‹ La guerre, le commerce français et les consommateursChapitre 36 sur 112 · L'ACTION SYNDICALE ET SES ERREMENTS · texte numérisé non relu

L'ACTION SYNDICALE ET SES ERREMENTS

Tous les vœux du Petit Commerce se résument à peu près en ceci : « Diminution des charges pour les boutiquiers, aggravation des chaînes pour les concurrents. »

Par faiblesse démagogique, le Parlement a consenti, à diverses reprises, à voter les lois d'exception qu'on lui demandait. Gontinuera-t-il dans Tavenir?... Là est la question. Au reste voici d'autres desiderata.

Les groupements des diverses professions commerciales participent tous à des cbngrès; les épiciers émettent des vœux tendant à la suppression du privilège des bouilleurs de cru, à la révision de la patente, notamment, à son remplacement par un impôt sur le chiffre d'affaires; à la révision de la loi sur le repos hebdomadaire; en général, à l'adoption de toutes mesures protectrices du Petit Commerce. Les boulangers participent au congrès du Syndicat général de la boulangerie française, qui se tient tous les huit ans; ils demandent surtout l'abrogation de la loi de 1791 sur la taxation du pain par les maires, en vue d'établir la liberté du travail pour les boulangers, et aussi la diminution des charges qui frappent les boulangers. Les débitants et restaurateurs demandent la suppression de la licence, du privilège des bouilleurs de cru, et aussi des coopératives militaires, puis le vote des lois Thalam'as et Berry. Les bouchers ont tenu le premier Congrès de la boucherie, à Lyon, le 21 septembre 1913. Les pharmaciens demandent la limitation du nombre des officines et leur répartition proportionnelle à la population; l'exercice personnel avec l'aide d'un seul élève ou

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paieaies des grands magasins. Us ne devaient pas s'en tenir là; ils eurent alors l'idée d'arriver, par l'obtention de lois spoliatrices, à l'extermination de tous leurs rivaux. Ils ont demandé et demandent encore des augmentations telles, tant contre les grands magasins que contre les établissements à succursales multiples, que ces augmentations, décuplant dans certains cas le montant des charges fiscales de ces établissements, aboutiraient à leur fermeture.

Les moyens qu'ils ont employés et qu'ils emploient couramment sont : les campagnes de presse, les réunions, les congrès, et surtout le dénigrement systématique de leurs concurrents.

Trouvant même parmi les membres du Parlement quelques ardents défenseurs, et parmi eux quelques militants énergiques, ils formèrent d'abord des fédérations régionales et tendent aujourd'hui à arriver à la confédération générale, cherchant à manifester, par la masse sérieuse de leurs adhérents, la justice de leurs revendications, Or, si l'on considère ^que cette action s'étend actiiellcmentsurtoutle territoire national, et que, d'autre part, les militants ont obtenu l'adhésion d'un grand nombre de personnes qui, par leurçj occupations, ne sont qu'à peine des petits commerçants, tels que propriétaires, cafetiers, jardiniers, pharmaciens, retraités, fonctionnaires, etc. ; on doit bien reconnaître que les petits commerçants réellement intéressés à la défense de leurs intérêts économiques propres, sont une infime minorité dans le pays.

Les vœux qu'ils ont émis ont été publiés dans tous les périodiques, ou môme été affichés dans plusieurs villes; il serait donc superflu de les rapporter ici ; ils peuvent se résumer de la façon connue : le petit commerçant demande purement et simplement la mort de son concurrent et, en attendant, il désire, par ses clameurs, tenter de détourner de luil'attention du fisc ; il cherche ainsi à échapper au payement de sa part contributive des impôts, payement que chaque citoyen doit, cependant avoir à cœur d'oporer dans les limites de sa puissance contributive.

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A Nice, Nîmes et Nantes, les petits commerçants constatent eux-mêmes qu'ils sont en minorité dans leurs associations où entrent surtout des personnes étrangères à leur corporation, ce qui fait que les préoccupations commerciales n*y figurent presque pas. Il en est de même dans nombre de fédérations et c'est ce qui explique l'inanité de leur action.

Beaucoup, dans des congrès, élaborent des programmes d'allure plus ou moins économique et qui sont remis à des parlementaires ; des vœux sont votés et transmis à la presse. Toutefois, des quantités de localités importantes sont encore dépourvues de ces organisations, et parmi elles : Valônciennes, Epînal, Honfleur, Falaise, Condé-sur-Noîreau, Vire, Périgueux, Auch, Bordeaux, Agen, Oloron, Tarbes, Gaillac, Vannes, Embrun.

Plusieurs syndicats ont été fondés par des polémistes, des candidats éventuels aux élections cantonales ou législatives; à Montereau, à Saint-Gîrons, à Malesherbes, etc. Ils n'ont, on le conçoit, que des moyens d'action modestes ; de plus, ils doivent lutter contre Tesprit d'individualisme, qui est celui du boutiquier. On signale pourtant que la Ligue commerciale de la banlieue parisienne compte 4.0li0 adhérents et que la Ligue commerciale des départements du Centre, dont le siège est à Tours, en comprend 45.397. Dans cet ordre d*idées, on fait dire aux chirtres ce que l*on veut, attendu qu'à Bordeaux il n*y a pas 15 p. lOOde commerçants dans ces ligues ou syndicats.

Certains, tournés vers un but pratique, donnent des renseignements d'ordre juridique a leurs membres; d'autres s*întéressent à la cession des fonds de commerce. Bien peu prêchent l'esprit d'association — le seul à répandre pourtant. Bien peu sont à même de faire les frais d'un journal. C'est ainsi que la Ligue commerciale du Centre ne possède qu'un organe trimestriel qui était, avant la guerre, sur le point de devenir mensuel. Au reste, comment un journal pourrait-il vivre s'il ne s*intéressait qu'à la défense du petit commerce?... Le petit commerçant, quand l'occasion se présente de s'abonner, ne s'abonne pas. Et voilà pourquoi 4S.397 adhérents d'un

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groupement parfaitement défini n'ont qu'un journal trimestriel.

Quand, par hasard, surgit une feuille corporative, elle doit vivre des subsides que lui allouent les épiciers de gros ou de la réclame payante qu^obligatoirement lui accordent les fournisseurs de l'épicerie. N'ayant pas de lecteurs, cette feuille est sans influence, et, si elle sert des intérêts, ce sont les intérêts de ceux qui la subventionnent et non de ceux, à qui elle s'adresse.

Un journal serait pourtant nécessaire au Petit Commerce, mais pour l'instruire, car il en a besoin. Ce n'est pas en faisant de la démagogie qu'on le sauvera. Avant toute autre chose, il lui faut des écoles professionnelles, des écoles pratiques de commerce. L'apprentissage, lui aussi, est à la base de tout. Ce sont les méthodes du Petit Commerce qui sont la raison de son peu de succès, ces méthodes étant devenues désuètes, et le progrès les ayant modifiées pour aboutir soit aux Maisons à Succursales multiples, soit aux Grands Magasins. Il serait donc à désirer que l'instruction professionnelle du petit commerçant fût instituée; on doit constater malheureusement que, soit à l'école primaire, soit à l'école primaire supérieure, rien n'a été fait dans ce sens. Il existe bien en France des écoles supérieures de commerce où l'instruction donnée est admirable à tous égards ; mais ces écoles ne sont accessibles qu'aux favorisés de la fortune et à quelques boursiers, et leur nombre en est très restreint. Au contraire, dans les pays étrangers, notamment en Allemagne, sous la dénomination de Handels schule (écoles de commerce) figurent des institutions privées correspondant à nos écoles primaires supérieures et donnant l'instruction pratique commerciale ; la comptabilité, indispensable à la marche de toute affaire, petite ou grande, y est l'objet d'une étude approfondie, ainsi que la correspondance commerciale, qui est une des manifestations extérieures de la capacité du commerçant ; la publicité, l'histoire et la géographie — non politique, mais commerciale, — des moyens de transports mondiaux, y sont l'objet d'une étude pratique et sérieuse.

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Ces dispositions, introduites dans i'enseignennent d'avenir des jeunes Français, feraient naître chez eux le sentiment qu'il existe, dans l'univers, et notamment dans nos colonies, d'autres champs d'action que celui qui s'étend autour du clocher du village, et prépareraient une génération d'hommes actifs contribuant efficacement à la prospéritédu pays, au développement de notre industrie nationale.

C'est le Crédit Foncier de France, à Laon, qui a raison quand il dit :

« 11 ne faudrait plus voir de personnes créer ou reprendre un commerce, qui n'ont aucune capacité pour le faire ; c'est, dans le commerce de détail principalement, le cas des 3/4 au moins.

« Il ne suffît pas d'être intelligent, débrouillard, encore faut-il connaître son métier. »

Si le commerçant n'a fait. aucun apprentissage préalable, ou même s'il n'a fait qu'un apprentissage insuffisant, il lui faudra arriver à apprendre son négoce, et alors, de deux choses l'une, ou bien il s'assimilera facilement celui-ci, et pourra, sauf exception, arriver à exercer à peu près bien son commerce, — encore cela ne se serat-il fait, pendant une période, qu'au détriment de ses intérêts, — ou alors, compromettant davantage tous les jours sa situation, il arrivera immanquablement, à la liquidation, à la faillite, peut-être à la banqueroute.

Or, il faut réduire le nombre des liquidations et des faillites, non pas tant parce qu'il est regrettable d'en voir toujours davantage, mais surtout parce que celles-ci apportent des troubles profonds dans le commerce. Les marchandises ne sont-elles pas, le plus souvent, vendues à l'encan, et à des prix infimes ? C'est autant de manque à gagner pour les commerçants qui continuent leurs opérations.

Un des moyens qui permettrait peut-être de réduire notablement le nombre des inaptes, et qui, en tout cas, aurait d'autres effets moraux importants, c'est celui qui consiste à imposer à un enfant de justifier, depuis l'âge de sortie de l'école jusqu'à Tâge de dix-huit ans, d'une profession, d'un emploi.

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La loi sur rinstraction primaire obligatoire est inopérante ; il faut, de toute nécessité, créer l'instruction professionnelle.

Certes, les corporations d'autrefois étaient devenues terribles, mais si 1 évolution des ciioses n'est, il est vrai, I éternel recommencement, ne serait-ce pas en s'inst des principes qui étaient bons, et an les mettant irmoiiie avec tes conditions de liberté actuelles qu'on fait d'abord, avant toutes choses, aider au relève- . moral du Petit Commerce ?

rsquc ce résultat sera acquis, le plus gros efîortaura lit; le Petit et le Moyen Commerce seront alors bien de pouvoir se défendre eux-mêmes. Il restera toutei envisager la question, fort épineuse, du crédit. nombre des incapables se trouvant réduit par le lême du relèvement de la capacité professionnelle, ette du crédit sera plus stable et plus ferme ; l'éven- ,6 de la perte à subir ne sera plus le point de départ isifde l'opération envisagée parle créditeur. 11 ne )as oublier, en effet, que la valeur d'un fonds de come esl, avant tout, fonction de la valeur professîondu commerçant et que le taux auquel le crédit est înti est nécessairement d'autant plus élevé, que les es qu'il comporte sont plus grands.

iut que, dans l'avenir prochain, le Petit Commerce se une autre mentalité, et que, surtout, il cesse de e à l'accroissement de sa vitalité s'il obtient, par ses mations, des suppléments de charges sur ses conints. Car il faut bien se pénétrer de ceci : les mesures les constituent une arme à deux tranchants ; elles susceptibles de se retourner contre ceux que l'on protéger, au moment précis où l'on s'y attend le s.

effet, lorsque, demain, il sera démontré que Ips ons à Succursales paient leur part d'impôt et que le Commerce, au sujet des charges, jouit de ce que

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l'on pourrait, à un moment donné, appeler un tarif de faveur, grâce à la protection qui lui aura assuré un privilège de moins payer que son concurrent, quelle sera la situation ? On aura toujours, d'un côté, ceux qui versent davantage dans les caisses budgétaires ; on aura, de l'autre, ceux qui versent moins. Seulement les rôles, alors, seront intervertis. Mais, comme aujourd'hui, quelque bon apôtre, tout doucement, en sourdine, hypocritement peutêtre, viendra parler de justice, d'égalité, il glissera un amendement à la loi de finances et le tour sera joué. Gela se passera dans deux ans, cinq ans, dix ans... qui peut jurer que cela ne sera pas?... Car, étant acquis que les uns paient trop et les autres pas assez, il ne viendra à l'esprit d'aucun législateur de dégrever ceux-là pour rétablir l'équilibre. On prendra une autre voie : on grèvera ceux qui semblent l'être moins.

Il faut prévoir. Sans prétendre au rôle de prophète, nous osons croire que beaucoup diront que nous voyons juste.

Au reste, ce ne sera point la première fois que le Petit Commerce sera victime des mesures qu'il aura provoquées. Pareil fait s'est déjà produit en ce qui concerne la patente des Coopératives. En effet, les Coopératives sont considérées, par le Petit Commerce^ comme des rivales et des ennemies, tout autant que les Maisons à Succursales. On leur a infligé la patente... et, depuis, elles font acte de commerçants... elles ont conquis, si nous pouvons nous expriiper ainsi, leur personnalité commerciale.

On aurait voulu les écarter du bénéfice que peut leur apporter le crédit au Petit Commerce; c'était impossible. Ainsi, demain, elles vont disposer d'armes nouvelles qui leur permettront sans doute de prendre un essor qu'elles ne connaissent pas encore. Qui donc a commis la bévue de croire qu'on les écraserait en les traitant comme tout le monde? En les traitant comme tout le monde, on leur a donné une sorte de supériorité, elles ne sont plus en tutelle, et le Gouvernement les gratifie d'avantages constants.

Nous relatons le fait, simplement à titre documentaire, parce que ce fait vient étayer notre raisonnement.

Les Syndicats, les Fédérations, les amis du Petit Com-

16S LA GUBBIIE UT LE COHItSRCE fltANÇAlS

merce ne font pas de la bonne besogne quand ils disent :

« Ce n'est pas la peine de vous organiser, de faire des

efforts, de vous torturer les méninges à faire mieux et à

meilleur compte, pour augmenter votre facilité de vivre..,,

I allons vous soutenir en cherchant à tuer ceux qui

i gênent, »

1 reste, est-ce tout le Petit Commerce qui pour autrui ïme des taxes nouvelles ?. . . Non 1 Dans le Petit Com- :e il y a deux sortes d'éléments : ceux qui veulent uer, s'orf^aniser, développer les moyens d'achat ou ente dans des conditions meilleures. Ce sont les intelits. Les taxes plus ou moins élevées de l'adversaire aissenl indifférents ; ils ont d'autres chiens à fouetter de s'attarder à ces vétilles.

lis il y a les autres, ceux qui attendent le Messie ; : qui s'en remettent aux mains du Dieu-Etat ; ceux le font pas l'effort nécessaire parce que des meneurs ont dit : « C'est l'impôt suc votre voisin qui vous sau- . » Ceux-ci sont à la remorque du Commerce de gros, el les entraîne k résister aux transformations éconoles qui s'opèrent dans le sens du progrès; ilsobéissent suggestions intéressées de leurs mentors, en réciat des lois d'exception et de prohibition contre tous erfectionnements apportés par certains dans le cornue de l'alimentation. En effet :

jes Syndicats et Fédérations d'alimentation ont mené, re les Maisons à Succursales, une campagne de mnie et d'inexactitudes dont nous avons essayé de ! défendre- On peut cependant déplorer que nombre éputés aient pu voter des charges écrasantes contre Sociétés, croyant, de bonne foi, que les succursales ayaient pas chacune la patenta, tout comme le petit moyen détaillant. »

li dit cela? Le Syndicat des maisons d'alimentation, ; sa réponse au questionnaire de la Commission du merce et de l'industrie. Cette phrase résume la pure é; encore décèle-t-elle un peu d'acrimonie au sujet charges créées par l'impôt?... Non pas! mais au sujet agitation mensongère entretenue par les intéressés

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mentionnés plus haut. Les Maisons à Succursales, dans toutes leurs déclarations, ont toujours montré qu'elles étaient disposées à subir sans récriminer toutes les lois s'appliquant àtous ; elles n'ont jamais protesté que contre rinjustice, et pour le triomphe de la justice fiscale ; seules, elles ont émis le vœu de voir aboutir l'impôt sur le revenu, elles n'ont craint ni l'inquisition, ni les charges que cela pouvait engendrer. La justice ! On y viendra. Elle est en route.

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