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LES NATIONALITÉS A RECONSTITUER

Il ne s'agit pas seulement, entendons-le, de rendre aux glorieuses et malheureuses nations qui s'appellent la Belgique, la Serbie, la Roumanie, leur indépendance politique et économique, telle qu'elles en jouissaient avant leur entrée dans la guerre. Cela va de soi.

Autre et plus large est le problème. Il consiste à émanciper les nationalités étouffées par l'oppression allemande et autrichienne.

C'est leur droit, comme c'est l'intérêt évident des Puissances résolues à barrer la route aux projets d'hégémonie allemande qui menacent la liberté et la paix européennes.

Résumant en quelques lignes lumineuses le programme nécessaire de l'Entente, réminent directeur de la politique étrangère du Times, M. Henry Wickham Steed, a écrit: « .... La créa-

« tion d'une Bohême indépendante, ou plus : d'un « État Tchéco-Slovaque, mettra 12 millions de « Slaves, sujets des Habsbourg, hors du contrôle « allemand, et en fera des gardiens actifs de la « liberté européenne.... L'étonnante vitalité d'un c peuple qui a survécu à une persécution et à une « oppression sans précédent dans l'histoire euro- « péenne n'a pas besoin d'être démontrée. L'unifi- « cation de la Pologne priverait l'Allemagne et « l'Autriche de quelques millions de Slaves oppri- « més qui, comme les Tchèques, aideraient à sau- « vegarder la liberté de l'Europe. De même, la « constitution d'une Roumanie ethniquement « complète, d'une Slavie du Sud unifiée, d'une Italie « intégrale, enlèverait 10 à 12 millions d'hommes « et plus aux Habsbourg et ces hommes étaient au- « paravant à la disposition des Hohenzollern.... »

Il est intéressant de rapprocher de ces lignes un article publié à Prague, le 22 juin 1917, par l'organe des socialistes tchèques : «... Le prolétariat « tchèque réclame un État tchèque démocratique, « englobant la Slovaquie. Le prolétariat tchèque « soutiendra les Yougo-Slaves dans leurs revente dications pour faire l'unification de tous les ter- « ritoires occupés par les Slovènes, les Croates et « les Serbes, en un État indépendant et démocrate tique dans le cadre de la monarchie.... » (Dans le cadre de la monarchie : que cette précaution de style ne nous abuse pas; n'oublions pas que l'article est publié à Prague, sous la domination autrichienne, et que la menace d'une accusation

de haute trahison plane sur le journaliste....) « Le prolétariat tchèque approuve aussi la reven- « dication des Polonais pour l'unification de tous « les territoires polonais en un État polonais indé- « pendant ayant accès à la mer.... »

Ce ne sont pas seulement des publicistes qui n'engagent qu'eux-mêmes sous la plume desquels se lisent des déclarations de ce genre.

L'heureuse création, par le décret du 16 décembre 1917, d'une armée tchéco-slovaque en France a été, de la part de la République française, la reconnaissance explicite, — les intéressés ne s'y sont pas trompés, — de « la souveraineté natio- « nale du peuple tchéco-slovaque et de son droit à « la constitution d'un État national indépendant » .

Voilà pour la Bohême.

Au moment où l'Italie est librement venue prendre place aux côtés de l'Entente, le 15 mai 1915, des promesses ont été faites qui, le jour du règlement des comptes, seront tenues, comme seront tenus les engagements pris envers la Roumanie.

Ce n'est pas de notre côté qu'on trouvera jamais des Bethmann-Hollweg pour traiter les contrats de chiffons de papier.

L'Italie, « mère du Droit», est d'ailleurs équitable et j'ajouterai trop politique pour méconnaître ce que doit la civilisation à l'héroïsme et à l'infortune du peuple serbe. Dans la création d'une Grande Serbie, loin de redouter une menace pour ses propres destinées, elle verra, au contraire, comme nous, avec la juste récompense de sacri-

fices sans limites à la cause sacrée de la Liberté, la garantie nécessaire contre de futures incursions germaniques.

Parlons de la Pologne.

Je vous rappelle, parce qu'elle est capitale, la suite des déclarations officielles par lesquelles les Gouvernements alliés ont pris des engagements de plus en plus précis sur la question qui, avec celle d'Alsace-Lorraine, domine la Grande Guerre, et qui doit, par la solution qu'elle recevra, imprimer au traité de paix sa vraie signification et sa portée réelle : je veux dire la question polonaise.

Dans son message du 22 janvier 1917, où il prenait acte des réponses des belligérants à la demande qu'il leur avait adressée de faire connaître leurs conditions de paix et Où il indiquait lui-même celles auxquelles il serait disposé à souscrire, le Président Wilson, préludant à l'entrée des États- Unis dans la guerre, écrivait :

« Je pose le principe, par exemple, s'il m'est « permis de citer cet exemple, que les hommes « d'État de tous pays sont d'avis qu'il devrait y « avoir une Pologne indépendante et autonome, « et par cela même qu'une sauvegarde inviolable « de l'existence du culte et du développement « social et industriel devrait être garantie à tous « les peuples qui ont vécu jusqu'ici sous la domi- « nation de gouvernements attachés à une foi et à « des buts politiques en opposition aux leurs pro- « près. »

Ce principe, la Russie, à maintes reprises, même sous le gouvernement tsariste, Ta solennellement reconnu.

Dès le 15 août 1914, éclatait la proclamation retentissante du Grand-Duc Nicolas.

« Polonais, l'heure a sonné où le rêve sacré de « vos pères et de vos aïeux peut être réalisé. Il y « a un siècle et demi que le corps vivant de la « Pologne fut déchiré en morceaux, mais son âme « ne mourut pas. Elle vivait de l'espérance que, « pour le peuple polonais, viendrait l'heure de la « résurrection et de sa réconciliation fraternelle « avec la grande Russie. Les troupes russes vous « portent la nouvelle assurance de cette réconci « liation.... »

En novembre 1916, le Gouvernement russe déclare, dans un communiqué officiel, que « ses « intentions comportent la création d'une Pologne « entière englobant tous les territoires polo « nais ».

Communiqué que confirme un manifèste de décembre 1916 où le Tsar signale à ses armées, comme un des devoirs créés par la guerre, « la « création de la libre Pologne composée de ses « trois parties jusqu'à présent séparées ».

La révolution surgit, et, le 50 mars 1917, le Gouvernement provisoire de Pétrograd proclame l'indépendance de la Pologne.

Les gouvernements alliés ont tenu à contresigner les promesses de la Russie.

En leur nom, dès novembre 1916, le Premier

Ministre anglais et le Président du Conseil des Ministres de France prenaient acte « des géné- « reuses initiatives prises par le Gouvernement de « S. M. l'Empereur de Russie en faveur d'un peuple « auquel nous attachent d'antiques sympathies, et « dont l'union restaurée constituera un élément « primordial du futur équilibre européen ».

Le 12 décembre 1917, le Président du Conseil d'Italie, M. Orlando, écrivait dans la déclaration ministérielle :

« Les Puissances alliées, s'inspirant du principe « fondamental du respect des nationalités, se sont « trouvées d'accord dans cette résolution que la « création d'une Pologne indépendante et indivi- « sible, dans des conditions susceptibles d'assu- « rer son libre développement politique et éco- « nomique, constituait un des éléments d'une « paix juste et durable et du régime du droit en « Europe. »

Quelques jours plus tard, le 27 décembre dernier, à la tribune de la Chambre Française, M. Stephen Pichon, Ministre des Affaires Étrangères, parlait à son tour de l'indépendance de la Pologne, « de la Pologne dont parlait hier encore le Prési- « dent Wilsonà Washington, M. Sonnino à Rome, « et pour laquelle on ne peut que redire ce qu'ont « affirmé successivement MM. Briand, Asquith, « Ribot, à savoir que nous ne séparons pas sa « cause de la nôtre, que nous maintenons intégra- « lement les engagements pris vis-à-vis d'elle, que « nous la voulons unie, indépendante, indivisible,

« avec toutes les garanties -de son libre dévelop- « pement politique, économique, militaire, et toutes « les conséquences qui pourront en résulter. » (Vifs applaudissements.)

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