QUATRIÈME ET DERNIÈRE PHASE
Avec l'explosion des hostilités entre les deux groupes où l'Europe s'était divisée, nous entrons dans la quatrième et dernière phase de la question turco-arménienne.
Nous venons de dire dans quelles dispositions tragiques et redoutables Turcs et Arméniens se trouvaient à l'égard les uns des autres, à la veille de cet événement : les seconds, plus résolus que jamais à réussir dans leur entreprise subversive même par les moyens les plus abominables : les premiers, tout aussi décidés à défendre leur patrimoine menacé par les menées arméniennes.
L'entrée en guerre de l'Europe électrisa les comités arméniens qui, ainsi qu'on l'a vu, avaient enterré leurs différends et faisaient bloc contre la Turquie. Une meilleure occasion pouvait-elle jamais se présenter pour la réalisation de leurs espérances : D'après leurs calculs, la Turquie devait se trouver fatalement entraînée dans la lutte du côté de l'Allemagne, ce qui la mettrait directement aux prises avec la Russie, limitrophe des provinces habitées par leur race. C'était donc le concours de cette Puissance, dans des conditions qui semblaient leur promettre un succès certain, car les moyens de défense de la Turquie étaient fort restreints dans ces parages où, par exemple, les travaux d'art militaire et les routes faisaient complètement défaut, alors qu'au contraire, la Russie avait transformé depuis longtemps le Caucase en une formidable
base d'opérations. D'autre part, l'enrôlement de tout l'arménisme dans la cause de l'autonomie territoriale et le complètement de ses préparatifs en vue d'une action décisive, constituaient deux autres facteurs favorables dans la situation russe.
Escomptant le triomphe de l'Entente ou des «Alliés», comme celle-ci se faisait appeler dès lors, monopolisant ce qualificatif quelque peu arbitrairement, les Arméniens se laissèrent aller à des manifestations retentissantes en sa faveur. C'était applaudir indirectement à la défaite de la Turquie, puisqu'ils s'attendaient à ce qu'elle participât à la lutte aux côtés de l'Allemagne. Il y a plus et pire. Les Arméniens ottomans des Etats-Unis et de France prêtèrent leur concours actif aux adversaires de celle-ci, en envoyant des contingents considérables de volontaires en France et en Russie. Il y avait là un acte d'insoumission aux lois de citoyennage ottoman, dont la signification s'aggravait du fait des précisions que leur presse à l'étranger vint y apporter : les Arméniens devaient tout faire pour faciliter le triomphe de l'Entente, puisqu'il entraînerait la débâcle de la Turquie.