SAN-JUAN DE PORTO-RICO
ncE xm^ i^^aTTLANTr^ ^
LOsub/^ -
•«c O 4 %▼ TTT 4 TkT — T-
Comme des versions très contradictoires ont été publiées sur l'attaque de San-Juan, et que Ton a prétendu même que la ville, saccagée et à moitié détruite, avait capitulé, nous donnons ici la dépêche officielle de Tamiral Sampson, qui remet les choses au point et n'est pas en contradiction avec la relation espagnole :
« Une partie de l'escadre sous mes ordres est arrivée ce
matin, au point du jour, à San-Juan. Aucun navire armé n'a été aperçu dans le port. Dès que le jour a été suffisant, j'ai commencé l'attaque par le bombardement des batteries défendant la ville. Le bombardement a duré environ trois heures. L'es batteries ont souffert beaucoup de notre feu, ainsi qu'une partie de la ville les avoisinant. Les batteries ont répondu à notre feu, mais sans effet notable. Un homme a été tué à bord du New- York et sept ont été légèrement blessés dans l'ensemble de Tescadre. Nos vaisseaux n'ont pas souffert. »
Les Espagnols, il est vrai, prétendent que le feu des Américains ne causa que de légers dégâts dans une caserne; c'est peu vraisemblable si l'on tient compte de la précision et de la puissance du tir moderne.
Mais, quoi qu'il en soit, il est certain que la flotte américaine se retira et que pas un soldat ne fut mis à terre, ce qui exclut toute idée de capitulation de la ville.
Aux Philippines l'amiral Dewey avait réussi à rétablir la communication télégraphique interrompue, nous l'avons vu, avant la bataille de Cavité.
Les dépèches que câblait à son gouvernement le commandant des forces américaines dans le Pacifique établissaient que le blocus de Manille était étroitement gardé.
Les Espagnols^ comptant sur Tintervention de l'Europe, refusaient absolument de rendre la ville. Ils prétendaient ne rien avoir à craindre de la famine et avoir, en des magasins à l'épreuve des projectiles, suffisamment de vivres pour entretenir pendant plusieurs mois 25,000 réguliers et 10,000 volontaires.
Quant à l'intérieur de Tile, il était en proie à l'anarchie la plus complète ; l'autorité espagnole n'était plus reconnue et les chefs indigènes hors d'état d'imposer une discipline quelconque aux Tagals révoltés.
Mais, ajoutait l'amiral, je sais au contraire, de source certaine, que les provisions sont rares, et je m'attends à prendre Manille d'un moment à l'autre. J'ai pris le 12 mal
la canonnière espagnole Callao qui venait des Carolines et essayait de forcer le blocus.
Les insurgés m*ont ffidt demander l'autorisation d attaquer Manille. J'ai réservé ma décision, car je ne sais s'il faut compter sur leur parole de ne se livrer à aucun excès sur les Européens. D ailleurs, ils sont mal armés, la plupart n'ayant qu'un coutelas ou machete. Aucune tentative n'a encore été faite contre la ville et S, 000 soldats réguliers gardent la route entre Cavité et Manille.
En réponse à ces nouvelles, le gouvernement américain faisait connaître à l'amiral Dewey qu'un corps expéditionnaire destiné aux Philippines se formait à San-Fjoancisco sous les ordres du général Otis, et que des renforts seraiejat incessamment envoyés à l'escadre du Pacifique. On estimait dans les conseils du gouvernement qu'il faudrait un corps de 30,000 hommes pour réduire les Philippines.
Pendant que l'Espagne se trouvait aux prises avec les plus grandes difficultés extérieures, une crise intérieure venait encore compliquer la situation. Le 17 mai, M. Sagasta ajournait les Cortès jusqu'au moment où la reine régente aurait désigné les membres du nouveau ministère.
La crise ministérielle ne fut pas de longue durée ; lê 18 mai le cabinet était reconstitué sous la présidence même de M. Sagasta. Le général Correa prenait le p<irte* feuille de la guerre ; M. Aunou, le portefeuille de la marine et M. Romero Giron, le ministère des colonies.
Le jour même, Famiral Camara, commandant l'escadre de réserve, recevait des instructions pour le choix des navires destinés à escorter les transports de renforts aux Philippines.
Il se confirmait donc que, pour Tinstant du moins, l'amiral Cervera resterait aux Antilles, livré à ses seules forces, et que l'effort du moment se porterait vers les colonies asiatiques.
De mauvaises nouvelles arrivaient en effet des mers de* Chine.
' .tES AMÉRICAINS A MANILLE. 161
On annonçait que l'aviso américain ilfac-Cw//ocA avaîf quitté Hong-Kong, se rendant à Manille.
Il avait à bord M. Wildman, l'ancien consul américain aux Philippines, le chef des insurgés Aguinaldo, le colonel Pilar, son secrétaire Leyba, et quinze autres chefs rebelles dont plusieurs formaient le ministère révolutionnaire*
Aguinaldo débarquerait à Cavité où il prendrait le commandement dé 4,000 rebelles pour tenter une attaque contre* Manille.
^11 aurait pris l'engagement de mener la guerre avec humanité, et complètement d'accord avec les Américains. Il croyait tenir assez bien en main les rebelles pour les empêcher de se livrer' à des massacres/
Les Américains auraient trouvé l'arsenal de Cavité abso* lument dégarni. Le colonel d'artillerie espagnol qui le com- ' nmndait se serait, disait-on, suicidé. Enfin l'amiral Dewey Comptait recevoir dans les premiers jours de juin les renforts nécessaires pour s'emparer de la ville de Manille.
En quittant San-Juan de Porto-Rico et tout en cherchant Fescadre Cervera, l'amiral Sampson continuait ses reconnaissances sur la c6te de Cuba, cherchant évidem-* ■lent quelque point mal gardé et plus favorable que ceifx reconnus jusqu'ici, à une descente en force. Des navires lêgei» parurent ainsi devant Port-Cabairien, sur la côte septentrionale de la province de Santa-Clara et à l'entrée de la baie de San-Juan*de-los-Remedios.
Mais les Espagnols veillaient, et quatre de leurs canonnières, le Cortez^ le CantOj Vlntrépida et le Valiente^ sortirent à toute vitesse de la baie et allèrent canonner les navires américains, qui se retirèrent.
Les bandes d'insurgés de la province de Pinar-del-Rio avaient profité de Témoi causé par l'approche des navires américains et s^étaient dirigées vers la Havane. Mais le colonel Rodrigue^, commandant les troupes régulières de Pinar-del-Rio, avait marché contre eux et leur avait
infligé une défaite cruelle. 200 d'entre eux avec leur chef
Emilio' Cdllazo étaient restés sur lé champ de bataillé de Guines.
Nous avons relaté plus haut l'entrée de l'amiral Cervera à Santiago de Cuba et nous avons dit que deux navires de ■
l'amiral Sampson avaient battu en retraite devant les forces imposantes de l'escadre espagnole. Mais en se retirant, ils poussèrent une reconnaissance jusqu'à la baie de Guantanamo, à 17 lieues à Test ^e Santiago.
Ils.y furent aussi mal reçus que sur les autres points du littoral où ils avaient précédemment essayé de débarquer.
. La rade de Guantanamo est un abri excellent s'enfonça nt jusqu'à 18 kilomètres dans les terres et formant en réalité deux ports : celui de Caimanera, petit village siti^é au nord de l'entrée, et celui de Guantanamo, ville de 17,000 habitants, dont une nombreuse colonie française, située au fond de la baie et reliée à Caimanera par un chemin de fer. L'accès de cette rade est rendu difficile par les sables qui en encombrent les abords.
- Les deux navires, reçus à coup de canon, reprirent leur route et revinrent croiser devant la baie de Santiago, guettant la sortie de l'escadre Cervera.
: Dans la nuit du 19 mai, trois navires américains s'embossèrcnt à l'entrée de la rade de Nuevitas, qu'ils bombardèrent.
' La bàîé de Nuevitas sert de port à Puerto-Principe, ville de 60,000 habitants, sur la côte nord de l'Ile, capitale de la province de ce nom. On croit que c'est dans cette baie que Christophe Colomb atterrit pour la première fois dans le Nouveau Monde.
C'est un vaste havre qui n'a pas moins de 148 kilomètres carrés de superficie et qui est parfaitement abrité par les promontoires de la grande terre et le cayo Sabinal. Il est parsemé de récifs.
A Nuevitas, les Espagnols ont un dépôt de charbon et le phare de la rade est protégé par une batterie. En quittant cette baie, les Américains remontèrent au
fusils à tir rapide attaquaient, mais sans succès, la ville de Palma-Soriano, à faible distance de Santiago de Cuba,
Les reconnaissances faites autour de TUe étaient ainsi terminées. En plus des renseignements qu'avaient pu recueillir les Américains, il y avait un résultat matériel acquis dont la valeur était considérable :
Le 18 mai, les croiseurs Saint-Louis et Wompatuck avaient, sous le feu de l'ennemi et au prix d'avaries légères, coupé les câbles télégraphiques à Guantanamo et à Santiago de Cuba.
Cependant la situation de l'escadre Cervera, dans ce dernier port, commençait à étonner et même à inquiéter un peu Topinion.
On savait que les escadres réunies de l'amiral Sampson et du Commodore Schley, après s'être ravitaillées à Key- West, avaient mis le cap sur Santiago. Les journaux américains déclaraient que silamiral Cervera était surpris dans la baie de Santiago, très médiocrement fortifiée, c'en serait fait de son escadre, prise conime dans une souricière. Le chenal, nous l'avons vu, est si étroit que les navires n'en pourraient sortir qu'en colonne, un par un, et seraient détruits successivement par la flotte ennemie embossée à l'entrée.
Mais les feuilles espagnoles répondaient que, depuis plusieurs jours, le prudent amiral avait quitté la baie et croisait dans la mer des Antilles, attendant un moment favorable pour tomber à l'improviste sur les navires de l'amiral Sampson.
Malheureusement, d'après une dépèche officielle de Washington, un éclaireur américain avait constaté la présence, au fond de la baie, des navires espagnols le lundi 23 mai; et, depuis ce jour, jusqu'au jeudi 25, date d'arrivée de toute la flotte américaine, l'entrée du goulot avait été étroitement surveillée ; aucun navire n'était sorti de Santiago. En fait, l'amiral Cervera était doné bloqué.: MaiSy affirmaient lés optimistes^ la situation de l'escadre
n'avait rien de défavorable ; elle pourrait, sous la protection des batteries de terre, sortir quand et comme elle le voudrait du goulet.
11 était à supposer que si Tamiral était resté à Santiago, c'est qu'il avait quelques avaries à réparer. 11 y a, en efiPet, dans ce port, un bassin de carénage où il pouvait remettre ses navires en état, en attendant l'occasion propice de sortir, grâce à sa vitesse, ou gr&ce à Fappui de la flotte Camara, qui viendrait le dégager, prenant ainsi l'escadre américaine entre deux feux.
Les deux plans semblèrent aux esprits pondérés aussi chanceux l'un que l'autre, et bien des gens ne se firent plus guère illusion sur le sort de la. malheureuse escadre du Cap- Vert.
Gomme nous l'avons dit, le chenal qui donne accès au port est long, sinueux et très étroit.
Santiago est tout au fond du havre, au pied de la sierra de Cobre. Pour rendre encore plus difficile toute tentative des Américains pour forcer cette passe dangereuse, l'amiral Cervera y avait fait couler un vieux croiseur, la Reiîia-Mercedes .
En outre, à l'est de l'entrée, se trouve le fort du Morro, appuyé en arrière, au nord d'une petite anse, par le fort de la Estrella. A l'ouest de Tentrée s'étend la ligne de batteries de la Socava. Vers le milieu du chenal et à un endroit où celui-ci a moins d'une encablure de largeur, est placé sur un récif le fort Smith, seconde ligne de défense avec le fort Estrella de la rade intérieure. Ces défenses étaient, semble-t-il, en bon état.
L'amiral Sampson semblait devoir, en conséquence, éprouver une certaine résistance dans son attaque. Aussi, tout fut-il préparé en vue d'une grande bataille. Des ordres furent expédiés à Key-West, prescrivant l'organisation de vastes ambulances ; tout le personnel médical fut mis sur pied et un matériel d'hôpital considérable dirigé sur la Floride.
Atifi CHAPITRE X.
Le synode des Églises presbytériennes lui-même s'en mêla en adressant au président Mac Kinley une résolution l'invitant à intervenir pour que la grande bataille n'élit pas lieu un dimanche. Il nous a été impossible de vérifier si le président des Etats-Unis avait transmis à Tamiral Sampson le vœu du synode presbytérien.
Cependant les opérations aux Antilles ne faisaient pas perdre de vue aux Américains l'expédition projetée contre les Philippines.
D'ailleurs, le langage agressif tenu par un des plus hauts personnages de la colonie aurait suffi pour ranimer leur zèle. Voici, en effet, comment, s'adressant à ses ouailles, s'exprimait l'archevêque de Manille :
« Des hérétiques essayent de détruire la vraie religipii. S'ils triomphent, nos églises seront converties en chapelles protestantes, l'eucharistie et l'image de Marie, la très sainte, disparaîtront.
' a Vos fils tomberont entre les mains d'hommes de mœurs étranges, pleins, de vices et d'erreurs, et l'on fera disparaître de ces lies l'unique religion qui est l'espérance définitive des hommes ; Dieu conservera ceux qui luttent pour nous la conserver en leur assurant la vie éternelle. »
Sans répondre à cet anathèine, l'amiral Dewey conti- .ûuait à bloquer Manille.
D'autre part, aux États-Unis, l'embarquement des renforts destinés aux Philippines avait commencé, le 24 mai, à bord de VAustria et du City-of-Sydney. On comptait que l'expédition franchirait en vingt-cinq jours la distance qui sépare San-Francisco de Manille, en s'arrètant k Hawaï pour faire du charbon. Mais une nouvelle difficulté semblait surgir. On disait que les insurgés avaient offert leur concours au général Augusti pour combattre les Américains. Mais cette information, qui fut démentie d'ailleurs, n^était point faite pour arrêter les Américains ; ils se contentèrent d'augmenter un peu les prévisions d'effectif du corps expéditionnaire.
LES AMERIÇAlî^S A MANILLE.
lêï
Le premier échelon de ce corps s'embarqua à San- Firancîsco le 24 mai, à bord de trois transports, spécialement affrétés par le gouvernement. Il comprenait 2,500 hommes de troupes, des approvisionnements pour un ap. çt une grande quantité de munitions, destiuéee. à Tamiral Dewey.
Un second échelon devait suivre dans les premiers jours du mois de juin.
Quinze transports et six navires charbonniers devaient être nolisés à cet eflPet.
LUZON (Partie Sud)
Les derniers renseignements, arrivés de Manille par la voie de Hong-Kong, faisaient connaître que le 16 mai la garnison espagnole de Tile du Corregidor avait dû l'évacuer faute de munitions.
Aguinaldo avait été bien accueilli par lamiral Dewey, et s'occupait activement d'organiser ses bandes. Quelquesuns des chefs, se considérant liés par le pacte de Bacta* bano, hésitaient encore à se déclarer contre les Espagnols ; mais il y avait lieu de croire que l'arrivée des renforts américains mettrait un terme à leurs hésitations.
Les troupes du général Augusti travaillaient activement aux fortifications de Manille. Mais les canons disponibles étaient de modèle ancien, et les munitions assez rares.
On signalait parmi les troupes de Tamiral Dewey de nombreux cas de dysenterie et de variole. Le commandant Kridley, du croiseur Olympia^ était mort.
Le bruit courait, sans être toutefois confirmé, que le gouverneur des Philippines aurait mis à prix la tète d'Aguinaldo pour 25,000 dollars.
En Espagne, malgré la belle assurance du gouvernement et les renseignements optimistes qu'il communiquait sur la situation à Manille, des craintes vagues se manifestaient dans le public. Presque tous les journaux étaient d'accord pour réclamer l'envoi de troupes de renfort au général Augusti. Quelques-uns critiquaient l'inaction de l'escadre de réserve, qui, le 6 juin, n'avait encore quitté Cadix que pour quelques vagues manœuvres et quelques tirs à la mer.
Des informations, de source américaine il est vrai, faisaient savoir que de graves événements venaient de se produire aux Philippines.
Les insurgés auraient été vainqueurs dans plusieurs combats : à Bancoor, à Las Pinas et au Yieux-Cavite. Us se seraient emparés d'Imus, occuperaient plusieurs provinces de Luzon et auraient massacré des Européens et des prêtres.
Les bruits mis en circulation par les Espagnols mentionnaient, au contraire, que les défenseurs de Mam'Ue étaient pleins d'ardeur et convaincus qu'ils remporteraient sur terre l'avantage qu'ils ne pouvaient disputer
sur mer aux Américains. Bien loin d'avoir remporté des succès, les rebelles auraient été battus en plusieurs rencontres ; la discorde régnerait dans leurs bandes ; l'amiral Dewey lui-même serait obligé de prendre des précautions contre ses alliés et leur aurait interdit de franchir le fleuve Malate & 7 milles au sud de Manille, sinon les navires américains feraient feu sur eux. Bref, tout allait pour le mieux dans la plus belle des colonies.
Il fallut, hélas! bientôt en rabattre.
Le 9 juin, le gouvernement espagnol lui-même était contraint de publier la dépêche suivante, envoyée par le général Augusti, gouverneur général des Philippines :
(( La situation est très grave. Aguinaido a réussi à sou* lever le pays à jour fixe. Les voies télégraphiques et ferrées ayant été coupées, je me trouve sans communication avec toutes les provinces. Celle de Cavité s'est soulevée en masse. Les villes et les villages sont bombardés et attaqués par des bandes armées. Une colonne défend la ligne du Zapote pour empêcher l'entrée de l'ennemi dans la province de Manille ; mais les insurgés venant aussi par Bulacan, Laguna et Morong, la capitale sera investie et attaquée par terre et par mer. Je m'efforce de relever l'esprit de la population et j'épuiserai tous les moyens de résistance. Le moral est bon chez les troupes, mais je me défie des indigènes et des volontaires, en raison des nombreuses désertions qui se sont produites dans des combats récents.
<( Bacoor et Imus sont au pouvoir de l'ennemi.
c( L'insurrection est puissante, et, si je ne puis compter sur l'appui du pays, les forces dont je dispose ne suffiront pas à faire face à deux ennemis. »
Cette dépêche, communiquée aux Chambres par le gouvernement, produisit une pénible sensation. Les impressions pessimistes dominèrent dès lors dans les cercles politiques et militaires, en raison des déductions tirées de l'envoi de nouvelles aussi graves, et de leur publication par le gouvernement.
Celui-ci était universellement pris à partie. On lui reprochait son imprévoyance et ses hésitations, qui auraient , disait-on, aggravé la situation des Philippines. D'abord, aucune mesure de précaution n'avait été pri^e lorsque les Américains révélaient leurs desseins, dès avant la guerre, par leurs préparatifs à Hong-Kong; puis, depuis le désastre de Cavité, il n'avait été rien fait pour secourir cet archipel, où Ton devait envoyer immédiatement Tamiral Cervera ou Tamiral Camara avec des renforts ; car il était notoire que la pacification n'était pas assez stable, ni les forces de terre suffisantes pour empêcher les indigènes de se mettre du côté des anciens chefs rebelles, secondés par les Américains.
De fait, la situation des Espagnols dans Tarchipel était extrêmement grave. Toute la colonie était en pleine insurrection, sauf le groupe des Visayas. Le désastre de Cavité, en atteignant le prestige de l'Espagne, et la présence des Américains avaient provoqué une nouvelle insurrection des rebelles à demi pacifiés.
Le gouverneur général, sous la protection des troupes fidèles, s'était retranché dans le Vieux-Manille, mal défendu par une antique enceinte à la Yauban et situé sur la rive droite du Pasig, le Nouveau-Manille ou ville commerciale s'étendant sur la rive gauche.
La position du général Augusti, cerné par les rebelles accourus en masse à l'appel d'Aguinaldo, que Ton croyait à tort discrédité à leurs yeux, sembla, à ce moment, si précaire à Madrid, que le bruit courut dans la capitale espagnole que la garnison préférerait se rendre prisonnière de guerre aux Américains plutôt que de s'exposer à être massacrée par les hordes demi-sauvages des insurgés, malgré la proclamation humanitaire d'Aguinaldo.
Celui-ci venait d'adresser au comité insurrectionnel, siégeant à Singapour, la dépêche suivante :
« Nous occupons toute la province de Cavité et plusieurs villes de la province de Batanga.
LES AMÉRICAINS A MANILLE. j^l
(( Nous avons pris 10 canons et 900 fusils. Nous avons fait prisonniers 1200 Espagnols d'Espagne et 800 Espagnols natifs des Philippines. Nous en avons tué 300. Nous assiégeons l'église de Cavite-Viejo où se trouvent 300 Espagnols qui vont être obligés de se rendre. »
A la réception de ces graves nouvelles, un conseil extraordinaire des ministres se réunit au Palais : lé ministre de la guerre chercha à atténuer un peu les impressions causées par les dernières dépèches, en affirmant que la situation du général Augusti n'était pas aussi désespérée qu'on le croyait.
M. Sagasta déclara que- Manille avait assez de vivres et de moyens d'existence pour attendre l'arrivée des renforts.
A l'issue du conseil, le ministre de la marine, M. Aunou, partit pour Cadix, point de concentration, comme on sait, de l'escadre de réserve.
Celle-ci comprenait définitivement quinze navires, parmi lesquels les cuirassés Alfonso XIII ^ Carlos-Qiimto^ Pelayo, Viioria^ trois contre- torpilleurs, les croiseurs Patria et RapidOj récemment achetés à l'Allemagne, et des transatlantiques transformés en croiseurs auxiliaires.
U Alfonso XIII est un croiseur blindé de 5,000 tonnes, 20 nœuds, 420 hommes, 24 canons, 5 tubes lance-torpilles.
Le CarloS'Quinto est un cuirassé à barbettes de 9,000 tonnes, 20 nœuds, 600 hommes, 26 canons et 6 tubes lance- torpilles.
Le Pelayo est le plus puissant cuirassé de combat espagnol. Il déplace 9,900 tonnes, et est muni d'une cuirasse de H à 17 pouces d'épaisseur. Son armement consiste en 2 canons de 12 pouces 1/2 tirant en barbette, 2 de
11 pouces en barbette, un de 6 pouces, deux en chasse,
12 de 4 pouces 7 sur le pont, 6 de 3 pouces 5, de 2 pouces 7 et de 6 livres ; 1 2 canons-revolvers et 7 tubes lance-torpilles. Son équipage est de 584 hommes. Il n'a qu'une vitesse de 12 nœuds.
Le Vitoria est un cuirassé de 7,000 tonnes, avec 561 hommes et 24 canons.
Bien que la destination de Tescadre de réserve eût été tenue absolument secrète et que son chef, Tamiral Camara, ne dût ouvrir qu'à une certaine distance en merles ordres cachetés que lui avait apportés le ministre de la marine, il y avait lieu de croire que cette force très respectable allait porter secours au général Augusti à Manille.
Quoi qu'il en soit, le 17 juin à midi, le ministre de la marine envoyait au président du conseil le télégramme suivant :
« L'escadre de réserve et les troupes expéditionnaires embarquées sur elle, en sortant des eaux d'Espagne, saluent le Gouvernement et la Patrie et affirment leur dessein et leur désir de combattre pour elle. »
Le départ des navires avait été précédé d'une cérémonie
patriotique au cours de laquelle un drapeau brodé par
|^% les dames de Cadix, et béni par l'archevêque de cette
jt" ville, avait été remis au commandant du Carlos-Quinto.
P. M. Aunou avait prononcé un discours, et le télégramme
ci-joint avait été envoyé à la reine régente : î^- « L'escadre et les troupes expéditionnaires envoient à
Votre Majesté leur plus ardent et enthousiaste salut, dans lequel elles résument leur résolution de combattre à -m outrance pour l'honneur de la nation. »
Quelques heures plus tard, l'escadre Camara disparaissait dans la brume du soir, en route pour sa destination mystérieuse, et le ministre de la marine débarquait à Carthagène et rentrait à Madrid juste à temps pour prendre connaissance des dernières nouvelles arrivées des 4 Philippines.
Le général Rios, commandant des lies Yisayas, c&blait en effet la dépêche suivante :
« Quoique j'aie envoyé sept petits vapeurs à Luzon, je reste sans nouvelles de Manille, car les forces ennemies ont coupé les communications télégraphiques dans le sud
LES AMÉRICAINS A MANILLE. , 17â
de Luzon. D'après lés nouvelles apportées le i^^ juin par une canonnière anglaise, la situation à Manille était sans changement,
(( A Capiz et dans les villages avoisinants la situation est normale.
(( Les Maures de Mindanao ont attaqué la ligne militaire dêTukuran — Dineo — Marahuit. Repoussés sur deux points, ils ont laissé sur le terrain 36 morts. Nous avons eu 7 morts et 18 blessés.
(( Dans la nuit du 5 au 6, un croiseur américain ayant ses feux éteints, est entré dans le port, Fa reconnu et est reparti dans la direction du sud. Depuis nous n'avons plus de nouvelles de Tescadre ennemie.
« Je prends des mesures pour assurer l'existence des troupes et des habitants avec les ressources du pays.
(( J'ignore si le capitaine général communique avec la péninsule. Je puis assurer que l'esprit des troupes, dans le territoire placé sous mes ordres, est excellent. »
Mais si la situation était satisfaisante aux Yisayas, elle semblait singulièrement compromise dans le reste de l'archipel.
Le bruit courait que l'attaque de Manille par Aguinaldo avait commencé. Les insurgés avançaient vers la ville commerciale située sur la rive gauche du Pasig.
L'amiral Dewey, avec son escadre, demeurait simple spectateur de la lutte et n'interviendrait que si les insurgés commettaient des massacres.
Ceux-ci niaient d'ailleurs tuer les femmes et les enfants, mais informaient le général Augusti qu'il ne lui serait fait aucun quartier si la mise à prix de la tête d'Aguinaldo n'était pas retirée.
Unedépêche de Manille, expédiée par le général Augusti, disait d'autre part : .
t( La situation: est toujours très grave à Manille ; l'ennemi entoure la capitale. J'ai dû faire replier mes forces pour les concentrer en dedans de la ligne du blockhaus,
• »-. '1 fi
renforcée à intervalles par des tranchées où nos troupes peuvent se battre.
« Les communications sont toujours interceptées.
« J^attends le général Monet avec des renforts, mais; je n'en ai aucune nouvelle* La population blanche des faubourgs, craignant d^ètre massacrée par les rebelles et préférant courir les risques du bombardement, se replie dans l'enceinte fortifiée, apportant un dernier renfort à la défense.
(( On ignore quand le bombardement commencera. »
Une autre dépèche expédiée de Manille le 8 juin, via Hong-Kong, annonçait que les rebelles sous les ordres d'Aguinaldo avaient franchi, le 5, le fleuve Zapote, et avec des forces supérieures s'aient emparés de Las Pinas et de Paranaque après une défense héroïque des détachements espagnols.
Ceux-ci décimés avaient dû battre en retraite.
Les vivres et les munitions commençaient à se faire rares à Manille.
Cependant les Espagnols, comptant sur les secours de la métropole, conservaient le meilleur esprit, et continuaient à se battre vaillamment.
Lés églises et les couvents, convertis en hôpitaux, étaient remplis de blessés et placés sous la protection de la Croix- Rouge.
Enfin, la capitulation de Manille serait retardée jusqu'à l'arrivée de troupes américaines en force suffisante pour iniposer aux Tagals révoltés le respect des vaincus et l'observation dès règles élémentaires du droit des gens.
Le 18 juin, le ministre de la guerre espagnol recevait une nouvelle dépèche du gouverneur général Augusti confirmant son télégramme du 8 juin que nous avons mentionné plus haut et ajoutant :
a Les troupes se battent sur la ligne de blockhaus ^\xi arrête Télan de l'ennemi.
- « Lès forces ennemies sont augmentées par le» désêrr
lions des troupes indigènes gai diminuent nos éléments de résistance et pourraient m'obliger à me réfugier dans la cité murée.
« Les communications avec la province sont toujours interrompues.
« J'ignore si les détachements pourront résister, en raison du manque de ressources.
« J'espère recevoir des secours de la péninsule avant qiie les éléments de défense soient épuisés. »
Le même jour, l'escadre de réserve de l'amiral Gamara était signalée à Gibraltar se dirigeant vers Test.
On en concluait que le gouvernement allait enfin porter du secours à sa colonie asiatique. Ges forces arriveraientelles à temps? On en pouvait douter; car, en plus des éléments contre lesquels avait eu jusqu'ici à lutter le général Augusti, allaient s'ajouter les renforts américains expédiés de San-Francisco à la fin du mois de mai.
Ceux-ci arrivaient en effet dans les eaux de Manille, d'où l'amiral Dewey, commandant le blocus, télégraphiait le 12 juin :
« Les insurgés continuent les hostilités ; ils ont virtuellement investi Manille et ont fait aux Espagnols 2,500 prisonniers qu'ils traitent de la façon la plus humaine. Ils n'ont pas l'intention de s'emparer immédiatement de la ville.
« Douze navires marchands ayant des réfugiés à bord sont ancrés dans la baie avec ma permission, sous la protection des vaisseaux de guerre neutres. La santé de l'escadre est excellente.
« Lé commandant en chef de l'escadre allemande est arrivé aujourd'hui.
' '« II y a dans le port un vaisseau de guerre japonais, un français, deux anglais, trois allemands, et l'on attend un quatrième navire de guerre allemand. »
D'après d'autres sources, il se confirmait que dans uije réunion des chefs insurgés du Vieux-Gàvité, Aguiiialdo
aaraît proclamé rindépendance des Philippine» et proposé rétablissement d'une république sous la protection 3e l'Angleterre et des États-Unis.
On annonçait également, mais sous réserves, qu§ les garnisons espagnoles de Santa-Cruz, Lagunaz et Pampanga auraient capitulé*
Des colonnes d'insurgés du Nord et du Midi opéraient leur jonetioD près de la ville de Pasig.
Les rebelles avaient pris de haute lutte les passages du Zapote, étaient descendus de Las Legunas et, étant tombés dans le flanc des Espagnols, leur auraient enlevé plu-^ sieurs canons.
Les troupes régulières, manquant de munitions, auraient dû battre en retraite, poursuivies par les rebelles, qui se seraient emparés des positions de Las Pinas, Parangue, Tungalo, Malibaz et Pineda, situées sur la côte.
Sept mille Espagnols seraient rentrés à Manille, suivis par les insurgés, qui auraient immédiatement attaqué Malate, faubourg sud de la capitale, à un mille et demi du centre, et non loin des poudrières et du bureau du télégraphe.
Quelques troupes espagnoles restaient encore à la gare de Caloogan; le village lui-même était aux mains des insurgés.
Le 18 juin, l'entrée en Méditerranée de l'amiral Gamara et de ses navires était confirmée. Mais on commençait à craindre que l'escadre de réserve arrivât trop tard A Manille. On annonçait déjà que le général Âugusti, capitaine général des Philippines, avait résigné ses pouvoirs entre les maias du général Jaudenez, gouverneur de Manille, qui aurait le triste honneur de signer la capitulation de la place, sans que cet acte entraînât la même importance aux yeux des indigènes et des étrangers qu^une capitulation signée par le gouverneur général de tous les archipels espagnols.
■te
Quittons maintenant les mers de Chine et revenons aux Antilles au moment où- des indices sérieux permettent aux escadres Sampson et Schley d'espérer prendre à Santiago de Cuba la flo4te an Gap-Yert, commandée, on le sait, par Tamiral Cerverâ.
8AMP80N CONTRE CERVERA
A Santiago de Cuba, — - Où se trouve la flotte espagnole? — Hésitations des Américains. — Hecherches infructueuses. — Une conférence à Washington. — La sérénité de M. Sagasta. — L*escadre Cervera est retrouvée. — Le corps expéditionnaire Shafter. — Premier bombardement des ouvrages de Santiago. — Enthousiasme espagnol. — Le navire Merrimae, — Hobson et ses braves compagnons. — Deux versions contradictoires. — Deuxième bombardement. — Débarquement du colonel Huntington. — Les forces espagnoles autour de Santiago. — Plaintes de Tamiral Sampson. — Départ du corps expéditionnaire. — Troisième bombardement de Santiago.
S'il est un reproche que l'on puisse adresser à l'amiral Cervera, ce n'est point, à coup sûr, de n'avoir pas su dépister son adversaire et l'induire en erreur.
Dans la première partie de la campagne des Antilles, comprise entre la déclaration de guerre et l'arrivée des navirets espagnols à Santiago de Cuba, nous avons vu avec quel talent le commandant de Tescadre du Gap- Vert avait dissimulé aux Américains sa course vagabonde à travers l'Atlantique ; et, malgré le désastre qui atteignit, en fin ' de compte, le malheureux amiral espagnol, on ne peut méconnaître Thabileté dont il fit preuve au cours des manœuvres et évolutions qu'il fit exécuter à ses navires pour passer invisible à travers les maillas du réseau d'exploration, tendu par les nombreux vaisseaiuc ainéri^ cains sur toute la sur&ce de la mer des Caraïbes.
La seconde partie de la campagne, dans cett% partie du monde, va de l'arrivée des vaisseaux espagnols à Santiago, de Cuba à la destruction de la flotte.
Elle présente avec la période précédente une certaine analogie, en ce sens que, malgré leur affirmation primi-
SAMPSON CONTRE CERVERA, 179
tîve de la présence, de Fescadre Cervera au fond de la bouteille, suivant leur pittoresque expression, les Américains restèrent de longues semaines dans le doute, et leurs télégrammes, que nous résumons, montrent bien, que leur conviction, à ce sujet, était loin d'être absolue.
C'est ainsi que le 27 mai le journal américain Daily Mail affirmait que l'escadre espagnole était partie, depuis plusieurs jours, de Santiago, où elle n'aurait fait que débarquer des munitions et des approvisionnements pour le maréchal Blanco.
Le New- York Herald recevait de son correspondant de Costa Rica (Amérique centrale) un cablogramme déclarant que sept navires de guerre espagnols étaient ' passés la veiWe à dix milles au large de Port-Limon. Enfin, une intéressante information du Daily Teleyraph avisait, à la même date, ses lecteurs que, malgré les plus actives re* cherches, les Américains avaient perdu la piste de l'amiral Cervera.
Le 19 mai, dit ce journal, on reçut à Key-West la nouvelle que l'escadre espagnole était à Santiago. Le Commodore Schley prit aussitôt la mer avec l'escadre volante, et le correspondant du Daily Telegraph fut autorisé à suivre l'escadre à bord du navire anglais Premier. On arriva devant Cienfuegos, où le commodore soupçonnait que la flotte espçkgnole pouvait se trouver. On apercevait, en eflfet, les sommets des mâts de trois ou quatre, grands navires au-dessus du promontoire qui masque la baie. Mais des insurgés cubains vinrent bieQtôt è. bord d'une ohaloape prévenir le commodore que les vaisseaux espagnoliS n'étaient pas dans 1» rad«; l'escadre, en coBséÇuence, leva l'ancre et piqua $xw Santiago.' ,
Elle yiêarriva bientôt, et détacha, à la découverte^ la jcanonnière Hawk, qui revint, au bout de quelques heures, annoncer que l'escâdi^e espagnole avait quitté Santiago
D'autre part, les sémaphores de la côte atlantique ne
cessaient de signaler des croiseurs espagnols. Le Wilmingtoriy lui-même, que montaient pourtant des officiers de marine expérimentés, déclarait avoir rencontré trois navires de guerre ennemis à dix milles de Tampa.
C'était le jeu de Tescadre fantôme qui se renouvelait.
Cette incertitude ne laissait pas que de produire un certain énervement, aussi bien dans les milieux gouvernementaux et militaires que dans le peuple américain.
Aussi, pour éclaircir le mystère, fut-il très sérieusement question d'envoyer aux navires devant Santiago les ballons de Taéronaute français Mallet, récemment arrivé en Amérique. Les aérostats seraient fixés par des câbles au pont -d'un navire et Ton vérifierait, enfin, si, décidément, l'amiral Cervera se cachait dans la baie, ou si, comme on penchait à le croire, il avait pu gagner la haute mer avant l'arrivée de Tescadre Schley.
Il avait été question également de débarquer un détachement qui aurait pour mission de gagner la crête des hauteurs commandant la baie ; mais on dut y renoncer. Des forces espagnoles sérieuses garnissaient, en effet, la côte, et c'est aussi, sans doute, ce qui empêchait les insurgés de Calixto Garcia de communiquer avec Tescadre de blocus.
Celle-ci comprenait, à ce moment, douze navires, sous les ordres du commodore Schley. Le commandant en chef, amiral Sampson, avec la majeure partie de la flotte de FAtlantique, croisait entre Key-West et la Havane.
Cependant, le gouvernement de M. Mac Kinley inclinait à croire que l'amiral Cervera n'avait point quitté Santiago, et, dans cette hypothèse, une importante conférence avait lieu pour discuter la tactique à adopter. M. Mac Kinley lui-même la présidait, ayant à ses côtés M. Long, le secrétaire de la marine; M. Alger, le secrétaire de la guerre; le généralissime de l'armée, M. Miles, et les membres du comité de stratégie navale.
SAMPSON CONTRE CERVERA. 18t
Deux projets principa.iix étaient discutés dans cette coii'^ féréncé : le premier consistait à échouer des navire^ hor» de service dans le goulot, de manière à bloquer matén riellement l'amiral Cervera ; l'autre était de débarquer à quelque distance de Santiago des troupes avec de Tartil-* lerie qui irait se mettre e^ batterie sur les hauteurs com* mandant la baie et, par son feu, obligerait les navires espagnols à sortir de leur abri. Les flottes combinée^. Sampson et Schley les happeraient au passage.
Pour l'exécution de ce second plan, on aurait recours à la coopération des troupes de Calixto Garcia, qui avait établi son quartier général à 16 lieues de Santiago et disposait d'une dizaine de mille hommes.
A Madrid, M. Sagasta affirmait avec sérénité qu'une bataille navale dans les eawx de Cuba était improbable. La flotte Cervera, ajoutait-il, resterai à Santiago de Cuba tant que cela lui sera nécessaire pour faire du charbon et remettre ses navires en état, conformément à un plan bien défini et approuvé par les autorités maritimes.
Et le président du conseil se déclarait convaincu que les Américains n'oseraient pas attaquer Santiago, où ils se trouveraient en présence d'une flotte et de fortifications bien difl'érentes de celles qu'ils avaient en face d'eux à Manille. « Si les Américains attendent le résultat d'un combat naval pour envahir Cuba, avait dit en terminant M. Sagasta, il leur faudra une dose de patience considérable. »
Tel n'était pas cependant l'avis de M. Mac Kinley, qui pressait l'organisation en Floride du corps de débarquement et n'attendait que l'occasion favorable pour donner au général Miles l'ordre de départ.
Le 30 mai, enfin, le département de la marine à Washington fut avisé officiellement par le commodore Schley de la présence de l'escadre Cervera dans la baie de San^ tiago.
Plusieurs versions circulèrent à ce sujet. L'une disait
que le commodore avait tendu un piège à son adversaire en feignant de lever le blocus dans la nuit du 29. L'amiral espagnol était tombé dans le panneau. A peine les navires américains avaient-ils disparu dans la direction de Cien* fuegos que deux croiseurs et deux torpilleurs espagnols avaient franchi le goulet ; mais Tescadre américaine, apparaissant subitement, les avait fait rentrer brusquement dans la baie.
On racontait aussi que le capitaine Sigsbee, Tancien commandant du Maine, monté sur le croiseur auxiliaire Saini'Patily avait pu s'approcher suffisamment de la côte pour constater la présence des navires espagnols.
Enfin, suivant quelques-uns, les insurgés de Garcia auraient apporté la nouvelle au commodore Schley, l'avisant en même temps qu'ils étaient prêts à coopérer à l'attaque de Santiago.
Quelle.que fût la manière dont les Américains avaient appris la nouvelle, elle était à présent certaine. L'escadre du Cap-Vert était là; il ne fallait point la laisser échapper.
En même temps que le commodore Schley recevait des instructions dans ce sens, l'ordre d'embarquer une partie du corps expéditionnaire de Floride était adressé au général Miles, commandant en chef, et au général Shafter, commandant l 'avant-garde. Celle-ci était forte d'environ 4,000 hommes. C'étaient les premières troupes qui allaient débarquer à Cuba; car les 450 hommes du chef Lacret, qui avaient quitté Tampa la semaine précédente pour débarquer à Batabano, dans la baie de Broa, constituaient la légion cubaine et ne faisaient point partie de l'armée régulière.
Le petit corps expéditionnaire du général Shafter se composait de régiments de l'armée permanente et de régiments de volontaires pris parmi les plus exercés. * On pensait que la destination de cette première expédition serait Santiago de Cuba. Mais on n'était pas encore
E Lchetés qu'en
1 devait escor- I t.
conditions climatériques de Cuba où, disait-on, la mauvaise hygiène des centres populeux est seule dangereuse. Quant aux pluies, on ne s'en préoccupait pas; non plus que de la fièvre jaune. Celle-ci, cependant, avait tait son apparition dans les troupes espagnoles.
Le 31 mai, le commodore Schley, désireux de reconnaître remplacement des batteries qui défendaient l'entrée de la baie de Santiago, vint s'embosser à bonne portée de la côte et ouvrit le feu à deux heures de Taprès-midi. Les b&timents qui prirent part au combat étaient au nombre de sept, parmi lesquels le Brooklyriy le Marblehead, le Massachmetts et Vlowa.
Le commodore avait arboré son pavillon sur le Massachusetts.
Ces navires concentrèrent leur tir sur le fort du Morro et les batteries dont les parapets se profilaient sur le ciel, en arrière des collines qui bordent la baie.
Des navires de faible tirant d'eau s'approchèrent du rivage et cherchèrent à désorganiser la batterie de mortiers établie au pied du fort de Morro.
Bientôt le croiseur Harward rallia l'escadre du commodore ; mais s'étant aventuré trop près de la côte, ce navire fut atteint par un obus qui lui causa de très sérieuses avaries.
D'après le rapport du commodore, le fort du Morro et les batteries de la côte furent bouleversés par les projectiles de gros calibre tirés de la flotte. Les navires américains reçurent quelques obus du cuirassé espagnol Cristobal'Colomb qui, sous les ordres directs de l'amiral Cervera, s'était avancé jusqu'à l'entrée de la baie et croisait ses feux avec ceux du Morro.
Le commodore ne fit d'ailleurs aucune tentative pour forcer le passage. A quatre heures, il cessait son feu et reprenait son mouillage de blocus hors de portée des projectiles ennemis.
Les Espagnols transforiaèrent' en victoire cette recon-.
SAMPSON CONTRE CERVÊRA. 188
naissance qui fit en réalité plus de bruit que de mal. L*amiral Manterola, commandant la marine à la Havane, télégraphia à Madrid : « L'escadre américaine, commandée par le commodore Schley et composée de grands cuirassés et de croiseurs, a attaqué les fortifications de Feutrée de la baie de Santiago. Notre croiseur cuirassé Cristobal- Colomb^ sur lequel Tamiral Cervera a arboré son pavillon, fermant l'entrée du port et appuyé par le feu des forts, a repoussé Tattaque en causant des avaries à l'ennemi. »
Une dépèche, chatouillant plus agréablement encore l'amour-propre national, parvint le lendemain en Espagne. Elle s'exprimait ainsi :
« La flotte américaine, composée du lowa^ du Massachusetts^ du Brooklyn^ du Texas, du New-Orleans? du Marblehead, du Minneapolis et de six petits navires, a pris position le 31 mai, à l'ouest de l'ouverture du goulet de Santiago.
« Les cinq premiers vaisseaux ont ouvert le feu. Le croiseur espagnol Cristobal-Colomb s'était embossé à Punta-Agorda et était visible de la pleine mer. Le croiseur et les batteries de Punta-Agorda, du fort Morro et de la Socapa, ripostèrent au feu de la flotte américaine qui lança 70 projectiles sans causerie moindre dommage.
(( Le bombardement dura quatre-vingt-dix minutes.
w La flotte américaine se retira avec un vapeur transatlantique avarié. Deux obus ont fait explosion sur Tarrière du lowa. Le feu aurait éclaté à bord d'un autre vaisseau de guerre.
« Plusieurs projectiles sont tombés dans le port près des vaisseaux de guerre espagnols.
(( Un grand enthousiasme règne à Santiago. »
L'enthousiasme régna également à Madrid et dans toute l'Espagne, où l'on s'imagina volontiers qu'un seul cuirassé espagnol, le Cristobal-Colomb y avait mis en déroute toute l'escadre américaine.
On était loin de compte, comme nous le verrons bientôt.
Néanmoins, le sénat espagnol chargea le ministre des colonies de transmettre ses félicitations à l'amiral Cervera.
Un événement plus important vint quelques jours après détourner Tattention.
Le 4 juin, la nouvelle arriva en Europe que le navire Merrimac de Tescadre américaine avait été coulé au milieu de la baie de Santiago.
Il a été dit et écrit tant de choses sur cet incident de guerre qu'il est difficile déjuger d'ores et déjà dans quel camp se trouve le moins d'exagération ; aussi, croyonsnous intéressant de donner impartialement la version espagnole aussi bien que la version américaine.
Voici d'abord le rapport officiel espagnol :
(( Le 3 juin, à trois heures et demie du matin, un grand cuirassé ennemi et un croiseur auxiliaire tentèrent de forcer le port de Santiago. Mais ils furent surpris par les éclaireurs qui gardent l'entrée du port.
« L'artillerie du fort Morro et le croiseur espagnol Reina-Mercedès, une batterie de ce dernier croiseur placée au fort Socapa, des contre-torpilleurs et la station de torpilles ouvrirent alors le feu contre l'ennemi.
« Le croiseur américain Merrimac fut coulé par nos navires et par nos torpilles, et le grand cuirassé américain fut repoussé.
« L'entrée du canal reste libre.
(( Les prisonniers américains ont été embarqués à bord du Reina-Mercedès ; ce sont : un lieutenant de vaisseau et sept marins du croiseur américain coulé.
« On ignore le sort du reste de l'équipage.
« Nous n'avons eu ni pertes ni avaries. »
Cette dépêche ajoute que vingt navires étaient en face de Santiago. En effet, l'amiral Sampson avec son escadre venait de faire sa jonction avec celle du commodore Schley,
La relation officielle américaine était toute autre ; qu'on, en juge V
SAMPSON CONTRE CERVERA. 187
Voici ce que télégraphiait Famiral Sampson :
« J'ai réussi le 3 juin à couler le Merrimac dans le chenal de Santiago. L'opération a été efifectuée avec une grande bravoure par sept marins commandés par l'ingénieur-constructeur de la marine flobson.
« L'amiral Cervera, rendant hommage à la bravoure des marins, a envoyé un parlementaire pour me dire que tous étaient prisonniers de guerre et que deux étaient légèrement blessés.
(( Je demande la permission d'échanger si possible ces prisonniers contre les prisonniers de VAdela (petit navire capturé précédemment).
« Il y a dans le port de Santiago six vaisseaux incapables d'échapper à la capture et à la destruction. »
Le Merrimac était un vieux bâtiment hors de service que l'on avait chargé de ferraille ; il ne fut nullement torl^illé, mais coulé par les marins qui le montaient.
Ceux-ci, leur œuvre accomplie, se jetèrent dans une barque et, ne pouvant songer à s'échapper, se livrèrent aux Espagnols.
Néanmoins, il fallait dramatiser l'événement, et surtout le présenter comme un gros succès au peuple espagnol ; voici de quelle manière on apprit en Espagne la destruction du Merrimac :
« L'escadre yankee, composée de vingt navires sous le commandement du commodore Schley, s'est décidée à forcer l'entrée du canal conduisant à la baie de Santiago.
« L'amiral Cervera, prévoyant l'attaque, avait placé près du goulet les destroyers Furor et Pluton. Quelques chaloupes armées de canons exerçaient une active surveillance.
« Le transatlantique américain Merrimac^ suivi d'un cuirassé, essaya de pénétrer dans le canal, mais les deux destroyers espagnols s'approchèrent du navire et lui tirèrent deux torpilles. Le navire a coulé immédiatement.
L'amiral Cervera, qui dirigeait lui-même les opérations, ordonna aussitôt de mettre les chaloupes à la mer. Luimême monta dans une chaloupe et sauva sept personnes. On croit que le reste de Téquipage a péri.
« Les prisonniers ont été Tobjet des plus grands égards. Ils sont gardés à bord du croiseur Reina-Mercedès,
« Le cuirassé qui suivait le Merrimac essaya de continuer sa route, mais une canonnade des' navires et des forts espagnols l'obligea à battre en retraite. On assure qu'il a reçu de graves avaries. »
Au reçu de cette dépêche, la reine régente ordonna d'envoyer un télégramme de félicitations aux défenseurs de Santiago.
Il est vrai que de son côté, et avec plus de raison peutêtre, le département d'État à Washington et le président Mac Kinley adressaient leurs éloges aux marins de l'amiral Cervera. Le président recommandait tout particulièrement au Congrès le lieutenant Hobson qui avait dirigé la destruction du Merrimac ; Hobson était promu capitaine, et des promotions, des médailles et des dons en argent étaient la récompense de son vaillant équipage. Celui-ci se composait, affirmait-on, de deux Américains, deux Irlandais, un Allemand et un Français du nom de Georges Charetie.
L'épave du Merrimac gênait, il est vrai, la circulation ; mais d'après l'amiral Sampson lui-même, elle ne l'interceptait pas complètement.
Il eût fallu pour cela couler un autre navire dans la passe, mais alors les Américains eux-mêmes se seraient interdit la possibilité de pénétrer dans le chenal, opération qu'ils avaient bien l'intention de tenter.
Le 6 juin, le bombardement de Santiago recommença. Il faisait un brouillard intense et une forte pluie tombait. Dix navires américains s'approchèrent de la côte et ouvrirent le feu.
A ce moment, on aperçut le vaisseau espagnol Reina-
SAMPSON CONTRE CERVERA. '489
Mercedes qui, profitant de la fumée, cherchait à faire sauter Tépave du Merrimàc.
\jOregon dirigea aussitôt son feu sur le navire espagnol, qui, ayant subi de fortes avariés et perdu plusieurs hommes, dut abandonner son entreprise.
Le Brooklyn et le Texas réduisirent bientôt au silence les batteries des forts. Le feu se déclara dans le fort de FEstrella, qui cessa de tirer.
Le New 'York et le New -Orléans avaient pris pour objectif le fort Castro, qui fut bouleversé de fond en comble.
Ail heures, le feu cessa de part et d'autre. L'escadre américaine avait tiré ISOO projectiles, qui, de l'aveu même des Espagnols, firent au Morro et dans les batteries annexes des ravages considérables et tuèrent ou blessèrent un grand nombre de soldats et plusieurs officiers.
Le 7 juin, les Américains dirigèrent une attaque contre la baie de Guantanamo et le petit port de Gaimanera, qui avaient déjà fait Tobjet d'une tentative quelques semaines auparavant. Deux navires de guerre, le Marblehead et VOregon^ bombardèrent les ouvrages qui défendent la baie et la ville de Caimanera et coupèrent le câble reliant Cuba à Haïti, qui atterrit non loin de Guantanamo. Une canonnière espagnole, qui croisait dans la rade extérieure, fut obligée de se réfugier dans le port intérieur, et le Marblehead reçut Tordre de bloquer l'entrée, de la surveiller étroitement, tandis que le Panther et le Josemite s'approchaient de la terre pour y débarquer un détachement de fusiliers-marins.
Celui-ci, fort d'une soixantaine d'hommes, sous les ordres du capitaine Gordfell, sauta à terre et gagna du terrain en avant, protégé par les feux de l'escadre, qui tenait à distance un régiment espagnol et le forçait bientôt à battre en retraite.
Bientôt le Dolphin et le Vixen rallièrent l'escadre, amenant, eux aussi, des troupes et du matériel.
Des canots à vapeur furent mis à Teau pour remorquer à terre les baleinières chargées de marins.
Ceux-ci, sous le commandement du colonel Huntington, gagnèrent lestement les hauteurs voisines, où, après avoir choisi remplacement du camp, ils hissèrent le drapeau américain en poussant des hourrahs; puis ils commencèrent à se retrancher sans s*inquiéter de quelques milliers de soldats espagnols embusqués à deux kilomètres de là, mais tenus en respect par la puissante artillerie de VOregon et du Marblehead. Ce n'était, d^ailleurs, que grâce à elle que les 800 fusiliers-marins du colonel Huntington pouvaient espérer se maintenir à terre. Le général espagnol Pareja disposait en effet d'une brigade dinfanterie d'au moins 4,000 hommes et avait son quartier général à Santa-Catalina, à quelques lieues à peine de Guantanamo.
D'autre part, le général Pando, commandant supérieur à Santiago, avait sous ses ordres 9,000 réguliers et 11,S00 volontaires, et si Ton observe qu'entre Santiago et Caimanera il n'y a guère plus de 60 à 70 kilomètres, on estimera qu'il devait tarder au détachement d'extrême avant-garde de voir arriver bientôt le gros du corps de débarquement.
L'amiral Sampson insistait vivement pour que Ton entreprit enfin des opérations décisives contre Santiago. Dans une lettre adressée à M. Mac Kinley, il protestait contre toutes les lenteurs apportées à la mise en route de l'armée de terre. Il se plaignait aussi d'avoir été obligé de bombarder San-Juan de Porto-Rico; cette affaire avait coûté inutilement plus d'un million en projectiles et en charbon.
Le bombardement de Santiago, disait-il, avait été également prématuré ; les Espagnols avaient eu le temps de rétablir leurs batteries et d'y monter les gros canons de l'escadre de l'amiral Cervera.
Enfin, l'amiral américain déclarait que si le corps de débarquement ne se mettait pas immédiatement en route, il se verrait obligé de donner aux insurgés des pièces de
SAMPSON CONTRE CERVERA. 191
petit calibre et de tenter avec son infanterie de marine, insuffisante, un coup de main contre Santiago.
Il n*eut pas besoin de recourir à cette extrémité. Un télégramme du département de la guerre de Washington lui annonçait, en effet, que le général Shafter, à la tête de son corps expéditionnaire, fort de 773 officiers et 14,S64 hommes, venait de quitter Key-West. La petite armée était embarquée sur trente-deux transports, escortés par seize navires de guerre.
Sauf deux régiments de volontaires du Massachusetts, et des roughs-riders ou chevau-légers de M. Rooseveet, le corps .expéditionnaire ne comprenait que des régiments réguliers.
On estimait que le corps du général Shafter pourrait effectuer son débarquement vers le milieu du mois de juin.
La situation de l'avant-garde du colonel Huntington était d*ailleurs assez critique. Le petit détachement était Tobjet d'incessantes attaques de la part des Espagnols et aurait été anéanti sans la protection des canons des navires américains. L'amiral Sampson avait dû débarquer de nouvelles troupes pour renforcer et relever certaines fractions épuisées par des escarmouches, qui ne leur laissaient pas un instant de repos, ni jour ni nuit. Il avait mis également à terre quelques pièces légères, que Ton avait couvertes par des épaulements en terre.
Du côté des Espagnols, le général Pando se multipliait, parcourant sans relâche la côte cubaine pour y organiser la résistance.
D'après des renseignements fournis par les chefs insurgés Garcia et Sanguily, les forces espagnoles de Santiago avaient été réparties de la manière suivante :
iO,0()0 hommes, commandés par le général Linarés, défendaient la ville ;
8,000, sous les ordres du général Luque, étaient échelonnés de Guantanamo à Santiago, avec de l'artillerie
légère et des pièces de montagne. Ce détachement, dont le quartier générai était à Miguel, avait pour mission de donner la main aux troupes du général Linarés pour empêcher Toffensive des Américains à Caimanera ou pour repousser un débarquement éventuel à Baiquiri ou à Aguadores ;
Enfin, le général Pando, avec la réserve générale, avait pris position entre Cobre et Ganta, au nord-ouest de Santiago, le long de la voie ferrée qui dessert les mines de cuivre.
Du côté des insurgés, Calixto Garcia avait quitté son quartier général de Bayamo, et, après s'être abondamment pourvu d'armes, de munitions et d'approvisionnements aux navires qui avaient amené de Floride Texpédition Lacret, il se rapprochait de Santiago.
Quant à Tescadre Sampson, elle avait complété ses soutes sans quitter le blocus, grâce à onze navires marchands expédiés de Tampa et de Key-West. En attendant l'arrivée du général Shafter et de ses troupes, les navires de l'amiral ne restaient pas inactifs.
G'est ainsi que le i4 juin trois d'entre eux avaient canonné des batteries en construction devant Santiago. Le fort du Morro et celui de Socapa avaient riposté, mais isans atteindre les navires.
Le lendemain, les navires américains Texas^ Marblehead et Swanhee détruisent les ouvrages de Gaimanera, que les Espagnols avaient cherché à reconstruire. Le bombardement durait une heure et demie. Enfin, le 16 juin, le bombardement de Santiago reprenait pour la troisième fois.
Le feu était dirigé principalement contre les batteries qui défendent Tentrée du port. Des ordres avaient été donnés afin qu'on évitât d'atteindre le fort Morro, où Ton savait enfermés le lieutenant Hobson et Téquipage du Mèrrimac.
Les Espagnols ripostèrent tout d^abord vigoureusement,
SAMPSON CONTRE CERVERA. 193
mais leur feu diminua graduellement d'intensité jusqu'au moment où leurs canons furent réduits au silence.
Les batteries ouest avaient été détruites en moins d'un quart d'heure ; mais les batteries situées à l'est du Morro, qui offraient un but moins visible, opposèrent une plus longue résistance.
Cinq mille obus avaient été lancés par la flotte américaine, qui était déployée en croissant, à trois mille mètres du rivage, les gros navires au centre, le New-Tork à l'aile droite, le Massachusetts à Vaile gauche.
Chaque navire était séparé de son voisin par un intervalle de 600 mètres.
D'après les rapports américains, la canoanière à dynamite Vesuvius avait fait merveille.
Trois obus, iîhargés chacun de 250 livres de cotonppudre, auraient produit dans la baie et sur l'île Cayo- Smith des dégâts considérables.
Un magasin à poudre, canonné par le Texas, faisait explosion.
Enfin, à six heures trente du matin, l'ordre était donné de cesser le feu. Il avait duré six heures. Aucun navire américain n'aurait été atteint par les projectiles du rivage.
Les rapports espagnols, au contraire, affirmaient que l'escadre ennemie avait subi de grosses avaries, et que l'amiral Sampson avait obtenu, par ce bombardement, un résultat quasi négatif.
Néanmoins, les dépêches officielles trahissaient une certaine inquiétude. On avait acquis la certitude qu'un puissant corps expéditionnaire était en route et ne tarderait pas à débarquer, en un point encore tenu secret, sur la côte méridionale de Cuba;
Le corps expéditionnaire à Santiago. — Un conseil de guerre. — Les points de débarquement. — A terre. — Le « Yankee dodle ». — Le rapport dn général Linarés. — Le chef insurgé Jésus Babi. — L'organisation du camp.
— Dispositif de l'escadre espagnole. — Composition des troupes d'investissement. — Les roughs-riders. — L'avant-garde du général Lawton. — L'engagement de Jaragua. — L'escadre Gamara à Suez. — Pas de charbon. — Le passage du Rio-Guama. — Les généraux Pando et Pareja. — L'escadre du Commodore Howell. — Proclamation du président Mac Kinley. — L'extension du blocus de Cuba. — l<a revue de Jaragua. — Les conduites d'eau de Santiago. — Le commandement des lignes d'investissement. — Les débuts de la bataille. — La prise d'El Caney. — Contre le Morro. — Les pertes.
— Blessure du général Linarés. — Le général Toral. — Un cadeau de fête.
— Destruction de l'escadre espagnole.
Le 20 juin 1898, le corps expéditionnaire du général Shafter arriva dans les eaux de Santiago de Cuba. La flottille mouilla à quinze milles au large, sous la protection de l'escadre de l'amiral Sampson, en attendant que toutes les dispositions fussent arrêtées, en vue d'un débarquement.
Un conseil de guerre, auquel assistèrent les officiers généraux de terre et de mer de l'armée américaine, ainsi que Calixto Garcia, chef des bandes insurgées devant Santiago, fut immédiatement réuni sur le vaisseau-amiral. Il y fut arrêté que le débarquement s'opérerait dans deux ou trois jours, sur un des points de Guantanamo, d*Asserraderos ou de Baiquiri, choisi d'après le résultat des reconnaissances envoyées vers ces points.
Celles-ci rentrèrent dans la matinée du 21, et le point de Baiquiri fut définitivement arrêté.
Baiquiri est un petit port de la côte sud de Cuba, situé
à 17 milles à Test de Santiago. Il existe en ce point un quai de débarquement en fer, établi par les compagnies, en majeure partie américaines, qui exploitent les minerais de fer de cette région.
L'opération commença le 22 juin, à neuf heures du matin.
Au signal, parti du vaisseau-amiral, la flotte américaine commença à canonner les collines qui entourent le village de Jaragua, à une distance de six milles. En même temps, des vapeurs, remorquant une multitude de bateaux vides, commençaient à circuler parmi les transports, embarquant peu à peu les troupes.
A neuf heures quarante-cinq, des éclaireurs cubains apparurent à Touest de Baiquiri, et aussitôt le New-Orleans, le Machias, le Détroit, le Suwanee et le Wasp ouvrirent le feu sur le pays s'étendant au-dessus de la côte où le débarquement allait s'effectuer.
Pendant le premier quart d'heure, quarante-cinq obus de gros calibre, et de nombreuses salves de canons à tir rapide, furent envoyés dans la brousse, sans que les Espagnols répondissent par un seul coup de canon.
A neuf heures cinquante, les premiers bateaux, emportant des détachements des 1", 8®, 12* et 25^ régiments d'infanterie, se dirigeaient vers la côte.
A dix heures dix, une immense acclamation parvenait de terre aux navires et se propageait de bâtiment en bâtiment, annonçant à toute l'escadre que l'armée américaine avait commencé à atterrir sur le sol cubain. C'est un détachement du 8® d'infanterie qui avait le premier abordé dans l'Ile.
L'opération s'efiectua sans incidents et sans perte d'hommes. •
Dès que les premières troupes eurent débarqué, elles se couvrirent par des avant-postes, et établirent leur camp sans être inquiétées.
Un détachement de cavalerie cubaine, qui s'était tenu
à couvert depuis le début de Topera tion, surgit alors et vint fraterniser avec les soldats américains. On informa les habitants que le moment du danger était passé ; peu à peu, des femmes et des enfants de couleur, se sachant désormais à Tabri, furent aperçus çà et là.
Un nouveau détachement fut débarqué à dix heures trente. A midi, il y avait trois mille hommes à terre. Chaque fois qu'une fraction de troupe débarquait, la musique jouait le « Yankee dodle ».
A la fin de la journée, une grande partie du corps du général Shafter campait devant Baiquiri; et le débarquement des grosses pièces avait commencé.
Voici comment le général Linarés, commandant la place de Santiago, rendait compte, au gouvernement espagnol, de l'opération exécutée par les Américains :
« L'attaque générale, par l'escadre américaine, a duré de huit heures du matin à trois heures de l'après-midi ; elle a été rude et s'est prolongée jusqu'à la nuit tombante, dans la baie de Siboney et à Baiquiri. Elle a été repoussée sur toute la ligne, excepté à l'extrême gauche de Baiquiri, qui dut céder au mouvement tournant et enveloppant exécuté sur terre par les forces américaines débarquées à neuf kilomètres à l'est de Baiquiri, au delà de nos lignes.
« Nos forces se replièrent en bon ordre sur les montagnes. Tous les édifices de Siboney et de Baiquiri ont été détruits par les obus ennemis. On manque de détails, parce que les lignes téléphoniques sont interrompues. » Plus laconique et plus pessimiste était le télégramme expédié par l'amiral Cervera ; le voici : k L'ennemi a débarqué à la Punta-Berraco; comme la question doit être résolue à terre, je vais débarquer les équipages de Fescadre. La situation est très critique. »
En réalité, l'opération de débarquement parait s'être exécutée sans résistance sérieuse des Espagnols. L'amiral Sampson écrivait, en eflfet, au gouvernement
de Washington, le 23 juin : « Le débarquement de l'armée se poursuit favorablement, avec une résistance très faible, pour ne pas dire nulle. Le New-Orleans ,le Detroity le Castine, le Wasp^ le SuwaneCj ont criblé de projectiles les alentours du point de débarquement.
a Nous avons fait une démonstration à Gabanas, pour attirer l'attention de Tennemi. Le Texas a échangé une canonnade avec une batterie de Touest, et a eu un homme tué. Dix mines sous-marines ont été enlevées dans le chenal de Guantanamo. »
En résumé, il résultait de ces dépèches, et de divers renseignements parvenus en Europe à la même époque^ que l'armée du général Schafter avait réussi le débarquement, non pas en forçant les lignes espagnoles qui s'étendent de chaque côté de la place de Santiago, mais en tournant l'extrémité de leur flanc gauche, h l'est.
C'est ce qui explique que les Américains n'aient rencontré, pour ainsi dire, aucune résistance.
Les Espagnols, dans l'impossibilité de garnir toute une étendue de côtes aussi longue, ont dû concentrer leurs forces dans une certaine limite, à l'est et à l'ouest de Santiago, tout le littoral de chaque côté étant menacé par des bombardements simultanés de toute l'escadre américaine : à Gabanas, à l'ouest, où le chef insurgé Jésus Rabi opérait en même temps une attaque par terre, puis à l'est, à Aguadores, à Julici et à Jaragua.
L'escadre de l'amiral Sampson s'étendait sur une ligne de 32 kilomètres, pour opérer ces diversions destinées à tromper les Espagnols.
L'amiral en personne dirigeait les opérations à Baiqùiri, tandis que le commodore Schley gardait l'entrée du goulet de Santiago, au cas d'une tentative de sortie de l'amiral Cervera.
Quatre navires de l'escadre Sampson avaient, d'autre part, été détachés pour surveiller la côte méridionale de
Cuba, entre le cap Cruz et l'Ile des Pins, afin de capturer les navires qui tenteraient de forcer le blocus.
Dans le camp américain, on s^organisait en vue de la marche prochaine sur Santiago.
D'après les renseignements fournis par les insurgés à Fétat-major américain, cette ville était fortement défendue du c6té de la terre.
Dans la baie, l'amiral Cervera avait disposé son escadre en cercle, autour de la petite lie et du fort, à mi-chemin de l'entrée du goulet et de la ville.
Les canons de bâbord du Colon et ceux de tribord du Vncaya commandaient le goulet.
Les navires étaient en bon état, mais les torpilleurs se trouvaient momentanément hors d'usage.
L'escadre avait été approvisionnée de charbon pour quinze jours.
A Porto-Rico, un croiseur américain s'était présenté devant le port, le croiseur espagnol Isabelia, une canonnière et le contre-torpilleur Terror^ s'étaient portés à sa rencontre, l'avaient canonné et forcé à gagner le large, puis étaient rentrés au mouillage de San-Juan.
Avant d'entamer le récit des opérations contre Santiago, jetons un coup d'œil sur la composition du corps expéditionnaire du général Shafter. La voici, d'après le New- York Herald y à la date du 25 juin :
A l'état-major général : le général Shafler, commandant en chef; le major général Wheeler (député de l'Alabama, ancien général de cavalerie confédérée), commandant la cavalerie ; les brigadiers généraux Kent, Hawkins Sumner, Bates,Young, Chaffee et Lawton, ce dernier commandant l'avant-garde ; le major général Breckinridge (inspecteur de l'armée régulière) , remplissant les fonctions d'officier inspecteur; enfin, le brigadier général Ludlow (de l'armée régulière), commandant le génie.
L'armée comprend 773 officiers et 14,364 hommes, en presque totalité réguliers.
L'infanterie se compose de 17 régiments de réguliers et d'un régiment de volontaires; au total, S61 officiers et 10,709 hommes.
La cavalerie compte 2 escadrons de réguliers non montés et 2 escadrons du 1®' régiment de volontaires des États-Unis, également à pied, soit 159 officiers et 2,875 hommes, parmi lesquels les roughs-riders, commandés par le colonel Wood et le lieutenant-colonel Roosevelt, et qui ont dû se résigner à abandonner leurs montures à cause de la difficulté d'embarquer des chevaux à bord des transports.
Us ont été transformés en artilleurs.
Il n'y a comme cavalerie montée qu'un seul escadron, comprenant 9 officiers et 280 hommes.
L'artillerie se compose de quatre batteries légères et de deux batteries de siège, avec 18 officiers et 455 hommes.
Le génie comprend deux compagnies, avec 9 officiers et 200 hommes.
Enfin, un détachement de télégraphistes est composé de 2 officiers et 45 hommes.
En outre, 4,000 insurgés de l'armée de Calixto Garcia ont été embarqués sur les transports, à Asserraderos, pour être transportés à Altarés, près Baiquiri, où, avec les 1200 hommes du chef Castillo, ils vont coopérer, avec les Américains, dans la marche sur Santiago.
Le général Shafter a reçu l'ordre de renvoyer ses transports à Tampa, où se concentrent les renforts destinés à son armée et à l'expédition prochaine de Porto-Rico.
Lorsque les Espagnols eurent constaté l'impossibilité de s'opposer au débarquement des Américains, ils se replièrent sur Santiago, où, appuyés par les canons de l'amiral Cervera, et hors de la portée de ceux de l'amiral Sampson, ils espéraient tenir tète à l'ennemi.
Leur aile gauche battit en retraite, en livrant une série de petits combats isolés, cherchant à retarder l'avantgarde ennemie, que commandait le général Lawton,
Celle-ci arriva bientôt à Jaragua, à 10 kilomètres de Santiago, et hissa le pavillon américain.
Le vendredi 24 juin, les roughs-riders et les pelotons à pied de la cavalerie américaine, soit un millier d'hommes, attaquèrent un détachement de 2,000 Espagnols, déployé dans la brousse, à 5 milles de Santiago. Ceux-ci durent battre en retraite, jusque sous les canons de la ville.
Les Américains avaient perdu, dans cet engagement, 43 morts et 50 blessés, dont 6 officiers.
Sur mer, les cuirassés Texas, Massachusetts et Oregon continuaient à bombarder les batteries de la côte.
Le Marblehead balayait le rivage, aux environs de la baie de Guantanamo.
Les navires légers surveillaient le^ mouvements des troupes espagnoles, sur la côte, à une distance de dix milles, à Test et à Touest de Santiago.
Mais, malgré la facilité avec laquelle s'étaient effectués le débarquement et la première marche en avant des Américains, on s'attendait, à Washington, à une résistance opiniâtre de la part des défenseurs de Santiago. On savait que le général Linarés disposait d'environ 40,000 soldats, tandis que les forces du général Shafter, jointes aux bandes insurgées, ne représentaient pas un effectif supérieur à 20,000 hommes.
On se préoccupait donc beaucoup, dans les sphères gouvernementales américaines, de renforcer au plus tôt les troupes du général Shafter.
Une autre question se présentait, au même moment, à l'étude du président Mac Kinley et de ses conseillers.
La fameuse escadre de réserve de l'amiral Camara, celle qui, pendant si longtemps, avait dérouté les prévisions les plus perspicaces, venait d'être signalée au canal de Suez, en route, par conséquent, pour l'Asie et les Philippines. Elle se composait du cuirassé Pelayo^ 9,900 tonnes, 14 nœuds, 23 canons, d2 canons-revolvers, battant pavillon de l'amiral ; du croiseur cuirassé Emperador Carlos F,
9,090 tonnes, 10 nœuds, 28 canons y des croiseurs armés (ex-transatlantiques) Patrtota, Buenos-Aires, 5,200 tonnes, 13 nœuds; Isla-de-Panay, 3,636 tonnes, 13 nœuds; Rapido-ei Colon; des contre-torpilleurs Aiidaz, Proserpina et Osado, chacun de 400 tonnes, 30 nœuds, 6 canons, 2 lance-torpilles ; du transport Covadonga et du charbonnier San-Francisco.
(]es douze bâtiments comptaient 2,437 hommes d'équipage et 2,147 hommes de troupe.
Mais, comme à son arrivée en Egypte, cette escadre avait besoin de 10,000 tonnes de charbon, et que le gout vernement égyptien ne pouvait autoriser le passage du canal, dans le cas où elle réclamerait une quantité de combustible supérieure à celle qui lui serait nécessaire pour regagner le plus prochain port espagnol, soit, en l'espèce, Barcelone, on pouvait se demander, avec raison, si l'amiral Camara ne serait pas obligé de rebrousser chemin, pour toucher aux Baléares, et cingler ensuite vers la mer des Antilles.
Dans ce cas, elle serait rejointe, dans les eaux espagnoles, par quatre navires qui n'avaient pu appareiller en même temps qu'elle.
Les bien informés d'Amérique affirmaient que M. Mac Kinley était décidé à envoyer une flotte sur les côtes d'Espagne, afin de terminer plus rapidement les hostilités ; on ajournerait, s'il était nécessaire, les hostilités contre Porto-Rico.
Et l'on croyait, de Tautre côté de F Atlantique, n'avoir pas à se préoccuper de la dernière flotte que l'Epagne feignait de vouloir armer, celle-ci composée des vieux cuirassés Victoria et Numancia^ des croiseurs LepantOy Princesse-des-Asturies, Cardinal-Cisneros, Cataluna^ Alfonso XIII, du monitor Puycerda, du croiseur auxiliaire Meteoro, du contre-torpilleur Destructor^ des torpilleurs Barcelo et Relamosaj et des transatlantiques armés en guerre Léon XIII et Monserrat.
En effet, quelques-uns de ces bâtiments étaient loin d*ètre prêts. La Princesse-des-Asturies demandait encore deux mois, le Cardinal -Cisneros un mois, le Lepanto quinze jours, pour pouvoir entrer en ligne.
Et pouvait-on compter que cette force navale serait encore prête à temps opportun, pour prendre part aux opérations décisives? Tout faisait présager le contraire. En attendant, Tescadre Gamara était immobilisée à Port- Saïd, par l'impossibilité de se procurer du charbon.
A la requête du consul américain, le gouvernement égyptien avait même prescrit aux autorités du canal de Suez d'empêcher l'embarquement des chauffeurs embauchés à Port-Saïd par Tamiral Camara. Celui-ci avait été prévenu, par les ministres du khédive, que l'embarquement des chauffeurs serait une infraction à la loi de neutralité.
A Cuba, les Américains avaient dessiné leur mouvement vers Santiago : sous la protection de l'avant-garde, plusieurs batteries de campagne et des canons à tir rapide avaient pris position derrière des épaulements construits à 1800 mètres des lignes espagnoles et à 8 kilomètres de Santiago.
Dans l'intérieur, les insurgés des provinces orientales redoublaient d'activité. Elles voyaient leurs mouvements régulièrement facilités par les transports que les Américains avaient mis à leur disposition.
Le général Young, à la tête de l'avant-garde, avait dépassé Se villa, et campait sur les bords du Rio-Guama, à trois heures à peine de Santiago. Le gros de l'armée bivouaquait à Siboney, et le quartier général du général Shafter avait quitté Baiquiri, pour s'installer à Jaragua.
Le 25 juin, deux compagnies américaines avaient occupé les positions couvrant le passage du Rio-Guama, et trois régiments, commandés par le général Lawton, s'étaient installés à Sabanillo. 800 insurgés, de la bande Gonzalez, s'étaient joints à la division américaine, qui
avait mis en batterie des pièces de campagne et des mitrailleuses Gattling, au sommet d^une colline dominant le bassin de Santiago.
Bien que les lignes américaines fussent à bonne portée de canon des lignes espagnoles, pas un coup de canon n'avait encore été tiré le 26 juin. Les officiers américains comprenaient la difficulté de s'emparer, par un coup de main, d'une ville aussi bien fortifiée que Santiago, et avaient résolu d'attendre, pour l'attaque, l'arrivée des grosses pièces de siège.
D'autre part, l'état-major américain avait été avisé que 15,000 espagnols défeudaient les lignes, à deux kilomède Santiago ; que le général Aldave, avec 4,000 hommes, venait de rentrer dans la place, enfin que le général Pando avait quitté Manzanillo, avec plusieurs milliers de soldats d'élite, pour faire sa jonction avec les troupes du général Linarés, commandant de Santiago.
Et de plus, le général Pareja qui, lors du débarquement, se trouvait dans le district de Guantanamo, revenait à marche forcée sur la capitale, et pouvait tomber inopinément sur le flanc ou les derrières du corps américain.
Celui-ci, bien que renforcé par les bandes de Garcia, de Castilio, de Gerebro et de Gonzalez, ne pouvait, sans témérité, prononcer son oflFensive avant d'avoir reçu les renforts que Ton cencentrait à Tampa.
Quelques mouvements se produisaient, au même moment (28 juin), dans l'armée navale américaine. Le commodore Howell, qui protégeait, avec son escadre, les côtes de l'Atlantique nord, se rendait devant la Havane, pour remplacer Tescadre de blocus de l'amiral Watson.
Celle-ci, composée du Newark, vaisseau-amiral, des cuirassés lowa et Oregon, des croiseurs Yankee, Dixie et Yosemùe, et des transports charbonniers Scindia, Afaranda et Alexandra, prenait le nom d'escadre orientale, et avait pour mission de menacer les côtes d'Espagne, pour forcer l'amiral Camara à rebrousser chemin; car on savait
204 CHAPITRE XJI. •
fort bien à Washington que l'amiral Barrosa, commandant Tescadre espagnole en armement, ne pourrait prendre la mer avant au moins un mois.
Pour le moment, l'amiral Sampson et le commodore Schley étaient maintenus au blocus de Santiago, et le commodore Remey au commandement de la base navale de Key-West.
D autre part, le président Mac Kinley avait lancé une proclamation étendant le blocus de Cuba à la c6te méridionale de nie, depuis le cap Francés jusqu'au cap Gruz, ainsi qu'à San-Juan de Porto-Rico, afin d'empêcher le ravitaillement des deux lies.
Les derniers jours de juin furent employés, par les Américains, à préparer l'attaque régulière de Santiago, que l'on avait reconnu ne pouvoir enlever par un coup de main.
La marche en avant fut, en conséquence, suspendue.
Le général Shafter passa, à Jaragua, la revue des 21,000 Américains et Cubains placés sous ses ordres, et fit commencer, en ce point, un vaste camp retranché, dans lequel se concentrèrent les hôpitaux de campagne et tous les services de l'arrière.
Cependant, les troupes légères, formant l'avant-garde, ne restaient pas inactives. Le 27 juin, elles avaient installé une forte grand'garde, sur la route de Sabanilla à San-i tiago, à moins de trois milles de cette dernière ville.
Les éclaireurs cubains avaient même poussé un mille plus loin, et s'étaient emparé des conduites d'eau approvisionnant la ville.
Le général Wheeler avait aussitôt envoyé un détache^ ment du génie qui avait coupé les conduites sur une longueur de plusieurs centaines de mètres, et les avait dérivées vers le camp américain.
Santiago se trouvait désormais réduite en partie à Teau des citernes, et cette eau, d'après les insurgés cubains, était de fort mauvaise qualité.
Mais il faut observer que la petite rivière Yarayo descendant des hauteurs du nord de la ville et plusieurs jsources sorties des collines d'El Cobre permettaient encore à la garnison et à la population civile de s'alimenter d'eau potable.
Sur la lignée d'investissement, les généraux américains s'étaient réparti le commandement de la manière suivante : Au centre, sur le Rio-Guama, le général Chaflfee ; à l'aile gauche, le général Wheeler avec la cavalerie montée et démontée ; à l'aile droite, le général Lawton avec l'artillerie. Le génie, sous les ordres du général Ludlow, était occupé à consolider les routes, transformées en fondrières, pour permettre le passage de la grosse artillerie et des fourgons de vivres nécessaires pour la marche en avant qui semblait imminente.
Le quartier général du commandant en chef était à Siboney.
Des patrouilles américaines parcouraient tout le pays en avant des lignes sans rencontrer de troupes espagnoles. Celles-ci semblaient s'être terrées derrière leurs retranchements et leurs palissades. Leur présence n'était signalée que par la construction de tranchées et d'épaulements à Aguadores, la Vigia et Santa-Ursula et la destruction du chemin de fer de Santiago à Aguadores.
C'est le 1®' juillet que commencèrent les préliminaires de l'attaqué contre Santiago. Dans la matinée de ce jour, le général Shafter envoyait en effet à M. Alger, secrétaire de la guerre à Washington, le télégramme suivant :
(( L'action est engagée, mais le feu est peu nourri et intermittent. Il a été commencé sur la droite, près d*El Caney, par la division du général Lawton, qui va s'avancer vers la partie nord-est de Santiago. »
Voici, d'après des documents officiels, comment s'engagea la bataille :
Elle débuta par une lutte d'artillerie. A sept heures du matin, la batterie Capron ouvrit le feu. A sept heures un
quart, la batterie Grims commença à son tour à tirer. Les Américains se servaient de poudre ordinaire, de sorte que la fumée permit aux Espi(£;nols de régler leur tir. Leurs batteries étaient servies par des canonniers de Tescadre Cervera.
Les Espagnols se servaient de poudre sans fumée, ce qui rendait le réglage du tir assez difficile pour les Américains. Néanmoins, le feu de ceux-ci était extrêmement nourri.
Lorsqu'il jugea la préparation de Tartillerie suffisante, le général Shafter donna le signal de l'attaque. Elle eut lieu sur trois [points différents. Les généraux Lawton et Wheeler marchèrent sur El Caney, le général K^t prit pour objectif Aguadores ; Garcia et ses Cubains tournèrent El Caney par le sud>est. Les Espagnols défendaient leurs positions avec acharnement ; mais les forces américaines et cubaines conquérant le terrain pied à pied, réussirent bientôt à s'emparer des ouvrages évacués et à rejeter leurs adversaires dans les faubourgs de Santiago.
Pendant la première partie de la journée, une lutte acharnée se déroula autour d'Aguadores, où le général Linarés commandait en personne. Les [Espagnols répondaient par un feu furieux aux Américains ; la flotte américaine lançait une pluie de projectiles sur les lignes espagnoles.
L'amiral Sampson envoya le Massachusetts^ le New- York^ le Giocesler et le Suwanee attaquer les batteries récemment élevées à Test et au sud du Morro. Celles-ci furent rapidement ruinées. Les projectiles à la dynamite du Vesuvius avaient produit des effets foudroyants.
A la fin de la journée, les Espagnols avaient reculé sur toute la ligne d'investissement. Ils avaient évacué le plateau de Sevilla et la position d'El Caney.
Le général Shafter fit aussitôt mettre son artillerie en batterie sur les positions conquises, afin de combattre dès le lendemain la deuxième ligne de défense des Espagnols.
La division Lawton et une partie des insurgés cubains prolongèrent la ligne d'investissement depuis El Caney jusqu'à Caimanés.
2,000 hommes des bandes de Calixto Garcia furent embarqués pour Asserraderos à l'ouest de Santiago, afin d'opérer contre les renforts espagnols qui accouraient de Manzanillo ou pour couper la retraite à la garnison de Santiago au cas où le général Linarés tenterait une sortie dans cette direction pour faire sa jonction avec la colonne de secours que l'on croyait s'avancer vers Santiago.
Les pertes des Américains, accusées par une première dépèche du général Shafter, qui parlait de 400 hommeshors de combat, étaient bien au-dessous de la réalité, comme le montre un second télégramme du général en chef, ainsi conçu :
« Je crains bien de ne pas avoir donné un chiffre suffisamment élevé comme étant celui des pertes américaines. 11 faudrait envoyer ici un vaste vaisseau-hôpital parfaitement équipé. Le chirurgien militaire en chef dit qu'il a du travail pour quarante médecins de plus. Le vaisseauhôpital devrait amener une chaloupe et des embarcations pour transporter les blessés. »
Le texte officiel communiqué par le gouvernement de Washington ne donne pas le chiffre définitif des pertes avouées par le général Shafter, mais les correspondances expédiées de Cuba firent connaître que plus de mille hommes étaient restés sur le champ de bataille.
Une cinquantaine de médecins reçurent immédiatement l'ordre de partir pour le théâtre de la guerre et le général Shafter fut autorisé à requérir tous les transports nécessaires pour le service des hôpitaux.
Les pertes considérables des Américains furent attribuées à l'erreur commise dans le déploiement des troupes. En effet, pendant toute la durée du combat d'artillerie, des compagnies d'infanterie restèrent massées ea
arrière des batteries, exposées au feu terrible des pièces de Tescadre espagnole.
Le maréchal Blanco, de son côté, avait envoyé au gouvernement espagnol la dépêche suivante :
« Aujourd'hui, 1" juillet, à inidi, Teûnemi a vigoureusement attaqué Santiago de Cuba. Il est parvenu à prendre les positions avancées de Lomas et de San- Juan, après trois heures d^une résistance tenace de Botre part ; nous avons pu sauver notre artillerie, quoique plus de la moitié de nos forces ait été mise hors de combat. Le général Linarés, grièvement blessé au bras gauche, a dû laissef le commandement au général Toral.
(c L'ennemi, en nombre considérable, a attaqué ce matin le bourg d'El Caney ; il a été repoussé par le général Vara-Rey. Le combat a recommencé dans la soirée, et s'est terminé dans le bourg d'El Caney après une résistance énergique de notre part ; nos pertes ont été sensibles. Je n'ai pas de nouvelles des colonnes Escario et Pareja, avec lesquelles il ne m'a pas été possible de communiquer, malgré tous les efforts que j'ai faits pour y arriver. »
La journée du 2 juillet fut presque entièrement consacrée au repos dans les deux camps.
Seuls quelques travaux de fortification jugés indispensables furent exécutés par les soldats du génie américain.
Sur mer les navires de Tamiral Sampson ca&onnaient à intervalles réguliers les ruines du fort Morro et des batteries de l'entrée du goulet, pour empêcher les Espagnole d'y réinstaller des pièces de canon.
Le 3 juillet, le général Shafter expédiait à Washingtcm le télégramme suivant :
« Santiago est entièrement investi au nord et à l'est, mais le cordon d'investissement est très faible. J'aireconau, en m'approchant, que les défenses sont si fortes qu'il me sera impossible d'enlever la ville d'assaut avec les forces dont je dispose actuellement.
.«!SPI
« Nos pertes, jusqu'à présent, s'élèvent à un millier d'hommes ; mais la liste n'en est pas encore dressée. Il y a peu de malades, «mais les troupes sont fatiguées par la chaleur intense, les efforts faits pendant la bataille de vendredi et la fusillade presque incessante dirigée contre les tranchées.
« Nous entretenons avec difQxîulté la route carrossable à l'arrière, car le terrain est détrempé par les pluies ; mais pour le moment, nous pouvons toujours nous en servir.
« La conduite des troupes américaines a été magnifique. Le général insurgé Garcia annonce qu'il est maître de la voie ferrée de Santiago à San-Luis ; il a brûlé le pont et enlevé quelques rails. Il fait savoir que le général Pando est arrivé à Palma et que le consul de France de Santiago et 400 Français sont arrivés hier de Santiago au camp des insurgés. J'ai invité Garcia à les traiter avec les plus grands égards possibles. »
Le secrétaire de la guerre répondit au général Shafter par le télégramme suivant :
M( Le président me charge de vous dire que vous avez la reconnaissance et les remerciements de la nation pour les opérations si brillantes et si efficaces de votre noble armée dans le combat de vendredi.
« La bravoure et l'héroïsme de vos officiers et de vos hommes donnent à la nation américaine un frisson d'orgueil.
« Le pays pleure les braves tombés dans la bataille ; ils ont ajouté de nouveaux noms au Livre d'or de nos gloires. »
Au moment où ce dernier télégramme parvenait au commçindant des troupes américaines à Cuba, l'amiral Sampdon datait de Siboney, 3 juillet, la dépêche suivante qui provoqua ^ans toute TUifion un enthousiasme indescriptible I
« La 'flotte que je commande offre à la nation, comme cadeau de fête du 4 juillet, la destruction de toute
ÎIO CHAPITRE XII.
la flotte de Tamiral Cervera. Aucun vaisseau n'a échappé. Elle a tenté de s'échapper à neuf heures et demie du matin, et à deux heures de Taprès-ùiidi, le dernier vaisseau, le Crislobal-Co/oriy s^étaiit échoué à 60 milles àTouest de Santiago, où il a abaissé son drapeau. U Infante-Marte- Thérèse^ le Viscaya et VOquendo ont été forcés d'échouer. Ils ont été brûlés et ont sauté à moins de 20 milles de Santiago. Le Fur or et le Pluton ont été détruits à environ 4 milles du port. Nos pertes ont été d'un homme tué et de deux blessés.
« Les pertes de Tennemi s'élèvent probablement à plusieurs centaines d'hommes qui ont péri par le feu, par les explosions ou dans la mer. Nous avons fait environ 1300 prisonniers, y compris l'amiral Cervera. »
Le même jour, le gouvernement espagnol affirmait que l'amiral était parvenu à rompre le blocus, et que son escadre victorieuse avait repris la mer.
Mais il fallut bientôt se rendre à l'évidence, et le 5 juillet, M. Sagasta avouait officiellement que l'escadre de l'amiral Cervera avait été battue, son chef fait prisonnier, VOquendo incendié et le Maria-Teresa coulé. Mais, disaiton dans les sphères gouvernementales, la dépêche de Cuba n'est pas encore entièrement déchiffrée.
Elle l'était le lendemain, et le gouvernement de la reine devait enfin avouer à l'Espagne toute l'étendue du désastre.
Voici ce qui s'était passé :
L'amiral Cervera, placé en face de forces écrasantes, n'avait d'autre alternative» s'il restait enfermé dans le port, que d'être anéanti ou de se rendre, ^ussi résolut-il de tenter le passage du goulet.
Dès que la flotte espagnole se fut mise en mouvement pour sortir du port, les navires américains ouvrirent le feu sur elle, et à peine avait-elle pris le large qu'ils se mirent à sa po «suite, faisant pleuvoir sur elle une grêle de projectiles qui perçaient les coques d'acier, ouvraient
OPÉRATIONS CONTRE SANTIAGQ. îH
de larges voies d^eau et inondaient de sang le pont des navires.
A aucun moment du combat, les Espagnols ne parurent vouloir renoncer à la lutte. Ils n'amenèrent pas leur pavillon même quand leurs navires commencèrent à sombrer, et quand d'épais nuages de fumée montrèrent qu'ils étaient en feu.
A ce moment, ils se dirigèrent vers le rivage distant de moins d'un mille et échouèrent leurs navires sur les écueils. Les équipages quittèrent alors leurs vaisseaux et, avec l'aide d'embarcations envoyées par les navires américains, gagnèrent la terre. . '
Une fois débarqués, les marins espagnols se confièrent à la discrétion de leurs vainqueurs qui mirent à terre un détachement, pour protéger les prisonniers contre les bandes cubaines embusquées dans la brousse, et prêtes à tomber sur les marins désarmés.
Deux heures après que le premier navire espagnol eut franchi le goulet, trois croiseurs et deux contre-torpilleurs gisaient -à la côte, à dix ou quinze milles du fort Morro. Tous ces navires étaient fracassés.
A chaque instant, quand Tincendie atteignait les soutes à munitions, des explosions formidables se produisaient ; puis les navires s'enfoncèrent peu à peu dans le sable ou les rochers.
L'amiral Cervera gagna la terre dans une chaloupe envoyée par le Gloucester au secours de l'équipage de Vlnfant^'Mmna-Teresa, Dès qu'il eut touché la terre, Taniiral se rendit ainsi que ses officiers au capitaine Morton et fut conduit à bord du Gloucester où les officiers américains le félicitèrent de sa bravoure. L'amiral était blessé au bras.
Seul de l'escadre Cervera, le Cristobal-Colon avait réussi à prendre de l'avance sur les vaisseaux américains. Mais poursuivi à toute vapeur par Vlowa, VOregon et le Brooklyn^ criblé de projectiles de gros calibre, il «e lais-
sait porter k la côte et s'échouait. Son équipage était fait prisonnier.
La deuxième escadre de l'Espagne était détruite. Il ne lui restait plus que les forces navales placées sous les ordres de Tamiral Camara, et que depuis plusieurs jours le manque de charbon immobilisait à l'entrée du canal de Suez.
Tandis que ces graves événements se passaient en mer, le général pando à la tète de six mille réguliers, trompant la surveillance de Tarmée d'investissement, entrait à Santiago, et faisait sa jonction avec les troupes du général Linarés.
Proclamation du maréchal Blanco. — Plus d'illusions. — L'échïinge des prisonniers. — Une suspension d'armes. — Le plan d'attaque. — Premières négociations. — Nouveau bombardement. — Arrivée du général Miles. — Dénouement imminent. — Les négociateurs. — La capitulation de Santiago. — Les exigences du vainqueur. — Dans le camp américain. — Aux États- Unis. — La dernière parade. — Situation de prise d'armes. — Le gouverneur de Santiago. — Mesures administratives. — Entre Américains et insurgés. — Le chef Castillo. — Une letlre de Calixto Garcia. — Réponse du général Shafter. — Dans la baie de Nipe. — Pétition des Cubains. — L'ambassadeur de France. — Est-ce la paix ? — A la Maison-Blanche. — Continuation des hostilités. — Encore une proclamation du maréchal.
Le désastre inouï qui frappait la nation espagnole ne parut pas, sur le moment, décourager les défenseurs de Cuba. Voici, en effet, en quels termes le maréchal Blanco, gouverneur général, annonçait à l'armée et à la population deTlle la destruction de Tescadre de Santiago :
(( La fortune n'accompagne pas toujours le courage. L'escadre espagnole, commandée par l'amiral Cervera, combattant contre des forces supérieures, a péri glorieusement au moment où nous la croyions sauvée du péril qui la menaçait, dans le port de Santiago.
« Le coup est très dur, mais ce serait indigne des Espagnols de défaillir maintenant, malgré la gravité du désastre.
m Nous devons montrer du courage et non pas de la faiblesse, nous pouvons continuer la lutte contre les adversités et les vaincre. Nos forces sont suffisantes pour défendre notre cause ; nous devons nous grandir devant le malheur. Unissons-nous, confiants en Dieu, et soypns
214 CHAPITRE xin.
courageux pour défendre rhonneur et Tintégrité de la patrie. »
Cette proclamation, datée de la Havane, du 7 juillet, n*était pas, malheureusement pour les Espagnols, en rapport avec le côté matériel et pratique de la situation ; et les infortunés défenseurs de Santiago allaient bientôt s*ea apercevoir.
On ne semblait d'ailleurs pas se faire grande illusion, dans cette ville, sur la durée de la résistance, puisque, dès les premiers jours de juillet, Tarchevéque de Santiago avait prié le maréchal Blanco de permettre à la garnison de capituler, considérant, disait-il, a qu'il est inutile de continuer à se défendre, l'honneur de l'Espagne et de ses soldats étant sauf »•
Le maréchal avait, d'ailleurs, répondu par dépêche au prélat, qu'il était impossible que Santiago capitulât. Avant de mourir^ disait-il, « rappelons-nous tous que nous sommes les descendants des immortels défenseurs de Gérons et de Saragosse » .
L'archevêque aurait pu répondre au maréchal que, dans son palais de la Havane, à l'abri des projectiles de gros calibre de l'armée américaine, le capitaine général ne courait aucun risque de trouver une mort glorieuse, alors que les défenseurs de Santiago étaient décimés inutilement par le feu, la famine et la maladie, mais il eut le patriotisme de s'abstenir.
Quelques jours après la destruction de la flotte espagnole, les autorités de Santiago consentirent à l'échange du lieutenant Hobson et des matelots du Merrimac, contre des prisonniers du même grade de l'escadre Cervera.
Les braves marins américains furent reçus, dans les lignes américaines, par le capitaine Chadwick, du New^ York.
Ils furent l'objet d'une manifestation enthousiaste de la part des soldats sur tout le parcours.
De Jaragua, le lieutenant Hobson se rendit à bord du
LA CAPITULATION DE àANTlAGO. ' 215
New-York, sur le pont duquel les officiers et l*équîpage étaient rangés. Ceux-ci l'applauHirent, tandis qu'il montait à bord.
Les équipages d'une douzaine de transports, ancrés dans la baie, se joignirent à cette démonstration.
Le lieutenant Hobson déclara qu'il n'avait qu'à se louer des bons traitements de l'armée espagnole.
Sitôt après la destruction de l'escadre Cervera, une courte suspension d'armes avait été conclue entre le général Shafter et le général Torral, remplaçant le général Linarés, blessé dans une précédente rencontre. Cette trêve, pendant laquelle on avait procédé à l'échange des prisonniers et on avait donné un peu de repos aux troupes, fut prolongée de quelques jours, pour permettre au commandant de Santiago de communiquer avec la Havane, et de recevoir les instructions du maréchal Blanco, soit dans le sens de la continuation de la résistance, soit dans celui de la capitulation, car vivres et munitions commençaient à se faire rares.
Le nouveau délai devait expirer le 9 juillet, à midi.
Il fut mis à profit par les deux partis, pour renforcer les batteries et les retranchements.
Les Américains fortifièrent beaucoup leurs positions. Us construisirent des ponts pour amener leurs pièces de gros calibre.
Les canons à dynamite furent mis en batterie, sur des points commandant la ville. Les batteries d'El Caney enfilaient le Champ-de-Mars et l'hôpital, le chemin de Cristo et la ligne ferrée de Sabanilla ; celles des hauteurs de San-Juan menaçaient le quartier de SantoTomas, la place d'armes d'Alameda et les quais.
Du côté de la terre, Santiago n'avait ni murailles, ni forts, mais des lignes presque continues de retranche* ments en terre, avec terre-pleins d'artillerie, d'un profil assez sérieux.
D'après le plan concerté entre l'amiral Sampson et le
général Sbafter, à la reprise des hostilités, Tescadre américaine devait bombarder les forts de l'entrée du goulet, pour en chasser les Espagnols, et les faire occuper par un millier d'hommes.
Des canots, pourvus de grappins, étaient désignés pour tepècher les fils conducteurs des mines sous-marines ; puis Fescadre entrerait dans le «henal, que n'obstruaient pas complètement les épaves du Merrimac et de la Reina- MercedèSy récemment coulée par les Espagnols euxmêmes, et viendraient s'embosser à bonne portée de la ville, pour soutenir l'assaut donné par les troupes du général Shafter et de Calixto Garcia.
Tout faisait présager, d'ailleurs, que Ton ne serait pas obligé d'en arriver à cette extrémité.
Le général Torral avait, en efifet, envoyé au général Shafter un parlementaire, pour offrir de capituler, à condition qu'il fût permis aux troupes espagnoles de se retirer avec leurs armes et leurs drapeaux.
Le général Shafter déclara ne pouvoir prendre sur lui d'accorder ces conditions, et en référa à Washington.
En effet, M. Mac Kinley refusa sa sanction, mais autorisa une courte prolongation d'armistice, au cours de laquelle le général Torral réunit un conseil de guerre où l'on examina la possibilité de battre en retraite, par la route de Caimanés.
Malheureusement, la voie n'était pas libre ; le commandant des forces américaines l'avait fait occuper par des réguliers et un détachement d'insurgés cubains.
A l'expiration du délai accordé par le général Shafter, le bombardement, ou pour être plus exact, une répétition du bombardement commença.
Sur un signal parti de la terre, le Brooklyn, le Texas «t Ylndiajta, placés en ligne, à un quart de mille du rivage, à Aguadores, exécutèrent, par-dessus les falaises, un tir plongeant ; mais, au trente-cinquième projectile, le général Shafter signala que les obus n'atteignaient pas
Santiago, qui est à cinq milles en arrière des falaises. Les navires eurent alors recours à leurs gros eanons. Le général Shafter signala de nouveau que les obus tombaient à mille pieds en avant de la ville, et un peu trop à gauche.
Quand la nuit arriva, l'escadre suspendit son tir.
D'après un télégramme expédié le soir même à Washington, elle devait, le lendemain, se rapprocher de la côte, et reprendre le bombardement, pendant qpe l'armée de terre compléterait Tinvestissement vers le nord-ouest, et canonnerait Santiago avec ses pièces de campagne.
Mais, le jour suivant, de nouveaux pourparlers étaient engagés pour la reddition de la ville.
Le général Shafter avait conféré avec les autres généraux américains, au sujet des propositions du général Torral, qui s'engageait à ne pas détruire les navires restant dans le port, ni les canons, ni les munitions, ni les édifices de Santiago, si on lui permettait de se retirer à vingt milles de là, avec ses troupes, sans être inquiété.
Les généraux américains inclinaient à accepter ces propositions, parce que, vu la faiblesse du cordon d'investissement du côté de l'ouest, on pouvait craindre que, jouant la suprême carte, le général Torral se précipitât de ce côté avec toutes ses troupes, et effectuât une trouée, après avoir incendié la ville.
Sur ces entrefaites, le général Miles, généralissime de l'armée fédérale, le général Randolph, avec des troupes de renfort, arrivaient au large de Santiago.
L'effectif des troupes américaines était porté au chiffre de 22,000 hommes, et 65 canons ou mortiers se trouvaient en batterie devant la ville.
Malgré l'évidente et triste réalité, le maréchal Blanco et l'état-major de la Havane essayaient encore de se faire illusion.
Voici le texte du télégramme expédié le 10 juillet à Madrid, par le capitaine général de Cuba :
218 CHAPITRE xni.
« La proposition de Fennemi d'exiger la remise de la place de Santiago sans conditions ayant été repou'ssée, les hostilités ont recommencé cet après-midi à quatre heures.
« J ai ordonné à la place de se défendre à outrance. Le vapeur Pensy /vanta , que j'ai envoyé avec 80,000 rations, a tenté de rompre le blocus de Santiago. Il est reparti pour Jucaroo après s'être réfugié dans le fleuve Canto, poursuivi par Tennemi et ayant abandonné son chargement.
« Cette dernière tentative de ravitaillement de la place a donc été infructueuse.
(c L'ennemi a commencé l'attaque de la place de Santiago par San-Juan et le Morro, à quatre heures quarantecinq, par une vive fusillade et le canon.
« Nos troupes ont conservé leurs positions. L'ennemi a abandonné ses tranchées avancées sur les collines de San-Juan.
« L'escadre a bombardé simultanément la ville. Le feu a cessé à sept heures.
« Nos troupes ont été' admirables. Nos pertes sont peu nombreuses. »
Et cependant, le dénouement approchait.
Les navires américains avaient recommencé le feu. Des observateurs à terre rectifiaient le tir, et les projectiles, passant par-dessus les falaises d'Aguadores, tombaient en plein centre de la ville. L'artillerie de terre faisait rage de son côté, et à faible distance. Santiago brûlait. Les Espagnols ne répondaient que faiblement.
Bientôt le général Shafter pria l'amiral Sampson de suspendre le tir de l'escadre ; puis il envoya au général Torral, en parlementaire, le général Wheeler pour lui annoncer que Santiago était complètement investi, que 18,000 réfugiés mouraient de faim dans le camp des Américains qui n'avaient pas les moyens de les nourrir.
En conséquence, le général Torral était sommé au nom de l'humanité, pour la troisième et dernière fois, de capi-
tuler sans conditions. Le général espagnol répondit que la question était si grave qu'il devait en référer à Madrid ; il communiquait en même temps un télégramme du maréchal Blanco qui offrait de nommer une commission mixte pour rédiger les termes de la capitulation.
Le général Miles et le général Shafter trouvant ambigus les termes de la proposition, décidèrent d'avoir une entrevue personnelle avec le général Torral. Celle-ci eut lieu le 14 juillet, à midi, sur un point situé entre les deux armées.
Le général Torral déclara qu'il venait de recevoir Tautorisation de capituler aux conditions qui seraient arrêtées par les commissaires des deux nations, et il désigna pour l'Espagne M. Masson, vice-consul anglais, le général Tolon et son chef d'état-major ; les généraux Wheeler et Lawton et le capitaine Wiley, de l'état-major du général Shafter, furent nommés commissaires américains.
Après de longs pourparlers, les préUminaires de la capitulation étaient signés le 17 juillet, à une heure du matin. Les conditions de la reddition de Santiago étaient les suivantes :
l^ Les 20,000 personnes réfugiées dans les camps américains rentreront dans Santiago ;
2^ Des patrouilles d'infanterie américaine seront établies sur les routes qui aboutissent à la ville ;
3° Le service médical et les ambulances du corps expéditionnaire donneront leurs soins aux blessés espagnols ; 4° Toutes les troupes espagnoles de la province de Santiago, à l'exception des 10,000 hommes commandés par le général Luque, à Holguin, devront se concentrer à Santiago pour se rendre ;
8® Les canons et les défenses de Santiago devront être remis aux Américains en bonne condition ;
6^ Les Américains pourront utiliser librement le chemin de fer de Jaragua ; 7® Les troupes espagnoles devront rendre leurs armes ;
8^ Les troupes espagnoles de Santiago seront transportées en Espagne en emportant leurs effets personnels ;
9® Les Espagnols coopéreront avec les Américains à la destruction des mines sous-marines placées à rentrée du port de Santiago.
La nouvelle de la capitulation de Santiago fut accueillie avec enthousiasme par les soldats américains.
Bien que plus réservée, la joie des officiers supérieurs et de Tétat-major général du corps expéditionnaire n'en était pas moins vive, car si le blocus de la ville eût dû se prolonger, il eût pu devenir fatal à l'armée américaine. La fièvre jaune avait, en effet, fait sou apparition dans le camp ; et, malgré de strictes précautions sanitaires, le pour cent journalier des indisponibles augmentait dans des proportions inquiétantes.
Un certain nombre d'officiers, le général Ghaffee étaient atteints assez gravement ; les statistiques médicales indi* quaient qu'un tiers du corps expéditionnaire était incapable de tout service.
Aussi, aux Etats-Unis, la nouvelle de la reddition de la place mit-elle un terme à Tanxiété causée parles dépèches récentes, exposant la situation pénible où se trouvaient les Américains par suite des pluies, des tempêtes et des fièvres, situation qu'un ennemi mieux organisé aurait pu transformer en un véritable désastre.
Le 17 juillet eut lieu, à Santiago, Timposante mais triste cérémonie de la remise de leurs armes, par les soldats espagnols.
Le général Sbafter, les commandants de division et de brigade et leur état-major, se présentèrent sur le terrain escortés par de la cavalerie ; le général Torral et son étatmajor arrivèrent escortés d'une centaine de soldats d'élite.
Des sonneries de trompettes retentirent ; puis le général Torral remit son épée au général Shafter, qui la lui rendit aussitôt.
Les troupes américaines, formées en bataille en avant de leurs retranchements, assistaient à la cérémonie.
Le général Shafter et son escorte, accompagnés par le général Torral, entrèrent ensuite à cheval dans la ville, pour la prise de possession officielle, qui eut lieu au Palais.
A midi précis, le canon tonna, les troupes présentèrent les armes, et aux accents de Thymne national américain le drapeau étoile fut hissé sur tous les édifices de la ville, en remplacement du drapeau espagnol.
Le général Mac Kibben était nommé gouverneur provisoire de Santiago ; deux régiments américains avaient pour mission de maintenir Tordre.
Les troupes espagnoles devaient camper en dehors de l'enceinte, jusqu'au jour de leur embarquement pour l'Espagne.
Le jour de la capitulation, la situation de prise d'armes, . remise par le général Torral à l'Jtat-major américain, accusait un effectif de 22,780 hommes, c'est-à-dire que l'effectif des prisonniers de guerre était supérieur à celui de l'armée assiégeante.
Dans l'après-midi du 18 juillet, une chaloupe à vapeur du croiseur américain Marblehead s'avança dans la baie de Guantanamo jusqu'à hauteur de Vert Caya-del-Toro, petite localité située en face de Caimanera.
L'officier qui commandait la chaloupe informa officiellement le commandant espagnol de la reddition du général Torral ainsi que de la capitulation de Santiago.
L'officier américain fixa un délai à l'expiration duquel le pavillon espagnol flottant sur Caimanera devrait être abaissé.
11 prévint également le commandant espagnol que si la canonnière Sandovalj qui se trouvait dans la rade, était mise hors d'usage d'une façon quelconque ou si les armes et munitions ainsi que les édifices publics et les casernes de Guantanamo et de Caimanera étaient détruits, les sol-
dats composant la garnison espagnole ne seraient pas traités comme prisonniers de gaerre.
L'officier espagnol abaissa son pavillon quelques heures plus tard et rendit les deux places le lendemain. L'effectif qui les défendait était de 5,000 honftnes d'après les contrôles ; mais la fièvre jaune avait exercé de si cruels ravages que 300 hommes à peine étaient en état de faire un service actif.
Le 18 juillet, le président Mac Kinley signa un document d*État relatif à l'organisation du gouvernement provisoire de Santiago. Ce document devait être publié en anglais et en espagnol, de façon à recevoir la plus large publicité dans les territoires placés sous le contrôle américain. Le général Shafter était investi du commandement de tous les territoires occupés. Une proclamation adressée aux habitants de ces territoires indiquait l'établissement formel d'un nouveau pouvoir politique à Cuba et assurait aux habitants des distrits occupés une sécurité absolue pour leurs personnes et pour leurs biens en même temps qu'une entière liberté pour l'exercice de leurs droits et de leurs relations privées.
Tous les forts et places acluellement en possession des forces américaines de terre et de mer étaient ouverts au commerce de toutes les nations neutres en ce qui concerne tous les objets qui ne sont pas de contrebande, contre payement des droits en vigueur au moment de leur importation.
La gendarmerie indigène ainsi que les tribunaux exisiants conservaient dans la mesure du possible les attributions qu'ils avaient avant l'occupation.
La modification la plus importante introduite dans le iarif douanier à Santiago étnit une réduction d'un dollar à vingt cents par tonne du droit de tonnage pour les navires transportant 2,0i)0 tonnes au plus.
Mais à peine les Américains avaient -ils pris possession de Santiago que des dissentiments éclatèrent entre eux et
les insurgés cubains. Peu de temps avant la capitulation^ Galixto Garcia avait informé le général Shafter que les insurgés avaient choisi le chef Castillo comme gouverneur de Santiago. Mais en vertu des instructions de M. Mac Kinley, le commandant en chef avait, comme nous l'avons vu, donné le gouvernement de la place au général américain Mac Kibben, qui avait pris deux officiers de Tétat-major de Garcia pour l'assister dans ses fonctions.
Quand le général Shafter avait annoncé sa décision de ne pas permettre à la junte insurgée d'entrer dans la ville, des murmures avaient éclaté parmi les hommes de Garcia qui espéraient piller Santiago comme ils avaient déjà saccagé Baiquiri et Siboney.
Le chef Castillo s'était rendu au quartier général et avait demandé au général Shafter pourquoi il laissait l'administration de Santiago entre les mains des autorités civiles espagnoles.
Le général avait répondu :
« Les Espagnols ne sont pas nos ennemis ; nous luttons contre les soldats de l'Espagne, mais nous ne voulons pas voler ses citoyens.
« Aucun Cubain ne sera autorisé à entrer dans la ville. Je crois probable qu'après le départ de l'armée américaine, l'administration de la ville sera transférée entre vos mains, mais pas avant. »
Castillo n'avait pas dissimulé son mécontentement. D'autre part, Garcia avait refusé l'invitation du général Shafter d'assister à la cérémonie du déploiement du drapeau américain sur Santiago, ne voulant pas, disait-il, se trouver côte à côte avec les Espagnols qu'il détestait, liepuis lors, les insurgés restaient dans leur camp; mais, ne pouvant se ravitailler autrement, ils acceptaient néanmoins les vivres américains.
Le 22 juillet, Calixto Garcia réunit en conseil les officiers supérieurs cubains et, après avoir exposé ses griefs, adressa au général Gomez sa démission de commandant
de Tarmée orientale de Cuba ; puis il écrivit au général Shafter la lettre suivante :
u Le gouvernement de Cuba m*a ordonné de coopérer avec Tarmée américaine. J^ai fait de mon mieux poor répondre aux désirs de mon gouvernement et j'ai été jusqu'ici un de vos plus fidèles subordonnés, m'honorant de servir sous vos ordres.
ce Je n'ai pas été honoré d'un seul mot de vous m'informant des termes de la capitulation ni de Timportante cérémonie de la reddition de Santiago, que je n'ai couBue que par la nouvelle rendue publique.
(( Vous avez laissé au pouvoir les autorités espagnoles que je combats comme ennemies.
« Je désirais vivement coopérer avec votre armée A toutes les dispositions relatives à l'occupation de la ville et au maintien de Tordre jusqu'à ce que le moment vint pour le peuple des États-Unis de remplir l'engagemeitt solennel qu'il a pris de proclamer Cuba libre.
(( Un bruit trop absurde pour être cru attribue la cause de vos ordres interdisant à mon armée l'entrée de Santiago à la crainte de massacres comme représailles contre les Espagnols. Je proteste contre l'ombre même d'un pareille idée. Nous ne sommes pas des sauvages ignorants des règles de la guère entre civilisés. Nous sommes une pauvre armée en haillons comme vos ancêtres dans leur noble guerre d'indépendance ; mais, comme les héros de Saratoga, nous respectons trop profondément notre cause pour la souiller par la barbarie et la lâcheté.
(( Je regrette sincèrement de ne pouvoir remplir plus longtemps les ordres de mon gouvernement et je me retire avec mes forces dans l'intérieur. »
Le général Shafter répondit à Calixto Garcia en lui exprimant la surprise et les regrets que lui causaient sa lettre. Il lui rappela qu'il l'avait invité à la cérémonie de la reddition de Santiago et que Garcia avait décliné cette invitation.
ouverne de la ba >baie con fleures, c
leJta, Wi
Les deux forts, placés de chaque côté de Tentrée du port, n'offrirent qu'une faible résistance ; mais le croiseur Jorje'Juan et un fort, situé sur une colline, près de la ville de Mayari, ripostèrent vigoureusement au feu des Américains.
Le Jùrje-Juatij cerné par quatre navires américains qui dirigeaient sur lui un feu violent, fut anéanti, et coula dans l'espace de vingt minutes.
Deux obus américains, ayant éclaté dans le fort de Mayari, le drapeau blanc fut hissé sûr ce fort.
Les embarcations des navires américains constatèrent qu'un grand nombre de plaques de la coque du Jorje-Juan avaient été enlevées par l'équipage, avant d'abandonner le navire.
Le port était défendu par des torpilles, dont Tune fit explosion à cent mètres de la proue du navire américain Topeka; une autre éclata à deux cents mètres de la poupe du même navire.
Deux canonnières espagnoles abandonnées furent saisies, au fond du port de Nipe ; la ville, elle-même, après quelques pourparlers, capitula, et le drapeau américain remplaça le drapeau espagnol sur les édifices publics.
La petite place de Jibara, sur la côte nord de Cuba, à 120 kilomètres de Nipe, était en même temps attaquée par de nombreuses bandes d'insurgés. Hors d'état de résister, la petite garnison espagnole évacua la ville, qui fut occupée par les Cubains.
Dans l'après-midi du 23 juillet, une réunion importante d'insurgés avait eu lieu, au club San-Carlo de Santiago, pour discuter Fattitude qu'il convenait aux Cubains d'adopter, en présence de la réponse du général Shafter à la lettre de Calixto Garcia, que nous avons citée, et des instructions du président Mac Kinley, relatives à l'administration de Santiago.
Au cours de cette réunion, M. Joachim Castillo, présideut du club et frère du général cubain Castillo, déclara
«?4'.'"»v '^^it^'P^^^^T!*'"^' • - — - — TV «- 'v , - -<. ■ « • , - - . » --me ",' ^- !..«-- .--. --,^--=
rt
que si on gardait le silence ce serait ^ donner une approbation tacite aux procédés des Américains, qui s'étaient conduits, disait-il, avec un manque absolu de bonne foi envers les Cubains, que ceux-ci ne pouvaient tolérer.
La pétition suivante fut, en efifet, rédigée pour être transmise à M. Mac Kinley :
« Les soussignés, Cubains de naissance, propriétaires résidant à Santiago de Cuba, représentant, avec nos familles, la population non combattante qui, dans ces parties de nie de Cuba, a souffert, durant de si longues années, du fait de la domination espagnole, tenons à adresser nos remerciements les plus chaleureux au peuple américain, pour nous avoir délivrés du joug insupportable de rhégémonie espagnole.
« Nous tenons aussi à exprimer notre confiance absolue dans la bonne foi des intentions des Etats-Unis, et dans Tassurance qu'ils ont donnée que le territoire de Cuba ne sera pas conquis, par les troupes américaines, pour être ensuite annexé aux États-Unis. Nous sommes persuadés, et nous voudrions que tout le monde soit persuadé, que les Cubains sont capables de remplir leurs obligations nationales et de se gouverner eux-mêmes.
« Il est possible que, dans un avenir rapproché, Tile de Cuba fasse partie du territoire américain, ce qui ne pouft'ait qu'augmenter le bien-être de sa population, mais, pour le moment, nous voulons posséder un gouvernement qui nous soit propre, comme compensation aux souffrances graves endurées et à Théroïsme de notre armée ; nous voulons l'établissement définitif d'une république cubaine, composée de Cubains, conformément aux résolutions du Congrès américain.
« Nous espérons que l'état actuel des choses à Santiago, où la garde de nos intérêts se trouve encore entre les mains des EIspagnoIs, ne durera plus longtemps, et que la ville sera prochainement remise aux Cubains. Nous
espérons que notre armée y entrera bientôt et que, de même qu*on a vu les troupes cubaines combattre vaillamment à côté des troupes américaines» on verra le drapeau cubain flotter triomphalement à Santiago, à côté du drapeau américain, n
Les relations entre Cubains et Américains commençaient, d'autre part, à être un peu moins tendues. Le général Shafter donnait quelques satisfactions aux autonomistes, en nommant les mieux qualifiés d'entre eux à des postes laissés vacants dans les douanes, par le départ ou la révocation de fonctionnaires espagnols.
Le gouvernement américain avait fait, d'ailleurs, connaître sa résolution de continuer à nourrir et à équiper les forces cubaines, et de faire tous ses efforts pour éviter les malentendus entre les chefs cubains et les commandants des troupes américaines.
11 avait, de plus, été décidé que, pour faire montre de courtoisie à l'égard de Calixto Garcia, le général Miles, commandant des forces destinées à opérer incessamment contre Porto-Rico, prierait le chef insurgé de fournir un petit détachement qui prendrait part à l'expédition, à côté des troupes américaines.
Celle-ci allait, en effet, avoir lieu, malgré les ouvertures des négociations de paix entre l'Espagne et les États- Unis.
Le 27 juillet, un communiqué officiel était publié à Washington, en ces termes :
« L'ambassadeur de France, au nom du gouvernement espagnol, et à la requête du ministre des affaires étrangères d'Espagne, a remis, cet après-midi, au président, à la Maison-Blanche, un message du gouvernement espagnol ayant en vue la fin des hostilités et l'établissement des conditions de paix. »
M. Jules Cambon, ambassadeur de France, accompagné du premier secrétaire de Tambassade, M. Thiébaut, s'était en effet présenté à l'audience de M. Mac Kinley et lui
' • , Jm 't'y
avait remis, ainsi qu'à M. Day, secrétaire d'État, le message du gouvernement de la reine.
La communication espagnole était conçue en termes généraux ; il n'y était fait aucune proposition catégorique au sujet de Cuba, des Philippines et autres possessions. C'était une simple requête demandant l'ouverture de négociations de paix et marquant le désir de l'Espagne d'apprendre à quelles conditions les Etats-Unis seraient disposés à la conclure. Un armistice n'était même pas proposé.
Le président Mac Kinley réserva sa réponse.
Il déclara qu'il soumettrait la question au cabinet, et qu'il inviterait ensuite M. Cambon à une nouvelle entrevue, pour lui donner la réponse des Etats-Unis.
Après le départ de M. Cambon, un conseil de cabinet eut lieu, auquel assistèrent, outre le président et M. Day, les ministres de la guerre et de la marine, MM. Alger et Long, ainsi que M. Bliss, secrétaire à l'intérieur, et M. Wilson, secrétaire à l'agriculture .
Il fut décidé que l'on accepterait l'offre de l'Espagne d'ouvrir des négociations, mais tout en continuant la guerre, jusqu'à ce que cette puissance eût fait des propositions un peu plus tangibles.
La note remise par M. Cambon était, en effet, rédigée de la manière suivante :
« Le gouvernement des États-Unis et celui de l'Espagne sont malheureusement engagés dans une guerre née à la suite de la demande faite par le gouvernement américain à l'Espagne de se retirer de Cuba, demande à laquelle cette dernière a refusé de se rendre.
(( Dans la lutte armée qui en est résultée, l'Espagne avoue avoir eu le dessous. Les souffrances que lui a causées cette guerre sont grandes, et elle croit que le moment est venu, pour elle, où elle peut convenablement demander aux États-Unis leur coopération dans le but de terminer la guerre.
V ' •'Jl
« C'est pourquoi elle demande qu^on lui fasse connaître, par rintermédiaire de larabassadeur de France, les conditions qu'exigeraient d'elle les États-Unis, pour conclure la paix. »
Eq attendant une communication plus explicite de l'Espagne, les hostilités devaient continuer sur tous les points. D'ailleurs, le parti militaire à Cuba ne semblait point admettre que la résistance fût arrivée à son terme, si l'on en juge par la proclamation suivante du maréchal Blanco, lancée à la suite de la capitulation de Santiago :
u Après une défense héroïque et plusieurs batailles sanglantes, le manque de munitions et de vivres ont obligé Santiago à capituler dans des conditions honorables et avec tous les honneurs de la guerre.
« L'occupation de Santiago par les Américains est sans importance stratégique, puisque la ville était depuis longtemps bloquée par les vaisseaux américains. Cette occupation n'aura donc aucune influence sur l'avenir de la campagne qui décidera du sort de l'Espagne.
« L'armée espagnole est intacte, avide de gloire et elle désire mesurer ses forces avec les Américains.
« C'est à cette armée que le roi, le gouvernement, le pays tout entier confient la tâche de défendre à tout prix l'intégrité du territoire et notre drapeau sans tache. Ils sont convaincus que l'armée espagnole sera victorieuse, malgré tant de dangers et d'obstacles, et qu'elle montrera une fois de plus le caractère indomptable et le génie militaire de notre peuple.
(( Tel est aussi l'espoir de votre généralissime. »
Il semble qu'en écrivant ces lignes, le maréchal Blanco se faisait bien des illusions sur la situation. Il parlait de victoires au moment où son gouvernement cherchait à négocier et n'attribuait aucune importance à l'occupation de Santiago, alors que la prise de cette place allait rendre disponibles les navires de l'escadre Sampson et de
l*escadre Schley et leur permettre soit de courir sus à la flotte de l'amiral Camara, soit de faire une tournée de destruction sur les côtes d'Espagne, soit enfin, but immédiatement réalisable, de transporter la guerre à Porto- Rico, et d'avoir raison des résistances accumulées depuis plusieurs mois dans cette colonie.