ConTentlon de IHemlne
A la nouvelle de l'issue du combat de Milazzo, le 20 juillet, le commandant de Messine, le général Clary, mit la citadelle en complet état de défense, et le 22 il somma tous les navires qui se trouvaient dans le port de l’évacuer pour ne pas gêner l’action de la défense des ouvrages. Seul l’aviso français la Mouette, qui avait du charbon à charger, put rester dans le port. Cette mesure amena une émigration presque générale des habitants de la ville qui y étaient restés jusque-là. On s’attendait à une attaque de Garibaldi, à une vive résistance de Clary, et à un bombardement de Messine par la citadelle.
Garibaldi avait déjà dirigé sur Mes.sine la brigade sicilienne, Nicole Fabrizi, par Spadafora et Gesso : le 24 au soir, il envoya un parlementaire de Milazzo à Clary. Le 25 au matin commença sur les hauteurs de Gesso une vive escarmouche entre les avant-postes de Fabrizi sous les ordres d'Interdonato elles avant-postes napolitains ; celte escarmouche se renouvela le soir du même jour.
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Clary, pendant ce temps, avait aussi été informé des nouvelles inteations de son gouvernement, et il avait reçu des instructions conformes à ce changement de politique. L’évacuation de la Sicile était résolue, complète dans le cas où Garibaldi s’engagerait à ne rien tenter contre les provinces de terre ferme, et en conservant non la ville mais la citadelle seule de Messine, dans le cas où Garibaldi ne voudrait pas prendre cet engagement. Ce fut donc sur ces points que roulèrent en somme toutes les négociations ultérieures. Déjà dans la journée du 25, Clary avait annoncé aux habitants de Messine qu’il évacuerait la ville en demandant seulement une garantie que les garibaldiens suspendraient leur feu sur les hauteurs, et ne troubleraient pas rembarquement des troupes dans le port de Messine.
Le 25 juillet Clary commença cet embarquement; dans la nuit du 25 au 20 il relira ses avant-postes des hauteurs de Gesso. Le 20 au soir, Medici arriva à Messine pour entamer de nouvelles négociations avec le commandant de la place, et il retourna le 27 à sa division, qui pendant ce temps avait marché en avant, pour revenir faire à sa tète vers midi son entrée dans la ville ; un peu après midi Garibaldi arriva à son tour. Medici eut encore une conférence avec Clary, et le 28 dans la matinée fut conclue la convention suivante :
« En 180Ü, le 28 juillet, Thomas de Clary, maréchal de camp et commandant en chef des troupes réunies à Messine, et le général-major chevalier Jacques Medici, mus par des sentiments d’humanité et pour éviter l’effusion de sang qu'entraînerait l’occupation de Messine d'une part, et la défense de la ville et de ses forts de l’autre part, en vertu des pleins pouvoirs à eux remis par leurs commettants sont convenus de ce qui suit : ,
1» Les troupes royales évacueront sans empêchement lan//e, et les troupes siciliennes l’occuperont également sans obstacle.
2" Les troupes royales évacueront les forts de Gonzaga et de Castelluccio dans un délai de deux jours à partir de la signature de la présente convention ; chacune des deux parties con- Iractariles désignera deux officiers et un commissaire pour dresser inventaire de toutes les pièces de canon, du matériel de guerre, des approvisionnements, et de tout ce qui se trouve dans les susdits forts. Ce sera au gouvernement sicilien à s’occuper,
après l’évacualion effectuée par les trempes royales, de commencer immédiatement le transport des objets inventorisés, et de le pousser avec toute l’activité possible, pour disposer et livrer tous les susdits effets sur un terrain neutre dont il sera question plus loin.
3“ L'embarquement des troupes royales ne devra pas être inquiété par les troupes siciliennes.
-i" La citadelle avec les forts qui en dépendent. Don Blasco, le phare et San-Salvator, demeureront entre les mains des troupes, royales, mais sous’Ia condition que ces troupes, quoi qu'il puisse arriver, ne devront causer à la ville aucun dommage , excepté dans le cas où les ouvrages sus-indiqués seraient eux-mémes attaqués, et où les travaux d'attaque seraient exécutés dans la ville môme. Sous la condition du maintien et de l'observation de ces stipulations, la citadelle s'abstiendra de toute hostilité à l'égard de la ville, jusqu'à la fln de la guerre.
5“ Il est déterminé un rayon de terrain neutre dont ta limite est tracée parallèlement à la limite du rayon militaire de la citadelle, de telle sorte que celui-ci se trouvera agrandi d’une largeur de 20 mètres au delà de son étendue actuelle.
6“ La circulation par mer reste complètement libre pour les deux parties. Les paviilons des deux parties seront mutuellement respectés. Du reste, les deux commandants qui ont conclu la présente convention auront à s'entendre sur les mesures relatives à l'approvisionnement des troupes royales qui devra être tiré de la ville de Messine.
Vu, lu et adopté, au Jour, mois et an que dessus, dans la maison de M. François Fiorentino, banquier, aux Quatre-Fontaines. •
Thomas de Clary,
Maréchal de camp.
Chevalier Jacques Medici,
Général-major.
Pour copie conforme :
G. Guassalla,
Capitaine d’état-major général.
Nous ajouterons ici que l’on tomba facilement d'accord sur toutes les mesures nécessaires pour approvisionner de vivres la citadelle aussi bien que les forts qui en dépendent, sur la
la langue de terre qui fom)^ le port de Messine. Le territoire neutre fut désigné sur la plaine de Teiranuova ; là se trouvaient en présence d’un cété les avant-postes de la citadelle, de l’autre, ceux de la brigade sicilienne Nicolo Fabrizi, qui forma la garnison de Messine.
Garibaldi avait eu soin de ne laisser formuler aucune clause qui pût de quelque façon que ce fût entraver ses plans d’un passage sur le continent. Au contraire, la liberté de navigation avait été stipulée : les navires siciliens et garibaldiens pouvaient circuler dans le Faro aussi bien que les vaisseaux napolitains, et les forts do Messine, d’après la convention, ne pouvaient plus mettre aucun obstacle pour ce qui les concernait à la traversée du détroit par des troupes garibaldiennes, destinées à débarquer dans les provinces napolitaines de terre ferme.
Maintenant, avant de suivre Garibaldi dans le royaume de Naples, noos avons à revenir un peu en arrière, pour nous occuper des démarches diplomatiques entamées de tous les côtés en Europe par le roi de Naples, du changement de la constitution politique du royaume, et des lottes intérieures, ayant leur origine au dehors, que Garibaldi eut à soutenir en Sicile.
If* MltoAtloa politique de Kaplee dane le« uiole de mal y Juin et Juillet* — François II* C'avour et Ciatibaldl*
Sous l’impression des nouvelles successives qui lui annoncèrent le débarquement de Garibaldi à Marsala, ses progrès, sa victoire à Calataflmi, suivie bientôt après de la prise de Palerme, François II désespéré expédia partout des ambassadeurs. Une lui revint de toutes parts qu’un silence décourageant, de bons conseils, mais point de promesse. « Si le premier flibustier venu, s’était dit François II, me prend une province après l’autre, ce spectacle ne doitil pas en fin de compte inspirer quelques réOexions à tous les monarques t légitimes » de l’Europe? Tous ces souverains, mes frères, qu’ils soient depuis plus ou moins longtemps en possession.
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qu’ils aient acquis leurs États par le glaive, par la conquête, par l’émeute de rue, par les boucheries militaires, qu’ils les conservent par l'emploi de Caïenne, des galères, des constitutions, des concordats ou autres moyens qui leur conviennent, tous ces souverains n’ont-ils pas le plus grand intérêt ù me soutenir dans ma résistance contre le pirate en question.
La réponse générale à cet excellent raisonnement fut que l’on se borna à haus.ser les épaules. — «Je voudrais bien, disait l’un, mais je ne puis pas tout ce que je voudrais. » — « Vous avez eu, disait l’autre, tout le temps de donner à vos Napolitains pour les distraire ce jouet que nous appelons ime constitution. Pourquoi ne l'avezvous pas fait! Maintenant, il est diflicile de savoir ce qu’il serait bon de résoudre. » — « Donnez vite une constitution, ajoutait un troisième, probaium est, vous êtes encore à temps ; an moins la maLson n’y court-elle aucun risque quand le feu dévore déjà le rez-de-chaussée ; mainte fois cela a bien servi, et quand on s’est tiré d’affaire on peut toujours en faire ce que l’on veut. »
Pauvre roi I Ce qu'il demandait c’étaient les canons et les vaisseaux de guerre de toute l’Europe, pour les mettre entre lui et le flibustier, comme entre lui et ses fidèles sujets qui ne voulaient plus de lui.
Mais au lieu de pain on lui donna une pierre, au lieu de poisson, un serpent. Encore un serpent se mange-t-il à l’occasion, nous nous le sommes laissé dire... Mais de creuses idées ! de vains avis! Que tirer de cela?
Napoléon III, auprès de qui M. de Martine avait été envoyé, s’était montré très-bienveillant pour le jeune roi : de plus, c’était le souverain à qui il pouvait être le plus agréable d'intervenir de nouveau en Italie, où depuis quelque temps on avait joué de si mauvais tours à ses plans particuliers; certainement c’était de tous celui qui le plus volontiers y aurait repris en main le gouvernail; — si cela eût été dans les intérêts de François H, c’est une autre que.stion, if est vrai.
Or, un observateur impartial aurait pu cependant résumer la position que prit l'empereur vis-à-vis du roi de Naples, en le comparant au chat qui s'amuse des angoisses d’une souris avant de se déciderà la faire craquer sous sa dent.
Napoléon III, en sa qualité de protecteur des libertés europé-
ennes, conseilla naturellement à son jeune client de donner une constitution et de la donner aussi vite que possible ; quant -à lui prt^ter un secours matdriel contre le flibustier, il n'en voulut pas plus en entendre parler qu’aucun autre des « frères » du roi de Naples; il laissa néanmoins entrevoir quelque^ espérances.
Le 18 juin, de Martino revint ù Naples avec ses promesses accompagnées d’ordres et surtout de points d’interrogation. Le 26 juin, on trouva afliché à tous les coins de rue de Naples un Acte souverain de ce même François II qui, quelque temps auparavant, déclarait catégoriquement qu’il voulait être t caporal autrichien plutôt que roi constitutionnel. •
' VArte souverain était ainsi conçu :
« Animé du désir Je donner à nos bien-aimés sujets un signe de notre bienveillance souveraine, nous nous sommes résolu à faire la concession de l’institution, dans notrerovaume, d’un régime constitutionnel et repré.sentatif, en harmonie avec les principes italiens et nationaux, à cette lin d’affermir pour l’avenir sa sûreté et sa prospérité et de serrer toujours plus étroitement les liens qui nous unissent aux peuples que la providence nous a chargé de gouverner. *
« A cette lin, nous sommes arrivé aux résolutions suivantes ;
« 1" Nous accordons une amnistie générale pour tous les délits politiques jusqu'à ce jour.
« 2® Nous avons chargé le comte Don Antonio Spinelli de la formation d'un nouveau ministère, qui devra dans le plus court délai possible combiner les articles du statut sur la base des institutions représentatives dans le sens national italien. ■
• 3° Un arrangement sera conclu avec S. M. le roi de Sardaigne an sujet des intérêts communs des deux couronnes en Italie.
, • 4“ Notre pavillon portera dorénavant les couleurs nationales
italiennes en trois bandes verticales, cependant disposé de sorte que dans le milieu seront conservées les armes de notre dynastie.
« 5° En ce qui concerne la Sicile, nous lui accordonJ les mômes institutions repré.sentatives, telles qu’elles pourront s'approprier aux besoins de l’ile, et un des princes de notre maison royale en sera le vice-roi.
« Portici, 25 juin 1860, François. »
Spinelli composa effectivement un ministère. Indépendamment
de ce que ce travail ne coûta pas peu de peine, on ne sut jamais exactement, en ce qui concernait ses différents membres, s’ils seraient fort disposés à y rester ou à ensortir, s’ils voulaient en définitive travailler on non d’accord avec leurs collègues. L’unité intérieure qui rend fort manquait complètement, et avec elle la confiance réciproque.
De Marlino se chargea des affaires étrangères, Del Re de l’intérieur et do la police, Caracciolo des cultes, Manna des finances, La Greca des travaux publics, Morelli de la justice, Ritucci de la guerre, Garofalo de la marine.
La populatiçn de Naples n’attacha aucune importance aux promesses de l’acte souverain ; les comités secrets de l’insurrection se chargèrent de le prémunir par de nombreux avertissements.
Pauvres aveugles couronnés I On ne vit en fait qu’une -chose dans cet acte souverain, c’est que François II n'était plus souverain. ^
François U promettait à la Sicile une autonomie restreinte et un vice-roi, mais la Sicile n’était plus à lui.
François II annonçait une amnistie générale, et il devait savoir que le Piémont secouerait aussitôt sur Naples tous ses ennemis.
François II voulait conclure une convention avec la Sardaigne; mais lorsqu’il était si facile à Gavour de prendre Naples pour son compte sans aucun arrangement avec les Bourbons, et qu’il n’avait pour ainsi dire qu’à ouvrir la bouche pour y voir tomber cette caille toute rôtie, commentsupposerqu’il s’amuserait d’abord à négocier un traité avec François II ?
François II d’ailleurs, lorsqu’il avait promis une constitution, n’avait fait à son point de vue que céder et commettre un acte de faiblesse.
Si d’un côté il était à prévoir qu’il ne parviendrait pas à se dégager complètement de cette faiblesse, il était tout aussi clair li’un autre côté, qu’il se laisserait facilement aller à des espérances de reconquérir son pouvoir absolu, qu’il n’opposerait point une résistance énergique à une réaction mise en œuvre par la reine-mère Marie-Thérèse elle-même, par ses fils et par ses adhérents. Il était clair que François II n’en viendrait point à faire ce qui seulement pouvait lesauver, c’est-à-direà se montrer complètement roi constitutionnel, agir avec une sincérité qui ne pût pas
permettre Pombre d'un doute à cet égard, déployer toute l’énergie nécessaire pour abattre et pour anéantir tout ce qui sentirait ia réaction, enfin se mettre à la tête de son armée pour défendre en personne son royaume.
François II aurait voulu tout cela, qu’encoré aurait-il fallu pour l'exécuter de.s qualités extraordinaires d’esprit et de caractère ; mais François II ne pouvait pas même le vouloir, car il n’y avait peut-être pas d’autre souverain légitime en Europe qui fût aussi profondément enfoncé que ce jeune prince dans les miasmes de la légitimité.
Le peuple de Naples, quant à lui, ne croyait plus à aucune promesse d’un Bourbon. Les comités secrets de l’insurrection l’invitèrent au calme, à la fraternisation avec l’armée, mais en même temps l’exliortèrent à n'accueillir qu’avec mépris Houte concession apparente qui ne pouvait qu’avoir été arrachée au roi et qu’il n’aurait faite qu’avec l’arrière-pensée de la reprendre dès qu’un instant favorable serait venu : ils lui dirent que Garibaldi était leur seul sauveur, le seul que l’on dût attendre, le seul en qui l'on pût espérer ; qu’il leur apporterait la seule chose qui pût être acceptée comme suffisante, l'Ilalie une sous le sceptre de Victor-Emmanuel.. Et le peuple napolitain se conduisit d’après ces directions. Il ne témoigna aucune satisfaction, il ne prit part à rien ; les salves de canons et les drapeaux aux trois couleurs hissés sur les édifices publics annoncèrent l’acte souverain de Portici : le peuple le vit affiché à tous les angles des rues, il n’écouta et ne regarda rien ; il passa sans s’arrêter et en levant les épaules.
Même le plus crédule ne pouvait plus rien espérer. Les partisans de l’ancien régime étaient dans toutes les fonctions importantes, et il n’y avait nulle apparence que l'on voulût les en éloigner : l’ancienne police était partout et plus provocalrice que Jamais ; elle réussit même à produire un scandale. Le 27 juin au soir il commença et le 28 il durait encore. La police et le militaire intervinrent à leur façon, soutenus par les instruments de la Camarilla ; cependant çà et là le militaire fit cause commune avec les habitants et arrêta des patrouilles de police à la grande joie de la population ; celle-ci peu à peu s’anima et, le 28, elle assaillit tous les commissariats de police : un effroi général s'empara de l’ancienne police qui se sauva comme elle put; l'ancien préfet.
Ajossa, chercha et trouva un asile sur un vaisseau français. Le 27, deux individus appartenant aux soutiens de la Camarilla avaient attaqué et maltraité dans la rue de Tolède l’ambassadeur français, M. Brenier.
Ces scènes eurent pour conséquence que le ministère déclara Naples en état de siège, le fort St.-Elme armé et mis en état de défense. Ajoutons cependant de suite que personne ne s’inquiéta de cet état de siège, qui fut appliqué absolument comme s’il n’existait pas. On dut cela an nouveau préfet de policé qui avait remplacé Ajossa, le vieux libéral Liborio Romano, dont tous les actes ne peuvent permettre d’autre conclusion sur ses intentions, sinon qu’il n’accepta des fonctions oITicielles qu’avec la volonté arrêtée d’avance de s’en servir pour contribuer d’autant plus sûrement à l’expulsion des Bourbons. Quoi qu’il en soit, la proclamation de l’état de siège était un singulier début de la nouvelle ère de liberté constitutionnelle; Manna en eut immédiatement assez de son portefeuille et quitta le ministère.
Les autres ministres furent alors d’avis qu'il fallait faire pourtant quelque chose pour adoucir ce malencontreux état de siège, et ils firent au roi la proposition de rétablir purement et simplement la constitution de 1848, au lieu de s’occuper dans ce moment de la tâche longue et pénible d’en élaborer une nouvelle. Effectivement la constitution de 1848 fut promulguéeret l'on y mit une telle précipitation que l’on fit sans autre réimprimer à cet effet l’ancien décret de 1848 qui l’avait mise en vigueur, et cela tellement textuellement qu’on y laissa la signature de Ferdinand II. Fâcheux augure qui ne pouvait contribuer beaucoup à disposer les Napolitains à croire bien sérieusement à la liberté constitutionnelle et à sa durée.
D’après la constitution la presse était libre. Malgré l’état de siège il surgit aussitût une foule de petits journaux qui se vendaient à la criée dans les rues; pas un seul n’était favorable aux Bourbons ; tous appelaient de leurs vœux l'Italie une, Victor-Emmanuel et Garibaldi ; tous traitaient le gouvernement de François II avec un mépris non dissimulé, l’accablaient de railleries et d’insultes. En revanche, les portraits de Garibaldi et de Victor-Emmanuel se vendaient par milliers dans toutes les rues de Naples.
D’après la constitution une garde nationale devait être instituée
dans la capitale. François II n’osa pas s'y refuser ; il nomma comme son premier commandant le prince Ischitella, comme second commandant le duc de Cajanello; mais par-dessous main, appuyé en cela par la Camarilla, il opposa une résistance passive au travail de son organisation. Pour une capitale de 400,000 habitants la garde nationale fut tout d’abord limitée au chiffre de 5000 hommes. La constitution demandait aussi la réunion d’un parlement; la clôture de la confection dos listes électorales fut d’abord ajournée an 10 août. Les électeurs ne s’empressèrent point de s’inscrire. — Pourquoi faire? disaient les uns: au 10 août sans faute Garibaldi sera déjà à Naples, et alors toute cette fantasmagorie sera terminée. — Pourquoi faire? disaient les autres: si Garibaldi ne vient pas et que les Uourbons redeviennent les maîtres, les listes électorales se changeront trop facilement on listes de proscription et decrimesetdélitspolitiques. Presque tout le monde se trouva d’accord pour laisser cette affaire en repos.
Dans cette atmosphère nouvelle, privée de la protection dé la vieille police fugitive, n’ayant que fort peu de confiance dans celle de Liborio Romano, la reine-mère ne se sentait plus à l’aise, non plus que ses adhérents, au milieu de la capitale. Elle se retira donc avec la plus grande partie de sa famille et les chefs de la Camarilla derrière les remparts de Gaëte, ville parfaitement propre à devenir le nid de la réaction; c'est de cette officine qu’il sortit plus d’un plan ténébreux. Jusqu’à ce qu’enffn, trop tard il est vrai, il fallut (^ue ses hôtes se cherchassent un autre quartier général pour élaborer leurs conspirations.
A la place de la réaction qui s’en allait, on commença à voir affluer dans la capitale les réfugiés de 1848 et de 1849, qui avaient depuis lors trouvé un asile dans le reste de l’Italie ou à l’étranger : la plupart revenaient pour travailler dans le sens de Cavour, aucun pour soutenir le trône vacillant des Bourbons. Quelques-uns seulement, très-peu nombreux, ne purent, malgré l’amnistie générale promise, obtenir des passe-ports pour rester à Naples.
Les fils de l’Autrichienne, les ducs de Trani et de Caserte, qui étaient restés à Naples auprès du roi avec une partie de leur entourage, travaillaient pendant ce temps secrètement dans les casernes à déterminer une partie des troupes, en particulier la garde royale, à un mouvement militaire en faveur de la réaction. Une
teDtative de ce geure eul lieu effectivement le dimanche 15 juillet, mesquine, pitoyablement mise en œuvre, mais enfin, malgré cela, preuve bien évidente de la réaction que l'on tramait.
Le 15 juillet, tes grenadiers de la garde avaient leur jour de sortie: sur différents points de la ville, dans la rue de Tolède, près de la porte de Capoue, à la Cbisga, ils se rassemblèrent en même temps en troupes, dégainèrent et commencèrent à frapper d’estoc et de taille sur le peuple et sur tout ce qui circulait à pied ou en voiture dans ces localités très-fréquentées. Dans cette occasion encore on parut avoir principalement en vue les Français: on entendit sur quelques points le cri de « vive le roi ; » sur d’autres on acclamait comme roi le comte de Trani.
Toutes les troupes ne firent pas cause commune avec les grenadiers de la garde ; au contraire, quelques détachements, conduits par des officiers plus raisonnables, contribuèrent beaucoup à disperser ces bandes avinées.
Le ministère demanda au roi la dissolution du corps de la garde royale ; l’oncle du roi, le comte de Syracuse, joignit ses réclamations à celles du ministère, mais les autres princes s'opposèrent à cette mesure; il en résulta des scènes violentes. Le roi, comme d’habitude, choisit un moyen terme: il se rendit à la caserne des grenadiers de la garde au Pizzo falcone, y adressa aux soldats un discours adroit, et leur fit jurer fidélité à la constitution. Mais la garde ne fut point dissoute; les grenadiers furent seulement envoyés à Portici, où ils furent fêtés et choyés au nom du roi, et reçurent un supplément de solde.
Des événements semblables à ceux du 15 juin à Naples s'étaient passés le môme jour à S. -Maria, à Capoue et à Caserte; peu de jours après ils se reproduisirent à Avellino ; il était donc difficile de considérer les violences des grenadiers de la garde comme un acte isolé et fortuit.
A la suite de ces faits le ministère éprouva une nouvelle modification. Pianelli devint ministre de la guerre et Don Liborio Romaiio prit le portefeuille de l'intérieur.
Le 17 juillet, lorsque les grenadiers quittèrent Naples pour se rendre à Portici, la garde nationale de la capitale commença enfin son service.
Les démissions d’officiers, non pas réactionnaires, mais libé-
raux, se multiplièrent de jour en jour, et quelques-uns de ces officiers publièrent môme des déclarations sur leur sortie de l’armée qui firent une grande sensation.
Pour aplanir les voies à l’arrangement avec le Piémont, promis dans l’acte souverain, le gouvernement avait décidé dès le 29 juin de restituer les deux navires VUlile et le Charles-Jane, capturés par la marine napolitaine, et cette mesure fut mise aussitôt è exécution.
Il ne s’agissait plus que d’envoyer une ambassade è Turin, afin d’y conclure un accord complet, destiné à durer autant que cela paraîtrait nécessaire. On frappa à plus d’une porte, avant de découvrir quelqu’un qui consentit à accepter ce poste dilflcile ; enfin on trouva les deux diplomates que l’on cherchait dans la personne de M. Maiina, et du baron Winspeare, rappelé de Constantinople, tous deux, du reste, plus disposés à travailler l’un contre l’autre que l’un avec l’autre. Ils partirent de Naples le H juillet.
Cavour et le gouvernement napolitain n’étaient au fond d’accord que sur un point. Pour tous deux Garibaldi était une rude épine au pied ; Cavour était dans ce moment plus que jamais décidé A mettre des obstacles en travers du chemin de cet • aventurier heureux, » de cette < tôle carrée, » de « cet homme qui gâtait tout. » Mais c’était à cette intention que. se limitait tout son amour pour le gouvernement napolitain, et ce gouvernement lui-môme devait être renversé pour remplir les vœux secrets de Cavour, seulement ce ne devait pas être par Garibaldi. Comment cela? Les cavouriens avaient noué plus d une intrigue dans la cour napolitaine ; une petite révolution de palais devait chasser François II ; si possible, Victor-Emmanuel devait être acclamé aussitôt à sa place, ou bien tout au moins une votation populaire ou parlementaire, mais en tout cas annexioniste devait être provoquée et mise en œuvre. Victor-Emmanuel devenait roi de Naples. Comme compensation, un prince de la famille de Bourbon, qui était à la tôle du mouvement, devait être proclamé son vice-roi à Naples. Comme grands meneurs de ce plan on désignait principalement les comtes de Syracuse et d’Aquila, ce dernier probablement sans beaucoup de raison, et le général Nunziante.
11 e.st vrai que mener à bonne fin cette révolution de cour pouvait être une affaire assez longue: les chefs napolitains du com-
plol n’élaient pas avares de promesses, mais ils étaient lâches, et ils dissimulaient leur pusillanimité sous le prétexte de la nécessité de grands préparatifs. Cavour avait conliancc en eux, parce que l’on croit volontiers ce que l'on désire.
Il fallait néanmoins que tout cela fût fait avant que Garibaldi pût entrer à .Naples; logiquement il fallait donc arrêter les progrès de Garibaldi, et retarder sa marche victorieuse, ce qui pouvait jusqu’à un certain point se réaliser en lui créant des intrigues et des dillicultés à dos, dans la Sicile même. En même temps il était néces.saire de ne pas rompre ouvertement avec le gouvernement napolitain actuel, afin que l’habile prestidigitateur de Turin pût conserver son innocence de colombe devant tout le monde politique européen et dire à la lin : • Voyez vous-mêmes : voilà comment marchent les cho.ses, que famé maintenant ? Il nous faut bien, bon gré mal gré, devenir roi de Naples. •
Winspeare et Manna, les ambassadeurs olliciels du roi François II furent parfaitement accueillis à Turin. Il est naturel, leur disaiton, que le gouvernement du roi Victor-Emmanuel veuille être complètement assuré que ce n'est pas seulement le roi bourbonien, mais aussi le peuple de Naples qui tend la main au Piémont. Mais comment acquérir cette certitude avant que le ministère napolitain soit pleinement entré dans la nouvelle voie constitutionnelle, avant qu’il ail institué un parlement, et que l’on ait éloigné des affaires et des fonctions influentes qu’elles rempILssent, les grandeurs de l’ancien régime? On pouvait se tendre loyalement et fidèlement la main pour suivre une politique franchement italienne ; on pouvait se mettre d'accord au sujet d’une rupture absolue du gouvernement napolitain avec l’Autriche et avec l'influence autrichienne, au sujet d’une action commune avec le Piémont auprès du pape, pour amener celui-ci à prendre enfin en considération les intérêts de l'Italie seule, et à .se soumettre aux exigences d'une politique italienne. Mais le gouvernement piémonlais avait toujours besoin d’une solide garantie, que l’on ne cherchait pas en tout cela à le prendre pour dupe et que l'on ne songeait pas à n'agir que pour un certain temps d’accord avec lui. On disait, par exemple, que cette garantie pourrait être fournie par un mutuel échange de troupes, qui aurait envoyé les soldats piémontais dans l'Italie méridionale et les soldats napolitains dans
l'Italie septeutrionale, et par leur arrangemeat qui mettait les (leux armées sous un commandement commun. Puis cela encore ne suflisait pas. Le Piémont, dans sa politique italienne, avait toujours consulté l’opinion populaire pour marcher d’accord avec elle : il ne pouvait se résoudre à traiter délinitivement avec uu gouvernement italien qui n’était pas visiblement appuvé sur cette base de la volonté du peuple. — Le résultat de ces considérations était toujours qu’avec la meilleure volonté du monde d’accéder aux désirs du roi de Naples, il fallait attendre la constitution d’un parlement italien. Ensuite il y avait au travers d’un arrangement ce trouble-féte de Garibaldi qui n’entendait pas facilement raison et qui se j)réparail justement en ce moment à s’avancer, de sa capitale conquise, vers l'est de la Sicile. Ce Garibaldi donnait à lui seul déjà bien assez de tourment au cabinet piémontais ; i)Our avoir avec lui quelque temps de tranquillité, il était opportun de chercher à couper la lutte, absolument comme dans uu vaste incendie on fait sauter une maison pour en faire une barrière entre lus maisons qui flambent déjà et celle dont le feu menace de s’emparer.
Or, tenir à distance le trouble-féte de Cavour, c’était justement ce que pouvait désirer le plus ardemment la cour de Naples; et lorsque celle-ci vit « l’heureux aventurier • marcher de Palerme sur Messine, son avant-garde se porter déjà devant Milazzo, et les lazzaroni de Naples crier dans toutes les rues de la capitale que Galubardu avait d'un coup fait Laisser le prix du pain à Palerme > et qu’il ne manquerait pas d'en faire autant à Naples à peine arrivé, sans parler de leurs macaroni favoris, alors ses envoyés à Turin commencèrent à devenir toqjours plus pressants ; ils se hâtèrent de promettre l’évacuation de toute Plie par les troupes napolitaines, si le Piémont s'engageait seulement à ne pas laisser le /libutUet- traverser le phare de Messine.
La Greca tenait le même langage à Paris et à Londres. Mais comment Cavour aurait-il pu fournir caution pour les actes de Garibaldi V N’avait-il déjà pas fait tout son po$.sible pour le rendre dépendant de lui-mème? Cependant, disait-il, on essaierait; on emploierait uu dernier levier pour agir sur lui, et l'on déciderait le roi Victor-Emmanuel à écrire à Garibaldi dans ce sens. Lo
roi t'crivit en effet; cette lettre, datée du 23 juillet, était ainsi conçue ;
« Général I Vous savez que je n’ai point approuvé votre expédi- . tion, et que j’y suis resté absolument étranger. Mais aujourd’hui, la position difficile, dans laquelle se trouve l’Italie, me fait un devoir de me mettre en communication directe avec vous.
• Dans le cas où le roi de Naples concéderait l’évacuation complète de la Sicile par ses troupes, s’y désisterait volontairement de toute influence, et s’engagerait personnellement à n'exercer de pression d’aucune sorte sur les Siciliens , de sorte qu’ils aient toute liberté de se choisir le gouvernement qui leur serait le plus agréable, dans ce cas, je crois que ce qui serait pour nous le plus raisonnable serait de renoncer à toute entreprise ultérieure contre le royaume de Naples. Si vous éics d’une ovlre opinion, je me réserve expressément toute liberté d’action, et je m’abstiens de vous faire aucune autre observation relativement à vos plans. »
Cette lettre du roi, qui n’arriva qu’au commencement du mois d’août entre les mains de Garibaldi, était la dernière ressource de Cavour pour retenir le général des corps francs. Nous verrons plus lard comment elle fut accueillie par lui et quelle réponse il y fit; mais tous nos lecteurs peuvent dès à présent se rendre compte, d’après l’exposition générale que nous leur avons faite précédemment, de la position dans laquelle se trouvaient les uns vis-à-vis des autres les cavouriens et les mazziniens, et ce que signifiait réellement la menace contenue dans la lettre du roi, menace de se garder dorénavant la main complètement libre : quant à ceux qui ne l’auraient pas déjà compris ou ne le voudraient pas comprendre, les faits ultérieurs seront là pour leur ouvrir surabondamment les yeux à cet égard.
Maintenant, nous voulons examiner quels autres ressorts Cavour avait déjà auparavant essayés de faire jouer contre son antagoniste.
Au milieu de juin, Cavour avait lâché sur les bras de Garibaldi deux hommes qui ne pouvaient que créer des complications et des embarras en Sicile ; le premier, et le plus innocent, était le marquis Torrearsa qui débarqua le 13 à Palerme; le second, plus venimeux, était La Farina, qui y arriva le 16. Garibaldi les
reçut tous les deux amicalement; tous deux étaient Siciliens et avaient souffert en exil. Torrearsa fut aussitôt nommé prési-> dent du Conseil des ministres, et vice-dictateur. Mais tous deux , sur un point étaient des adversaires décidés de Garibaldi; en effet,ils voulaient la déclaration immédiate de l’annexion de la Sicile au Piémont, Torrearsa sous certaines conditions, La Farina sans conditions, afin que son maître Cavour pût librement tramer ses intrigues relativement à Naples, et afin de détrôner Garibaldi qu’il jalousait En outre, différents espions de la police de Cavour travaillaient dans le môme sens; qu’ils aient agi ou non sous Faction directe de La Farina, et reçu de lui leurs instructions, c’est ce que nous n’avons pas à examiner ici. Mais le fait reste ab.solument le même dans l’un et l’autre cas.
Les conséquences du travail de La Farina ne devaient pas .se faire longtemps attendre. — Le 23 juin, le Conseil municipal de Palerrae, le duc de Verdura 5 sa tête, se rendit auprès du dictateur pour lui remettre une adresse de remerciements, et le diplôme de bourgeois de Palerme. — Verdura, comme orateur de la députation, insista entre autres sur le fait que la Sicile aspirait h l’annexion au royaume de Victor-Emmanuel.
Garibaldi, qui en avait déjà assez appris sur le genre d’activité de La Farina, regarda l’occasion comme favorable pour s’expliquer une fois catégoriquement sur la question de l’annexion, telle qu'il la comprenait. Ennemi des restrictions mentales, il voulut lever une fois pour toutes quelque doute que ce fôt sur ses intentions.
Presque toutes les communes siciliennes, répondit le dictateur, s’étaient déjà prononcées pour la réunion de File au royaume italien de Victor-Emmanuel ; lui-méme avait ouvert la campagne de ^ 1850, au cri de « l’Italie et Victor-Emmanuel, • et depuis longtemps il était convaincu que ce dernier était bien l’homme que la Providence avait destiné au rôle de rassembler la famille italienne.
Il pouvait donc, appuyé sur les manifestations des communes, déclarer l’annexion et la mettre à exécution par un décret dictatorial; « mais, continua-t-il, entendons-nous bien I Je sois venu ici pour combattre pour ITlalie et non pour la Sicile seule; et aussi longtemps que toute Fllalie n’est pas réunie et libre, la cause d’aucune de ses parties ne doit être séparée de celle de l’ensem-
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ble. Relier tous ces tronçons disloquas, déchirés, asservis, les mettre en état de former un pays libre et uni, tel est le but de mon entreprise. Lorsque nous .serons arrivés à pouvoir dire à qui que ce soit : l’Italie doit être une, et si cela ne vous convient pas vous aurez affaire à nous, alors seulement le moment sera venu de parler d’annexion. Si aujourd’hui l’annexion de la Sicile seule était proclamée, les ordres pour l’ile devraient dès lors venir d’oifleurs, et je me trouverais forcé d’abandonner mon œuvre et de me retirer. »
La con.séquence de cette déclaration contraire à l’annexion immédiate de la Sicile au Piémont, fut la démission donnée le 24 juin par Torrearsa et par Pisani, ministre de l’extérieur.
Un second incident amena enfin la dissolution de tout le ministère. Le 25 juin au soir, Crispi fit arrêter par les questeurs cinq personnages considérés de Palerme qui étaient soupçonnés d’intrigues avec la cour de Naples, et peut-être aussi avec Cavour. Cette arrestation occasionna un grand bruit parmi les adhéretils de ces gens; Garibaldi demanda à Crispi des explications; celuici ne voulut pas convenir qu’il en eût donné l’ordre ; les questeurs, de leur cété. aflirmèrent l’avoir reçu de lui, bien qu’ils ne fussent pas nantis d’un ordre écrit, et ils donnèrent leur démission, que Garibaldi n’accepta pas.
En attendant, le parti des prisonniers réuni avec tous les adversaires de Crispi, et il n’en manquait pas, échauffé par les cavou- , riens, sous la direction de La Farina, avait mis le peuple en émoi ; on demandait üt grands cris datis la rue la chute du ministère :
• A bas les ministres! Vive le dictateur; * telle était la clameur générale.
Garibaldi reçut la démission du ministère et il s’en constitua un nouveau dès le 20 : Orsini, ministre de la guerre, \ restait seul des anciens conseillers du dictateur, le médecin La Loggia était ù l’intérieur, Ludwig La Porta à la sûreté publique, le P. Lanza aux cultes, Natoli à l’extérieur et au commerce, Daita à l’instruction et aux travaux publics, Di Giovanni aux finances, Santoconale à la justice.
Le même jour fut aussi publiée une loi électorale, » en considération de ce que le peuple sicilien pouvait être prochainement appelé à se prononcer sur l’annexion de nie aux provinces déjà
délivrées de l'Italie, soit directement par une votation populaire, soit indirectement par une assemblée de ses représentants. »
Les commissions électorales, qui étaient chargées de confectionner les registres des électeurs dans les communes, et de prendre toutes les mesures préparatoires nécessaires pour une élection, devaient se rassembler le 10 juillet, et les registres électoraux devaient être terminés le lli; ils devaient être aflichés le 18, et les réclamations reçues jusqu’au 20. — Quant au mode et an jour de la votation, l’indication en était renvoyée à un décret qui serait rendu plus tard pour régler ces points.
Garibaldi avait donc fait une concession apparente aux partisans les plus ardents de l'annexion; mais il s’était réservé du temps jusqu’ù la lin de juillet, et il restait toujours maître d’en gagner plus encore s'il le fallait. Le jour de la votation en effet n’était pas fixé; en outre, il pouvait convoquer une assemblée de représentants de la Sicile, au lieu de faire voter directement le peuple sur l’annexion ou la non-annexion, l’annexion conditionnelle ou sans condition. Pour composer celte assemblée, il fallait en élire les membres. La loi électorale promulguée laissait fout cela en suspens; elle n’était qu’une mesure préparatoire propre à servir dans tons les cas, et de fait on alla ainsi jusqu’au mois d’août.
Or, dans cet intervalle, bien des choses pouvaient changer ; si la guerre recommençait, cela empêchait les élections et tout le travail qui s’y rapportait, on tout an moins cela fournissait un motif, un prétexte, comme on voudra, pour un ajournement. Si Garibaldi passait sur la terre ferme, la position pouvait également se modifier par des circonstances toutes nouvelles.
Tout cela était facile à comprendre ; les cavouriens le comprirent aussi bien que d’autres, eux qui se proposaient sous la direction de La Farina de récolter ce qu'avait semé Garibaldi, et de le mettre entièrement de cûté s’il prétendait demeurer autre chose qu’un général cavourien. Ce parti voulait que les ordres pour la Sicile vinssent d’ailleurs, c’est-à-dire que le cas se présentait précisément auquel Garibaldi avait déclaré d’avance qu’il serait forcé d’abandonner son œuvre et de se retirer.
La Farina employa donc des efforts incessants à continuer sa campagne en faveur de l’annexion immédiate, en excitant des soup-
çons sur les internions de Garibaldi, en exploitant le spectre rouge évoqué sous la figure de Mazzini, en calomniant et en sapant toute force et toute autorité dont cependant la pleine et vigoureuse action était dans ce moment-là si nécessaire pour la Sicile, comme pour tout le reste de l'Italie.
Le dictateur finit par se lasser de ces menées, et il vit qu’il fallait agir. Dans la nuit du 7 au 8, il fit arrêter La Farina, le fit jeter sur la Miirie- Adélaïde avec deux individus très -suspects, espions de police corses, Totti et Griselli, et les fit expédier tous trois ensemble à Gènes, où La Farina fut mis à terre le 11, écumant de rage. — Cet acte d’énergie ne trouva pas beaucoup de critiques sérieuses; tout ce qu’on put lui reprocher, c’était d’avoir mis, comme on dit vulgairement, dans un même paquet La Farina avec deux individus de l’espèce de Totti et Griselli. Néanmoins le ministère de Garibaldi ne fut pas satisfait : Garibaldi accepta sa démission sans hésiter et le remplaça par un autre dans lequel Orsini conservait la direction de la guerre, La Loggia celle de l’extérieur, tandis que 'Amari prenait l’instruction et les travaux publics. Errante les cultes et la justice, Interdonato l’intérieur.
On a souvent représenté l’expulsion de La Farina comme une rupture de Garibaldi avec Cavour : en réalité ce n’était pas une rupture, mais bien une déclaration publique decelte rupture, qui avait en lieu déjà bien longtemps auparavant. Maintenant nos lecteurs voient clairement comment Cavour dut, depuis cet événement, désespérer d’arriver lui-même à quelque chose avec Garibaldi, et songer à faire jouer, au moment qui lui paraîtrait favorable, cette dernière ressource d’une lettre à Garibaldi, du roi Victor-Emmanuel en personne. En effet, à Naples comme à Palerme, on connaissait fort bien cette lettre longtemps avant qu’elle fût arrivée à son adresse, avant même qu’elle eût été écrite.
A Naples cela contribua à faire prendre par le gouvernement napolitain cette demi-résolution d’évacuer la Sicile, demi-résolution. disons-nous, que Garibaldi mit à profit pour s’emparer d’autant plus aisément de Milazzo et de Messine, sans se laisser imposer aucune condition quant à ses intentions ultérieures sur les provinces de terre ferme ; bien au contraire, son plan à leur égard était déjà parfaitement arrêté.
La réponse que Garibaldi fit à la lettre de Victor-Emmanuel, que noos avons déjà citée, fut ainsi conçue :
« Sire ! Votre Majesté connaît la haute estime et l’affection que j’ai pour sa personne. Mais la situation actuelle des choses en Italie ne me permet pas de lui obéir comme Je le désirerais. Appelé par les populations, je me suis tenu à l’écart aussi longtemps que cela m’a été possible; mais si maintenant j’hésitais, malgré toutes les sollicitations qui me sont adressées, je manquerais à mon devoir, et je compromettrais la sainte cause de l’Italie.
« Permettez-moi donc, Sire, de vous désobéir celte fois Aussitôt que ma tâche sera remplie et que j’aurai délivré les peuples d’un joug détesté, je déposerai mon épée à vos pieds, et je vous obéirai jusqu'à la lin de mes jours.
< Joseph G.\ribaldi. »
Cela était suffisamment clair pour toute personne au courant des affaires du moment. Le continent napolitain m’appelle, disait Garibaldi, et je m’y rendrai sans m’inquiéter le moins du monde des désirs et des plans secrets de M. de Cavour et de ses consorts.
Et ce fut effectivement ainsi qu’agit Garibaldi. Seulement il n’étaitpas aussi facile d’opérer ce pa.ssage à travers le détroit de Messine que l’on pouvait peut-être se le figurer. Dans la prochaine partie de notre ouvrage nous nous occuperons des obstacles qui s’opposaient à cette entreprise, des préparatifs qui en précédèrent l’exécution, et de la campagne qui la suivit dans l'Italie méridionale.
Nous metdionnerons seulement encore ici, avant de quitter la Sicile occidentale, que déjà à la fin du mois de juin Garibaldi avait décrété la démolition du Castellamare de Palerme, du côtiT de la ville : les ouvrages seuls qui battent la mer furent conservés; en prenant cette décision, Garibaldi répondit aux vœux de la population de Palerme qui voyait un instrument d’esclavage dans cette vieille forteresse fondée par les Sarrasins, et qui accourut en foule, avec des cris de triomphe cl d’allégresse, pour contribuer à l’œuvre de la destruction de ces remparts, qui avaient renfermé jusque-là une menace perpétuelle des oppresseurs de la Sicile contre sa capitale.