‹ La guerre, le commerce français et les consommateursChapitre 7 sur 112 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE PETIT COMMERÇANT CE QmL EST. CE QU'IL DEVRAIT ÊTRE

Chacun sait que les trois facteurs économiques d'une société sont : la production, la répartition, la consommation. La répartition, c'est le commerce : petit commerce, coopératives, grand commerce de détail. 11 est certain que tout le monde n'a pas la bosse de sa fonction.

La plupart des petits commerçants sont, en effet, des répartiteurs improvisés. Ils étaient hier domestiques, valets de chambre, cochers, ouvriers d'usine ; ils ont troqué le plumeau, le balai, le fouet, le maillet ou le burin, contre le tablier de l'épicier.

Celui qui n'a pas fait l'apprentissage du commerce n'est jamais qu'un répartiteur défectueux, de la même façon que celui qui n'aurait jamais vu ensemencer un champ serait un piètre cultivateur. Nous irons plus loin : celui qui n'a jamais appris à déguster, « à goûter », à reconnaître les marchandises de bon aloî, aies distinguer des marchandises frelatées, n'est et ne sera jamais qu'uni piètre consommateur.

Autrefois, à la campagne, il était un préjugé général : on disait, sous tous les toits, en parlant des enfants, (le leur travail à l'école et du but de leurs fréquentations scolaires ; « On en sait toujours assez pour faire un laboureur! » Cela consolait souvent, pour ne pas dire toujours, les parents dont la progéniture illettrée se montrait inapte à conquérir le certificat d'études primaires... Mais on en est revenu. On en est revenu, parce qu'on ^s'est tout de même rendu compte que, dans les travaux des champs, l'instruction n'est pas si

inutile qu'on voulait bien le dire. On a vu des jeunes gens sortir de nos écoles d'agriculture ; on les a vus tenter (l'appliquer ce qu'ils avaient appris ; on a comparé les résultats qu'ils obtenaient à ceux d autrui ; on n'a pas dédaigné, à l'occasion, de faire appel à leurs lumières, soit pour soigner le bétail, soit pour soigner la serre. Il est devenu évident que quiconque est à même de lire les journaux agricoles, d'entretenir les préceptes, de faire passer leurs théories dans la pratique, est plus fort que quiconque en est incapable. Les plus éclairés finiront bien par dire le contraire de ce que leurs aïeux avançaient, car, en vérité, on n'en sait jamais assez pour exercer une fonction quelconque.

On pourrait tenir un raisonnement identique en ce qui concerne le commerçant ; le premier venu des profanes ne peut s'improviser restaurateur, marchand de vins, épicier, s'il n'est pas initié à une foule de connaissances et de travaux, parmi lesquels la comptabilité tient une î)lacenotablie, entre « Fart d'acheter » et « l'art de vendre » . Évidemment, il n'est point absolument indispensable de sortir d'une école de commerce pour ouvrir une boutique ; mais il n'est pas nuisible d'avoir été élève d'une école de commerce quand on tient boutique. A défaut d'école de commerce, il y a les écoles professionnelles, qui ne dispensent pas de l'apprentissage, de plus en plus délaissé, de plus en plus nécessaire pourtant. 11 faut tout de même convenir que ceux qui réussissent le mieux dans la carrière qu'ils ont choisie, sont ceux qui la connaissent par l'expérience, la pratique.

Autrefois, on était commerçant de père en fils. Les fils, la plupart du temps, s'ils n'étaient pas dégénérés, marquaient un véritable progrès sur leurs pères. Us n'étaient pas bacheliers toujours, mais ils possédaient quelque chose de supérieur au diplôme : élevés au sérail, ils en connaissaient les détours ; l'instinct des affaires était infusé dans leur sang; l'expérience paternelle, faite de succès et de déboires mélangés, était la source intarissable de leçons précieuses ; les leçons constituaient l'enseignement professionnel à domicile.

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Mais, un beau jour, à tort, il faut le reconnaître, les boutiquiers ont eu conscience de l'iiumilité de leur rôle social r ils ont pensé que leurs fils pourraient en jouer un autre ; consultant leur bas de laine gentiment garni, ils sentirent les ambitions germer dans leurs cœurs. Ah I certes non, leurs enfants ne passeraient pas obscurément leur vie derrière leur c omptoir ! ... Ils en feraient des médecins, des avocats, des ingénieurs, des fonctionnaires^ surtout!... Au lieu de leur garder le magasin dans lequel ils avaienf^ peiné laborieusement, ils le céderaient, ce magasin, à prix d'or, à quelque amateur, ébloui d'avance par la foiiune qu'on pouvait y établir encore. L'acheteur, inévitablement, se présenterait en la personne d'un ancien apprenti, iils de paysan en mal de la ville, et plein de dégoût pour les champs ; la cession serait vite effectuée; un acte sous seing privé suffirait; le mieux serait certainement un aote notarié fixant la valeur des marchandises en magasin, l'époque des paiements, les conditions du bail et de l'entrée en jouissance ; le cédant apporterait, durant quelques mois, son concours au preneur doté de l'ardeur juvénile, de l'amour du travail, de la confiance en l'avenir.

Celui-ci, à son tour, après avoir amassé quelques rentes, a tenu un raisonnement analogue. Mais, au lieu de vendre à son apprenti, il a trouvé l'homme qui, ayant réalisé quelques économies chez les autres, ou réuni quelques billets de mille par héritage, a cru conquérir une certaine liberté, sinon l'indépendance, en succédant au boutiquier du coin, dont la vie tranquille lui paraissait le nec plus ultra des aspirations qui sont dans toute âme humaine. Le nouveau patenté s'installait, sans instruction commerciale, même rudimentaire, à plus forte raison suffisante. Quelquefois, ce nouveau patenté était un retraité croyant grossir ses ressources par l'exercice d'une profession parfois totalement en dehors de ses aptitudes.

La préférence de l'un ou de l'autre ne portait pas sur un genre de commerce plutôt que sur un autre ; l'un et l'autre partaient d'une conception ultra simpliste, estimaient

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qu'il suffit d'avoir îles marchandises, un étalage, pour tenter le public et réaliser le bénéfice, c'est-à-dire la différence avantageuse que peut — que doit — offrir le prix de vente comparé au prix d'achat. Comment entrevoir les difTicullésqui naissent inévitablement des conditions économiques ignorées ou de la concurrence? Comment se faire une idée exacte de la situation mensuelle saus avoir une comptabilité même élémentaire?... Le tiroircaisse serait toujours assez garni pour alimenter la cuisine, et la pipe, et la partie de manille de ces disciples, tard-vcims, de Mercure !...

Et c'est ainsi qu'en France, partout, sauf peut-être dans le Nord, la Creuse, en Corse, la boutique paternelle n'a cessé de passer entre les mains d'étrangers ignorants ; de tout jeunes gens, des hommes d'âge mûr, dos vieux tout aussi bien, se sont lancés dans les commerces de l'alimentation, généralement choisis. Il n'y a guère que la boulangerie et la boucherie où des apprentis aient continué, de préférence à d'autres, ù devenir patrons. I^t cependant, il est notoire qu'à Gray, à lîriançon, à Pont-Audemer, jamais un jeune boulanger n'a eiïcclué d'études techniques. Combien de débitants de vins qui ne connaissent rien aux vins ! Combien liciers ignorent tout de l'épicerie ! Le moyen elle tcommorcede détail. dans l'onquèle Landry, avouent :>rte propoKion de patrons dépourvus de toute conisancc pratique : à Cherbourg, 5 p. ItK) seulement cafetiers ont appris leurs professions ; à Dôlc, à Chàh-Chinon, à Montluçon. à Moulins, à Bnves et dans 1 autres lieu.ï, mêmes observations au sujet de V- qui débitent la moutarde, la caanello et le sucre di

n naj( ràlîsseur, maïs on ficvient cuisinier, dit le Fert>e. On ne le devient pas inéluctablement. El à pourquoi tant d'individus ne sont que des gâtece.

es commerces de l'-Alimeutation. pins qjolcs autres ir.'.erccï, ont lH'-:o:n .ie p^.rt•s,-:o^.l!^\ï. de je ;!S ayant I un enseignom-'ni rationnel ol r.icl>.odique. Les vins.

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les fruits, les légumes, les viandes, les poissons, les produits coloniaux, exigeraient, de la part de ceux qui en font le trafic, sous une forme ou sous une autre, des connaissances approfondies, la science de la mise en emploi, si l'on peut s'exprimer ainsi, afin que le meilleur parti possible en soit tiré. Autrement toute la vie commerciale des intéressée risque de s'écouler au hasard de la réussite fortuite, ou des revers, infiniment plus probables. Il ne faut rien livrer au hasard, pas même un acte bénévole de la vie. L'ignorance es^t la cause du lent émiettement des facultés les meilleures et des forces génératrices de richesses. D'ailleurs, on n'aime bien que le métier que l'on connaît bien.

La vocation rachète-t-elle ordinairement l'incompétence?... La vocation ne peut, ni ne doit aller sans préparation. Ce n'est qu'à la faveur d'un stock de connaissances réelles et sérieuses qu'éclosent Tesprit pratique et la passion du métier. Autrement, les impossibilités, les impuissances issues de la superficialité des connaissances, inspirent la fatigue, la lassitude, bientôt le dégoût et provoquent les déboires incessants qui suppriment, tôt ou tard, la vie commerciale des imprudents qui s'y sont lancés.

11 y a les fruits secs du commerce; leur jeunesse s'est passée à des occupations improductives; c'est une jeunesse stérile, suivie d'une maturité perdue qui attend le salut d'un Messie. Le Dieu-Etat ne va-t-il point manifester sa toute-puissance?...

Hélas !

Afin qu'on ne nous taxe point de parti pris, nous voulons citer ici les paroles de M. Seigneurie, défenseur zélé du petit commerce; elles furent prononcées à Montluçon, au congrès du 25 août 1912 ; elles soulignent âprement le mal.

« Un fait d'une gravité indéniable existe : le petit commerce, ou, si l'on veut, le commerce individuel.

comporlanl les pelits et moyens commerçanls, et particulièrement cciix de la corporation la plus considérable de toutes, l'épicerie, est très malade. ,

« Il convient d'examiner, avec beaucoup de modestie, s'il a toujours su accomplir absolument son devoir.

n Si nous avons — je me permets de parler, maintenant, au nom des petits commerçants — été toujours, tous, et en toutes circonstances, à ia hauteur de notre

« Evidemment non !

«On ne peut, certainement, demander que tout citoyen, auquel il prend fantaisie de s'établir commerçant, fasse assurément ses afTaires.

fl llfaut donc, dansrintérètmèmedu petit commerce, et pour éviter des comparaisons par trop désavantageuses, avec les institutions nouvelles, séparer les. intérêts du commerce proprement dit de celui des commerçants qui ne sont pas, qui ne peuvent pas être des commerçants réels.

n D'autre part, les véritables professionnels, les vrais commerçants, ont-ils toujours fait eux-mêmes leur devoir absolu?

B Combiv'ii n'ont pas toujours employé tous les moyens

irables pour plaire à leur clientèle ?

Combien d autres n"onl pas cherché à sui^TC le pro-

s, ne se sont j.v»5 inquiétés «les prvMluctions nouvelles

ne se sont pas in^réuiés à les mollre ,i la portée du

ilic, au meilleur compte possible ?

l'n îrrami nombre de petits commerçants se trouvent

c élrv. partieilemcnl au moins, les artisitns de leur

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h ' oui !,.. Les IriLiunaux de eommeree sont particuliè-

leiï' îixés à cet éirard, ils oui eu à liqui^ler des faîl-

i mo.ivées. dansîV p- KH) des cas, par l^ibsence com-

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L",a'uu tL'vniit avi.-'ir rï'^-u uiie éùuoatîoa en harmonie : le swure de commerce qu'il a choisi. Le législateur rait sonjé dès te A' mars (^i. len prévoyant la créa-

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tion des cowrs professionnels dans les syndicats. Ce n*est point cela qui a remédié à Tinsuffisance notoire de l'apprentissage. Cette insuffisance a été reconnue par tous les économistes, par tous les fabricants.

La nécessité de ces cours professionnels est apparue presque violemment, au moment de l'application de la loi du 13 juillet 1906 sur le repos hebdomadaire. Il fallait utiliser un personnel supplémentaire. Ce personnel s'est révélé éminemment défectueux ; il ne répondait point aux désirs du public, habitué aux mille prévenances, aux mille perfectionnements que réclament les différents commerces de l'alimentation. Et cela a permis à Hubert Grizard, ex-président de la Confédération nationale des débitants de boissons, restaurateurs et hôteliers de France et des colonies, de reconnaître que cette insuffisance est plus nettement caractérisée encore à l'heure où Talcool est traqué comme un fauve, pour le triomphe de ce que M. Hubert Grizard appelle, à tort ou à raison, le « cabaret de demain », selon lui « lieu moralisateur, centre naturel de réunions », où le cafetier doit s'ingénier à la résurrection de cet honneur professionnel qui fut, sinon une de nos gloires, du moins un motif de fierté, et dont l'influence sur la conquête de notre vieille et brillante réputation de savoir-faire et d'hospitalité ingénieuse et cordiale, est indéniable.

Parfaitement. Le commerce est galvaudé, puisque nul enseignement ne forme des commerçants. Le commerce, pourtant, constitue un ensemble de professions comme la médecine, la pharmacie, et toutes autres qui nécessitent plus que de l'expérience. Il ne viendrait à l'idée de personne d'être simple officier de santé, avocat, ingénieur, sans passer, soit par l'Ecole de médecine, soit par l'Ecole de droit, soit par l'Ecole des mines, Centrale ou Polytechnique. Et, dans les cas bien rares où l'on n'y passe pas, il faut travailler, dans le silence du cabinet, plus que si l'on y passait. L'étude est indispensable. N'est-il pas au moins étrange qu'on prétende exercer des métiers complexes, tels ceux de restaurateurs, de marchands de vins, d'épiciers, sans préparation particulière, tout

aussi simplement qu'on mangerait deux sous de frites ou qu'on fumerait un cigare ? L'école, dans ces cas respectifs, c'est la boutique ; encore faut-il remarquer qu'une école spéciale, si elle était fondée, vaudrait mieux que la boutique.

Les malins sourient. Ils ne sont point convaincus que le premier venu ne puisse faire un patron. Laissons-les. Nous savons, nous, quelle erreur profonde est la leur! Et combien la conception de ceux qui sont devenus « quelqu'un » dans leur sphère, différait, en général, de cellelà! L'industrie, elle, heureusement, n'est point encore tombée aussi bas dans les raisonnements abusifs ; il y a des filatures prépondérantes, dans les pays du Nord... Si elles sont prépondérantes, c'est que les pères ont cédé les entreprises à leurs fils, mais pas avant que les fils n'aient été tout à fait aptes à remplir leur rôle d'ingénieurs, de mécaniciens, voire de chauffeurs. C'est dans ce but qu'ils ont séjourné dans les usines de France, d'Angleterre ou de Hongrie. Grâce à ce système, ils n'ont point fait des fils à papa, croquant l'usine ou la laissant péricliter ; ils sont à même de perpétuer, dans l'exploitation, les traditions qui méritent de survivre; ils sont à même d'introduire des points de vue nouveaux conformes au progrès. Le nombre des ouvriers grandit, en même temps que le capital social. Après la guerre, combien cette élite sera précieuse pour la renaissfince des régions dévastées et la résurrection des ruines fumantes !

Dans le monde des Petits Commerçants et des Petits Industriels, il est d'usage de qualifier d'accapareurs ceux qui occupent une situation supérieure, dominante. C'est injuste au premier chef. Chaque Français, depuis la Révolution, a son bâton de maréchal dans sa giberne ; chacun a la possibilité, — le devoir, c'est 'plus net, — de s'efforcer d'être un accapareur. Malgré cela, il y aura toujours des gens qui auront de l'envergure et des gens qui n'en auront pas. On ne fait un bon soldat qu'avec une excellente préparation militaire ; on ne fait un bon épicier qu'avec une excellente préparation au métier. De

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