LA QUESTION DU SUCRE
. « Avant de lever la séance, je désire dire deux mois au sujet de la question du sucre. Vous vous êtes occupés de
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celte question très longuement, au cours de votre dernière séance officieuse, malgré que, en cette matière comme pour le gaz, les moyens de l'Administration sont des moyens extrêmement limités. A la suite de cette séance officieuse, je me suis mis en rapport avec un certain nombre de personnes très qualifiées pour s'entretenir avec l'Administration de cette question, et je suis heureux de vous annoncer que l'Administration de 1* « Epargn.e », du 1*' au 10 juillet, mettra en vente, sur cette période de dix jours, une quantité de sucre qui s'élèvera à une soixantaine de mille kilos.
« Et après vous avoir fait cette communication, je tiens à adresser à la sociétésl' « Epargne » les bien vifs et bien sincères remerciements de l'Administration municipale. Depuis le début de la guerre, en matière d'alimentation, l'Epargne nous a rendu, il faut le dire, de très grands services.
« Il est bien entendu que ce n'est pas cette quantité de sucre qui pourra résoudre le problème de la pénurie de sucre. Vous avez lu, dans les journaux d'aujourd'hui, les explications de M. le Préfet. Il vous a indiqué, dans cette note, les raisons d'ordre général qui créent la crise du sucre. A ces raisons d'ordre général, il faut ajouter une raison d'ordre local. Il est incontestable que certains consommateurs apeurés, craignant de manquer de sucre, se sont précipités sur certaines épiceries et ont fait des acquisitions de sucre supérieures à celles qu'ils eussent faites en temps normal. Ces consommateurs ne s'aperçoivent pas qu'en agissant de la sorte, ils raréfient la marchandise sur le marché et causent un préjudice au consommateur en général. Il est à souhaiter que de pareilles pratiques cessent et il faut espérer que ces consommateurs, comprenant que leur façon de faire est contraire aux intérêts de tous, ne s'obstineront pas dans leur erreur. »
S'il fallait épuiser jWsu jet relatif au sucre, ce volume entier ne suffirait pas. Nous nous bornerons à citer un
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autre fait, le dernier, afio de ne pa4 abuser de la patience du lecteur.
En passant à Dijon, dantf tes premiers jours de septembre 1916, nous nous sommes trouvé, dans le cabinet de M. Richard, président de la Chambre de Commerce et propriétaire de la firme industrielle des biscuits Pernot, avec M. Urbain, directeur des Comptoirs de Bourgogne.
M, Richard nous exposait la situation de son usine, qui allait être obligée de fermer, faute de sucre, en laissant un millier d'ouvriers ffur le pavé ; il nous narrait aussi dans quelle précarité fte trouvait l'œuvre des Poilus à la Gare, laquelle n'avait plus un seul morceau de sucre à mettre dans les tasses de café, servies moyennant deux sous, et constituant, pour les soldats de passage, une distraction, un passe-temps autant qu'un réconfort- M. Richard était désolé.
— Voulez-vous que je vous offre 500 kilos de sucre aussitôt? demanda M. Urbain.
M. Richard était enchanté. 1
— Vous I6 pouvez?
— Oui. j
— J'accepte I fit le Président, en serrant la main de son interlocuteur. Je vais vous payer de suite... Faites votre prix. i
M. Urbain répondit : |
— Puisque je vous l'offre t
- Mais, je vous en dois déjà 300 kilos depuis huit '
- Puisque je vous les ai offerts !
- Cela fait huit cents,
- Comptez bien que ce ne sont pas les derniers !.-' I n conçoit aisément, dans ces circonstances, que les neurs aient une légère préférence pour le Grand lil. Cela les change évidemment des procédés du > merce de gros, révélés par M. Moutard, président du dicat du Commerce du sucre. I Nous nous efforçons, nous a-t-il ^léclaré, nos collègues loi, de réparUr le sucre un pcn partout, au mieux des >ins, de façon à éviter qu'il y ait disette ici et aboD-
danee là. Pour cela, nous nous attachons à satisfaire surtout, dans les limites des quantités dont nous disposons, aux demandes des épiciers, intermédiaires directs des consommateurs.
« Malheureusement, nous avons constaté que de peu scrupuleux spéculateurs s'étaient improvisés épiciers. Ils s'étaient, pour cela, fait imprimer quelques feuilles de papier à lettre ou fabriquer un timbre à cachet humide, inscrivant le mot : Epicerie. Grâce à ce stratagème, ils nous réclamaient du sucre, qu'ils accaparaient au détriment du consommateur.
« A côté de ces trafiquants, figuraient des marchands en gros qui ne consentaient à livrer 25 kilos de sucre aux épiciers que moyennant l'achat de ou 700 francs d'autres produits, cafés ou autres.
« C'est pour prévenir, à l'avenir, ces abus et nous défendre contre ces agissements scandaleux, que nous avons sollicité le contrôle des préfets.
« Les représentantsdu gouvernement peuvent, surplace, mieux se rendre compte que nous-mêmes des besoins du pays et apprécier si les personnes réclamant du sucre sont qualifiées, par leur profession ou leur commerce, pour formuler des demandes. Nous espérons, de la sorte, écarter les spéculateurs, qui étaient les principaux auteurs responsables de la gêne constatée en province pour l'approvisionnement du sucre.
« Il va sans dire que nous n'exigerons l'apostille préfectorale que pour les demandes douteuses et que nous continuerons, comme par le passé, à satisfaire celle des épiciers notoirement connus, et qui ne cherchent qu'à répondre aux besoins des consommateurs avec lesquels ils sont en rapport direct. »
Les mêmes explications nous ont été fournies au ministère du Commerce.
Il est intéressant d'entendre aussi les appréciations de la population ; celles du monde plus ou moins officiel ne
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suffisent pas toujours à qui se documente. Nous avons interrogé de nombreux consommateurs, à, Besançon, par exemple ; à Tunanimité, ils ont reconnu et proclamé les services rendus par les Maisons à Succursales de leur région. Le^ Docks Francs-Comtoi$ étaient très jeunes lorsque la guerre éclata ; pendant presque toute la durée de la mobilisation, ils furent seuls à approvisionner en vins la capitale de la Franche-Comté ; ils ont fourni l'Intendance, au moins cinq régiments, tout le commerce local, les habitants, depuis le 8 septembre jusqu'au 1*' octobre 1914. Nous avons feuilleté les livres de comptabilité pour mieux contrôler les faits. Les commerçants de détail y figurent comme les succursales elles-mêmes.
Les Docks Francs-Comtois ont accompli un devoir de solidarité.
Ils ne sont pas seuls dans ce cas. Depuis août 1914, la Ruche Méridionale a livré, elle aussi, à plusieurs négociants et Sociétés coopératives, les marchandises qui étaient sollicitées, et cela chaque fois que ces négociants ou ces coopératives rencontraient pour leur approvisionnement une impossibilité matérielle.
Naturellement, la Ruche, — comme toutes les autres firmes ayant agi comme elle, — n'a pas cherché à conquérir là une clientèle spéciale que lui amenaient les circonstances ; elle n'a voulu qu'une chose : obliger ceux qui avaient besoin de son aide. Ses livraisons se sont effectuées à Montauban, à Auch, à Castelsarrasin et dans de nombreuses communes suburbaines d'Agen. Bien plus, elle a voulu répondre aux demandes qui lui étaient adressées par des Sociétés coopératives comme la Maison du Peuple, à Creil, et la coopérative d*Agen également. Celle-ci a été aidée dans la plus large mesure, en pleine pénurie de sucre, alors que cette denrée de première nécessité, déjà rare, risquait de faire défaut pour ceux même à qui l'on faisait appel.
A quoi bon des Hstes établissant en détail cette entr'aide commerciale ? Le principe est établi. Cela suffit. U en résulte que le public consommateur n*a pas trouvé que
des avantages directs dans l'existenc* des Maisons à succursales, mais aussi des avantages indirects.
Aussi, les avis de ce public consommateur sont-ils les mêmes partout. Si nous voulions publier toutes les lettres qui les expriment, on nous reprocherait d'apporter une documentation trop voluminense. Nous nous contenterons de citer seulement Topinion du médecin de Thôpital de Tence (Haute-Loire), le D' L'Hermier des Plantes, parce qu'elle résume tous les points de vue qu'on peut avoir sur la question, — qu'elle est courte et donne en abrégé toutes les pages qui précèdent.
« Je tiens, comme médecin dans la Haute-Loire depuis trente-cinq ans, à reconnaître le bien que les établissements à succursales nous ont fait, en général, en égalisant les prix, en obligeant 'les tout petits commerçants de campagne qui, très souvent, nous revendaient à haut prix, et à poid^/ort douteux, des marchandises avariées, à rentrer dans l'ordre, ensuite en favorisant l'épargne chez les petites bourses, par l'usage du prix comptant. Que de fois n'ai-je pas vu des dépenses oiseuses se régler par des difficultés, à cause de la rubrique : « Bah ! je paierai bien un jour ou l'autre î »
« J'ai été heureux lorsque notre comité d'administration d*hôpital de Tence les a choisis pour fournisseurs. Plus spécialement, je tiens à exprimer toute ma satisfaction à l'occasion de leur conduite qui empêche la hausse et les accaparements injustifiés, en ce temps de guerre.
« J'espère qu'une conduite généreuse comme la leur, imitée par les autres grands magasins, ouvrira les yeux du Parlement et mettra un arrêt à ses projets d'impôts spéciaux sur les magasins à nombreuses succursales. Car elles ont pour résultat, ces succursales, l'harmonie économique ».
Ce dernier paragraphe vise un sujet sur lequel nous reviendrons plus loin.
L'harmonie économique ! Nous en avons besoin; elle nous donnera la victoire autant que nos canons^ au cours
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de cette guerre dHisure. Elle est dans l'exlinctioii de l'inquiétante disposition à la hausse du marché alimentaire ; elle est dans la suppression des instincts égoFtites de certains patentés ; elle est dans l'impuissance du vent qui souffle, à rider la surface de l'offre et de la demande. Le lait, taxé à Paris à ff . 45 le litre, ce qui fait fr. 50 par le portage à domicile ; le sel, indispensable dans la maison comme dans l'élevage, limité dans le débit et vendu fr. 20 la livre, quand le kilogramme ne vaut que
fr. 3S ; le gruyère, écoulé à 350 francs le quintal, prix inouï qui n'avait jamais été atteint ; la viande, payée, en juin 1916, 1 fr. 95 au producteur et vendue 3 francs à la Villette ; la cherté au village ; le beurre à 3 francs la livre, même à Cherbourg ; les œufs à fr. 30 pièce ; le vin à
1 franc le litre, quand la récolte est abondante; les pommes de terre à fr. 40 le kilo, alors que la récolte est suffisante, ce n'est plus de l'harmonie économique, c'est de la semence de désordre, de la graine d'émeute jetée dans les couches profondes de la population.
Bénis soient ceux qui travaillent à entretenir ou à restaurer cette harmonie, que nous sommes menacés de ne plus connaître longtemps! Les méthodes commerciales modernes, seules, peuvent la préserver des atteintes de la spéculation. C'est ainsi qu'à Toulouse, par suite des efforts de l'Épai^ne, de l'affichage de ses prix, la pomme de terre se maintenait à fr. 10 la livre, alors que les détaillants l'écoulaient à fr. 15 et fr. 20. Que serait-ce si Toulouse était près du front, comme Heims, et si les terres environnantes n'avaient pu être cultivées î
e Journal des Réfugiés de la Marne, dans les premiers 'S de décembre 1916, exprimait le doute que les com- ■çants restés à Reims aient été mus par des mobiles iculièrement élevés. « Quelques-uns, dit-il, nous ont payer ce que nous appellerons la prime de bombarlent».
t il ajoute :
Nous avons eu, heureusement, les grandes Maisons imentation qui ont retenu les prix dans leur course églée à la hausse ; elles ont ainsi rendu à la population
un réel service, eri même temps qu'elles lui assuraient un ravitaillement plus régulier.
« Je sais bien qu'il est de bon ton, dans certains petits milieux qui croient faire de la détiiocfatie en flattant de médiocres intérêts, de plaider pour le petit épicier contre la grosse itiaisori ou contre la coopérative. Mais vous penserez sans doute comme moi que l'intérêt de l'ouvrier est de payer le moins cher possible les denrées de première nécessité et. aussi de trouver du travail assuré. Or, les grandes Maisons d'alimentation utilisent un personnel assez considérable pour le transport et la manutention de leurs marchandises; et elles ont, par la puissance de leurs capitaux, l'importance de leurs affaires, la facilité de leurs relations, la possibilité de se ravitailler plus rapidement et dans des conditions moins onéreuses que le petit boutiquier; elles peuvent donc maintenir les prix à un taux qui se rapproche davantage du prix normal. On s'est beaucoup plaint h Reims de la cherté de certaines denrées, mais il s'agissait surtout de celles que ne tenaient pas les grosses Maisons ou bien cette cherté résultait de l'élévation générale du prix des denrées en France.
ce II est certain que ces grosses Maisons ont dû faire de gros bénéfices ; mais il en sera ainsi tant que le profit sera à la base de l'économie. Et puis, je me suis laissé dire que la prime de bombardement dont je vous parlais a été portée, par quelques détaillants ou maraîchers, à un taux assez élevé pour leur permettre de se voir à la tête d'un pécule assez considérable. Là-dessus, nos banquiers pourraient vous en dire davantage. »
On n'a pas oublié que c'est la maison Dreux, d'Arras, qui, par des fournitures abondantes et à prix réduit, — aussi réduit que possible, — a permis au général Guillaumat l'installation de ses premières coopératives militaires ; toutes les firmes du front ont concouru à la fourniture des armées par les camions-bazars, notamment les Docks Saint-Georges, de Naiicy, pour concurrencer les mercantis exploiteurs.
Dans, nos départements envahis, il existait quelques
Maisons à Succursales. Quels furent leurs principes?.,. Quelles règles de conduite ont été les leurs?...
Il nous a été donné de rencontrer, en décembre, des rapatriés de Charleville. Nous les avons interrogés au sujet des Docks ardennais. Tous nous ont déclaré que, là-bas comme ici, le commerce de détail avait exploité la situation, mais que les Docks avaient maintenu leurs prix jusqu'à la plus extrême limite des forces, méritant, par là, la sympathie générale la plus vive. Les gérants se sont conduits comme ceux des succursales de l'intérieur, bien qu'en l'absence de la direction, les sanctions fussent improbables.
D'autres, des Lillois, nous ont donné, des août 1915, des indications relatives aux Nouvelles Epiceries du Nord, dont le siège est à La Madeleîne-les-Lille.
a Le siège social, nous ont-ils dit. est toujours intact. Le sera-t-il encore longtemps PNous nepourrions l'affirmer. Quoi qu'il en soit, le directeur est resté à son poste; il continuera à y rester. Pour veiller de plus près à ce qui se passe, il prend son repas du soir et couche chez le concierçe. Il a installé un gardien dans sa propre maison, La circulation, en effet, est très difficile, pour ne pas dire impossible. Le contact a été conservé entre la Maisonmère et une trentaine de succursales, qui furent ravitaillées dans la mesure du possible, au fur et à mesure de leurs demandes, sans raréfier la marchandise et sans pvnlrtiter une situation extrêmement pénible, comme l'ont ains trafiquants.
intenant, il n'y a plus grand'chose dans les entreomme épicerie surtout; au surplus, toutes les ndises qui restent sont consignées, depuis trois ;s déjà, pour les besoins de l'armée allemande; ;s gens qui aiment leur négoce, il y a de quoi fous.
urellement, le personnel est des plus restreints, faut bien entretenir les denrées en bon état, les . Comme il est logique d'aider un peu tout le ce personnel change souvent. C'est une affaire arité et non d'instabilité.
« La Société de Secours mutuels est venue en aide, de toutes ses forces, aux femmes de mobilisés.
« On ne trouve aux entrepôts que deux chevaux et une plate-forme. Tout le reste a été pris ou réquisitionné ; mais le directeur croit que toutes mesures utiles ont été envisagées pour la sauvegarde des intérêts de la Société et nous pensons pouvoir vous faire la même affirmation rassurante.
« Les écritures sont à jour. »
Et voilà.
N'y a-t-il pas, dans ces phrases, toute une révélation d'un héroïsme particulier — l'héroïsme commercial, joint à l'accomplissement d'une multitude de devoirs, dont le moindre n'est pas l'objectif de fraternité qu'un Français s'est imposé sous la botte allemande ?
N'apparaît-il pas que la correction la plus absolue, la loyauté parfaite, sont la pierre fondamentale du commerce de détail important, dans notre pays ?
Nous ne voulions pas, par les lignes qui précèdent, démontrer autre chose, et nous osons croire que, sans insister autrement, notre but est atteint légèrement.