LA MARCHE A LA COOPERATION
caverne d'Ali-Baba. Tout ce qui est occulte revêt un caractère mystérieux d'une invincible attirance.
Nous avons voulu pénétrer dans les arcanes de ces organisations économiques qui sont, aux yeux des commerçants, tentants et menaçants tout à la fois ; le flambeau à la main, nous y avons recherché les Crésus du Négoce pour leur arracher leurs secrets. Mais, hélas ! le flambeau ne projetait qu'à peine la lueur d'une chandelle.
Cependant nous avons vu assez le contour de bien des choses pour nous permettre d'en faire une description exacte, en formulant, comme on le verra, de justes et utiles déductions.
Nous sommes allé beaucoup plus loin : pris de soupçons envers quelques-uns, qui se proclament des petits, des humbles, effectuant leurs opérations commerciales sous le couvert de l'association, nous sommes entré chez des commerçants qui ne diffèrent point, selon nous, de tous les braves patentés — c'est un mot d'hier — qui prétendent, à eux seuls, composer les classes dites moyennes. Un grand nombre nous ont semblé être sur la route directe qui mène au succursalisme intégral. Epiciers, crémiers, négociants divers évoluant dans la pénombre des Unions variées et des Coopératives déguisées, nous sont apparus en pleine évolution, avec, pour demain, l'aboutissement final : la concentration de leurs opérations de détail, la succursalisation certaine, inéluatablç. Et notre étude sur place, le crayon à la main, nous a persuadé que bientôt tout le conimerce de France sera échafaudé sur des modes, divers en apparence, mais ayant au fond des principes identiques. Grands Magasins, Maisons à Succursales, Coopératives de tout genre, Associations de détaillants qui veulent vivre, ne composent qu'une seule et même catégorie d'intérêts semblables, parfaitement solidaires, et d'aspirations communes plus ou moins réalisées effectivement.
Oui, la forme caractéristique de l'économie moderne, c'est la concentration. La concentration, c'est la loi universelle qui, tout à l'heure, fera graviter, dans le même cercle, toute la production, tous les répartiteurs de cette
4 LA GUERRE ET LE COMtfERCE FRANÇAIS
production, en même temps que toute la consommation. Les Grands Magasins ouvrent des succursales plus ou moins visibles ; les succursales ouvrent de grands magasins ; les boutiques du bistro, de l'épicier, du chausseur^ du mercier, du coiffeur et de vingt autres, muent peu à peu en succursales ; les Coopératives ne seront bientôt, elles aussi, que les succursales d'une direction centrale ; et tous ceux qui mangent, boivent, utilisent les objets nécessaires à la vie, deviendront, en grande majorité, des commerçants sans le savoir, parce que consommateurs, et que la coopérative de consommation deviendra une succursale d'entreprise, en même temps que la succursale d'entreprise, qu'elle soit de la Samaritaine ou des Comptoirs français, deviendra une coopérative de consommation.
En résumé, nôtre évolution économique, c'est la marche lente, mais sûre, vers l'unité, dont la coopération renferme tout le principe.
Si quelque obstacle, un jour, pouvait entraver cette marche, notre ruine industrielle et commerciale en serait la conséquence. Mais l'évolution triomphe toujours, accomplissant, de façon insensible, les plus formidables révolutions ; les obstacles que les hommes, par ignorance, peuvent dresser, ne sont que provisoires. L'idée, pour se réaliser, dispose des siècles, et c'est pourquoi les Anciens, dans leur sagesse, ont toujours considéré le Temps comme le plus grand Maître.
Leffonds, avril 191