Bésointlon de Cavonr d'entrer don» les États de rÉgUse
Nous connaissons déjà les calculs auxquels le comte de Cavour, avec ses adhérents, se livrait au sujet de l'entreprise de Garibaldi dans l’Italie méridionale. Lorsque Garibaldi eut conquis la Sicile, dans l’opinion de ces gens-là il avait achevé sa tâche ; jusque-là il avait pu leur être utile, dès lors il ne pouvait plus que nuire.
Avant que Garibaldi passât sur le continent, Cavour n’était pas très-éloigné de laisser à François II ses provinces de terre ferme, au moins d’une manière provisoire, en échange d'une cession de la Sicile. Si Garibaldi se soumettait à ce plan, la guerre cessait pour le moment, et le dictateur quittait la scène politique et militaire. L’Italie méridionale était minée à un tel point, la domination des Bourbons à Naples si odieuse, que la révolution ne pou-
vail s’y faire attendre longtemps, et alors ce n’était plus Garibaldi, c’était Cavour qui de manière ou d’autre tenait les cartes en main. De là la lettre de Victor-Emmanuel à Garibaldi ; de là la continuation des intrigues dans l'été pour l’annexion immédiate; de là la manière dont on sut détourner de son but primitif l’expédition de Terra-Nova.
Hais Garibaldi ne se soumit point ; il mit obstacle à l'annexion immédiate de la Sicile, qui aurait fait de lui un simple préfet de Cavour; il déclara qu’il entendait porter ses armes dans les provinces napolitaines du continent et au travers de celles-ci dans les Étals du pape : il ne faisait aucun mystère des motifs pour lesquels il ne voulait pas entendre de cette annexion immédiate. « Le moment, disait-il, le moment est venu où l’uniié de ritalie doit et peut être constituée; nous devons le saisir au vol et le mettre à profit. Cavour tic le veut pas, donc je ne dois pas faire son jeu en Sicile; je ne puis pas au moment le plus favorable me lais.ser enchaîner dans celte île, je dois porter la guerre jusqu’à Naples et revenir à Turin par Rome. »
Il alla donc à Naples et y alla comme anti -annexioniste. Le développement de la révolution dans le sud de l’Italie ne pouvait donc plus èfre empêché par Turin : au commencement on avait opéré un mouvement annexioniste à Naples, révolution de jialais ou révolution de rue, qui devancerait l'arrivée de Garibaldi dans la capitale ; on avait espéré que là-dessus le roi François II perdrait la tète, quitterait son royaume, et que l’on aurait ainsi eu bonne occasion d’intervenir pour mettre un terme « à l'anarchie. » C’est pour cela que des troupes avaient été concentrées à Gènes, et quelques bataillons piémonlais envoyés jusque dans le port de Naples. Mais ces espérances s’en allèrent en fumée; Garibaldi avançait au pas de course, le mouvement annexioniste de Naples ne donna pas signe de vie, et le roi ne lit nullement mine de vouloir fuir comme on l’avait supposé.
Alors Cavour se décida à intervenir dans la lutte sans ces éléments, puisqu’ils n’avaient pas voulu se produire; c’était là ce que signifiait le passage de la lettre du roi au dictateur, dans lequel il lui déclarait qu’il se réservait ses décisions ultérieures dans le cas où Garibaldi mettrait de cùté le conseil qu’il lui donnait de ne pas passer sur le territoire napolitain.
Aussitôt que le dictateur eut pris sa résolution et mis la main à l'œurre pour l’exécuter, Cavour songea d’abord à l’affaiblir autant que possible afin de le rendre plus malléable pour l’annexion, non plus de la Sicile seule, mais aussi du continent napolitain dans certaines éventualités auxquelles on se préparait. Ce fut le motif de la circulaire de Farini aux gouverneurs et intendants généraux, en date du 13 août, c’est-à-dire du jour môme où le reste du gros de l’expédition de Terra-Nova quittait le port de Gènes. Maintenant, disait Farini, comme le peuple de Sicile n’est pas en position d’exprimer librement sa volonté, le gouvernement de Turin doit chercher à modérer le mouvement italien. Autrement il pourrait arriver que l’Etat fût compromis, et l’Italie mise en danger par la conduite d’un homme qui n’a ni un mandat ni une responsabilité publique. Le ministre demandait par conséquent maintenant la punition la plus rigoureuse de tous ceux qui favorisaient la désertion des soldats de l’armée ou des jeunes gens soumis à la conscription, pour aller rejoindre les drapeaux de Garibaldi, ou qui excitaient à cette désertion ; il interdisait la formation de quelque corps de volontaires que ce fût, attendu qu’elle aboutissait à soustraire des forces nécessaires à l’organisation des gardes mobiles.
On avait encore laissé partir l’expédition de Terra-Nova, mais on l'avait détournée de son but, et l’on avait cherché à la morceler, à la démoraliser de manière à ce qu’elle fût le moins utile possible à Garibaldi, — il est vrai sans résultat. Maintenant on procéda d’après la teneur de la circulaire du 13 août; tous les transports de volontaires furent subitement empêchés, parfois même d’une manière brutale ; le licenciement de la brigade Nicotera, plus tard Spangaro, fut résolu : il est vrai aussi que l’on fut obligé d’y renoncer vis-à-vis du mécontentement général de la population ; néanmoins on lui ôta toute possibilité de tenter une entreprise dans les Etats-Romains, et lorsqu’on l’expédia en Sicile, on eut soin de le faire de manière à ce qu'elle ne pût rejoindre Garibaldi que le plus tard possible.
Nous avons dit que lorsque les premières espérances de Cavour s’étaient évanouies, et qu’il s’était convaincu qu’il n’arriverait pas à devancer Garibaldi à Naples, il s’était décidé à intervenir sans la révolution qu’il avait attendue.
Mais comment entamer cette épineuse affaire?
Cavour n’eut pas besoin de perdre du temps en réflexions. Il voulait attaquer le territoire des Etats de l'Eglise, et réellement cette résolution était tout à fait digne de l’habile homme d'Etat; il n'avait en effet à choisir qu’entre un débarquement immédiat à Naples, et le chemin au travers des posse.ssions du pape. Or cette dernière route lui offrait de grands avantages, que nous pouvons indiquer eu quelques mots.
Les obstacles apportés à l’expédition de Terra-Nova, et la façon dont on l’avait mise hors de sa voie, avaient excité un très-vif déplaisir dans l'Italie septentrionale et centrale. Si maintenant l'armée piémontaise elle-même envahissait les Etats-Romains, Cavour se réhabilitait aisément aux yeux de ces populations mécontentes en leur disant ; • Voyez vous-mêmes si je pense et si j'agis en bon Italien ! Moi aussi je reconnais que les Romains sont nos frères ; moi aussi je désire leur délivrance du joug de la théocratie; moi aussi je veux travailler celte délivrance. Seulement, ce que je n’ai pas voulu, c’est que cette œuvre fût entreprise par un faible corps de volontaires dont le succès aurait été incertain et même fort douteux : je fais, au lieu de cela, marcher une forte armée régulière dont le triomphe est assuré d'avance. Je ne voulais pas que des révolulionnaires irréfléchis allassent courir sottement les aventures dans le territoire pontifical, et jeter peutêtre rilalie dans des complications irrémédiables avec son plus .solide appui. J’envoie une armée qui représente ma politique, la politique d’un homme qui voit dans l’empereur Napoléon son plus fidèle allié, et duquel on ne .«aurait supposer qu’il attire à l’Italie l’inimitié de l’empereur des Français. »
Secondement, la campagne des l’iémontais dans les États du pape, avec les moyens qu’y consacrait Cavour, cl i5,000 hommes en présence des ressources dont disposait Lamoricière et des 8000 hommes à peine qu’il pouvait mettre en ligne, promettait d’être tout à fait brillante. La petite armée de Lamoricière devait être anéantie. Il y avait lieu 5 prévoir là toute une série de glorieux bulletins, dont au moins la préparation ne coûterait pas des frais d'imagination trop considérables. Avec ces bulletins, on pouvait mettre à l’arrière-plan toute l’action de Garibaldi. Cavour avait une grande influence sur toute la presse européenne; s’il l’inon-
dait de ses rapports et de scs bulletins de victoire, tout en lui faisant répandre des faussetés sur l’armée italienne du Sud, ou tout au moins en la faisant taire sur ses faits et gestes, il atténuait ainsi l’intérét qui se portait sur Garibaldi, il l’empêchait de continuer à prendre pied dans l’opinion publique, dans le sens où il l’avait fait jusque-là ; il attirait cet intérêt sur lui-méme, ou, si sa modestie s’y opposait, sur le roi Victor-Emmanuel. C’était dorénavant sur le gouvernement de Farini, et non plus sur Garibaldi, que devaient reposer les espérances de Fltalie et du monde presque entier qui sympathisait avec la cause de l’Italie. Si Cavour ne souhaitait pas au dictateur de l'Italie méridionale précisément une éclatante défaite, bien certainement il ne lui souhaitait pas de brillants succès, et peut-être de petites mé.saventures lui eussent été fort agréables. C’est dans ce sens que fut dressée la pre.ssc. Celui qui connaît la véritable histoire de l’armée de Garibaldi sur le territoire napolitain, pourra apprécier ce que nous venons de dire, en cherchant à s’en rendre compte d’après les nouvelles publiées par les journaux de l’année 18(10. C’est là qu’on est informé de ces effroyables boucheries faites parmi les garibaldiens par la cavalerie napolitaine, de ces destructions de divisions tout entières, de ces dispersions complètes des corps d’armées, bref, de tous ces graves événements dont pas un de ceux qui ont vécu avec cette armée, et combattu avec elle, n’ont jamais ni vu trace, ni entendu un mot. De l’assassinat de deux guides de Garibaldi par des habitants d’une localité révolutionnaire, ces véridiques narrations font \'l•mpnisonneme^lt d’une dirision : ils transforment des pertes d’effectif de proportions tout ordinaires en massacres auxquels personne n’a survécu, d’une victoire manifeste, pour peu que sur un point durant le combat, ce qui arrive dans presque tout combat, il y ait eu quelque petit mouvement de recul, ils font une défaite, une déroute. Et il est aisé de comprendre l’effet que produisirent ces mensonges savamment et opiniàtrément répandus, en lisant dès ouvrages récemment publiés, même des ouvrages évidemment écrits dans un sens bienveillant et dans un e.sprit sympathique pour l’armée du Sud. 11 est facile aussi de comprendre quel résultat Cavour se proposait d’atteindre par cette lactique. — Si Garibaldi venait à se trouver réellement dans une mauvaise position, et que Cavour fil à la fin entrer les Piémontais
dans le royaume de Naples, il pourrait, tout en se justifiant aux yeux des gouvernements européens par la nécessité de mettre un terme à l'anarchie, dire aux Italiens ; « Voyez, j'ai sauvé Garibaldi! » Mais on voit aussi que pour cela il n’élait pas nécessaire que celui-ci eût besoin d’être sauvé ; il sudisait d’avoir fait croire à l’Italie et à toute l’Europe que Garibaldi était dans une fâcheuse situation. Les faussetés de la presse pouvaient complètement tenir lieu de faits. — Nous comprenons du reste sans peine que ces mensonges pussent être volontiers acceptés et pris pour des vérités. Aux yeux d’un soldat, d'un politique raisonnable, les succès de Garibaldi ne seront jamais une preuve qu'un Etat puisse se pas.ser de toute organisation militaire, et que des corps de volontaires organisés sur le modèle de l’année du Sud, puissent suffire aux nécessités de la guerre ; au contraire, plus il connaîtra exactement son mode de formation, plus il sera convaincu qu’une organisation permanente et habilement préparée est la seule base admissible pour la création d’armées destinées â faire la guerre, et que l’armée du Sud elle-même eût été en état d'accomplir de bien autres choses qu’elle n’en a faites si, tout en demeurant corps de volontaires, elle eût reposé sur une base semblable. Ce que l'on peut avec justesse déduire des succès de l’armée de Garibaldi, c’est que de grandes armées permanentes sont une .superlluité pour un État, qu’un État modéré peut trouver une organisation militaire parfaitement suffisante dans une institution permanente et régulière de milices. Mais il est clair que tous ceux qui croient à la nécessité des armées permanentes fournies par la conscription, comme ù une espèce de dogme, ou par intérêt personnel et matériel, devaient être enclins à accepter comme vrai ce qu'on leur disait, lorsqu’on leur racontait que l’armée du Sud ne pouvait rien faire, que l’armée régulière piémontaise avait dù arriver â son aide pour la tirer d’embarras. Toutes les autorités militaires prirent cela comme parole d’Évangile, sans s’informer de ce qu’il en était au fond, parce que cela s’accordait parfaitement avec leurs idées préconçues ; elles songèrent bien moins encore à faire une différence entre ces corps de volontaires et une armée demilices organisées, mais s’empressèrent de répandre des jugements et des nouvelles qui venaient augmenter la liste de leurs argu-
ments en faveur des arnu^es permanentes: et le sot et crédule public se hâta de son côté de jurer par les autorités.
Cavour, en n’allant pas directement à Naples, et en passant par les États de l’Église, gagnait en outre du temps; il pouvait ainsi laisser les événeraenLs marcher à Naples, et y saisir des moments favorables, des points d’appui. Pendant cet intervalle les mensonges qui étaient répandus systématiquement dans'la presse au sujet de l’armée du Sud, prenaient racine ; peut-être aussi durant l’expédition au travers des Marches et de TOmbrie, le roi François II se déterminerait à abandonner son royaume, voyant perdue toute espérance de pouvoir opérer la jonction de son armée avec celle de Lamoriciére. Ce qui prouve mieux que toute autre chose combien Cavour désirait cette solution -là, ce sont ces nouvelles que nous voyons à celle époque sans cesse répétées par les feuilles écrites sous son inspiration, et d'après lesquelles la fuite de François II se trouvait à peu près chaque matin réalisée ou â la veille de l’ètre. Dans ce moment, en effet, le premier ministre sarde éprouvait quelques scrupules â entrer les armes à la main sur le territoire d’un prince dont l’ambassadeur se trouvait toujours à Turin, aussi longtemps que ce prince avait encore le pied dans ses États. — Dans le cas où cette fuite si désirée ne se réaliserait pas, on gagnait du temps pour d’autres choses : si des députations, par exemple, arrivaient de Naples, réclamant constamment de Victor-Emmanuel l’annexion immédiate, que pouvait faire le pauvre roi? Tout son passé lui imposait l’obligation de tenir compte de leurs supplications; il fallait, il est vrai, d'abord trouver ces députations et travailler le terrain pour elles ; mais il ne faudrait pas croire que Cavour rencontra beaucoup de difTicultés, le contraire résulte déjà de ce que nous avons eu l’occasion de dire jusqu’ici. Nous avons indiqué qu’il se trouvait dans l’Italie méridionale un parti nombreux qui n’était nullement en état de s’élever à la hauteur des conceptions de Garibaldi. Garibaldi était fort incommode à ces gens-là lorsqu’il leur disait ; « Nous devons organiser dans le Sud une armée de 150,000 hommes ; nous délivrerons les Étais du pape, et nous opérerons ensuite notre jonction avec l'armée du Nord ;une fois tous réunis, nous serons assez forts pour fonder cette Italie une que nous voulons, que les souverains de l’Europe soient d’accord ou non avec nous, et même
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contre leur volonté. • Cavour se présentait tout autrement, il leur di.sait : « Je vous apporte une année forte et complète ; vous, Italiens du Sud, vous n’aurez pour le moment pas autre chose à faire qu'à demander runnerio/i. Je me charge de tout le reste; dormez seulement des deux oreilles sous ma protection et sous celte de notre puissant et üdéle allié de Paris. » Ce langage ne pouvait qu'accroître dans l'Ilalie du Sud le parti de l'annexion immédiate, et il ne fut pas difficile, dans le cours de quelques semaines. de se procurer un certain nombre de députations, soit de la Sicile, soit du continent napolitain, pour venir la demander à Turin .
Cavour préférait en outre n’avoir pas à faire passer directement l’armée piémontaise à Naples, parce que celte opération aurait pu très-facilement conduire à un conflit public entre celle armée et celle de Garibaldi. Or il est parfaitement évident que Cavour ne pouvait désirer un semblable conflit, qui eût eu pour conséquence l’explosion de la guerre civile et l’affaiblissement dePItalie. Il est également évident que Garibaldi devait chercher à l'éviter, quoiqu'on lui ail attribué à lui-mCrne, ou bien à sc.s conseillers mazziniens, l’intention de recevoir les troupes piémontaises à coups de fusil. Néanmoins, quoi qu’il en fût des inU'nlions de Cavour et de Garibaldi, il était difficile de voir comment, dans la position où se trouvait alors l'armée du Sud, .sa situation vis-à-vis de l’aruuie piémontaise jiourrailse régler sans dangereux frottements, si cette dernière débarquait directement de Gènes à Naples. Ces frottements, qui pouvaient avoir des conséquences incalculables, devaient naturellement être bien plus faciles à mettre de côté, si l’armé’e piémontaise reiuuiilrail, arrivant du Nord, l’armée de Garibaldi arrivant du Sud, chacune d’elles venant de faire une heureuse campagne.
Ainsi donc, de ipielque manière que I on envisagefil les choses, uneinvasion dans les Étals de l'Église était à tout égard préférable à un débarquement de Gènes à Naples.
Mais comment cette invasion serait-elle prise par les puis.sances étrangères? Les deux seules puissances donirinlervention inil inspirer quelque inquiétude, étaient la France et rAulriche. — Avec l’Autriche, le cabinet piémontais ne pouvait ab.soluinent espérer aucune entente diplomatique relativement à ses projets;
il était parfaitement assuré que jamais le cabinet de Vienne n’approuverait un pareil procédé vis-à-vis du pape, et môme on pouvait regarder comme possible l’intervention de l’Autriche dans le cas de l’entrée des troupes piémontaises dans les États de l’Église; mais si cela était possible, cela n’était pas trés-vraiserablable, le gouvernement autrichien ayant déjà beaucoup à faire avec le mouvement hongrois qui tendait à se propager dans d’autres parties de l’empire, et devant redouter en même temps que Napoléon III , quel que fût le jeu extérieur qu’il jouât vis-à-vis de lui en ce moment, ne prétextât cette intervention pour rentrer en lice contre l'Autriche et mettre à profit sa fâcheuse situation actuelle. Cependant, afin de pouvoir résister au moins pendant quelque temps à une tentative d'intervention de l’Autriche, dans le cas peu probable où elle aurait lieu, le gouvernement piéraontais concentra sans bruit un corps d’armée sur le Mincio.
Le cabinet de Turin, vis-à-vis de la France, se trouvait sur un autre pied qu’en face de l’Autriche ; il pouvait s’entendre diplomatiquement avec lui, et comme, d’autre part, aucun motif sérieux n’eût mis un obstacle à une intervention de la France, cette entente préalable était en même temps nécessaire.
Cavour donc, lorsque Napoléon III vint, à la fin d’août, visiter ces provinces de Savoie qu'il avait réunies récemment à son empire, envoya auprès de lui, à Chambéry, Farini et Cialdini, sous prétexte de complimenter son puissant allié et voisin, mais, en réalité, pour l’informer des intentions du cabinet de Turin, sonder son opinion à ce sujet, et obtenir enfin son approbation. Les délégués de Cavour représentèrent à l’empereur que le gouvernement de Victor-Emmanuel était obligé à prendre de nouveau en main sérieusement et vigoureusement les affaires de l'Ilalie, s’il ne voulait pas l’abandonner à une anarchie complète, et jeter l’Europe en même temps que ce pays dans le plus profond désarroi. L’empereur trouva qu’il valait mieux, en définitive, avoir Victor-Emmanuel comme champion de l’Italie et défenseur de ses droits et de ses aspirations, que Garibaldi, ses adhérents et tout ce que d’habitude on enveloppe sous la désignation de • parti de Mazzini; > mais il exigea expressément qu’on laissât le pape tranquille.
Cette réserve pouvait être comprise de manières fort différentes:
le gouvernement piémonlais l’inlerpréla, — à tort ou à droit, nous ne savons, et nous ne prétendons pas chercher à le décider ici. — dans ce sens que ses troupes avaient libre carrière sur tout le territoire pontillcal, l’exception des parties occupées par les troupes françaises.
Lorsque Farini fut de retour de Chambéry à Turin, le 20 août, commença aussitôt la concentration des quatre divisions et demie de l’armée piémontaise, en partie en Toscane, en partie en Roraagne, sur les frontières des Etats du pape.
Maintenant, il ne manquait plus qu’une cause ou, au moins, un prétexte pour déclarer la guerre. Ce prétexte ne fut pas dilTicileà trouver. On feignit d’envisager comme une intervention étrangère dans les affaires de ITtalie l'enrôlement de troupes étrangères de la part du pape, enrôlement qui était principalement encouragé par l’Autriche, et l’on résolut de réclamer du saint-père la dissolution et le licenciement de ses troupes étrangères, en le menaçant d’opérer aussitôt l’entrée de l’armée piémontaise sur son territoire, si, comme cela était facile de prévoir, il refusait de se .soumettre à cette exigence.
Pour rendre plus plausible encore cet acte dirigé contre les soldats étrangers du pape, et non, disait-on, contre le pape lui-mème, les journaux cavouriens répandirent en môme temps dans la publicité un soi-disant ordre du jour de Lamoricière, dans lequel le général de Pie IX abandonnait à ses soldats, pour être pillée pendant vingt-quatre heures, toute ville dans laquelle se produirait un mouvement insurrectionnel. Or, il pouvait d’autant moins man([uer de mouvements insurrectionnels que, en môme temps qu’il forcerait la brigade Nicotera à se rendre en Sicile, le gouvernement piémontais lui-mérae s’était occupé de les organiser.
Des corps francs furent formés en Toscane sous les ordres du colonel Masi, et en Romagnesous le commandement d'autres chefs: ils devaient précéder l'armée piémontaise et provoquer les insurrections; aussitôt des députations romaines devaient accourir à Turin pour conjurer le roi Victor-Emmanuel de couvrir leurs villes de sa protection contre Vanarchie, et si le roi de Piémont se regardait comme moralement obligé et comme autorisé à combattre l’anarchie en Sicile et à Naples, pour quelle raison n’au-
rail-il pas estimé avoir les mêmes droits et les mômes devoirs sur le territoire pontifical. s
Délia Minerva partit pour Civita-Vecchia, où il arriva le 10 septembre, porteur d'une dépêche de Cavour en date du 7, dans laquelle celui-ci demandait le désarmement et le licenciement des troupes papales étrangères, et annonçait, en cas de refus, l’entrée des Piémontais dans l’Ombrie et les Marches.
Or, délia Minervaétait ce môme ambassadeur piémontais à Rome, à qui, le 8 octobre 1850, Pie IX avait fait remettre ses passeporLs après que les Romagnols avaient décrété l’abolition de la souveraineté temporelle du pape, et que Victor-Emmanuel leur avait promis de présenter et d’appuyer leurs vœux devant le congrès européen qui était alors en perspective. Il y avait donc incontestablement dans le fait seul de la mission de délia Miner\a, au milieu des circonstances présentes, une injure à l’adresse de Pie IX, et l’on pouvait d'avance se tenir pour assuré que cet ambassadeur ne rapporterait pas de Rome une réponse pacifique, que l'on était bien loin de désirer. Le légat de-€ivita-Vccchia ne permit pas ù l’envoyé piémontais de se rendre à Rome, et le cabinet du pape se refusa à le recevoir; il dut donc envoyer son message à Rome par un courrier.
Le 11, le cardinal Antonelli répondit à la réclamation de Cavour: il protesta cotitrela manière dont le gouvernement piémontais prétendait contester au pape le droili d’avoir à sa solde des troupes étrangères, droit dont faisaient usage prescpie tous les autres souverains de l'Europe ; qui n’avait Jamais été discuté visà-vis d’eux, et qui pouvait être d’autant moins contesté au saintpère qu'il était le pasteur spirituel non-seulement de l’Italie, mais de l’univers catholique tout entier. Antonelli repoussa en outre les griefs articulés par le cabinet de Turin contre la conduite de ces troupes comme des calomnies, refusa de souscrire à leur licenciement, et protesta contre les actes dont le Piémont menaçait la cour de Rome, comme étant contraire au droit des gens.
Le Jour môme où Antonelli transmit cette répoiuse à délia Minerva, réponse que du reste on ne s’était Jamais regardé comme obligé d’attendre, les troupes piémontaises entrèrent sur le territoire pontifical, et le 12 septembre parut un mémorandum du
cabinet de Tarin destiné à jastider sa décision aux yeax des paissances enropéennes. Ce mémorandum était ainsi conçu :
€ La paix de Villafranca, en assurant aux Italiens le droit de disposer de leur sort, a mis les populations de plusieurs provinces du nord et du centre de la Péninsule à même de substituer à des gouvernements soumis à l'inlluence étrangère le gouvernement national du roi Victor-Emmanuel.
« Cette grande transformation s’est opérée avec un ordre admirable et sans qu’aucun des principes sur lesquels repose l’ordre social ait été ébranlé. Les événements qui se sont accomplis dans l’Emilie et dans la Toscane ont prouvé à l'Europe que les Italiens, loin d’élre travaillés par des passions anarchiques, ne demandaient qu’à être régis par des institutions libres et nationales.
• Si celte transformation eût pu s’étendre à toute la Péninsule, la question italienne serait à cette heure pleinement résolue. Loin d’être pour l’Europe une cause d’appréhension et de dangers, l’Italie serait désormais un élément de paix et de conservation. Malheureusement la paix de Villafranca n’a pu embrasser qu’une partie de l’Italie. Elle a laissé la Vénétie sous la domination de l’Autriche et elle n’a produit aucun changement dans l'Italie méridionale et dans les provinces restées sous la domination temporelle du saint-siège.
< Nous n’avons pas l’intention de traiter ici la question de la Vénétie. Il nous suffira de rappeler que tant que cette question ne sera pas résolue, l’Europe ne pourra pas jouir d’une paix solide et sincère ; il restera toujours en Italie une cause puissante de troubles et de révolution qui, en dépit des efforts des gouvernements, menacera incessamment de faire éclater an centre du coutinent l'insurrection et la guerre. Mais cette solution, il faut savoir l’attendre du temps. Quelle que soit la sympathie qu’inspire à bon droit le sort chaque jour plus malheureux des Vénitiens, l’Europe est si préoccupée des conséquences incalculables d’une guerre, elle a un si vif désir, un besoin si irrésistible de la paix, qu’il serait peu sage de ne pas respecter sa volonté. Il n’en est pas de même pour les questions relatives au centre et au midi de la Péninsule.
• Attaché à un système traditionnel de politique, qui n’a pas été moins fatal à sa famille qu’à son peuple, le jeune roi de Naples
s'est mis, dès son avènement au trône, en opposition flagrante avec les sentiments nationaux des Italiens, aussi bien qu’avec les principes qui gouvernent les pays civilisés. Sourd aux conseils de la France et de l'Angleterre, refusant même de suivre les avis qui lui venaient d'un gouvernement dont il ne pouvait mettre cô doute ni l'amitié constante et sincère, ni l'attachement au principe de l'autorité, il a repoussé pendant une année tous les eiïorLs du roi de Sardaigne pour l’amener à un système de politique plus conforme aux sentiments qui dominent le peuple italien
t Ce que la justice et la raison n'ont pu obtenir, une révolution vient de l'accomplir. Révolution prodigieuse, qui a rempli l'Europe d’étonnement par la manière presque providentielle dentelle s’est opérée, et l'a saisie d’admiration pour le guerrier illustre dont les glorieux exploits rappellent ce que la poésie et l'histoire racontent de plus surprenant.
• La transformation qui s’est farte dans le royaume de Naples, pour s’ètre opérée par des moyens moins pacifiques et réguliers que celle de l'Italie centrale, n'en est pas moins légitime : ses conséquences n’en sont pas moins favorables aux véritables intérêts de l’ordre et à la consolidation de t'équilibre européen.
< Une fois que la Sicile et Naples feront partie intégrante de la grande famille italienne, les ennemis des trônes n’auront plus aucun puissant argument à faire valoir contre les principes monarchiques; les passions révolutionnaires ne trouveront plus un théâtre où les entreprises les plus insensées avaient des chances de réussir, ou du moins d’exciter la sympathie de tous les hommes généreux.
« On serait donc autorisé à pen.ser que l’Italie peut rentrer enfin dans une phase pacifique de nature â dissiper les préoccupations européennes, si les deux grandes régions du nord et du raidi de la Péninsule n’étaient séparées par, des provinces qui se trouvent dans un état déplorable. ,
• Le gouvernement romain s’étant refu.sé à s'associer en quoi que ce soit au grand mouvement national, ayant au contraire continué à le combattre avec le plus regrettable acharnement, s’est mis depuis longtemps en lutte formelle avec les populations qui n'ont pas réussi à se soustraire â sa domination.
« Pour les contenir, pour les empêcher de manifester les senti-
ments nationaux dont elles sont animdes, il a fait usage du pouvoir spirituel que la Providence lui a confié dans un but bien autrement grand que celui assigné au gouvernement politique. En pré.sentant aux populations catholiques la situation de Pltalie sous des couleurs sombres et fausses, en faisant un appel passionné an sentiment, on pour mieux dire au fanatisme, qui exerce encore tant d'empire dans certaines classes peu éclairées de la société, il e.st parvenu à réunir de l'argent et des hommes de tous les coins de l'Europe, et à former une armée compo.sée presque exclusivement d'individus étrangers non-seulement aux Etats-Romains, mais à toute l'Italie.
€ Il était ré.servé aux Etats-Romains de présenter dans notre siècle l’étrange et douloureux spectacle d'un gouvernement réduit è maintenir son autorité sur ses sujets au moyen de mercenaires étrangers, aveuglés par le fanati.<me ou animés par l'appât de promes.ses qui ne sauraient être réalisées qu’en jetant dans la détresse des populations tout entières.
• De tels faits provoquent au plus haut degré l'indignation des Italiens qui ont conquis la liberté et l'indépendance. Pleins de sympathies pour leurs frères de l’Ombrie et des Marches, ils manifestent de tous côtés le désir de concourir â faire cesser un état de choses qui e.st un outrage aux principes de justice et d’humanité, et qui froisse vivement le sentiment national.
« Rien qu'il partageât cette douloureuse émotion, le gouvernement du roi a cru devoir jusqu'à présent empêcher et prévenir tonte tentative dé.sordonnée pour délivrer les peuples de l'Orabrie et des Marches du joug qui les opprime. .Mais il ne saurait .se dissimuler que l'irritation croi.ssante des populations ne pourrait être contenue plus longtemps sans avoir recours à la force et à des mesures violentes. D'ailleurs, la révolution ayant triomphé â Naples, pourrait-on l’arrêter â la frontière des Elats-Romains, où l’appellent des abus non moins graves que ceux qui ont entraîné irrésistiblement en Sicile les volontaires de la haute Italie?
* Aux cris des insurgés des Marches et de l'Ombrie, l'Italie entière s’est émue. Aucune force ne saurait empêcher que du midi et du nord de la Péninsule des milliers d'Italiens accourent â l’aide de leurs frères, menacés de désa.stres semblables â ceux de Pérouse.
« S'il demeurait impassible au milieu de cet entrainement universel, le gouvernement du roi se mettrait en opposition directe avec la nation. L’elTerve.scence généreuse que les évtWiements de Naples et de la Sicile ont produite dans les multitudes dc'générerait aussitôt en anarsliie et en désordre.
« Il serait alors possible et même probable que le mouvement régulier qui s'est opéré jusqu’ici prit tout à coup les caractères de la violence eide la passion. Quelle que soit la puissance des idées d'ordre sur les Italiens, il est des provocations auxquelles les peuples les plus civilisés ne sauraient résister. Certes ils seraient plus à plaindre qu’ù blémer .si, pour la première fois, ils se laissaient entraîner à des réactions violentes qui amèneraient les plus funestes conséquences. L’histoire nous apprend que des peuples qui sont aujourd'hui à la tète de la civilisation ont commis, sous l'empire de causes moins graves, les plus déplorables excès.
« S'il expo.sail la Péninsule à de pareils dangers, le gouvernement du roi serait coupable envers l'Italie ; H ne le serait pas moins vis-ù-vis de l'Europe.
« Il manquerait à ses devoirs envers les Italiens, qui ont toujours écouté les conseils de modération qu’il leur a donnés et qui lui ont conllé la haute mi.ssion de diriger le mouvement national.
• Il manquerait à ses devoirs vi.s-à-vis de l’Europe, car il a contracté envers elle l'engagement moral de ne pas laisser le mouvement italien se perdre dans l'anarchie et le désordre.
« C'est pour remplir ce double devoir que le gouvernement du roi, dès que les populations insurgées de l’Ombrie et des Marches lui ont envoyé des députations pour invoquer sa protection, s’est empressé de la leur accorder. En même temps il a expédié à Rome un agent diplomatique pour demander au gouvernement pontifical l’éloignement des légions étrangères, dont il ne pourrait se servir pour comprimer les manifestations des provinces qui louchent à nos frontières sans nous forcer à intervenir en leur faveur.
« Sur le refus de la cour de Rome d’obtempérer A cette demande, le roi a donné l’ordre à ses troupes d’entrer dans l’Ombrie et dans les Marches, avec la mission d’y rétablir l’ordre et de laisser libre champ aux populations de manifester leurs sentiments.
t Les troupes royales doivent respecter scrupuleusement Rome et le territoire qui l'entoure. Elles concourraient, si jamais il en
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était besoin, à préserver la résidence du saint-père de toute attaque et de tonte menace; car le gouvernement du roi saura concilier toujours les grands intérêts de l’Ilalie avec 1e respect dû an chef auguste de la religion à laquelle le pays est sincèrement attaché. *
« En agissant ainsi, il a la conviction de ne pas froisser les sentiments des catholiques éclairés, qui ne confondent pas le pouvoir temporel, dont la cour de Rome a été investie pendant une période de son histoire, avec le pouvoir spirituel, qui est la base éternelle et inébranlable de son autorité religieuse.
«Mais nos espérances vont plus loin encore. Nous avons la confiance que le spectacle de l'unanimité des sentiments patriotiques qui éclatent aujourd'hui dans toute ritalic rappellera au souverainpontife qu'il a été, il y a quelques années, le sublime inspirateur de ce grand mouvement national. Le voile que des conseillers animés par des intérêts mondains avaient rais sur ses yeux tombera, et alors, reconnaissant que la régénéra.tion de l’Italie est dans les desseins de la Providence, il redeviendra le père des Italiens, comme il n’a jamais cessé d’t'lre le père auguste et vénérable de tous les fidèles.
• Turin, ce 12 septembre 1860.
« Signé, DE CAvoun. »
Le document que nous venons de reproduire n’a pas besoin de commentaires; les motifs véritables de l’invasion des Piémontais dans les Etats de l’Eglise en ressortent avec une netteté suffisante.
Avant de raconter la campagne de quatorze jours opérée par l’armée piémontaise contre Laraoricière, nous voulons encore jeter un coup d’œil sur la configuration générale du théâtre de la guerre dans l’Ombrie et dans les Marches.
1 1. I.e théAIre de la Kaerre daaat l’Ombrle et daae les Marehea.
La partie des Etats de i'Eglise qui, après la séparation de la Romagne, était restée sous l’autorité du pape, se composait des quatre provinces suivantes ;
1* Le patrimoine de Si.-Pierre, avec le district de la ville de Rome (Comarca), et les légations de Civita-Vecchia, de Viterbe et d’Orvieto.
2° La Campagna et la Maritima, avec les légations de Velletri, Frosinone et Bénévent.
3® VOmbrie, avec les légations de Pérouse, Spolète et Rieti.
4* Les Marches, avec les légations d’Urbin-Pesaro, d’Ancône, deMacerata, de Camerano, de Fermo et d’Ascoli.
Il fallut supposer d’avance que le patrimoine de St.-Pierre était protégé par les troupes françaises contre toute attaque, bien que celles-ci n’occupassent pas ce territoire tout entier, et par ce fait soûl, la Campagna et la Maritima, situées au sud du patrimoine, se trouvaient également hors de l’atteinte des Piémontais du côté de terre. Restaient doncl’Ombrie et les Marches pour former le théâtre de la guerre proprement dit. Ces deux provinces sont séparées l’une de l’autre par la chaîne des Apennins romains, d'une hauteur moyenne de 5000 pieds, qui traverse les Etats de l’Eglise dans la direction du nord au sud, plus rapprochée de la mer Adriatique que de la mer Tyrrhénienae, et qui pousse ses ramifications montueuses jusqu’au ras de la première, et par places jusqu’à la seconde. Les courants d’eau qui arrosent ce terrain sont insignifiants, et ne peuvent apporter aux opérations militaires que des obstacles aussi peu sérieux que la plupart des rivières de la Sicile et du royaume de Naples. Le Tibre, qui forme en général la limite occidentale du théâtre de la guerre, ne s’offre à notre attention qu’en ce que la route principale de Toscane dans l’Ombrie suit le thalweg supérieur de ce fleuve.
Les principaux torrents des Marches, le Foglia, le Metauro, le Cesano, l’Asino, le Musone, le Potenza, le Chienti, coulent tous du sud-ouest au nord-est pour se jeter dans la mer Adriatique, traversant ainsi à angle droit la ligne d’opération des colonnes piémontaises qui devaient entrer dans les Marches par la Romagne. Aucun de ces courants d’eau n’offre un obstacle sur lequel puisse se baser une résistance sérieuse ; tout au plus peuvent-ils, par les versants qui forment les bords de leur thalweg, présenter quelques avantages tactiques à la défense. Ces torrents sont importants en revanche en ce que les vallées dans lesquelles ils coulent fournissent au travers des Apennins des communications
enlri,' les Marches el l'Ombrie, perpendiculaires à la direction des grandes roules qui Iraversetil ces deux provinces.
De ces grandes roules, deux doivent flxcr noire altenlion : l’une Iraverse les Marches le long de la mer, de Rirnini ù Guilianova,sur lelerrilüire napolilain par Pesaro, Sinigaglia, Ancôve, Lorelo, Porto Recanali el Grotlamare; l'autre traverse l'Ombrie; elle part de Borgo S.-Sepolcro, en Toscane, dans la valide du Tibre, pour so diriger sur Pérouse par Gittà di Caslello. A Pérouse, elle se divise en deux embranchements : l’un reste dans la vallée du Tibre jusqu’à Todi, el de là conduit à Terni par les hauteurs du Tor Maggiore; l'autre aboutit également à Terni, mais par Foligno elSpolôle. De Terni parlent Jeux roules : l'une .sur Rome, l’autre par Rieli sur Aijuila dans le royaume de Naples.
Voici maintenant les principales voies de communications qui relient ces deux roules entre elles :
1“ De Borgo S.-Sepolcro à Urbin dans la vallée du Melauro, et de là, d'un côté, à Pesaro, dans la vallée de Foglia; de l’autre côté, à Fano, par Fossombrone. — 2“ Do Gittà di Castclia ou de Pérou.seà Gubbio, el delà, d’un côté, dans In vallée de .Melauro; de l’aulre, par Fossalo et Fabriano, dans les vallées de l'Esino et de la l’oienza. — 3° De Foligno à Tolenlino, dans la vallée du Chienti par Colliorito, et à .Vncône, par Macerata et Osimo.
En fait de villes de quelque importance, il se trouve dans les Afarclies la forteresse et le port d’Ancône, dont nous parlerons plus en détail à l’occasion du siège qu’elle a eu à soutenir ; Osimo avec 8000 habitants; Sinigaglia, 8000 h.; Macerata, 15,000 ;
Lorelto, 8000 h. ; Pesaro, avec un vieux château fort, 10,000 h.; Urbino, située sur une hauteur comme la plupart des villes que nous venons de mentionner, 11,500 h.; Fano, avec un petit port, 15,000 h. ; enfin, Fossombrone, 5000 h.
Dans l’Ombrie se trouve Pérouse, avec 19,000 h. dans la ville proprement dite, mais entourée de faubourgs plus étendus el populeux, possédant une citadelle el une université ; Foligno, 10,500 h. ; Gubbio, AOOO h. el Spolèle, 10,000 h.
Digilireti-tay-GiOO^lc ,
tS. Commenrement dc« bontllU^^n do rarméc plémpntalao contre Lnmoriciérc*
Depuis que toute l’expédition de Terra-Nova, y compris la brigade Nicotera, avait été, à la lin du mois d’aoùt, dirigée sur la Sicile par le gouvernement piémontais, en accord apparent avec Garibaldi, Laraoriciére ne pensait plus le moins du monde que les Etats de l’Eglise fussent menacés du côté du nord. Il dirigea au contraire son attention du côté du sud, soit en vue, dans certaines éventualités, d’opérer une jonction de son arméeavec celle de François II sur le territoire napolitain, soit pour repousser une altacpie de Garibaldi, dans le cas où celui-ci en finirait avec une promptitude inattendue avec le roi de Naples, comme dans le cas où, laissant de côté les Napolitains avant do les avoir entièrement vaincus, il se jetterait sur la frontière romaine. Lamoricière se trouva confirmé dans ses vues à cet égard par les communications qui lui furent transmises par le ministre de la guerre, le cardinal de Mérode ; en elTet, d’après ces communications l’ambassadeur de France à Home devait avoir assuré que non-seulement le Piémont n'attaquerait pas le territoire pontifical, mais encore que la formation de corps volontaires à proximité des frontières de ce territoire ne serait pas tolérée.
Lorsque Lamoricière reçut ces communications, au commencement du mois de septembre, le cabinet de Turin avait déjà arrêté l’invasion des Etats de l’Eglise, et les assurances données par le Piémont ne peuvent se concilier avec les faits que par la supposition que, dès ce moment, Cavour ne regardait déjà plus l’Ombrie et les Marches comme faisant partie des Etats du pape.
Lamoricière avait constamment cherché à renforcer son armée, sans y avoir réussi, les circonstances au milieu desquelles il était entré au service du saint-père, et sur lesquelles nous nous sommes déjà précédemment expliqués, ne s’étant Bullement modiliées, mais ayant au contraire tendu plutôt à se développer. Les forces dont le général de Pie IX pouvait disposer au commencement de septembre pour une campagne, avaient été réparties par lui en quatre brigades.
La première brigade, sons les ordres du général Schmid, se composait du 2* dè ligne, du 2° étranger, d’une compagnie de gendarmes à pied mobilisés, de 30 gendarmes à cheval, et d'une batterie de campagne, soit i bataillons et '/•> 30 chevaux et 6 pièces de canon.
*La seconde brigade, sons les ordres du général de Pimodan, se composait du t" et du 2* bataillon de chasseurs, du 3° de carabiniers, d’un autre bataillon de carabinieri, et d’un demi-bataillon de tirailleurs franco-belges, plus deux escadrons de dragons, on escadron de chevau-légers, et une batterie, soit 4 '/, bataillons, 3 escadrons (un peu plus de 200 chevaux) et 6 pièces de canon.
La troisième brigade, général de Courten, comprenait le i" et le 2* bataillon de carabiniers, le 1*' régiment de ligne, un escadron de gendarmes et deux batteries, soit 4 bataillons, GO chevaux et i2 canons.
Enfin la quatrième brigade, ou réserve, commandée par le colonel Cropt, comptait deux bataillons (1" régiment étranger), 60 chevaux de volontaires montés (appartenant en grande partie à des familles aristocratiques de la France légitimiste), et une batterie de 6 pièces.
Toute cette petite armée n’atteignait donc qu’un effectif de quinze bataillons, cinq escadrons et demi, et trente canons. Les bataillons comptaient à peine GOO hommes susceptibles d’étre réellement mobilisés. — L’armée de Lamoricière s’élevait donc tout au plus, l’un dans l’autre, à 9000 hommes.
La garnison d’Ancône se composait du 4* bataillon de carabiniers et du 5° en voie de formation, et n’offrant encore que la moitié de son effectif, de la moitié du bataillon irlandais de St.- Patrick, de deux compagnies du 2* régiment étranger, d’une compagnie de gendarmerie mobilisée, et de l’artillerie assez nombreu.se destinée au service de la place.
Pour fournir quelques autres garnisons sur des points importants, et pour survdiller les prisonniers, on avait pris à chacun des 10 bataillons de campagne qui avaient un effectif de 8 compagnies, deux de ces compagnies, ce qui avait fourni un chiffre de 20 compagnies défachées. Il s’en trouvait 3 à Rome-, 3 autres étaient emplojfées à la garde de différentes prisons ; une compa-
gni« était à Orvieto, quatre à Vitcrbe, quatre à Spolète, quelques unes à Pesaro et à Pérouse ; en outre, la seconde moitié du bataillon de St. -Patrick était partagée entre Spolète et Pérouse; la garnison de cette dernière ville s’élevait en tout à 500 hommes ; celle de Pesaro à 600 hommes.
Dans la contrée d’Ascoli, dont la populatit^i était bien disposée, on travaillait à la formation d‘un corps franc sous le commandement du capitaine de Chevigné.
Cinq bataillons seulement sur toute l’armée étaient pourvus de fusils rayés de trois systèmes différents; le reste des troupes avaient le fusil à canon lisse et à baïonnette.
En ce qui concerne l’artillerie, le chiffre de trente canons était tout à fait illusoire, parce que l’on manquait d’attelages pour que les bouches à feu pussent être attelées de manière à être en état de manœuvrer; il fallait faire traîner les caissons de munitions et les équipages du train par des chevaux de réquisition ou même par des bœufs, de sorte qu’ils ne pouvaient suivre les pièces ; pour porter remède à cet inconvénient, il fallait réduire l’artillerie à on chiffre de canons de moitié au-dessous de celui que nous avons indiqué. A la fin de juillet, toute l’artillerie de campagne n’avait pas d’ailleurs mille coups à tirer, et cela s’était peu modiGé pendant le mois d’août ; la troupe était bien disciplinée, mais la manière dont elle était exercée laissait beaucoup è désirer.
Quant à l’esprit qui dominait dans l’année, il variait beaucoup suivant les corps : il ne fallait pas s’attendre, par exemple, à voir les régiments de ligne et les bataillons de chasseurs composés de Romains se battre très-vigoureusement pour le pape ; on devait au contraire se tenir pour très-satisfait si, à l’apparition de l’ennemi, ils ne se hâtaient pas de faire cause commune avec lui. Dans les régiments étrangers, composés pour la plus grande partie d’Allemands do Sud et de Suisses, la désertion régnait d’une manière effrayante. Cependant on croyait pouvoir admettre que ce qui restait sous les armes se battrait â peu près bien. Les meilleures troupes étaient les cinq bataillons de carabiniers recrutés surtout en Autriche, et commandés en général par des officiers autrichiens, et le bataillon, on plutôt le demi-bataillon francobelge. Ces soldats étaient bien disciplinés, et durant le mois d’août ils avaient déjà visiblement gagné en aptitude au service. On comp-
tait sur la cavalerie, mais sans trop de raison, comme les faits le montrèrent plus lard; on avait aussi une grande confiance dans le corps nombreux de la gendarmerie, mais il n’j en avait qu’une bien faible partie susceptible d’étre mobilisée, en présence de la nécessité de surveiller et d'occuper toutes les villes pour y empêcher des mouvenimiis insurrectionnels, et cela d’autant plus que nous avons vu qu'il avait même fallu ajouter de la troupe de ligne à la getidannerie dans ce but. D'ailleurs la révolte qui avaitéclaté dans la principauté de Bénévent avait montré qu’il ne fallait pas se lier à la gendarmerie d'une manière exagérée, puisque à Bénévent elle avait passé en masse du coté des insurgés.
Presque tout ce qui est nécessaire à une armée pour que le soldat.se trouve soigné et entretenu en état de service fai.sait en outre défaut à ces troupes ; entre autres elles manquaient à peu près complètement de train, d'ambulances, de voilures de guerre, de matériel pour le service des hôpitaux, etc.
Lamoricière avait, au commencement de septembre, réparti ses quatre brigades de la manière suivante : la brigade de Coiirten, à Macerala, sur l’aile droite (l'ordre de la bataille étant supjiosé faire front au nord), chargée en même temps, le cas écbéaal, de renforcer la garnison d’Ancône; la brigade Sr.bmid à Foligno ; la brigade de Pimodan à Terni; la brigade de réserve à Spolète où se trouvait aussi le quartier général de l'armée.
Sans aucun doute, Lamoricière avait prévu, dans le cas d’une attaque venant du nord, une concentration de toute son armée sur l’un des deux versants des Apennins, soit dans l'Ümbrie, soit dans les Marches; il avait pris d’avance des dispositions à cet elTet, et les avait même calculées de manière à ce que cette concentration s'opérât le plus avant possible du côté des frontières de la Uomagne et de la Toscane. Ain.^-i il avait établi une ligne télégraphique do Gubbio à Fano d'un côté, et à Pérouse do l’autre, et il avait fait construire une bonne route de communication de Gubbio à Fratia dans la vallée du Tibre ; à plusieurs reprises, il avait fait faire des exercices de marches afin d’étudier et d'essayer d'avance la concentration de ses forces sur tel ou tel point.
Mais les événements les plus récents et les dernières communications diplomatiques avaient eu pour résultat d'ôter au général de Pie IX toute inquiétude relativement à une attaque sérieuse du
crtté du nord ; en môme temps il avait naturellement cessd de diriger toute son attention sur la m'îcessitd de tenir ses troupes réunies, et il tut aisé aux Piémontais d'attirer sa vigilance tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et' de l’amener ainsi à une dissémination de sa faible armée, qui devait rendre doublement fôcbeuse pour lui cette faiblesse numérique.
Le général Fanti, nommé provisoirement par le roi Victor-P-mmanuel au commandement en chef des troupes piémontaises qui étaient destinées à l’invasion des Etats de l’Eglise, concentra sur son aile gauche dès les premiers jours de septembre, pour entrer dans les Marches, le quatrième corps d’armée, commandé par le général Cialdiid, et formé de trois divisions, et sur son aile droite, en Toscane près de Borgo S.-Sepolcroet d'Arezzo, une division et demie du 5' corps d’armée commandé par le général délia Rocca. Comme une division piémontaise sur pied de guerre complet compte environ 12,000 hommes, cela éleverait le total des forces de Fanti ô r)l,000 hommes; mais leur effectif réel n’était que de
45.000 hommes. Fanti, qui évaluait à 25,000 hommes les forces du général Lamoricière ou feignait de les estimer aussi haut, avoue que l’armée piémontaise placée sous ses ordres était plus forte d’un tiers que l’armée romaine ; cela donnerait donc un chiffre de
35.000 hommes mais l’inexactitude de cette évaluation est évidente.
Tandis que Fanti concentrait ses troupes, des troubles éclatèrent dans la partie sud-ouest du territoire pontifical, à Frosinone et ô Ceprano; il n’est pas difficile de deviner à l’instigation de qui. En même temps on répandait le bruit que des détachements garibaldiens menaçaient de passer du territoire napolitain sur celui des États de l'Eglise par Uieti. Or nos lecteurs savent que les premières troupes de Garihaldi arrivées à Naples n’y
' sont parvenues que le 9 septembre au matin. Mais quelque insignifiants que fussent les troubles de Frosinone, quelque inexactes que fussent les nouvelles d’une attaque prochaine de Garihaldi, ces bruits n’en remplirent pas moins complètement leur but, qui était de détourner l’attention de la cour de Rome et de Lamoricière de ce qui se passait réellement pendant ce temps dans la Romagne : un fort détachement de troupes fut même expédié à Frosinone.
Cependant il finit par arriver de la Toscane et de la Romagne
aa quartier général de Lamoriciëre des nouvelles fort inquiétantes ; les troupes piémontaises s’augmentaient à vue d'œil, et des corps francs se formaient sous leurs yeux. Lamoriciëre s’adressa au cardinal Antonelli et lui demanda que, par l’intermédiaire de l’ambassadeur français à Rome, des explications fussent réclamées auprès du gouvernement piémonlais an sujet de ce qui se passait en Toscane et dans la Romagne ; la réponse fut que le Piémont ne songeait pas à attaquer le pape, et qu'il s'opposerait à la formation des corps francs.
Mais en même temps qu’arrivait celte réponse, elle fyl accompagnée de la nouvelle que déjà, non pas il est vrai les troupes piémontaises, mais les volontaires qui s'étaient organisés au vu et su des Piémonlais elsous leur proleclion, avaient franchi la frontière sur plusieurs points le 7 et le 8 septembre, cl étaient entrés comme des précurseurs de Fanli dans les Etals pontificaux; ils s’étaient emparés des villes d'Urbin et de Fossombrone dans les , Marches, de Citlà délia Pievc, dans l'Ombrie, et y avaient proclamé roi Victor-Emmanuel.
Celte manœuvre réussit également au delà de toute espérance. Lamoriciëre, en recevant le 9 au malin les rapports qui lui étaient adressés sur les événements de la nuit, abandonna pour le moment toute idée de concentration de son armée, et ordonna au général de Courlen de marcher immédiatement sur Fossombrone et Urbin, mais en ayant soin de conserver libres ses communications avec Ancône; en même temps le général Sclimid reçut l’ordre de reprendre Citlà délia Pieve ; c’était là l’introduction de la plus grande dislocation possible des lrou|tes papales. Lamoriciëre ne disposait plus d’une manière assurée que des deux brigades de Pimodan et de Cropt.
Le général Schmid se mit aussitôt en roule pour Pérouse, et de celle ville le 10 septembre au soir il marcha sur Citlà délia Pieve avec 2 bataillons, 30 gendarmes à cheval et 2 canons. — Le il, au point du jour, il était à Tavernelle, à onze milles de Pérouse et à huit milles de Citlà : là il apprit que la veille un détachement des corps francs de Masi était arrivé à Piegaro, y avait proclamé Victor-Emmanuel, et avait fait sauter les arches du pont jeté dans cet endroit sur un affluent du Neslore. Schmid fit marcher aussitôt en toute hâte son avant-garde sur cette localité et la suivit de
prés avec le reste de la coloone; Piegaro, à son arrivée, était déjà évacué par les corps francs. Aussitôt après y avoir rétabli le pont et l'autorité du pape, Schmid reprit sa route sur Città délia Pieve, * où il entra à midi. Il n’y trouva plus Masi, et ne put recevoir aucune information précise sur la direction dans laquelle celui-ci s’était mis en marche : le plus vraisemblable était qu’il avait pris la route d’Orvieto. Pendant que Schmid envoyait des détachements en reconnaissance, attendait les ordres de Lamoricière et donnait à ses soldats un repos dont ils avaient le plus grand besoin, il recul le 12 d’un côté la nouvelle qu’Orvielo était au pouvoir de Hasi, de l’autre que lés Piémontais étaient entrés dans l’Ombrie, avaient occupé Città di Castello, et menaçaient Pérouse. Il estima devoir avant tout renforcer ce dernier point, quitta immédiatement Città délia Pieve, et rentra à Pérou.se le 1 1 au point du Jour.
Masi avait paru le 11 au malin devant Orvieto avec le gros de son monde. Orvieto est situé sur une hauteur isolée et possède une excellente enceinte de vieilles murailles, il est vrai quelque peu ébréchée par le temps : cette localité était occupée par 110 carabiniers et 28 gendarmes. Dans d’autres endroits on avait créé des gardes civiques pour appuyer les troupes papales, mais à Orvieto on n’avait pas en recours à ce moyen, le légat connaissant bien les dispositions de la population et ne leur accordant pas, avec beaucoup de raison, une confiance exagérée. Néanmoins une troupe qui aurait su profiter du terrain et de la vieille enceinte aurait pu toujours tenir longtemps dans celte petite ville, contre un ennemi même en forces supérieures, mais dépourvu d’artillerie comme l’était Masi. Cependant, à peine Masi avait entamé une fusillade à peu près innocente, et à peine la garnison comptait un blessé dans ses rangs, que celle-ci cessa toute résistance; son commandant entra en pourparler pour capituler et accepta les conditions qui lui furent faites; il obtint de sortir librement de la place avec armes et bagages, et le môme jour, le 11 septembre, il partit dans la direction de MonteGascone, tandis que Masi occupait Orvieto,
De Courten, conformément à l’ordre que lui avait donné I.amoricière, avait marché avec sa brigade de Macerata sur Fossombroue et Urbin ; il avait envoyé en avant deux détachements corn-
mandi's l’an par le colonel Kanzler, l’autre par le lieutenant colonel Vogelsang, elcompos('s chacun de 500 à 000 hommes, pour se meure à la recherche et à la chasse des divers détachements des corps francs. Le 11 septembre, Courten lui-méme ayant,* pendant sa marche, appris l’entrée des Piémonlais sur le territoire pontifical, se mit en retraite sur Ancône, où il arriva le 13; il avait envoyé avis à Kanzler et à Vogelsang d’opérer leur jonction et de revenir également à Ancône. Les deux détachements se réunirent en effet le 12 au soir à Mondavio, entre le Metauro et Cesano, et Kanzler prit le commandement de cette colonne, forte maintenant d’environ 1100 hommes avec deux canons, qu’il conduisit dans la ilirection de Sinigaglia.
Depuis ce moment l’action des corps francs disparut pour faire place à celle de l’armée piémonlaise.
Le 10, le même jour auquel délia Minerva était débarqué à Civila-Vecchia avec son ultimatum, le capitaine Farirù parut au quartier général de Lamoriciére pour lui remettre une lettre du général Fanti.
Fanli disait dans celle lettre que le roi Viclor Emmannel, ne pouvant se dissimuler que tout mouvement national étouffé dans les États du pape par les troupes étrangères aurait le plus triste contre coup pour conséquence, avait rassemblé un corps d’armée piémontais sur la frontière. Fanli ajoutait qu’il avait l’ordre d'annoncer au général Lamoriciére que ce corps entrerait dans l’Ombrie et dans les Marches si les troupes pontificales venaient à comprimer une manifestation nationale dans l’une quelconque des villes de ces deux provinces, ou si ces mêmes troupes recevaient l’ordre de marcher contre une de ces villes pour un fait de ce genre, ou enfin si Lamoriciére ne faisait pas retirer immédiatement les détachements de son armée des villes où ils auraient déjà comprimé des manifestations nationales.
Pendant q\ie le capitaine Farini attendait au quartier général de Lamoriciére, celui-ci répondit d’abord à Fanti, parle télégraphe, qu’il n’avait pas des pleins pouvoirs suffisants pour prendre une résolution relativement aux communications que lui adressait le général piémontais, qu’il ferait rapport au gouvernement romain, et répondrait ultérieurement aussitôt que la décision de ce dernier lui serait communiquée.
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Dans la conversation particulière qu’il eut en outre avec Farini, le général témoigna la plus vive indignation de la sommation de Fanti ; il lit observer avec beaucoup de raison qu’il eût été plus convenable de la part des Piémontais de déclarer la guerre sans détours. Le soir du 10 septembre, Farini reçut une dépêche de Fanti qui lui ordonnait de quitter le quartier général de Lamoricière .sans attendre d’autres explications.
Bientôt après Lamoricière reçut lui-même une dépêche télégraphique du ministre de la guerre ainsi conçue:
• L’amba.ssade française a été informée que l’empereur Napoléon III avait écrit au roi de Piémont pour lui déclarer qu’il s’opposerait par la force à une attaque contre les Etats pontificarfx. » Lamoricière qui n’avait jamais pu se résoudre entièrement à aban donner l’espérance d’une intervention française en faveur du pape, crut le moment de cette intervention venu, et cela d’autant plus que précisément le C septembre un régiment français venait d’aborder à Civita-Vecchia pour renforcer le corps d’occupation.
En attendant, il prit immédiatement ses mesures pour opposer la résistance temporaire de son armée à l’invasion des Piémontais et pour la maintenir intacte aussi longtemps que possible. En vue du cas où des corps francs venus de la Romagne et de la Toscane seraient soutenus par des troupes sardes, Lamoricière avait conçu le plan de se jeter dans Ancône et de réunir derrière les fortilications de cette place tout ce qu’il avait de soldats disponibles, et cette circonstance, jointe à tant d’autres, témoigne combien vers la lin du mois d’août et au commencement de septembre on comptait à Rome .sur une intervention armée de la France contre le Piéracmt : en effet, la concentration des troupes de Lamoricière à Ancône ne pouvait avoir d’autre portée que de maintenir ce point de résistance jusqu’à ce qu’une action venue Ju dehors eût amené une modification de l'état des choses en faveur du saint-père; or cette action extérieure ne pouvait être attendue que de la part de la France.
D'ailleurs, la question n’était pas aussi simple pour la France elle-même qu’elle pouvait le paraître au premier coup d'œil, et ce côté de la situation vaut bien la peine que l’on en dise quelques mots.
D'une part les stipulations de Villafranca, qui n’avaient jamais
été mises entièrement au rebut, excluaient une intervention de la France dans les affaires de l’Italie : une interprétation ultérieure de ces stipulations pouvait bien envisager l’intervention piémontaise comme également interdite ; mais le gouvernement piémontais s’était lui-mémé par ses actes déjà fort émancipé de cette interprétation, et en avait été en partie mis à l’abri par les faits. Il avait annexé l'Italie centrale, et, au moins en fait, il n’avait rencontré aucune opposition ; dans l’Italie du Sud c’était le nom de Victor-Emmanuel qui était inscrit sur le drapeau de la révolution, et Victor-Emmanuel ni son cabinet n'avaient jamais protesté. Les autres puissances avaient laissé faire ou s’étaient bornées à des déclarations sans aucun effet. En réalité le Piémont se posait toujours plus comme étant l’Italie, cl ce qu'il faisait dans les autres provinces italiennes pouvait toujours moins être considéré comme une intervention étrangère. Si on eût envisagé ainsi son action, les autres puissances eussent été aussitôt dégagées de leurs engagements formels ou tacites, et une guerre générale eût été chaque jour au moment de se rallumer. Or la France n’y ayant aucun intérêt, n’avait pour le moment pas de raison d’adopter cette interprétation.
D’un autre côté, du consentement exprès ou tacite de l’Europe, la protection du saint-père se trouvait confiée aux troupes françaises d’occupation à Rome et à Civita-Vecchia. Il était évident qu’en même temps cette protection devait s’étendre à une partie de ses Etats ; car alors même, ce qui n’était du reste pas le cas, que l’on aurait été généralement d’avis que le pape devait être' dépouillé de son pouvoir temporel pour le bien de ses sujets, pour celui de l’Italie, et pour celui de la chrétienté, aussi longtemps que l’on laissait à Rome des troupes pour sa protection personnelle, il est évident que ces troupes avaient besoin d’occuper un certain territoire, afin de posséder une position stratégique qui leur permit de se défendre, le cas échéant, contre une autre force armée.
En partant de là, suivant que l’on admettait que ioul le territoire jusque-là maintenu sous la souveraineté du pape était nécessaire, devait lui être con.servé, ou que les troupes d’occupation devaient se borner à tenir le terrain stratégique, les Français pouvaient, ou bien s’opposer par la force à toute invasion sur le
territoire pontiücal, ou bien se tenir tranquilles tant que celte attaque ne louchait pas à leur position stratégique.
Ce double point de vue ne tious parait pas avoir été sulTisaramenl distingué ; il nous a paru singulier de ne trouver nulle part de traces de cette distinction, pas même dans les documents officiels; si, dans nombrh de cas, cela a été l'elTet d’un défaut de perspicacité, dans d’aulre.s il n’en a a.ssurément pas été ainsi. Il était dans rintérêt de certains personnages d'obscurcir la question ou de la lais.scr dans un demi-jour, et nous voyons se jouer dans les pièces officielles un étonnant imbroglio avec les deux mots : protection du Pape (et implicitement du territoire stratégique nécessaire à cet elTet), et protection des Etats de l’Eglise.
I/empereur Napoléon, quant à lui, avait certainement adopté en secret le point de vue de la simple défense du territoire stratéijifjiie par le» troupes françaises; militairement, il abandonnait donc à l'action des troupes piéinonlaises les Marches et l'Ombrie; mais il pouvait toujours dire qu’en agissant ainsi il protégeait efficacement le pape contre ces dernières, et il n'avait pas trouvé convenable de s’expliquer d'une manière catégorique sur la manière dont il entendait celte protection.
Le 11 septembre, le général Fanli adressa à ses troupes l’ordre du jour .suivant ;
* Des bandes étrangères, rassemblées de tous les points de l'Europe sur le sol de l'Ombrie et des Marches, ont arboré le drapeau menteur d'une religion qu’elles insultent. Satis patrie, sans foyers, elles provoquent les populations, pour obtenir un prétexte de les écraser sous leur joug.
« Un pareil martyre doit prendre fin ; une telle scélératesse doit être domptée on apportant le secours de nos armes à ces infortunés enfants de l’Italie qui ont longtemps en vain compté sur quelque justice et quelque amour de la part du gouvernement. Nous remplissons celte tâchequi nous est confiée par le roi Victor- Emmanuel. El l'Europe .saura maintenant que le sort de l'Italie ne dépend plus uniquement du bon plaisir ou de l’arbitraire du premier aventurier venu, fût-il le meilleur, le plus hardi ou le plus heureux. >
Le ton d'irritation de cet ordre du jour, qui fut encore dépassé par une publication analogue du général Gialdini, parle assez clai-
rement cl n’a pas besoin de commentaires. Nous nous bornons à faire oliserver en pas,saiil que Fanli ne peut se priver du plaisir de donner un croc-en-jambe à Garibaldi, et nous laissons à chacun de décider si cela était bien convenable ou bien nécessaire dans un ordre du jour d’entrée en campagne. Le lecteur verra d’ailleurs par là combien nous sommes éloignés de toute erreur ou de toute exagération, lorsque, à plusieurs reprises, nous sommes dans le cas d’insister sur les relations personnelles qui existaient entre Garibaldi et les hommes du système cavourien ; ce que nous avons dit des considérations qui ont dicté le choix entre le chemin direct ou indirect à suivre par les l’iémonlais pour arriver à Naples, est également à nos yeux sullisamment confirmé par ce document.
Le 1 1 septembre, à midi, les divisions piémonlaises entraient sur le territoire pontifical. Nous suivrons d’abor(f*les premiers mouvements du quatrième corps d’armée qui formait l’aile gauche et le centre de l’armée piémontaise.
Ce corps d’armée avançait sur trois colonnes ; à l’extrême gauche, la 40“ division le long xle la côte de l’Adriatique, droit sur Pesaro ; — à sa droite, la 7” division .«ur Salodécchio, pour en- ' trer ensuite dans la vallée de l'Arzilla et de là marcher également
dans la direction de la mer et sur Fano; — enfin plus à droite encore la 13' division, sur Urbin, pour établir au travers de l’Apennin la communication entre les deux premières colonnes que nous avons indiquées, et l’aile droite de l’armée commandée par le général délia Uocca.
La 4* division arriva bientôt le 11 devant Pesaro : le commandant de la garnison, le colonel Zappi se retira dans le château fortifié d’une manière très-défectueuse et qui n’avait que trois canons en batterie, attendu qu’avec 500 homnlcs il ne pouvait songer à défendre la ville elle-même ; les Piémontaisouvrirenlaussilôt un feu très-vif avec leurs ca nous rayés, et le lendemain à midi Zappi dut capituler.
Pendant ce temps, la 7® division avait marché jusqu’à Fano sans rencontrer de résistance, et's’étaitifemparée de cette ville le 12.
Le soir de ce jonr-là, ainsi quc|nous|ravons déjà dit, les deux colonnes papales Kanzler et [Vogelsang avaient opéré leur jonc-
lion à Mondavio, et le 13 au matin Kanzier voulut marcher sur Sinigaglia pour atteindre de là la ville d’Ancrtne. Mais lorsqu’il eut passé le Cesano, il apprit que Pano était déjà entre les mains des Piémontais : alors, au lieu de descendre vers la mer, il resta sur les hauteurs pour passer la Misa à deux lieues au-dessus de Sinigaglia. En effet, ce jour-là, la 7' division était en marche de Fano sur Sinigaglia ; là son chef avait été informé de la présence de Kanzier, et avait aussitôt, vers le milieu de la journée, envoyé sur S.-Silvestro et S.-Angelo son avant-garde composée des lanciers de Milan et de plusieurs bataillons de bersagliers et d’infanterie. Ce détachement rencontra la colonne papale à S.-Angelo, et manœuvra de manière à lui couper sa ligne de retraite sur Ancône. Mais Kanzier prit d’excellentes dispositions, et ses gens se comportèrent avec un grand courage : sans perdre de vue l'objet de sa marche, Kanzier repoussa plusieurs aUa<pies, et atteignit le li au matin la porte d’Ancône, avec une perte relativement faible de 1.50 hommes seulement. La cavalerie piémontaise l’avait suivi jusqu’au Monte Marciano : là elle avait abandonné la poursuite et avait rejoint sa division à Sinigaglia. Celle-ci resta dans cette ville le 14 et le 15, avança dans la vallée de l’Esino, où elle se retrancha à Jesi, et à Torre di .lesi ; le 16, la 4» division arriva à son tour dans cette vallée. — Pendant ce temps, la I3' avait marché d’Urbino et de Fossombrone, par Gubbio et le versant occidental de l’Apennin, jusqu’à GualdoTadino.
Nous laissons maintenant dans ces positions l’aile gauche et le centre pour revenir à l'aile droite.
Son avant-garde, la brigade des grenadiers de Sardaigne, avait occupé le 11 Citlà di Castello, et le 12, toute la colonne de délia Rocca descendait la vallée du Tibre jusqu’à Fratla. Le 13, Fanti donnait l'ordre à une avant-garde commandée par le général Sonnaz, et composée de la brigade de grenadiers de Sardaigne, du IG" bersagliers, d’une batterie et d’une compagnie de sapeurs, de marcher sur Pérouse. Le 14 au matin, Sonnaz attaquait Pérouse du côté de l’est et du sud, au moment où Schraid venait de rentrer dans celte ville, revenant de Citlà délia Pieve, avec deux bataillons. Le général ponlilical disposait en tout de 1400 hommes, et la citadelle de Pérouse était bien armée et en bon étal de défense. Le combat commença aux portes de la ville et se
continua depuis ce point, comme tout combat de rues, avec des chances diverses : il durait depuis trois heures et les Pi^montais avaient déjà éprouvé au moins des échecs partiels, lorsqu'ils offrirent d’entrer en pourparler. On déclara au général Schmid que le général Fanti arrivait avec toutes ses forces; Schmid demanda un armistice pour attendre Fanti et négocier avec lui-méme ; il exigea que jusque-là les portes de la ville déjà occupées par les Piémontais fussent remises à ses troupes. Sur ces entrefaites survint le général délia Hocca avec la brigade de grenadiers lombards, le 9' et le I P hersagliers, et deux batteries, dont une d'obusiers. Le combat recommença ; Schmid retira ses troupes dans la ville; alors furent entamées des négociations réelles, tandisque les Piémontais cernaient la place de toutes parts.
Fanti lui-méme était arrivé, mais à l’expiration de l’armistice, les pourparlers n’avaient pas encore abouti ; cependant Schmid *se décourageait visiblement, surtout en rai.'^on des dispositions à la mutinerie que montrait l’un de ses bataillons.
Lorsque le général piémontais ouvrit le feu de ses batteries qui, durant cet intervalle, avaient pris des positions avantageuses, la citadelle se rendit immédiatement; toute la garnison fut faite prisonnière de guerre, et outre les canons de la fortcrcs.se, il tomba entre les mains des vainqueurs six pièces de campagne ou de position.
Le 15, Fanti marcha avec la colonne délia Rocca sur Foligno, et s'empara le lü de celle ville après une légère résistance de sa petite garnison.
Nous avons vu que la garnison d'Orvieto avait déjà capitulé le 11 avec Masi, et était partie le mémo jour pour Viterbe ; sur la route de Monlefiascone, elle avait rencontré un délacbemenl venant de Viterbe, commandé par le capitaine Petrelli, et qui se rendait à Orvieto pour renforcer ce point; lorsque Petrelli apprit qu’Orvieto était déjà aux mains de Masi, et que celui-ci disposait de forces supérieures, il revint avec la garnison qu'il avait ralliée à Monteliascone, oii il laissa la moitié de son monde,- chose assez singulière, puisque cette ville est encore bien moins susceptible de défense qu'Orvieto, et rentra à Viterbe avec le reste; d’ailleurs la petite garnison de Montefiascono devait avoir encore quelques jours de repos, .Masi de son cété restant dans l’inaction.
Le 16, l’armée piémontaise se trouvait donc occuper une ligne déterminée par tes trois points principaux d’Orvieto, Foligno et Jesi, et elle menaçait directement Ancftne.
Voyons maintenant ce qui s’était passé du il au 16, du côté de l’armée pontincale.