‹ La guerre, le commerce français et les consommateursChapitre 10 sur 112 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

GOMMENT S'ÉTABLIT UN PETIT COMMERÇANT INFLUENCE PROBABLE DE LA GUERRE''

L'appellation de petit commerçant est une appellation générique qui, si elle s'applique à tous les boutiquiers, est loin de leur convenir également. Gomme il y a fagots et fagots, il y a détaillants et détaillants. Les moins importants, ceux qui sont en bas de l'échelle, colporteurs ou marchands des quatre saisons, considèrent comme de grands commerçants ceux qui ont un magasin même modeste ; ceux qui ont un magasin même modeste considèrent ceux-là comme un fléau auquel ils assimilent volontiers les forains, dont la voiture, vrai bazar en miniature, s'ouvre sur les places publiques aux jours de fête et de marché, et où les ménagères trouvent des marchandises offertes aux prix pratiqués dans les achats ordinaires des concurrents en boutique. Ces marchandises sont vendues avec un bénéfice sensiblement égal au bénéfice des boutiques. Mais les boutiquiers arguent, en implorant la protection des pouvoirs publics contre les plus petits qu'eux-mêmes : « les marchandises proviennent de déchets de fabrication ; on n'a pu les lancer dans le commerce.,, et, très souvent, ce qui est vendu de bonne qualité a été volé ! »

C'est une affirmation sans preuves. L'hostilité du boutiquier contre le colporteur, le marchand des quatre saisons, le forain, réside en ceci : leur étalage, sous l'œil et la main de la ménagère, est une véritable tentation. C'est par instinct que l'acheteuse y est naturellement conduite ; elle aperçoit dés bagatelles, des futilités, des clioses, au prix léger, qu'elle acquiert. Les magasins, eux.

ont une vitrine, une porte qu'il faut ouvrir, un seuil à franchir... et la cliente qui hésite ne le franchit pas toujours.

On devient colporteur, marchand des quatre saisons, forain même avec des capitaux extrêmement réduits. Ce n'est point dire qu'il en faille de considérables pour ouvrir boutique ; mais, tout de même, il en faut de plus importants à ceux qui, n'héritant pas du magasin paternel, s'improvisent, à un moment donné, commerçants.

11 est intéressant d'étudier comment l'ouvrier légèrement enrichi, les gens de maisons disposant de quelques économies, arrivent, un beau jour, à faire partie du monde grandissant des patentés. Le plus souvent, ils rencontrent celui qui veut refiler sa maison, soit directement, soit par l'entremise d'un intermédiaire,

La femme ou la fille de cet infortuné est malade, comme par hasard ; quand la boutique esta la ville, les médecins prescrivent l'air de la campagne ; quand la boutique est à la campagne, les docteurs imposent un traitement à la ville. La hâte de vendre se trouve ainsi parfaitement expliquée.

Le marchand de fonds aide à maquiller la comptabilité rudiment aire où le client, naturellement, ne verra que du feu. L'établissement, finalement, sera cédé 30 ou 40 p. 100 plus cher qu'il n'a coûté. La dupe, ultérieurement, cherchera une autre dupe. Le fonds de commerce passera de mains en mains, rapidement. A chaque cession, le prix s'accroîtra de la commission de l'intermédiaire, du bénéfice du vendeur. Le nouveau venu, qui paye son magasin au double ou au triple de sa valeur, sera écrasé sous le poids des pertes, des charges, des échéances ; il tentera de vendre plus cher pour gagner davantage. Surgisse un concurrent consciencieux, et c'est la ruine irrémédiable.

Tel est le mécanisme, grosso modo. Nous allons l'étudier un peu plus complètement dans les détails, parce que nous estimons que la ruine des petits commerçants n'a pas d'autre cause que la trop grande généralisation de ces opérations certainement immorales.

C'est en effet \h qu'il faut voir la source du mal et non point dans le développement des Sociétés coopératives,

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non plus que dans celui des soixante-dix ou quatre-vingts Maisons à Succursales qui pratiquent le commerce de l'alimentation, ou d^ns l'importance des autres firmes comme Potin et Damoy. Il y a, en outre, l'accroissement du nombre des patentes, qui se sont élevées, depuis 1871 à ces dernières années, de plus de 780.000 unités, augmentant ainsi^e moitié, alors que nôtre population n'augmentait guère que d'un vingtième. Le tableau suivant donnera une idée exacte de la progression :

NOMBRE DES COTES DE PATENTES COMPRISES DANS LES ROLES PRIMITIFS ET SUPPLÉMENTAIRES DES ANNEES 1871 A 1911

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