LE TRAVAIL ET LE SALAIRE DANS LA MAISON DU PETIT COMMERÇANT
U y a deux catégorie8 de petits commerçants i ceux qui ne s'occupent pas continuellement de leurs affaires, parce qu'ils sont employés, fonctionnaires, ouvriers; ceu^ qui n'ont pas d'autre occupation. %
Les premiers laissent à leur femme le soin de gérer la t)OutiquQ ) ^Ue seule est chargée d'entretenir les relations avec les fournisseurs, voyageurs et consommateurs. Le soir, en rentrant de son travail, le mari s'occupe ou ne s'occupa pas des écritures, du classement des factures, de la préparation des échéances. Ceci est l'état de choses dçs toutes petites affaires.
Pour peu qu'un commerce ait d'extension ou que, simplement, il puisse permettre de vivre à ses tenanciers, l'affaire est tout autrement ; le travail de l'homme va du peu à l'excès. Il n'y a pc^s de mesure; mais il apparaît comme indispensable. Les charges sont lourdes, nous l'avons dit ; à côté de celles imposées par le fisc, il y a celles imposées par les lois sociales, et. principalement, par le repos hebdomadaire. 11 faut compenser les sacrifices ou les pertes ; il n'existe guère qu'un seul moyen : besogner sans répit. La boutique reste ouverte lo dimanche ; la femme relaye son mari au comptoir, les enfants relayent la mère à la cuisine ou dans la boutique. C'est le coup d'épaule en commun.
Ceux qui ont quitté l'emploi qu'ils occupaient, pour devenir petits commerçants, ont cru, la plupart du temps, qu'ils embrassaient une vie de tout repos. Combien ils se sont trompés, s'ils ont pris l'inébranlable résolution de
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faire face à leurs affaires, même et surtout quand les affaiveB sont diffioiles I Les préoccupations sont cons^ tantes et les occupations aussi ; ce nest jamais le repos du corps, la détente véritable des muscles, non plus que celle de l'esprit, dans une quiétude enviée... des moments d'angoisse se renouvellent, nés de la concurrence, du crédit qui n'emplit pas la caisse, de l'échéance difficile, qu'il faut renouveler.
C'est surtout dans la boulangerie que le labeur est àprc, intense, continu, indispensable ; il atteint facile* ment de quinze à dix-huit heures par jour; il ne consiste pas seulement à manier des sacs de farine, à pétrir, à mettre la pâte en corbeilles, à chauffer le lour, à y pousser le pain, à l'en retirer. Il faut surveiller, acheter, remplacer les ouvriers en certains cas, recevoir la clientèle, veiller à la comptabilité. Le débitant de boissons n'est guère mieux loti ; un fléau le guette : c'est sa propre alcoolisation, s'il n'y prend garde, s'il n'a pas la force morale nécessaire pour refuser de participer aux beuveries, soit pour forcer la consommation, soit ordinairement pour ne point mécontenter l'habitué du comptoir ; il en est, il est vrai, dont le rôle exclusif semble se borner à entretenir d'incessantes manilles. L'épicier, qui manipule des boîtes de sardines; des sacs de riz, des paquets de nouilles, des sacs de sucre, des. litres de liqueur, peine aisément seize heures sur vingi>-quatre ; il peine d'autant plus qu'il veut se priver d'employé. La tâche des charcutiers, quoique très rude encore, est cependant plus douce ; celle du boucher est, sans conteste, la moins longue : les achats, l'abatage, la vente, n'empêchent pas la majorité de fer^ mer la grille à des heures habituelles, peu tardives en général.
8e passer d'employés, tel est le but de la plupart des boutiquiers. En cela, ils ont raison. La besogne la mieux ,faite est celle que l'on exécute soi-même. Du moins, ainsi, on évite le coulage, qui serait capable d'absorber la plus claire partie des bénéfices. Mais la collaboration de la femme doit être effective, dans la vente au comptoir, dans la livraison, dans la participation aux écri-
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tures... On tombe vite, hélas ! de Gharybde en Scylla, en dépit de la meilleure bonne volonté : la servante ne tarde pas à s'imposer, pour peu que les enfants soient en- bas âge, et, souvent, en outre, on engage une femme de ménage. C'est bien le cas de dire, alors, que ce qui vient du tambour s'en va par la trompette.
Le petit commerçant le plus heureux est, évidemment, celui qui, ayant eu une nombreuse famille, a vu grandir ses enfants. Les enfants deviennent les plus précieux auxiliaires pour la conquête de la prospérité tant convoitée. Malheureusement, il en est ici comme il en est ailleurs, et la progéniture ne sauvera pas le petit commerce par l'aide qu'elle pourrait lui donner. Pour être épicier, on n'en est pas moins Français — un Français professant les idées du jour, en même temps que celles léguées par la tradition. On aime bien le fils unique, parce qu'il embrassera une autre profession que celle du père.
Si le petit commerce a, de plus en plus, la tendance à se priver d'employés, la faute en incombe, nous l'avons laissé entrevoir déjà, à la loi sur le repos hebdomadaire. La plupart des groupements et syndicats affirment que, dans les villes de province, cette loi a entraîné un fléchissement considérable dans les chiffres d'affaires, non pas tant parce qu'elle constitue une forte charge au point de vue du personnel, que par la canalisation fatale de la clientèle sur les grandes maisons de Paris, surtout vers les maisons de vente à long crédit : Dufayel, Classes laborieuses, etc. Les gens de la campagne ont cessé de venir le dimanche dans la petite ville, pour y effectuer
leurs achats.
Et cela suffit à expliquer la haine du boutiquier contre les lois sociales, aussi bien que sa résistance à leur observation. Est-elle donc si nécessaire, cette loi du repos hebdomadaire ? A Paris, à Marseille, à Lyon, et dans tous les grands centres, oui, disent les détaillants.
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car \éë employé» trataillent 1* sàiïi^ répit, Cùfntùe dans un enfer. Mais, dans les vagues sonB^préîëCiiite^ et Sans les humbles chefs-lieux de côntow, il eh va tout stnttemenij les employés rie Sont point des esclaves ; ils travaiHettt en paix, se reposent qu^nd ils le vètileïït et obtieniîeEÉt tous les codgéS qu'ils désirent ; c'est le paradis. Et puiSi pourquoi ûe pas laisser le fjatt*on et l'employé régler à l'amiôble totttes ces questions? Ne'faisaietiUils pas bon itténàgêr ? Eftt-ce que c'est à la campagne que les plaintes se S€Wt élevées, que les grèves se soût fomentées ? Le jetlne homme oti te je»tine fllle h'orît-ils paë tout à perdre, dans l'état pféseftt des choses ? Livrés à eux-mêmes durant déS jôUrttééS entières, ils sont susceptible» ûë céder à tous les entraînements : ceux: du câtaret^ cêtï3^ de l'amour. Il irrite dotic que le petit commerçant qui, atttrefois, exerçait Une surveillance paterrt elle, lève au ciel des bras impuissants, en pleurant sur là vert» perdue et là débauche gràiîdissâtite.
C'est tfn poifit à& tue, mais qui ne touche pas ceux qtfi, déjà conscientsi d'eux-mêmes, ont soif de l'indépen-dance en laquelle ils espèrent.
La morale est un argument. L'iMérét en est uïi autre. Les employées u'oïït ctire de cette sollicitude. Ils préfèrent la bride sur Id coti, la liberté. Us arguent que celui quia peiné toute une semaine dans des conditions hygiéniques déplorables, a bieri mérité, au bout de ce temps, un jojip de tepOQ physique et moraly sans avoir à se préoccuper dd pairï wécessaire. Et puis, il n'^y a pas que de jeunes employéi^ ; totiâ «e sont pas loin de rattacher, à l'égoîsme intégral, le raisonnement du boutiquier.
Uûè^ façoft de respecter les lofa, selon an personnage d'Emile Augier, c'est de les tourflér. Il appert donc qu'en cerWiifïs efiidroits, les eorfimetçstttis exerçant la même spécialité, sont tombés d'ôcco^d sur le jour de repos à aecordeff à Uxisf persù&îiet. ils ont décidé d'employer des extfai^ pO«t femp*à'<ier lettrs employés habituels. M. X... ^(moà les'^fts à M. Y:.,, en cfette qù^rftté, et inversei*e^.
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De cette façon, la morale et l'intérêt patronal sont conciliés assez parfaitement.
Mais, ce sont là des exceptions, puisque le petit commerce, en général, ne comporte pas d'employés ; s'il prend du personnel, il le choisit le plus jeune possible pour qu'il ne grève pas trop le budget familial, tout en recevant la nourriture et le logement. Cette jeunesse est astreinte à toutes sûrtes de besognes étrangères au commerce; il est bien rare qu'à dix-sept ans, époque à laquelle elle cherche à se caser définitivement, elle sache ficeler proprement un paquet. Gomment le saurait-elle, si elle n'a fait que des courses î ■Voilà bien la crise de l'apprentissage.
On nous signale, pour confirmer notre raisonnement, qu'à Béziers, 80 p. 100 des petits commerçants n'ont pas de véritables employés et qu'à Brignoles, cette proportion s'élève allègrement à 90 p. 100.
Mais, toutefois, il importe de savoir comment le petit commerce rétribue les employés, quand il en a. L'enquête parlementaire effectuée à ce sujet, nous fournit de suffisantes explications.
Quand il n'existe que des apprentis, ceux-ci sont peu nu pas rétribués ; de même, le salaire d'une bonne ou l'un commis est très faible : 20 à 30 francs par mois. Is peuvent vivre avec la famille du commerçant ; touteois, àMouUns, Saint-Etienne, Clermont, Annonay, Grelobie, on signale qu'ils ne sont même pas nourris.
Dans l'alimentation : bouchers, charcutiers, hôteliers, estaurateurs, les employés sont logés et nourris. Cet isage tend à disparaître, par suite de la cherté de la vie ■t des inconvénients qu'il présente pour le petit commer- ;ant, notamment en ce qui concerne les visites des inslecteurs du travail. Dans quelques rares localités, à Fontainebleau et à Maubeuge, les petits commerçants lourrissent leurs employés sans les loger..
Les émoluments des employés varient de 2 à 5 francs lar jour dans les départements du Nord ; il est de 4 à I francs à Sainl-Dizier et à Yssingeaux ; de 60 à 100 francs lar mois, non logés ni nourris à Laval; de 100 à 123 francs