DE LA PUISSANCE D'ACHAT DU GRAND DÉTAIL
La vie chère n'est pas un phénomène particulier à cette guerre. M""* de Rémusat écrivait, au début de la campagne d*Austerlitz : « La guerre, dit-on, augmente le prix de tout ; les marchands se servent de tous les prétextes pour vendre plus cher, et, depuis que je me mêle de ménage, je n*ai encore vu aucun événement qui fût un motif de diminution dans les prix des denrées. »
Les temps n'ont guère changé les mœurs. Naturellement, les récriminations, justement, continuent et M. Noël Amaudru s'écrie :
« S'inspirant des idées bien connues du Premier Consul, le préfet de police Dubois allait, en face des prétentions de la spéculation pendant la disette de Tan X, jusqu'à traiter d'anarchie scandaleuse la liberté du commerce en temps de crise. Ils ne mâchaient pas leurs mots, les fonctionnaires de TEpopée naissante !
<c Dans la hausse générale qui atteint actuellement tous les produits alimentaires, où est la part des fatalités économiques, où est celle de Tégoïsme commercial ? Napoléon, qui poussait la théorie interventionniste jusqu'à ses extrêmes limites, n'était pas éloigné de penser que les gros bénéfices des fournisseurs sont autant de vols dignes d'une sévère répression. Nous avons peine à le suivre dans cette voie d'ostracisme farouche. Tout de même, il nous est permis d'estimer, en dépit des calculs fantaisistes qui appuient les apologies de la vie chère, que les bénéfices apparents de certains appi;*ovi-
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GÎonneurs s'accordent mal avec leurs protcslations de dés întéres sèment. Pour des gens qui se ruinent^ ces honorables intermédiaires se portent assez bien, et leur bilan avoué prouve qu'ils subissent sans trop soulUr le fardeau de cette guerre horrible. »
On voit que les vérités d'autrefois sont les vérités d'aujourd'hui.
L'automne de 1916 arrive ; il faut des mesures. Au front, ce sont les coopératives militaires qui s'installent : à l'intérieur, c'est la taxation qu'on inau^re : celle dé la pomme de terre, celle du sucre, celle de la viande, celle du beurre, du fromage, etc. ; etc.
La taxation fait fiasco ; là où la concurrence n'existe pas, elle est impuissante ; là où la concurrence sévit, elle est inutile.
Au reste, c'est une arme qu'il convient de manier avec beaucoup de prudence ; c'est un moyen de coercition momentané, un expédient.
Comme le dit M. Bouctot, député, si elle frappe trop brutalement, elle manque son coup : il serait illusoire de taxer à 5 francs le kilo de beurre qu'à son marché régional fermier normand a vendu, purdetoutmélange,4fr.50. Sans doute la Révolution a été conduite à la taxation et X lois du K maximum »; et d'aucuns, forts de cet emple des grands ancêtres, entenifraient peut-être en er argument. Erreur ! Comparaison n'est pas raison. H : suffit pas de copier l'histoire pour la renouveler- Si la mvention a été amenée, par occasion, à des mesures de rconstance un peu acerbes, la cause en fut aux excès •nstatés à Lyon, le 20 février 1793, par Lacombe, Salitti et Delcher. En dépit des sollicitations de lacommune ! Paris, l'Assemblée y était férocement hostile; la ronde avec Buzot, la Montagne avec SaintJust et >bespierre, n'en voulaient pas et Marat lui-même quaîait les matiiTestants des sections de Paris de « perturiteurs du repos public ». La vérité, débarrassée de la gende, est que la loi du 4 nivdse an ill, abolissant toutes s taxations, fut accueillie comme une libération natiode, et qu'au lendemain de la Terreur, ceux-là surtout
qui avaient été contraints de voter le « maximum », le réprouvèrent comme opposé « à la raison, à Tçquité et à l'intérêt de la République ^). Un mouvement de révolte emporta d'un seul coup un système dont Taine a dit qu'il n'était plus que celui d'une « politique de sauvage qui abat l'arbre pour avoir le fruit».
Il en résulte que, pratiquement, la taxation ne saurait jamais être considérée que comme une mesure exceptionnelle et transitoire, et ne visant, d'ailleurs, que le détail.
Et parfois elle le frappe inutilement. C'est ainsi qu'en septembre et en octobre, la Société économique d'Alimentation de Lyon vendait le sucre un sou de moins que le prix fixé par la taxe, dans ses quatre cents succursales. De nombreuses autres maisons en faisaient autant. Il y avait une raison péremptoire et primordiale : c'est qu'elles ne manquaient pas de sucre. Et pourtant, dans la commission de répartition instituée par M. Clémentel, elles n'étaient pas représentées. On y trouvait le porte-parole des boutiquiers : M. Fettu, fabricant de bouchons, président du Syndicat de l'épicerie française, et le délégué des Sociétés coopératives. Chacun servait ses intérêts, mais n'était pas obligé de servir ceux de concurrents isolés. Etait-ce une façon d'atteindre les Maisons à Succursales, qu'on avait ainsi envisagée en haut lieu ? Ce n'est pas probable. Il ne convient que d'enregistrer un oubli, à tout point de vue regrettable.
Les défenseurs du petit détail, M. Seigneurie principalement, dans son journal l'Epicier, écrivaient :
« On se demande pourquoi les Coopératives et les Maisons à Succursales n'ont jamais manqué de sucre au sens absolu du mot, alors que cette matière faisait le plus ordinairement défaut chez le détaillant du coin. »
A cette insinuation incontestablement malveillante, nous pouvons répondre :
« Si les Coopératives n'ont pas manqué de sucre, c'est qu'elles étaient représentées aux distributions; que quelqu'un soutenait particulièrement leurs intérêts : M. Desvaux, par exemple, au ministère de l'Intérieur... Ce en quoi il n'avait pas tout à fait tort.
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« Si les Maisons àSuccursalcsn'enontpas manqué, non plus que d'autres denrées, cela tient à des raisons spéciales : en tout premier lieu, elles possédaient des stocks plus ou moins importants ; ensuite, leurs contrats considérables, passés pour un an au moins, ou permanents, avec les raffineries, leur ont permis de s'approvisionner à la source, autant que la situation le comportait; quand les raffineries n'ont pas eu les moyens de remplir les engagements, les Maisons n'ont pas hésité, au début de la crise, à s'adresser à l'étranger, bien qu'il leur en ait coûté quelque chose. C'est ainsi que les Etablissements économiques bisontins ont eu recours aux sucres égyptiens, qu'ils payaient 1 fr. 60 le kilo, rendus à Marseille, alors qu'ils devaient revendre ces sucres 1 fr. 40, à Besançon et dans toutes les localités où leurs succursales existent, a
11 convient de remarquer que les Maisons à Succursales n'ont jamais employé vis-à-vis du public, le procédé qui consistait à refuser du sucre à quiconque n'achetait pas en même temps d'autres denrées. Beaucoup n'en refusaient à personne, pas même à qui ne faisait point partie de la clientèle habituelle.
C'est ainsi qu'au cours de nos pérégrinations à travers la France, pour réunir la documentation nécessaire à ce volume, nous avons trouvé, dans un village, cette circulaire des Etablissements économiquesbizontins à leurs gérants: Besancon, le 21 juillet 1916.
« En raison des difficultés que nous éprouvons pour nous approvisionner de sucre, nous vous invitons à ne délivrer cette marchandise que par petites quantités (^0 grammes ' ■ ' " >lu8) afin de répartir ce que vous pouvez avoir
isessioa sur un plus grand nombre de clients, rous aurez du sucre en votre possession, n'en îrsonne, donnez-en 250 grammes, car des enmalades peuvent en avoir un absolu besoin. »
mentaire, n'est-il pas vrai, affaiblirait la portée e document, si l'on tient compte du moment tt, et des circonstances qui présidèrent à son
Le souci dominant des Maisons à Succursales paraît s'être résumé en ceci : aider la population à garder son sang-froid, en lui assurant que les denrées alimentaires ne manqueraient pas et que les prix ne seraient pas élevés, du moins immédiatement. Presque toutes les firmes ont publié, dans ce but, des annonces payantes, dans les journaux de leur région ; ces annonces faisaient connaître les prix toujours iriaîntenus, pour une période de huit à quinze jours, et nous sommes convaincus qu'elles ont aidé à réduire l'affolement des masses qui ne raisonnent pas.
A quoi bon citer les maisons?... Toutes ont agi ainsi. Nous Tavons prouvé, antérieurement, surabondamment. Il en résultait que leurs prix n'étaient pas encore élevés, alors que ceux du petit détail étaient en hausse. Le filet suivant, extrait de la Tribune républicaine de Saône-et- Loire, le 4 juillet, en est la preuve :
Charolles.
« Nous constatons que, malgré la taxe du sucre, des commerçants peu scrupuleux vendent encore, à Theure actuelle, le kilo de sucre 1 fr. 45 et même 1 fr. 50, alors que de nombreux magasins, notamment ceux du Casino de Saint-Etienne, le vendent encore à 1 fr. 35 le kilo.
« Devant cette différence sensible, le client intelligent devrait comprendre que cette affaire de spéculation ne devrait pas exister à l'heure actuelle et, par conséquent, il devrait acheter dans les magasins qui ne cherchent pas à exploiter, sous prétexte que nous sommes en guerre, la pauvre classe ouvrière. »
11 est donc permis d'affirmer que les préfets et les maires ont trouvé, dans les Maisons à Succursales, des auxiliaires précieux. Le télégramme suivant, adressé de Marseille au journal l'Alimentation, par son correspondant, est une attestation excellente :
Marseille, le 11 septembre 1916.
« Sucre : taxé par le préfet depuis le 4 courant à 1 fr. 30, « commune de Marseille, et 1 fr. 35 autres villes du
1l81 LA OUBRRÏ BT LE COUMBRCB PBAHCA»
« département des Bouches-du-Rhflne. On s'attendait à « 1 fr. 3S pour Marseille, mais il y a eu des conflits entre « les Ralfineries Saint-Louis et les épiciers de gros qui « ont un peu abusé, en vendant cher beaucoup de sucre a en dehors de Marseille.
« La Société Saint-Georges s'est entendue avec les raf- « fineries pour être, en quelque sorte, leurs dépositaires, « car elles laissent de côté les épiciers de gros. On lui « donne du sucre tant qu'elle en veut. Les Raffineries « satisfaites vont faire publier à leurs frais, dans tous les « journaux de Marseille et du département, la liste des H Succursales des Docks.
o Le préfet aurait, paraît-il, été très heureux de trouver « un concours empressé dans nos succursales, pour la H vente aux prix taxés, car, prévenus, nous avions, le a jour même de la taxe, fait afficher les nouveaux prix.
« A votre prochain voyage, il sera bon de rendre visite « h ces Messieurs de la Raffiiierie et de la Préfecture, a
A notre passage à Marseille, en janvier 1917, nous avons acquis confirmation de ces faits.
La question du sucre a eu de longs échos dans toutes les mairies.. Au conseil municipal deToulouse, en octobre 1916, M. Jean Rieux, maire socialiste, s'est exprimé, dans les termes suivants, au sujet de la société l'Epargne :