NOS BUTS DE GUERRE
Sans doute, nous réclamons là, aux goûts, aux habitudes, aux intérêts de nos concitoyens, des sacrifices dont quelques-uns peuvent paraître * pénibles; les ennuis qu'ils comportent, les maux,
peut-être, qu'ils sont susceptibles d'entraîner, acceptons-les de bon cœur, en nous disant qu'ils nous font participer, et pour quelle faible part, aux souffrances que nos chers enfants supportent avec tant d'héroïsme sur le front.
« Des centaines de milliers d'hommes, a dit aux « Communes le Premier anglais, Lloyd George, « ont donné leur vie; des millions d'hommes ont « abandonné leur paisible foyer et vécu chaque « jour en communion avec la mort. Des milliers « de gens ont donné ce qu'ils aimaient le plus au « monde. Que, sur l'autel de la Patrie sanctifié « par leurs sacrifices, la Nation tout entière jette « ses plaisirs, ses élégances, son confort, son « luxe! Proclamons que le temps de la guerre « sera pour nous un temps d'abstinence. Par là, « la Nation sera plus forte et meilleure, physi- « quement, intellectuellement, moralement! Les « corps en seront endurcis, les âmes en seront « ennoblies! »
Qu'ils sont légers d'ailleurs les sacrifices qu'on nous demande, si on les compare au prix dont ils doivent être payés !
Aucun de vous n'ignore la déclaration que, le 4 septembre 1914, la Triple Entente adoptait à Londres, et qui a reçu, depuis lors, la signature de tous les Alliés. Je vous en rappelle les termes : « Les Gouvernements britannique, français et « russe s'engagent mutuellement à ne pas con- « clure une paix séparée, au cours de la présente « guerre. Les trois Gouvernements conviennent
Millerand. La Guerre Libératrice. 5
m LA GUERRE LIBÉRATRICE.
« que, lorsqu'il y aura lieu de discuter les élé- « ments de la paix, aucune des puissances alliées « ne pourra poser des conditions de paix sans « accord préalable avec aucun des autres alliés. »
Cette déclaration tutélaire interdit-elle de mettre sous les yeux des peuples alliés les buts de guerre qu'ils poursuivent? En aucune manière.
Aussi bien n'est-ce pas la réponse la plus topique que nous puissions opposer à la manœuvre de paix tentée hier par l'Allemagne dans un but surtout de politique intérieure, en même temps, — la réponse des Alliés au Président Wilson en est la preuve, — que la façon la plus directe de répondre aux demandes de certains neutres.
Les sacrifices inouïs que les Alliés et à leur tête la France ont, sous toutes formes, consentis, imposent en outre de faire savoir au pays qu'ils seront payés. La France ne « tient » pas seulement pour demeurer unie à ses Alliés, fidèle à la parole qu'elle leur a donnée, ni même pour ne pas tomber dans le piège d'une paix boiteuse, qui ne serait guère que le prélude d'une guerre nouvelle et prochaine, qu'à peine remis de celle-ci le militarisme allemand déchaînerait sur le monde. La France « tient » parce qu'elle pressent ce que lui vaudra la Victoire.
L'Italie a, devant les yeux, ses buts de guerre : la délivrance des terres irredente, sa sécurité établie par sa prédominance sur la rive orientale comme occidentale de l'Adriatique.
Le Président d'hier du Conseil russe, M. Trépof,
a fait à la Douma un éloquent exposé de la situation où il montrait au peuple que, comme résultat de ses sacrifices, il atteindrait le but traditionnel que poursuit la Russie, d'accord, aujourd'hui, avec les Alliés : la conquête de Constantinople. « Le peuple russe, disait-il, doit savoir pourquoi t il répand son sang, et, de concert avec nos « Alliés, la déclaration de cet accord se fait ici, « aujourd'hui, du haut de cette tribune. »
La France aussi a le droit de savoir pourquoi est versé le sang de ses enfants : pour se défendre d'abord, pour résister à une agression abominable et injustifiée, mais aussi pour prévenir, en s'assurant les garanties nécessaires, le retour d'un tel cataclysme.
Je suis heureux de pouvoir emprunter la formule qui résume nos aspirations au manifeste publié, il y a quelques mois, par le groupe numériquement le plus important de la majorité républicaine (au temps où l'on pouvait parler de groupes), le groupe radical et radical-socialiste : « Résolu à poursuivre son effort jusqu'au triomphe « complet des armées alliées, il repousse comme « illusoire, funeste et préparant la guerre pour « demain toute paix qui ne rétablirait pas dans « l'intégralité de leurs droits les petites nations « odieusement violentées; qui ne restituerait pas « à la France les territoires qui lui ont été arra- « chés. et ne donnerait pas à notre pays les garante ties indispensables à sa sécurité. »
Les garanties indispensables à sa sécurité :
dans une remarquable brochure sur la « Question d'Occident », M. Albert Milhaud, qui est en même temps qu'un universitaire distingué un éminent journaliste, a posé et étudié la question de la rive gauche du Rhin. Il suffit qu'on ne l'oublie pas. Elle devra être résolue, le moment venu, avec l'unique souci de réaliser et la volonté d'assurer aux puissances occidentales les garanties indispensables.
Quant à l'Alsace-Lorraine, il n'est pas de discussion possible. Lè traité de Francfort sera effacé : les frères séparés nous reviendront.
L'Europe paie, en ce moment, la faute incalculable qu'elle a commise, en 1870, en laissant s'accomplir le triomphe monstrueux de la force sur le droit. La paix qui clora la grande guerre sera la revanche du droit.
Ce ne sont pas seulement les petits peuples, victimes de cette guerre, qui recevront les réparations nécessaires : et la Belgique martyre, et la vaillante Serbie et la malheureuse Roumanie.
La paix, pour être durable, devra réparer les iniquités accumulées par cette politique dont Bismarck a été non certes l'initiateur mais un des artisans les plus représentatifs, et qu'il a ouverte, pour sa part, en 1864, par l'affaire des Duchés. En même temps que le Schleswig, que l'Alsace- Lorraine regagneront les nations dont la force les a brutalement arrachés, une victime plus ancienne de cette politique, la Pologne, se verra restaurée dans son intégrité par la réunion de tous
ses membres disjoints, depuis Dantzig et la Posnanie jusqu'à la Galicie.
« La Russie, depuis le début de la guerre, s'est « déjà prononcée deux fois, écrivait au milieu de « novembre dernier, dans un communiqué office ciel, le Gouvernement impérial russe, sur le « fond de la question polonaise. Ses intentions « comportent la création d'une Pologne entière « englobant tous les territoires polonais. » Déclaration dont, au nom des Alliés, le Président du Conseil français, M. Aristide Briand, et le Premier Ministre anglais, M. Asquith, s'empressaient de prendre acte dans un télégramme où ils se réjouissaient « des généreuses initiatives prises par le « gouvernement de S. M. l'Empereur de Russie, « en faveur d'un peuple auquel nous attachent « d'antiques sympathies et dont l'union restaurée « constituera un élément primordial du futur équi- « libre européen ».
Et, dans un récent manifeste à ses armées, le Tsar disait f « La Russie n'a pas encore réalisé les « devoirs créés par la guerre : la possession de Tzar- « grade (Constantinople) et des détroits, ainsi que « la création de la libre Pologne, composée de ses « trois parties jusqu'à présent séparées ».
Ainsi, de même que la fin du xvme siècle a vu, grâce à la France, la proclamation des Droits de l'Homme, le commencement du xxe, grâce aux efforts indissolublement liés de la France et de ses Alliés, verra la reconnaissance des Droits des Peuples.
Un tel résultat n'est pas inégal aux sacrifices qui l'auront rendu possible. Il ouvrira, devant l'humanité, une ère nouvelle où notre France aura mérité de reprendre la place et le rôle que lui assignent ses traditions et son génie.
Une nouvelle tournée de conférences est entreprise par M. Miîlerand, à la demande et sous les auspices de la Ligue Française dont M. Ernest Lavisse et le Général Pau sont les deux présidents d'honneur.
A Bourg, à Grenoble, à Avignon, à Montpellier, l'ancien Ministre de la Guerre fait tour à tour applaudir, du 2 au 9 décembre 1917, ses paroles de confiance ardente et réfléchie.
Son entrée en matière est la démonstration que la question d'Alsace-Lorraine est la cause profonde du trouble des relations entre les peuples européens pendant quarante-quatre ans, comme sa solution est destinée à imprimer au traité de paix sa vraie signification.
En passant il fournit de nouvelles et intéressantes précisions sur des mesures prises pendant son premier passage, en 1912, rue Saint-Dominique, et sur les résultats obtenus au cours de sa seconde gestion du 27 août 1914 au 30 octobre 1915.
Parmi les conditions de la victoire, il signale et il souligne comme l'une des plus importantes, si elle n'est pas la première de toutes, l'unité de commandement.
Le but qui s'impose.
Au début du quatrième hiver de cette guerre, il n'est peut-être pas inutile de dresser comme un bilan de notre situation, de nous demander où nous en sommes, le but qui s'impose à nous.
Je dis : qui s'impose à nous ! Si l'on veut vérifier à quel point l'expression est juste, il suffit de se
reporter en esprit à la veille de la guerre, de se remémorer l'état de l'Europe en juillet 1914.
Elle continuait de subir les suites fatales de la catastrophe qui en 1871 avait fondu sur notre pays.
L'erreur des grandes Puissances fut, à cette époque, de fermer les yeux aux conséquences de la victoire allemande, telle que devaient l'exploiter Bismarck et le parti militaire. Elles l'ont, pendant quarante-quatre ans, payée des plus lourds sacrifices budgétaires. Elles devaient l'expier plus cruellement.
Depuis le début d'août 1914, ce n'est pas seulement l'Europe, c'est le monde entier qui, par une inéluctable logique, s'est vu entraîné dans une lutte qui ne peut se terminer que par la disparition de l'état de choses qui l'a fait naître.
Le rapt de l' Alsace-Lorraine, en effet, ne devait pas seulement bouleverser les relations francoallemandes, mais celles de l'Allemagne avec toutes les autres nations. Par cette rapine, l'Allemagne a affirmé à la fois la primauté de la Force sur le Droit, et sa volonté de fonder sur la force son hégémonie.
Si, à la fin de cette guerre, l'Allemagne conservait entre ses mains l'Alsace-Lorraine, elle aurait réussi à faire absoudre et consacrer par le monde, entré cette fois tout entier dans la lutte, l'attentat par elle commis en 1871.
La déchéance à laquelle, en frémissant, la France dut alors se résoudre serait aujourd'hui
solennellement sanctionnée par un verdict qui, du même coup, consacrerait l'hégémonie, non plus seulement européenne, mais mondiale de l'Allemagne.
Ainsi, encore que bien d'autres questions doivent être résolues par le traité de paix, il en est une qui, par la force des choses, est destinée à le dominer, et dont la solution lui imprimera sa signification réelle : c'est la question d'Alsace- Lorraine.
Selon, en effet, que l'Allemagne restituera l' Alsace-Lorraine au peuple à qui elle l'a ravie voici quarante-sept ans, ou qu'elle la conservera, la cause du Droit et l'Entente qui la défend seront victorieuses ou vaincues.
J'avais donc raison de dire que le but de cette guerre s'impose à nous sans que nous ayons même la possibilité de le discuter.
Ce but, c'est la restitution de F Alsace-Lorraine. Elle sera le signe et le prix de notre victoire, comme son abandon cette fois définitif consacrerait la défaite du Droit dans le monde et l'écrasement de la France.
Les signes avant-coureurs de la guerre.
Notre enjeu est d'importance. Il ne saurait s'en imaginer de plus considérable, puisqu'il s'agit pour nous d'être ou de n'être pas.
Peut-on reprocher à la France d'avoir engagé la