partie où se joue sa destinée? Assurément non
Sans doute la tempête, avant d'éclater, a été présagée par plus d'un éclair annonciateur. L'Allemagne avait bien compris elle-même quel ressentiment inextinguible laisserait dans nos âmes le traité de Francfort, et ce n'est pas sa faute si elle n'est pas revenue à la charge pour achever sa victime. Elle en eut la velléité dès 1875, et il ne fallut rien moins que l'opposition nettement affirmée de la Russie et de l'Angleterre pour la forcer à reculer.... Quelques années plus tard, en 1887, l'affaire Schnaebelé marquait une nouvelle tentative d'allumer l'incendie. Rappelons, ce n'est que justice, le rôle joué alors par le chef de l'État français, le Président Grévy, qui ne contribua pas peu, par son sang-froid comme par sa science de juriste, à régler l'incident dans les conditions les plus favorables pour nous.
Cependant les conséquences de l'état de choses créé en 1871 continuaient à se dérouler. La Triplice se formait entre l'Allemagne, l'Autriche- Hongrie et l'Italie, qui y adhérait comme à un pacte d'assurance.
Par un naturel enchaînement auquel ne laissa pas, du reste, de travailler heureusement notre diplomatie, l'Alliance franco-russe — la Duplice — s'opposait à la Triplice.
L'Angleterre demeurait en dehors de ces deux groupements, mais elle n'allait pas tarder à comprendre, répondant ainsi aux suggestions de la diplomatie française, qu'elle ne pouvait, sans
JUSQU'A LA YICTOIRE. 75
risques sérieux pour ses intérêts vitaux, s'enfermer dans son « splendide isolement ».
L'entente cordiale, dont Édouard VII fut l'un des principaux artisans, était chose faite lorsqu'en 4905 éclatait le premier des épisodes qui, à de brefs intervalles, allaient révéler aux pires aveugles les desseins de l'Allemagne et de son Empereur. Je veux parler de l'incident de Tanger, du débarquement théâtral de l'Empereur allemand, suivi de la regrettable retraite de notre Ministre des Affaires étrangères, puis de la Conférence d'Algésiras. L'opposition des Puissances, éclairées sur les dangers créés par l'ambition allemande, et heureusement inspirées d'ailleurs par le premier représentant de la France à la Conférence, mon ami Paul Revoil qui rendit alors à son pays d'inappréciables services, fit échouer les projets de Guillaume IL
Il ne se tint pas pour battu. L'affaire des déserteurs de Casablanca, en 1908, l'incident d'Agadir, en 1911, avec, pour conséquence immédiate, l'abandon d'une portion considérable de nos possessions du Congo, apportaient la preuve trop claire du plan suivi inflexiblement par l'Allemagne.
Devant ces provocations, la tenue de l'opinion française fut irréprochable.
Sans rien abdiquer de ses regrets ni de ses espérances, sans accepter de rien faire qui soit susceptible de déchaîner la guerre, elle commence à entrevoir qu'elle pourra être un jour contrainte de la subir, et à envisager cette redoutable éventualité.
Doit-on penser que cette prescience de l'opinion, aucun des gouvernements qui se succédèrent ne la partagea? Qu'il soit permis, dans le simple intérêt de la vérité, au Ministre de la Guerre de 1912, de rappeler que se firent alors, tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel, des efforts qui ne furent pas vains pour accroître notre puissance militaire.
Sans entrer dans le détail des mesures de toute sorte prises dans le but de fortifier la discipline et de hausser le moral de l'armée, je veux seulement noter, avec la disparition des notes secrètes, que, par une exception regrettable, les préfets fournissaient périodiquement sur les seuls fonctionnaires militaires, sur les officiers, évoquer une autre mesure, tournée parfois bien à tort en dérision, et rendre à celui qui en fut l'instigateur la justice qui lui est due : je veux parler des retraites militaires.
En arrivant rue Saint-Dominique, le Ministre de la Guerre avait estimé qu'il convenait de relever la tenue et le ton de certaines garnisons. Un de ses officiers fut chargé de demander au gouverneur militaire de Paris, le général Maunoury, le glorieux soldat qui devait, en septembre 1914, remporter la victoire de l'Ourcq, son opinion et ses suggestions, et c'est au général Maunoury qu'il sied de reporter le mérite d'avoir proposé une mesure qui, en dépit des railleries, n'en eut pas moins sur le moral de la population civile comme de l'armée un effet immédiat et profond.
Au point de vue matériel, dès la constitution du nouveau Cabinet en janvier 1912, il était décidé de donner suite sans retard à des projets déjà esquissés, et d'ouvrir hors budget, en vue de l'accélération du programme d'armement, 21 millions de crédits. 11 autres devaient être votés le 29 mars 1912, avec la loi spéciale qui constitua le premier statut de notre aviation.
Dans le courant de l'année, le Ministre de la Guerre annonçait à son collègue des Finances que, toujours pour accélérer le programme des armements, il demanderait d'engager en 1913 plus de 40 millions de crédits nouveaux.
D'autre part, le rapporteur général de la Commission du Budget écrivait, dans le dernier trimestre de 1912, au Ministre de la Guerre pour lui demander si les crédits prévus au budget de son Département pour 1913 suffisaient à tous les besoins.
En réponse, je donnais l'ordre d'établir un programme d'accélération des dépenses concernant l'armement, dépenses qui devaient être engagées en sus des prévisions antérieures, tant en 1913 que les années suivantes. Le 19 décembre 1912, un « état « des dépenses à engager en plus des prévisions « budgétaires normales pour accélérer l'exécution « des fabrications et travaux particulièrement « urgents » était arrêté par le Ministère de la Guerre au chiffre de 604 950000 francs. Sur ce total, 3000000 étaient destinés au Service de Santé, 28 millions à l'Intendance, 241 400 000 au Génie,
316 000 000 en chiffres ronds à l'Artillerie, dont plus de la moitié à l'artillerie lourde. C'est ce projet qui, augmenté des dépenses afférentes à la loi de trois ans, fut définitivement voté par le Parlement, dixhuit mois plus tard, le 15 juillet 1914, quinze jours avant la déclaration de guerre.
Je viens de parler de la loi de trois ans. Elle n'était, comme les crédits dont je viens d'énumérer quelques-uns, qu'une faible réplique aux préparatifs allemands.
De 1905 à 1912, l'Allemagne a dépensé pour son matériel de guerre deux fois plus de crédits extraordinaires que nous n'en avions dépensé pour le même objet et dans le même temps.
Voilà pour le matériel.
Voici pour les effectifs.
De 1911 à 1913, des lois, votées coup sur coup par le Reichstag, de 1911, 1912 et 1913, avaient accru les effectifs de l'armée allemande d'un chiffre égal à celui dont elle s'était jusque-là augmentée en trente-sept ans, de!873 àl910.
Mais ce n'est pas seulement par l'attitude respective de la France et de l'Allemagne, dans les années qui ont précédé l'explosion du conflit, ce n'est pas sur des raisonnements ni des présomptions qu'on en est réduit à juger quel est l'auteur responsable de la guerre.
Les preuves sont précises et directes.
Ne nous lassons pas de les remettre sous les yeux du public, f
Les auteurs responsables de la guerre.
Le prétexte choisi par l'Allemagne, se servant de son « brillant second », l'Autriche, pour mettre le feu aux poudres, fut, vous le savez, le prétendu rejet par la Serbie de l'ultimatum qu'à propos de l'assassinat, enveloppé encore d'un si profond mystère, de l'archiduc héritier à Serajevo, l'Autriche fit remettre au Gouvernement serbe le 25 juillet, à six heures du soir. Elle lui laissait pour répondre un délai de quarante-huit heures.
L'Autriche exigeait notamment de la Serbie l'insertion, dès le 26 juillet, en tête du Journal Officiel, d'une note où le Gouvernement royal condamnerait expressément la propagande dirigée contre l'Autriche-Hangrie, regretterait que les officiers et fonctionnaires serbes eussent participé à cette propagande, et enfin, désapprouvant et répudiant toute idée ou tentative d'immixtion dans les destinées des habitants de quelque partie de Y Au triche-Hongrie que ce fût, avertirait formellement les officiers, les fonctionnaires et toute la population du royaume qu'il procéderait dorénavant avec la dernière énergie contre tous ceux qui se rendraient coupables de pareils agissements.
Jamais document plus humiliant et moins acceptable ne fut proposé à un État indépendant. Et cependant, se rendant au conseil des grandes Puissances ses amies, le Gouvernement serbe avertissait le Ministre autrichien à Belgrade, avant l'expi-
ration du délai fixé, que cette note serait publiée, en même temps qu'il acceptait les autres demandes du Gouvernement autrichien. On ne pouvait, à coup sûr, rêver soumission plus complète. Néanmoins, un quart d'heure après en avoir reçu la notification, le Ministre d'Autriche-Hongrie informait le Président du Conseil que, la Serbie n'ayant pas donné de réponse satisfaisante, les relations entre les deux pays étaient rompues, rupture dont le caractère serait, s'il en était besoin, souligné par le mensonge des représentants de l'Autriche-Hongrie à l'étranger.
Son ambassadeur à Londres, le comte Mensdorff, avertissait officiellement le Gouvernement britannique que le Gouvernement serbe n'avait pas accepté les demandes du Gouvernement autrichien et qu'il avait même indiqué que la Serbie n'avait pas l'intention d'abandonner ses pensées subversives tendant à des désordres continus dans les territoires frontières de l'Autriche-Hongrie et à leur séparation définitive de la monarchie autrichienne.
Quel aveu plus éclatant de la préméditation que ce grossier mensonge ?
Ainsi, en juillet 1914, l'Autriche venait de réussir le coup qu'à deux reprises déjà, les récentes révélations des hommes d'État italiens nous l'ont appris, elle avait tenté sans succès au début de 1909 et dans l'été de 1913.
Cette fois-ci l'Allemagne, dont l'Autriche n'était que l'instrument, entendait aller jusqu'au bout, et elle le fit bien voir.
Pour souligner sa volonté de paix, le Gouvernement français n'avait pas craint de donner l'ordre à nos troupes de reculer de 10 kilomètres en deçà de la ligne frontière.
Dans la déclaration de guerre remise le 5 août au soir par l'ambassadeur d'Allemagne à Paris à notre Président du Conseil, on prétextait que certains de nos aviateurs auraient survolé la Belgique : « ... l'un « même, disait ce document, a essayé de détruire « des constructions près de Wesel, d'autres ont été « aperçus sur la région de l'Eifel, un autre a jeté « des bombes sur le chemin de fer de Garlsruhe et « de Nuremberg ».
Or, non seulement jamais aucun commencement de preuve n'a été fourni par l'Allemagne de ces diverses allégations, mais c'est elle-même qui s'est chargée de les ruiner.
Le 18 mai 1916, le professeur Schwalbe publiait dans la Revice hebdomadaire allemande de médecine une lettre, reproduite par toute la presse allemande, du bourgmestre de Nuremberg, déclarant que jamais il n'avait été jeté de bombes sur sa ville.
Si la France n'avait rien à se reprocher, il en était de même des Puissances qui allaient entrer en ligne à côté d'elle.
L'Angleterre ne s'est décidée à participer à l'action que le jour où elle fut informée que l'Allemagne, tenant les traités pour des chiffons de papier, foulait aux pieds la neutralité de la Belgique, dont l'Angleterre s'était, pour sa part, portée garante.
Mille ii aïs \D. La Guerre Libératrice, (3
Le Gouvernement britannique était si éloigné d'entrer dans la guerre qu'il s'était obstinément refusé, jusqu'à la veille du conflit, à prendre une résolution dont la seule publication eût peut-être suffi à arrêter l'Allemagne et à maintenir la paix.
En vain, à la date du 51 juillet, le Président de la République écrivait au Roi d'Angleterre : « ... C'est, « je crois, du langage et de la conduite du Gouver- « nement anglais que dépendent désormais les « dernière possibilités d'une solution pacifique » . Le roi Georges V, strict interprète des volontés de son Gouvernement, se contentait, dans sa correction constitutionnelle, de répondre, le 1er août : «... Quant à l'attitude de mon pays, les événements « changent si rapidement qu'il est difficile de pré- « voir ce qui se passera. »
Pour la Russie, c'est' plus net encore. Il faut sans cesse replacer sous les yeux des nations civilisées la dépêche que, le 29 juillet, alors que rien n'était encore compromis, le Tsar adressait au Kaiser : « Il serait juste, écrivait Nicolas II, de remettre « le problème austro-serbe à la Conférence de « La Haye. J'ai confiance en votre sagesse et en « votre amitié. »
La dépêche est si décisive, elle réfute si complètement les mensonges allemands, que non seulement elle est demeurée sans réponse, mais que Gouvernement impérial a jugé opportun de la faire purement et simplement disparaître de son Livre blanc.
Deux résultats de la guerre des tranchées.
Sur l'Allemagne retombe donc l'entière responsabilité de la guerre.
Pour en être assurée, la France qui, depuis 1905 notamment, avait supporté de sajig-froid tant de provocations, n'avait pas besoin qu'on lui mît sous les yeux les pièces du dossier.
La certitude où elle était de se battre pour la défense de son droit, sans qu'on pût lui imputer aucune agression, ni même aucune imprudence, n'a pas peu contribué à doter notre pays du merveilleux moral auquel il devra la victoire.
Le plan allemand était simple : écraser la France pour se retourner ensuite contre la Russie.
La victoire de la Marne, gloire éternelle du maréchal Joffre, réduisit ce plan à néant.
La forme que prit la lutte après la Marne et la nouvelle défaite allemande sur l'Yser : la guerre des tranchées, devait entraîner un double et inestimable résultat : elle nous permit d'organiser la défense nationale en réparant les imprévisions du début; elle donna à la conscience universelle le temps de se ressaisir et de prendre ses résolutions.
Jamais on ne rendra un hommage assez éclatant à l'Industrie française, jamais on ne dira assez haut ce que lui doit notre pays.
La bataille de la Marne avait vidé nos caissons. Le 17 septembre, le Ministre de la Guerre, à
peine depuis trois semaines au Gouvernement, était informé que les munitions menaçaient de manquer à nos canons et qu'il fallait sans délai porter de 15500 à 100 000 par jour, pour commencer, la fabrication des obus de 75. Trois jours plus tard, le 20 septembre, le Ministre réunissait à Bordeaux les représentants de l'industrie, les constituait en groupes régionaux à la tête de chacun desquels il plaçait un établissement ou un partiticulier responsable, En dépit de difficultés qu'il est impossible de concevoir si l'on ne les a pas vécues, avec des établissements démunis de personnel comme de matériel, inexpérimentés pour la plupart dans les opérations complexes et délicates qu'on leur demandait, la fabrication des obus de 75 sautait de 147 000 qu'elle avait été pendant le mois d'août 1914 à 1 970000 pendant le mois de janvier 1915, puis à 3596 000 pendant le mois de juillet 1915.
Dès le mois de mai 1915, il était construit 222 pièces de 75 dans le mois, 227 dans le mois de juillet, 467 dans le mois de janvier 1916, et, pour cette fabrication comme pour toutes les autres, dès lors que l'élan était donné il ne s'arrêtait plus.
Toutes les commandes de canons lourds avaient été abandonnées au début d'août 1914; elles étaient reprises au mois de septembre 1914. 75 pour 100 des commandes d'artillerie lourde, sur lesquelles nous avons vécu jusqu'en avril 1917, avaient été données entre le 1er septembre 1914 et le 51 octobre 1915.
Dans les sept premiers mois, de septembre 1914 à avril 1915, il sortait 366 pièces d'artillerie lourde. Dans les sept mois suivants, d'avril à octobre 1915, iî en sortait 568. Le 1er août 191l, nous n'en comptions que 68 batteries. Un an plus tard, jour par jour, le 1er août 1915, nous disposions de 272 batteries d'artillerie lourde.
Gloire à l'industrie française!
C'est elle qui nous a permis de faire jaillir du sol les canons, les obus, les explosifs, sans la production desquels la continuation de la guerre nous eût été impossible.
La guerre des tranchées, en même temps qu'elle nous donnait le temps de compléter nos approvisionnements, apportait un autre résultat non moins précieux.
Le monde, qui avait les yeux fixés sur le front occupé par les armées anglaise, belge et française, prenait peu à peu conscience du sens et de la porlée de cette lutte gigantesque.
Le 15 mai 1915, l'Italie, que ses malheurs et ses épreuves nous rendent plus chère que jamais, l'Italie qui, en proclamant sa neutralité, avait déjà rendu à la cause du Droit l'inappréciable service de dénoncer les empires centraux comme auteurs responsables de la guerre, l'Italie entrait en ligne.
Un an plus tard, en août 1916, c'est la courageuse Roumanie qui prenait à son tour parti et venait se joindre aux Alliés.
Enfin, le 2 avril 1917, le Président Wilson lisait au Congrès des États-Unis d'Amérique son im-
mortel Message qui fut pour l'Entente, au point de vue moral, ce qu'avait été, au point de vue militaire, la victoire de la Marne.
Incalculables sont les conséquences de l'entrée en guerre des États-Unis. Elle a achevé de fixer le destin.
Leur intervention fut d'autant plus heureuse qu'à peu près à la même époque éclatait la Révolution russe. Si nous ne pouvons que nous féliciter devoir toutes les nations de l'Entente, toutes celles qui combattent pour le triomphe de la Liberté et du Droit, désormais conquises à la Démocratie, il faut bien reconnaître que ce bouleversement n'a pas été sans comporter d'autres conséquences moins favorables.
Dans l'appel que le Président Wilson adressait à la Russie au mois de juin 1917 se lit cette phrase, souvent citée et qui mérite de l'être : « Les ques- « tions pratiques ne peuvent être résolues qu'à « l'aide de moyens pratiques et ce n'est pas avec « des phrases qu'on peut obtenir ce* résultat ».
Il ne faut pas s'étonner, — si l'on peut le regretter, — que nos amis russes aient parfois laissé envahir par le verbe la place qui aurait dû être réservée à l'action.
Les conditions de la victoire.
Le premier mot de Kerensky avait fait espérer que le Ministre de la Guerre de la Révolution se
rendait compte du plus important et du plus urgent des besoins de la Russie, qui était de rétablir dans l'armée une « discipline de fer ».
La réalité n'a pas tenu, hélas! les promesses que nous avions été heureux d'accueillir. Le relâchement des liens de la discipline, malgré les héroïques et admirables efforts de quelques-uns de nos amis russes, n'a pas arrêté ses ravages. Il a eu de désastreuses et trop éclatantes conséquences.
Il en a eu sur la ligne de bataille, au premier rang desquelles le succès de l'offensive austro-allemande contre l'Italie.
Il en a eu d'autres, hélas ! à l'intérieur des puissances de l'Entente.
Pour obtenir la victoire, il faut tenir !
Pour tenir, il importe, en premier lieu, de ne pas énerver l'opinion afin de ne pas l'affaiblir.
Les Allemands se sont depuis longtemps rendu compte de l'intérêt capital qu'ils avaient à travailler l'opinion publique chez leurs adversaires.
Dès le début de la guerre, ils ont commencé a coups de millions leur propagande défaitiste en Angleterre, en Italie, aux États-Unis, chez nous. Ils l'ont redoublée avec les progrès [de l'etxervescence russe.
Sans parler des campagnes de trahison sur lesquelles en ce moment même la justice informe, l'Allemagne a su, avec un art détestable et merveilleux, jouer de tous les moyens, user de toutes les armes.
Un beau jour, nous avons vu surgir la formule
célèbre : « La paix sans annexion ni indemnité » . Il a pu être douteux à certains moments, tant on avait réussi à intoxiquer les esprits, si cette sottise n'allait pas amener jusque dans notre pays des patriotes, qui pourtant avaient fait leurs preuves, à subordonner à je ne sais quelle comédie de plébiscite la restitution de l'Alsace-Lorraine et la réparation du Droit.
Puis, c'est une autre chimère qui envahit la scène : il fut question d'aller à Stockholm causer entre socialistes de tous les pays. Oh! il ne s'agissait pas, — du moins on l'assurait, — d'entamer des négociations de paix; non, mais seulement de faire rougir de leur conduite les socialistes allemands; d'obtenir du socialisme international l'affirmation solennelle que les Empires centraux étaient responsables de la guerre.
Comme s'il pouvait dépendre d'un parti ou d'un congrès qu'une vérité d'évidence, qui ne se dérobe qu'aux yeux de ceux qui ne la veulent pas voir, existât ou n'existât pas !
Je ne conteste certes pas la générosité des inspirations par lesquelles se laissent entraîner ceux de nos amis qui entretiennent ces illusions. Leur noblesse n'en atténue pas le péril.
Fumées, sans doute, mais fumées dangereuses, parce qu'elles risquent, en obscurcissant l'horizon, d'accréditer dans les esprits l'opinion que la paix pourrait être le résultat d'autre chose que de la victoire et sortir un beau matin de je ne sais quelles conversations occultes entre diplomates
sans mandat : ministres en disponibilité ou idéologues en activité!
Prenons garde de nous écarter des idées claires et de la voie droite !
Ge qui fait l'infériorité fondamentale de l'Allemagne, ce qui la condamne à être vaincue, c'est qu'elle combat pour l'asservissement de l'Univers et pour sa propre hégémonie.
Mais, ne nous le dissimulons pas, cette infériorité essentielle lui a jusqu'ici procuré sur ses adversaires un avantage précieux, qu'il serait puéril de contester : c'est l'unité de commandement.
Cet avantage, nous ne pouvons sans le plus grave des risques nous résigner à le lui consentir.
On connaît le célèbre et banal axiome : « Si délibérer est le fait de plusieurs, agir est le fait d'un seul » .
Or, la guerre est l'action à la suprême puissance.
L'Entente a prouvé sans doute qu'elle l'avait compris en adoptant la formule : l'unité d'action sur l'unité de front.
Mais ce n'est qu'une formule sonore et vide tant qu'elle ne se réalise pas dans les faits.
L'aventure de nos amis italiens l'a bien démontré; que cette dure leçon nous serve!
Il existe un Conseil politique interallié; il est nécessaire pour arrêter d'accord la conduite politique de la guerre.
On a décidé récemment à Rapallo l'institution
d'un Comité militaire interallié. A merveille, s'il a pour fonction d'éclairer les gouvernements alliés, de centraliser les renseignements; d'être, en un mot, un organe d'informations.
Ce n'est pas un Comité, même militaire, ce n'est pas un Conseil aulique qui est capable de concevoir, de préparer, d'exécuter les opérations de guerre; c'est un cerveau, c'est un chef qu'il faut pour remplir cet emploi.
Comment ce qui est vrai de toute affaire humaine, nécessaire au succès de la plus modeste entreprise, à la marche régulière d'une simple usine : un directeur, responsable et libre, ne serait-il pas, à plus forte raison, indispensable à cette entreprise gigantesque qu'est la guerre actuelle?
Àttendra-t-on pour décider une opération que les généraux qui commandent sur les divers fronts, et dont chacun n'est que trop porté à envisager exclusivement les besoins et les lacunes de celui dont il a la charge et la responsabilité, se soient mis d'accord, jour par jour, heure par heure, sur toutes les décisions à prendre?
Si la victoire de la Marne fut possible, c'est qu'un général en chef, libre de son action, après avoir conçu l'opération géniale qui devait sauver la France et le monde, après en avoir arrêté et fait exécuter toutes les mesures préparatoires, après avoir recueilli les indications et les suggestions de ses lieutenants, lança, à l'heure choisie par lui comme la plus favorable, l'ordre immortel du 5 septembre 1914.
Il existe un généralissime ennemi.
Il faut un généralissime des Alliés.
Sans doute, qui dit coalition sous-entend conversations et lenteurs.
L'important est de bien se pénétrer des conditions nécessaires de la victoire. Dès qu'elles sont reconnues nécessaires, rien ne saurait excuser qu'elles ne soient pas réalisées : elles le seront.
Pour qu'elles le soient, il importe que dans tous les pays de l'Entente règne l'esprit de guerre.
On s'est demandé parfois si la démocratie, si le régime parlementaire était susceptible de s'adapter aux conditions de la guerre et de faire face à ses nécessités.
Comment le nier?
A coup sûr, la démocratie a, comme tout régime, ses défauts qui seraient, il faut le reconnaître, particulièrement dangereux en temps de guerre si elle ne pouvait y remédier.
Nos amis russes, qui traversent la plus terrible et la plus difficile des épreuves, nous en offrent l'exemple.
Mais comment, de bonne foi, être surpris ni scandalisé que la révolution la plus formidable, le passage d'un extrême à l'autre, de l'autocratie à la liberté sans rivage, s'accomplissant en pleine guerre, provoque chez une race aussi imprégnée d'idéalisme et de mysticisme que la race slave des sursauts tels que ceux dont nous fûmes témoins?
Pour juger équitablement le problème, tour-
nons-nous vers la démocratie la plus puissante du monde : vers les États-Unis d'Amérique.
Quel spectacle admirable et réconfortant elle nous offre !
Fidèle à ses principes, elle entre en guerre non pas dans un but de rapine ni de conquête, mais pour assurer le triomphe, dans le monde, des hautes idées politiques et morales sur lesquelles elle s'est fondée et selon lesquelles, depuis cent vingt ans, elle s'est développée.
L'action de son Président, M. Wilson, avant comme depuis son immortel Message du 2 avril 1917, avant comme depuis l'entrée en guerre des États- Unis, fournit la preuve décisive qu'une démocratie peut allier à l'esprit de liberté l'esprit d'autorité indispensable à la bonne conduite des affaires humaines.
Chez nous-mêmes, l'exemple de l'union réalisée dans toutes les parties du pays qui associe, pour les œuvres de la Défense nationale, les citoyens de toute condition, de toute croyance et de toute opinion, ne fournit-il pas la preuve indéniable que la France démocratique et républicaine n'est pas au-dessous de la tâche qui s'impose à elle? Qu'elle veuille bien seulement ne perdre à aucun moment de vue que les mœurs et les habitudes de la paix ne sauraient convenir à la guerre.
Ne l'oublions jamais, tout doit être subordonné à la pensée unique de la victoire, parce que de la victoire tout dépend. Or, la victoire appartiendra à celui des deux adversaires qui tiendra un quart
d'heure de plus que l'autre. Ce quart d'heure, c'est l'Entente qui le durera.
Tenir de toute notre énergie, tenir de toute notre volonté; que ce soit le mot d'ordre, sans cesse présent à notre esprit.
Songeons à nos morts, aux centaines de milliers de héros qui sont tombés sur les champs de bataille, pour la défense de la Patrie et de la Civilisation.
Ils ont donné leur vie joyeusement, ils ont accompli le sacrifice suprême le sourire aux lèvres parce qu'ils se sacrifiaient pour maintenir intact l'idéal formé par les générations passées et pour léguer aux générations futures un avenir de grandeur, de prospérité et de paix.
Consentir une paix boiteuse qui laisserait debout, donc vainqueur, le militarisme prussien, ce serait signer l'abdication de la France, infliger à nos combattants et à nos morts la plus cruelle, la plus humiliante des injures, préparer à nos enfants un avenir de détresse et de sang.
Nous nous montrerons dignes de nos héros et de nos morts.
Si cruelles qui puissent être les épreuves qui nous attendent, nous saurons les accepter d'un cœur ferme; nous tiendrons jusqu'au bout, jusqu'à la Victoire!
Cette conférence, — la dernière en date, — a été donnée à la Ligue de V Enseignement le 30 janvier 1918.
M. Millerand y examine à quelles conditions l'Entente peut accepter la paix.
Après avoir, une fois de plus, mis en relief que la restitution de l' Alsace-Lorraine à la France est la solution nécessaire du problème de droit qui domine la guerre, il indique les autres réparations qui s'imposent si l'on veut que le traité de paix marque le début de l'ère nouvelle méritée par tant de sacrifices et de deuils.
S'expliquant sur la « Société des Nations », il démontre qu'elle ne peut avoir chance de naître avant qu'aient été reconstituées les nations victimes de la force brutale.
Entre les buts de guerre de l'Allemagne et les conditions de paix de l'Entente, il n'y a pas de conciliation possible. Il faut choisir du règne de la Violence ou du triomphe du Droit.