SECONDE PARTIE
Du drbarquenicnl de Garibaldi à larsala, jusqu'au passage de son armée dans les Calabres.
(Du 11 Mai au milieu d'AmU 1860.)
I. Fonnatlon de rexfiMlllon de 6arlbaldi> et eoa départ de Càéaea.
Le 6 avril, la nouvelle de l'insarrection de Païenne était arrivée à Gènes par voie télégraphique. Crispi, Nino Bixio, Rosolino Pilo l'avaient attendue dans cette ville ; Crispi et Rosolino Pilo avaient, depuis le mois de février déjà, la nromessc de Garibaldi que, dans le cas d’un soulèvement sérieux en Sicile, il irait se mettre à sa tète. Crispi, banni depuis 1B49, était peu de temps avant revenu de la Sicile son pays natal qu’il avait parcouru avec de faux passeports, pour connaître^ par ses propres yeux ce qui s’y passait. Il se rendit aussitôt avec Bixio à Turin pour y obtenir le renouvellement de la promesse de Garibaldi et faire les premiers préparatifs de l’expédition. Rosolino Pilo, de son côté, se tenait prêt à quitter Gènes et à faire voile pour la Sicile aussitôt que le départ de Garibaldi serait certain.
Ce dernier se trouvait alors à Turin ù la chambre des députés. Si d’ailleurs son tempérament, son caractère le portaient naturellement aux entreprises hasardeuses, et si dans son amour pour l’Italie il puisait une énergie capable de ne reculer devant aucune difflculté, il se trouvait en outre dans les circonstances du moment
un ensemble de faits qni lui rendaient doublement aisé de ne pas demander la certitude du succès à cette seule fortune qui favorise les audacieux. D'un autre côté, une misérable tromperie dont il avait été la victime vers la tin de 1850 de la part d’une jeune personne, fille d'un ami, et derrière laquelle tl n’aurait pas été peut-être impossible de retrouver quelque machination de ses ennemis politiques, l’avait abreuvé d’amertume, et le traité du 24 mars, en publiant ofliciellement la cession à la France de Nice, sa ville natale, l’avait rempli d’une profonde douleur.
Garibaldi, dans ces dispositions morales, renouvela sans hésiter à Bixio et à Crispi sa promesse de se rendre en Sicile ; il envoya Crispi à Milan pour s'y procurer les armes nécessaires ; Bixio retourna à Gènes afin d’y disposer un bateau à vapeur qui pût recevoir à son bord la petite expédition. Lui-même demeura à Turtn pour y proposer la mise en accusation de Cavour à cause de la cession de la Savoie eide Nice. Lorsque, le 14 avril, la Chambre des députés eut passé à l’ordre du jour sur celte motion, Garibaldi quitta sans perdre un moment la capitale, arriva le même jour à Gênes, et se rendit dès le lendemain à la Villa Spinola, propriété de son ancien ami le major Vecclii, l’bislorien des années 1848 et 1849, où il reçut une cordiale hospitalité. La Villa Spinola devint le quartier général de l’expédition. Tous, vieux compagnons de ses précédents combats, ou jeunes gens avides de luttes nouvelles pour l’indépendance de l’Italie, vinrent se rassembler là, ainsi qu’à Gênes mSme, au premier appel de ce général aimé de la nation. Tandis qu’au commencement on n’avait compté que sur quelques centaines d’hommes, principalement des ofliciers, et que l’on avait espéré réunit; une quantité d'armes relativement bien plus grande à la lin d’avril, il se trouvait à la Villa Spinola, à Gênes et dans les environs, grâce surtout aux efforts du Vénitien Acerbi, ancien intendant général de l’armée du Sud, 1085 hommes prêts à s’embarquer, parmi lesquels : 150 de Brescia, 60 de Gênes, 190 de Bergame, 170 étudiants de Pavie, 150 de Milan, 30 de Bologne, 50 de Toscane, 00 de Parme et Plaisance, 27 de Modène et 110 Vénitiens émigrés ; en revanche, il manquait toujours de l’argent et des armes.
Cavour se montra carrément hostile à l’entreprise: il interdit les livraisons d’armes, et refusa toute assistance pécuniaire, même
indirecte. On ne devrait pas en conclure, du reste, qu’il fût opposé à la réunion de la Sicile et de Naples avec les autres parties de l’Italie ; ce que nous avons dit démontre suffisamment le contraire. Mais Cavour, d’un côté, n’était pas disposé à laisser à un autre la gloire d’une heureuse campagne dans l’Italie méridionale, et d’un autre côté, il ne croyait pas que les choses y fussent encore venues à maturité ; il se réservait d’agir lui-méme lorsqu’il croirait ce moment arrivé. Deux Siciliens, qui étaient ses conseillers, étaient d’accord avec lui à cet égard, quelque différentes que fussent d’ailleurs leurs opinions : c’étaient l’aristocrate Cordovu qui aurait voulu voir la Sicile constituée en monarchie indépendante, et le démocrate La Farina qui désirait en général l’unité de l’Italie, mais qui était jaloux de Garibaldi, comme Cavour luiméme.
On a prétendu que Cavour aurait vu avec grand plaisir l’entreprise de Garibaldi, s’il eût été seulement sûr d’avance qu'elle échouerait. Nous ne voulons pas rechercher ce qu’il a pu y avoir de fondé dans cette supposition. Ce qui semblerait néanmoins concorder avec elle, c’est que dans les premiers jours du mois de mai, Cavour montra, dans certaines limites, plus de condescendance qu’il ne l avait fait jusque-là, et fit même offrir à Garibaldi son concours par l’entremise de La Farina. Or, si l'on se reporte à ce que nous avons vu précédemment, on se rappellera que précisément à la fin d’avril et au commencement de mai, toutes les nouvelles de la Sicile qui arrivaiènt par la voie de Naples représentaient l'insurrection comme complètement étouffée dans l'ile, et que les renseignements réels qui en venaient directement ne contredisaient guère ces assertions. A la vérité, ces nouvelles allaient de Gènes se répandre dans le monde entier sous une tout autre forme; mais c'était simplement le résultat de l’habile activité de Crispi qui, embusqué à Gènes comme une araignée dans sa toile, s’emparait aussitôt de chaque dépêche qui arrivait de Sicile, même sur le plus mince événement, et la transformait aussitôt à l’nsage du grand public, de manière à répondre à ses désirs. C’était aux dépêches qui n’avaient pas passé par les mains de Crispi que Cavour ajoutait foi ; et, si ces dernières étaient exactes, il n’était point'vraisemblable que Garibaldi, réussit-il à échapper aux croiseurs napolitains et à débarquer en Sicile, pût
y obtenir ancan succès décisif. Dans l'hypothèse la plus faforable pour lui, on pouvait peut-être s’attendre à ce qu’il tiendrait l’insurrection en haleine et augmenterait par là les complications, de manière à fournir quelque prétexte plausible à l’intervention du Piémont. Dans l’autre cas, Garibaldi succombait ; Cavour était débarrassé de ce rude perturbateur de la paix ; l’Italie comptait quelques martyrs de plus, et lui avait le loisir d’attendre son heure.
Quoi qu’il en soit, ce fut avec le consentement de Cavour que Garibaldi reçut 1019 fusils, les munitions nécessaires et 8000 francs comme caisse militaire; dès lors il ne connut plus d’obstacles. Le départ de l’expédition de la Villa Spinola, son point de rassemblement et son dépôt principal fut fixé au 5 mai, bien que, même parmi les anciens compagnons d’armes du général, quelques-uns, toujours prêts néanmoins à le suivre, n’eussent pas une confiance absolue dans l’entreprise. Parmi ceux qui élevèrent maintes diflicnliés et qui ne purent dissimuler quelque inquiétude sur son résultat, nous nous bornerons à mentionner ici Sirtori.
Un certain nombre de barques avaient été rassemblées dans le voisinage de la villa , sur le bord de la mer. Les nouveaux Argonautes devaient y prendre place avec les armes et les munitions, puis se diriger vers la pleine mer où ils devaient trouver deux bateaux à vapeur destinés à les transporter jusqu’à la terre promise de Sicile. Ces deux navires, qui appartenaient à la compagnie sarde Rubattino, et qui étaient à l’ancre dans le port de Gênes, devaient être enlevés de vive force, au moins pour l’apparence. Nino Bixio , avec 40 hommes et deux barques , reçut la mission d’exécuter ce coup de main, et de conduire ensuite les bateaux à vapeur en pleine mer.
Le 5 mai, dans la soirée, depuis 7 heures, tous les volontaires qui n’avaient pas été désignés pour être sous les ordres de Dixio, se rassemblèrent à la Villa Spinola; après 9 heures, ils commencèrent à monter à bord des barques qui y avaient été réunies et qui gagnèrent aussitôt le large; la mer, d’abord tranquille, devint assez agitée après minuit.
Jusqu’à minuit moins un quart, Garibaldi aVait attendu tranquillement l’arrivée des bateaux à vapeur; enfin, ne les voyant pas
paraître, il perdit patience et se fit conduire au port sur un canot.
Il y trouva les deux vapeurs le Lombardo et le Piemonfe au pouvoir de Bixio ; celui-ci les avait abordés un peu après 9 heures, et après s’en être emparé il avait mis sous clef tout l’équipage, officiers, matelots, machinistes et chauiïeurs; mais le chauffage des bateaux à vapeur avait eu scs difficultés, aucun de leurs nouveaux possesseurs ne ^sachant an juste comment s’y prendre. Néanmoins le Piemonte était à peu près déjà en état de faire route ; le Lombardo ne l’était pas encore. Garibaldi ordonna aussitôt que le premier, dès qu’il serait complètement prêt lui-même, prit à la remorque le second.
Ainsi fut fait, et à 2 heures et demie du matin les deux navires quittèrent le port, le Piemonte remorquant le iMmbardo, au chauffage duquel on travaillait vivement pendant ce temps. A 3 heure.s environ, ils rejoignirent les barques sur lesquelles le mal de mer, les flots étant devenus très-agités, avait exercé de vrais ravages. Le transbordement eut lieu immédiatement, mais non sans un certain désordre qui aurait pu avoir des conséquences graves Lorsque celte opération fut achevée, .es navires se mirent en route. Garibaldi commandait lui-même sur le Piemonte, et Nino Bixio, qui avait été marin aussi bien que lui, commandait sur le Lombardo. Le Piemonte tenait la tête , et le Lombardo, moins bon marcheur, le suivait d'aussi près que possible.
De bonne heure le matin on toucha à la côte pour prendre des vivres; ce ne fut qu’à la hauteur de Castagneto que Garibaldi s’aperçut qu’il n’y avait sur le Piemonte ni armes ni munitions; il fit venir le Lombardo bord à bord , et demanda à Bixio si les armes et les munitions avaient toutes été chargées sur son bateau à vapeur. Bixio avait bien les 1019 fusils; mais il manquait un certain nombre de revolvers qui avaient été réunis à la Villa Spinola, ainsi que les munitions; il se trouva que la barque qui portait ces objets n’avait pas transbordé sa cargaison. On ignore encore si ce fut seulement un effet du désordre qui régnait au moment où l’expédition avait passé sur les bateaux à vapeur, ou s’il faut attribuer ce grave contre-temps à quelque machination de Cavour et de La Farina ; il est même probable que ce point ne sera jamais éclairci. Néanmoins Garibaldi ne se laissa pas décourager par cette circonstance : les navires continuèrent leur marche, restant
aussi rapprochés que possible l’un de l'autre, jusqu’au petit port de Talamone, où l’expédition devait d’ailleurs faire une halte pour dilTércnts motifs. Le ~ mai, à 10 heures diî matin, elle atteignit Talamone.