‹ La guerre mondiale et la question turcoarménienneChapitre 16 sur 40 · MESURES DÉFENSIVES DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

MESURES DÉFENSIVES DU GOUVERNEMENT

La Sublime-Porte, retombant dans la tolérance, patienta pendant plusieurs mois, ce qui, on voudra bien l'admettre, était le comble de la longanimité. Finalement, elle vit que le salut du pays exigeait d'elle des mesures promptes et décisives. Elle n'hésita plus. Elle fit dissoudre les Comités arméniens et arrêter leurs chefs. Elle ordonna des perquisitions dans les établissements publics des Arméniens et dans leurs résidences privées, ce qui eut pour résultat de faire convaincre des centaines d'entre eux de desseins et d'actes révolutionnaires. Les coupables furent condamnés aux peines qui ont cours dans tout pays où existe la notion de la sécurité de l'Etat. Les suspects furent emprisonnés par mesure de précaution et la population arménienne dans son ensemble soumise à de sévères restrictions en matière de déplacement. Tout cela faisait partie du cours naturel et élémentaire des choses. Mais la Sublime-Porte eut en même temps recours à un remède héroïque: la transportation à l'intérieur du pays de la population arménienne des provinces limitrophes de la Russie et de celles où un débarquement de l'ennemi était à craindre.

Le toile général que cette mesure provoqua en Occident était caractéristique de son attitude à l'égard

de la Turquie. Quelle barbarie! s'écria-t-on de tous côtés, surtout dans l'onctueuse Angleterre, quelle inhumanité! Décidément, les Turcs étaient indignes défigurer parmi les nations civilisées! Qu'elle rentre en Asie, la horde assassine, infâme! Et beaucoup d'autres aménités, dans le plus pur style gladstonien.

Sans doute, le déracinement de tout un peuple en temps normal mériterait la plus sévère réprobation. Mais songez à la situation: la Turquie était engagée dans une guerre où elle combattait pour son existence même et où les Arméniens précisément, qui depuis soixante-dix ans pratiquaient une action systématique contre elle, virent une occasion suprême de contribuer à sa chute, en lui portant un coup dans le dos.

Sacrifiant l'intérêt suprême de l'Etat, sa conservation, à un sentiment d'humanité, à un moment où, par l'effet de la guerre, les lois d'humanité dans leur acception générale se trouvaient suspendues, devait-elle permettre à la rébellion, alliée à l'invasion, de continuer à se servir de sa base citadine et villageoise, englobant dans ses cadres presque tous les foyers arméniens? Elle eût été plus qu'humaine en procédant de la sorte. Salus reg ni prima lex esto.

Il y a lieu d'insister sur ce point. Le triomphe de l'un ou de l'autre groupe dans la guerre actuelle peut entraîner pour les pays battus autres que la Turquie une diminution de territoire et de prestige: c'est tout. La Turquie, elle, est condamnée à l'anéantissement par la défaite. L'Entente lui a clairement prédit ce sort. Ayant tout à perdre si la fortune des armes se prononce contre son groupe, elle est de tous les pays belligérants celui qui est le moins libre d'user de ménagements dans la poursuite de la victoire.

SOUFFRANCES DES ARMENIENS

Sans doute, les Arméniens délogés eurent à souffrir dans quelques cas de l'insensibilité, de la brutalité ou de la violence des soldats et des gendarmes chargés de les escorter jusqu'à leurs nouvelles demeures. Mais pour être commis au maintien de la loi, on n'en est pas moins homme. A la pensée des forfaits perpétrés par les Arméniens tout récemment et peut-être dans plus d'un cas sous leurs propres yeux et sur la personne de leurs amis ou parents, ces soldats et ces gendarmes n'étaient-ils pas excusables d'avoir laissé la voix du ressentiment étouffer celle du devoir : Par contre, on pourrait citer des dizaines d'exemples de ces gens aux instincts primitifs, se sacrifiant pour la défense de ceux confiés à leur surveillance contre les attaques de bandes de brigands surgis en cours de route.

Quant aux détachements de l'armée impériale, dont quelques-uns ont pu aussi se livrer par-ci par-là à des excès, était-ce tellement contraire à la nature humaine et en contraste avec la conduite des armées occidentales, qu'enragés par l'action des Arméniens, dont la coopération avec les Russes avait décidé du sort de plus d'une bataille en faveur de ces derniers, ils se soient vengés des méfaits du peuple arménien considéré collectivement, sur des fractions de cette race, peut-être pas en état immédiat d'activité criminelle, mais qu'ils étaient en droit de considérer comme coupables dans le passé ou prêtes à le devenir à la première occasion favorable : Etait-il donc tellement sans précédent que, voyant rouge au souvenir des attaques sauvages des Arméniens contre leurs foyers dont il ne restait que des ruines

fumantes et des corps mutilés, les soldats composant ces détachements se soient laissés aller quelquefois à retourner contre leurs adversaires les méthodes cruelles qu'ils pratiquaient r Qu'on se rappelle les atrocités commises par les troupes de Wellington en Espagne et celles qui souillèrent les campagnes des Américains contre les. Peaux-Rouges et contre les Philippins et on sera édifié à cet égard 1).

On peut en dire autant des fonctionnaires subalternes de l'Administration ottomane qui, profitant de l'absorption de leurs chefs par les préoccupations de la guerre, se permirent de s'ériger en vengeurs de leur race.

Sans doute aussi, la populace musulmane perdit toute retenue en quelques circonstances. Mais c'était comme dans le cas de la troupe et de la gendarmerie, attentat répondant à attentat, cruauté répondant à cruauté, massacre répondant à massacre. Les Arméniens s'étaient conduits en démons. S'attendait-on à ce que les Turcs se conduisissent en anges? Tous les étrangers qui connaissent la Turquie à fond et se permettent d'être impartiaux à son égard, sont d'accord pour affirmer que le paysan turc est l'être le plus doux et le plus endurant qu'il y ait au monde. Mais il y a une limite à sa patience. Lorsqu'il finit par être exaspéré, il devient terrible comme tous les êtres virils dont la

x) Il n'y a pas d'atrocités et d'actes de brigandage que les troupes de Wellington n'aient commis en Esp.igne chaque fois qu'elles rencontraient de la résistance de la part des villes.

Dans les premières expéditions des Américains contre les Peaux-Rouges, les soldats américains s'amusaient à se lancer les uns aux autres des enfants pris à l'ennemi qu'ils attrapaient sur la pointe de leurs baïonnettes. Aux Philippines, ils eurent recours à la torture, entre autres à la fameuse «cure d'eau» pour arracher aux indigènes des renseignements sur les mouvements d'Aguinaldo.

colère est lente à se manifester, terrible, mais pas aussi féroce que le Français, l'Italien et le Portugais, par exemple, qui eux se laissent aller aux dernières extrémités à la première provocation. En tout cas, il est sans contredit moins inhumain dans ses débordements que ses voisins chrétiens, l'Arménien précisément, dont nous avons raconté les procédés barbares, le Grec et le Bulgare, dont les atrocités au cours de la guerre balkanique ont été enregistrées dans le rapport de la Commission d'enquête Carnegie1. Le gouvernement n'était pas en mesure d'intervenir efficacement. L'exaspération provoquée dans l'armée et dans la population par l'attitude des Arméniens était telle que ses appels à la modération devaient nécessairement rester lettre morte.

Les professionnels de la turcophobie, les Bryce, les Buxton et consorts, prétendent que 800,000 Arméniens ont péri victimes de la < sauvagerie» turque au cours du flux et reflux de l'armée ottomane dans l'Anatolie orientale et pendant leur transfert d'une localité à une autre. C'est faux comme chiffre, c'est faux comme explication.

Ce n'est qu'après la guerre qu'on pourra établir exactement le nombre des Arméniens qui ont trouvé la mort dans la tourmente qui secoua l'Anatolie orientale au début de la guerre. Mais d'ores

') cLes Turcs forment le meilleur élément par rapport non seulement à la population musulmane, mais aussi à tous les peuples de l'Asie-Mineure. La plupart des vices attribués aux Turcs par la presse russe et européenne sont absents de leur caractère. S'il faut dire la vérité telle quelle est, il faut bien avouer qu'en Orient, ce ne sont pas les musulmans qui sont les barbares, mais bien les chrétiens.:*

Général Mayratsky.

et déjà, on peut affirmer que celui de 800,000 inventé par les Arméniens et accepté de confiance par leurs patrons occidentaux est une énorme exagération. Quel qu'il soit, il est inférieur, et de beaucoup, à celui des musulmans qui ont péri à la même époque, si au nombre de ceux qui ont été massacrés par les Arméniens et leurs alliés russes, on ajoute celuj des dizaines de milliers de soldats turcs tombés en combattant et qui auraient échappé à ce sort, si les premiers n'avaient pas facilité les 3uccès militaires des seconds en coopérant avec eux.

Quant aux causes de cette perte de vies arméniennes, elles résident pour la plus grande part dans la faim, l'exténuation et les épidémies qui ravagèrent les rangs des déracinés pendant leur déplacement et après 1). On ne saurait rendre les autorités responsables de cette situation. L'extension et la forme prises par le mouvement révolutionnaire arménien avaient fait de la transportation de toute la population arménienne plus à l'intérieur du pays, une nécessité militaire de premier ordre. D'autre part, dans ces régions naturellement pauvres et vite épuisées par l'état de guerre, le gouvernement ne pouvait qu'assister impuissant au fauchage opéré par la mort parmi les Arméniens transplantés. Songez que c'est à peine s'il arrivait à y nourrir ses propres soldats, à qui il devait naturellement donner la préférence, et qu'il ne réussissait pas à les défendre contre la maladie qui les éprouva autant que les habitants civils. Cela veut dire que, dans cette question de

l) La population musulmane qui reflua en masse vers l'intérieur du pays à la suite de l'invasion russe, subit des pertes encore plus considérables par les mêmes causes. A tous les points de vue, le drame musulman est aussi poignant que le drame arménien.

la transplantation, la population arménienne a été victime, d'une part, de la funeste politique des Comités qui avaient imposé cette mesure défensive au gouvernement et, d'autre part, de la fatalité qui en avait fait une source d'inévitables maux pour elle au cours de son application.

Il y a évidemment dans la situation ainsi créée par l'aberration des Comités et par la force des circonstances un malheur pour la race arménienne. Nous sommes les premiers à le déplorer, mais n'oublions pas que, tout à côté du malheur arménien, il existe parallèlement et simultanément le malheur turc, en tout pareil. On s'est désolé en Occident sur le premier. C'est un sentiment que, comme nous, des milliers de musulmans, oubliant le rapport dans lequel se trouvent les deux tragédies entre elles, ont partagé avec les cœurs sensibles d'Europe et d'Amérique. Mais pourquoi donc ceux-ci restent-ils indifférents aux seconds? Une vie turque, parce qu'elle est musulmane, vaut-elle moins qu'une vie arménienne, parce qu'elle est chrétienne? Deux poids et deux mesures, même dans le champ de la compassion !

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