‹ La guerre italienne en 1860Chapitre 23 sur 32 · PEUPLES DES DEUX SICILES · texte numérisé non relu

PEUPLES DES DEUX SICILES

« De cette place où je défends plus que ma couronne, l’indépendance de la patrie commune, votre souverain élève la voix pour vous consoler dans vos misères et pour vous promettre des temps plus heureux. Trahis également, également dépouillés, nous nous relèverons ensemble 'de nos infortunes. L’oeuvre de l’iniquité n’a jamais duré longtemps, et les usurpations ne sont pas éternelles.

« J’ai laissé tomber dans le mépris les calomnies, j'ai regardé avec dédain les trahisons, tant que trahisons et calomnies se sont

allaquées seulement à ma personne. Jai combattu, non pour moi, mais pour l'honneur du nom que nous portons. Hais quand je vois mes sujets bien-aimés en proie à tous les maux de la domination étrangère ; quand je les vois, peuples conquis, porter leur sang et leurs biens en d’autres pays, foulés aux pieds par un peuple étranger, mon cœur napolitain bat d'indignation dans ma poitrine, et je suis consolé seulement par la loyauté de ma brave armée , par le spectacle des nobles protestations qui , de tous les points du royaume, s’élèvent contre le triomphe de la violence et de la fourberie.

« .le suis Napolitain ; né parmi vous, je n’ai pas respiré un autre air, je n’ai pas vu d’autres pays, je ne connais pas d’autre sol que le sol natal. Toutes mes affections sont dans le royaume; vos coutumes sont mes coutumes; votre langage est ma langue; vos ambitions sont mes ambitions. Héritier d’une antique dynastie qui, pendant de longues années, régna sur ces belles contrées après en avoir reconstitué riridépendance et l’autonomie, je ne viens pas, après avoir dépouillé les orphelins de leur patrimoioe, et l’Église de ses biens, m’emparer par la force étrangère de la plus délicieuse partie de l’Italie, .le suis un prince qui est votre ei qui a tout sacrifié à son désir de conserver parmi ses sujets la paix, la concorde et la prospérité.

« Le monde entier l’a vu : pour ne point verser le sang, j’ai préféré risquer ma couronne. Les traîtres, payés par l’ennemi étranger, s’asseyaient dans mon conseil , ;i côté des fidèles serviteurs ; dans la sincérité de mon cœur, je ne pouvais croire à la trahison. Il m’en coûtait trop^de punir; je souffrais d’ouvrir, après tant de malheurs, une ère de persécutions; et ainsi la déloyauté de quelques-uns et ma clémence ont facilité l’invasion, qui s’esl opérée par le moyen des aventuriers, puis en paralysant la fidélité de mes peuples et la valeur de mes soldats.

< En butte à de continuelles conspirations, je n’ai pas fait verser une goutte de sang ; et l’on a accusé ma conduite de faibles.se. Si l’amour le plus tendre pour mes sujets, si la confiance naturelle de la jeunesse dans l’honnêteté d’autrui, si l’horreur instinctive du sang méritent ce nom, oui, certes, j’ai été faible. Au moment où la ruine de mes ennemis était sûre , j’ai arrêté le bras de mes généraux pour ne pas consommer la destruction de Palerme.

Diglfizr' lîy V lOo^le

«J’ai préféré abandonner Naples, ma maison, ma capitale chérie, sans être chassé par vous, pour ne pas l’exposer aux horreurs d’un bombardement comme ceux qui ont eu lieu plus tard à Capoue et à Ancône. J’ai cru de bonne foi que le roi de Piémont. qui se disait mon frère et mon ami, qui me protestait qu’il désapprouvait l'invasion de Garibaldi, qui négociait avec mon gouvernement une alliance intime pour les vrais intérêts de l’Italie, n’aurait pas rompu tous les traités et violé toutes les lois pour envahir mes Étals en pleine paix, sans motifs ni déclaration de guerre. Ce sont là mes torts. Je préfère mes infortunes aux triomphes de mes adversaires.

• J’avais donné une amnistie, j’avais ouvert les portes fi tous les exilés, j’avais accordé mes peuples une constitution, je n’ai certes point manqué à mes promesses. Je me préparais à garantir à la Sicile des institutions libres qui auraient consacré, avec un Parlement séparé, son indépendance administrative et économique, et écarté d’un seul coup tous les motifs de défiance et de mécontentement. J’avais appelé dans mes conseils les hommes qui me parais.saient les plus acceptables par l’opinion publique en ces circonstances, et autant que me l’a permis l’incessante agression dont je suis devenu la victime, j’ai travaillé avec ardeur aux réformes, au proprès, fi la prospérité de notre commun pays.

« Ce ne sont pas les discordes intestines qui m’arrachent mon royaume, mais je suis vaincu par l’injustifiable invasion d’un ennemi étranger. Les Deux-Siciles , à l’exception de Gaéte et de Messine, ces derniers asiles de leur indépendance, se trouvent aux mains du Piémont. Qu’est-ce que cette révolution a procuré aux peuples de Naples et de Sicile? Voyez la situation que présente le pays. Les finances, naguère si llorissantes, sont complètement ruinées, l’administration est un chaos, la sécurité individuelle n’existe pas. Les prisons sont pleines de suspects ; au lieu de la liberté, l’étal de siège règne dans les provinces, et un général étranger publie la loi martiale , décrète la fusillade instantanée pour tous ceux de mes sujets qui ne s’inclinent pas devant le drapeau de la Sardaigne. L’assassinat est récompensé ; le régicide obtient une apothéose; le respect au culte saint de nos pères est appelé, fanatisme; les promoteurs de la guerre civile, les

traîtres à leur pays reçoivent des pensions que paie le paciflque contribuable. L'anarchie est partout. Les aventuriers étrangers ont mis la main sur tout pour satisfaire l’avidité ou les passions de leurs compagnons. Des hommes qui n’ont jamais vu celte partie de rilalie ou qui, dans une longue absence , en ont oublié les besoins, constituent notre gouvernement. .\u lieu des libres institutions que je vous avais données et que je désirais développer, vous avez eu la dictature la plus effrénée, et la loi martiale remplace maintenant la constitution. Sous les coups de vos dominateurs disparaît l’antique monarchie de Roger et de Charles JII, et les Deux-SicUes ont été déclarées provinces d’un royaume lointain. Naples et Palerme seront gouvernées par des préfets venus de Turin.

€ Il y a un remède à ces maux et aux calamités plus grandes encore que je prévois ; la concorde, la résolution, la foi dans l’avenir. Unissez-vous autour du trOne de vos pèros. Que l’oubli couvre pour toujours les erreurs de tous; que le passé ne soit jamais un prétexte de vengeance, mais une leçon salutaire pour l’avenir. .l’ai conliance dans la justice de la Providence, et, quel que soit mon sort, je resterai fidèle A mes peuples comme aux institutions que je leur ai accordées. Indépendance administrative et économique entre les Deux-Siciles, avec des Parlements séparés, amnistie complète pour tous les faits politiques, tel est mon programme. Hors de ces bases, il ne restera pour le pays que despotisme et anarchie.

• Défenseur de l’independance de la patrie, je demeure et combats ici pour ne point abandonner un dépét si saint et si cher. Si l’autorité retourne dans mes mains, ce sera pour protéger tous les droits, respecter toutes les propriétés, garantir les personnes et les biens de mes sujets contre toute sorte d’oppression et de pillage.

t Si la Providence, dans ses profonds desseins, permet que le dernier boulevard de la monarchie tombe sous les coups d’un ennemi étranger, je me retirerai avec la conscience sans reproche, avec une foi inébranlable, avec une résolution immuable, et, en attendant ITieure véritable de la justice , je ferai les vœux les plus fervents pour la prospérité de ma patrie, pour la félicité

de ces peuples qui forment la plus grande et la plus chère portion de ma famille.

t Le Dieu tout-puissant, la Vierge immaculée et invincible, protectrice de notre pays, soutiendront notre cause commune.

• Gaëte, 8 décembre 1800.-

• Signé : François. »

Alexandre Dumas a très-bien répondu dans son Indipendenle, à cette déclaration quelque peu tardive adressée à ses peuples par François II ; mais il ne faut pas oublier néanmoins que François touchait à mainte corde qui vibre encore dans le cœur des Napolitains, et si le gouvernement piémontais avait eu quelque notion de la force véritable de ces sentiments, il n’aurait pas opposé tant'd’hostililé aux conseils et aux vœux des anli-annexionistes plus prévoyants et mieux informés des tendances du peuple napolitain.

Revenons maintenant aux opérations du siège, que nous avons laissées suspendues par l'armistice.

Le 13 décembre, les Piémontais ouvrirent une nouvelle batterie sur le Monte Tartanello, à 3,300 pas des ouvrages; peu à peu, jusqu’au 17, elle fut armée de six pièces rayées du calibre de 36, et entretint un feu très-vif contre la place; le 20 décembre le nombre des batteries établies sur le Tartanello était porté à trois, contenant ensemble douze pièces. Le 26 furent mis en batterie à la Casa Hassena deux gros canons rayés, qui ouvrirent leur feu à 3,600 pas de distance sur la partie ouest du front de mer, tout au travers du golfe.

Quoique le feu de l’artillerie piémontaise n’eût pas cessé d’être très-vif, jusque-là il n’avait produit que fort peu d’effet. Le 25, par exemple, jour qui fut indiqué comme ayant été particulièrement chaud pour la place, les Napolitains n’avaient pas eu plus de cinq morts et dix blessés. Depuis ce moment, des torrents de pluie vinrent plus fréquemment déranger le feu des assiégeants, gêner leurs travaux et abîmer les chemins. C’était déjà une circonstance de ce genre qui avait fait durer trois jours l'armistice du 8, qui devait primitivement se limiter à un seul.

A cette époque, les Napolitains expédièrent hors de Gaëte tout ce qui leur parut superflu: ainsi, presque toute la garde et la plus

grande partie du bataillon étranger, duquel il ne resta que le corps des carabiniers, enfin une quantité dïndividus de dilTérents corps, qui commençaient à trouver désagréable le séjour de la forteresse. Tout ce monde fut dirigé par mer sur Civita-Veccliia, et en grande partie licencié dans les Etats pontificaux. Le roi indiqua lui-même à tous les olTiciers et .soldats qui ne seraient pas décidés à suivre sa fortune Jusqu'au bout, le 31 décembre comme délai jusqu'auquel chacun pourrait abandonner la place si bon lui semblait. En effet, si Ton était résolu à ne tenter aucune entreprise active hors des murs, le nombre des défenseurs dépassait de beaucoup le chiffre nécessaire; 15,000 hommes étaient même trop encore pour une défense limitée A une résistance passive derrière les remparts; en renvoyant une partie de ces troupes inutiles, on gagnait d’ailleurs pour les autres de la place dans les casemates, e#la faculté de mettre ainsi la plus grande partie possible de la garnison à l'abri des coups de l'assiégeant.

Mais était-il réellement de toute impossibilité de tenter quelque pointe raisonnable au dehors? Etait-il si absolument nécessaire de se borner à se mettre à terre devant les boulets ennemis? Le major Lecomte, dans son ouvrage l'Halie en iHOO, fait une trèsjudicieuse observation à oe sujet; « Si les Russes, dit-il, avaient défendu Sébastopol comme les généraux napolitains Gaëte, ils n'auraient sans doute pas tenu quinze jours derrière leurs mauvais remparts. En revanche, il est vrai de dire que si les alliés l'avaient assiégée par la même méthode que les Sardes employaient devant Gaêle, ils seraient bien restés dix ans devant ses murs. » Cette remarque, qui se présente naturellement à l’esprit de tout juge impartial, est la meilleure critique de Vltéro'mnui attribué à la défense de Gaëte. Avec le système d'attaque des Piémontais, le moyen des grandes sorties s’offrait de lui-même, pour ainsi dire, aux assiégés, qui ainsi non-seulement se seraient attachés à détruire les batteries piémontaises commencées, dont l'établissement coûtait tant de peine aux assiégeants, mais encore à s'établir euxmêmes dans des ouvrages avancés sur les abords de la place. Avec un pareil usage de leurs forces, ils n'eussent rien eu de trop A leur disposition avec leurs 50,000 hommes.

Les batteries piémontai.scs furent principalement incommodes pour les hôpitaux, qui ne pouvaient être cachés dans les case-

mates ; les Napolitains les avaient désignés par des drapeaux noirs, mais malgré ce signe, de temps en temps tes boulets ennemis venaient les visiter, et inquiétaient au moins les malades, s'ils ne causaient pas de plus graves dommages ; les assiégés prétendaient que Cialdini faisait tirer à dessein sur ces bâtiments; cela n’est point exact: lorsque des plaintes lui furent transmises de la place à cet égard par l’intermédiaire de l’amiral français, il répondit avec beaucoup de justesse que les « boulets n'ont pas dos yeux. »

Le 31 décembre, tous les officiers qui étaient restés â Gaëte remirent au roi une adresse de dévouement.

Au commencement de 1861, on mit sur le tapis le plan d’une expédition dans la Calabre pour essayer d’y fomenter une réaction ; mais il fut promptement abandonné, comme l’étaient d’ordinaire toutes les grandes résolutions qui se prenaient dans l'entourage du roi.

Le 1 janvier au soir les l’iémontais ouvrirent le feu le plus vif qu’ils eussent dirigé jusque-là contre Gaéte: ils avaient maintenant 5 peu près soixante pièces en batterie, dont un tiers de mortiers, sur le Monte Tortanello, à S.-Agata, à la Casa Masséna, à 1,600 pas de la place seulement au couvent des Capucins, en arrière de la Casa Masséna devant Castellone, près de la chapelle de Conca (il se trouvait là deux canons Cavelli), enfin, près de ce dernier point, dans le val Conca ; ces deux dernières n'étaient pas à moins de 5,600 pas des ouvrages de la place ; celle du val Conca était une grande batterie de mortiers.

Les Piémontais, du " au soir au 8 au soir, envoyèrent 6,500 projectiles dans la place, valant à peu près 200,000 francs; les assiégés y répondirent par 9,600 coups; toute leur perte, pendant ces vingt-quatre heures, s’éleva à 10 morts et 23 ble.ssés, d’où l'on peut aisément conclure de quelle utilité réelle est un tir à trop longue portée.

Le soir du 8 janvier fut conclu, par l’intermédiaire de l’amiral français, un nouvel armistice, dont les conditions précises furent déterminées par une correspondance, échangée le 11 et le 12, entre Cialdini, Ritucci et Barbier de Tinan, dans ce sens qu'il durerait jusqu’au 19 inclusivement, et que pendant ce temps, ni les assiégés, ni les assiégeants ne devaient mettre la main à de nou-

veaux travaux. Voici quels furent les motifs de cette suspension d’armes.

Le Piémont aussi bien que l’Angleterre voyaient dans la présence de l'escadre française dans les eaux de Gaéte, où elle empêchait le blocus de la place par mer, une violation du principe de non-intervention , et ne cessaient par conséquent de presser l’empereur Napoléon de retirer sa flotte. Quelles que puissent avoir été les intentions dans lesquelles celui-ci avait envoyé l’escadre de l’amiral Barbier de Tinan devant Gaëte, il finit par juger convenable de céder aux représentations du Piémont et de l'Angleterre; il déclara qu’il n’avait nullement voulu heurter le principe de non-intervention, mais seulement donner un témoignage de sympathie à un prince poursuivi par l’infortune, et lui rendre possible de quitter librement son royaume, sans être forcé de négocier à cet effet avec les Piémontais.

Peut-être Napoléon pensait-il pouvoir dans ce moment se poser en médiateur avec quelque avantage pour lui entre François II et Victor-Emmanuel; mais cette médiation non armée demeura impossible ; elle rencontra plus d’obstacles encore de la part du roi d’Italie que du roi de Naples, et le 13 janvier Napoléon fit inviter François 11 par l’amiral Barbier de Tinan à cesser une résistance désormais inutile, et à quitter Gaëte, puisqu'il avait maintenant assez fait pour son honneur; il ajoutait que les choses avaient tourné devant Gaëte d’une manière si inattendue, que désormais la position de la (lotte française devenait intenable, à moins de vouloir violer formellement le principe de non-intervention. 11 annonçait par conséquent à François 11 qu’en tout état de cause, le 19 janvier, à l’expiration de l’armistice, la (lotte française quitterait définitivement les eaux de Gaëte.

François 11 répondit qu’il se défendrait aussi longtemps qu'il lui resterait une lueur d’espérance de maintenir ses droits.

Le 19, Barbier de Tinan partit avec son escadre ; le même jour plusieurs centaines de malades et de convalescents furent encore expédiés par mer à Terracine. Les ambassadeurs accrédités auprès de François 11, qui étaient revenus le lü de Rome à Gaëte pour féliciter le roi à l’occasion du jour de sa naissance, et qui y étaient restés pendant l’armistice, retournèrent à Rome, malgré le désir que le roi leur exprima à plusieurs reprises de les voir de-

Digilized by Googic

meurer auprès de lui; celui d’Espagne (qui n’avail pas bougé de Gaële), et ceux d’Autriche, de Bavière, de Saxe, ainsi que le nonce du pape, continuèrent seuls d’y résider.

Le roi et son épouse .s’établirent alors dans une casemate bien abritée, et cet exemple fut suivi, lorsqu’il fut connu, par tous les héros légitimistes qui étaient venus à Gaëte pour honorer dans sa chute la maison de Bourbon. Les généraux et les officiers supérieurs napolitains avaient depuis longtemps, sauf quelques honorables exceptions, pris les mesures les mieux entendues pour préserver leurs personnes de tout contact désagréable avec les boulets piémontais, entre autres le général Siegrist, commandant des fronts de mer, qui, sous prétexte de maladie, ne quittait pas sa casemate et avait même étendu ses précautions à scs deux dis, officiers aussi, qui ne devaient naturellement pas quitter leur père malade.

Le 20 janvier, Persano Qt annoncer officiellement au gouverneur de Gaële que le blocus eiïectif de la flotte italienne commençait.

Gaële était dès lors abandonnée à elle- même.

Page 1