L'outillage national, par Marius Richard, p
La marchandise suit le pavillon, a-t-on dit souvent et avec raison. Montrons le nôtre dans tous les pays où nous avons la légitime ambition d'exporter nos produits.
II faut donner à nos ports l'outillage nécessaire et le leur donner à temps.
Lors de mon passage au Ministère des Travaux Publics, j'avais réussi à faire voter par la Chambre, en .1910, un projet sur l'autonomie des ports qui, encore que devenu loi, est demeuré jusqu'à présent lettre morte. Il faut le rendre viable en obtenant la modification de règlements trop étroits, à quoi travaille en ce moment la Ligue Maritime Française, en même temps que songer à étendre aux autres travaux publics le système d'exploitation par les grandes collectivités intéressées. Renonçons, d'autre part, à éparpiller les finances publiques en une poussière de subventions réparties sans profit entre une quantité de petits ports, condamnés à végéter.
Tous nos efforts doivent se concentrer sur les grands ports qui, par leur situation, par leurs ressources, sont appelés à jouer un rôle dans la vie économique du pays. Pour leur assurer le mouvement et le fret indispensables, besoin est d'aménager l'arrière-pays de chacun d'eux, de le pourvoir d'un réseau fluvial en même temps que d'un réseau ferré.
Ainsi que l'écrivait la Chambre de Commerce de Roanne en un document cité par M. Marius Richard dans son intéressant ouvrage sur V Outillage national, p. 75 :
« On se plaint de la décadence de notre mariné
« marchande, qui végète, malgré les primes à la
« navigation. La plupart de nos ports sont isolés du
« réseau de navigation intérieure. Ce qui a permis
« l'énorme développement des ports de la mer du
« Nord : Anvers, Rotterdam, Hambourg, Brème, c'est
« le réseau considérable de voies fluviales et de
« canaux qui y aboutissent. »
Nous n'avons pas tiré de nos fleuves tout le parti possible, il s'en faut. La Loire doit apporter à Nantes, le Rhône à Lyon et à Marseille, les produits de la France et de l'étranger destinés à approvisionner notre flotte de commerce du fret nécessaire.
En résumé, toutes nos ressources naturelles, des voies navigables aux mines, doivent être mises en valeur, et l'exploitation de nos richesses nationales portée à son plus haut point.
Pour y réussir, certaines méthodes s'imposent, dont l'expérience a révélé la valeur chez nous et surtout au dehors.
Les progrès de la science, collaboratrice nécessaire de l'industrie, le développement du machinisme ont eu pour conséquence logique la concentration des capitaux. Les grandes entreprises ont tendu à supplanter les petites et les moyennes. Ce n'est pas tout. Obligées de lutter contre leurs rivales étrangères, elles ont vite reconnu l'utilité d'associer entre elles les firmes nationales, de les coaliser, de les organiser. Les groupements sont nés; appelez-les du nom que vous préférez : cartels, unions. La chose seule importe.
Qu'ils soient susceptibles d'erreurs, voire d'excès, c'est la rançon de toute institution humaine. Que leurs avantages, au point de vue de l'intérêt national aussi bien que privé, l'emportent de beaucoup sur leurs inconvénients : il serait, je crois, puéril de le nier.
De ces groupements, il s'était eréé chez nous, avant la guerre, un petit nombre. Nul doute que cette forme d'organisation ne doive, à la paix, recevoir d'importants développements.
Les résultats qu'elle procure apportent une démonstration nouvelle, par le fait, des bienfaits de l'association. Ce serait au reste une erreur de prétendre opposer l'association à l'individu, de penser que l'usage de l'une conduise à dédaigner l'autre. Tant vaut l'individu, tant vaut l'affaire. Il n'existe pas de formule dont la vertu puisse remplacer l'homme. Un des avantages de l'association, qui ne sera pas le moindre dans la période de l'aprèsguerre, est de permettre la restriction du nombre des chefs, des spécialistes nécessaires à la direction et à la conduite des entreprises.
Nos industriels se préoccuperont aussi, — sans vouloir les plagier, — d'adapter à nos besoins et à nos mœurs des méthodes bien connues et qui ont fait leurs preuves aux États-Unis : la « standardisation », c'est-à-dire la classification par types et la fabrication en nombre indéfini des pièces entrant dans la construction des machines; la « taylorisation », c'est-à-dire l'affectation de chaque travailleur (tout en se gardant d'étouffer chez lui
l'esprit d'initiative) à une, tâche déterminée, qu'il arrive à accomplir, par la répétition, avec le maximum de rapidité et de perfection. Il ne faut voir là d'ailleurs que deux applications méthodiques du principe élémentaire de la division du travail.
De nos usines de guerre se sont bien trouvées de les employer. Ce n'est pas au reste le seul emprunt qu'elles aient fait à nos amis d'Outre- Atlantique. On a souvent reproché et non sans justice à nos industriels de voir parfois trop petit. La production intensive imposée par les besoins de la défense nationale a amené nombre d'entre eux à élargir leur vision, à travailler à l'américaine. Nous pouvons nous promettre d'heureux résultats de cette orientation nouvelle. Dans plus d'une de nos cités industrielles il m'a été donné d'admirer des installations à la hauteur des plus récents progrès de la technique, toutes remplies aujourd'hui des travaux de la guerre, mais prêtes demain à passer de la fabrication des obus ou des matériels d'artillerie à celle des rails, des automobiles ou des machines agricoles.
Ce n'est pas seulement des choses qu'il faut nous appliquer à obtenir le rendement maximum : c'est avant tout de l'homme.
Arracher la race aux causes de dégénérescence qui la minent, c'est un devoir primordial. Entre
toutes s'en détache une contre laquelle, depuis la guerre en particulier, est menée une lutte acharnée et salutaire : j'ai nommé l'alcoolisme.
Sans doute l'alcool est une de ces richesses nationales dont je parlais tout à l'heure. On ne saurait trop propager l'emploi de l'alcool industriel. Un des moyens les plus sûrs de combattre l'alcoolisme est par ailleurs de développer l'usage de cette autre et grande richesse française qui s'appelle le vin.
Si nous devons tirer tout le parti possible de l'alcool au point de vue industriel, l'alcoolisme n'en est pas moins un fléau national contre lequel nous ne saurions trop nous armer. Les sources en doivent être taries.
Sous prétexte de respect du droit de propriété, on a, avec le privilège des bouilleurs de cru, installé dans la plus grande partie de nos campagnes des nids de fraude et d'alcoolisme. Il ne suffit pas, comme on l'a fait, d'édicter contre lui des mesures transitoires ; il doit être aboli.
En même temps qu'on épuisera ainsi, à la campagne, la source la plus féconde de l'alcoolisme, on devra s'attaquer dans les villes, comme a commencé de le faire la loi du 9 novembre 1915, à cette multiplication des débits qui, depuis trentesept ans, a été, — le mot n'est pas trop fort, — phénoménale. Trente ans après la loi de 1880 permettant la libre ouverture des débits, on comptait 100000 débits de plus en France, dont plus de 92000 hors Paris.
128 LA GUERRE LIRÈRATRICE.
La conséquence d'ailleurs était directe et fatale : la consommation de l'alcool passait de 1000000 à 1 700000 hectolitres et la quotité moyenne, par habitant, de 2 lit. 71 à 4 lit. 661.
Les résultats de l'alcoolisme, ses conséquences immédiates aux points de vue physique et moral, on les a trop souvent dénoncés pour que je sois tenté de recommencer le réquisitoire. Nombre de syndicats ouvriers ont vu le mal et accepté le remède, et j'ai eu la joie, lorsqu'au Ministère de la Guerre je cherchais, non sans difficulté, à sauver de l'alcoolisme les travailleurs des ports, de trouver, parmi mes collaborateurs les plus convaincus, les représentants qualifiés de ces ouvriers.
La France républicaine ne saurait mériter plus longtemps les reproches que Vandervelde, en termes généraux et éloquents, dirigeait contre la société2 :
« Pour écouler sa production surabondante, disait-il, ell e tend à multiplier les débits de boissons ; elle crée des palais de l'alcool dont le faux luxe constitue l'unique salon du peuple, et elle pousse des catégories nombreuses de citoyens, ouvriers ou petits bourgeois, à ouvrir un cabaret pour vivre ou pour se procurer un complément de ressources. »
Il faut protéger la race. Mais, passez-moi cette