I/a prise d*Anc6iie
Ancône est située sur la pointe d'une presqu'île tournée du côté du nord ; la ville est bâtie en forme de croissant autour du port qui s’ouvre du côté de l’ouest et qu’enferment deux digues, Pune au sud, l’autre au nord, dont les extrémités se courbent pour se rapprocher. L’entrée du port est fermée par une chaîne, le môle du sud est défendu par le Lazard ou château de l’eau , relié avec la ville par un pont volant; celui du nord par la batterie du phare et les batteries du Môle.
Sur une hauteur située au sud et aux portes de la ville s’étend
l’ouvrage principal de la défense du côté do terre, le camp re- Iranché (campo trinceralo) auquel la citadelle (Kortezza) sert de réduit. A l’est de la ville est l'ouvrage du Monte Gardetto, qui est calculé également pour la défense du côté de lCrre et pour celle du côté de mer , entre le Monte Gardetto et la ville sont l'ouvrage du Monte Capuccini, qui s'appuie aussi à la mer, et quelques batteries basses de côtes.
En avant du front qui s’étend des ouvrages du Monte Gardetto jusqu’au saillant du camp retranché se trouvent d’abord la lunette S.-Stefano, puis plus loin en avant les deux lunettes du Monte Pulito et du Monte Pelago, construites en 185Ü par les Autrichiens, mais qui n’avaient pas été achevées, et qui depuis n’avaient pas môme été palissadées par les pontificaux ; un autre ouvrage avancé, également construit par les Autrichiens, était la redoute de la Scrima, sur la route de Sinigaglia.
Après l’arrivée de Lamoricière, la garnison .se composait du 1" régiment de ligne, du bataillon Casteliaz (compo.sé de deux compagnies du 1" étranger, du dépôt de ce régiment et des débris qu'avait ramenés à Ancône le général Lamoricière), des I", 2', 3% 4' et 5' bataillons (ce dernier incomplet), des ber.sagliers autrichiens, du demi-bataillon irlandais, d’une compagnie de gendarmerie mobile à pied, d'un détachement de gendarmes montés, des chevau-légers revenus de Caslellldardo, de 4.'i0 artilleurs et d’une compagnie de sapeurs du génie. — L’infanterie comptait 4200 hommes et toute sa garnison 5000 hommes à peine.
Les ouvrages du côté de terre étaient armés de 110 pièces de gros calibre et de 14 pièces de petit calibre auxquelles vinrent s’ajouter deux pièces de campagne qu’un oITicier avait réussi à sauver du champ de bataille de Gastelfidardo et à embarquer à Porto Rccanati ; les ouvrages du côté de la mer étaient armés de 25 pièces. Tous ces canons étaient de nature et de calibres très-différents ; les plus gros étaient de 3t>.
Quant aux défenses mômes de la place, elles étaient en bon état, surtout du côté de terre, mais sauf sur quelques points seulement elles n'avaient pas de chemin couvert.
La plus scandaleuse imprévoyance avait régné dans l’administration : la farine qui était destinée aux approvi.sionnements avait été laissée jusqu’au dernier moment dans les moulins desenvi-
rons, en sorte qu’elle était tombée entre les mains des Piémonlais. Depuis le 13 septembre, la garnison n’avait plus de vivres. On réussit non sans peine à réunir des grains à Trieste, et à faire arriver le 19 dans le port le vaisseau qui les portait. Un moulin à vapeur qui devait être monté à Ancône, parce qu’il y manquait absolument de moulins d'autre espèce, n’était pas encore en état de service lorsque Lamoricière arriva; le général fit mettre aussitôt sérieusement la main à l’œuvre, et il put commencer à fonctionner le 20. Il manquait aussi de viande fraîche, c’est-à-dire do bétail vivant; Lamoricière put eir ramasser encore dans les environs, les Piémonlais ne s’étant pas liûlés, heureusement pour lui, de resserrer l’investissement de la place.
L’esprit de la garnison n’était pas dos meilleurs ; les nouvelles décourageantes qui arrivaient l’une après l’autre dans la ville, et qui étaient transmises aux soldats par les habitants, abattaient leur moral. Les oITiciers et les troupes, se voyant enfermés dans un poste perdu d’avance, regardaient toute résistance comme inutile et croyaient que ce qu’il y avait de mieux à faire pour eux .serait d’obtenir des Piémonlais une capitulation la plus avantageuse possible par une prompte reddition de la place. Lamoricière avait beaucoup à faire pour contenir, au moins dans une certaine limite, ces pernicieuses dispositions.
Le 10 septembre se montra devant Ancône l’avant-garde de la flotte piémontaise, commandée par le vice-amiral Persano, et récemment renforcée par des navires napolitains; le 18 toute l’escadre se trouvait réunie ; elle se composait de quatre frégates et de sept navires de moindre force : les frégates portaient des paixhans de 80 livres, et des canons rayés pour projectiles creux de 138 livres;, le reste dé l'escadre portail des canons rayés de .iO livres.
Le 18 à midi la flotte commença le bombardement, qui dura quatre heures ; comme elle re.sta à une grande distance et ne se servit que de son gros calibre, les ouvrages de la forteresse, avec leur armement beaucoup plus faible, ne purent guère lui répondre; d’un autre côté l’action du bombardement sur les défenses delà place fut insignifiante, quoique la ville eût au contraire passablement souffert.
Comme on l’a vu d’après les dispositions de Lamoricière, de Courten devait faire le 18 une grande sortie, afin de faciliter ainsi
sa retraite de Loreto à Ancdnc. De Courten, qui attendait Lamoriciére déjà le t7, avait marché effectivement ce jour-là sur Camerano, mais il était revenu dans la ville sans avoir rencontré l'ennemi ; le 18, l'arrivée de la flotte piémontaise elle bombardement qui suivit bientôt après l’empêchèrent de renouveler cette sortie.
Le 22 Persano dénonça à Lamoricière le blocus d’Ancône ; du reste, depuis le 18, chaque jour le bombardement avait continué, quoique avec une intensité variable ; il coûtait en moyenne à la garnison de 20 à 25 morts et blessés tous les jours.
Le 23 le général Fanti reconniTt les ouvrages et discuta avec Persano le plan d'attaque; en même temps il faisait opérer dans le port d'Umana le débarquement du parc de siège, et le dirigeait par terre de là sur Ancône.
Fanti avait choisi comme point principal d'attaque le monte Gardelto : pour y arriver il devait auparavant s’emparer des ouvrages avancés du Monte Pulilo et du .Monte Pelago, dans le.«quels il pourrait ensuite construire des batteries dirigées contre le .Monte Gardetlo et la lunette de S.-Slefano : la flotte devait appuyer celte opération en prenant position à l'est du Monte Pelago, à peu près à la même hauteur, cl en dirigeant son feu sur le Monte Gardetlo, le Monte Capuccini et les batteries basses de côté qui en dépendaient.
F.n même temps une fausse attaque devait être dirigée, pour divi.ser rallenlion des assiégés, contre la lunette Scrima, le Lazaret et le camp retranché. L’attaque principale fut confiée au général délia Rocca avec le 5' corps, la fausse attaque au général Cialdini avec le .t' corps.
Le dimanche 23 .septembre, la flotte ouvrait un feu très-vif qui causa beaucoup de dégâts dans la ville ; un des navires piémontais vint ce jour-là prendre position si près des batteries d'Ancône que celles-ci purent l’endommager d’une manière sérieu.so ; d'autres navires, qui vinrent à son aide, furent tenus en échec d’une manière heureuse par le feu bien dirigé de deux obusiers de campagne.
Le 22 et le 23, Lamoricière avait achevé de son côté de prendre toutes les dispositions pour la défense, et avait assigné plusieurs postes particuliers à toutes les troupes ainsi qu’aux oflîciors chargés des divers commandements. Le 2.1, Fanti porta son quartier
gdiK'ral de Loreto à la Favorila, au-dessous du village de Castro et commença les opérations de l'investissement de la place. Délia Rocca occupa les hauteurs du Monte Accito Jusqu'au Monte Ago; à sa gauche s’appuie la 7' division, du A' corps, qui s’étendait du monte Ago du côté de Pedocchio ; enfin la 13' division s’empara de la lunette Scrima abandonnée sans combat par les troupes pontificales; de ces positions l’artillerie piémontaise ouvrit aussitôt avec des canons rayés de 8, des pièces lisses de iO, et des obusiers contre le Monte Pelago, le Monte Pulito et la ville elle-même un feu qui, malgré sa vivacité, n’eut pas beaucoup d’cITet en raison de la distance.
Le 25, délia Rocca avança jusqu’i\ Pietra délia Croce et à S.-Madonna delle Grazie ; une partie du village de Pietra délia Croce reste dans cette occasion entre les mains d'un détachement de la garnison d’Ancône: le capitaine Casteliaz s’était oITert au général Lamoricière, le 20, avec son bataillon pour reprendre le reste du village; mais cette sortie se rencontra justement avec une forte attaque des Piémontais ordonnée par Fanti lui-même; cette attaque était exécutée par le général Pinelli avec la brigade Bologne et les 23' et 2.5' bataillons de bersagliers. En un clin d'œil Casteliaz fut rejeté en arriére ; ses soldaLs, qui se comportèrent d'une manière peu glorieuse, entraînèrent dans leur déroute la compagnie du troisième bataillon de bersagliers (autrichiens) qui avait jusque-là réussi à garder une partie du village do Pietra délia Croce, mais ce détachement fit du moins halte aux ouvrages du Monte Pelago, tandis que les soldats de Casteliaz coururent jusqu’à la ville sans se retourner. Quelques compagnies de la brigade Bologne suivirent les pontificaux jusque sur le Monte Pelago; le général Savoiroux, qui commandait la division de réserve, donna l’ordre d'une attaque générale sur ce point, déjà vivement canonné par la Hotte depuis le matin ; à 0 heures et demie du mutin l’infanterie de ligne de la brigade Bologne marcha directement sur la redoute, tandis (|ue le 23' et le 25' bataillon de bersagliers avançaient sur la droite pour la tourner, et que sur la gauche un mouvement semblable était exécuté, à couvert sur le versant trèsbrisé du Monte Ago, par le 11' bataillon de bersagliers, détaché à cet effet de la brigade Côme, postée sur cette dernière hauteur.
Le Monte Pelago n’était en ce moment occupé que par quatre
faibles compagnies : lorsque l’ofTicier qui commandait dans l’ouvrage se vit attaqué par des forces aussi supérieures, il fit atteler les pièces pour se retirer sur la ville , mais pendant ce temps le M* bersagliers était arrivé jusqu’à la gorge de la redoute, les pontificaux durent abandonner leur artillerie. L’oflicier qui commandait au Monte l’ulito, voyant le Monte Pelago abandonné, se mil à son tour en retraite avec trois compagnies et son artillerie; il atteignit la ville sans difficulté , et l’ouvrage du Monte Pulito fut aussitôt occupé par les 23' et 25' bersagliers. I
Pendant que cela se passait à l’aile droite des Piémontais, Cialdini, à la gauche, avait fait construire dans la nuit du 24 an 25 une batterie dans la lunette Scrima, et avait fait établir une forte artillerie sur les hauteurs de Moidagnolo; le 25 et le 2li il canonna de ces hauteurs le camp retranché et son réduit.
Le 26 après-midi les Piémontais entreprirent une attaque contre la lunette de S.-Stefano; mais, quoique poussée avec une grande audace, cette attaque fut complètement repoussée, l’ouvrage de S.-Slefano non-seulement étant plus fort que ceux du Pelago et du Pulito, mais encore étant bien flanqué par le camp retranché et le Gardetto.
Dans la nuit du 26 au 27 Cialdini fit attaquer le faubourg de la Porta Pia, qui se trouve retranché entre le Lazaret et le camp retranché, par le 6', le 7* et le 12' bataillon de bersagliers et le 49® régiment de ligne ; après un court combat les postes des pontificaux furent repoussés et les Piémontais s'établirent dans le faubourg.
La perte du Monte Pelago avait jeté un nouveau découragement dans la garnison d’Ancône ; on attacbail à celte position une importance exagérée ; on la nommait la clef de la forteresse, et l’on racontait qu’en 18401a place avait dû être rendue aux Autrichiens aussitôt que ceux-ci avaient été maîtres du Pelago. A cela venait se joindre l'absence absolue de ces secours du dehors sur lesquels on avait si fermement compté. On ne voyait nulle trace d’une armée française marchant contre les Piémontais ; il n’apparaissait pas une voile autrichienne venant de Trieste ; il ne se trouvait pas même devant Ancône quelqu’un de ces vaisseaux de guerre lue les grandes puissances ont coutume d’envoyer devant une
forteresse maritime bloquée et bombardée, pour lu protection de leurs ressortissants.
En attendant, les Piémontais travaillaient vigoureusement au transport de leur parc de siège par-dessus les pentes du Monte Acuto, et ils commençaient la construction de leurs batteries sur le Pulito et le Pelago.
Dans l’après-midi du 2", une bombe tomba dans le Lazaret, où se trouvait le dépôt de la plupart des réserves d'habillement de la garnison et y mit le feu ; la troupe qui l’occupait l’évacua en toute hâte, en abandonnant trois pièces de canon et se retira dans la ville; Cialdini fit occuper cet ouvrage dans la nuit du 27 au 28 par le 6' bataillon de bersagliers qui passa à la nage le bras de mer qui sépare le Lazaret de la ville et du faubourg du côté de la Porta Pia.
Cette même nuit l’amiral Pcrsano fit avec quelques chaloupes une tentative pour briser la chaîne qui fermait l’entrée du port; mais sou entreprise manqua complètement et ses embarcations furent bientôt contraintes à la retraite par le feu de la place et de ses canonnières. — En môme temps on armait une batterie do six pièces dans le faubourg, et l’on poussait rapidement les travaux des batteries du Pelago, du Pulito et de Madonna delle Grazie qui approchaient de leur achèvement.
Le 28 au matin Lamoricière fit converger sur le faubourg et le Lazaret le fea de toute l’artillerie voisine de ces points. Les bersagliers piémontais éprouvèrent des pertes assez considérables dans le Lazaret, mais Fanli regardait cette position comme trop importante pour l’abandonner ; les batteries d’Ancône qui l’inquiétaient le plus étant celles du phare et du Môle fcette dernière en partie casematée), Fanti invita l’amiral Pcrsano à les faire attaquer par quelques vaisseaux de sa flotte qui doubleraient à cet effet la pointe d’Ancône. Persano envoya devant le port quatre frégates armées du plus gros calibre, qui ouvrirent leur feu à une heure après midi; la batterie du phare fut bientôt démontée ainsi que la partie non casematée de celle du Môle. Le Victor-Emmanuel s’étant approché jusqu’à 300 pas à peine de la batterie lui lâcha une bordée si heureusement qu’un de ses énormes projectiles creux, entrant par une embrasure, pénétra jusque dans le magasin à poudre : celui-ci sauta çt occasionna une terrible dévastation;
la batterie n’était plus qu’un monceau de ruines, une large brèche était ouverte, les murailles du port auxquelles était scellée la chaîne qui le fermait s’étaient écroulées; bref, toute la défense du port était anéantie d'un seul coup.
Lamoriciére fit arborer le drapeau blanc et envoya au général Fanti le major d’artillerie Mauri afin de négocier avec lui un armistice ou une capitulation ; il était alors cinq heures après midi ; mais le major Mauri ne put rencontrer le général Fanti que vers minuit. Fanti de son ctHé voyant que, bien que le drapeau blanc fût arboré il ne lui arrivait aucun parlementaire, avait pris ses dispositions pour continuer l’attaque : dans le cas où il n’y aurait pas de contre-ordre, à dix heures du soir les batteries du Pulito, du Pelago, de Madonna delle Grazie et de la Porta Pia devaient à la fois ouvrir leur feu, et le lendemain matin délia Rocca devait donner l'assaut au Gardello, Cialdini à la Porta Pia. Le parlementaire de Lamoriciére n’ayant pas encore trouvé le général Fanti à dix heures, il n'y eut pas de contre-ordre, et toutes les batteries commencèrent à bombarder .\nc6ne. Ce ne fut que plus d’une heure après que Mauri rencontra enfin le général piémontais ; il lui demanda d’abord un armistice de six jours qui lui fut refusé, puis un armistice de deux jours qui ne lui fut pas davantage accordé ; alors il déclara que Lamoriciére était dispo.s<'' à entrer en négociations pour une capitulation qui serait conclue sur les mêmes bases que celle de Loreto, ce qui fut accepté jiar Fanti.
Le 2‘J, à 8 heures du matin, le major Mauri et le capitaine de dragons Lepri parurent au quartier général piémontais comme chargés de pouvoirs du commandant en chef des troupes pontificales ; Fanti désigna pour le représenter les majors Sonnaz et BertoleViale. Le feu des batteries des assiégeants fut suspendu, mais quelques détacheineuls piémontais s’étaient déjà établis de grand matin dans quelques points de la ville, à la Porta Pia et aux abords du Gardetto.
Le 29, à 3 heures de l’après-midi, la capitulation fut enfin signée. D’après celle-ci, la garnison devait sortir avec les honneurs de la guerre, puis déposer les armes et être transportée prisonnière de guerre dans le Piémont. Toutes les propriétés de l’Etat à Ancône, les armes, les approvisionnements ainsi que les sommes d’argent encore en caisse, devaient être livrées aux vain-
qnears. Dès le soir du 29, les ouvrages de la place furent occupés militairemeDt par les Piémontais, conformément aux dispositions de détail de la capitulation, et le 30 au matin, les troupes pontificales sortirent de la ville pour se rendre prisonniers.
Avec la prise d'AncOne se terminait la campagne de quatorze jours des Piémontais dans TOmbrie et les Marches; elle leur avait livré 28 pièces de campagne, 160 pièces de position, 20,000 fusils, 500 chevaux, beaucoup d’approvisionnements de tonte espèce ; presque toute l’armée du pape avait été prise ou détruite ; les vainqueurs avaient acheté tous ces succès par une perte de 570 hommes morts et blessés, parmi lesquels 40 oHiciers, c’est-à-dire de 1 '/* pour cent de leur effectif, ce qui prouve que, même en tenant compte de leur écrasante supériorité numérique, ils n’avaient nullement rencontré une résistance aussi énergique qu’elle aurait pu l’être ; et d’ailleurs, le récit fidèle des combats qui ont eu lieu durant cette courte expédition fournit la même conclusion.
Quoi qu’il en soit, les Piémontais n’avaient dès lors plus sur leur route aucun obstacle matériel à leur entrée dans les provinces napolitaines.
il. Entrée de l'amiéc ptémontnli»e dan» le» province» napolitaine».
Si le gouvernement romain avait encore pu, jusqu’au H septembre, conserver l’espérance que ses protestations ou les déclarations de l’empereur Napoléon auraient pour ré.sultat d’empêcher l'entrée de l’armée sarde dans les Marches et l’Ombrie, il ne tarda pas, à partir de ce moment, à perdre ses dernières illusions à cet égard. Le t8 septembre, avant que le combat de Castelfidardo eût été livré, mais au moment où il était déjà parfaitement évident que Lamoricière ne réussirait pas à tenir en échec les Piémontais, il partit du Vatican un véritable cri d'angoisse sous la forme d’une noted’Antonelli aux puissances européennes; dans ce moment, le ministre du saint-père, après une énumération de ses griefs, parmi lesquels ne manquait pas, suivant la coutume
romaine, une addition suilisanle de prétendus actes de violence auxquels auraient été en butte scs hauts dignitaires ecclésiastiques, donnait à réfléchir aux cabinets de l’Europe que c’en était fait de la légitimité en Europe, s’ils toléraient une invasion aussi contraire au droit des gens, que l’était celle du Piémont.
Ce qui était plus propre à exciter l’intérêt que cette note d’Antonelli, fut l’allocution prononcée par Pie IX en consistoire secret le 28 septembre. Le pape y flagella de la manière la plus véhémente les procédés du Piémont, de Victor-Emmanuel et de son gouvernement, en se plaçant i un point de vue aussi étroit sans doute qu’on eût pu l’attendre, Rome à part, d'une Chambre des seigneurs prussienne, mais qui ne manquait néanmoins pas absolument de vérité. Il blâme et condamne de nouveau, devant tout l’univers catholique, les attentats horribles et impies de Victor- Emmanuel et de son gouvernement, il déclare nul et non avenus tous leurs actes, réclame de nouveau le maintien dans son intégrité du pouvoir temporel de l’Eglise romaine et de tous ses droiLs qui appartiennent à l’ensemble des catholiques. Le pape se plaint de ce que, malgré toutes les assurances qui lui ont été données, il ne lui a été prêté Aucune assistance du dehors, et à voir l’audacieuse agression des Piémontais, il pourrait, dit-il, presque croire qu'ils sont d'avance parfaitement certains que personne ne viendra les troubler dans leur détestable entreprise. En effet, les troupes sardes se sont avancées jusque sous les murs de Rome, et en lui coupant toutes communications, mettent le saint-père hors d'état de remplir ses devoirs vis-à-vis de l’Église catholique : c’est à ces tri.stes conséquences que conduit le déplorable et pernicieux principe de non-intenenlion qui a été posé en réalité au profit de la rébellion. Pie IX saisit cette occasion pour inviter tous les souverains de l’Europe à peser sérieusement les événements qui mettent en question tout droit et toute légalité en Europe, si l’on ne s’oppose pas aux actes du Piémont, et il leur montre que leur propre cause est étroitement liée avec la sienne, que demain il peut arriver à chacun d’eux ce qui arrive aujourd’hui au saintsiège.
C’était évidemment sur l’appui de Napoléon III que Pie IX avait le plus compté ; nous avons déjà mentionné une dépêche de Grammont au consul français à Ancône, qui avait été commu-
niquée par le ministre des armes au général Lamoricière; dans cette communication, et non dans la dépêche de l'ambassadeur français, il était dit que l’empereur s’opposerait par la force à l’invasion des Piémontais; il a été beaucoup écrit et discuté sur ces trois mots, mais ce qu’il est résulté de cette controverse, c’est que le ministère pontifical lui-mème les avait glissés, dans une « bonne intention, » dans sa dépêche au général. — En fait. Napoléon III se borna à faire extérieurement très-mauvaise mine au jeu du gouvernement de Turin, lorsqu’il eut entamé les hostilités contre les États de l’Église; il rappela aussitôt son ambassadeur, M. de Talleyrand, mais il laissa à Turin le premier secrétaire de l’ambassade, M. de Rayneval, en sarte que cela ne constituait pas en réalité une rupture diplomatique complète.
De nouvelles troupes furent aussi envoyées à Rome, d’abord en nombre sulTisant pour compléter l’effectif de deux divisions, ensuite, à partir du I" octobre, une troisième division, et tandis que peu de temps avant l’ouverture des hostilités le général de Goyon, qui depuis si longtemps commandait le corps d’occupation, avait été rappelé en France et remplacé par le général de Noué, Goyon dut aussitôt après l’entrée ,des Piémontais sur le territoire romain retourner à son poste, où il arriva déjà le 18 septembre.
Plus tard, mais seulement au moment où les Piémontais étaient déjà sur le point de passer sur le territoire napolitain, les Français étendirent notablement le rayon de l’occupation, en le portant d’un côté jusqu’au Tibre; de l’autre, au sud de ce fleuve, jusqu’à la frontière napolitaine. — Viterbe, Montefiascone, Civita-Castellana, Valmontone, Palestrina furent occupées parles troupes françaises. Le procédé était très-simple : le général de Goyon adressait une lettre aux autorités municipales des villes dont il s’agit, les prévenant que tel jour ses troupes y feraient leur entrée, et qu’elles eussent à prendre leurs mesures en conséquence : on protestait, puis les troupes piémontaises qui se trouvaient dans la ville l’évacuaient; les Français y entraient, et, sous leur protection, les armes du saint-aiége étaient remises en place, et le gouvernement pontifical tranquillement rétabli.
On déclara au monde que l’empereur Napoléon s’était vu surtout engagé à renforcer son armée d’occupation dans les États de
rÉgliseelà étendre son rayon d'action par quelques discours et proclamations de Garibaldi, dont il semblait résulter que GaribaldT avait le projet d’attaquer Rome et de s’en emparer sans s’in' quiéter de la garnison française. Chose singulière, le Piémont, de son côté, avait aussi invoqué, pour justifier son invasion dans les États de l’Église, l’intention de contrecarrer un plan semblable de Garibaldi, qui eût menacé l’Europe d’une guerre générale.
Après la prise d’Ancône, avons-nous dit, il n’y avait plus d’obstacles matériels èi l’entrée des Piémontais dans le royaume de Naples. Quant à ce que pouvaient en dire ou en penser les puissances européennes, c’était une autre question. Cependant, on comptait sur la rapidité avec laquelle on créerait des faits accomplis pour lever bien des didicultés à cet égard, et il était incontestable que, depuis le commencement de l’année, le ministère Cavour avait acquis dans Part de fabriquer des faits accomplis une habileté pratique qui n’était point à dédaigner.
Une autre question encore, c’était celle de la position que prendrait Garibaldi dans cette affaire.
Immédiatement après l’occupation de Naples, pressé par le parti annexioniste de Naples et de la Sicile, Garibaldi s’était adressé au roi Victor-Emmanuel, et lui avait représenté que l’annexion immédiate de ces pays à ses États ne pouvait être acceptable que si Cavour, Fanti et Farini sortaient du ministère, attendu qu’il n’était pas possible d’avoir la certitude que ces hommès suivraient une politique vraiment italienne; que, par conséquent, il ne serait pas raisonnable de livrer sans condition, entre leurs mains, les riches ressources qu’offrirait l’Italie méridionale. — Ces trois ministres offrirent là-dessus leur démission à Victor-Emmanuel, bien sûrs d’avance qu’elle ne serait pas acceptée. Le roi la refusa effectivement, et alors Cavour résolut de faire plier Garibaldi en dirigeant contre lui tous les ressorts qu’il avait à sa disposition : il voulut se présenter avec sa politique devant le Parlement, et il n’y avait pas le moindre doute que ce Parlement, obligé de choisir entre lui et Garibaldi, ne se déciderait pas pour ce dernier.
Le Parlement fut donc convoqué à Turin pour le 2 octobre : en même temps Victor-Emmanuel annonça au dictateur que l’occu-
pation de l’Italie luéridiouale par des troupes piémontaises pouvait devenir une nécessité politiciue, et pria Garibaldi d’agir de manière à mettre de côté les diflicultés de cette opération, ou, tout au moins, à les diminuer ; Garibaldi reçut cette lettre le septembre.
Jusqu’ù ce moment, comme nous l’avons vu, Garibaldi n’avait jamais renié sa politique mazzinienne ou anti-annexioniste ; en face de la situation qui se préparait, il se trouva en désaccord avec son ministère en grande partie annexioniste : ce désaccord ne put être replâtré, et amena la démission du ministère, démission qui fut acceptée. Le dictateur chargea de la formation d’un nouveau cabinet M. Conforti, qui, le :29 septembre, réussit à en composer un comme suit : Giura, aux travaux publics; Scura à , la Justice; Cosenz, à la guerre; Anguissola, à la marine ; DeSanctis,.ù l'instruction publique; Crespi, à l’extérieur; ce ministère devait être anti-annexioniste; mais les gens qui connaissaient un peu les hommes et les choses, secouèrent la tête lorsqu’ils conuurent celle liste ; leur opinion fut que ce que feraient ou diraient les nouveaux ministres serait chose parfaitement indifférente, attendu que la plupart n’étaient que des girouettes ou des nullités ; qu’ils rejoindraient à la première occasion favorable les rangs des cavouriens, et que si dans ce moment ils se trouvaient appartenir au parti anti-annexioniste, ce n’élail probablement que pour faire plus tard mieux valoir leur passage dans le camp opposé.
L'événement devait bientôt montrer la justesse de cette appréciation.
Garibaldi, alin de pouvoir s’occuper plus spécialement des affaires militaires, avait nommé prodictateur pour le continent napolitain le marquis Pallavicini-Trivulzio, l’un de ses amis personnels, qui s’était rendu sur sa demande à Turin pour y suivre les choses et négocier en son nom. Le 28 septembre Pallavicini était revenu à Naples. Quant â la couleur politique, il était à peu près de celle de la majorité des ministres. Cavour lui avait dit à Turin que l'on s’entendrait très-facilement avec Garibaldi, si celui-ci consentait seulement à écarter les mazziniens de son entourage. Or, ce qui était assez curieux, c’est que les mêmes hommes qui se donnaient comme adversaires de l’annexion immédiate et sans condition, et qui par conséquent étaient aussi mazziniens.
s’ils disaient du moins la vérité, protestaient catégoriquement contre cette qualification , comme jusqu'alors cela ne s’était vu . qu’à Turin. Ils tenaient môme à, provoquer des mesures contre les mazziniens, et réclamaient leur éloignement des afTaires. D’abord on s’attaqua à Bcrtani. Dertani avait été nommé, ainsi que nous l’avons dit précédemment, secrétaire général du dictateur. Grâce à la manière dont Bertani, assez avide de domination, avait interprété sa position, il semblait y avoir à la tète des affaires » du continent napolitain deux gouvernements à la fois : l’un représenté par le secrétaire général, l’autre par le ministère ; l’un de ces deux pouvoirs devait nécessairement, suivant les circonstances, être paralysé par l’autre, ou bien il en résulterait des tiraillements, des désordres, lorsque chacun d’eux de son côté prétendrait mener à sa guLse les finances et administrer les autres ressources du pays.
La seule position raisonnable qu’avait à prendre, selon nous, le secrétaire général du dictateur, était celle de représentant des opinions de celui-ci dans le sein du gouvernement en son absence: il eût suffi par conséquent de fixer dans ce sens la limite de scs attributions; les fonctions qu’il remplissait n’étaient pas certainement une sinécure. Mais les désavantages, les inconvénients du secrétariat général furent certainement exagérés aussi bien par le ministère Gonforti que par celui auquel il avait succédé, et quoique Gonforti eût demandé seulement que les droits et les attributions de ce fonctionnaire fussent restreintes, il montra néanmoins fort clairement qu’il tenait particulièrement â ne pas voir un mazzinien au secrétariat général.
En ce qui concerne Bertani, il lui fut Justement facile dans ce moment d’abandonner sa place sans bruit. Comme il était député au Parlement de Turin et que celui-ci se réunissait le 2 octobre, il était naturel qu’il partit pour Gènes vers la fin de septembre, afin de se rendre de là à Turin, et il devait tenir d’autant plus à assister à la session qui s'ouvrait que les cavouriens avaient mis en circulation contre lui une foule d’accusations dont une bonne part étaient calomnieuses ou simplement ridicules. Bertani partit donc, mais Garibaldi le remplaça aussitôt par un autre mazzinien, Crispi, le ministre des affaires étrangères, qu’il appela provisoirement à ces fonctions de secrétaire général.
A Naples, l’intérim du ministère avait été mis à profit par les
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annexionistes, soutenus tout sp(?cialemenl par les anciens ministres qui, pour autant qu'ils n’uHaient pas d^jà cavouriens enrag('‘s, l’étaient devenus après leur démission, pour mettre en circulation des adresses à Victor-Emmanuel, demandant l’annexion immédiate, afin de préparer de cette manière l’entrée des Piémontais dans les provinces napolitaines. Déjà le 25 septembre, une adresse de ce genre avait été remise à Villamarina, ambassadeur de Victor-Emmanuel à Naples, et le 2 et le 3 octobre, une députation se présenta auprès de Cavour et du prince de Carignan à Turin, où le roi ne se trouvait déjà plus en ce moment.
Le 27 septembre, Garibaldi annonça par un ordre du jour à l’armée du Sud les victoires de l’armée piémontaise dans les Etats de l’Eglise; il ajoutait, ce qui était un peu prématuré, que cette armée avait déjà franchi la frontière et pénétré sur le territoire napolitain, et il terminait en disant; « Avant peu, nous aurons le bonheur de serrer ces mains victorieuses. » Dans tout cet ordre du jour, il n’est pas une seule fois question de Fanti, mais seulement de Cialdini, comme commandant de l’armée sarde, bien que Fanti en fût réellement le commandant en chef. Nos lecteurs connaissent assez bien le pied sur lequel se trouvaient les relations personnelles de Garibaldi et de Fanti, et il suffira de la simple mention du fait que nous venons d’indiquer pour leur rappeler ce que nous avons dit à ce sujet précédemment.
Il était impossible que Fanti commandât l’armée qui entrerait à Naples, à moins de vouloir directement jeter le gant à Garibaldi et déclarer hautement qu’il était dans l’intention do cabinet de Turin d’allumer la guerre civile. Ce que l’on trouva de mieux fut de faire prendre ce commandement au roi Victor-Emmanuel lui-méme, que Garibaldi avait partout proclamé. Cavour, en déterminant le roi à .se mettre à la tête de ses soldats, enlevait à Garibaldi tonte possibilité de marcher plus loin dans le sens de la politique qui repoussait l’annexion immédiate de l’Italie du Sud aux Etats de Victor-Emmanuel. Le roi quitta Turin le 29 septembre pour se rendre par Bologne auprès de son armée concentrée dans les Marches.
Laissons un moment de côté le roi poursuivant son voyage et Garibaldi embarra.ssé avec son ministère, afin de voir Cavour se présenter devant le Parlement, qu’il avait convoqué pour le 2 oc-
tobre. Cavour lui soumit aussitôt la loi dite à'annexion, composée d’un seul article ainsi conçu :
• Le gouvernement du roi est autorisé à accepter et à instituer par des décrets royaux l’annexion des provinces de l'Italie centrale et de l’Italie méridionale, dans lesquelles les populations exprimeront librement par le suffrage universel et direct la volonté de faire partie intégrante de notre monarchie constitutionnelle. »
L’exposé des motifs de cette loi, tel qu'il fut donné devant la Chambre des députés, commence par l’observation que trois mois auparavant les Chambres avaient autorisé le ministère ù conclure un emprunt qui non-seulement devait lui fournir la force matérielle nécessaire pour se mettre à la hauteur des destinées de l’Italie, mais qui devait aussi augmenter la force morale do gouvernement, en ce que cette mesure était un vote de conllance pour ce dernier. Les préparatifs militaires que fit le gouvernement ont contribué à faire respecter en faveur de l’Italie le principe de non-intervention, et permis la rapide délivrance des Marches et de l’Ombrie. Le ministère est donc convaincu d'avoir répondu par ses actes à la confiance de la nation et do roi.
Onze millions d’Italiens ont de nouveau rejeté leurs chaînes, et ont été mis à même de choisir librement leur gouvernement; le ministère est très-éloigné de s’attribuer à lui seul le mérite de ce succès : il reconnaît au contraire la grande part ipi’y ont eue les peuples eux-mémes, les volontaires et Garihaldi; cependant, il doit rappeler que ce résultat n’est que le développement logique de la généreuse politique inaugurée par Charles-.\lbert et continuée par Victor-Emmanuel. Maintenant, les Chambres .sont de nouveau convoquées, afin que le ministère puisse se convaincre qu’il possède toujours la confiance du pays, et afin que le Parlement pui.sse prononcer un jugement solennel sur sa politique, sur la politique du gouvernement.
L’Italie, ajoute cet exposé, est maintenant libre tout entière, sauf Venise et Rome; pour le moment, il n'est pas possible de songer A la délivrance de Venise; l’opinion des puissances est opposée à cette tentative, parce qu’elles ne croient pas l’Italie encore assez forte. Il faut donc constituer d'abord , sans Ve-
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nise, une Italie forte, et l’opinion de l’Europe se modifiera ù cet égard.
Quant à Rome, il faut également s’abstenir; cette question romaine n’est pas de celles qui peuvent être tranchées par l’épée; il faut en attendre la solution de la puissance du temps et de l’incalculable influence qu’une Italie régénérée et reconstituée exercera sur les vues et les jugements du monde catholique. Vouloir attaquer les Français à Rome serait de plus pour l'Italie une impossibilité à la fois morale^ et matérielle.
Si la cause de ce pays s’est acquis les sympathies de toute l’Europe, on le doit principalement à la modération dont ont fait preuve ces provinces qui avaient chassé leurs anciens gouvernements.
C’est par cette modération et par leur soin à prévenir toute anarchie, que la Toscane et l’Emilie ont convaincu la diplomatie que l’Italie est capable de former un grand royaume avec les plus libres institutions.
Il faut que maintenant, dans l’Italie méridionale, les choses suivent le même cours que dans ces provinces; elle ne peut rester longtemps dans l’incertitude d’un provisoire qui aurait pour conséquence le désordre et l'anarchie, car cette anarchie serait un grand danger non-seulement pour l’Italie du Sud, mais pour l’Italie tout entière. Victor-Emmanuel a vis-à-vis de ces provinces des 'devoirs particuliers à remplir. C’est en son nom qu’elles se sont soulevées, et il est responsable de leurs destinées devant l’Europe et la postérité ; il ne veut nullement disposer d’elles arbitrairement, mais il est obligé de les mettre à même, par une libre manifestation de leur volonté, de sortir de cet état redoutable de provi.soire où elles se trouvent. Quel que soit le résultat de leur votation, le gouvernement de Victor-Emmanuel le respectera.
Quant au mode de la votation lui-méme, le ministère ne croit pas qu’il puisse y avoir de doute à cet égard. Elle doit avoir lieu de la même manière qu’en Toscane et dans l’Emilie; le ministère ne peut accepter une annexion conditionnelle, qu’il repousserait comme indigne du droit des peuples européens modernes, même en faisant abstraction de ce qu’il voit dans la centralisation la meilleure forme de gouvernement pour l’Italie nouvelle, cl parce
qu'une annexion conditionnelle constituerait une espèce de pacte de soumission féodal.
Presque toute l’Italie est d’accord de plus sur ce que l’annexion de ritalie du Sud doit avoir lieu immédiatement-, cependant, il y a encore quelques citoyens dont on ne peut mettre en doute le patriotisme, et qui pensent que cette annexion ne devrait avoir lieu qu’après la délivrance de Rome et de Venise; il ne pourrait y avoir qu’un motif pour laisser Naples'et la Sicile dans cette situation exceptionnelle, ce serait l’intention d’en employer réeulutionnaircment les ressources pour achever la délivrance de l’Italie. Or, une fois que millions d’Italiens sont libres et unis, l’Italie n’a plus de raison de maintenir la révolution ; si elle le faisait, l’Europe pourrait être conduite à penser que pour Tltalie la révolution n’est pas un moyen, mais un but, et l’opinion publique se retournerait contre elle.
La révolution et le gouvernement constitutionnel ne peuvent longtemps exister l’un à côté de l’autre, sans amener infailliblement des coiinits tout à l’avantage de l’ennemi commun. Sans doute, Garibaldi, quoique opposé à l’annexion immédiate, ne changerait pas d'intentions à l’égard du royaume d’Italie, mais si Kaples et la Sicile demeuraient dans un état révolutionnaire permanent, lui-même, qui avait inscrit sur son drapeau « l’Italie et Victor- Emmanuel, • risquait de perdre le gouvernail et de le voir passer entre les mains de ceux qui, à la place de cette formule pratique et intelligible, voudraient mettre le symbole obscur et mystique des sectaires : • Dieu et le peuple I •
Le ministère, pour tous ces motifs, espère l’adoption par le Parlement de la loi sur l’annexion ; il a d’autant plus besoin d’un vote de confiance qu’une voix chère aux masses, celle de Garibaldi, a exprimé au contraire la défiance à son égard.
Le H octobre, la loi qui motivait ainsi le gouvernement de Cavour fut adoptée par la Chambre des députés à une majorité de 290 voix contre 6, et le 16 par le Sénat, dans lequel 12 voix firent opposition ; le 19 octobre, les Chambres s'ajournèrent.
En attendant, l’armée piémontaise avait déjà passé .sur deux points la frontière napolitaine ; les troupes qui se trouvaient depuis quelque temps dans le port ot la ville de Naples furent renforcées par d’autres corps^embarqués dès le 6 à Gênes, et le 9, le
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corps d’année de Cialdini sortait des Marches sur trois colonnes, la droite se dirigeant sur Sora par Aquila et Avezzana, le centre sur Isernia par Terarao, Popoli, Sulmona cl Castel di Sangro, la gauche d’abord le long de la nier Adriatique, puis sur Bénévent.
Le roi Victor-Emmanuel était arrivé le 4 à Ancône par Bologne, et y avait pris le commandement de son armée, Fanti se réduisant aux fonctions de chef de l’étal-major général. Le 9, lorsque les troupes franchirent la frontière napolitaine, le roi adressa une proclamation aux peuples de Vllnlie du Stul. Ce document est trop important pour que nous ne le re))roduisions pas.
Le roi débute ainsi ;
« Dans ce moment solennel pour l’histoire nationale et pour les destinées des Italiens, Je m’adresse à vous, pcuple.s de l’Italie méridionale, qui, après avoir, en mon nom, changé votre état de choses, m’envoyez vos députations, composées d’hommes pris dans tous les rangs, de citoyens, de magistrats, de députés aux conseils municipaux, pour me demander le rétablissement de l’ordre, de la liberté parmi vous, et votre union à mon royaume.
• Je veux vous faire connaître quelle est la pensée qui me guide, quels sont les devoirs que m’impose ma conscience, si la Providence me place sur le trône de l’Italie.
« Je suis monté sur le trône après de grands désastres. Mon. père m’a donné un bel exemple en renonçant A la couronne pour sauver sa propre dignité et la liberté de ses peuples. Charles-Albert tomba les armes A la main et mourut en exil. Sa mort a lié de plus en plus les destinées de ma famille A celles du peuple italien, qui, depuis tant de siècles, a laissé sur toutes les terres étrangères les cendres de ses exilés, comme un litre A la revendication de l’héritage de chacune des nations que Dieu a placées sur ces frontières, et qui parlent la môme langue.
« J’ai suivi cet exemple, et le souvenir de mon père fut toujours mon étoile tutélaire.
« Entre la couronne et la parole donnée, le choix pour moi n’était pas douteux. »
Le roi expose ici tout ce qu’il a fait pour le développement des idées libérales dans le Piémont. — Nous empruntons le pas.sage suivant A cet exposé :
« Je veux qu’on respecte la religion catholique, tout en laissant à chacun la liberté de conscience, et que l’autorité civile résiste ouvertement à cette faction obstinée et provocatrice qui se pose comme la seule amie et tutrice des trônes, mais qui entend, au nom de Dieu, commander aux rois, et interposer entre le prince et le peuple la barrière de son intolérance passionnée. «
Ce mode de gouvernement, le roi le reconnaît, ne pouvait être que d’un funeste effet pour le reste de l’Italie. Il faut y joindre le Piémont prenant part à la guerre de Crimée, et, par suite, trouvant place dans les conseils de l’Europe et faisant entendre dans le congrès de Paris pour la première fois * les cris de douleur • de l'Italie. De là cette alliance avec « son magnanime allié l’empereur Napoléon » et la guerre de 1859.... Mais pourquoi cette guerre et la paix de Villafranca n’ont-elles pas apporté la fin de la crise italienne? — Le roi Victor-Emmanuel répond à cette objection :
• J'avais appelé les Italiens aux armes; quelques provinces italiennes avaient changé leur gouvernement pour concourir à la guerre de l’indépendance que leurs .souverains repoussaient. Depuis la paix de Villafranca ces provinces ont demandé ma protection contre la restauration de leurs anciens gouvernements. Si les faits qui ont eu lieu dans l'Ilalic centrale étaient la conséquence de la guerre à laquelle noos avions invité les peuples, si le système de l’intervention étrangère devait être pour toujours abandonné en Italie, je devais reconnaître à ces peuples, et leur assurer le droit de manifester librement et légalement leurs votes.
t J’ai retiré mon gouvernement , ils s’en sont donné un régulier; j'ai retiré mes troupes, ils ont organisé des forces régulières et, protégés par la concorde et par toutes les vertus civiques, ils sont arrivés à un tel degré de force et de réputation, qu’ils ne pourraient plus être vaincus que par les armes étrangères.
« (Iràce au bon sens des peuples de l'Italie centrale, l’idée monarchique fut affermie d’une manière stable, et la monarchie a modéré moralement le mouvement pacifique populaire. Ainsi l’Italie a grandi dans l’estime des nations civilisées, et il a été démontré à l’Europe que les Italiens étaient aptes à se gouverner eux-mêmes.
« Acceptant Tannexion, je savais à quelle difTiculttf européenne J’allais me heurter; mais je ne pouvais manquerà la parole donnée aux Italiens dans la proclamation de la guerre. Que ceux qui m’accusent d’imprudence en Europe, me jugent avec un esprit calme : que serait devenue, que deviendrait Tltalie le jour où la monarchie serait impuissante à satisfaire au besoin de la reconstitution nationale?
« Pour les annexions, le mouvement national, s’il n’a pas changé en substance, a pris des formes nouvelles : en acceptant du droit populaire ces nobles et belles provinces, je devais loyalement reconnaître l’application de ce principe; il ne m’était pas permis de la mesurer dans la proportion de fnes affections et de mes intérêts particuliers En vertu de ce principe j’ai fait, pour le bien de l’Italie, le sacrifice qui coûtait le plus à mon cœur, en renonçant à deux nobles provinces du royaume de mes aïeux. »
Ici le roi Victor-Emmanuel relrace les efforts qu’il a faits auprès du grand-duc de Toscane, du pape, « dans lequel je vénère, dit-il, le chef de la religion de mes aïeux et de mes peuples, • et enfin du roi de Naples, pour les engager à une politique italienne. Ces efforts ont échoué ; le roi continue ainsi:
« C’était cho.se toute naturelle que les événements survenus dans l'Italie septentrionale et centrale soulevassent plus ou moins les esprits dans l’Italie méridionale.
« En Sicile, cette inclination des esprits a éclaté par une révolte ouverte. On combattait pour la liberté en Sicile, lorsqu’un preux guerrier, dévoué à l'Ilalie et à moi, le général Garibaldi, accou- , rait à son secours. Ils étaient Italiens : je ne pouvais, je ne devais pas les retenir.
« La chute du gouvernement de Naples a confirmé ce que mon cœur savait : combien est nécessaire aux rois l’amour, aux gouvernements l’estime des peuples.
« Dans les Deux-Siciles le nouveau régime s'est inauguré en mon nom. Mais quelques actes ont donné lieu de craindre que cette politique représentée par mon nom ne fût pas bien interprétée; toute l’Italie a craint qu’à l’ombre d’une glorieuse popularité, d’une antique probité, ne se renouât une faction, prête à sa-
crilier le prochain triomphe national aux chimères de son ambitieux fanatisme.
« Tous les Italiens se sont adressés à moi pour que je conjurasse ce danger. Il était de mon devoir de le faire, parce que, dans l’état actuel des choses, ce ne serait pas delà modération, ce ne serait pas de la sagesse, mais de la faiblesse et de l’imprudence que de ne pas saisir d’une main ferme la direction du mouvement national, dont je suis responsable devant l’Europe.
• J'ai fait entrer mes soldats dans les Marches cl dans l’Om-
brie en dispersant ce ramassis de gens de tous les pays et de toutes les langues qui s’y étaient réunis, nouvelle et étrange forme d’intervention étrangère, et la pire de toutes. ••
1 J'ai proclamé l'Italie des Italiens et je ne permettrai jamais que l’Italie devienne le nid des sectes cosmopolites qui s’y donnent rendez-vous pour y tramer les plans ou de la réaction, ou de la démagogie universelle. »
Lemanifeste.se termine ainsi :
PEITLES DE L’iTALIE MÉRIDIONALE I
« Mes troupes s’avancent parmi vous pour consolider l’ordre : je ne viens point vous imposer ma volonté, mais bien faire respecter la vôtre.
« Vous pourrez librement la manifester : la Providence, qui protège les causes justes, inspirera le vote que vous déposerez dans l’urne.
« Quelle que soit la gravité des événements, j’attends avec calme le jugement de l’Europe civilisée et celui de l'histoire, parce que j’ai la conscience d’accomplir mes devoirs de roi et d’Italien.
• Ma politique ne sera peut-être pas inutile pour réconcilier en Europe le progrès des peuples avec la stabilité des monarchies.
« Je sais que je mets un terme, en Italie, à Père des révolutions.
t Donné à Ancône, le 9 octobre 1860.
. VICTOR-EMMANÜEL.
• FariiM. !•
En lisant plusieurs parties de ce manifeste, notamment sa conclusion, on doit se souvenir que Farini, comme Cavour et Fanti, détestent le dictateur; s’ils n’osent pas s’en prendre directement à Garibaldi, couvert par l'amitié que lui porte le roi luiméme, ils se dédommagent en s’attaquant ù ses amis, aux mazziniens, au parti de l’action. Farini dit : Le désordre, l’anarchie régnent à Naples, menacé de pis encore; la monarchie, le principe monarchique y sont en danger ; la république est devant les portes; pourquoi le dit-il? Evidemment alln de gagner les puissances européennes à l'entrée des Piémonlais dans les provinces napolitaines; il est parfaitement grotesque de voir Farini, pour placer cette invasion sous la protection de l’Europe, employer exactement les mômes arguments et, pour ainsi dire, les mômes phrases que le pape pour mettre l’Europe sur pied contre l’invasion piémontaise dans les Marches et dansl’Ombrie. Nous devons à cet égard nous borner à rappeler que, s’il existait alors réellement quelque désordre ù Naples, il était précisément fomenté par les intrigues de Cavour, de Farini, de Fanti et de leurs loyaux adhérents.
L’entrée des Piémontais dans les provinces napolitaines mit enfin un terme aux relations diplomatiques qui avaient jusque-là persisté entre les gouvernements de François II à Gaëte et de Victor-Emmanuel à Turin, ou, chose singulière, avait continué à résider l'ambassadeur de François II, Winspeare.
LeG octobre enfin, Cavour adressa au baron Winspeare la communication suivante;
« Les événements qui ont eu lieu à Naples dans les derniers mois avaient déjà engagé le gouvernement du roi à y envoyer quelques vaisseaux pour la protection des sujets piémontais: depuis lors la situation a toujours empiré: François II a abandonné sa capitale, et ainsi abdiqué aux yeux de la population; la guerre civile allumée maintenant dans les Etats napolitains, l’absence d’un gouvernement régulier mettent en grand péril les principes sur lesquels repose l’ordre public.
€ Dans celte situation, les citoyens et les autorités du royaume de Naples ont fait parvenir à S. M. Victor-Emmanuel des adresses couvertes de nombreuses signatures qui implorent le secours du prince auquel la Providence a confié la lâche de donner la paix à ritalie et de la reconstituer.
• Conformément auv devoirs que lui impose cette mission, mon souverain a ordonné d’envojer à Naples un corps d'armée. Cette mesure mettra un terme à un état de choses qui pourrait dégénérer en une anarchie complêle, préservera ainsi l'Europe de grands dangers et préviendra une effusion ultérieure de sang. >
On ne peut trop admirer la naïve et curieuse légèreté avec laquelle Cavour traite dans cette lettre une aussi grosse affaire.
Winspeare répondit dès le 7 octobre :
* Excellence ! L’occupation du royaume des Deux-Siciles par les troupes piémontaises, dont vous me donne/, avis dans votre communication d'hier, est une chose si évidemment contraire aux bases de tout droit et de toute loi, qu'il pourrait paraître à peu près inutile de s'arrêter à en démontrer l'illégitimité. Les faits qui ont précédé cette invasion, les liens de parenté et d'amitié qui unissaient d’ancienne date et très-intimement les deux couronnes, font de cette invasion un phénomène si nouveau et si extraordinaire dans l'histoire du monde moderne, que le noble esprit du roi, mon souverain maître, ne pourra le regarder comme une possibilité, et en fait, dans la protestation que le général Casella, ministre des affaires étrangères du roi, a adressée le 10 septembre dernier de Gaëte à tous les représentants des puissances amies, se trouvait clairement exprimée la confiance avec laquelle S. M. le roi François II attendait du roi de Sardaigne que jamais il ne donnerait sa sanction aux actes d’usurpation qui avaient étécommis sous la protection de sou nom royal dans la capitale des Deux-Siciles. Il est également superflu que j’entreprenne de démontrer à Votre Excellence combien cette solennelle protestation, jointe à plusieurs autres proclamations du roi, mon maître, et aux efforts héroïques qu'il fait sous les murs de Capoue et de Gaéle, réfutent d’une manière indiscutable le singulier argument que S. M. aurait akliquéde facto, .l’ai été fort étonné de lire cet argument dans la susdite communication de Votre Excellence.
€ L’anarchie a triomphé dans les Etats de S. M. sicilienne, è la suite du débordement d’une révolution : dès le premier moment, le monde entier a prévu les désordres qu’elle devait entraîner après elle et, depuis longtemp.s, mais en vain, le roi, mon maître, a proposé à S. M. le roi de Sardaigne d’opposer en commun une digue à cette révolution, afin qu'elle ne pût pas sortir de son lit
et par ses débordemeots compromettre la vraie liberté et l’indépendaoce de ritalie.
f Dans celte heure fatale, où un Etat de dix millions d’âmes défend les armes à la main les derniers restes de son autonomie historique, ce serait chose oiseuse de rechercher par qui cette révolution a été assez fortifiée pour qu’elle pût prendre d’aussi colossales proporlions, et comment elle est parvenue ù réaliser la plus grande partie de ces bouleversements qui étaient dans ses pians. Celte Providence divine, dont Votre Excellence a invoqué le saint nom, prononcera avant peu son jugement sur une dernière lutte. Hais quel que soit ce jugement, la bénédiction du Ciel ne descendra certainement pas sur ceux qui s’apprêtent à violer les grands principes de l’ordre social et moral, tout en se donnant pour les exécuteurs d’une mission divine. La conscience publique ellemême, lorsque le joug tyrannique des passions politiques ne pèsera plus sur elle, saura déterminer le véritable caractère d’une entreprise qui, calculée sur l’usurpation, commencée par la ruse, aura été conduite à sa fin par la violence.
• L’amitié avec laquelle cette noble et aimable population m’a accueilli et dont le souvenir vivra toujours dans mon cœur, m’interdit d’aller plus loin dans la rigoureuse appréciation des actes de S. M. Sarde. .Mais Votre Excellence comprendra facilement qu’un séjour plus long du représentant de S. M. sicilienne à Turin ne saurait se concilier pas plus avec la dignité de S. M. qu’avec les habitudes du droit des gens.
< Aussitôt que j’aurai réglé quelques affaires particulières de S. M. qui sont relatives à l’héritage de sa mère de sainte mémoire, je quitterai cette résidence. Mais je proteste solennellement contre l’occupation militaire que m’annonce Votre Excellence, contre toute violation des droits sacrés qui appartiennent à S. M. le roi des Deux-Siciles, violation qui serait déjà commise ou devrait être seulement tentée par le gouvernement de S. M. le roi de Sardaigne. Je réserve en même temps et en outre, pour le roi François II, mon maître, le libre exercice de sa puissance souveraine au nom de laquelle il s’opposera à ces attaques et à ces atteintes injustes, quels que soient les moyens qu’il pourra juger convenables à cet effet. Je réserve pour lui le droit d’avoir recours à tous les actes
publics et solennels quelconques qui pourront lui paraître les plus utiles pour la défense de sa couronne.
t Avant raoti départ, j’aurai l'honneur de présenter à Votre Excellence M.de Martine, qui sera simplement chargé de lui transmettre les communications que le gouvernement du roi, mon maître, se trouverait encore plus tard dans le cas de faire parvenir au gouvernement de S. M. Sarde.
« Votre Excellence me permettra de prendre congé d’elle en lui exprimant mes remerciements pour les procédés aimables qu’elle a toujours eus à mon égard dans nos relations personnelles. »
Le gouvernement du roi François II ne tarda pas, de son côté, à déclarer dans une espèce de manifeste ce qu’il pensait de l’entrée des Piémontais dans les Etats napolitains. Afin d'éviter des répétitions, nous nous bornons à donner ici les passages les plus importants de celte note, nous limitant pour le reste à une simple analyse.
Casella commence par passer en revue les événements depuis le commencement de la révolution de Sicile, ainsi que toutes les mesures militaires et politiques tentées par le gouvernement napolitain contre cette révolution et l’appui qui lui avait été amené du dehors par Garibaldi ; il explique comment toutes ces me.sures sont demeurées sans elTel.
« La liberté politique (accordée par François II), dit le ministre napolitain, n’eut pas le temps d’arriver à son développement naturel, et ne servit en réalité que de bouclier pour tous les conspirateurs; l’Europe a vu avec indignation un ministre de S. M. (Liborio Romano) se vanter d’avoir organisé lui-môme, et pendant son ministère, la révolution qui devait arracher la couronne de la tête de son souverain. »
Le ministre raconte- ensuite comment les diverses puissances européennes avaient donné à entendre au roi François II que, s’il combattait avec succt'‘s la révolution dans ses Etats, ce fait pourrait servir de point de départ à une inlervJntion ultérieure en sa faveur, et comment, après avoir volontairement quitté sa capitale, le roi avait résisté sur la ligne du Volturne, et pris luimème l’offensive.
« L'Europe sait, ajoutait Casella, par les bulletins des généraux de ce condottiere (Garibaldi), qu'au service de la révolution se trou-
vent une légion hongroise, ainsi que des troupes de différentes nations, entre autres la légion anglaise débarquée à Naples la semaine dernière; on a vu que, durant le combat du 1" octobre, des bataillons de bersagliers piémontais sont venus au secours de Garibaldi. • François avait néanmoins pleine confiance qu’il viendrait à bout de la révolution intérieure, du mazzinisme, des bandes italiennes de Garibaldi et des aventuriers de toutes nations réunis sous les drapeaux de ce dernier. Mais maintenant il voit entrer en ligne derrière ces éléments comme une puissante réserve l’armée r piémontaise elle-même. Sa confiance doit maintenant s’évanouir, non pas seulement par le sentiment de l’insuffisance de scs forces, mais surtout parce qu’il voit que la protection du droit des gens n’a plus aucune valeur pour lui. < Les troupes du roi, dit en terminant Casella, seront peut-être écrasées par cette injustifiable agression : l’indépendance et la souveraineté de ce pays, sa monarchie consacrée par une longue histoire, succomberont peutêtre, mais avec l’armée et la monarchie succomberont en même temps tous les droits, toutes les lois, tous les principes sur lesquels reposent l’indépendance et la sécurité des nations. L’exemple des Deux-Siciles apprendra au monde qu’il est permis de fouler aux pieds tous les sentiments de la justice et de la loyauté, et de porter la révolution sur le territoire d’un souverain ami, pour s’emparer en pleine paix de scs Etats en violant le droit et les traités, au mépris des intérêts les plus légitimes, et en provoquant l’opinion publique de l'Europe. » -
Les puissances européennes désapprouvèrent presque toutes le procédé du Piémont à l’égard du roi de Naples, mais elles n’intervinrent point.
L’Autriche avait depuis longtemps réduit ses relations diplomatiques avec le Piémont au peu qui était s'tcictement nécessaire pour la protection de ses ressortissants en Italie.
La France se trouvait dans le même cas depuis l’invasion des Marches et de l’Ombrie. D’un côté comme de l’autre, on se borna à faire désapprouver par les journaux officiels et officieux le nouvel acte du Piémont.
L’Espagne avait protesté déjà contre la marche projetée de l’armée piémontaise par une note du 9 octobre, qui réservait en
môme temps les prétentions de la maison royale d'Espagne à un droit de succession sur la couronne des Deux-Siciles.
Le gouvernement russe, par une note du 10 octobre, du prince GorLschakoff, rappela de Turin son représentant Gagarine. GortscliakolT relève le long délai apporté à cette décision de la part du cabinet de St-Pétersbourg comme la meilleure preuve du désir qui animait la Russie de demeurer sur le pied de relations amicales avec le Piémont. Mais, après l’invasion des provinces pontificales, après le décret d’annexion, après le débarquement des troupes piémontaises ù Naples, il n’était plus possible à la Russie de croire que le Piémont fût étranger à la révolution dans la péninsule italienne. La nécessité de combattre l'anarchie, invoquée par le gouvernement du roi Victor-Emmanuel, ne saurait justifier ces agressions, car, en réalité, si ce gouvernement se place ainsi sur la route de la révolution, ce n’est point pour lui barrer le chemin, mais bien pour s’emparer de son héritage. Dès lors il ne s’agit plus d'intérêts purement italiens dans la situation actuelle, mais des intérêts généraux des gouvernements et des lois éternelles sans lesquelles il ne saurait y avoir pour l'Europe ni ordre social, ni paix, ni sécurité.
La Prusse aussi donna signe de vie dans ce moment : elle ne rappela pas, il est vrai, de Turin son ambassadeur, le comte Brassier de St-Simon, mais M. de SchleiniU lui adressa, en date du 13 octobre, une note qu’il était chargé de communiquer à M. de Cavour. Celte note est une réponse au mémorandum du gouvernement piémontais du 12 septembre, par lequel ce dernier justifiait l’invasion des Marches et de l'Ombrie.
Le gouvernement prussien, dit le comte de Schleinitz, n’a pas répondu plus tût à ce mémorandum, d’un côté, parce qu'il désire cordialement demeurer dans les meilleures relations avec le cabinet de Turin, d’un antre côté, parce qu’il avait supposé que ce cabinet devait parfaitement savoir sur quel terrain, fort différent de celui qui était pris dans le mémorandum, se plaçait le gouvernement de Berlin. Mais maintenant, pour éviter toute maladresse, ce dernier no pouvait larder plus longtemps à exprimer son opinion d'une manière formelle.
Cavour se base entièrement sur le droit absolu des nationalités : la Prusse estime fort haut elle-même cette notion de la nationa-
liti5, mais elle estime qu'il ne doit Cire donné satisfaction aux justes vœux des nations que parla voie légale des réformes et en respectant les droits établis. Or, la route prise par Cavour sort entièrement du terrain de la réforme pour se jeter sur celui de la révolution. D’autre part, les derniers actes du gouvernement piémontais ne sauraient être qualifiés autrement que comme une violation du principe de non-intervention, principe que ce gouvernement ne cesse en môme temps d’invoquer dans ses propres intérêts ;
« Appelés à nous prononcersnr de tels procédés et de tels prin- « cipes, dit M. de Schleinitz, nous ne pouvons que les déplorer « profondément et sincèrement, et nous croyons remplir un dc- « voir rigoureux en exprimant de la manière la plus explicite et « la plus formelle notre désapprobation et de ces principes et de « l’application que l’on a cru pouvoir en faire. »
Cavour aurait pu répondre è cela que si l’on veut toujours et partout s’arrêter re.spectueusement devant de vieux t droits » vermoulus, nulle part et jamais on n’obtiendrait un droit meilleur, et qu’il faudrait se résigner dès lors à l’immobilité passive dans le marais de l’iiisloire du passé, et que la Prusse n’avait qu’à reporter un coup d’œil sur elle-même et sur sa propre position en Allemagne et en Europe pour se convaincre aussitôt de la vérité de cette ob.servation. Mais cela n’ei’it pas été poli de la part de Cavour; et celui-ci, en date du 9 novembre, répondit très-finement à Schleinitz , en exprimant d’une manière quelque peu ironique l’espérance que la Prusse en viendrait sans doute à changer d’avis au sujet des actes du gouvernement de Victor-Emmanuel.
Enfin vint l’Angleterre : lord Russel envoya le 27 octobre à James Hudson, envoyé britannique à Turin, une note qui, dans son genre, n’en est pas moins curieuse que celle de la Prusse. Lord Russel s’est fait donner les ouvrages de Wattel, et l’éminent jurisconsulte à la main, il se demande si les populations de Rome et des Etats-Romains ont pris, pour de bonnes raisons, les armes contre leur gouvertiement, car dans ce cas, suivant Vattel, » aider de braves gens à défendre leurs'libertés, c’est faire acte de justice et de générosité. »
Or, sur cette grave question, le gouvernement de S. M. estime que les populations dont il s’agit sont elles-mêmes les meilleurs
juges de leurs affaires. Le gouvernement de S. M. ne se croit point autorisé déclarer que les populations de l ltalie méridionale n’avaient pas de bons motifs pour cesser d’étre soumises à leurs anciens gouvernements, et le gouvernement de S. M. ne peut en con.séquence prétendre blâmer le roi de Sardaigne de les assister, et il ne peut voir aucun motif .suffisant pour le blâme sévère dont l’Autriche, la Prusse et la Russie ont frappé le roi de Sardaigne. € Le gouvernement de S. M. préfère tourner ses regards rers l’agréable spectacle d’uu peuple élevant l’édifice de ses libertés et consolidant l’œuvre de son indépendance au milieu des sgmpathies et des rœu.v sincères de l’Europe •
Nous n’avons pas besoin de dire que l’argumentation do lord Russell est exactement la nôtre, mais ce qui nous parait comique dans son langage, c’est le ton de maître d’école qui domine dans la note britannique, et nous ajoutons que nous apprécions, pour nous, d'une manière un peu différente que le noble lord, les motifs de l’entrée des Piémontais dans les provinces napolitaines.
En attendant, les Piémontais marchaient en avant sans s'inquiéter du pour et du contre que plaidaient sur leur affaire les diverses puissances européennes. Nous devons maintenant retourner à Naples pour y suivre le labyrinthe politique qui s’y déroulait, et pour examiner la position de Garibaldi, placé entre ses adhérents et les meneurs des intrigues cavouriennes : il a pénétré dans le public, par les journaux anglais et plus encore par les journaux français, quelques renseignements exacts sur ce qui se passait â cet égard à Naples au mois d’octobre ; mais ces renseignements ont été à cette époque eu partie perdus pour les spectateurs aux yeux desquels ils apparaissaient comme des éclairs dans un ciel parfaitement serein, et qui n’étaient nullement préparés à les comprendre.
Pour nous, nous avons aujourd’hui l’avantage d’exposer les détours et les manœuvres de cette politique à des lecteurs qui, s’ils nous ont suivi attentivement jusqu’ici, sont complètement au fait de la gratide scission des garibaldiens ou mazziniens et des cavouriens, et qui savent que ces querelles ne reposaient pas seulement sur d’importantes divergences de principes, mais aussi sur des hostilités personnelles, et que la lutte était profondément entremêlée de ces deux éléments d’opposition.
IH. Le vole «nr l'annexion.
Nous savons par la loi sur l’annexion discutée au Parlement de Turin ce que Cavour voulait à Naples; il voulait:
L’annexion immédiate ;
L’annexion sans condition ;
L’annexion par un plébiscite;
Les raazziniens voulaient autre chose; ils voulaient la convocation d'assemblées de représentants du peuple pour la Sicile et pour les provinces napolitaines du continent, ces assemblées devant discuter la question de la prolongation de la dictature ou de l’annexion immédiate au Piémont, ainsi que l’annexion conditionnelle ou sans condition. Parmi les conditions qu’ils voulaient poser était pour eux, en première ligne, l’engagement pris par Victor-Emmanuel de réunir aussi ù ITtalie Rome et Venise; en outre ils voulaient discuter s’il n‘> avait pas lieu de stipuler dans l’annexion que nie de Sicile, d’un cùté, et les provinces napolitaines de l’autre, auraient une espèce d’autonomie administrative semblable à celle dont avait joui la Toscane dans l’origine. Les mazziniens ne repoussaient pas l’idée d’un plébiscite, mais ils déclaraient qu’il n’était pas convenable de trancher à l’aveugle des questions vitales pour ITtalie méridionale, par une votation sans discu.ssion ni examen préparatoires, par le même système enfin qui avait enlevé û ITtalie Nice et la Savoie pour les donner à la France. Le plébiscite pouvait, suivant eux, être appelé à confirmer la décision des assemblées de représentants, mais il ne devait pas la précéder. Les mazziniens pouvaient invoquer en faveur de leur manière de voir le précédent de l’Ilalie centrale, dans laquelle des assemblées de députés avaient discuté des questions et s’étaient prononcées avant la votation directe du peuple sur le résultat de leurs délibérations. Pourquoi ce système n’aurait-il pas trouvé une appréciation doublement juslifit^e vis-à-vis de Naples et de la Sicile, qui constituaient des pays bien plus étendus et plus peuplés que la Toscane, la Romagne, ou quelqu’une des trois provinces de l’Emilie, et qui étaient en même temps bien plus éloignées du Pié-
mont? Si l’on avait discuté durant tant de séances dans le Parlement de Turin sur ta loi relative à l’annexion, pourquoi devait-il être refusé à un Parlement sicilien et à un Parlement napolitain d’examiner eux aussi au point de vue particulier des populations qu’ils auraient représentées une aussi grave question ? Pourquoi les pays de ITtalie méridionale devaient-ils au contraire se laisser en quelque sorte escamoter par une votation cavouricnne habilement combinée? Les mazziniens espéraient que ni un Parlement sicilien, ni un Parlement napolitain ne se prononceraient pour l’annexion immédiate, mais qu’ils voteraient bien plutôt la prolongation de la dictature, afin d’obtenir l’ajournement de l’annexion jusqu’au moment où Rome et Venise seraient à leur tour gagnées pour ITtalie ; ils prétendaient que la prolongation de la dictature dans ITtalie méridionale faciliterait leur conquête en conservant à ITtalie du Sud, à l’égard de Venise et de Rome, une liberté d’action qu’elle perdrait aussitôt qu'elle se trouverait réunie au Piémont, lié lui-même vis-à-vis de Rome par les obligations qu’il avait à la France, comme vis-à-vis de Venise par le traité conclu avec l'Autriche à Zurich.
C’était là, comme nous l’avons vu, l’opinion de Garibaldi luimême; mais, travaillé par les deux partis, il penchait tantôt d'un côté, tantôt de l’autre, d’autant plus que les annexionistes lui montraient continuellement le spectre de la guerre civile qu’il provoquait, disaient-ils, par son opposition à l’annexion immédiate.
Le ministère, qui était dans l'origine entré aux affaires avec une tendance anti-annexiouiste, avait en quelques jours, sous l infiuence de passions personnelles, complètement changé d’opinion , le prodictateur Pallavicini en tête; et bientôt l’on avait vu se reproduire exactement les mêmes embarras que sous le précédent ministère, les mêmes plaintes contre rinlluence exercée sur Garibaldi parles mazziniens, et cclIesde.Mazzini lui-même, qui depuisquelquo temps se trouvait à Naples, contre les procédés arbitraires des gouverneurs des provinces qui paralysaient l’activité du ministère, etc., etc. .Au milieu de tous ces tracas, de toute cette confusion, c’est toujours Gavour qui apparaît comme l’ange de salut, entre les bras duquel il n’y a rien de mieux à faire que de se jeter à corps perdu.
Pour être agréable à Gavour et agir dans le sens de sa politique,
Pallavicini écrivil, en date du 3 octobre, à Mazzini une lettre dans laquelle il faisait appel à sa générosité de sentiments, et lui demandait de s’éloigner de Naples : comme représentant du principe républicain, par son séjour à Naples, il éveillait les défiances du roi et de ses ministres, et involontairement, malgré lui, il produisait autour de lui la discorde et la division ; même lorsqu’il parlait et agissait pour l’unité de Tltalie, il se trouvait beaucoup d’individus qui abusaient de son nom avec l’intention d’arborer en Italie une autre bannière que le drapeau royal de Victor-Emmanuel.
Mazzini répondit, en date du 6 octobre, qu’il resterait à Naples, bien que, s’il ne consultait que sa première impulsion et sa fatigue d’esprit, il se fût trouvé bien plutôt disposé A s’éloigner immédiatement. « Je refuse de partir, dit Mazzini, parce que Je ne mesens pas coupable, ni cause de danger pour le pays, ni macliinateur de projets qui puis.sent lui être funestes, et il me semblerait m’avouer tel en cédant; parce que. Italien en terre italienne reconquise A la liberté. Je crois devoir représenter et soutenir en ma personne le droit que tout Italien a de vivre dans sa propre patrie lorsqu’il n’en attaque pas les lois, et le devoir de ne pas céder A un ostracisme immérité ; parce que, après avoir contribué A élever, autant qu'il était eu moi, le peuple d’Italie au sacrifice, il me semble qu’il est temps de l’élever par l’exemple A la conscience de la dignité humaine trop souvent violée et A la maxime oubliée par ceux qui s’intitulent prédicateurs de concorde et de modération : que l’on ne fonde pas sa liberté sans respecter celle d’autrui.
« Parce qu’il me semblerait, en m’exilant volontairement, insulter A mon pays, qui ne peut, sans se déshonorer aux yeux de l’Europe, se rendre coupable de tyrannie, au roi, qui ne peut craindre un individu sans se reconnaître faible et mal assuré dans l'affection de ses suJeUs, aux hommes de votre parti, qui ne peuvent s’irriter de la présence d’un homme déclaré par eux A chaque instant seul et abandonné de tout le pays.
« Parce que le désir vient, non, comme vous le croyez, du pays, du pays qui pense, travaille et combat sous les drapeaux de Garibaldi, mais du ministère turinois, envers lequel Je n’ai aucune dette, et que Je crois funeste A l’unité de la patrie ; mais des intri-
gants et gazctiers sans conscience, sans honneur et sans moralité nationale, sans culte, si ce n'est pour le pouvoir existant, quel qu'il soit, et que par conséquent je méprise; mais du .vulgaire des crédules oisifs qui jurent sans plus d'examen par la parole du tout-puissant, et que par conséquent je plains ; finalement, parce que, en arrivant, j’ai eu une déclaration, qui nVst pas encore révoquée, du dictateur de ce pays, que j’étais libre sur la terre des libres.
• Le plus grand des sacrifices que j'aie jamais pu faire, je l’ai fait lorsque, interrompant par amour de l’unité et de la concorde civile, l’apostolat de ma foi. je déclarai que j’acceptais, non par respect pour les ministres ou les monarques, mais pour la majorité illusionnée, et ce n’est pas peu dire, du peuple italien, la monarchie, prêt à coopérer avec elle, pourvu qu’elle fondât Tunité, et que si jamais je venais un jour, dégagé par sa conscience, à reprendre notre vieux drapeau, je l’annoncerais loyalement d'abord et publiquement à mes amis cl ennemis. Je ne puis donc en accomplir un autre spontanément.
• Si les hommes loyaux, comme vous l'étes, croient à nia parole, il est de leur devoir de s'attacher à convaincre, non pas moi, niais mes adversaires, que la voie d’intolérance qu’ils suivent est le seul ferment d’anarchie qui existe aujourd’hui.
t S’ils ne croient pas à un homme qui depuis trente ans combat comme il le peut pour la nation, qui a appris aux accusateurs à balbutier le nom d’unité, et qui n’a jamais menti à âme vivante, qu’il en soit de même d’eux ; l’ingratitude des hommes n’est pas une raison pour que je doive m’incliner volontairement à leur injustice, et la sanctionner. >
Les cavouriens. furieux du refus de Mazzini , cherchèrent â se venger de cette déconvenue par l’interdiction des associations anti-annexionistes, principalement de rAssoriaz^wne naziotiak unitaria, dont le président honoraire était le dictateur lui-même, et par de petites émeutes de lazzaroni qu’ils organisèrent contre les mazziniens.
En Sicile, Mordini, dans les premiers jours d’octobre, avait promulgué un décret sur les élections au Parlement sicilien ; aussitùt que cela fut connu ,â Naples, c’est-à-dire le ü octobre, Crispi proposa, dans 1e conseil des ministres, qu’une mesure semblable
fût décidée pour les provinces de terre ferme ; le lendemain, lorsque cette proposition fut discutée, trois des ministres se prononcèrent en sa faveur, et deux seulement votèrent contre, l'allavicini, qui lui-même était oppo.sé à la réunion d’un Parlement, parla aussitôt de donner sa démission, si l’on ne donnait pas la préférence à la voie du plébiscite ; il se rendit à Caserte pour avoir un entretien avec Garibaldi, et lorsqu’il fut de retour, il annonça aux ministres que le dictateur lui-même était favorable au système du plébiscite et non ü celui du Parlement.
Là-dessus, le 8 octobre, les ministres rendirent un décret par lequel les comices populaires du continent napolitain étaient convoquées pour le 2i octobre, afin de se prononcer directement, par oui ou par non, sur le plébiscite suivant :
« Le peuple veut une Italie une et indivisible avec Victor-Emmanuel, comme roi constitutionnel, pour lui et pour ses descendants légitimes. »
L’interrogation était posée de telle sorte, qu’aucun des antiannexionistes eux-mêmes ne pouvait guère voter non : en effet, eux aussi voulaient l'Italie une et indivisible avec Victor-Emmanuel à sa tête, et leur opposition ne portait que sur des questions d’opportunité ou d’administration.
Le décret était déjà rendu lorsqu’on apprit que Pallavicini ne dfvaitpas avoir « bien compris > le dictateur. Mordini avait en effet envoyé à Naples le ministre de l’intérieur de file de Sicile, Parisi. pour faire au dictateur diverses communications au sujet du décret concernant la réunion du Parlement sicilien, et Garibaldi avait déclaré dans cette occasion à Parisi, qu’il désirait qu’il fût procédé dans les provinces napolitaines exactement de la nu^me manière que dans l'ile de Sicile.
Parisi insista sur cette déclaration ; Pallavicini persista à dire que le dictateur voulait le plébiscite ; il en résulta que les jours suivants Pallavicini et Parisi coururent alternativement de Naples à Caserte, pour y aller chercher la confirmation par Garibaldi de leur interprétation de ses sentiments ; et chacun d’eux revenait régulièrement à Naples, apportant la nouvelle que c’était lui seul qui avait raison.
A la fin, le il octobre au soir, Parisi, Pallavicini, Cattaneo, Crispi et Calvino se rendirent, ensemble celle fois, auprès de Gari-
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baldi à Caserte, la question du plébiscite ou du Parlement fut de nouveau débattue ; Pallavicini défendit de toutes ses forces le premier mode. • A Naples, dit-il, l’esprit d’autonomie est trèspuissant; si un Parlement se réunit et vient à discuter, nous courons un véritable danger qu’il ne Hnisse par se prononcer contre l’aiineæion ; on compromettrait donc ainsi l’unité de Tltalie, et l’on amènerait la guerre civile. » Garibaldi fut vivement impressionné par ces derniers mots; « Sachez-le bien. Messieurs! s’écria-t-il, avec Garibaldi il n’y aura jamais une guerre civile. Ce sont tous mes ennemis qui parlent constamment de guerre civile... ce sont toujours les mêmes hommes qui parlent è chaque instant de discorde et d’anarchie, pour donner à l’étranger l’idée qu’ils désireraient que l’on s’en fit en effet de moi. Ce sont ces mômes gens qui s’attachent à ruiner le crédit pour me rendre le gouvernement impossible ! > Là-dessus le dictateur s’irrita de ce que, malgré toutes les re.ssources du pays, et quoiqu’il y eût des millions de piastres dans les caisses, l’armée n'était pas payée régulièrement, de ce que le ministère se plaignait toujours justement des gouverneurs de provinces qui avaient fait le plus pour la récolulion, et qui étaient encore le plus actifs; enfin il s’exprima avec amertume sur le gouvernement du prodictateur entre les mains duquel il avait cependant remis avec une pleine confiance dans sa capacité et sa bonne volonté toute l’administration civile des provinces politaines. Pallavicini était devenu pâle de colère :« Il parait donc, général, que je n’ai plus votre confiance ! s’écria-t-il, dans ce cas, trouvez-en un meilleur à qui je puisse immédiatement remettre mon autorité I C’est cet homme, continua-t-il, en montrant Crispi, qui avait conservé le ministère des affaires étrangères après la suppression, décidée le 8 octobre, du sécrétariat général de la dictature, — c’est cet liothme qui est la cause de toutes nos divisions, sans lui, l’Italie serait déjà faite; avec lui, elle ne le sera jamais! •
Crispi répondit quelques mots tels qu’il avait le droit incontestable de les dire vis-à-vis d’une semblable sortie, et Garibaldi se hâta d’inviter Pallavicini à être raisonnable et à se calmer :
« Très- bien ! répondit le marquis ; je veux me calmer, mais je ne veux rester prodictateur que si M. Crispi quitte Naples. Üu lui, ou moi I > — < Marquis, répliqua le dictateur, Crispi est mon meilleur
ami, c’est un homme de cœur et sans aucune ambition personnelle ; il a partagé tous mes dangers et il m’a été plus utile qu'aucun autre. Je ne dois, ne puis ni ne veux sacrifier mes amis à la mauvaise humeur ou aux caprices de qui que ce soit. Restez ou partez, marquis, ù votre gré. Si vous restez, cela me sera agréable; mais si vous voulez partir, je ne vous retiendrai certainement pas! » — «Ainsi donc, Crispi est votre ami, et je ne le suis pas, s’écria Pallavicini... il ne valait pas la peine de me faire venir ici de Turin ! • en même temps, il prit son chapeau et sortit.
Le 12, Garibaldi se rendit lui-mérae à Naples ; il fit inviter à une conférence tous les ministres par Crispi, et le marquis Pallaïicini par Caltaneo; Pallavicini répondit a.ssez brusquement et ne vint point ; les ministres parurent au contraire. Garibaldi, un peu excité, se plaignit de l’administration, des destitutions des gouverneurs qui lui étaient dévoués, et de leur remplacement par des gens fort suspects, de la négligence que témoignait à l’armée le ministère qui lui refusait les choses les plus nécessaires; il exprima enfin le désir que dans la question de l’annexion il fût procédé dans les provinces napolitaines de la même manière qu’en Sicile. — Conforti déclara qu’il professait la plus haute estime pour les hommes d'action, les amis de Garibaldi, mais que le ministère ne pouvait gouverner, si ces mêmes hommes, en leur qualité de gouverneurs, se refusaient à lui obéir dans leurs provinces; de là étaient venues quelques destitutions. — Le ministre des finances, de son cûté, affirma qu’il avait toujours fait le nécessaire pour la solde des troupes. — Quant à l’affaire de l’annexion, les ministres en appelèrent aux faits que nous avons indiqués plus haut, et déclarèrent avoir agi dans les meilleures intentions; après quelques pourparlers, Conforti ajouta qu’il lui paraissait, d'après ce qui se passait, que Garibaldi ne mettait plus une confiance suffl.sante dans le ministère, et que ce qu’il y avait de mieux à faire dans ces circonstances, était de remettre l’administration en d’autres mains. Garibaldi, après une courte discussion sur ce sujet, convint qu’il pouvait bien en être ainsi, et Conforti. Scura et Giura donnèrent aussitôt leur démission , en conservant l’expédition des affaires courantes jusqu’ù la formation d’un nouveau ministère, les deux derniers en se réservant de reprendre les fonctions dont ils étaient revêtus avant leur entrée dans le cabinet.
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Les ministres quittaient à peine Garibaldi que Tamiral Persano, et quelques instants plus tard, l'ambassadeur de Victor-Emmanuel Villamarina se rendirent auprès de lui pour chercher à modifier son opinion dans le sens annexioniste ; Conforti , qui était revenu sous le prétexte de prendre copie de sa lettre de démission, se joignit à eux, mais les représentations de ces trois personnages n’eurent pour le momentaucun effet sur le dictateur, qui retourna à Caserte, en laissant derrière lui une courte proclamation, dans laquelle il annonçait aux Napolitains la prochaine arrivée du roi Victor-Emmanuel, et les invitait à la concorde.
F.e 13, dans la matinée, il revint ù Naples. Les annexionis tes avaient organisé une petite manifestation de rues ; 1e peuple parlait de barricades, et criait : « Dehors Mazzini ! A bas Crispi ! > Conforti es,«aya en vain de disperser la foule qui se rassemblait sur la place du Chûteau-Royal; elle voulait voir Garibaldi, qui parut bientôt sur le. balcon de la Foresteria et lui adressa l’allocution suivante :
« La désunion et le tapage régnent dans cette capitale. Savezvous quels en sont les fauteurs ? Ce sont ceux qui m’ont empéché d’aller combattre les Autrichiens avec 45,000 volontaires, ceux qui m’ont empêché l’année dernière de voler à votre délivrance avec 25,000 hommes, ceux qui ont envoyé I.afarina à Palerme, et demandaient l'annexion immédiate, c’est-à-dire qui voulaient empêcher Garibaldi de passer le détroit et de chasser François II. On a crié : Mort à celui-ci ! mort à celui-là ! On a crié contre mes amis ! Des Italiens ne devraient pas crier mort ! les uns contre les autres; ils devraient tous se respecter et s’aimer, parce que tous contribuent à fonder l’unité de l’Italie. S’il y a dissentiment entre vous, venez à moi. Qu'il vienne une députation non de marquis et de princes, mais de simples hommes du peuple, et je dissiperai les méllances, je tranquilliserai les esprits. Hier, je vous disais que le roi arrive. Aujourd'hui j’ai reçu des lettres de lui. Le 9, ses troupes ont passé la frontière, et depuis deux jours Victor-Emmanuel s’est mis à la tête de sa vaillante armée. Ainsi, avant peu, nous verrons notre roi. Que pendant cette période de transition régnent le calme, la prudence, la modération, que le l)euple napolitain se montre le brave peuple qu’il est. Faisons riUtlie une en dépit de ceux qui ne la veulent pas I •
Dans raprès-raidijGaribaldi appela auprès de lui une conférence d’hommes considérés des deux partis, afin d’obtenir si possible une conciliation qu’il désirait sincèrement : il y vint Pallavicini, Crispi, Cqnforti, Cattaneo, Salicetti, de Luca, et plus tard aussi le général Türr. Garibaldi ouvrit la discussion en disant qu’il se formulait des opinions divergentes sur la question de savoir si A Naples, de même qu’on se proposait de le faire pour la Sicile, un Parlement devait être ou non convoqué; il ajouta qu’il souhaitait vivement que l’on pût arriver à une entente A cet égard.
Pallavicini se prononça dans le môme sens qu’il l’avait fait précédemment, c’est-A-dire contre l’idée d’un Parlement qui pourrait conduire A des conflits avec les divisions ultérieures du Parlement ilalien. Cattaneo ayant fait observer que le Parlement de Turin n’était point encore une assemblée ilalienne, mais une Chambre piémontaise, Pallavicini entra dans une grande colère, et il s'entama une dispute violente. Confort! réussit A l’apaiser, puis il e.xposa A son tour avec beaucoup de calme son opinion, que nous connaissons déJA, contre un Parlement et pour un plébiscite. Salicetti pensait que le plébiscite d’une part était superflu, s’il devait seulement confirmer la souveraineté de Victor-Emmanuel, qui avait été déJA reconnu par les adresses et les députations envoyées du roi; d’autre part il était insuffisant pour rendre Victor- Emmanuel roi d’une Italie une et indivisible. Il proposait donc que Garibaldi proclaraAt par un simple décret la souveraineté de Victor-Emmanuel, et qu’ainsi un Parlement discutât les questions compliquées qui se rattachaient à l’union de l’Italie et A l'annexion des provinces au Piémont; enfin, réglât la formule qui devrait être employée pour un plébiscite ultérieur. Cette proposition de Salicetti ayant été écartée, de Luca en présenta une autre consistant A procéder d’abord A la votation populaire , puis A la convocation d'un Parlement, lequel aurait A résoudre toutes les questions qui ne seraient pas tranchées par le plébiscite. Ce mode de conciliation des opinions avait été déjà mis en avant depuis quelques jours par le parti anti-annexioniste : on n’avait pas, en le proposant, l'intention de soumettre en aucune façon le plébiscite A un examen, A une adoption ou A un rejet du Parlement, car, prise dans ce sens, la convocation du Parlement après le vote populaire eût été contraire à toute logique; mais on disait : Le
plébiscite donne la souveraineté à Victor-Emmanuel ; il ne détermine pas que les nouvelles provinces seront réunies avec les anciennes, ni comment elles devront Pélre; c’est ce qui peut être réservé à la délibération de l’assemblée.
Pallavicini et Confort! persistèrent à déclarer qu’ils ne pouvaient rester à leur posle, si l’on ne s’en tenait pas purement et simplement au plébiscite; pendant ces tractations, il arrivait à Garibaldi des adresses annexionistes revêtues de nombreuses signatures recueillies avec zèle en faveur de la politique du prodictateur. Garibaldi, harassé parunc discussion infructueuse, et d’ailleurs bien décidé d’avance A quitter ce théâtre de son activité aussitôt après l’arrivée du roi, se décida alors à laisser les prodictateurs de Naples et de Sicile libres d’agir comme ils le roudraient. Pallavicini et Confort! annoncèrent aussitôt dans le journal oflicicl que le dictateur était complètement d’accord avec le ministère, et que, par conséquent, celui-ci restait en fonctions; Crispi en revanche se retira.
De retour au milieu de ses troupes devant Capoue, le dictateur publia, le t5 octobre, le décret suivant :
Itaue et Victor-Emm.vnuel.
• Pour accomplir un vœu incontestablement cher à la nation entière,
« Je décrète :
« Que les Deux-Siciles, qui doivent leur rédemption au sang italien et qui m’ont librement élu dictateur, font partie intégrante de ritalie une et indivisible, avec son roi constitutionnel Victor- Emmanuel et scs descendants.
«Je déposerai dans les mains du roi, à son arrivée, la dictature qui m’a été conférée par la nation.
« Les prodictateurs sont chargés de l’exécution du présent décret.
• Saut’ Angelo, 15 octobre 181)0.
« G. G.vribaldi. «
Pallavicini et le ministère craignirent que Garibaldi, travaillé
par les efforts des anli-annexionistes, ne fût revenu on arrière au sujet du plébiscite, et, en fait, le décret du 15 octobre pouvait être interprété dans le sens de la proposition faite le 13 par Salicetti. En réalité, le dictateur avait eu seulement l'intention de faire, au moins sous cette forme, un acte semblable et concordant pour toute Tltalie du Sud, et en mémo temps de déposer, pour ainsi dire, son propre vote devant la nation d’une manière digne de sa position. Quoi qu’il en .soit, Conforti couru t en toute liAte A Caserte pour l’interroger à cet égard. Sur sa déclaration que, par le décret du 15, il n’avait nullement voulu supprimer le plébiscite, ce document fut publié dans le journal officiel du 17 avec le commentaire suivant du gouvernement prodictatorial :
« Ce décret ne change rien à la situation. Le plébiscite, conformément ù la volonté du dictateur, aura irrévocablement lieu le 21 de ce mois, et tout annonce que le vote pour l’unité de l’Italie sortira de rurne avec une immense majorité. Le dictateur par ce décret n’a rien fait de plus que ce qu’il a si souvent témoigné par d'autres décrets, en tête desquels il a toujours inscrit ces mots : Victor-Emmanuel, roi d'Italie; en outre il a voulu exprimer sous cette forme un vœu qui a été la pensée de toute sa vie. »
Mordini prit occasion de son côté du décret dictatorial du 15 pour ordonner, le 17, la votation populaire en Sicile et elle y fut flxéc au 21 comme dans les provinces du continent, pour autant du moins que celles-ci n’étaienlplus entre les mains de François II. Toute l’armée de Garibaldi prit part à cette votation ; il se comprend de soi-même que ces soldats, qui avaient combattu pour l’unité de l’Italie, ne viendraient pas jeter des non dans l’urne ; du reste le résultat ne pouvait être douteux en présence de la manière dont était posée la question. Les non devaient venir de quelques royalistes tout au plus qui avaient le courage de leur opinion ; la pres.se mazzinienne, en effet, avait unanimement déclaré que dans la forme où l’on consultait le peuple, tout bon Italien devait prononcer un oui, quelle que fût d’ailleurs son opinion quant à l’opportunité d’une annexion immrdiale de l'Italie méridionale.
Nous ferons observer ici, pour n’avoir pas à revenir .sur ce sujet, que la même votation eut lieu le 4 et le 5 novembre dans les Marches et l'Ombrie. Ce sont les occupations politiques qui assiégèrent Garibaldi toute la première moitié du mois d’octobre et au
delà, certainement d’une manière peu agréable pour lui, qui expliquent peut-être le mieux rinaction prolongée dans laquelle il resta au point de vue militaire; non pas que ces tracas lui prissent un temps bien considérable, mais parce qu’ils ruinaient ses forces morales en contrecarrant ses espérances et ses convictions sur ce qui était le bien et l’avenir de l'Italie. Cavour ne voulailpaii marcher d'accord avec Garibaldi, et il employait toutes les ressources de son esprit si délié pour prouver au dictateur qu’avec son désintéressement antique, avec l'exemple qu'il donnait le premier, et avec ses promes.ses de fatigues, de dangers et de gloire, il ne réussirait jamais à lutter heureusemenX vis-à-vis du ministère de Turin qui, de son côté, ouvrait de tout autres perspectives à ses adhérents, et ne leur parlait que de repos, de sécurité, de beaux et bons emplois et de récompenses de tout genre. Le dictateur dut voir chaque Jour les progrès que faisait cette tactique, même sur les hommes de son entourage immédiat; il dut voir ceux sur l’attachement desquels il avait le plus compté, se tourner les uns après les autres de toute leur énergie vers le soleil levant de Turin, bien qu’extérieurement ils parussent se donner beaucoup de mouvement autour de sa personne, le plus souvent pour obtenir de lui ce que Cavour ne leur aurait point donné, mais ce qu’ils savaient bien qu'une fois donné par Garibaldi, on ne songerait point à leur ôter plus tard. Or rien ne pouvait être plus propre à abattre et à remplir d'amertume un homme d’une telle grandeur d’àme, d’une telle pureté de sentiment, d'un tel cœur, que le spectacle de cet abandon avoué ou mal dissimulé de la part de compagnons qui n’étaient devenus quelque chose que par lui. Un observateur calme et clairvoyant aura dû plus d’une fois, vers le milieu du mois d'octobre, se sentir involontairement entraîné à comparer Garibaldi à Napoléon en octobre 1813, alors que ses maréchaux s’opposèrent à son plan audacieux d’opération sur Berlin, qui seul eût été capable d’améliorer la position de l’armée française.
La lutte entre les annexionistes et les anti-annexionistes remplit à elle seule toute l’histoire politique de Naples durant le mois d’octobre ; notre récit l’a mise dans son jour véritable ; nous nous contenterons donc, en fait d’ordonnances et de lois nouvelles, du mentionner deux décrets seulement qui peuvent servir à caraclé-
riser le gouveroemcDt dictatorial ; I'ud retirait à la ville de Pizzo les privilèges qu’elle avait mérités des Bourbons en 1815 par l’arrestation de Murat, et dont elle avait été en possession durant quarante-cinq années; l’autre, daté du 25 septembre, assignait à la mère du soldat Agésilas Milano, qui avait commis en 1856 un attentat sur la personne du roi Ferdinand II, une pension mensuelle de trente ducats (130 francs), et à chacune des deux sieurs de Milano une dot de deux mille ducats (8600 francs).
Ce dernier décret provoqua une note énergique de Casella, à Gaéte :
« Dans aucun pays, dit ce document, la révolution n'était arrivée à ce point de perversité et d’anarchie ; jusqu’ici l’on n’avait point encore vu honorer le régicide comme une chose sainte, récompenser publiquement l’assassinat, et exciter ainsi au massacre des souverains. La dictature qui règne dans le royaume des Deux- Siciles a offert ce déplorable spectacle. Cette glorillcation du meurtre a eu lieu dans une ville qui est occupée par des troupes piémontaises, et par un condottiere qui agit au nom du roi de Sardaigne, pendant que depuis quatre mois celui-ci repousse toute solidarité avec lui et prétend que l'on abuse de son nom et de son drapeau, etc., etc. »
La note de Casella était du 3 octobre; trois jours après, les troupes piémontaises entraient, sous la conduite de leur roi, dans les provinces napolitaines du Nord... sans doute pour punir celte glorification du régicide ?