‹ La guerre, le commerce français et les consommateursChapitre 28 sur 112 · LES TIMBRES-PRIMES · texte numérisé non relu

LES TIMBRES-PRIMES

L'exemple de TUnion commerciale d'alimentation du Forez nous a montré combien il est difficile d'arriver, dans des boutiques similaires, appartenant à la même association, à Tunification des prix. Si les prix varient d'une boutique à Tautre, il y a pire : ils varient même dans le magasin du petit commerçant.

Le petit commerçant, en effet, ne pratique pas la vente à prix fixe ; beaucoup l'annoncent sur leurs enseignes et leurs factures, mais cela n'établit pas le principe. La vente à prix fixe, de par sa nature même, indique une vente réalisée avec un minimum de bénéfice et sur laquelle aucun rabais, si minime soit-il, ne peut être consenti. La vente qui comporte le marchandage a une signification absolument contraire ; c'est elle qui est en usage, le plus souvent, chez les détaillants. C'est la perpétuation de l'ancien et lucratif système de la « turbine » ; il consiste à rendre le plus cher possible ^ suivant la tête du client, qui se défend quand il est averti et qu'il en a la hardiesse, mais qui se laisse aussi tondre sans protester. Il convient de remarquer que cette habitude, vieille comme le petit connimerce, a reçu une atteinte sérieuse, grâce au grand commerce de détail qui, lui, a fait sa règle de vendre le meilleur marché possible, quel que soit l'acheteur.

Certains détaillants écoulent leurs marchandises avec majoration de prix, grâce à la complicité du personnel, avec lequel est partagé le produit des majorations. Mais ce n'est point là un système propre à composer une clien-

tèle nombreuse. Au surplus, le marchandage comporte des inconvénients; en premier lieu, il occasionne une perte de temps, toujours appréciable ; ensuite, il inspire, à l'acheteur qui s en va, le regret de n'avoir pas marchandé davantage; car cet acheteur emporte, avec la denrée acquise, la certitude de la duperie et la résolution de n'y plus revenir.

En général, on peut dire que Técart entre le prix d'achat et le prix de vente, chez le petit commerçaiit, est d'autant plus accentué que le commerçant a moins d'importance. Quels sont les écarts courants?... Laissons la parole au petit commerce lui-même, qui les a précisés, dans ses réponses, à la dernière enquête parlementaire :

L'écart entre le prix d'achat et le prix de vente varie, en raison de la nature des marchandises, de 1 p. 100 à 50 p. 100 ; il est en moyenne de 10 à 30 p. 100.

Le commerçant se contente d'un bénéfice moindre sur les articles de consommation journalière et exigeant peu de manutention . La majoration du prix d'achat est beaucoup plus élevée pour les marchandises susceptibles de s'altérer ou de se détériorer, ou sur les articles de fantaisie, qui peuvent subir une forte dépréciation par suite des caprices de la mode. Dans ce cas, l'écart entre le prix d achat et le prix de vente est évalué, selon les régions et localité», à 15, 20 et %i p. 100 pour les vins, alcools, produits de boucherie et de charcuterie; à 20 et 25 p. 100, pour les produits d'épicerie; à 20 p. iOO en Corse, à 15 p. 100 dans les Basses-Alpes, le Lot, le Jura, l'Aveyron ; à 25 et à 35 p. 100, pour les articles de mercerie et les tissus; à 35 et à 45 p. 100 pour les articles d'habillement et de chaussures.

a est de 25 à 30 p. 100, pour la généralité du petit coBU^eree, à Montreuil-sur-M^ (Pas-de-Calais), et de 33 p. 100 dans In Vienne.

Dans le commerce de la limonade, oei écart serait en moyenne de 40 à 50 p. 100 ; pour Ie9 restaurants, de ^ p. 100 ; dans la spécialité des eaux minérales, de 10 à 16 p. 100 ; dans la boucherie, de 10 à 15 p. 100, mais il y a la confusion des qualités, la pesée avec le papier, le

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coup de pouce à la balane6> etc. ; daos le commerce de la boulangerie, chaque quintal de farine donnerait un bénéfice de 10 ou de 18 p. 100; l'écart serait de 25 p. 100, quand la hausse atteint le prix de 60 francs, pour un sac de 157 kilogrammes ; ce même sac laisserait un bénéiice de 14:0$. Le bénéfice, d'ailleurs, varie avec Thabileté du boulanger^ dont le grand art consiste à faire entrer, dans le pain, la plus grande quantité d'eau possible, tout eu livrant un pain dont l'aspect est agréable à l'œil et au goût; pour le cidre, l'écart moyen est de 30 p. 100 ; pour la nouveauté, de 35 à 45 p. 100.

Ainsi qu'on peut le remarquer, c'est l'épicerie qui réalise les bénéficesmoyens. Elle écoule des produits-réclame pour amorcer la clientèle ; elle perd quelquei^ois, dans ce but, sur le sucre;^ le pétrole, le sel, les cristaux ; elle établit une compensation avec le reste.

Il ne serait pas juste de ne point constater, en passant, que la vente des choses défraîchies est suivie, le plus ordinairement, de pertes, dont le pourcentage varie de 1 p. 100 à î20 p. 100.

Ces pertes ne sont pas les seules. U y a aussi celles qu'entraîne le crédit accordé par le détaillant, — crédita la semaine, à la quinzaine, au mois, selon le client et soû genre de paye.

Au reste, ce crédit, quand il existe, ne comporte pas de limites absolument définies ; plus d'un acheteur paie quand il le juge à propos, parfois au bout de plusieurs années, sans se soucier des embarras financiers de son fournisseur. Les gens malhonnêtes même n'hésitent pas à duper le boutiquier, en abusant de la confiance qui leur est prodiguée. Il est à regretter que les recours contre ceuiE-ci soient illusoires, à proprement parler- Lie crédH se défend parfaitement, quand il est organisé, comme celui ées Unions économiques ; il ne se défend plus quand il est pratiqué par le boutiquier i^olé. U ne peut être Cfne la rançon du prix majoré. En tout cas. il oblige le petit commerçant à disposer d*uQ fonds de ron* lement bor^ de proportion avec l'importance de son négoce. U est une cause d'insuecès, de paralysie com-

merciale ; et, le plus étonnant, c'est la classe aisée de la société qui en abuse davantage.

On dit couramment que les bons pâtissent pour les mauvais : c'est vrai en matière commerciale ; il faut que le bon client paie pour le mauvais client. Mais le bon client finit par perdre de sa placidité et de sa résignation ; il ne tarde pas à diriger ses pas vers les maisons vendant exclusivement au comptant.

L'existence du crédit a été contestée dans son principe même. La Fédération commerciale et industrielle du Nord écrit, à ce sujet, que le vrai crédit repose sur des engagements réciproques de l'acheteur et du commerçant ; que les cas de crédit consenti ne sont pas des cas de vente à crédit, puisque le commerçant ne consent des avances en marchandises qu'à ceux en qui il a confiance, ou pour qui il éprouve de la pitié, s'érigeant ainsi en banquier du pauvre, qu'il empêche parfois de tomber dans des situations sans issue.

L'utilité du petit commerce, pour certains de ses défenseurs, se justifie par là ; il assure ainsi un rôle social que nous ne discuterons pas, en dépit de certains sophismes émis, concernant les cas de grève ou même les événements de famille, prétextes à agapes quelquefois, et auxquels il faut faire face, même quand on n'en a pas les moyens.

Passons, et maintenons condamnation du crédit consenti, en donnant toute absolution à la vente à crédit organisée, puisque ceci concourt à l'épanouissement commercial et que cela concourt au suicide commercial.

Mais, comment le Petit Commerce peut-il consentir le crédit à sa clientèle — en admettant la nécessité de la chose, — et la vente à crédit, qui lui permettent de lutter efficacement contre les grandes entreprises, si lui-même ne dispose pas de crédit, non plus que des capitaux indispensables?... Il ne peut arriver à ses fins : soutenir la concurrence et assurer son développement, que par Torg^nisation de son propre crédit.

DU DÉTAILLANT ISOLÉ AU CONSOMMATEUR. LE CRÉDIT lOi

De là, l'éclosion du projet concernant le crédit au Petit Commerce, et que le Sénat vient d'adopter, à Theure où nous écrivons ces lignes.

L'utilité de ce Crédit' est contestée par les intéressés eux-mêmes, dan* î)îen des cas. Quels sont leurs arguments?... Le Petit /Commerce veut être libre, ^nous avons vu qu'il ne l'est.' è'as, à cause de la tutelle des fournisseurs; — le Crédit mettrait le Petit Commerce sous la tutelle de la haute banquci,j>bur la troisième signature; le Crédit serait nuisible, paKcel'^u'il ne s'appliquerait pas exclusivement au Petit CoiftinQrce, mais aussi aux coopératives de consommation, 'cjûi/sont des bêtes noires!

Cette dernière raison montre bien l'état ijKuital des boutiquiers, qui ne consentent à se mettre k^û^Jàjyie si le voisin ne peut s'y mettre. Cela s'appelle 'fiiôlement bouder contre son ventre. L'individualisme étroît-eVle manque de sens commercial ne se changent pas en ee'piSf , solidariste et en sens commercial à coups d'institutions,." même altruistes.

Au fait, il faut peut-être chercher d'autres motifs. Estce que la Fédération des Syndicats de l'épicerie de l'Est et du Nord-Est, à Chambéry , ne nous les donnerait pas ?. . .

« Quand le crédit du Petit Commerce sera organisé, il est à craindre que ce dernier ne s'aliène les grossistes, qui sont ses commanditaires actuels, en donnant le maximum de garanties aux banques prêtant leur concours. Les fournisseurs ne sont-ils pas plus utiles que les banques, même au point de vue de l'aide financière?... »

Ce sont des arguments solides, parce qu'ils sont logiques. Il y en a d'autres :

« On doit redouter également les déboires pour les commerçants, trop nombreux, qui, à court de garanties, revendiqueront l'usage du crédit, dont on devra leur refuser l'accès. »

Si les détaillants étaient groupés en associations qui les rendraient solidaires les uns des autres, ces craintes seraient sans fondement. Certains ajoutent que le crédit étant une chose absolument personnelle, les laborieux et

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les honnêtes n'en sont pas dépourvus aussi rigoureusement qu'on afiécté de le croire. Il ne s'ensuit pas moins qu'il ne faut légiférer, en la matière, qu'avec une prudence extrême. Faciliter le crédit à quelqu'un qui est pauvre, est-ce un bon service- à lui rendre? Est-on riche du fait qu'on doit quelque chose^ «^ peu ou beaucoup? Le grand Crédit Forézien sdmiiiB traiter fort justement la question, quand il s'ècriia.S .

« Le projet de loi- ihetHuant le crédit au Petit Commerce, s'inspire de fe précarité des ressources personnelles du petit odnfinérçant et de la nécessité de le protéger contre le^ 'nhua de ses négociateurs ; on a voulu mettre, à sa disposition, des avances à un taux raison* nable. .^^ >

Il esiiticontestable que TafTectation de la Banque de FranoeVqui a été prévue dans ce but, apportera à la situation; une amélioration, mais une amélioration si faible que Ton ne peut vraiment considérer cela comme Tapparence même d'un remède. Et, d'ailleurs, ne seront-ce pas des intermédiaires qui profiteront de cette affectation?

Je m'explique : la répartition de cette somme se fera proportionnellement à l'importance des capitaux âéjà souscrits d'autre part par les détaillants, qui, en l'espèce, donneront d'une main, à la société, à peine la moitié de ce qu'ils compteront lui retirer de l'autre. Appelé à demander des avances à la société, le détaillant ne peut être celui qui devra alimenter le capital de la société»

C'est cependant dans ce sens qu'ont été conçus les projets d'association pour le crédit mutuel des petits commerçants.

Pour que cette organisation fût efScace il faudrait que le capital fût fourni par des tiers autres que les détaillants qui, eux, doivent remplir le rôle d'emprunteurs.

Mais, s'il en est ainsi, ces sociétés ne seront-elles pas des entreprises essentiellement financières n'ayant à se préoccuper, avant tout, que de la défense d'intérêts financiers ? Dans cette hypothèse, je ne vois pas très bien la différence qui existerait entre ces organismes et nos banques actuelles.

DU DÉTAILLANT ISOLE AU GONSOMIf ATBUR. LE CREDIT i03

D'ailleurs, les sociétés de crédit mutuel existant dans d'autres villes, à Dijon notamment, ne donnent aux conr* merçants que des résultats absolument illusoires. Je dirai plus : ayant été appelé à étudier une forme d'association de ce genre, j'ai acquis la certitude que, pour que ces sociétés subsistent^ il faut qu'elles soient inhérentes à UD oi^anisme administratif dont la marge bénéficiaire est déjà assurée par ailleiirâ; mais« si elles sont obligées de vivre par elles-mêmes sur leurà opérations propres, celles-ci sont insuffisantes à couvrir les fk^ais généraux et, en même temps, à faire profiter les détaillants d'une réduction de taux d'escompte par rapport à celui qu'ils payent actuellement dans les banques privées. »

Ce qu'il faut s'attacher à rechercher, c'est donc la meilleure solution du problème du Crédit. Doit-on <;réer des sociétés de Caution mutuelle?... des Associations d'achat?... des sociéiés coopératives de Crédit mutuel?...

Faut-il commencer par développer 1 éducation professionnelle? Tout n'est-il pas résumé là?... L'encouragement aux grands établissements de crédit à consentir des prêts à petits intérêts, n'est-il pas subsidiaire?... Devra-t-on, alors, créer des banques spéciales pour l'or^ ganisation du Crédit commercial?

Autant de questions qui rendent le but primitif difficile à atteindre. 11 n'en faut pas moins rechel'cher une solution. Ne serait-elle pas dans la création d'une banque spéciale dont le capital serait souscrit, en tout premier lieu, par les fournisseurs du Petit Commerce eux-mêmes, et, en second lieu, par des capitalistes qui en constitueraient le complément? Les grossistes, dont le sort est uni à celui de leurs clients, pourraient-ils refuser de délier leur porte^monnaie pour une œuvre d'une aussi haute portée économique et sociale ? allèguent les défenseurs du système. Nous répondons : « Oui t » car le crédit au petit commerçant permettrait généralement à ce dernier de se passer du grossiste dont, à tout prix, il faut s'affranchir. Mais quels que soient les moyens mis en œuvre, en raison des garanties qui devraient être prises vie-à-vis de tous, la Banque de France devrait être le

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compensateur, parce que son apport à elle seulement serait exempt d'intérêt et que cela permettrait de rémunérer à un taux supérieur l'apport des autres.

Les banques comme la Société générale, le Crédit lyonnais, sont des établissements pour les opérations à court terme. L'organisme nouveau devrait être un établissement à long terme, parce que c'est de celui-ci seul que le Petit Commerce a besoin. Pourtant, est-il logique que les opérations dans un établissement à long terme soient moins onéreuses que dans un établissement à court terme, parce que ces opérations se répètent plus rarement, qu'elles demandent moins de paperasseries, par conséquent, moins d'employés î II semblerait donc parfaitement équitable que le taux de l'escompte y fût moins élevé qu'ailleurs. Méfions-nous des illusions, des mirages.

La Banque de France, en outre, pourrait s'engager à reprendre à l'escompte une partie du papier de la banque spéciale, afin que celle-ci pût étendre ses opérations sur des affaires autres que celle du Petit Commerce proprement dit, et sur un chiffre plus important que celui permis, à première vue, par les disponibilités reconnues.

Il y a là une idée qui est à creuser, alin de lui faire rendre tout ce qu'elle peut comporter de pratique pour le Petit Commerce, auquel les initiatives capitalistes et les

■ iatives individuelles peuvent faire prendre des essors étendus et merveilleux, quand il appliquera, en tout et tout, les procédés heureux de ses concurrents.

,e Petit Commerce, qui consent à la vente d'articleslame : sucre, pétrole, cristaux, etc., etc., use égaleit de timbres-primes, qui ont assuré la fortune des lotliers : Caïffa, Debray et autres. Ils sont prîucîpaleit en usage dans l'alimentation. Ces timbres-primes, -ribués en proportion de l'achat eflectué, donnent ît, quand ils sont amassés en nombre suffisant, à des sts de lingerie, de verrerie, d'ameublements, etc. C'est

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