TEST DU RAPT DE L'ALSACE-LORRAINE QU'EST SORTIE LA GUERRE ACTUELLE
Pour nous en rendre compte, il n'est pas inutile de nous rappeler comment la paix a été troublée.
Ce n'est pas le 23 juillet 1914, jour de l'ultimatum autrichien à la Serbie, qu'elle a été compromise.
Depuis quarante-trois ans l'Europe vivait sous la menace de la guerre. Depuis le traité de Francfort.
Le vol de TAlsace-Lorraine, le rapt par la force brutale de provinces protestant d'une voix unanime contre la violence qui leur était faite, devait entraîner des conséquences fatales, non seulement pour la France, mais pour l'Europe tout entière.
Elles furent dénoncées à l'heure même où le crime s'accomplissait. Dans la séance tragique où l'Assemblée nationale vota, l'épée sur la gorge, le 1er mars 1871, le projet de loi relatif aux préli minaires de la paix, un républicain et un socialiste, qui était un historien, Louis Blanc, invoque l'intérêt de l'Europe :
« J'estime qu'il serait digne de cette Assemblée « d'appeler sur la querelle qui nous met aux prises « avec la Prusse le jugement de l'Europe....
« Il est impossible que le prodigieux accrois- « sèment de cette monarchie prussienne dont la
Millerand. La Guerre Libératrice. 7
« grandeur naissante se compose de deux crimes, « le vol de la Silésie et le partage de la Pologne, « il est impossible que le prodigieux accroissent ment de cette monarchie n'inquiète pas la Russie, « pour peu qu'elle pense aux provinces baltiques ; « n'inquiète pas l'Autriche, pour peu qu'elle se « souvienne de Sadowa ; il est impossible que « l'Angleterre n'interroge pas d'un cœur ému les « desseins d'un peuple qui s'est emparé de Kiel « pour dominer la mer Baltique, en attendant que « la possession de Trieste lui livre la mer Adria- « tique ; il est impossible que la brutale invasion « du Danemark n'apprenne rien à la Hollande, à « la Belgique, à la Suisse, sur les dangers dont les « menace le pangermanisme levant enfin le masque « -et mettant l'épée à la main. (Marques d'adhésion 1 « à gauche),...
« .... Elle (L'Europe) ne s'alarmerait pas de « l'avènement d'un César germanique, elle qui a « fait tant d'efforts au commencement de ce siècle « pour arracher le continent à l'ambition d'un « César français :
« Je dis que si l'Europe continuait de s'effacer « en cette occasion, elle manquerait non seulement « à ses devoirs, mais elle trahirait elle-même ses « droits.... »
Paroles qui apparaissent comme prophétiques, lorsqu'on les relit aujourd'hui. Il ne fallut pas longtemps aux Puissances pour en vérifier l'exactitude, et, dès 1875, l'Angleterre et la Russie étaient amenées à opposer leur veto aux velléités agrès-
sives de Bismarck, désireux d'achever, en écrasant la France, l'œuvre qu'il avait commencée par la fausse dépêche d'Ems.
Ainsi se vérifient les paroles souvent répétées depuis quatre ans, et hier encore par notre Ministre des Affaires Étrangères, puis par Lloyd George et le Président Wilson : que la restitution à la France de l'Alsace-Lorraine n'intéresse pas seulement la France, mais le monde, parce que ce n'est pas seulement un problème territorial, mais encore et avant tout un problème de droit, et qu'en réalité la question d'Alsace-Lorraine est un symbole.
Un symbole: sans doute. Et plus et mieux qu'un symbole ; car sa solution fera seule comprendre à l'Allemagne que c'en est fini du règne de la violence et que la force ne prime plus le droit.
Une paix qui par impossible maintiendrait l'Allemagne en possession de l'Alsace-Lorraine consacrerait sa prépondérance matérielle et morale ; les sacrifices consentis depuis plus de trois ans par l'Entente l'auraient été en pure perte puisqu'ils aboutiraient à l'absolution du crime et à l'exaltation de la violence.
La restitution de l'Alsace-Lorraine à la France est donc pour tous les peuples de l'Entente le signe et la condition nécessaire de leur victoire.
Condition nécessaire, mais non pas condition suffisante.