Juan, capitale de l'Ile de Porto-Rico, et, au lever du soleil» ouvrait le feu sur les forts qui défendent la ville. Le cuirassé lowa tira le premier, puis VIndiana et successivement les autres navires de l'escadre. Après quelques heures de bombardement, les navites américains se retirèrent.

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