‹ La guerre, le commerce français et les consommateursChapitre 31 sur 112 · TAUX · texte numérisé non relu

TAUX

Beurres et œufs.

Epiceries . . .\ 1.443

Poissonneries . 2.524

Spécialités ali-( 176

mentaires . J 5.669

Vins

Tout te que l'on peut remarquer, c'est que, dans le même genre de conmierce, il y en a qui gagnent 30 p. 100

DU DëTÀILLANT au consommateur. B£NfiFIG£S, PROCÉDÉS 109

et d'autres 44 p. 100, c'est-à-dire à peine la moitié. Autrement dit, ceux-là vendent plus cher que ceux-ci, à moins qu'ils ne sachent mieux acheter, ce qui n'est pas probable, puisque le chiffre d'affaires de l'épicier qui atteint le plus haut pourcentage de bénéfice net, n'atteint que le 1/5 de celui qui s'élève à 14 p. 100. Encore, n'estce pas une preuve.

Mais, venons-en aux pratiques que la guerre a créées ; elles ont été, à bien des points de vue, regrettables.

Le Petit Commerce, nous l'avons dit, a connu, aux heures tragiques de la mobilisation, l'affolement du public, l'afflux de la clientèle, qui s'approvisionnait dans la crainte des lendemains incertains et des famines problématiques. Les rayons de ses modestes boutiques furent vite dégarnis ; il tira, de ses denrées et des nécessités de l'heure, tout l'avantage possible; d'un magasin à l'autre, il existait des sautes de prix fantastiques ; ces hausses s'aggravèrent encore lorsque les stocks furent épuisés, que leur renouvellement fut rendu difficile, par suite de l'impossibilité d'utiliser les chemins de fer, tout à leur but militaire.

Le Petit Commerce n'avait pas d'entrepôts, cela se conçoit, et tout, dans ses moyens comme dans sa manière d'être, différa des moyens et de la manière d'être de ses rivaux, que nous étudierons plus loin, et qui ne tolérèrent, dans leurs succursales, aucune élévation de prix, tant que les stocks ne furent pas complètement épuisés.

Dès la première heure de la guerre, le Petit Commerce, il faut bien l'avouer, s'est montré âpre au gain. Apre il est resté. Il a exploité à son avantage toutes les heures de crise : crise de sucre, crise de beurre, crise de la pomme de terre, crise du vin, et non seulement sur un point du territoire, mais partout, dans les pays envahis, dans ceux de la^one des armées, jusqu'à l'intérieur, jusqu'aux frontières d'Espagne ! On en constatera la preuve en maints tableaux que nous publions plus loin, et que nous avons dressés au cours d'une enquête de longue haleine opérée dans la France entière.

Nous avons parcouru des régions où le Petit Commerce

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seul existait; le petit commerçant, qui n'était contrarié ni par les succursales ni par les coopératives, vendait à des prix de fantaisie; encore, convient-il dç remarquer que les populations ne trouvaient pas chez lui le quart des denrées nécessaires. Quel approvisionnement médiocre!

Mais la situation changeait partout où la concurrence s'était établie; les prix devenaient plus doux et le choix des denrées beaucoup plus normal.

Nos tableaux, sur lesquels il sufBt de jeter un coup d'œil, disent tout cela. Mais, partout, le petit commerçant, comme on s'en rendra compte, vendait plus cher que les coopératives et les succursales.

Dans les jours où le sucre était rare, on mesurait, naturellement avec parcimonie, les quantités à fournir à la cHentèle. Le petit commerçant le faisait, hardiment et sans honte, payer trente et trente-cinq sous le kilogramme, alors que, partout où la taxe existait, on le vendait au prix fixé, soit vingt-huit sous, ou vingt-sept, comme dans la plupart des Maisons à Succursales.

. Le phis extraordinaire, à ce point de vue, est, sans conteste, ceci : là où le petit épicier pouvait faire la loi, parce que sans concurrent, il vous obligeait, généralement, à acheter autre chose, pour vous livrer du sucre. Ces dispositions commerciales sont, évidemment, extralégales, car toute marchandise offerte en vente doit être livrée à son prix. Nos épiciers, qui protestent si véhémentement contre les primes que les grandes maisons donnent à leurs acheteurs, faisaient une prime avec un aliment de première nécessité. Encore un peu, embarrassés de rossignols variés, ils vous en eussent imposé l'achat pour vous Kvrer du sucre, — même si vous aviez eu une tisane à prendre.

Conme le fit remarquer, avec inilniment de raison, M. Cliarlaa Demay, dans un article du Petit Ckampenois, cela rappelaH oette marchande de tabaq de Dijon qui prétendait ne céder des cigares maniUe, au prîxde la régie, que si on ^aidait à chercher ses puces. Pourquoi, ajoutait-il, le marchand de sucre, qui vendrait aussi des fromages, ne nous imposerait^if pas la charmante corvée de

DU DÉTAILLANT AU GONdOMMÀTIUR. BRNSFICBS^ PROCÉDÉS iii

purger ses géromés des astiçeis qui les secouent, au de bêcher une planche de son jardin? Sévère maïs juste. On ne peut mieux dire.

Cette carte forcée^ introduite dans les condition^ du commerce, mérilait, certes, d'être refrénée. Elle ne Ta pas été. Dans tous nos départements sans exception, des détaillants, pour, livrer cinq cents grammes de sucre, exigeaient un achat de marchandises supplémentaires, variant de trois à sept francs. Le client maugréait; mais, généralement, il s'exécutait.

En d'autres termes, Tépicier poussait à la consommation; s'il ne s'est piuB enrichi partout, du moins, partout, il a gagné de Fargent, çô qui lui a appris, sans aucun doute, à ne point trop maudire la guerre.

Le Petit Commerce n'a jamais été ma) partagé dans les distributions. Les concurrents n'étaient pas représentés au comité central de répartition. Les épiciers de gros, imbus de leur importance, avaient le souci de satisfaire leur clientèle de détaillants, avant de songer aux Maisons à Succursales et aux Coopératives, détournant ainsi au profit de leurs intérêts personnels le mandat qu'ils avaient assumé, en raison du but naturel de leur fonction.

Le commerce avait un rôle à remplir dans les moments les plus difficiles de la guerre, à l'heure où se déchaînaient les crises : il aurait dû pouvoir moraliser te public. Certaines personnalités n'y manquèrent pas et furent constamment à la hauteur de la tâche qu'ils avaient assu* mée; les autres en furent, comme on pouvait s'y attendre, totalement incapables. Un petit conm^erçant n'a pas toujours l'éloquence indispensable, ni 1 initiative désirable. Oh ! ne croyea pas que noui» regrettions que ta corpora-» lion 00 f^nirnH; pas un nombre appréciable d'c»*at4M)r8! Ce B^est pas cela... Mais> poiirtant, un peu d'ascendant sur ce» ménagères Qerveu9€9 ^i onA toujours p^r de manquer de tout, qui s'atamoeni pour on rien, qu» s'ien^ goulTrent chez les fournisseurs, au premier signal, pour y faire main basse sur les conservas, les p4tes alimentaires, tes légumes &»^cs^, te sucre, et a^ur un tas d'autres produits; oet ascendant, disons-nous^, eût été bienfaisant.

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Il n'y avait, somme touLe, qu'à rassurer la population, à lui certifier qu'elle ne manquerait de rien, qu'elle ne paierait pas plus cher. Mais, en agissant ainsi, le commerçant, à ses propres yeux, eût joué un rôle de dupe! il n'eût pas profité des heureuses circonstances !

Comment tenter de persuader les cuisinières qu'aux souffrances morales ne se joindraient point les privations ? V "«in se z- vous ? Mieux vaut l'assaut des rayons qui, en ante-huit heures, déblaie tous les vieux fonds de rs et écoule tous les rossignols !

imment, au surplus, convaincre les ménagères que tetits accaparements familiaux sont ridicules, désaageux, dangereux ?, .. que la panique crée la disette ?... ce phénomène des rafles est absurde pour les denpérissables, tels le lait, la viande fraîche, les légumes, l'on ne manquera de rien?

; commerçant est enchanté que la maîtresse de maiau contraire, obéisse à ses instincts naturels de préince, parfois un peu outrée. Son rêve serait qu'elle lît, tous les huit jours, sa cave, son grenier, son gardeger; les ailaires n'en iraient que mieux.

infériorité du Petit Commerce de détail et son impuîs- :e à servir les intérêts du public éclatent dans cette I, cueillie dans le Matin {octobre iîH6).

La deuxième commission du Conseil municipal de s a délégué MM. Le Corbeiller et Fiancette auprès ^réfet de police, pouratlirerson attention surlanécesde mettre fin aux conditions défectueuses dans leslles a Heu la vente du sucre. La plupart des épiciers efusant à le vendre au prix de la taxe, on n'en trouve t que dans les grandes maisons d'alimentation, ce qui ^oque.des rassemblements, qu'il serait préférable 'iter. »

n effet, il faut être passé au boulevard de Sébastopol, ant les maisons Potin et Damoy, depuis juillet iy\6, r être édifié, l^s longues files de ménagères évo-

DU DÉTAILLANT AU GONSOMMATBUR. BIÎNÉFICBS^ PROCÉDÉS 113

quaient les temps de famine du siège de Pâris^ les ioterminables stations à la porte des boucheries et des bou< iangeries.

Cela tient à ce que le petit détail sç refuse à ne rien gagner ou à perdre sur certains articles, alors que lès grandes firmes y sont préparées, en raison de la puissance de leurs capitaux et de l'importance de leurs marchés. Nous signaleron s le cas de maisons achetant onéreusement le sucre, pour l'écouler à perte à la clientèle qu'elles veulent satisfaire; combien d'autres pourrait^on nommer?...

Ce sont les magasins du Casino, à Saint-Etienne, qui^ alors que la vente du sucre est fixée à 1 fr. 40 le kilo^ le cèdent invariablement, dans leurs 360 succursales, à 1 fr. 35.

Ce sont les magasins de l'Epargne, â Toulouse, qui, à diverses reprises, pour atténuer la crise dont souffre le public, offrent à la municipalité des quantités égales à 60.000 kilogrammes, au prix de 1 fr. 50, alors qu'elle les paie 1 fr. 80.

Des pratiques analogues se sont remarquées sur le seL x Vlnformalion du 29 octobre 1916 mentionne que ce condiment éminemment populaire, indispensable dans la cuisine aussi bien que dans l'élevage, est menacé d'une hausse. Déjà, disait-elle, quelques épiciers ne veulent en livrer qu'un démi-kîlogramme à la fois. Us réalisentmême, de ce chef, un supplément de bénéfices inattendus, car ils vendent le sel fr. 20 la livre et le kilogramme vaut fr. 35 exactement. Y a-t-il, comme pour le sucre, une crise de production ?

Et la pomme de terre, que n'en dit-on pas et que H'en â-t-on pas dit?.. L*Infoi*matiôn, à la môme date, signale (Jue les vendeurs clioisissent, pour être débitées, les qualités inférieures, les unités suspectes, et conservent les marchandises triées en cave. « Attendez-vous, dit-elle, à voir sortir ce stock de réserve en plein hiver, dès que la raréfaction des pommés de terre, ph^s ou moins prémé-

114 LA GCXBBE ET LB COMHIBCE FBAHÇAJ3

ditée, aura entraîné un relèvement des prix de la taxe. » Il faut avoir suivi un peu attentivement les opérations aux Halles centrales de Paris, — ô combien peu! — pour s'être rendu compte du rôle joué par le petit détail qui, achetant telle marchandise fr. 75 la livre, — du poisson, par exemple, — n'a jamais cessé de la vendre 1 fr. 50, en réalisant un bénéfice de 100 p. 100, parce que la préfecture de nolir.e permettait de vendre plus cher des denrées s, alors que les intéressés écoulaient, sous lation, le meilleur comme le pire, la qualité aussi bien que les déchets, n soit, en juin 1916, le coût de la vie est en formidable ; on en aura l'idée par la lecture ls suivantes, publiées à cette date par le nistèrc du travail :

tr-le-Duc, l'augmentation est considérable, ayant doublé, à cause des troupes et des jnéville, le coût de la vie a augmenté de iparé à celui de juillet 1914 ; àBemiremont, viande et de la graisse ont augmenté de 100, le pétrole se paye fr, 60 au lieu de luîles alimentaires, de 2 francs à ï fr. 20 le le 1 fr. 10 à 1 fr. 20 ; le beurre, 2 fr. 30 la 3 de fr. 225 à fr. 25 pièce ; le fromage du au lieu de fr. 80 ; le lait, fr. 30 au lieu es pommes de terre se vendent 1 fr. 50 à ib le -décalitre. Le bois, quartier hêtre, est rancs le stère à 24 et 26 francs ; la houille, ; 4 fr. 25 avant la guerre, sont à 12 francs ; ]uette agglomérée se vend 12 fr. 30 les nés. La chaussure et l'habillement ont subi ! 30 p. 100 et plus. A Montbéliard, 50 p. lOO m depuis le début de la guerre. A Morez, 100; le pain coûte fr. 425 le kilogramme ;

le kilogramme ; le lait, fr. 25 le litre ; le

1 franc le litre. A Chaumont, augmentation

— A Usieux, le cidre a augmenté de y a augmentation sensible dans les prix

DU DÉTAILLANT AU GONSOMIIATEUR. BBNBFICBS, PROCÉDÉS 115

de la viande et des pommes de terre. Le beurre a baissé de fr. 25 par livre et les œufs ne se vendent plus que 1 fr. 401a douzaine. A Gondé-sur-Noireau, le bœuf coûte, selon les qualités : 2 fr. 80, 3 fr. 40 et 4 francs ; le porc, 3 fr. 90 et 2 fr. 90. Le pain se vend fr. 43 le kilogramme et l'épicerie a augmenté de 40 p. 100. A Trouville, le coût de la vie a doublé, sauf pour le pain et quelques autres aliments. A la Ferté-Macé, augmentation d'un tiers. A Saint-Brieuc, 30 p. 100 d'augmentation sur le cours normal des denrées alimentaires. Le prix de la houille a plus que doublé. A Fougères, le pain se vend de 1 fr. 28 à 1 fr. 38 les 3 kilogrammes ; le bœuf, 2 fr. 60 le kilogramme ; la vache, 2 fr. 40 ; le mouton, 3 francs ; le veau, 2 fr. 60 ; le porc, 3 francs ; le beurre, de 5 fr. 80 à 6 francs le kilogramme. A Bolbec, l'augmentation était de 50 p. 100 ; elle s'accentue encore.

Centre. — A Tulle, sauf le pain, les denrées alimentaires ont augmenté de 30, 41 et 80 p. 100. A Sens, Taugraentation est sensible, particulièrement dans les produits de ferme.

Ouest. — A Saint-Nazaire, l'augmentation est de oO p. 100 en moyenne. A Châtellerault, le coût de la vie est toujours très élevé. Le prix des logements a doublé depuis la guerre, ainsi que le prix des denrées alimentaires, le pain excepté. Le vin ordinaire coûte fr. 80 le litre. La pomme de terre, que le pays fournit en abondance, s*est vendue 4 francs le double-décalitre.

Sud et Sud-Est. — A Firminy, le coût de la vie a augmenté de 30 à 40 p. 100. A cause des salaires élevés, beaucoup d'ouvriers étrangers enlèvent les produits alimentaires, sur les marchés, sans discussion ni marchandage. D'où tendance, chez les producteurs et les intermédiaires, à augmenter leurs prix. A Rive-de-Gier, l'augmentation est de 40 p. 100 au minimum, depuis le commencement des hostilités. A Mazamet, le coût de la vie a augmenté d'un tiers. A Valence, la cherté des vivres augmente de jour en jour, sauf le pain et les pommes de terre, restés à un prix ordinaire. Les légumes secs ont augmenté de 50 p. 100. Les porcs se payent 95 à 100 francs

iiô Uk CyVSt^m ET LK bOMltKRGÉ FRANÇAIS

les 50 kilogframmes, elles vins, 85 à 90 francs rhectolitre. Â Montpellier, le pain est àu statu quo. La viande a augmenté de 40 p. 100* Le lait coûte fr. 80 le litre. Le vin est monté de fr. 20 le litre à fr. 80, hausse attribuée à la spéculation et aux maladies crypiogamiques. Le prix des légumes a triplé. A Cette, le pain êêit vendu fr . SU le kilogramme. Les autres denréeô alimentaires ont augmenté de 100 p. 100. A Roanne, le pain vaut fr. ii le kilogramme ; le pain blanc fb, 46$ le bourre, 5 fr. 20 et le vin, fr. 90 le litre.

La police et lés pouvoirs publics, en mille endroits, ont tenté de réagir contre leé pratiques de ceux qu'on peut appeler des mercantis. Mais, au fond des campagnes, la surveillance eSt pour ainsi dire nulle, et Teffort a été perdu. Les épiciers ne Sont pas les seulâ que Ton puisse inculper; comme ttôuô le disait M. Neyret, le distingué maire de Saint-Etienne : « On voit encore un peu clair dans leur trafic; miàid il en est un où tout est trouble, un qui représenie la bouteille à Tencre *, c'est la boucherie, qui se moque de toutes les taxations, en raison de la cuisine du découpage et du pesage, et àurtout en raison de l'indication des qualités. »

Aussi, souvent, 8*eat-on plaint justement du commerce de la viande; lûi^ s'est livré constamment à la spéculation éhôntée De là, Toiiv^eHurè dé boutiques municipales. Il est curieux de constater l'inconscience des commerçante qui, en provoquant là création de ces boutiques, alors qu'ils se plaignent, vont précisément à rencontre dé leurs propres intérêts. Bn effet, une fois léâ boutiques municipales créées, c'est une concurrence de pluâ, susceptible de survivre aux événements pénibles que nous traversons; elles aident les conàommateurs à mettre le doigt sur les plaies, comme on dit; elles les incitent à lutter contre les abus du commerce et à lutter pour l'édification de coopératives qui, alors, naissent avec l'appui des municipalités. Et puis, les affaires ne tardent pas à se compH-

DU DETAILLANT AU COHSOMMATSUR, Blgî^SPIGi;», PROCEDES li?

quep d'interdiction» variées, qui restreigneiat ]% liberté commerciale, pourtant nécessaire h quiconque veut vivre dan$ les fonctions que Mercure symbolise,

Les boutiques municipales sont fondées dans l'intention défaire passer l'intérêt collectif au dessus des intérêts particuliers Comme J'a dit Renaudel, p elles font que les expériences qui s'inspirent des méthodi^s socialistes, ae répètent et se multiplient ».

L'ouverture d'une boutique municipale constitue donc, à proprement parler, une expérience. Mais cela ne va pas saDs risques pour les municipalités. On l'a vu en. maintes occasions. Cependant, celle d'Evreux. paraît-il, en quelques jours, arrivait à réaliser des bénéfices, en raison de l'absence de loyer, \ de la réduction du personnel au strict nécessaire, des achats excellents efTectués par des conseillers municipaux»

Nous ne nous attarderons pas à discuter longuement la valeur de ces aiïirmations Pourtant, il est contestable que le loyer n'existe sous aucune forme. Cette forme, plutôt, n'est^elle pas déguisée ?.., Est ce que, dans les cas qui semblent les plus démonstratifs, les plus probants, l'absence de loyer ne correspond pas à un sacrifice consenti par la municipalité et, daps ce cas, la thèse soutenue par les socialistes n'est^elle pas considérablement affaiblie ?... Il convient, en effet, de déduire, même en Wles circonstances spéciales, la valeur d'un loyer, possible et empêché, du bénéfice réalisé- Car ce loyer, pour être abandonné par la municipalité, n'en serait pas mpine susceptible de constituer une valeur qui aurait pu êtru réalisée et qui, obligatoirement, doit figurer au budget municipal... Un immeuble ne roprésenie-t-il pas toujours des frais de construction ou d'entretien, dont l'amortisse' ment doit ae calculer ? une valeur d'usage qui peut varier, mais qui n'en doit pas moins se prévoir? une chose subceplible d'être employée k un usage rémunérateur ?

Au surplus, il existe bien d'autres considérations possibles. Ce loyer, qui est-ce qui le fournit?... N'est ce pas au consommateur lui même quUncombe la tâche d'alimenter le budget municipal?... C'est donc son propre

H 8 LA Gt7£HR8 £T LE GÛMMBRCJE FRANÇAIS

argent qu'on lui rend, sous une autre forme, ou plutôt qu'on lui reprendra sous la fornae de Timpôt... Et nul n*ignore que l'impôt, en effet, affecte les aspects les plus variés.

Les socialistes, Renaudel en tête, allèguent que « les frais généraux d'une entreprise sont moins élevés pour une grosse que pour une petite, qu'il s'agisse, du reste, d'une affaire municipale, coopérative, ou, tout aussi bien, d'une industrie privée ».

11 y a ici un aveu véritable, la reconnaissance d'un fait qui plaide en faveur des entreprises de concentration. Il est, en effet, par ce qui précède, reconnu implicitement que ces grandes entreprises, tant combattues, peuvent rendre des services à la consommation, parallèlement aux Coopératives elles-mêmes, dont nous aurons à parler au cours de cet ouvrage. Et retenons que c'est le chef d'un grand parti parlementaire lui-même, plus autorisé, dans la circonstance, que quiconque, qui n'entame en aucune façon, par ses constatations, le principe commercial de la vérité duquel il faut se convaincre. Au contraire : il semble établir nettement l'infériorité du petit détail sur le grand détail, et, réciproquement, la supériorité du second sur le premier; en outre, il paraît indiquer clairement que le petit détail majore ses prix parce que ses frais sont toujours élevés au maximum.

Ce qui a poussé de nombreuses municipalités à Tinstallation de boucheries municipales, c'est la difficulté de créer une taxe uniforme pourtoutes les boucheries. Cette difficulté est insurmontable à cause de la diversité des éléments qui constituent la qualité d'un animal : race, âge, sexe, conformation, état de graisses, nature de l'alimentation, état de santé, etc., etc. Comment, alors, agir équitablement et raisonnablement ? Comment empêcher, qu'en dépit des meilleures intentions des pouvoirs publics, le consommateur ne soit la victime des bouchers?... Comment, enfin, éviter à la commune les risques d'une déconfiture commerciale, toujours à prévoir quand on entre dans la voie, parfois très inégale, du négoce?

DU DÉTAILLANT AU CONSOMMATEUR. BÉNÉFICES, PROCÉDÉS ii9

L'entente entre les municipalités et les bouchers n'estelle pas réalisable?... Est-ce qu'une taxe, établie d'un commun accord, ne serait pas la meilleure chose ?... C'est ce qu'a tenté la ville de Toulouse. Des efforts ont été faits, par les deux parties, pour empêcher les variations trop sensibles des prix. Mais, en présence de la hausse persistante du cours des animaux sur pied, les délégués de la boucherie ne tardèrent pas à déclarer qu'il leur était très difficile, sinon impossible, de délivrer à tout acheteur, sans en être requis, un bulletin de livraison indiquant le poids et le prix !

Peut-on avouer d'une façon plus naïve que la boucherie, habituellement, ne tire ses avantages et bes profits que de l'ignorance de l'acheteur, à qui le contrôle de la quantité échappe de par l'habileté de l'opérateur, tout autant que le contrôle de la qualité et des sommes à payer?...

En présence de ces faits, la population manifesta qu'elle avait conscience de perdre ainsi ses garanties les plus essentielles, et la municipalité dut rechercher une solution : cette solution n'était-elle pas la création d'une boucherie municipale ? Oui, mais...

Rien n'est trop malaisé à qui veut aboutir, dit le proverbe, et la nécessité rend ingénieux, même les élus du suffrage universel. Une formule heureuse se présenta : le gérant de cette boucherie l'exploiterait à ses risques et périls ; il s'engagerait à vendre au-dessous de la taxe, à délivrer à tout acheteur le bulletin que les bouchers lui refusaient, à supporter, en outre, un contrôle continu.

Si ce gérant se présentait, s'il travaillait, s'il durait, ne montrerait-îl point, par là, la mauvaise volonté des membres de toute une corporation ? Le trouverait-on ?

On le trouva. Un extrait de la délibération du 20 octobre 1916, au conseil municipal, en est l'attestation. Le voici :

« La Municipalité est entrée en pourparlers avec M. Buisson, directeur des Etablissements Michon, à l'effet de déterminer les engagements respectifs qui présideront au fonctionnement de l'entreprise à créer.

En ce qui concerne M. Buisson, il sera chargé de la

120 LA GUEBRB BT liK G0MMERC1& FRANÇAIS

direction de la boucherie municipale, mais Texploitation se fera à ses risques et périls, sans que la Ville puisse être recherchée si la mise à exécution du projet ne réussit pas. Il devra se conformer aux prescriptions qui lui seront données par la Municipalité, en vue d'assurer la garantie de la marchandise au point de vue des qualités^ des catégories, du poids et des prix Au point de vue du débit, il devra délivrer, à tout acheteur, un bulletin de pesage et vendre à un prix inférieur de fr. 20 par kilo à celui de la taxe.

Pour le contrôle, M. Buisson sera soumis à la visite permanente des agents de l'inspection des comestibles et des agents de police.

En ce qui concerne Tinstallation, il établira des boucheries dans des pavillons du marché Victor^Hugo et du marché de la place des Carmes, affectés à celte industrie et pris en location à la Ville aux conditions fixées par le tarif des droits de place. Enfin, ces établissements devront présenter toutes les particularités d'une boucherie modèle avec parfait étiquetage des qualités et des catégories de viandes.

Dans l'avenir, si Texpérience tentée donne des résultats satisfaisants et montre la nécessité d'étendre l'entreprise pour répondre à de nouveaux besoins, M. Buisson devra organiser, à ses frais, des installations semblables, dans les différents cantons de la ville.

En ce qui concerne la Municipalité :

L'Administration s'engage à faire aménager les pavillons des halles où sera établie la nouvelle boucherie.

Elle donnera à l'œuvre créée l'estampille municipale, lui assurera une large publicité, en un mot fera tout ce qui sera susceptible d'accroître Timportance de l'exploitation.

Il reste entendu que si M. Buisson n'observe pas les obligations ci-desâus énumérées. la Ville aura le droit de le remplacer par un autre Directeur.

De son côté, M. Buisson aura la faculté de se retirerde Fentreprise à l'expiration de chaque mois, après avertissement préalable donné 30 jours à l'avance.

Ces conditions, présentées à M. Buisson, ont été agréées par lui suivant lettre du 18 octobre 1916.

DU DKTAILLAIÎT AU pOJfSOMMATPtîB, ÇBNIFfCBS, FBOCÉDÉS 124

Eo cppçéquçnç§, j'ai Thopueuri Mesçieur*, de vous proposer de prépare 1% délibérçtUon suivante ;

Article 1. — Est volé le principe de la création d'une bcucherie municipale.

Article 2. — La dite boucherie sera gérée par M. Buis^ son, directeur des Etablissements Michon, à ses risques et , périls^ sous les conditions stipulées ci-dessus.

Le Conseil adopte.

Pour çxtrftit çQuforniç,

Lç Maire :

RiKUX.

D autres municipalités ont cherché la formule sans la trouver. La solution de la question ne dépend-^lle pas tout entière de la possibilité de rencontrer un gérant?... Sans doute* En attendant, il est curieux de relever ici, qu'une grande ville comme Toulouse, a consacré Texcelleiice du principe de la gérance adopté par les Maisons à Succursales et tant combattu par des rétrogrades.

Toutes ces difficultés h lever eussent-elles existé si le grand commerce de détail, les entreprises de concentra^ lion, les Maisons à Succursales, pour les appeler parleur nom, se livraient au débit de la viande à leur clientèle ?... Nous ne le croyons pas, et nous ne sommes pas seuls à partager cet avis. En effet, M. Charles Lallemand, préfet de la Loire, nous disait à ce sujet :

« La concentration industrielle et commerciale, qui a déterminé la crise de la boulangerie, devrait bien, demain, déterminer celle de la boucherie ; et c'est parce que cette concentration a rendu de grands services que ce souhait doit être formulé Malheureusement notre pays, qui a fait des révolutions pour le morceau de pain, n'en a fait aucune au sujet du bifteck et du pot au-feu ! »

Ecoutons, sur le même objet, les paroles de M. Neyret, maire de Saint-Etienne :

(r Les grandes maisons offrent, à meilleur compte que

122 LA 60BRRE ET LE COMMERCE FRAKÇAIS

les boutiquiers, des produits plus frais et de qualité supérieure. Elles ont une influence salutaire en enrayant la hausse. Le détaillant exploite sa clientèle* de tous ses moyens...

« On ne peut que désirer voir prochainement nos grandes firmes adjoindre à leurs affaires cette autre branche de l'alimentation : la viande! ^>

Deux tètes dans le même bonnet, et au même lieu.

Ici, force nous est de constater qu'à ce point de vue, nous sommes en retard, si nous nous comparons à l'Angleterre. Le procédé de vente de la viande, dans les succursales multiples, est largement pratiqué chez nos amis d'Outre-Manche. Il est des firmes, en effet, qui disposent de cent ou deux cents maisons de vente ; c'est ainsi que Fletcher Limited, à Londres, possède 258 boutiques; Ëaritmans Ltd, à Londres, 1146 boutiques ; Higgin Daniel, à Liverpool, 88 boutiques ; la London Central Méat C, 231 boutiques ; la Nelson and Sons Ltd, 778 boutiques ; la River Plate Eresh Méat C^ Ltd, de London, 332 boutiques, etc... Trente firmes ont un total de 3.465 boucheries.

Chose curieuse, l'Allemagne, où le mouvement de concentration est si prononcé, est, au sujet de la viande, dans un cas analogue au. nôtre, et la Belgique aussi.

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