Exploalon de l'inaarreetion A Païenne le 4 Avril 1H
Nous avons précédemment iç|j}iqué que, d’après les combinaisons du parti de l’insurrection sicilienne , l’explosion do l’insurrection dans toute l’Ue devait suivre le signal que donnerait la lutte entamée à Païenne.
A partir de la grande baie au bord de laquelle est située la capitale de la Sicile, une autre plus étroite, formant le port proprement dit , pénètre plus avant dans la côte , à peu près dans la direction du nord au sud. Autour de ce port est bâtie Palerme, de sorte que l’ouverture du port se trouve dans la partie nord du pourtour de la ville; il n’est pas difficile de s’orienter d’une manière générale sur les principaux points de la ville et d’en garder la disposition dans la mémoire.
A environ 1300 pas au sud-ouest de l’ouverture du port se trouve la Piazza Quatro-Cantoni. Sur cette place se croisent à angle droit les deux rues principales, de telle sorte que chacune d'elles est à pou près coupée par la moitié : l’une est la Via Toledo ou Cassaro, et l’autre la Via Macqueda ou Contrada-Nuova.
La Via Tolcdo a une longueur do 3400 pas et court du sud-ouest au nord-est, sa partie nord-est longeant le côté oriental du port; elle se termine du côtd du rivage par la Porta Felice et du cdté de rintérieur du pa^s, à son extrémité sud-ouest, par la Porta- Nuova.
La Via Macqueda est longue de 2500 pas; son extrémité nordouest aboutit à la Porta Macqueda, son extrémité sud-est à la Porta S. -Antonio.
On se figure assez exactement le pourtour de la ville en tirant, par ces quatre portes, des parallèles avec les rues principales ; ce pourtour est garni de vieilles fortiflcations ba$tionnée.s, mais dans lesquelles se trouvent beaucoup de brèches ; des portes secondaires existent à côté des portes principales dans chacune des quatre faces de fenceinte.
Des faubourgs étendus au loin , des maisons de campagne , des jardins, entourent dans toutes les directions la ville intérieure et rendent la vieille enceinte fortifiée assez inutile partout où elle subsiste encore.
Sur le côté ouest du port et dans la partie nord-est de la ville, se trouve la citadelle de Palerme, le Castellamare , quadrilatère allongé et irrégulier qui présente du côté de la ville un front bastionné, sépafé seulement par une étroite esplanade des maisons les plus voisines. Il est d’une faible valeur comme ouvrage de fortiûcation, et, dominé par les pentes du Monte Pellegrino, il pourrait à peine tenir quarante-huit heures contre un ennemi pourvu d’artillerie.
Le long du rivage, au nord et au sud du Castellamare et de la ville, se trouvent encore plusieurs ouvrages qui ne sont, pour la plupart, que des batteries de côtes. Nous mentionnerons seulement le Castello del Molo, situé à l’origine du môle qui, dirigé du nord au .sud, ferme, au nord de la ville, du côté de la mer, une partie du port extérieur.
Le palais royal, vaste édifice, se trouve tout à l'extrémité de Palerme, du côté de l’intérieur des terres, immédiatement au sud de la Porla-Nuova et de la rue de Tolède.
Parmi les places assez nombreuses et assez grandes de la capitale, nous nous bornerons à indiquer ici la Piazza Reale, devant le palais royal, et la Piazza Marina, près de la Porta Felice.
Les bâlimenls sont de tous les temps et de tons les styles ; on y trouve beaucoup de vestiges sarrasins qui se sont maintenus et même propagés. Aussi, malgré ses églises sans nombre et ses couvents, l’aspect de Palerme, avec ses vues animées, ses quantités de balcons, ses riches jardins tout en fleurs, et la quantité de verdure qui pénètre jusque dans ta ville, offre, même avec des rues latérales étroites et boueuses, une couleur tout orientale.
De presque tous les côtés, la ville est entourée par des hauteurs: au nord de la ville et du Caslello del Molo s’étend le long de la côte, jusqu’au Capo Gallo, la chaîne du Monte Pellegrino, hante de 2000 pieds environ ; à l’ouest s’élève à plus de 3000 pieds le Monte Cuccio ; ces deux hauteurs enferment à leur pied le petit coin de terre peut-être le plus riant, le plus fertile et le plus digne d’être comparé au paradis, qui soit dans tonte l’Europe, la Conca d’Oro, longue et riche vallée en forme de conque, comme l’indique son nom, avec une culture magnilique, et sillonnée par un nombre de chemins relativement considérable. A l’est et an sudest de la ville s’élèvent les hauteurs de Hisilmeri et du couvent de Gibilrossa, séparées de la ville par le ruisseau de l'Oreto, qui coule à leur pied, s'il est permis de se servir dç celte expression ambitieuse pour son mince filet d'eau.
Cette orientation générale des lieux suffira pour faire comprendre les premiers événements; pour ceux qui suivront, nous aurons l’occasion d'y joindre , au fur et à mesure de notre relation, des indications ultérieures qui se rattacheront à celles que nous venons d’exposer brièvement.
Les insurgés de Palerme avaient choisi pour leur quartier général le couvent des Minorités délia Gancia : c’était lù que se réunissaient les chefs, que l’on avait formé des dépôts d’armes et de munitions, et que devaient se rassembler, le 4 avril, une partie des Palermitains qui étaient entrés dans la conjuration; c’était là aussi, qu’à l’appel des cloches sonnant le tocsin, devaient accourir les insurgés de la campagne. On voulait partir de ce point pour attaquer les troupes royales, qui avaient leurs quartiers au bout de la ville, dans le palais royal et dans le palais des finances.
Les chefs des insurgés se croyaient sûrs des moines du cloître, et, en thèse générale, ils pouvaient avoir raison, car le bas clergé de la Sicile, y compris les moines, se sentait sicilien avant tout.
L'agitation qui se produisait déjà dans les esprits des Siciliens, et surtout des Palermitains, plusieurs semaines avant le 4 avril, n’était plus un secret pour les royaux : ils connaissaient le danger; seulement ils n’étaient pas très au clair sur son étendue et sa proximité.
Le commandant militaire de la province et de la place de Palerme était le général Salzano, une de ces singulières personnalités qui ne sont pas très-rares dans l’armée napolitaine.
Né en 1791, déjà en 180", tout jeune homme de*seize ans, il jouait un rèle important dans les bandes de Fra Diavolo : il était d’ailleurs par nature plutôt pillard que brigand. Fait prisonnier dans le courant de celte année par un détachement français, il fut condamné à mort; mais sa mère réussit à obtenir sa grâce de Joseph Bonaparte; néanmoins Giovanni Salzano fut incorporé comme soldat dans les sapeurs napolitains; il arriva dans ce corps jusqu’au grade de sous-lieutenant. Il fit partie avec ce grade, en 1820, du corps napolitain qui, sous les ordres de Pepe, eut à combattre l’insurrection de la Sicile; même comme ollicier, il n’avait en garde d’oublier l’art de voler ; il vola donc et pilla autour de lui d’une manière effrayante; en même temps il était carbonaro, c’està-dire secret partisan de la jeune Italie; mais cette qualité ne lui fut pas plus nuisible que le vol dans sa campagne de Sicile, et il monta au grade de capitaine; en revanche, après la restauration autrichienne, il fut mis à la suite, non comme voleur, hàtonsnous de le dire, mais comme carbonaro. Ce pe fut que lorsque Del Carreto devint général de la gendarmerie et ministre de police, que Salzano fut rappelé au service comme capitaine dans le corps de gendarmerie; c’était là sa véritable vocation : il comprenait mieux qu’aucun brigand de profession toutes les ficelles de l’art; il savait parfaitement tenir sa place à côté de ses adversaires avec une habileté égale à la leur, et il eut très-souvent le bonheur ou l’adresse de les aveugler ainsi et de les faire tomber entre ses mains. Sous un régime qui n’était autre chose au fond que l’extension des procédés de la police à toutes les affaires, un homme d’une telle capacité devait nécessairement arriver à la plus haute considération, et ce fut effectivement son lot : il s’éleva d'une manière sinon rapide, au moins assurée dans le commencement, et cela ne fit aucun tort aux épaulettes du major de gendarmerie
d'avoir joué le rôle de complice des voleurs en Calabre , où il se trouvait en 1848 et où les bandes de brigands |]n'il était chargé de rappeler à l’ordre ne virent rien de mieux à faire que de s'arranger à l'amiable avec le chef de la gendarmerie, vu qu'ils ne pouvaient nulle part se défaire plus sûrement et à meilleur prix de leurs • marchandises » que dans la maison même de ce redoutable major, à qui l’on avait confié la mission de les poursuivre.
Après 1848, lorsque le système de la réaction se trouva dans sa plus haute période , Salzauo vit marcher rapidement son avancement, et c'est ainsi que ce personnage, successivement brigand, voleur, receleur, etc., se trouvait en 1801 général et commandant militaire de la place et de la province de Palerme. Depuis quelque temps déjà, son attention avait été attirée par le mouvement qui se produisait dans nie , et à Palerme même il avait fait à temps occuper par les troupes les édiOces les plus considérables et les places principales.
Les insurgés n'avaient pas eu complètement raison de mettre une confiance absolue dans les moines du couvent délia Gancia. Tandis qu'ils se réunissaient dans le cloître, un des frères, dont la conscience était travaillée par le secret dont il était dépositaire, se rendit, le 4 avril, vers le matin, auprès de Mani.scalco, pour trahir le cothplot. Maniscalco se hâta de s'entendre avec Salzano, et tous deux, aussi bien du reste que l’auraient fait à leur place des gens plus honorables, se trouvèrent promptement d'accord sur ce qu'il ne fallait pas laisser aux rebelles le temps d'achever tous leurs préparatifs , mais qu’au contraire il fallait, si cela était possible, les prévenir dans l’accomplissement de leurs desseins.
Les troupes reçurent leurs ordres en conséquence. Le 6' régiment de ligne, la < compagnia d'armi • du district de Palerme et quatre canons furent envoyés contre le couvent délia Gancia. Le premier bataillon de ligne qui arriva devant cet édifice était commandé par le major Ferdinand Beneventano Bosco, l’un des rares Siciliens qui avaient des grades élevés dans l'armée napolitaine, et qui passait pour un libéral dans le sens sicilien du mot, en sorte que le parti de l'insurrection comptait sur sa coopération. Peu de temps auparavant, des membres considérés de ce parti lui avaient donné un banquet dans lequel il avait porté un toast à Victor-Emmanuel et à la fédération italienne.
Le couvent est entouré de trois côtés par des rues trés-étroites ; la seule qui soit d'une certaine largeur est celle qui se prolonge le long de sa façade, conduisant du côté de la Piazxa Marina. Les insurgés enfermés dans le couvent, au nombre de 300 environ, ne virent pas sans quelque effroi les alentours du couvent cernés par la troupe ; cependant la présence de Bosco les rassura bientôt ; ils le saluèrent par des vivats. Mais Bosco répondit par la sommation d'avoir à ouvrir le couvent et à enlever les barricades construites à la hâte. Comme on n'obéit pas à celte sommation, Bosco l’appuya par une décharge, pensant qu'elle suffirait pour faire changer d’avis aux insurgés.
11 n’en fut rien : ceux-ci répondirent aussitôt à coups de fusil. Bosco fit répondre à ce feu par celui de ses tirailleurs qu'il logea dans les maisons voisines , et il fit marcher quelques compagnies à l’assaut; mais les soldats napolitains ne firent pas preuve de la résolution nécessaire : reçus vigoureusement par les assiégés, ils se mirent en pleine déroute.
Pendant que ceci se passait devant le couvent délia Gancia, d'autres détachements de troupes avaient eu quelques engagements aux différentes portes de la ville avec des groupes d’insurgés qui accouraient de la campagne au bruit du tocsin. Là, le combat fut très-court : à peu près partout, les soldats restèrent bientôt maîtres du terrain; les insurgés, se voyant prévenus, comprirent que le plan de leur soulèvement avait été trahi, et, en présence des dispositions défectueuses qui avaient été prises pour les réunir en masses un peu considérables, ils pensèrent n’avoir rien de miedx à faire qu’à se retirer dans leurs communes. Leur exemple fut bientôt suivi par ceux de Palcrme qui n’avaient pas encore pénétré dans le couvent, et qui, en .se rendant à ce centre de rassemblement, s’étaient partout heurtés à des troupes napolitaines; ils se réfugièrent aussi par différents chemins dans les communes do la campagne du voisinage.
Encouragés par le succès qu’ils avaient obtenu en repoussant l’assaut des Napolitains, les insurgés du couvent résolurent, lorsqu’ils entendirent le feu s’étendre à d'autres points de la ville, de faire une sortie et de se faire jour au travers des troupes de Bosco, afin d’aller opérer hors de la ville leur jonction avec les groupes d'insurgés de la ville même et de la campagne.
Après qo'uD second assaut de Bosco eut été repoussé également, la sortie projetée fut mise à exécution, et déjà ce mouvement paraissait être couronné de succès, lorsque survinrent des troupes fraîches napolitaines, sous le commandement des généraux Sury et Wyttembach. Salzano les avait envoyés lorsqu'il avait appris, d’un côté, l’importance du combat au couvent délia Gancia, de l’autre, le peu de danger qu’offrait maintenant la lutte sur les autres points de la ville.
Sury et Wittembach repoussèrent les insurgés dans l’intérieur du couvent; puis l’attaque de celui-ci recommença, d'abord avec le même insuccès pour les assaillants. Jusqu’à ce que ceux-ci eussent mis leurs canons en batterie et battu les murailles en brèche. Même en ce moment, les insurgés continuèrent à tenir vigoureusement ; mais à la fin les munitions leur manquèrent ; leur feu s’affaiblit graduellement, pour cesser ensuite tout à fait.
Les soldats napolitains, conduits de nouveau à l’assaut, pénétrèrent enOn dans le couvent, mas.sacrèrent tous ceux des insurgés qu’ils y trouvèrent encore, et le mirent au pillage le plus complet.
La perte des troupes napolitaines, dans tout le combat du 4 avril, fut indFquée comme ayant été de 11 morts et 35 blessés. Celle éprouvée par les insurgés fut beaucoup plus considérable, du moins pour ceux qui avaient combattu à délia Gancia ; bien peu d’entre eux, en effet, échappèrent par quelque heureux hasard ou grâce à leur résolution ; le plus grand nombre fut tué ou fait prisonnier.
•. Événementa de Païenne et dea envlrona depala le 4 Avril Jusqu’il la fin dn mots*
Lorsque la lutte du 4 avril eut éclaté à Palerme, Salzano joignit à ses pouvoirs militaires l’exercice du pouvoir civil dans la ville et le district de Palerme, et il proclama immédiatement l'état de siège. Quiconque serait, à partir de ce moment, saisi les armes à la main, devait être traduit devant un tribunal de guerre ; toutes
les armes, même celles qui se trouvaient jusque-là restées entre les mains des habitants par suite d’une autorisation spéciale, devaient être livrées au commandant de la place dans un délai de 34 heures. Il était interdit aux habitants de stationner ou de circuler dans les rues, soit de nuit, soit de jour, autrement que parfaitement seuls; deux hommes ensemble constituaient déjà un rassemblement interdit. Dès le .soir, tout individu qui se faisait voir dans les rues devait porter un flambeau ou une lanterne. Personne ne devait être reçu en logement dans une maison particulière sans une autorisation écrite. La sonnerie des cloches était suspendue jusqu’à nouvel ordre, et toute alTiche quelconque interdite. Tous les contrevenants indistinctement devaient être traduits devant une cour martiale. Les imprimeries furent fermées ; enfin le tribunal militaire de la garnison fut transformé en un tribunal de guerre permanent pour toute la durée de l’état de siège.
Le silence de la tombe s’étendit sur Palerme ; mais l’insurrection n’était pas vaincue ; elle s’était seulement réfugiée hors de la ville dans les campagnes.
Tout autour do la capitale, à la Favorita, à S. Lorenzo, à Bajda, près de Montreale et du Sarco, au couvent de Gibilrossa et à Bagheria derrière le ruisseau dè Ficarazzi , des bandes de guérillas se formèrent.
Ces bandes se mirent en communication entre elles ; leur plan général était de couper toute communication avbc le reste du pays aux royaux enfermés dans Palerme, d’inquiéter constamment ceux-ci par de petites attaques isolées, sans se laisser entraîner à aucun combat sérieux, de rester eux-mêmes en communication non interrompue avec les différentes villes de l’ile, surtout avec celles où l’insurrection avait également éclaté, de laisser ainsi les troupes royales jusqu’à ce qu’enfln arrivât l’heure favorable pour tenter contre elles un plan d’attaque pins actif et plus décisif.
Salzaiio savait très-bien que l’insurrection n’était pas vaincue, et qu’elle avait simplement quitté la capitale. Mais que faire contre elle tant qu’elle se bornait à tenir la campagne ? Salzano avait à sa disposition environ 6000 hommes. Or, si l’on voulait attaquer les rebelles, ce petit nombre de soldats forçait à le faire au moyen de sorties dirigées sur eux depuis Palerme, tantôt dans une direction, tantôt dans une autre ; encore ne pouvait-on y em-
• Diqiti/^-^ ! . Goci.jle
ployer qu’ane partie do faible effectif que l’on arait à sa disposition ; autrement, toutes les troupes une fois hors de la ville, celle-ci pouvait à son tour se soulever de nouveau, ou bien, tandis que l’on eût fait un mouvement dans la campagne à l’est, les insurgés pouvaient l’attaquer par le sud ou l'ouest. Pour pouvoir entamer des opérations offensives simultanément sur plusieurs points, ce qui aurait au moins donné quelque sécurité à l'égard de contreattaques de la part des insurgés, il fallait absolument des troupes plus nombreuses; encore restait-il douteux que même ainsi l’on obtint comme résultat une défaite des rebelles. Salzano avait pour le moment,— mais cela ne devait pas durer longtemps, — une communication télégraphique ouverte avec Naples, au moyen du télégraphe optique de Palermc à Messine, de là à Reggio par le télégraphe sous-marin, et de Reggio à travers les Calabres par le télégraphe électrique napolitain. Il demanda des renforts; mais il ne pouvait en réclamer de considérables sans nuire an besoin qu'il avait de faire estimer fort haut les services qu'il avait rendus pour « le rétablissement de l’ordre. » Il devait représenter l’ordre public comme rétabli et cependant demander à Naples des soldats : il s’y prit de la manière la plus détournée possible, en disant d’abord, par exemple, qu’il lui manquait principalement f de l’artillerie, > quoiqu’il fût assez diflicile de comprendre de quelle grande utilité pourrait lui être une artillerie considérable pour le genre de combats qu’il devait nécessairement s’attendre à livrer. Malgré cela, il ne fut pas diflicile à la cour et au gouvernement de Naples de reconnaître la véritable situation des choses, ainsi que nous le verrons plus tard.
Peu de jours après le i avril, par suite de l’extension du mouvement révolutionnaire, le télégraphe sous-marin entre Messine et Reggio fut interrompu, et les bandes de guérillas qui occupaient les environs de Palerme rasèrent, sur la ligne de Palerme à Messine, sept stations du télégraphe optique.
La lassitude se flt bientût sentir parmi les troupes royales : tous les jours il y avait des escarmouches. Salzano n’avait pas le droit d’attendre , après les dépêches qu’il avait envoyées à Naples ; il o’avait, d'un autre côté, aucune des qualités qui font un général. Homme de police par sa nature comme par sa profession, et rien de plus, il jugeait et appréciait toute opération militaire an point
de vue d'an gendarme , ou avec l'expérience d’un cadet berlinois de 1848.
Le 5 avril, il attaqua, avec un détachement de troupes royales, et même avec le canon, les Porazzi au sud de Palerme, tout près de la Porta-Nuova. Le 4, il y avait eu là une rencontre avec une troupe d'insurgés qui voulaient pénétrer dans la ville ; mais ce jour-Jà il n’y avait en réalité pas un seul adversaire à combattre aux Porazzi; les royaux n’en tirent pas moins autant de bruit que s'ils y eussent rencontré une armée, et nous n'avons pas à nous étonner que des décorations aient été distribuées pour la bataille de Porazzi , puisque nous avons vu plus tard les troupes du roihéros remporter de cette façon toutes leurs victoires. Quelques pauvres femmes et enfants abandonnés, les uniques ennemis que trouvèrent devant eux les canons du 5 avril, furent massacrés, les premières non sans avoir été auparavant soumises aux derniers outrages, celles du moins que le soldat jugea en valoir la peine. — Le 6 avril, nouvelle bataille de la même e.spèce près de Bajda. Quelques bataillons royaux tiraillèrent toute la journée, à bonne portée de canon, contre 50 insurgés; naturellement ni les uns ni les autres ne perdirent un seul homme à ce jeu : les Napolitains ont pour les armes à longue portée une inclination encore plus vive et leur accordent une confiance encore plus grande que ce n'est le cas dans certaines armées allemandes. A la fin, les insurgés, lorsque la comédie les ennuya et qu'ils n'eurent plus de poudre à brûler , se retirèrent sur le Monte Cuccio. Los Napolitains pillèrent bravement le couvent de Bajda, dont les moines étaient accusés d’avoir reçu amicalement les insurgés et de leur avoir prêté gratuitement l'hospitalité, ce qui pouvait fort bien être vrai , le clergé sicilien faisant presque sans exception cause commune avec le peuple.
Le 7 avril, nouvelle escarmouche à Houreale. Le même jour, le général Sury dut marcher avec un bataillon contre Bagheria, afin d’empêcher les insurgés qui s’y trouvaient réunis de venir à l’aide de ceux du Monte Cuccio ou de Monreale. Sury rencontra une' force assez considérable ; mais celle-ci se partagea immédiatement, de chaque côté de la route, dans les maisons et derrière les haies, et livra aux royaux un combat qui avait une grande ana-
logie avec celui de Lexington. Sury dut se retirer et demanda des renforts.
Le 8 avril, plusieurs bataillons sortirent de Palerme, mais ils ne firent pas mieux que les jours précédents; leurs officiers se . montrèrent aussi inhabiles que Jadis ceux des Anglais à Lexington. ^ A chaque coup de fusil qui partait d’une haie ou d’une fenêtre, ils 1 répondaient par des feux de pelotons, et lorsque cela eut assez duré, les troupes royales, bien pénétrées de leur impuissance, durent battre en retraite; il est vrai qu’elles se dédommagèrent en > pillant et brûlant les maisons abandonnées qu’elles trouvèrent sur leur chemin, près de la ville.
Le 9, les insurgés de Bagheria, encouragés par leur succès évident, s’avancèrent du côté du nord-ouest, le long de la côte; ce ne fut qu’à 3000 pas environ de Palerme qu’ils rencontrèrent un avant-poste des royaux, avec lequel ils entammèrent une vive escarmouche dont l’issue parut si clairement au début devoir leur être favorable, que les royaux durent avoir recours à l’aide d’une frégate à vapeur qui croisait dans le golfe de Palerme, et qui vint prendre part au combat.
En attendant, on avait fait des préparatifs pour attaquer sérieusement et en même temps les bandes du Monto-Pellegrino et du Monlc-Cuccio. Le 9 avril, deux colonnes se mirent en mouvement, l’une par terre, dans la direction de S.-Lorenzo, tandis que l’autre, embarquée sur des bateaux à vapeur, allait prendre terre à Mondello pour marcher de là sur S.-Lorenzo.
Les insurgés de ce lieu et du Monte-Pellegrino se replièrent sans combat au sud, vers le Monte-Cuccio; seulement quelques coups de fusils partirent ici ou là des maisons. Les royaux en prirent prétexte pour piller de fond en comble et incendier ensuite les maisons de campagne et les fermes de la partie septentrionale de la Conca d’Oro; il resta en particulier fort peu de chose debout de S.-Lorenzo. Cette expédition de brigands fut fêtée par le parti des royaux comme une grande victoire.
Le H, les colonnes royalistes marchèrent contre Bajda, où il y eut celle fois une escarmouche réelle; les insurgés se replièrent sur Monreale où ils se battirent de nouveau le 12. Là le feu fut assez vif, et les insurgés abandonnèrent complètement le terrain;
ils prétendirent que les habitants réactionnaires de Monreale avaient tiré sur eux depuis les maisons.
Les habitants de Palcrme, soumis au régime de l'état de siège, ne bougeaient plus; cependant les bruils les plus divers couraient la ville : le Sicilien n’a pas besoin de la parole pour se faire comprendre do son compatriote, il a ses gestes qui lui suflisent. Quoiqu'il fût interdit de se réunir ou de marcher ensemble dans la rue, on dialoguait depuis les fenêtres et les balcons à l'aide des mains et des pieds ; mais ce genre de conversation porte plus à l’exagération que celle de bouche à bouche , et elle favorise singulièrement la mise en circulation des bruits les plus hasardés; les nouvelles qui se transmettent ainsi vont se gros.sissant et se défigurant avec la plus grande facilité.
Une de ces rumeurs les plus accréditées qui circulaient dans Palerme, annonçait que des forces considérables venues de toutes les parties de la Sicile se concentraient sur les points de rassemblement qu'occupaient, autour de la ville, les bandes de guérillas, et se mettraient très-prochainement en mouvement pour venir l'enlever aux soldats du roi de Naples. Aussi souvent qu'au dehors se faisait entendre le bruit de la fusillade et du canon, — et ni le tapage ni la poudre n’étaient épargnés dans ces escarmouches de chaque jour, dont nous n'avons mentionné que les principales, — les Palermitains se disaient que les masses de l’intérieur étaient maintenant rassemblées et marcbaient sur la ville.
Salzano avait, depuis le 7 avril, reçu des renforts considérables; chaque jour il arrivait des troupes de Naples, et bientôt il put disposer d’un effectif de 13,000 hommes; mais ce chiffre ne signifiait pas grand'chose pour tenir en échec une ville vaste et populeuse, en môme temps que pour envoyer des colonnes mobiles dans tous les sens , au dehors , contre des bandes de partisans toujours en mouvement et impossibles à atteindre sérieusement.
Salzano chercha donc à s'assurer la possession de Palcrme d’une antre manière. Dans des proclamations répétées, il complimenta les Palermitains pour l'attitude calme qu’ils avaient gardée au milieu des perturbations apportées à la paix publique par quelques centaines de brigands et de rebelles. Il ne pouvait, il est vrai, ajoutait-il, supprimer l’état de siège, mais il promettait d'y apporter tous les allégements possibles; chacun pouvait en toute sécurité
retourner à son travail , chaque négociant pouvait reprendre le chemin de son bureau et rouvrir son magasin.
Après chaque escarmouche, il ne manquait pas d'annoncer que les rebelles étaient complètement anéantis.
Les Palemiitains n'en crurent pas un mot, et de fait, il était dilhcile d'ajouter foi à cette assurance si fréquemment répétée. Ils ne purent pas davantage se figurer qu’enx-mêmes n'étaient pour rien dans l’insurrection, qu’ils n’aspiraient qu’à ce repos et cet ordre public dont leur parlait Salzano, et qu’ils étaient parfaitement d’accord avec Salzano sur la culpabilité et les vues des insurgés. Il est probable que celui-ci n’y croyait pas plus qu’eux, autrement il n’eût pas jugé nécessaire de faire procéder tous les jours à l’arrestation de citoyens de Palerme.
Le 13 avril, presque tous les hommes étaient dans les rues, les femmes aux balcons , pour acclamer Victor-Emmanuel et l’Italie, porter des pereat à la police, et protester de cette façon contre la prétention de les repré.sentcr comme hostiles à l’insurrection.
Salzano, malgré l’étal de -siège, n’empôcha pas celte démonstration. Il avait déjà résolu d’avoir recours à l’effroi qu’inspirerait une exécution pour intimider les Palermitains. Dans un conseil de guerre qui avait été tenu le 12, il avait été décidé que treize citoyens qui, du A au 12 avril, devaient avoir été pris les armes à la main, seraient traduits devant le tribunal de guerre. Ainsi fut fait. Le 13, à huit heures du matin, celui-ci se rassembla et, conformément à l’ordre qu’il avait reçu, il condamna les treize accusés à être fusillés, bien que pour quatre d’entre eux il n’y eut aucune preuve, et qu’il fût même très-douteux qu’ils eussent jamais pris une part quelconque à l’insurrection : le plus âgé avait cinquantehuit ans, le plus jeune vingt-deux. Le jugement fut publié le 14 au matin ; le soir, à quatre heures, il était déjà exécuté. Palerme fut saisie d’éponvante et plongée dans le deuil.
Le lendemain, une grande partie de la garnison marcha du cdté de l’est : il s’agissait de dégager deux compagnies de royaux qui, après les événemenLs rapportés ci-dessus, s’étaient imprudemment aventurées jusqu’à Bagheria et s'y étaient laissé positivement bloquer dans quelques bâtiments par les insurgés. Les royaux furent divisés en trois colonnes : celle du centre, ou colonne principale, marchait directement sur Bagheria, sous les ordres du général
Sary; la colonne de gauche, sous les ordres du colonel Polizzi, se dirigeait sur Ficarazzi, et celle de droite, commandée par le général Cataldo, sur Misilmeri. Les deux colonnes des ailes devaient d’abord assurer les Oancs du corps principal, puis, se rabattant sur Bagheria, couper la retraite aux insurgés qu’elles supposaient devoir être aux prises avec le général Sury.
Comme cela arrive d’ordinaire, cette manœuvre compliquée ne réussit pas. Sury commença le combat trop tét, et les insurgés furent bientôt prévenus de la marche et des intentions des deux colonnes latérales. Ils ne se laissèrent par conséquent pas engager dans une lutte sérieuse et se retirèrent plus au sud, dans les montagnes. Les Napolitains débloquèrent leurs deux compagnies, mais n’obtinrent aucun autre résultat que la perte d’un bon nombre de soldats qui s’étaient dispersés pour marauder dans les fermes, et qui furent faits prisonniers par les insurgés qui s’y tenaient cachés.
Le même jour, de fortes patrouilles avaient poussé du côté du sud, jusqu’à S.-Giuseppe-li-Morlilli, et du côté de l'ouest, sur le Monte-Cuccio, jusque vers Carini, et elles avaient en sur ce point un petit engagement. La patrouille envoyée à Carini apporta la nouvelle qu’il se trouvait dans cet endroit un nombre considérable d’insurgés qui parais.saient relativement bien organisés. Effectivement il se trouvait bien à Carini environ 1600 insurgés qui s’y étaient retranchés. Cependant il leur manquait un commandement supérieur généralement reconnu. Les chefs des compagnies (squadre) dont se composait ce petit corps agissaient chacun à leur guise, et rarement ils pouvaient se mettre complètement d’accord entre eux. Salzano fut d’opinion, et non sans raison, qu’il fallait frapper sur ce point un coup énergique et qui fût dé nature à faire quelque impression sur les habitants de Elle. D'un côté, il ne paraissait pas düTicile, d'après la position de la ville de Carini, d’y cerner les insurgés; d’un autre côté, l’anéantissement d’un tel corps existant bien en chair et en os, et susceptible d'être arrondi d’une manière convenable dans les bulletins, que l’on pourrait faire suivre d’un éloquent commentaire, par le long convoi de prisonniers que l’on ramènerait dans Palerme, pourrait bien avoir pour effet de répandre quelque découragement dans les rangs du parti de l'insurrection.
Le jour de Pattaque contre Cariai fat fixé an 18 avril ; tout aurait pu marcher an gré de Salzano, mais encore cette fois le plan d'opération fut extrêmement compliqué.
Trois colonnes furent destinées, comme dans l’alTaire de Bagheria, à agir contre Carini. Celle de l’aile droite, 1000 hommes sous les ordres de Wyttemhach, se rendit par mer an cap Gallo, débarqua à Capaccio et dut suivre de là la route qui conduit à Carini; la colonne principale, celle du centre, forte de 2000 hommes et commandée par le général Cataido, marcha par terre directement sur Carini par Bajda ; enfin celle de gauche, 1200 hommes, commandés par Bosco, devait, depuis Monreale, prendre les insurgés depuis les montagnes parleur flanc droit, et leur rendre impossible toute retraite dans l’intérieur du pays.
Lorsque les habitants de cette riche petite ville, avec ses fertiles environs qui allaient se voir changés en champ de bataille, eurent la nouvelle de l’approche de la colonne de Wytlembach, ils supplièrent les chefs des insurgés de sortir de la ville, qui ne pouvait pas manquer, s’ils s'y défendaient, d’être livrée au fer et aux flammes. Les chefs étaient d’opinion dilTérente sur le plan à suivre. Une colonne de 500 hommes occupa la route de Carini , du côté de Capaccio, pour y recevoir les troupes de Wytlembach; le reste, comptant 1100 hommes environ, se décida à se retirer sur Partinico.
L’avant-garde de Wyttemhach, qui avançait sans précautions, fut bientôt accueillie par un feu meurtrier dirigé sur elle par les 500 Siciliens embusqués dans les maisons de la route et derrière les haies; elle se replia dans le plus grand désordre. Wyttemhach fit marcher en avant le gros de sa colonne; les insurgés, enhardis par le premier succès, qui leur avait valu la surprise de l'avantgarde, abandonnèrent leurs abris, et se massèrent pour combattre régulièrement et à découvert. Ces 500 hommes déployèrent une véritable bravoure et tinrent longtemps contre la colonne napolitaine, ne se retirant que pas à pas sur Carini. Mais en ce moment parurent sur les hauteurs de Torretla et de Monlelepre, au-dessus de Carini , les colonnes de Cataido et de Bosco. Us virent qu’ils étaient perdus s’ils ne faisaient la plus prompte retraite ; ils se rejetèrent sur la ville, qu’ils trouvèrent occupée déjà par Cataido; il s’ensuivit pn combat de rues véritablement furieux, dans lequel
les insurgés employèrent la pique et le couteau là où manquaient Tarme à feu et la baïonnette. Ils avaient maintenant l’intentioa de se faire jour par Giardinello sur Partinico, pour y rejoindre les onze cents des leurs qui avaient déjà pris cette direction.
Pendant ce temps, ceux-ci, à mi-chemin entre Carini et Giardinello, avaient entendu le bruit de la fusillade toujours plus violente à Carini; les plus résolus d’entre eux se décidèrent à revenir à Carini pour porter secours à leurs compagnons serrés de si près. Ils y arrivèrent dans le moment ou la lutte était la plus chaude dans les rues, et, prenant à dos les troupes de Cataido, ils firent plier celles-ci, facilitant ainsi à ce qui restait de leurs compagnons la retraite dans la direction de Partinico.
Jusque-là aucun combat n’avaii été aussi vif et aussi vigoureusement soutenu? les insurgés laissèrent 250 morts ou blessés grièvement sur la place, les royaux plus de 300, parmi lesquels 20 ofilciers.
Ceux-ci, sans s’inquiéter de poursuivre plus loin les insurgés en retraite, refroidirent leur ardeur dans des infamies de toute èspèce: ils massacrèrent leurs ennemis blessés, livrèrent tout au pillage, tuèrent les individus sans défense qui cherchèrent à s’opposer à ces violences, violèrent les femmes, réduisirent en pièces > les objets qu'ils ne purent traîner après eux, et à la fin, selon une
habitude qui, avec le temps, leur était devenue familière , ils mirent le feu partout.
Mais la journée de Carini eut un résultat justement tout contraire à celui que s’en étaient promis Salzano et les généraux napolitains ; ils avaient cru frapper un coup qui anéantirait toutes les espérances des Siciliens; l’inverse arriva : le parti de l'insurrection célébra même, dans des proclamations qui furent répandues jusque dansPalerme, le combat de Carini comme une victoire des Siciliens, et les soldats napolitains perdirent, à partir de ce momoment, toute confiance assurée dans le triomphe de leur roi. Chaque jour ils devaient se mettre en marche pour de nouvelles expéditions, chaque jour on leur disait qu’ils avaient remporté la victoire, mais chaque jour ils voyaient devant eux de nouveaux ennemis, et les faits taxaient de mensonges les assurances de leurs généraux; la superstition s’en mêlait: fisse croyaient entourés de fantômes qu’ils ne pouvaient détruire ni même atteindre, et aux-
quels, en définitive, appartenait le pays. Déjà des compagnies, des bataillons entiers refusaient de marcher, et l’esprit qui régnait dans les troupes étrangères n’était guère meilleur. La faim et la soif ne leur furent plus supportables du moment où ils ne purent y prévoir aucun terme à obtenir par des .«uccès réels. Salzano était furieux. Il se vengea par des emprisonnements dans Palerme, il poursuivit les fugitifs jusque sur les navires des nations étrangères, et malheureusement il n’y rencontra pas toujours la résistance qu’eût exigée l’honneur de leur pavillon national ; il menaça de bombarder Palerme depuis le fort de Castellamare, et fit tourner ses pièces contre la ville. Les nombreux blessés de la garnison furfflt emmen.és par mer à Naples, sans aucun égard pour leur état, afin de les soustraire aux regards des Palermitains.
La Franco, l'Angleterre et le Piémont, qui avaient si souvent protesté contre le système politique des Bourbons de Naples , envoyèrent des vaisseaux dans la rade de Palerme pour prêter la protection nécessaire à leurs nationaux. Il était évident que cette protection pourrait s’étendre aussi aux Palermitains, et ce fut ainsi que les habitants comprirent l’arrivée des escadres qu’ils saluèrent avec allégresse, tandis que, en revanche, elles jetèrent dans un nouvel accès de fureur Salzano et Haniscalco.
Tels furent les événements qui se succédèrent jusqu’à la fin d’avril dans la capitale de la Sicile et dans ses environs. Nous avons maintenant à jeter un coup d’oeil rapide sur ce qui s’était passé dans les autres points importants de Plie,
fO. ncsaln« penilant le mola d'Avrll IH80.
Dix-buit mille pas environ au sud du cap Faro, dans la côte orientale de la Sicile, se découpe un golfe remarquable : du côté de la mer il est fermé par une langue de terre qui se rattache à nie du côté du sud, se dirige d’abord au nord-est, puis se recourbe vers elle dans la direction de l’est à l’ouest. Cette langue de terre en forme de houe constitue, avec la concavité de la côte qui lui fait face, l’excellent port de Messine, lequel possède du
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nord au sud une longueur de UOO pas, et de l'est à l'ouest une largeur de 1700 pas.
La ville de Messine est bâtie le long de la cdte, an nord du point de jonction avec Hle de la langue de terre ddnt nous venons de parler, et élève sa partie occidentale en amphithéâtre le long des dernières pentes de la chaîne de montagnes neptunienne et principale de la Sicile, qui , sur ce point , se trouve parallèle à la côte. Pour arriver à Messine depuis la partie septentrionale de nie, si l’on ne veut pas faire un circuit autour de la chaîne de montagnes le long de la mer par un sentier profondément ensablé qui conduit à Torre di Faro, il faut traverser la montagne ellemême. Du sommet de la chaîne, on aperçoit à ses, pieds la belle ville de Messine, bien longtemps avant que l'on puisse l'atteindre par des sentiers aux lacets multipliés et souvent disposés en marches d'escalier.
Ravagée en 1783 par un tremblement de terre. Messine a depuis été magnifiquement rebâtie avec des rues pour la plupart larges et bien pavées. Une enceinte bastionnée irrégulière l’entoure. Deux forts, ceux de Gonzague de Castelincio, situés sur les hauteurs à l’ouest, doivent en défendre l’accès de ce côté; mais comme ils sont dominés eux-mêmes, leur position leur assigne beaucoup plutôt le rôle de maîtriser la ville et de la tenir en échec. La citadelle (la Fortezza) que Charles II fit construire en 1647 par l’ingénieur hollandais Nürnberg, est beaucoup plus appropriée à la défense extérieure. Elle forme on pentagone à peu près régulier, calculé pour recevoir 4000 hommes et 300 pièces de canon ; elle est située à peu près sur le point d’atlachc au rivage de la langue de terre qui enferme le port, de manière à lui ôter tout accès depuis la côte, et elle domine de son feu la plus grande partie de la ville. Entre la partie méridionale de celle-ci et la citadelle, en dedans d'une ligne de fortifications qui continuent l'enceinte de la ville du côté du sud et viennent rejoindre la citadelle le long de la mer, se trouve une grande esplanade qui porte le nom de « plaine de Terranova.»
A l’extrémité de la langue de terre est un fort allongé, le Salvator, qui commande l’entrée du port, large de 650 pas seulement entre ses remparts et la ville.
Entre le fort de Salvator et la citadelle se trouve le nouveau
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phare (la lanterna grande) avec les fortifîcations qui l'entourent. De là, on aperçoit d’abord, tout près à ses pieds, 1a plage extérieure de la partie centrale de la langue de terre, ou le Braccio san Raniero, puis le gouffre de Charybde, nommé aujourd’hui le Garofalo ou Calofai:u, à cause de son apparence semblable à la forme d’un œillet (Garofano), mais encore dangereux, comme il l’était dans l’antiquité, plus dangereux que celui de Scylla qui lui fait face.
Les principales artères de la circulation dans la ville courent parallèlement à la côte; les plus grandes et les plus belles rues sont la Marina et le Corso.
A la première nouvelle du soulèvement de Païenne, le parti de l'insurrection avait aussi à Messine fait entendre un appel aux armes; mais les choses se bornèrent à quelques engagements insignifiants. A la nouvelle du résultat de l’affaire du couvent délia Gancia, les chefs du parti de l’insurrection engagèrent eux-mêmes leurs gens à .se comporterpaisiblement dans la ville, mais en même temps ilsinvitèrent tous ceux de leurs adhérents qui le pourraient à la quitter avec toutes lesarines qu’ils réussiraient à ramasser, et à se rendre dans les montagnes , pour y suivre le même système de lutte que nous avons vu pratiquer avec tant de succès par les corps de partisans dans les environs de Palerme. En fait, c’est une faute que commettent en général les insurrections et que l’on ne saurait assez signaler que de vouloir à tout prix s’emparer des grandes villes : on ne devrait jamais tenter de semblables entreprises dans les commencements, tant que l’on a encore en face de soi une force militaire compacte; les Siciliens avaient fait à cet égard, en 1848 et en 1849, des expériences qui étaient encore vivantes dans l’esprit des hommes de celte époque, et la jeunesse de Messine n’en suivit que plus docilement le conseil de ses chefs.
Le 8 avril, plusieurs troupes de jeunes gens armés quittèrent la ville pour gagner les montagnes; ils ne purent le faire sans être remarqués, mais cela n’eut d’autre conséquence que quelques rencontres très-insigniflantas avec la police on la garnison.
Le commandant militaire de la place et de la province de Messine était le général (maresciallo di campo) Pasquale Russo. Les incidents du 8 avril lui fournirent le motif de mettre en état
de siège la fille et les faubourgs, d’ordonner la remise des armes, et de menacer Messine d’un bombardement de la part de la citadelle, en cas de désordres sérieux.
L’émigration des jeunes gens en état de porter les armes prit des proportions toujours croissantes après le 8 avril ; en outre, nombre de gens qui ne se sentaient aucune disposition à se joindre à des troupes de guérillas, mais qui ne tenaient pas à rester dans la ville avec la perspective d’un bombardement, la quittaient pour n’y pas rentrer, malgré toutes les invitations amicales du général Russe ; bientôt plus d’une fois les bandes armées vinrent attaquer les gardes des portes, surtout pendant la nuit, ainsi que les patrouilles envoyées par ces postes. On apercevait du reste peu de choses de ces attaques dans la ville elle-même ; elle se comportait avec le plus grand calme; il est vrai qu’un grand nombre de boutiques et d’ateliers étaient fermés, mais cela ne pouvait être du moins une cause de désordre. En revanche, ce qui occasionnait beaucoup de bruit et d’inquiétude, c’était la manière dont le vieux et têtu général maintenait son état de siège pour faire de l'énergie à sa façon. Des patrouilles sillonnaient constamment la ville, et s’attaquaient aux gens qui formaient des groupe.s de plus de trois personnes ou même qui cheminaient tout seuls, mais qui avaient un • air suspect. » Plus d’une fois des patrouilles, prises de panique, se firent feu les unes sur les autres, et firent ainsi dans la ville le plus étrange remue ménage ; des soldats ivres tiraient sur chaque balcon, sur chaque fenêtre où ils avaient le déplaisir d’apercevoir une figure humaine. Quoique la population de Messine, avant tout ville de commerce, ne fût évidemment pour rien dans ce tapage , œuvre surtout des défenseurs du trône et de l'autel, qui pouvait garantir que Russo, un beau jour, ne prit pas le bruit qu’il faisait lui-même comme prétexte pour bombarder cette cité florissante, et y faire plus de ruines que le tremblement de terre de 1783?
Cette pensée n’inquiétait pas seulement les nombreux étrangers établis à Messine ; le marquis Arlale, intendant de la province, lui-même trouva la manière d’agir du général insensée et parfaitement propre à provoquer des événements funestes au régime napolitain. Il assiégea Russo de représentations, et non content de cela, il envoya sur ce sujet un rapport spécial au gou-
veroemeDt royal à Naples. Cela n’eut d’autre conséqueoce que de le faire mander à Naples et de l’y faire arrêter à peine arrivé.
Les étrangers, établis ou en passage à Messine pour leurs affaires, demandèrent à grands cris à leurs consuls de leur obtenir quelque sécurité. Ceux-ci, le consul anglais i leur tète, cherchèrent d'abord à atteindre ce but par un arrangement amiable avec Rus.so; mais lorsqu’ils virent que, par ce moyen, ils n’arrivaient qu'à des demi-promesses, auxquelles, dans la minute qui suivait, succédait la menace de mettre la ville à feu et à sac au premier coup de fusil tiré sur les troupes napolitaines, ils lui transmirent, en date du 13 avril , une lettre collective dans laquelle ils réclamaient qu'il formulât d’une manière précise et par écrit ces promesses verbales, à moitié consenties et toutes conditionnelles. Ils demandaient, en particulier, que, dans aucun cas, Russo ne permit à ses soldats de violer le droit du domicile, qu’il mit un terme à celte inutile et perpétuelle tiraillade des rues et de la citadelle, ici à coups de fusil, là à coups de canon, enfin que, s’il voulait agir contre les bandes isolées qui de temps en temps se faisaient voir aux portes de la ville et qui, il est vrai, inquiétaient la garnison, il le fit d’une manière raisonnable et sans jeter toute la ville dans des alarmes sans objet.
Russo ne voulut pas entendre parler de s'engager par de semblables promesses; il prétendit, — et il avait en cela parfaitement raison, mais il n’avait guère jusque-là fait application de ce sage principe, — qu’il devait faire dépendre sa conduite des circonstances, et que son mandat était de conserver Messine au roi de Naples.
Les consuls des puissances étrangères quittèrent alors la ville , pour se rendre sur les vaisseaux de leurs nations respectives, et la plus grande partie des étrangers qui restaient encore dans Messine les suivirent; déjà, depuis quelques jours, le consul anglais avait réclamé l’envoi de Naples de navires anglais. Tous donc, consuls et particuliers, quittèrent leurs demeures qu’ils laissèrent sons la protection de leurs couleurs nationales ; mais il fut refusé par Russo aux sujets sardes de les admettre au même bénéfice : « Comment peut-on, répondit-il à une demande qui lui fut adressée à cet égard, comment peut-on réclamer cela de moi, alors qu'il est à la connaissance du monde entier que les malheureux
éTénements dont la Sicile est le théâtre sont l’œuvre du gouvernement de Sardaigne et de ce drapeau sous lequel il voudrait maintenant protéger la propriété de ses sujets.! Les ressortissants sardes durent se borner à mettre sur leurs demeures seulement cette inscription : «Propriété étrangère» et non «propriété sarde. > Du reste , Rus.so appliquait à Messine les mêmes procédés que Salzano à Palerme ; les arrestations se succédaient sans relâche, et aussitôt qu’il eut reçu du continent des troupes qui renforcèrent la garnison au delà du nécessaire, elles durent commencer des sorties en deux colonnes, d’une part sur Gesso et Milazzo, d’autre part, dans la direction de l'Etna et de Catane. Nous nous contenterons de remarquer que la petite guerre tentée de Messine contre les guérillas eut, si possible, encore moins de succès que celle de Palerme.
Il nous reste encore à montrer comment l’insurrection, bien loin de se limiter à ces deux contrées, avait gagné dans le courant du mois nie tout entière, et, à celte occasion, nous aurons à jeter un coup d'œil sur les principaux pivots de la circulation matérielle et du mouvement des esprits dans la Sicile hors de Messine et de Palerme.
fi. VlannrreeUoB «leilleBiie» bors de PBlenae et de !Hea«iae dBFBBt le Biole d*AvrlI.
A Trapani, l’ancienne Drepanon, en possession d’un excellent port, protégé par le fort Colombara, au pied du Monte S. Giuliano, l’Eryx des anciens , la première nouvelle des événements du 4 avril à Palerme, qui arriva sous la forme d’un bulletin de victoire du parti populaire, excita un incroyable enthousiasme. La population se rassembla sur les places de la ville et arbora le drapeau aux trois couleurs italiennes. L’intendant de la province , le marquis Stazzone , s’interposa comme médiateur entre les habitants et la garnison. Celle-ci, composée de deux faibles bataillons sous les ordres du colonel Jauch, une fois cet arrangement conclu, se retira hors de la ville dans les casernes.
où elle fut suivie par les nombreux agents de la police napolitaine. Là-dessus la bourgeoisie demanda à Slazzone l’autorisation d’organiser une garde civique; Stazzone l’accorda, et cette organisation fut aussitôt miseen oeuvre pardix des habitants les plus considérés; le môme soir Trapani était illuminé ; les esprits s’échauffèrent dàns cette atmosphère inaccoutumée de liberté, et après un si facile triomphe. Quelques jeunes gens voulaient que l’on attaquât les troupes et qu’on les forçât à mettre bas les armes. Stazzone réussit à empêcher cette sottise , grâce à son habileté à manier la parole. Tout le travail révolutionnaire, qui, le plus souvent, emploie un mouvement, une activité si superflue dès qu’il ne s’agit pas d’opérations militaires, commença alors aussi à Trapani avec son attirail habituel de discours, d’élections de comités, d’illuminations, etc. La bourgeoisie s’abandonna à toute la sotte exaltation qui accompagne ordinairement une victoire .supposée.
Lorsqu'il fut évident que les combats dans la contrée de Palerme ne conduisaient à aucun résultat, les troupes devenant en même temps rétives à Palerme, et la lutte paraissant s'assoupir, parce que les bandes des guérillas attendaient un secours et une direction surtout qui devaient leur venir du dehors, les chefs des royaux à Palerme eurent l’idée, soit qu’ils regardassertl le repos de la capitale comme dorénavant assuré, soit qu’ils voulussent donner quelque occupation aux soldats, de transporter une partie des troupes sur un antre point, et d’agir en même temps .sur la capitale par l'effet des succès que l’on comptait obtenir.
Il fut décidé de faire rentrer Trapani sons l’autorité royale, et ce devait être le point de départ de l'un de ces nombreux plans que jetaient à l’envi sur le papier dans ce moment les généraux et les officiers supérieurs napolitains pour opérer la soumission de nie.
Le commandement de cette expédition fut confié an brigadier Letizia, qui brûlait d’impatience de faire preuve de son dévoûment au trône et à l’autel, et qui avait été envoyé de Naples à Palerme sur sa demande plusieurs fois répétée. Une brigade avait été mise à sa disposition. ,
L’une des colonnes de cette brigade suivit la roule de terre par Alcamo. L’autre, embarquée sur une frégate à vapeur et quelques petits bâtiments à vapeur, devait arriver par mer en doublant le
cap S. Vito. Letizia $e trouvait sur la frégate avec un nouvel intendant ' bien pensant > destiné à remplacer Stazzone à Trapani.
L'escadre de Letizia et la colonne qui avait cheminé par terre arrivèrent à peu près en même temps, le 23 avril, à proximité de la ville. Bientêt Letizia fut dans le port et la somma de se rendre ; les chefs du mouvement, qui se virent cernés et qui n'avaient pris d'ailleurs aucune mesure pour se défendre, perdirent tout courage. En outre, la jeunesse était déjà partie pour Ihs montagnes, pour s'y joindre aux bandes de guérillas ; la plupart des chefs se sauvèrent sur des vaisseaux de nations neutres. Après une courte et insignifiante escarmouche , sans plan ni direction , Trapani se trouva entre les mains de Letizia. Stazzone, à la place duquel le nouvel intendant entra aussitôt en fonctions, fpt destitué, ainsi que le colonel Jauch; ils furent embarqués sur un navire et expédiés à Palermo pour y passer en jugement.
De nombreuses arrestations furent opérées parmi les chefs du parti de l'insurrection. Dix d'entre eux s'étaient réfugiés sur un navire norwégien. Le commissaire de police Sanzone, qui avait quitté la ville avec Jauch, et qui venait d’être réintégré dans le libre exercice de ses fonctions, réclama du capitaine de ce bâtiment marchand norwégien l'extradition des fugitifs, et chercha à l'intimider par des menaces lorsqu'il répondit par un refus; cependant ces menaces n'obtinreiit aucun succès auprès du brave Norwégien qui déclara que lui aussi avait des armes à bord, et des matelots qui savaient s'en servir lorsqu’il s'agissait de maintenir l'honneur de leur pavillon , en défendant des hôtes qui s'étaient conQés à sa protection. Cette déclaration énergique sufiit, et les soldats de la police napolitaine laissèrent en paix l’enfant du nord.
Pour procéder conformément è ses principes d'après lesquels jamais le mouvement n'aurait pris en Sicile un semblable développement, si l'on eût agi avec Cénergie nécessaire , Letizia voulut aussitôt faire passer les chefs qu’il avait arrêtés devant un conseil de guerre qui n'aurait pas traîné leur procès en longueur. Hais celte fois ce fut l'évêque de Trapani qui s'interposa et obtint que les individus arrêtés fussent livrés aux tribunaux ordinaires.
Après avoir réglé ces affaires, Letizia, laissant la garnison qui
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lai parut nécessaire à Trapani, marcha sur Harsala qui s'élaitsou- ; levée en piéme temps que Trapani, ainsi que, du reste, toute la côte occidentale et en particulier le bourg de Hazzara. Comme Marsala, au moment du soulèvement, n’avait qu'une très-faible garnison, l’insurrection s’était trouvée immédiatement maîtresse ' de la ville ; la police, le juge et un certain nombre de partisans ' du gouvernement napoiitain avaient pris la fuite, et une garde civique avait été formée par les habitants. Mais lorsqu’elle vit approcher les troupes de Letizia, la garde civique ne .se sentit pas de force à résister, et à son tour elle quitta Marsala qui fut aussitôt occupée sans coup férir par les Napolitains.
Sur la côte méridionale , Girgenti et Noto s’étaient soulevées aus.silôt que l’on y avait appris l’affaire du 4 avril; il en avait été de même de Caltaniselta, dans l'intérieur, et de Syracuse, Catane et Taormina, sur la côte orientale. Dans toutes ces localités, il n’y avait point eu de conflit sérieux ; les garnisons napolitaines, qui étaient très-faibles, s’étaient retirées pour la plupart aussitôt devant les manifestations populaires jusque dans leurs casernes, et > y avaient gardé depuis lors une attitude d’observation. Les habitants, de leur côté, manquaient d’armes et de direction pour prendre eux-mémes l’offensive, et la jeunesse préférait gagner les montagnes avec toutes les armes dont on pouvait disposer, pour s’y joindre aux guérillas.
A Noto, les habitants songèrent à remédier au manque d’armes en s’adressant pacifiquement au commandant de la garnison pour lui demander la permission d’organiser une garde civique, et les fusils nécessaires à cet effet. Le commandant répondit qu’il n’avait nullement le droit d’accorder une autorisation semblable , et qu’au premier signe d’émeute il ferait feu sur la population. Làdessus, grande irritation parmi les révolutionnaires les plus ardents : ils criaient qu’il fallait aller prendre de force les armes que l’on refusait de donner de bon gré ; les gens plus sensés déconseillèrent de ce procédé violent, et leurs représentations maintinrent une tranquillité momentanée. Mais les rassemblements des mécontents amenèrent un conflit le 7 avril ; on en vint à la fusillade dans les rues. Les insurgés abandonnèrent bientôt le terrain pour se retirer dans les montagnes, et le commandant mit
Noto en état de siège ; depuis ce moment, les habitants se tinrent en repos, attendant ce qui se passerait à Païenne.
L’intendant de la province de Catane était 1e prince Fitalia ; il s’était rendu suspect au gouvernement napolitain, en particulier à Maniscalco , et ne désirait rien tant que de rentrer en faveur. Lorsque le mouvement éclata aussi à Catane, que le peuple s’arma et menaça la faible garnison de la ville, le prince sut se rendre maître des chefs du parti de l’insurrection avec de bonnes paroles et de belles promesses. On avait d’autant plus de conflance en lui qu’il était parent de Ruggiero Settimo, le héros de la liberté sicilienne en 1848, qui lui-même vivait toujours retiré dans Plie de Malte, sous la protection anglaise, mais dont le peuple espérait le prochain retour en Sicile. Ainsi Catane demeura tranquille, bien que tous les esprits fussent tendus vers les événements qui se passaient dans les autres parties de Plie, et qu’une partie de la jeunesse eût émigré pour rejoindre les bandes de l’intérieur. Mais Fitalia, aussitôt qu’il eut obtenu ce résultat, se hâta d’écrire à Rnsso à Messine , pour avoir des renforts. Russo , ainsi que nous l’avons déjà dit, satisfU à cette demande dès que lui-même eut reçu des troupes fraîches du continent. A peine ces renforts furent-ils entrés à Catane , Fitalia procéda au désarmement de la population et à de nombreuses arrestations, et il ordonna à tous ceux qui avaient quitté la ville d’y rentrer, sons peine de tons les châtiments possibles; cette injonction, du reste, ne rencontra qu’une très-médiocre obéissance, surtout de la part de tout ce qui était jeune et armé.
ftltaaUon la Sicile dans le eomaiciicciiieiit du mole de Mal.
A la Un d’avril, en apparence. Plie de Sicile était tranquille. Les 'chefs du régime napolitain mirent tant de bonne volonté à s’abu.ser sur la vérité, qu’ils prirent sérieusement cette tranquillité apparente pour un calme réel, et qu’ils crurent pouvoir persuader
Oigiti.
d’aoe manière péremptoire an peuple sicilien qu’il était dans une paix parfaite.
En fait, il en était tout autrement.
Ainsi que nous l’avons déjà dit précédemment, le parti mazzinien avait depuis longtemps jeté les yeux sur le sud de l’Italie, et c’était de son insurrection qu’il attendait la réalisation de sa pensée fondamentale ; l’unité vraie de l'Italie. Cette idée d’insurger le sud pouvait, sans aucun doute, être exécutée de plusieurs manières différentes, et nous avons déjà vu, par exemple, comment le plan primitif avait été conçu ; d’après ce plan, les volontaires de l'Italie centrale devaient, sous la conduite de Garibaldi, faire invasion dans le royaume de Naples à travers le territoire romain ; nous avons vu aussi que, au moment qui aurait été le plus opportun pour son exécution , les circonstances ne s'étaient point trouvées favorables, qu’ii avait dû être abandonné, et qu’à sa place avait surgi l’idée de commencer directement le mouvement par l’extrême sud.
Garibaldi devait passer en Sicile pour procurer aux Siciliens un pivot d'action, une certaine unité de mouvement. Un bon nombre d’officiers expérimentés dans l’art de la guerre, ses vieux compagnons, devaient ‘suivre le héros national pour donner aux Siciliens ce qui leur manquait le plus avec l’unité d'action, par suite de leur abstention générale du service militaire napolitain, savoir, des chefs capables à mettre à la tête de leurs corps de partisans. Nous verrons comment cette idée, au grand avantage de la cause italienne, se développa rapidement; pour le moment, il suffira de remarquer que les Siciliens, dès le milieu du mois d’avril, attendaient Garibaldi, et travaillaient dans l'intervalle à introduire quelque ensemble dans leur organisation. Là où il n’y avait pas de troupes napolitaines, il se formait un camp sicilien.
Ces camps* ou points de concentration des corps-francs, se trouvaient principalement autour de Palerme, à Gibilrossa et Misilmeri, sous les ordres de Mastricchi ; à Corleone, avec avant-postes au Parco ; à Alcamo, sous les ordres de Sant’Anna, dans le district de Carini ; devant Messine et Catane; enfln, dans la province de Caltanisetla. Des comités secrets, vainement cherchés par le gouvernement qui les poursuivait avec activité, fonctionnaient dans tous les chefs-lieux de provinces. Un gouvernement provisoire, à
la tête duquel se trouvait Antonino Verro, avait établi son quartier général à Alcamo, y rassemblait de l'argent, des armes, des munitions, et faisait parvenir ce qu'il réunissait aux comités provinciaux et aux chefs des corps-francs.
Rosolino Pilo Giveni, de la race des comtes Capace, originaires de l’Anjou, exilé depuis 184t), avait devancé Garibaldi et venait d’arriver en Sicile, pour annoncer sa venue prochaine et rassembler de nouveaux corps-francs dans la contrée de Carini, à peine évacuée de nouveau par les royaux. Déjà le 10 avril il avait dé- I barqué en Sicile, et avait traversé l ile de l’une de ses extrémités à l’autre pour répandre partout la nouvelle de l’arrivée de Garibaldi , appeler aux armes ceux qui ne les avaient pas prises encore, raffermir ceux qui se trouvaient déjà dans les camps siciliens
La tranquillité apparente de la Sicile n’était donc que le calme de l’attente, le repos qui précède un nouvel élan.
Le bruit répandu de l’intention de Garibaldi de passer eu Sicile avait jeté la cour de Naples dans le plus grand effroi. Déjà à cette époque les populations de Naples et de la Sicile entouraient d’ua respect superstitieux le héros national de l’Italie : son nom valait une armée, et si la cour de Naples ne partageâit pas ces sentiments quant au respect à son égard, elle les éprouvait quant à la superstition; la seule idée du débarquement de Garibaldi en Sicile la remplissait de terreur, et pendant qu’elle annonçait à Londres et à Turin ce qu'elle savait des intentions du redoutable chef de partisans, et invoquait l'aide de ces deux cours pour empêcher son débarquement, elle chercha en même temps à transformer la tranquillité apparente de la Sicile , qui lui avait sufli jusque-là , en un calme réel , afin que son audacieux adversaire, s’il devait réussir à pénétrer en Sicile, n’y trouvât plus les voies aplanies et un concours tel qu'il devait le désirer.
Le 3 mai 1860, le prince Castelcicala publia à Palerme un manifeste dans lequel, ayant encore une fois recours à un vieil artifice depuis longtemps usé, il représentait l’insurrection dans l’ile comme l’œuvre d’un parti révolutionnaire très-faible , tandis que la grande masse de la population s’était abstenue d’y prendre part et avait conservé une louable tranquillité. Déjà, continuait-il, le roi François , mû par sa douceur naturelle, avait accordé ua
pardon général, et les commandants des colonnes mobiles, après cpie le courage des troupes royales avait dispersé partout les insurgés, venaient de proclamer cette amnistie à la grande satisfaction de tous. Il restait bien encore quelque peu de chose à faire: il fallait purger Plie des misérables corps-francs, de ces bordes qui ne se proposaient d’autre but que le meurtre et le pillage. Mais la population pouvait avoir la certitude que ce serait bientôt fait, et que l’ordre, le calme et le bien-être allaient bientôt répandre de nouveau leurs bienfaits sur la Sicile, sous la paternelle administration de François II.
En môme temps l’état de siège était levé dans la ville et la province de Païenne. *
Les habitants de Païenne répondirent à cette proclamation par les signes les moins équivoques de défiance et de mépris; si ces concessions étaient sérieuses , ils savaient qu’ils ne pouvaient les attribuer qu’à la peur chez les Bourbons, et ils savaient aussi qu’elles ne seraient sérieuses qu’autant que durerait la peur. Les rares magasins et cafés qui s'étaient rouverts dans les derniers temps se fermèrent de nouveau; la Marseillaise sicilienne se lit entendre partout, et le comité de l’insurrection invita la population a ne point se laisser abuser, à tenir ferme dans la volonté qu’elle avait exprimée de voir la Sicile réunie au royaume d’Italie sous le sceptre de Victor-Emmanuel, et il lui garantit une victoire indubitable si elle montrait cette fermeté.
Comme dans ce moment la nouvelle était arrivée que l'expédition de Garibaldi avait réellement quitté le port de Gènes, Salzano ordonna immédiatement que la police et la troupe eussent à agir absolument comme si l’état de siège n’eùt pas été levé, et Castelcicala ressuscita les mesures par lesquelles Filangieri, prince de Satriano, avait cherché, en 1849, à écraser les derniers germes de l’insurrection. La remise de toutes les armes entre les mains des autorités fut de’nouveau exigée, et dans toutes les communes durent être dressées des listes nominatives de d’eux qui se trouvaient encore dàns les rangs des corps-francs; des récompenses furent promises à quiconque dénoncerait , livrerait ou tuerait ces volontaires.
Les journaux officiels de la cour de Naples ne cessèrent pas néanmoins de répéter sans relâche que la Sicile était compléte-
ment paciflée; mais les populations du royaume de Naples le croyaient d'autant moins qu’elles voyaient l’inquiétude du gouvernement s’étendre maintenant aux provinces de terre ferme ellesmêmes. Des troupes furent concentrées dans les environs de la ville de Naples, dans la Basilicate, dans les Calabres. Des cordons de patrouilles .surveillaient non-seulement la côte occidentale , mais encore la côte de l’Adriatique , parce que l'on ne se sentait en sûreté sur aucun point. En Sicile , tontes les troupes, — il se trouvait alors environ 50,000 hommes dans l’ile, — durent se rassembler dans les deux positions principales de Palerme et de Messine, et de nombreux croiseurs furent expédiés pour s’emparer, si possible, sur mer, des redoutables flibustiers.
Le 11 mai 1860, Garibaldi abordait à Harsala. Hais nous avons maintenant à revenir un peu en arrière pour exposer la formation de sofl expédition.
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