‹ La guerre italienne en 1860Chapitre 8 sur 32 · IÔ · texte numérisé non relu

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prendre l’initialive de l’attaque, il avait mis ses deux canons en batterie à yne assez grande distance du point où se trouvaient les Napolitains an commencement de la lutte, -sur la roule qui traverse la hauteur de Vila, et il les avait couverts de barricades. Lorsque les chaînes des tirailleurs royaux se retirèrent pour prendre position sur les hauteurs delà Pianta de Romani, et qu'il devint évident que le combat ne reviendrait jamais s’engager sur les hauteurs de Vila, Orsini songea à se porter en avant et à quitter une position où il ne pouvait rien faire pour appuyer l’infanlerie garibaldienne ; mais il fut retenu quelque temps par la nécessité de démolir, au moins en partie, ses propres barricades qui lui étaient devenues un obstacle très-embarrassant. Ainsi Orsini ne put se porter en avant que juste l’instant où Oaribaldi préparait son attaque décisive ; il arriva ù temps pour pouvoir mettre en batterie ses deux canons dans une position avantageuse.

Dès que Garibaldi eut réuni environ 300 hommes de son aile droite il donna le signal, et l’attaque fut reprise avec impétuosité, agis.sant de nouveau surtout sur le flanc gauche de l’ennemi; dans ce moment les pièces d’Orsini purent tirer quelques coups. Les Napolitains, déjà harassés des fatigues de la journée, découragés par ces mouvements réitérés en arrière, dont ils ne distinguaient pas toujours bien clairement le motif, et qui n’avaient jamais pour objet de prendre du champ pour arriver à un élan d’autant plus vigoureux en avant, lorsqu’ils se virent assaillis de nouveau par une de ces attaques devant lesquelles ils avaient pris déjà riiabitude de plier, et qu’ils entendirent le’ bruit des canons qui, celte fois, appuyaient les garibaldiens, cessèrent toute résistance après quelques salves de mousquelerie, et s’enfuirent du côté de Calalalimi. En effet, si tout le jour la crainte leur avait fait voir dix garibaldiens là où il n’y en avait qu’un, combien leur nombre ne dut-il pas se trouver multiplié dans leur imagination par le fait de celte artillerie imprévue qui leur lit naturellement supposer l’arrivée de nouveaux renforts t

Garibaldi avait gagné la bataille. Il bivouaqua sur le terrain fraîchement conquis pour procurer le repos nécessaire à ses soldats épuisés, quoiqu’une partie d’entre eux deraandas.senl instamment l’attaque immédiate de Calatanmi; il ne pouvait être

question de les restaurer, car il manquait d'eau, de boissons et de vivres. .

Landi, dès qu'il s'aperçut qu’il ne serait pas davantage troublé pour ce jour-là à Calataflmi, se bâta d'envoyer au prince Castelcicala un rapport pitoyable. D'après ce rapport, il avait eu affaire à une foule innombrable d'ennemis et était entouré par eux de toutes parts. Il réclamait de prompts secours, des renforts en infanterie, et au moins encore une demi-batterie; il demandait des munitions d'artillerie, qui lui manquaient presque complètement, et d'infanterie dont il n'était guère mieux pourvu ; en outre, il manquait de subsistances, les bandes de l'ennemi s'étant emparées des moulins et du grain ({ui y était emmagasiné pour les troupes royales. Le commandant en chef des ennemis, — par conséquent Garibaldi lui-mème, — à ce que prétendait le rapport de Landi, avait été tué et son drapeau enlevé. Quant à la pièce de canon que lui avaient prise les garibaldiens, il expliquait qu'elle était chargée sur un mulet, et que ce mulet ayant été tué, il avait été obligé de la laisser en arrière dans son mouvement de retraite déjà commencé.

Il promettait de se défendre opiniàtrément dans Calataümi, on il serait sans aucun doute attaqué.

Le rapport do Landi était donc inexact sur beaucoup de points. Garibaldi, par bonheur pour l'Italie, n'était point mort; le soi-disant drapeau de l'armée que Landi avait combattue, le seul trophée des Napolitains, était le guidon de la G* compagnie, et la pièce qu’il avait perdue était bel et bien sur son affût et en batterie lorsqu'elle avait été prise par les garibaldiens. L'anxiété avec laquelle le général napolitain cherche dans son rapport à excuser cette perte auprès du prince Gastelcicaia, trahit tout à fait le vieux officier d'une armée permanente qu’épouvante toute responsabilité. Du reste, ce rapport n’arriva pas jusqu'au prince, et il fut sans doute intercepté par les bandes de Siciliens qui ballaieiit la campagne autour de Palerme.

Quelle qu’ait été d'ailleurs l'intention primitive de Landi après la fin du combat, lorsijuc, l'obscurité venue, il vit briller les nombreux feux de bivouacs qui couronnaient toutes les hauteurs avoisinantes, et dont la plus petite partie étaient ceux des chasseurs des Alpes, mais ({ui avaient été multipliés à l’infini par les

corps-francs siciliens dispersés de tons côtés, lorsque de plus arriva la nouvelle que des bandes considérables commençaient à se montrer dans la contrée d'Alcamo et de Carini, c’est-à-dhre en travers de la ligne de retraite sur Palerme, il changea d'avis, et évacua en toute hôte Calatalimi pour marcher sur Alcamo et Partinico.

Le IG, au matin, Garibaldi put donc entrer à Calatahmi où il fut accueilli avec les plus grandes démonstrations de joie , il y délivra aussitôt quarante prisonniers politiques , et adressa à ses compagnons Tordre du Jour suivant :

« Avec des compagnons de danger comme vous, je puis oser toute entreprise, et je vous Tai montré hier en vous conduisant la victoire droit au travers de nombreux ennemis et de leurs fortes positions. Mais je comptais sur vos baïonnettes irrésistibles, et vous voyez que je ue m'étais pas trompé.

< Tout en déplorant la triste nécessité dans laquelle nous nous sommes trouvés de combattre des soldats italiens, nous devons aussi avouer que nous avons rencontré de leur part une résistance digne d'une meilleure, cause, et c'est ce qui nous montre le mieux tout ce que nous serons capables de faire le jour où la famille italienne tout entière se rassemblera autour de la glorieuse bannière de sa rédemption.

« Demain la terre italienne sera ornée partout pour fêter la victoire de ses libres enfants et de nos braves Siciliens. Vos mè-. res, vos maltresses seront Gères de vous et marcheront dans les rues la tète haute, la ligure souriante.

« La victoire nous coûte des frères bien chers qui sont tombés aux premiers rangs ; les noms de ces martyrs de notre cause sacrée brilleront dans les annales de la gloire de l'Italie.

• Je nommerai à votre pays les noms des braves qui ont si vaillamment conduit au combat les soldats les plus jeunes et les plus inexpérimentés, qui les mèneront demain sur de nouveaux champs de bataille, ù ces victoires qui doivent briser les derniers anneaux des chaînes dont était chargée notre chère Italie.

< Joseph Garibaldi. >

Les pertes dans le combat de CalataGmi furent plutôt faibles <jue considérables des deux côtés ; les royaux, en effet, n'avaient

‘pas perdu, d'après les évalualioiis les plus fortes, au delà de 1-iO hommes, ce qui représenlc un vingtième de l’effectif engagé ; et la même proportion se retrouve pour les garibaldiens dont'ott porte à 70 hommes environ le chiffre total des morts et blessés.

Il est presque de règle qu’un premier combat offre plus ou moins l’image de ce que seront les combats suivants de la même campagne, si les adversaires restent en général les mêmes, et il est, par conséquent, toujours intéressant de se faire une idée exacte de ce premier engagement pour se former en même temps un Jugement sur les motifs du triomphe de l'un et de la défaite de l’autre.

Kn ce (pii concerne le nombre des troupes qui ont combattu de part et d’autre à Calatalirai , on peut regarder cette rencontre comme insigniliante; elle n’avait pas plus d'importance à cet égard pour la campagne de 18('»0, que celle de Montebello pour la campagne de 1809. Cette comparaison est également Juste en ce qui concerne les pertes de chaque armée en morts et blessés, aussi bien que leurs forces relatives. En effet, si à Montebello les Frani;ais et les Piémontais étaient numériquement plus inférieurs encore aux Autrichiens que le furent à Calatalirai les garibaldien.s vi.s-i-vis des Napolitains, cette différence est compensée par le fait que les soldats français et piémontais Montebello étaient des troupes, sinon di'-Jâ faites ù la guerre, au moins régulièrement organisi'es, exerc(*es depuis longtemps et placées sous le commandement do chefs rompus au service et habitm^s à la guerre, tandis que les garibaldiens se composaient pour une forte partie de Jeunes gens qui ne connaissaient rien de la guerre, ou n’en avaient Jamais vu que bien peu de chose, et auxquels manquaient presque entièrement l'expérience et l’habitude du service.

Quels furent donc les motifs de la victoire des garibaldiens, inférieurs à la fois par le nombre et par l'instruction militaire ?

Ce fut d’abord le charme magique de leur chef, puis la valeur personnelle, la persévérance, l’intime union des soldats entre eux, ' comme l’union des soldats avec les chefs, enfin le principe de l’offensive.

La puissance que Caribaldi exerce sur les esprits est véritablement immense, quoiqu’elle ne procède que des movens les plus

simples et les plus naturels. Pour les élèves des écoles militaires et des institutions de cadets, depuis les côtes du Piémont jusqu'à ^ celles de la Russie, il n’est qu’un homme • sans instruction militaire, • un « heureux aventurier. • Mais il n’est tel pour aucun homme de cœur et de raison ; aux yeux de tout vrai soldat, il est un grand général; et qu’il comprenne aussi bien que les escarmouches de la guerre de détail Part de diriger de grandes masses de troupes sur un champ de bataille étendu, quoi qu’il se serve peut-être de procédés jugés étranges par MM. les élèves du pédantisme, et surtout par de jeunes écoliers, c’est ce qu’il devait assez éloquemment démontrer encore la même année, dans la bataille décisive livrée le 1" octobre sur les bords du Volturne.

Nous n’aflirmerons pas que tous les soldats de l’expédition qui (débarqua le 11 mai 1860 à Marsala aient été des héros; nous savons fort bien qu’il .sera aisé de nous prouver péremptoirement le contraire. Mais la moitié de ces hommes étaient des braves comme un en rencontre rarement, et parmi les chefs des bataillon.s et des compagnies en particulier la plupart étaient des gens qui ne connaissaient pas les mots de peur et d'impossibilité. 11 y eut sans doute à cet égard des exceptions, surtout plus tard, mais la règle n’en subsista pas moins.

Tandis qu’un ollicier commandant chez les royaux, dès qu’il lui était échappé de manière ou d’autre la moitié de son monde, se mettait en sûreté en arrière « pour rallier sa troupe .sous sa main,» la manière de rallier la troupe était tout autrement comprise par la majorité des officiers de Garibaldi. Ils pensaient généralement, lorsque les rangs s’éclaircissaient, comme Erlach à Laupen : « Tant mieux I c’est l’ivraie qui se sépare du grain ! » et avec une douzaine d’hommes ils n’hésitaient pas à attaquer l’ennemi en quelque nombre qu’il se trouvât, en mettant à prolit tous les avantages' du terrain et dans l’espérance, rarement trompée, de réunir autour d’eux, on dans ce moment même par l’influence de leur énergie, ou avant peu de temps pour une nouvelle attaque, une bonne partie de ce qui s’était dispersé. Celui qui n’agissait pas ainsi n’était pas un vrai officier de Garibaldi.

La défensive n’était pour les Garibaldiens qu’une espèce de pisaller ; à chaque moment de halte soldats et officiers ne .songeaient

qu’au moyen de reprendre l’offensive et de faire en attendant le plus de mal possible à l’ennemi.

Le défaut complet d’exercice, chez la plupart des hommes, fai-, saità peu prés une impo.ssibililé de la marche en avant en lignes serrées, mais les relations d’affection qui existaient de soldats à soldats, et enti;o officiers et soldats, l’aiguillon de l’honneur, l’élan de l’émulation rendirent à peu près inutile, jusque dans les derniers jours, même dans les meilleurs corps de l’armée de Garibaldi, ce mode d’attaque régulière.

La formation habituelle pour marcher en avant était en lignes rompues qui, sous un feu violent, ou sur un mauvais terrain, écartaient leurs intervalles, pour se rapprocher et se serrer davantage, quand le feu devenait jnoins vif ou que le terrain était plus facilement accessible. Les voisins avaient toujours l’œil les uns sur les autres ; jamais ils ne se perdaient de'vue, de cette manière, si les lignes pliaient momentanément, môme sur de grandes distances, il était rare qu’il en résultât quelque désavantage. LesGaribaldiens proprement dits attachaient plus d’importance à la cohésion morale qu’à une concentration matérielle, et leur manière de combattre, toute basée sur le courage personnel, avait quelque chose de celle des anciens Spartiates. C’était un système de combats singuliers coordonnés, et non pas une série, une agglomération sans ordre de combats isolés, parce que personne dans la lutte n’oubliait les autres, ou ne se croyait indépendant de l’ensemble. Le fait que l’armement se composait en grande partie de mauvaises armes à feu, bien loin de constituer un désavantage, renforçait, au contraire, le soldat avec un genre de combat basé à la fois sur le sentiment de sa valeur individuelle, et sur celui d’une association morale de tous dans l’action.

C’est sous cette forme que se développa la première lutte victorieuse de Calatafimi, et sous la même forme que la lutte se maintint jusqu’aux derniers jours, et à la bataille du Volturne. On comprend, du reste, aisément que, dans une armée soumise, comme celle de Garibaldi, devenue plus tard Yarmée du sud, à un continuel accroissement, la proportion des braves devait aller toujours s’affaiblissant, ainsi que les étroits liens de la camaraderie. Mais l’ensemble demeura, et les meilleurs chefs de l’armée surent bientôt inspirer le môme esprit, inculquer, si l’on veut, le môme sy.stëme à leurs plus jeunes soldats.

Combien tout était différent chez les Napolitains I Leurs officiers étaient inquiets et désorientés dès que le « désordre » se mettait dans les rangs de leurs soldats, et le désordre était pour eux tout ce qui ne s’accordait pas avec la régularité de la place d’armes, c’est-à-dire l’ordre matériel. Quant à cet ordre moral dont nous venons de parler, ils l’ignoraient, ou ne s’y fiaient pas, et il faut dire qu’à la vérité ils n’avaient pas beaucoup de raisons de s'y fier.

L’instant du désordre venait vite, très-vite même pour leurs troupes, puisqu'il se produisait dés que celles-ci ne dominaient plus seules le terrain avec leurs armes à longue portée, dès qu’elles voyaient des morts et des blessés dans leurs rangs, dès que quelques soldats abandonnaient les rangs et se dispersaient. Aussitôt commençait la manœuvre de la recherche des positions meilleures, et lorsque l’on n’avait pas de motif réel pour se lancer dans cette perpétuelle tactique , on trouvait un prétexte plausible dans la nécessité de rallier les .soldats dispersés, de rétablir l’ordre. Mais une fois que l’on a commencé ce jeu, il n y a pas de raison pour voir s’arrêter le mouvement en arrière, celui qui se laisse une fois aller au besoin d’une belle position est sûr de n’en Jamais trouver une au gré de ses désirs. C’est ainsi qu’avec la plus parfaite régularité, relativement parlant, et dans le meilleur ordre les troupes royales marchaient toujours en arrière, et trouvaient continuellement des positions encore plus fortes que celles qu’elles venaient de prendre, mais encore en arrière. La toquade des armes à longue portée y contribua aussi pour sa part, de même que cela était arrivé aux Autrichiens en 1859. Bien que Garibaldi ait fait l’éloge, pour des raisons faciles à comprendre à son point de vue, de la valeur des Napolitains, tout observateur impartial qui veut écrire l’histoire, non des ordres du jour, se refusera à reconnaître qu’ils aient fait à Calatafimi une résistance opiniâtre, car elle ne l’a absolument pas été. En semblable matière, ce sont les pertes éprouvées qui tranchent la question ; or, nous pensons qu’il ne saurait être question d’une résistance opiniâtre , au moins pour un historien , lorsque l’armée battue n’a pas perdu au moins un cinquième ou un quart des troupes qu’elle a engagées dans le combat.

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