‹ La guerre, le commerce français et les consommateursChapitre 11 sur 112 · ANNÉES · texte numérisé non relu

ANNÉES

NOMBRE

(6) Diminution résultant de rapplication de l'article 21 de la loi du 15 juillet 1880 qui exempte d'impôt les associés secondaires exerçant certaines professions rangées ailleurs.

33 l'A r.UEBHB ET I.K COMMERCE FnAZfQAIS

L'offre et la demande seront faussées ; on les établira sur des bases anormates ; et beaucoup de mauvaises aCfaipes, auxquelles la guerre aura fait perdre foute espèce de vitalité, se trouveront savamment prônées par les agences qui découvriront la clientèle de surenchère.

Il s'agirait de prévoir, si prévoir, c'est gouverner. Or, que prévoir?... La limitation des débits ?... Celle des petites épiceries individuelles ?... Nous nous garderons d'une pareille suggestion, bien que certains insinuent : « Grâce à la limitation, les fournisseurs commanditaires ne pourront plus envisager la multiplication de clients nouveaux; leur intérêt à commanditer quiconque diminuera ; les amateurs se raréfieront. Le vendeur, ne se trouvantplus qu'en présence d'un nombre restreint d'acheteurs, sera obligé de n'exiger, pour la vente d'un établissement quelconque, que la valeurréelle du fonds ; il perdra cette valeur fictive que la surenchère avait provoquée ; les choses redeviendront normales, au plus grand bénéfice de l'industrie, qui va réclamer des bras, et de l'agriculture, qui proclamera bien haut la pénurie de la maind'œuvre. B

Pourrions-nous associer ici l'épicier de détail au débitant, parce que, bien souvent, l'épicier de gros opère l'une façon plus ou moins analogue à celle du brasseur ? Tous deux font volontiers, du commerçant, une espèce de gérant doté du pénible souci des échéances — don très nférieur, — et, plus rarement, de vrai gérant qui jouît de ^oute la quiétude d'esprit désirable.

La tendance fréquente du commerçant, à faire de son fils un fonctionnaire, n'a peut-ùtre pas d'autre origine que cet asservissement caché, source de tant d'amertumes, nées des préoccupations.

Combien il serait intéressant d'étudier les rapports qui existent entre la crise du petit commerce et la ruée vers le fonctionnarisme?

Ce n'est pas tout détailler, il faut coudre, dituneparole fameuse. Ce n'est pas tout d'acheter un fonds de com-

merce, il faut le payer. Les versements seront trimestriels, semestriels, annuels, réglés sur les bénéfices indiqués, escomptés, mais nullement définis.

Les délais de paiement varient selon les régions et les usages qui y sont pratiqués : c'est ainsi qu'ils sont de un à deux mois pour les marchandises de réassortiment, épicerie, vins, spiritueux, dans le Nord : ils sont de dix-huit mois dans la région de Meaux, pour les marchandises, alors qu'ils s'élèvent à deux ou trois ans pour le capital ; l'échéance est portée à cinq ans et même à dix ans aux environs de Beaune, pour la charcuterie, et à Amiens, pour la boulangerie. Elle s'éloigne encore à Pontoise, à Chartres, où elle n'arrive qu'après dix et quinze ans ; à Paris, où l'acheteur gagne encore aisément deux ans supplémentaires, alors qu'il en gagne cinq à Troyes et que, dans la Haute-Marne, il paie à son gré.

L'acquéreur d'un fonds n'en est, bien souvent, propriétaire qu'en apparence ; en effet, le vendeur prend un nantissement sur ce fonds. Le nantissement est une deuxième chaîne qui rive, au pied de l'acheteur, le boulet qu'il risque de traîner perpétuellement.

Un petit commerçant qui s'établit a parfois caressé la chimère, on le voit; l'ère des soucis commence à la signature du contrat. Le souci n'est pas niable, môme quand l'argent n'est pas le produit de l'emprunt, c'est-à-dire quand il est la propriété réelle de l'intéressé ; il est bien moins niable encore quand un honnête homme s'est établi avec l'argent de ses amis. C'est toujours une imprudence qu'ouvrir boutique sans ressources personnelles, comme cela se pratique couramment en divers départements, notamment dans la Haute-Marne, la Charente, la Haute-Savoie, certaines régions localisées principalement aux villes de Lille, Avesnes, Montargis, Lourdes.

Mais, dira le profane, pourquoi celui qui veut devenir commerçant s'adresse-t-il à des particuliers plutôt qu'aux banquiers?... La raison en est bien simple. Les petites banques elles-mêmes ne consentent des avances qu'exceptionnellement ; quant aux importantes sociétés dé crédit, elles n'en consentent pas du tout. Force est bien de recou-

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rir aux vagues rentiers, qui prêtent alors à gros intérêts, ou aux parents plus ou moins éloignés, ou aux fournisseurs futurs, plus naturellement qualifiés : épiciers de gros ou brasseurs, ainsi que nous l'avons déjà dit. Les exceptions qui ont pu surgir, n'infirment point les règles principales que nous venons d'établir. Elles les infirment d'autant moins que les banques locales disparaissent de plus en plus. Elles ne sont déjà qu'un vague souvenir : Béthune, Rethel, Agen, Montauban, Mazamet, Rouen et d'autres villes encore, n'ont plus les leurs ; dans les endroits où elles subsistent et végètent, elles ne viennent en aide au client que s'il est connu avantageusement. Or ce n'est jamais au début de son entreprise que le client est connu avantageusement ; on lui dénie, au contraire, presque toujours les qualités de travail et de moralité. Les concurrents y sont d'ailleurs trop intéressés pour qu'il en soit autrement. Toutefois, la race des petits banquiers au cœur tendre n'est point éteinte dans la France entière; on en signale quelques unités à Valenoiennes, à Vire, à Sens, à Nîmes, à Compiègne, à Castres, à Rodez, à Aurillac ; le sud du Plateau Central ne s'est pas mo' dernisé, à ce point de vue, non plus que Perpignan, dit-on.

Patience ! cela viendra. Les banquiers, dans l'enquête sur la situation du commerce en France, en sont à déplorer que des avances soient encore consenties au pe^t commerce, par certains de leurs confrères !

Le seul banquier en perspective reste donc le grossiste. A Dijon, certaines maisons de gros s'occupent de cessions de fonds de commerce : elles servent d'intermédiaire entre les deux parties, et, pour que l'acheteur devienne leur client, non seulement il arrive qu'on lui propose des avances en marchandises, mais aussi des avances en numéraire. Tant pis si cette méthode se généralise.

Un intermédiaire, quel qu'il soit, d'où qu'il vienne, est toujours onéreux. L'individu ne vaut, sous ce rapport, pas mieux que l'agence. Tous deux sont des parasites par

excellence ; ils ne songent, en effet, qu*à tirer parti, — le plus grand parti possible — des contractants. Leurs commissions sont lourdes à payer ; elles s'élèvent couramment à ÎO p. 100 du chiffre d'affaires ; d'autres fois, elles sont fixées à 8 p. 100 de la valeur du fonds et à 2 p. 100 de la valeur des marchandises. On voit de suite l'intérêt primordial qui existe à trouver des tracta teurs. Est-il besoin d'avouer que les tractations sont généralement néfastes pour les petits commerçants, aussi bien pour les vendeurs que pour les acquéreurs ? Pour remédier à cet état de choses absolument déplorable, parce qu'immoral, il serait à souhaiter de voir les Chambres syndicales devenir de plu9 en plus les truchements gratuits pour les cessions de fonds de commerce ; les exemples qu'on cite à ce sujet ne sont encore, malheureusement, que des exemples isolés. Les particuliers, tout aussi bien que les organisations commerciales, et inversement, se sont plaints de la rapacité des intermédiaires ; de la duperie dont sont victimes ceux qui ont recours à eux ; et leurs plaintes auraient dû déjà provoquer des mesures des pouvoirs publics. La Chambre syndicale de la boulangerie de Nancy s'exprime ainsi, en envisageant plus particulièrement les débits de boissons :

« Evidemment, la complicité des agents de vente des fonds ne s'est faite que par de grasses commissions. A ces commissions, ordinairement de B p. 100 sur le prix de la vente, s'ajoute un tarif spécial qui indique bien la mentalité de ces intermédiaires. Par exemple, l'acheteur désire-t-il 20.000 francs de son fonds ? La commission de S p. 100 est due sur ces 20.000 francs, mais l'agent d'affaires se réserve le droit de vendre au-dessus de ces prix ; il entend partager le surplus par moitié. Les 3/4 des ventes sont traitées de cette fa^on ; l'acheteur sans argent ne recule pas devant le prix, même si celui-ci lui paraît élevé; il s'estime heureux d'être agréé et d'être commandité.

« Une fois en possession du fonds, il s'aperçoit qu'il a fait un mauvais calcul, que les frais d'intérêt et d'amortissement sont pour lui une charge considérable. Au su^

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plus, bien souvent il est astreint h prendre une bière d'un prix supérieur à celui payé par ses collègues concurrents ; cetle bière prend le nom de bière de luxe, de conserve ou tout autre qualificatif, pour masquer l'indélicatesse d'une opération consistant à vendre plus cher la marchandise aux débitants tenus par un contrat. »

La vente des fonds de commerce correspond trop souvent au vol organisé, mais légal. 11 arrive même qu'elle se confond absolument avec l'escroquerie. C'est d'autant plus une escroquerie, la plupart du temps, que les bénéfices d'une maison ne sont pas contrôlables. C'est pourquoi le petit commerce, envisageant l'hypothèse d'un « refilage 'i des fonds, a été toujours l'ennemi le plus acharné de l'impôt sur le revenu et de la déclaration contrôlée. Pensez donc -.'plus de comptabilité truquée!... Est-ce que cela ne serait pas la fin de toute espérance ?. . . Dans tous les cas, le prix d'une maison reste fixé à la somme des bénéfices, plus supposés que réels. Cette somme se calcule sur un an, deux ans, trois ans. Le résultat est identique, si ce prix s'établit sur le rapport qui peut exister entre lui et le chilTre d'alfaires pareillement truquable. Un commerce qui fait en moyenne 40 francs de vente par jour, soit 14.700 francs par an, vaudra, en chiffres ronds, 10.000 francs. Mais combien, qui se vendaientiû.OOO francs, ont été vendus pour 20,000 francs?... ■^"■Tibien, qui se vendaient 36.000 francs, ont été cédés ir 75.000 francs ?... Les exemples sont nombreux. Les res s'étaient présentées.

Lu reste, l'impôt sur le revenu lui-môme, avec la déclaion contrôlée, eût été impuissant peut-être à réagir, , comment contrôler ce qui n'existe pas?... Et, ce qui xiste pas, le plus ordinairement, c'est la comptabilité petit commerçant 1

ieaucoup, au lieu d'acquérir un fonds de commerce, fèrent en créer un de toutes pièces. Cela supprime ■tains aléas ; — et, en revanche, en faitnaitre d'autres, is le public est si avide de nouveautés que toute créa- 1, si elle est ingénieuse, faite avec goût, risque d'attirer imptcment la clientèle. Il va sans dire que l'initiative

des créateurs augmente tout particulièrement la concurrence entre les petits commerçants, en contribuant sérieusement à la diminution de valeur des fonds.

Que Ton achète ou que l'on innove, il faut tout de même procéder à une installation, à un aménagement. Les dépenses sont moins élevées dans le premier cas que dans le second, c'est vrai. De toutes façons, elles sont assez peu élevées quand il ne s'agit pas de spécialités ; l'élévation de ces dépenses varie selon les quartiers et la nature de la clientèle ; elles sont naturellement moins importantes à Belleville qu'aux Champs-Elysées. Mais, à Belleville comme aux Champs-Elysées, la vérité est ici : si le petit commerçant veut réussir, il ne doit pas trop compter. Les petites maisons, pour subsister, doivent, en effet, montrer un luxe qui se rapproche de celui des magasins plus grands ; le mobilier et l'éclairage sont coûteux ; les peintures, et les glaces, et les marbres, le sont aussi ; quelquefois le cheval et la voiture sont nécessaires pour livrer, comme font tant d'autres, les commandes à domicile. Le tiers des bénéfices de la première année ne suffit pas toujours à cet emploi. En province, ces dépenses d'aménagement sont calculées et différentes : elles peuvent s'élever de 500 à 1 .000 francs pour une petite épicerie, dans la Nièvre, tandis qu'à Falaise, elles montent de 600 à 1.200 francs ; on les dit de 1.200 francs, pour une petite boucherie, à Rodez; de 3.000 francs pour une boulangerie, à Lectoure ; de 3.000 à 4.000 francs pour une charcuterie dont le loyer va de 600 à 1 .000 francs, à Abbcville.

Mais les frais ne sont pas inéluctables que la première année seulement, ils ne manquent pas de se produire régulièrement dans la suite. Est-ce qu'il ne faut pas sans cesse employer le menuisier, le peintre, le vitrier, le plombier, le couvreur ? Le temps n'est plus où le petit commerce pouvait s'installer, vivre et prospérer dans un taudis. Trop peu, hélas ! le comprennent, et beaucoup maudissent les boutiques des Maisons à Succursales, parce que, claires, propres, elles ont révolutionné, en peu de temps, les mœurs des acheteurs, même de ceux des

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quartiers populeux. Elles ont contraint les vendeurs concurrents à les imiter et le public ne s'en plaint pas.

Si bien que l'on pourrait dire que les dépenses d^aménagement et. d'entretien -ne sont nulles que là où le petit commerçant n'a pas de concurrent. Mais il n'a pas de concurrent, là seulement où le commerce est sans activité. Partout où l'on travaille, des besoins nouveaux ont été créés -, les locaux doivent être plus vastes, plus beaux, mieux éclairés. Si le client^ avec les salaires plus élevés, a le goût du confort chez lui, sinon celui du luxe, il l'a aussi, ce goût^ même quand il doit choisir Son épicier. En outre, il trouve sous sa main, dans la boutique qu'il a choisie, des marchandises abondantes et variées^ et souvent renouvelées.

Pour étendre, ou même simplement conserver sa clientèle, un peu de réclame est nécessaire. Il en faut, ne serait-ce que pour montrer à l'acheteur, qu'on attire, les instruments modernes qui coupent le pain, débitent le jambon et le saucisson... Et puis, si le boulanger pouvait faire contempler le pétrin mécanique au lieu de son garçon qui, torse nu, ahane dans le fournil !...

Mais cela coûte. Le petit commerçant, hésite^.. S'il hésite, c'est l'agonie qui commence -* commercialement parlant.

Tout coûte, môme et surtout les petits cadeaux qui, dit-on, entretiennent l'amitié. Ils constituent une charge, eux aussi. Combien de boutiquiers se résignent à la supporter ? Le petit commerce de l'épicerie aurait pourtant tout à gagner s'il se montrait prévoyant, et surtout s'il flattait les enfants de sa cliente en leur distribuant quelques bonbons, ou la cliente elle-même en lui délivrant un paquet de friandises à Pâques, à Noël, ou au jour de l'An.

Ce sont là des sacrifices auxquels le petit comitierce consent difficilement. Et pourtant, comme dit W proverbe : il faut semer pour récolter.

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