LA GUERRE INDUSTRIELLE
Les femmes ont donné l'exemple. Leur ardeur charitable est inextinguible. Elles ne se sont pas
Millerand. La Guerre Libératrice. 4
satisfaites de se dévouer aux blessés et aux malades dans les hôpitaux et les ambulances : elles ont multiplié les œuvres. Sous les formes les plus délicates, les plus ingénieuses, elles se sont mises au service des victimes de la guerre, des mutilés entre autres, dont, non contentes de soulager les douleurs, elles travaillent à refaire pour le pays des hommes utiles. Qu'il soit permis au Président de la Protection du Réformé n° 2, de cette œuvre en faveur de laquelle on sollicite votre générosité, qui s'adresse particulièrement à ceux qui, chassés de l'armée par la maladie, l'ont quittée sans gloire, sinon sans mérites, de rendre ici un public hommage aux collaboratrices incomparables qui, à Paris et dans toute la France, ont déployé un zèle infatigable pour adoucir ces misères.
La charité seule n'a pas suffi à apaiser la soif de dévouement, le besoin d'activité des femmes françaises; elles ont pris au magasin, au bureau, sur le sillon, la place du mari, du frère ou du père parti au front; elles sont entrées à l'usine.
En 1912, le personnel des ùsines métallurgiques ou travaillant les métaux, et des usines chimiques, comprenait moins de 10 pour 100 d'ouvrières. Dans le personnel des établissements travaillant pour la Défense nationale, on comptait, en juin 1915, 41000 ouvrières; près de 75 000 en octobre 1915; près de 230 000 en juin 1916 ; plus de 284 000 au mois de septembre dernier, soit près du quart du personnel ouvrier.
Le recrutement de la main-d'œuvre est, en effet,
une des difficultés, elle est loin d'être la seule, où s'est heurtée notre production de guerre.
La fabrication des explosifs.
L'erreur universelle, à la veille des hostilités, était qu'une conflagration générale serait forcément de courte durée. Une des conséquences fut, par exemple, que chez nous il n'y avait pas de production d'explosifs prévue pendant la guerre : on devait vivre sur le stock. Étant donné que les matières premières fondamentales : phénol, crésol, toluène, venaient toutes, ou à peu près, de l'étranger et surtout de l'Allemagne et qu'il était quasi impossible d'en entreposer des quantités suffisantes, on s'était borné à constituer des stocks d'explosifs qui se conservent très bien.
Dès le mois dé septembre 1914, il apparut que ces stocks seraient complètement insuffisants. C'est sans doute le tour de force lé plus extraordinaire auquel il ait jamais été donné d'assister : improviser de toutes pièces une industrie sans personnel, sans matières premières, sans même pratique de fabrication. En quelques mois, en effet, il fallut transformer en procédés industriels des procédés de laboratoire, et dans ces conditions inouïes on arriva aux résultats que je vais vous dire et que, par prudence, je ne donnerai que jusqu'en janvier 1916 :
En janvier 1915 : 45 tonnes par jour, en chiffres ronds.
En juillet 1915 : près de 168 tonnes par jour. En janvier 1916 : plus de 551 tonnes par jour. La situation était sensiblement aussi difficile pour le matériel et les munitions.
Le matériel et les munitions.
Un peu après la mi-septembre 1914, arrivait au Ministère de la Guerre, comme un coup de tonnerre, la nouvelle que nos munitions de 75 s'épuisaient rapidement.
De la production quotidienne de 13 400, il fallait, pour commencer, passer à celle de 100 000 par jour.
Dès le 20 septembre, se tenait à Bordeaux, dans une salle de la Faculté des Lettres, sous la présidence du Ministre de la Guerre, une réunion d'industriels où l'industrie française était mobilisée, constituée en groupes, à la tête de chacun desquels était placé soit un établissement, soit un particulier responsable.
Pour obtenir la production énorme qu'il fallait faire sortir, à bref délai, sous peine d'être acculés au désarmement, nous nous trouvions devant des usines sans personnel, sans outillage, complètement inexpérimentées, sauf deux ou trois, dans les fabrications complexes et délicates à entreprendre.
Une difficulté nouvelle allait bientôt se révéler : avant tout, nous avions besoin d'alimenter nos canons, de donner du pain, je veux dire des obus à l'artillerie. Mais il fallait aussi songer à compléter et à remplacer notre matériel d'artillerie.
On pourrait croire qu'il suffisait de faire des commandes. Écoutez ceci :
Dès le 22 septembre 1914, une commande de vingt batteries de 75 avait été faite à une grande Société privée, et voici que le 31 octobre, le jour même où la Direction de l'Artillerie venait de doubler cette première commande, en même temps que d'en donner une autre d'égale importance à une seconde Société privée, la première nous prévenait loyalement qu'accepter, dans la situation où elle se trouvait, une commande de canons, c'était diminuer sa production quotidienne d'obus de 75 de 500 à 1000 par jour.
Notez qu'à ce moment, et la situation devait se prolonger jusque passé le premier trimestre de 1915, il n'était pas de quinzaine où nous ne dussions enregistrer la faillite des promesses qui nous avaient été faites. Aucun des engagements pris n'était tenu, et comment s'en étonner dans les conditions que je vous ai dites où fonctionnait l'industrie. Ainsi, nous nous trouvions forcés d'annuler les commandes de matériel, tant il est vrai qu'au début les diverses fabrications se commandaient jusqu'à s'opposer momentanément, et d'attendre pour les reprendre que la fabrication des obus fût mise en train.
La mise en train des fabrications nouvelles : dure nécessité par laquelle tous les pays alliés sans exception se sont vus obligés de passer pour chacune de leurs fabrications!
En Angleterre, pas un seul fusil (le renseigne-
ment émane directement de lord Kitchener) n'avait été encore fabriqué au 51 mai 1915.
Or, l'Angleterre n'était pas envahie, elle disposait de toutes ses puissances productives. Chez nous, au contraire, sur 2 665 000 tonnes de coke, en 1915, notre seul bassin du Nord en avait produit 2475 000. Sur les 20 000000 de tonnes représentant, en 1915, la production française en minerai de fer, plus de 17 000000 étaient extraits dans les régions aujourd'hui occupées par l'ennemi. Notre production de fonte a été réduite par l'occupation allemande de 85 pour 100.
Des 127 hauts fourneaux qui étaient en marche au commencement de 1915, il n'y en a pas moins de 95, situés dans la zone de la guerre. Les armées allemandes ont occupé 70 pour 100 des usines produisant l'acier brut de France. Comment nous avons remédié à cette terrible situation? Quelques chiffres vous en donneront une idée.
En 1912, on fabriquait, par mois, dans les fours électriques, 1525 tonnes d'acier; on en fabriquait, en janvier 1916, plus du double : 2965 tonnes.
Dès maintenant, la production d'acier de nos fours électriques a plus que triplé, si bien que le jour où la France rentrera en possession des hauts fourneaux des régions envahies sa capacité de production d'acier sera près du double de ce qu'elle était avant la guerre. Nous avons augmenté de près d'un huitième le nombre de kilowatts utilisés en France; d'ici peu cette augmentation totale doit être de près d'un quart.
Résultats obtenus.
Aussi, les résultats obtenus par l'industrie française, à laquelle je suis heureux de rendre ici l'hommage public et solennel qui lui est dû, ont dépassé tous les espoirs qu'il était, au début, raisonnablement permis de concevoir.
Pour les fusils, alors que, je vous l'ai dit, l'Angleterre devait attendre le mois de juin 1915 pour sortir son premier fusil, dès le mois suivant, juillet 1915, nous en produisions plus de 35 000 dans le mois. Voulez-vous connaître et pour cette production et pour d'autres la progression obtenue? La voici, en nous entourant des précautions que la prudence impose. Si nous représentons par 100 le chiffre de notre production de fusils au début d'août 1914, nous en produisions 5100 au 15 mai 1915; 17 900 fin de décembre 1915; 23 700 fin mars 1916; 29330 au début de septembre 191 6 ; 29 570 au début d'octobre 1916.
En prenant le même point de départ 100 au début d'août 1914, nous réalisions les productions suivantes aux époques successives que je viens d'indiquer. Mitrailleuses : 2 300, 6 500, 9 850, 15 760, 16430. — Obus vides de 75 : 1400, 2900, 5570, 3985. — Obus vides de calibres supérieurs au 75 : 850, 5 500, 5460, 8 560, 8 900. — Canons de 75 : 1 100, 1900, 2530, 2 860, 5 220.
Pour clore cette énumération, deux chiffres, absolus, ceux-là, et non plus proportionnels : au
début des hostilités, nous avions 68 batteries d'artillerie lourde. Un an plus tard, le 1er août 1915, nous en possédions 272.