C'ombal de Calatafiml
Le lâ maiau matin Garibaldi quitta Marsala, avec sa troupe, pour s’avancer dans l’intérieur du pays. Il ne paraissait pas, en effet, que l’on pût à Marsala ni se procurer aisément le nécessaire pour compléter l’équipement de la petite armée, ni procéder à ce travail d’organisation sans être inquiété; on espérait réaliser plus
aisf^ment ces deux conditions dans l'intérieur. D'abord on se dirigea sur Salemi, qui est éloigné de Marsala d’environ vingt milles italiens (cinq milles d’Allemagne).
Ce jour-là la colonne bivouaqua prés de Zaffarana. Déjà sur ce point on reçut différents renseignements sur l'état des choses dans nie: les plus importants annonçaient que l'insurrection existait encore autour de Carini, dans le voisinage de Palerme, que Rosolino Pilo se trouvait dans cet endroit, et qu'une colonne napolilaine paraissait être en marche de Palerme sur Calatafimi et Salemi.
Le 13 au matin, Garibaldi continua sa marche sur Salemi en deux colonnes: l’infanterie, par le chemin direct; l’artillerie, avec un soutien peu nombreux , par une roule plus longue , mais plus facile, pa.ssant plus au sud par Bellusa.
A Salemi, les garibaldiens furent reçus avec enthousiasme, et leur chef, encouragé par cet accueil, résolut d’y faire une halte d’un jour. Sur la proposition des habitants, il se déclara, le 14, dans cette petite ville, dictateur de la Sicile, au nom de Victor- Emmanuel, « invité, disait-il, à revêtir ces fonctions par les communes de nie rendues à leur indépendance, et en considération de la nécessité en temps de guerre de concentrer dans les mêmes mains les pouvoirs civils et militaires. »
Le premier acte de son gouvernement fut un décret du 14 mai sur l'organisation de l’armée sicilienne. D’après les dispositions de ce décret, l’armée sicilienne devait se composer de tous les hommes en étal de porter les armes, depuis l’âge de 17 ans jusqu’à celui de 50 ans , cet effectif étant divisé en trois classes : la première comprenant les hommes de 17 à .30 ans, et formant l’armée active; la seconde, de 30 à 40 ans, destinée au service de district; enOn la troisième, de 40 à 50 ans, pour le .service de commune. Dans chaque commune, suivant leur grandeur, une ou deux commissions de recrutement devaient être instituées et commencer leur travail en établis.sant le rôle des hahitanls appelés an service militaire. La nomination des officiers et sous-officiers de l'armée active était réservée au commandant en chef et à ses lieutenants; dans la troisième et dans la seconde classe, elle était laissée au choix des soldats. Les compagnies devaient être fortes de 50 à 150 hommes, les bataillons de 4 compagnies au moins, et
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rannement devait commencer par les hommes appartenant à la première classe.
Ce décret introduisait, comme on le voit, cette conscription contre laquelle se sont toujours révoltés les Siciliens; s'il avait été appliqué, il aurait fourni une force totale de 250,000 hommes au moins dans l’ile entière, dont 90,000 au moins pour l’armée active. Mais il ne put recevoir aucune exécution; les Siciliens se bornèrent ù secouer la tête comme toutes les fois qu’on leur avait parlé de conscription, et ne s’occupèrent pas davantage de l’ordonnance de Garibaldi. Tous les Siciliens qui, au fur et à mesure des événements, entrèrent dans son armée, forent des volontaires, et le chiffre en demeura toujours misérablement faible. Il n’en vint plus tard à la suite de Garibaldi dans les provinces de terre ferme du royaume de Naples, certainement pas au delà de 4,000, et ils furent toujours traités de • Piciotti > (conscrits) par les Italiens du nord, même après qu’ils se furent, au moins en partie, bravement battus.
Garibaldi forma, à Salemi, des volontaires qui venaient de se joindre à lui, parmi lesquels les meilleurs Siciliens de Marsala, Trapani, Castelvetrano et Salemi mémo, deux nouvelles compagnies de chasseurs des Alpes, la 8' et la 9% en sorte que ce noyau de son entreprise compta dès lors environ 1200 hommes. En outre, il s’était rencontré là avec lui à peu près 2000 hommes des guérillas (squadre) qui lui témoignèrent la meilleure volonté de l’accompagner pendant quelque temps.... mais sans s’engager à rien naturellement.
Le bas clergé de la Sicile se prononça d’entrée pour Garibaldi : le premier prêtre qui se joignit à lui de cœur et d’âme fut le P. Giovanni , de Castelvetrano , du couvent des Franciscains réformés, à Salemi ; il l'accueillit comme le Messie. Au milieu d’une population superstitieuse, ce n’était pas un avantage à dédaigner que d’avoir pour soi le clergé ; Garibaldi acheva de se le gagner par sa proclamation c aux bons prêtresJ. • Noos la reproduisons ici textuellement, parce qu’elle caractérise très-bien les idées de son auteur ; elle était ainsi conçue :
• Quel que doive être l’avenir de l’Italie, et quoi que le sort doive décider sur sa destinée, le clergé fait aujourd’hui cause
commune avec nos ennemis, et solde des mercenaires étrangers pour combattre les Italiens. Il sera poursuivi par les malédictions de toutes les générations futures.
• Cependant c’est une véritable consolation que de voir les prêtres, en Sicile, marcher à la tête de la nation contre ses oppresseurs ; on peut croire que la vraie religion du Christ n'a pas encore disparu.
* Les Hugo Bassi, Veritâ, Guzmaroli et Bianchi ne sont pas encore tous morts, et le jour où l’exemple donné par ces martyrs, ces héros de la cause nationale, trouve des imitateurs, ce jour-là, l’étranger doit cesser 'de fouler le sol de notre patrie, d’être le maître de nos fils, de nos femmes, et notre maître à tous.
• Joseph G.vuiuai.di. »
Un atelier d’artillerie fut créé à Salemi, sous la direction des deux machinistes du Piemonle et du Lombardo, Achille Campo et Joseph Orlando; les matelots des deux vapeurs furent organisés en compagnie pour le soutien de l’artillerie, et les carabiniers génois, .sous le commandement de Mosto, furent aussi formés en une compagnie nouvelle.
Le brigadier Landi s’était avancé, le U, d'Alcamo surCalatafimi, avait occupé cette localité, et poussé ses avant-postes jusqu’à i250ü pas environ vers le sud , du côté de Vita , sur la roule de Salemi.
Les forces qu'il avait amenées à Calalafimi se composaient du 8' bataillon de chasseurs, d’un bataillon de carabiniers, d’un bataillon de ligne , de 300 chevaux et quatre pièces de montagne; il avait laissé quelques autres troupes en arrière à Alcamo, pour y tenir tête aux bandes des guérillas, qui s’étaient rassemblées de nouveau dans les environs.
Calatafimi passe, eu général, pour • une belle position. » La ville, comptant environ 5,000 habitants, est située sur la pente d’une hauteur au sommet de laquelle s’élève un vieux château. Au nord-ouest, sur une autre hauteur, sont les ruines de l’ancienne Segeste. Ces deux élévations de terrain sont séparées par une vallée au fond de laquelle coule, du sud au nord, un ruisseau insignifiant, affluent du Fiume Freddo. Au sud de Calatafimi, à environ 2500 pas de distance de la ville, les hauteurs, qui portent en cet
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endroit le nom de Pianta de Romani , s’abaissent assez brusquement, formant entre elles une espèce de bassin de 2500 pieds de largeur environ, à l’extrèmilè duquel, du côté du sud, s'élèvent les collines du village de Vita. La roule de Calatallmi à Salemi traverse ce bassin, ainsi que le village de Vila, qui est à 0 milles italiens de Calatafimi, à i milles de Salemi.
Garibaldi avait été prévenu, dans la nuit du 14 au 15, du mouvement de Landi, et il avait résolu de marcher sur Calatafimi dans l'ordre suivant :
En tète un bataillon de chasseurs des Alpes, commandé parCarini et formé de la 9'' compagnie, capitaine Griggiotti; la S'', capitaine Bassini; la ■* (les étudiants de Pavie), sous les ordres de Cairoli; la O'', sous les ordres de Ciaccio , en remplacement de Garini ; et la 5'’, sous les ordres d’Anfossi. Puis Orsini et Minutelli avec l’artillerie et le génie, c’est-à-dire deux canons (les autres étaient sans affûts), et la compagnie qui avait été formée des équipages du l'iemoiilfi et du Lombiirdo, commandée par Castilla. Enfin le bataillon Bixio, savoir : la 4' compagnie, sous les ordres de Sprovieri, au lieu de La Masa, dont nous aurons plus tard à parler; la 3% Stocco ; la 2% Eorni ; la 1'", Dezza(ù la place de Bixio); et les carabiniers génois, commandés par Mosto. Lessquadres siciliennes, sous les ordres de Coppola et deSant’Anna, devaient accompagner la colonne en deux détachements de llanqueurs, l’un à droite, l’autre à gauche. Le 14. il se trouvait à Salemi à peu près 20(K3 hommes de ces bandes ; ce qui prit part là-dessus sérieusement au combat peut être évalué à 250 hommes. Toute l’armée de Garibaldi, en l’estimant à un chiffre plutôt tr(»p élevé, pouvait donc compter 15(X) hommes.
Landi, de son côté, disposait de 3000 soldats de troupes relativement excellentes.
Garibaldi , avec ses officiers d’état-major, prit , selon son habitude, la tête de la colonne, pour être le premier à apercevoir l’ennemi et à examiner sa position.
Depuis les derniers versants des hauteurs de Vila, il distingua bientôt les tirailleurs de Landi, qui se déployaient sur la Pianta de Romani. Il envoya aussitôt en arrière à sa colonne un officier d’ordonnance avec ies dispositions nécessaires ; cet officier ia rejoignit , au moment où elle venait de laisser Vita derrière elle. Les disposi-
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lions qu’il apportait étaient celles-ci: Toute la colonne, sauf l’artillerie couverte par la compagnie Anfossi, quitte la route pour prendre sur la droite par les hauteurs. — Les carabiniers génois prennent l’avant-garde, sous la direction spéciale de Türr. — Suivent les compagnies du bataillon Cariai , la à droite et la 8'' à gauche, en première ligne; la 6' derrière la "■•, et la O*" derrière la 8% en seconde ligne. — Les quatre compagnies du bataillon Bixio forment la réserve, sous les ordres de Bixio et Sirtori.
Carini, avec les carabiniers génois et les deux compagnies de sa première ligne, s’était avancé jusqu’à l’extrémité des hauteurs de Vita ; les corps-francs siciliens, sur les deux lianes, avaient à la première vue des Napolitains poussé des cris terribles , puis déchargé leurs fusils à plusieurs milles de l'ennemi , et enfin s’étaient dispersés pour la plus grande partie, il est vrai pour reparaître plus tard, pendant le combat, sur différents points du champ de bataille plus ou moins éloignés du centre de l’action; ils y rendirent même, par hasard, encore de bons services, mais, pour le moment, Sant'Anna et Coppola n’avaient pu retenir autour d'eux que 250 hommes tout au plus, qu’ils mirent en ordre derrière les compagnies de Carini.
Garibaldi remarquant alors, — il était environ neuf heures et demie du matin, — un mouvement assez apparent dans les rangs des Napolitains, en conclut qu’ils descendaient des hauteurs de Calatafimi dans le bassin dont nous avons parié , pour prendre l'offensive; il loi parut, dans ce cas, convenable de se maintenir sur les hauteurs de Vita et d’y attendre l'attaque.
Tandis que Sant’Anna et Coppola étaient de nouveau détachés en avant pour inquiéter les flancs de l’ennemi, les compagnies les plus avancées durent se coucher à terre pour se reposer, la ligne des tirailleurs ennemis ayant encore un quart d’heure de chemin à faire avant que leurs balles pussent causer quelque dommage aux garibaldiens.
Landi faisait en effet avancer lentement les chaînes du 5° bataillon de chasseurs, soutenues par des compagnies en colonnes serrées. — Les carabiniers et le bataillon du ft*' régiment de ligne avec la cavalerie , appuyant leur flanc gauche à deux pièces qui avaient été mises en batterie, restaient en arrière, occupant la croupe de la hauteur de Calatafimi.
Cîoo''le
Tandis que les chasseurs napolitains avançaient, Garibaldi déjeunait tranquillement avec les siens; il est vrai que tout le festin se composait d’un morceau de pain et de fromage.
Les Napolitains étaient encore à un millier de pas des garibaldiens lorsqu’arrivèrcnt dans les rangs de ceux-ci leurs premières balles rayées. Alors Garibaldi fit sonner la charge , et Bixio reçut en même temps l'ordre d'entrer en ligne, à gauche de Carini, avec .son bataillon sur deux lignes.
Les Napolitains s’arrêtèrent hésitant lorsqu'ils virent se lever les carabiniers génois et le bataillon Carini ; ils les reçurent cependant à coups de fusil; mais lorsque les garibaldiens approchèrent et furent eux-mêmes, à leur tour, à portée de se servir de leurs armes à feu, les tirailleurs de Landi se replièrent sur leurs soutiens; les carabiniers génois les suivaient lentement, mais furent accueillis en arrivant sur la hauteur par un violent feu de ligne; ils durent se replier; les premières compagnies de Carini relevèrent leur chaîne, mais sans pouvoir davantage avancer, et elles durent à leur tour être relevées par la G'’ et la 9' compagnie. Ce fut dans cette att.ique que tomba Schiaflini, qui portait le guidon de la 6'.
Les Napolitains reculèrent ; la et la 8' compagnie s’étaient reformées pendant ce temps, et, reprenant le mouvement, suivirent les Napolitains dans leurs nouvelles positions , la 7” compagnie appuyant toujours contre le liane gauche des royaux; dans cette attaque, un des deux obusiers de montagne, en batterie à l’aile gauche de ceux-ci, fut pris avec ses munitions.
Pendant ce temps, Bixio, avec ses quatre compagnies, était entré en ligne sur la gauche de Carini, et le^ phases du combat se reproduisaient les mêmes de ce côté qu’à l’aile droite des garibaldiens ; mais ce fut principalement cette dernière qui , en inquiétant les Napolitains quant à leur retraite sur Alcamo et Palerme, les força continuellement à abandonner les unes après les antres toutes les positions qu’ils venaient à peine de prendre, et qu’ils quittaient à la hâte pour en occuper de plus élevées sans plus de résultat. Cette inquiétude des Napolitains fut encore grandement augmentée par les corps-francs de Sant’Anna , qui prolongeaient au loin sur la droite la ligne des garibaldiens, bien qu’en réalité ils
fissent forl peu de chose, cl se souciasseiil médiocrement de prendre pari au combat.
Pour des gens expérimenlés, dès la première heure de rengagement il avait été facile de prévoir de quel côté serait la victoire. Tandis que les Napolitains ne songeaient qu'à chercher sans cesse en arrière des positions qu'ils supposaient meilleures et dont ils usaient rarement pour hasarder un pas en avant, et tandis que la préoccupation de leur propre .sûreté qui les dominait, leur laissait peu de possibilité de nuire à l'ennemi, les garibaldiens poussaient toujours devant eux , animés par le principe de leur chef que la > persévérance doit finir jiar vaincre. Souvent rais en dé.sordre et égarés, princiiialemenl dans les hauts champs de blé, ils se rassemblaient vivement par petites divisions pour une nouvelle attaque, et leurs chefs les menaient toujours aussilûl à l'ennemi, sans compter anxieusement le nombre des hommes de leur compagnies ([u'ils avaient réussi à rallier. Pendant que Garibaldi était sans cesse aux premiers rangs parmi les siens, Landi se tenait fort loin do toute chance de danger, sur une hauteur près de Calatafimi, comme s’il eût eu à commander une armée de quelques centaines de mille hommes.
Il pouvait être fl heures du malin lorsque le combat s'était engagé d'une manière .sérieuse. Vers trois heures après midi, les royaux étaient repoussés et acculés jusqu’à la deruière et principale po.sition qu'ils avaient prise au sud de Calatafimi. Garibaldi fit faire halte à scs troupes et rallia .son aile droite à l'abri d'un talus de la montagne pour la dernière attaque. Bixio en lit autant à l’aile gauche ; la plupart des chefs étaient à pied, soit parce qu'ils avaient perdu leurs chevaux, soit parce qu'il était encore moins aisé de se faire un chemin à cheval qu’à pied sur ce terrain montueux et coupé.
Jusque-là l'artillerie de Garibaldi n'avait pas eu l'occa.sion de tirer un seul coup; comme les deux uniques canons dont elle se composait n’étaient pas su.sceptibles, à cause de la défectuosité des attelages, ainsi que du peu d'habitude des canonniers improvisés qui devaient servir les pièces, de faire aucun mouvement rapide, pas jdus en avant qu’en arrière, pour arriver promptement à portée et changer vivement de position, et comme Orsini qui les commandait .s’attendait d'ailleurs à voir les Napolitains