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RÉSUMÉ

LES BUTS DE GUERRE DE L'ALLEMAGNE ET LES CONDITIONS DE PAIX DE L'ENTENTE

On a souvent demandé quels étaient les buts de guerre de l'Entente : expression d'ailleurs, on Fa justement remarqué, tout à fait impropre, et qu'il convient donc d'éviter.

Bon de parler de ses buts de guerre pour l'Allemagne qui a voulu et déchaîné la guerre. Nous qui l'avons subie, nous n'avons pas de buts de guerre ; mais nous sommes résolus à n'accepter la paix qu'à de certaines conditions.

Nos conditions de paix, je viens de les rappeler. Elles ne sont pas inédites. A maintes reprises, les représentants officiels de l'Entente, dans des manifestations individuelles ou collectives, les ont publiées.

A ces conditions de paix, les Empires centraux ont, à la fin de décembre dernier, dans leur déclaration de Brest-Litowsk, opposé une dénégation qui, pour être hypocrite, n'en est que plus significative.

Savourez la formule :

« La question de la dépendance constitution- « nelle de groupes nationaux ne possédant pas « l'indépendance constitutionnelle ne peut pas, « d'après l'avis des alliés, être réglée entre les « États. La question doit, là où elle se présente, « être réglée indépendamment par chaque État a avec ses peuples, par la voie constitutionnelle. »

Traduction fidèle : à l'Allemagne de régler le sort de F Alsace-Lorraine ; à l'Autriche de régler celui de la Bohême. C'est d'ailleurs ce que viennent de proclamer explicitement, dans leurs discours simultanés le chancelier de Hertling comme le comte Czernin.

Il est vrai que les déclarations, au nom de la Ouadruplice, du comte Czernin, dont je viens de reproduire un paragraphe, débutent par l'affirmation que l'Allemagne et ses trois vassaux : Autriche-Hongrie, Bulgarie, Turquie, renoncent généreusement à réclamer aucune acquisition territoriale comme aucune indemnité de guerre.

Vous reconnaissez la formule soufflée au Soviet dans les premières semaines de la Révolution russe et lancée par lui dans la circulation : « Ni annexion, ni indemnité ».

Elle serait naïve si elle n'était cynique.

Pour en saisir le sens, il suffit de se rappeler les procédés dont l'Allemagne et ses alliés ont usé sur tous les territoires par eux envahis, et de jeter un coup d'œil sur la carte de guerre.

Dans le Nord de la France, en Belgique comme

en Serbie, ils ont, avec l'inexorable méthode qui est leur marque de fabrique, mis la main sur les vivres, les valeurs et objets mobiliers, le matériel industriel; levé de lourdes contributions de guerre ; réduit en esclavage, — ce n'est pas une métaphore, — hommes, femmes et enfants.

On conçoit qu'ils acceptent d'évacuer les pays par eux ainsi systématiquement mis à sac, s'ils sont d'ailleurs dispensés de rien réparer des dommages effroyables qu'ils ont causés ni de rien restituer de leurs rapines.

On le conçoit mieux encore, en regardant sur une carte quelle serait, au lendemain de la paix allemande, la situation politique, économique et militaire de l'Allemagne.

Le rêve du Mittel-Europa serait devenu une réalité.

De Hambourg à Bagdad, le Kaiser serait le maître, économiquement et militairement, de 180 millions d'hommes, dont quelques millions, il est vrai, seraient admis à conserver un semblant d'indépendance politique sans que l'Allemagne, et pour cause, songeât à s'en offusquer.

Les Pangermanistes auraient atteint leur but : l'Europe subirait la domination allemande, assurée par l'écrasement définitif des petites nationalités.

Ainsi s'affrontent en pleine lumière les buts de guerre de l'Allemagne et les conditions de paix de l'Entente.

Ainsi le problème est nettement posé.

Millerand. La Guerre Libératrice, 8

Avec l'Allemagne contre les droits des peuples ou avec l'Entente pour leur libération. La question est claire.

La réponse ne saurait être que catégorique.

La victoire de l'Entente sera la répudiation du régime de la conquête et de la force brutale, la reconnaissance des droits des peuples, le triomphe de la civilisation sur la barbarie.

Dans les conférences qu'on vient de lire, M. A. Millerand s'était enfermé dans l'étude de la guerre, de ses origines, de ses développements, de ses buts.

Dans celle-ci, donnée à la Ligue de l'Enseignement le 30 mars 1917, il étudie les problèmes d'après-guerre.

Il esquisse à grands traits les progrès que notre pays se doit à lui-même de réaliser en agriculture, en industrie, dans l'exploitation de ses richesses naturelles.

Il dénonce les maux qui menacent notre race dans son existence même : l'alcoolisme, la dépopulation.

Prêchant une fois de plus la solidarité des classes, instrument nécessaire de la grandeur française, il retrouve sur sa route des idées défendues et cristallisées par lui en projets de loi dès 1900, lorsqu'il était Ministre du Commerce; raillées et repoussées alors des deux côtés de la barricade, aujourd'hui recueillies et appliquées par le représentant au pouvoir du parti socialiste unifié avec e concours de la G. G. T. et du patronat.

Le devoir de demain! n'est-il pas, à plus d'un point de vue, téméraire et tout au moins prématuré de prétendre dès maintenant le tracer?

La France a-t-elle le droit d'avoir d'autre préoccupation que de mener à bien la lutte gigantesque où elle est engagée? Toutes nos pensées ne doiventelles pas être tendues, comme toutes nos forces dirigées vers cet objectif exclusif : la victoire?

L'argument serait sans réplique si entre l'œuvre de guerre que nous poursuivons aujourd'hui et

celle que nous devrons entreprendre demain, à la conclusion de la paix, il existait un abîme ou seulement un fossé. Je voudrais au contraire démontrer que les sentiment, les idées et les méthodes qui nous guident aujourd'hui devront nous inspirer demain, si nous ne voulons pas demeurer inférieurs à la tâche qui nous attend.

Et, pour résumer en une formule qui n'est pas neuve la pensée dont cette conférence ne sera que l'illustration, il suffit, mais il faut, afin de permettre à notre pays de remplir en son entier le devoir de demain, que la France de la paix soit digne de la France de la guerre.

Les mots manquent pour traduire la grandeur et la beauté du spectacle offert par notre pays depuis la déclaration de guerre.

L'esprit d'abnégation et de sacrifice est devenu la loi. Les intérêts particuliers ont disparu devant le devoir patriotique. Des générations nouvelles aux plus anciennes, un souffle d'enthousiasme et de dévouement à la Patrie les a soulevées, transfigurées. Des qualités insoupçonnées ou méconnues de tous se sont révélées : le calme, le sangfroid, la ténacité.

Par-dessus tout, le besoin d'union contre l'ennemi a imposé silence aux querelles qui, la veille, sressaient Français contre Français. Libres-pendeurs et catholiques, royalistes et socialistes ont

d'un même cœur, sans arrière-pensée, collaboré, dans l'intérieur comme au front.

En même temps que la Nation offrait son sang, toutes ses ressources se mobilisaient pour la sauvegarde de son indépendance.

Grâce à notre faculté d'improvisation, malheureusement développée au point, trop souvent, d'avoir fait négliger ou dédaigner les mesures d'organisation préventive, notre industrie a fait jaillir du sol tout ce qui était nécessaire aux besoins de la défense nationale.

Ne nous fions pas trop à l'improvisation pour le lendemain de la guerre.

Les charges que nous aurons à supporter seront énormes : la reconstitution des régions envahies, atrocement dévastées par un ennemi sans foi ni loi, l'amortissement des dépenses de guerre, la mise en train de notre production de paix, exigeront l'utilisation intensive de toutes nos ressources. Un chiffre donnera une idée de la lourdeur du fardeau. A l'heure où je parle, on n'évalue pas à moins de un milliard et demi la dépense annuelle qu'imposera le seul service des pensions aux victimes de la guerre.

Pour faire face à ces besoins, sans doute une politique fiscale à la fois très rigoureuse et très souple sera nécessaire. Mais la première condition pour qu'un pays ait la force de porter sans fléchir

un pareil faix, c'est qu'il soit prospère. Toute politique fiscale, quelle qu'elle fût, serait vouée à l'impuissance, si elle ne se doublait d'une politique économique habile à mettre en valeur toutes les richesses nationales.

La production deviendra le problème essentiel, dont la solution sera pour notre pays une question de vie ou de mort.

Ce n'est pas aujourd'hui certes qu'il siérait de médire de notre Idéalisme. Nous lui devrons le salut et la victoire.

Notre foi en l'Idéal, notre attachement passionné aux idées de Justice et de Liberté nous ont donné la puissance de supporter le choc et d'arrêter le flot de la barbarie.

Mais Idéalisme et Réalisme n'ont rien de contradictoire. Tout au contraire. Pour servir efficacement l'Idéal français, il convient de ne pas nous leurrer de mots, de regarder en face les réalités, de modeler sur elles notre action.

Si la France victorieuse veut, comme elle le voudra, continuer de remplir son rôle civilisateur, si elle entend conserver le rang que lui auront restitué les sacrifices de ses enfants, elle doit se rendre nettement compte de la nature et de l'étendue de sa tâche.

Pour réparer les maux de la guerre, pour se mettre en mesure de livrer avec succès la bataille économique, il ne lui est permis de rien négliger.

De l'avis des juges les plus compétents, notre production agricole est très au-dessous de ce

qu'elle peut et doit être, étant donnée la fertilité de notre sol.

Quels que soient les sentiments trop justifiés que nous inspire notre ennemi, il n'est pas défendu de puiser chez lui des leçons utiles. Au point dé vue agricole, l'Allemagne a obtenu des résultats très supérieurs aux nôtres : quelques chiffres vous le prouveront. Je les emprunte à un intéressant travail paru il y a quelques mois dans la Revue politique et parlementaire 1 .

Le rendement moyen à l'hectare est, pour le froment, de 13 quintaux 6 en France contre 20,1 en Allemagne, de 1906 à 1910, et dans la période quinquennale suivante, de 1910 à 1914, l'écart s'est encore augmenté : notre rendement est tombé à 12 quintaux 9, tandis que celui de l'Allemagne montait à 21 quintaux 3.

De même pour les pommes de terre. Dans la première période, en France, le rendement est de 86 quintaux 3 à l'hectare contre un rendement en Allemagne de 136,2, et, dans la période quinquennale suivante, de 81 quintaux en France contre un rendement de 135,8 en Allemagne.

Notons que l'Allemagne, si elle nous distance, est elle-même dépassée par d'autres nations.

Le Danemark arrive à produire plus de 32 quintaux de blé à l'hectare, la Belgique 25. L'Angleterre, la Suisse, la Suède, la Nouvelle-Zélande, la Norvège, le Luxembourg, l'Autriche, le Japon

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