OPPOSITION DES COMITÉS ARMÉNIENS A L'OTTOMANISATION DE L'EMPIRE
Entre temps, le groupe parlementaire arménien formé d'éléments dachnakistes, hintchakistes et autres, lia partie avec le groupe grec pour faire obstacle aux efforts d'Union et Progrès tendant à reconstituer l'Empire sur une base vraiment ottomane. C'est ainsi qu'il fit opposition au désir légitime entre tous de la Sublime-Porte, de créer un sentiment national commun à toutes les races vivant sur le territoire turc, sans toutefois porter atteinte à leur individualité ethnique et culturelle.
Laissons encore la parole à M. Brown sur ce sujet important : t La question du service militaire «et d'autres concernant le droit de vote et le prétendu droit de représentation nationale, servirent «toutes à révéler les extraordinaires prétentions des «Patriarches grec et arménien, ainsi que des autres «chefs religieux, de représenter leurs «nations» dans «une entité politique. Un des principaux embarras «du nouveau régime constitutionnel en Turquie, a «été la répugnance qu'éprouvaient les différentes «communautés, particulièrement la grecque '), à subordonner leurs sentiments particuliers aux droits «plus élevés et plus étendus de la nationalité c ottomane.»
Dans un renvoi, le très impartial M. Brown ajoute la remarque suivante: « Les Jeunes-turcs com-
') L'honorable auteur se trompe en faisant cette distinction. Les Arméniens se montrèrent plus coulants que les Grecs seulement dans la question du service militaire. La raison en était, du reste, qu'ils voyaient dans l'accomplissement de cette obligation un moyen de former des cadres instruits pour leurs bandes révolutionnaires.
«mirent peut-être une faute irréparable en traitant des différentes communautés religieuses, comme si «elles constituaient des nations distinctes et en ■ n'établissant pas la représentation sur une base «strictement ottomane. Dans la correspondance et «les négociations engagées entre le Grand-Vizir «et le Patriarche grec, le premier avait tout l'air «de traiter avec l'ambassadeur d'une nation indé- « pendante. »
C'est parce qu'Union et Progrès avait cherché à créer une patrie ottomane où tous les éléments se sentiraient unis dans un sentiment commun d'amour pour elle, sans pour cela être condamnés à renoncer aux particularités de leurs origines distinctes, que les Dachnakistes rompirent leur alliance avec lui. Voilà le grand crime des libérateurs de la Turquie envers les Arméniens ! Voilà ce qui trois ans plus tard fit proclamer aux Hintchakistes dans un geste de désespoir joué, qu'eux aussi, devant la décision d'Union et Progrès de procéder malgré les promesses données à la suppression des privilèges nationaux des Arméniens sans lesquels leur race était destinée à disparaître, ils reprenaient leur liberté d'action et se réservaient de défendre leur existence par tels moyens qu'ils jugeraient convenables 1).
Le livre de M. Brown est là avec cent autres témoignages, pour convaincre les Dachnakistes et les Hintchakistes d'imposture dans cette affaire, comme dans vingt autres. Et pourtant, ils réussirent
*) Voir annexe n" 7. Série 1. — C'est le procès-verbal du congrès tenu par les Hintchakistes à Constantza en 191 3. Cetpièce enregistre, entre autres, la décision de ce groupe de recourir à l'illégalité dans son action.
de nouveau à duper le public occidental, tant celuici est prêt à accepter, sans le moindre examen, tout ce qu'on lui dit de défavorable sur la Turquie. Il éprouverait trop de désillusion à être détrompé.
OPPOSITION DES COMITÉS AU PROJET DE RÉFORMES ADMINISTRATIVES ÉLABORE PAR LA SUBLIME-PORTE AU PROFIT SPÉ- CIAL DES PROVINCES DE L'ÀNATOLIE ORIENTALE
Malgré l'hostilité ouverte bu cachée que le parti Union et Progrès rencontrait à chaque pas dans ses rapports avec les comités arméniens, les désastres de la guerre balkanique lui inspirèrent la résolution de les désarmer coûte que coûte. Cela explique les concessions qu'il leur fit, ainsi qu'aux autres communautés et que M. Brown qualifie avec raison de fautes irréparables. Cela explique aussi l'élaboration par la Sublime-Porte d'un projet de réformes administratives au profit spécial des provinces de l'Anatolie orientale et sa résolution d'en confier l'application à des fonctionnaires empruntés à l'Angleterre.
Les étrangers de bonne foi se trouvant en contact avec les cercles officiels et privés de la Turquie, à l'époque où la Sublime-Porte avait décidé de liquider définitivement la question arménienne, en allant aussi loin dans la voie des concessions qu'il était compatible avec l'intégrité de l'Etat, devront reconnaître la sincérité et la chaleur du sentiment avec lequel la partie éclairée du peuple turc donna son adhésion à cette politique.
Toute cette bonne volonté ne servit à rien.
L'Angleterre, qui avait d'abord promis de donner suite à la demande instante de la Sublime-Porte de lui fournir un certain nombre de fonctionnaires pris dans ses cadres coloniaux et destinés à exercer un contrôle effectif sur le fonctionnement de la machine administrative dans les provinces dont il s'agit, se rétracta dans la suite. La fière Albion eut le triste courage de s'excuser, en invoquant l'opposition de la Russie à qui elle avait secrètement reconnu le droit de considérer l'Anatolie orientale comme faisant partie de sa sphère d'influence en Turquie.
De leur côté, les Arméniens se montrèrent d'autant plus intraitables qu'ils voyaient dans l'exécution du projet gouvernemental la mort de leurs espérances politiques. Repoussant dédaigneusement la combinaison de la Sublime-Porte, pourtant amplement suffisante pour assurer à l'Anatolie orientale la tranquillité et la prospérité à la faveur d'une administration réformée, les comités organisèrent un mouvement contre son adoption et en fiveur de la substitution à sa place d'un autre projet rédigé par les Grandes Puissances, de façon à favoriser leurs revendications nationales et dont l'application devait se faire sous leur surveillance collective. Procédant exactement comme ils avaient fait en 1877, ils élirent une députation qui fit le tour des capitales de l'Europe centrale et occidentale, sous la présidence de Boghos Nubar Pacha, un riche congénère d'Egypte. Ils chargèrent le Catholicos de leur servir d'interprète auprès du gouvernement russe. Enfin, le Patriarche arménien de Constantinople, chef de la communauté ottomane, accepta la même mission auprès des Ambassadeurs à Constantinople. Marchant sur les traces de son prédécesseur Verzabédian, que nous avons vu s'aboucher
criminellement avec le Grand-Duc Nicolas à San Stéfano, il entama officiellement, sous les yeux indignés de la Sublime-Porte, des pourparlers avec l'Ambassadeur de Russie auprès du Sultan x).
Affaiblie, discréditée par la guerre balkanique, la Turquie ne put échapper à cette nouvelle ingérence dans ses affaires intérieures. Après sept mois de négociations, elle se vit obligée d'accepter dans son essence le projet des Puissances et les conditions qu'elles avaient établies pour son application. Parmi celles-ci, la plus dure était celle qui la forçait à choisir les deux inspecteurs-généraux étrangers qu'on avait convenu de placer à la tête de l'administration de l'Anatolie orientale, dans une liste d'Européens dressée par les intervenants.
Ainsi, ce qui devait être une action volontaire de la Sublime-Porte, conçue dans un esprit de parfaite sincérité, était transformé en une obligation internationale apportant de nouvelles restrictions a son indépendance.
C'est aux Arméniens que la Turquie constitutionnelle était redevable de cette humiliation renouvelée de l'époque hamidienne et de la création en Anatolie orientale d'une situation destinée en apparence à apporter un remède à leurs griefs administratifs, mais qui devait servir en réalité de transition à l'installation définitive de la Russie dans cette contrée. C'était là le but de la France, de l'Angleterre et de la Russie, devenues l'Entente, en admettant comme valables les revendications arméniennes qu'elles savaient fort bien être factices et en les prenant sous leur patronage. De l'intérêt des Arméniens, elles n'avaient cure. Ce qui leur importait,
') Voir Annexe n° 8, Série I.
c'était, vulgairement parlant, de s'entendre sur le dos de la Turquie, comme elles s'étaient précédemment entendues sur celui de la Perse, et comme elles étaient prêtes a s'entendre aux dépens de n'importe quel autre pays, de préférence non chrétien et non européen, incapable de résistance.
C'est le moment d'entrer dans des explications un peu plus détaillées sur la cause arménienne, au point de vue démographique et historique.
D'après les recensements étrangers opérés en 1897, c'est seulement dans 9 cazas (arrondissements) sur les 159 composant les neuf provinces ottomanes comprises dans l'étendue de ce qu'on prétend avoir été le royaume d'Arménie, que le nombre des Arméniens dépassait celui des musulmans. Sur une population totale de 6,000,000 d'habitants, il y avait à cette époque 1,000,000 d'Arméniens contre 4,500,000 musulmans (chiffres ronds:, c'est-à-dire que les premiers se trouvaient dans la proportion de 1 à 4 ' 2 par rapport aux seconds et de 1 à 6 par rapport à l'ensemble de la population *).
Il y a lieu de noter que la Sublime-Porte n'a jamais suivi une politique de colonisation en «Arménie», au profit de sa domination. Les quelques essais spasmodiques qu'elle fit d'installer des Circassiens dans cette partie de l'Empire, étaient dirigés contre la Russie et ne méritent pas ce nom. L'infériorité numérique des Arméniens dans ces régions se manifestait déjà d'une façon marquée à l'époque de la conquête turque (15 14) et n'a fait que s'accen-
') Ces provinces sont celles d'Erzéroum, Bitlis, Van, Kharpout, Diarbékir, Halep, Adana, Trébizonde. De fait, le territoire occupé par ces provinces ne s'est jamais trouvé réuni à une même époque sous la domination arménienne. (Voir Encyclopedia Britannica, article Armenia.)
tuer depuis. Elle était le résultat, d'une part, de la pression persane et arabe qui détermina à plusieurs reprises un exode de la population indigène vers le nord et l'ouest et, d'autre part, de la lente infiltration d'éléments persans, arabes, seldjouks, turcs et byzantins. Dans les temps plus récents, la transplantation d'un seul coup de près de 100,000 Arméniens par Abas Schah après sa campagne victorieuse contre la Turquie (1643) et l'émigration volontaire d'un nombre considérable de cette race en Russie après le traité de Turkmen-Tchai (1828), contribuèrent largement à donner à l'élément musulman l'écrasante majorité dont il dispose aujourd'hui en «Arménie».
Telle est la situation des Arméniens au point de vue statistique et géographique.
Au point de vue historique, elle est tout aussi défavorable à leurs aspirations politiques.
Le titre historique n'est valable que dans le cas d'une domination en fonction et comme supplément au titre ethno-géographique. Pour trouver la domination arménienne pleinement établie en Anatolie orientale, il faut remonter à l'antiquité. La nationalité arménienne prend politiquement corps au IIIe siècle avant Jésus-Christ, sous la forme de deux Etats indépendants, l'Arménie Majeure et l'Arménie Mineure. Le fameux Tigrane — ■ fameux parce qu'il avait été l'ami de Lucullus — régnait dans le premier lorsqu'étant entré en conflit avec Rome, il fut vaincu et obligé de se soumettre à sa suzeraineté. A partir de cette date, ces deux Etats devinrent un champ de lutte entre l'Occident et l'Orient, représentés respectivement par l'Empire romain et la Perse, qui finirent par s'en partager le gouvernement. Il y eut bien après cela des Etats arméniens plus ou moins
indépendants, sous des dynasties plus ou moins nationales, mais comme durée et comme étendue, ils n'eurent aucune importance, sauf peut-être celui de l'Arménie Mineure, ressuscité au XIIe siècle de l'ère chrétienne et qui résista pendant deux cents ans aux assauts qui lui furent livrés. A l'époque où Sélim II s'empara de ces territoires, la domination arménienne se trouvait éteinte depuis deux siècles par celle des Arabes, des Persans, des Seldjouks et des Byzantins.
Il ressort de ce qui précède que la prétention des Arméniens de gouverner en Anatolie orientale est frappée de caducité, au double point de vue de leur supériorité numérique dans cette contrée et de leur situation historique. Aussi, n'y a-t-il pas de falsifications de la statistique et de l'histoire, et pas de sophismes politiques auxquels ils ne se soient hasardés pour sauver leur cause.
Ils ont réussi en France et en Amérique, où la géographie et l'histoire ne sont pas fort en honneur et où l'idée domine encore que les Turcs en Anatolie orientale, toujours appelée Arménie, sont une poignée d'intrus exerçant leur domination barbare sur des millions d'Arméniens dépossédés de leur patrimoine.
Mais les gouvernements de l'Entente n'ont pas l'excuse de l'ignorance. En fait, le gouvernement français donna publiquement expression à la vacuité des revendications arméniennes en 1901, époque où il se trouvait momentanément gagné par la diplomatie souterraine d'Abdul-Hamid et où la politique russe avait pris une tournure anti-arménienne. En effet, répondant à une interpellation au Palais-Bourbon, M. Gabriel Hanotaux. alors Ministre des Affaires Etrangères et surnommé Hanotaux Pacha par ses
compatriotes, déclara que la France, se basant sur les rapports des Consuls français et anglais établissant l'infériorité numérique marquée des Arméniens en Anatolie orientale, se trouvait obligée de considérer la question arménienne comme classée.
On voit par là combien l'Entente, dont fait partie cette même France, se moque du public quand elle cherche à donner aux revendications arméniennes les apparences sympathiques d'une cause nationale. On ne saurait trop le répéter : il y a des Arméniens, il n'y a pas d'Arménie et il ne peut y en avoir qu'en violation flagrante du droit historique et du principe des nationalités, au nom desquels on demande effrontément son rétablissement.
Ce qui aggrave l'attitude de l'Entente dans la question arménienne, c'est que, ainsi que nous l'avons exposé, le but de sa colossale mystification n'était nullement la satisfaction des revendications factices des Arméniens, disons sous l'empire de sa partialité et de ses préventions chrétiennes, mais bien l'avancement des ambitions territoriales de la Russie. Une Arménie créée au profit d'une petite minorité arménienne et aux dépens d'une grande majorité musulmane, devait fatalement devenir le siège de désordres chroniques, qui étaient destinés à servir de prétexte à l'Empire voisin pour occuper le nouvel Etat, soi-disant pour y rétablir l'ordre, mais en réalité pour s'y installer à demeure. L'Angleterre ne s'était-elle pas introduite sous des prétextes également faux en Egypte et la France en Tunisie? Décidément, ces trois Puissances jouaient admirablement le rôle des larrons de la foire, mais costumés en marchands honnêtes et vertueux.
Si l'on demande une preuve positive de ce que nous avançons, on la trouvera dans le fait qu'après
la guerre balkanique, l'Entente avait divisé l'Empire en sphères d'influence, l'Anatolie orientale revenant précisément à la Russie, à telles enseignes que l'Angleterre revint sur sa promesse de fournir des fonctionnaires à la Turquie pour l'administration de ces territoires, du fait de l'opposition, reconnue légitime par elle, de l'Empire des Tsars.
A supposer, toutefois, qu'à cette occasion la Trinité politique dont il s'agit ait joué sincèrement et sérieusement le rôle de protectrice des nationalités faibles — rôle dans lequel elle n'avait fourni jusqu'alors que le spectacle d'une grossière bouffonnerie et d'une révoltante hypocrisie — quelle justice y aurait-il eu à < sauver > les Arméniens en sacrifiant les Turcs?
Le mécanisme imaginé par les Grandes Puissances pour l'administration de l'Anatolie orientale était déjà en train de fonctionner, lorsque la guerre européenne éclata. La conspiration dirigée contre la Turquie échoua. Mais le dernier coup avait été porté à la longanimité de la Sublime-Porte. Ayant épuisé sans succès tous les moyens en vue de se concilier ses sujets arméniens, elle ne voulut plus y voir, comme elle ne pouvait raisonnablement plus y voir, qu'un élément à qui ses relations avec l'étranger donnaient un caractère d'irréductible hostilité et constituaient pour la Turquie un grand danger. Persévérer dans sa tolérance envers cet élément, eût été un crime de lèse-patrie.