‹ La guerre mondiale et la question turcoarménienneChapitre 17 sur 40 · QUEL AUTRE PAYS · texte numérisé non relu

QUEL AUTRE PAYS

A supposer que la déportation des Arméniens ait été réellement une mesure barbare en elle-même et que nous ayons atténué les excès commis à cette occasion et dans d'autres circonstances du côté turc et qui en tout cas, n'ont pas dépassé en horreur

les atrocités arméniennes dont ils n'étaient que la réponse ; à supposer encore que nous ayons à dissimuler la part de responsabilité pouvant revenir au gouvernement ottoman dans ces circonstances, nous affirmons hardiment que, sous aucun rapport, cette réaction n'a été plus prononcée que celle dont aurait été le théâtre n'importe quel pays d'Occident qui se serait trouvé en butte aux mêmes provocations, dans les mêmes circonstances.

Prenons comme terme de comparaison la Russie, l'Angleterre et l'Amérique qui, comme la Turquie, renferment dans leur sein des éléments qu'elles n'ont pas assimilés.

On sait le traitement infligé par la Russie Impérialiste à ses sujets polonais et comme elle répondit à leurs insurrections de 1831 et 1863 que tout justifiait, car non seulement, ils étaient privés de leurs droits ethniques, civils et religieux, mais ils se trouvaient en butte à des persécutions quotidiennes qui leur rendaient la vie intolérable. Autant les Arméniens manquaient de raisons pour se soulever contre la domination turque, à moins qu'on ne prétende que leurs griefs administratifs en constituaient une, ce qui ne peut être le cas, autant les Polonais pouvaient en invoquer contre celle de la Russie. Ni la révolution de 183 1, ni celle de 1863 ne coïncida avec une guerre où la Russie se trouvait engagée et où les Polonais auraient combiné le rôle d'insurgés avec celui de soutiens et d'aides de l'ennemi. Pas plus dans le premier cas que dans le second, l'action des Polonais ne pouvait avoir sur les destinées de la Russie un effet aussi désastreux que celle des Arméniens sur le sort de la Turquie. Pourtant, la Russie alla tout aussi loin dans la répression en 1831 et 1863, qu'en 191 5 la

Turquie, même considérée comme ayant réellement atteint le point qu'on prétend. Déportation en Sibérie de dizaines de milliers de Polonais, hommes, femmes et enfants, périssant en route sous le «knout» et la «nagayka» et subissant un sort encore plus cruel après leur arrivée à destination-, exécutions en masse; dévastation de districts entiers et massacre de leurs habitants; conversions forcées à l'orthodoxie. Tout ce qui figure ou qu'on prétend figurer dans le tableau turc, se trouve dans le tableau russe et plus encore, car on y voit s'ajouter la proscription, la confiscation des biens et des détails odieux, comme la fustigation de femmes en public et le massacre d'otages.

Que n'aurait pas fait la Russie tsariste, dont le passé se trouve chargé de bien d'autres abominations, les fameux »progroms . par exemple, dont nous avons eu déjà l'occasion de parler à plusieurs reprises — ces explosions subites de fanatisme politico-religieux dont s'est trouvée périodiquement victime en temps normal une race qui ne s'est jamais départie de la plus parfaite correction envers l'Etat: que n'aurait pas fait cette «Sainte> Russie, si la rébellion polonaise avait renfermé tous les éléments de la révolution arménienne ? Que n'aurait-elle pas fait au cours de la guerre actuelle, si la Pologne dont la population a accueilli les Allemands et les Austro-Hongrois en sauveurs, était retombée sous son joug avant la chute du régime tsariste ?

Ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux dans la Russie nouvelle des Bolcheviki, des Maximalistes, des Soviets, où ces prétendus libérateurs de l'Empire sont en train de perpétrer tous les crimes imaginables contre la justice et l'humanité au nom

usurpé de l'une et de l'autre, est un exemple de rigueur gouvernementale et de sauvagerie nationale qui dépassent celles attribuées à la Turquie et qui n'ont pas l'excuse d'être, la première, une mesure suprême de conservation, la seconde, les représailles d'un peuple systématiquement provoqué et finalement exaspéré.

Les souffrances des Irlandais sont moins connues que celles des Polonais en Russie. Sous une autre forme, elles ont été encore plus intolérables. Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui voudraient être exactement renseignés sur ce sujet, à un livre récemment paru du Dr Chatterton-Hill, où les méfaits de la politique anglaise en Irlande sont exposés en détail. Ils y apprendront comment le gouvernement britannique s'appliqua sans relâche, au cours des sept siècles qu'a duré son gouvernement de l'Ile- Verte, à étouffer la nationalité et la religion irlandaises par des moyens tantôt violents, tantôt sournois, au nombre desquels l'implantation systématique de colonies anglo-saxonnes au milieu de la population celtique et comment le complément de cette politique, gantée d'hypocrisie et de religiosité, consistait à entretenir artificiellement la misère dans l'île, dans le but froidement poursuivi de réduire la population indigène dont le nombre inquiétait sa domination.

La première partie de ce programme ne réussit pas: les Irlandais sont restés plus Irlandais et plus catholiques que jamais. Par contre, la seconde eut un succès qui doit réhabiliter la Grande-Bretagne à ses propres yeux. Voyez plutôt: de 9,000,000 qu'ils étaient en 1850, les habitants indigènes de l'île ne sont plus que 4,000,000. Ce n'est pas seulement, il est vrai, la mort par la misère et la faim, c'est encore et surtout l'émigration, dans

laquelle ils ont cherché un remède à leurs maux qui les ont réduits à ce chiffre. Excellente idée, du reste, que celle d'avoir cherché un refuge dans l'expatriation et dont ils ont tout lieu de se féliciter. De cette façon. 16,000,000 d'Irlandais ont survécu aux Etats-Unis où ils sont en train de prospérer et de se multiplier, dont l'existence aurait été tuée dans l'œuf si leurs parents étaient restés dans leur pays natal, grâce aux effets meurtriers de la politique anglaise. La présence de 16,000,000 d'Irlandais en Amérique contre le quart seulement de ce nombre dans leur île natale, alors qu'ils y étaient 9,000.000 en 1850 — une perte de 21,000,000 d'individus pour leur pays — est suffisante pour faire condamner la domination anglaise en Irlande, soit comme intolérablement oppressive, soit comme absolument incapable. En fait, elle est une combinaison des deux. Que si l'on examine la condition des 4,000,000 d'Irlandais restés dans leur pays, on verra qu'en grande majorité, ils habitent des taudis que dans son inconscience, la prospère Angleterre gouvernant elle-même l'Irlande de l'autre côté d'un détroit à peine large d'une dizaine de milles, déclare avec dédain indignes de loger des porcs ; qu'ils se nourrissent presque exclusivement de pommes de terre et dans certains districts d'herbes sauvages — cela dans un pays naturellement fertile : qu'ils croupissent dans l'ignorance et une superstition moyennageuse; qu'enfin, ils sont impitoyablement exploités par les grands propriétaires fonciers et les industriels, tous Anglais. Aussi, voit-on les Irlandais s'insurger contre leurs maîtres dès le lendemain de la conquête de leur pays et persister jusqu'à nos jours dans cette attitude qui, du reste, n'a fait qu'aggraver leur sort, en provoquant des réactions

anglaises incapables de procéder autrement que par un redoublement de violence et d'injustice.

Depuis une vingtaine ou une trentaine d'années, l'Angleterre a fait semblant de vouloir réparer ses injustices envers les Irlandais, elle a même pensé à leur faire octroyer le Home-rule. Que ne commença-t-elle par les traiter plus équitablement au point de vue économique, ce qui eût été plus simple et aurait été une indication plus claire de sa sincérité. Qu'est-ce qui l'a empêchée, par exemple, d'abolir les droits d'exportation sur les lainages qui ont tué cette industrie, la principale source de revenus de l'île, et de permettre à Queenstown de jouer son rôle naturel de port le plus rapproché des Etats-Unis, au lieu de favoriser Londres et Liverpool ? En 1850, c'était l'exonération du whiskey de tout droit d'importation, alors que toutes les autres marchandises étaient frappées d'un droit d'entrée élevé. En 1891, c'était l'imposition d'une taxe d'exportation sur les lainages, alors que tout le reste — ce n'était pas grand'chose — pouvait sortir librement de l'île. Voilà les deux extrêmes de la politique économique de l'Angleterre à l'égard de l'Irlande, deux extrêmes qui se touchent dans l'intention maligne qui les a dictés.

Quant au Home-rule, elle ne le lui a pas accordé encore et on peut bien se demander si jamais elle le lui accordera, elle, qui pourtant s'est faite l'avocat bruyant de l'autonomie arménienne et qui a concédé ce régime à tous les peuples de race européenne incorporés dans son Empire, même aux Boers qu'elle proclamait la lie de l'humanité, jusqu'à ce que son inique guerre sud-africaine les eût soumis à sa domination. Non ! Les Irlandais ne sont pas dignes du droit de s'administrer. Et savez-

vous pourquoi ? C'est qu'ils sont trop frivoles, trop étourdis, trop peu pratiques. Ce à quoi ils sont bons, c'est de combattre pour l'Angleterre et de lui gagner des batailles. Pour le reste, ils n'ont qu'à crever chez eux.

Comparez la politique violemment ou ingénieusement malveillante de l'Angleterre à l'égard des Irlandais, à l'attitude paternelle et accomodante de la Sublime-Porte envers ses sujets chrétiens et notamment envers les Arméniens; comparez l'état de complet dénûment du paysan de Connaught à l'aisance vantée par le Général Mayewsky du cultivateur arménien des plateaux de l'Anatolie orientale et la crasse ignorance du premier, à l'instruction parfaitement suffisante pour les besoins de sa classe du second : considérez que si la tranquillité et la paix ont fait défaut en t Arménie», elles n'ont pas précisément brillé en Irlande, où les crimes agraires et politiques s'ajoutent aux rixes sanglantes entre catholiques et protestants et aux rencontres armées entre la force publique et la population, pour faire de cette annexe immédiate de la très puissante et très civilisée Angleterre, l'un des pays les plus troublés et les plus misérables du monde. Livrezvous à toutes ces opérations mentales et vous verrez combien l'Angleterre est mal venue de s'ériger en dénonciatrice indignée de la Turquie, jugée comme Puissance Impériale et plus particulièrement comme maîtresse d'une partie du peuple arménien.

La domination turque en « Arménie > s'est évidemment trouvée en défaut par le côté administratif, mais elle s'est honorablement distinguée par la tolérance politique et religieuse envers les éléments non musulmans qui y ont trouvé plus qu'une compensation à leurs griefs matériels.

La domination prussienne en Posnanie, autre situation internationale à laquelle l'Angleterre s'attaque comme oppressive, s'est montrée plutôt respectueuse des droits nationaux et religieux des Polonais jusqu'en 1880. Si après cette date, la Prusse a adopté une politique de dénationalisation et de disruption à l'égard de l'élément indigène, sans le moindre succès, du reste, — tout au contraire — c'est à cause de la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité qu'il y a pour tout Etat ayant à gouverner un peuple conquis de souche et de religion différentes, à établir les bases d'une existence commune durable qui offrirait satisfaction aux deux parties, d'où changement de tactique allant de la compression au libéralisme et vice-versa. La Prusse peut affirmer cependant qu'elle a d'abord fait l'essai d'un système assez libéral et tolérant en Posnanie et qu'elle s'y est maintenue loyalement pendant quatre-vingt-dix ans, sur les cent quarante qu'y a duré sa domination. D'autre part, sans compter qu'elle se propose sans doute de revenir après la guerre à des sentiments, ou disons à des calculs plus justes dans son traitement de la question polonaise dont se trouve embarrassée son administration, elle peut se vanter d'avoir introduit une tranquillité et une prospérité remarquables dans la partie de l'ancien royaume de Piast qu'elle détient et qui, comme les autres, vivait dans l'anarchie et dans une noire misère avant le partage, et que par l'enseignement scolaire et de l'exemple, elle a déterminé un changement salutaire dans le caractère national d'une forte partie de la race polonaise.

Aujourd'hui, les 4,000,000 de Polonais gouvernés par la Prusse forment une société qui est devenue l'égale de l'allemande par le goût du travail,

la méthode et la ténacité dans l'entreprise, la prévoyance et l'économie, le sentiment de l'ordre, du confort et de la propreté. C'est une transformation qui tient du prodige.

Par là. la domination allemande a rendu un service incalculable à toute la nation polonaise qui, à l'état indépendant, avait beaucoup de brillant, de pittoresque et de côtés sympathiques, mais se trouvait privée de la plupart des qualités qui assurent le succès politique et matériel. On peut même affirmer sans verser dans le paradoxe que, puisque la nationalité polonaise a survécu au partage et qu'elle est même en train de refleurir dans une forme étatique, le peuple polonais a tout lieu de se féliciter de ce qu'il a considéré jusqu'ici comme une épouvantable calamité. Car s'il avait échappé au partage, il ne se serait certainement pas trouvé aussi bien outillé pour la lutte pour la vie qu'il l'est aujourd'hui après un siècle et demi de domination allemande, autrichienne et même russe. Cette dernière elle-même, ayant opéré à son avantage, en lui inculquant le sentiment de la maîtrise de soi et de la discipline et en l'amenant à substituer à son stérile idéalisme et à son néfaste individualisme une conception pratique de la vie et le sentiment de la solidarité.

La domination anglaise en Irlande, elle, ne s'est distinguée ni par la tolérance dont elle reproche l'absence à la domination prussienne en Posnanie, ni par les bienfaits d'une bonne administration qu'elle accuse la Turquie de n'avoir pas su procurer à l'Anatolie orientale, ni même par le maintien de la paix et de la tranquillité qu'elle se vante d'avoir établi dans les autres parties de son Empire, en lui donnant le nom quelque peu pompeux de pax bri~

tannica, ce qui a été vrai dan.s le passé, mais reçoit des démentis de plus en plus forts dans le présent.

C'est dans ces conditions qu'éclata l'insurrection organisée par Sir R. Casement. Tout dans la conduite passée de l'Angleterre à l'égard des Irlandais, cette conduite faite de violence, d'injustice et de fraude, lui commandait d'user de modération dans la répression, d'autant plus qu'elle avait à faire à un mouvement politique exempt des méfaits de droit commun qui avaient marqué le soulèvement des Arméniens de Turquie. C'est tout le contraire qu'elle fit. Il est superflu d'entrer ici dans des précisions, le détail des rigueurs dans lesquelles elle noya l'île étant présent à la mémoire de tous.

Que n'aurait-elle pas fait si les Irlandais avaient joué chez elle intégralement le rôle des Arméniens de Turquie et si le mouvement ayant réussi et abouti à une descente allemande que nous supposons possible dans l'intérêt de notre argumentation, elle s'était réemparée de l'île dans la suite ? Aurait-elle hésité à y faire le vide par la transplantation de la population, elle qui a pratiqué avec la dernière brutalité le système des camps de concentration au Transvaal, où elle n'avait aucun droit de se trouver : Aurait-elle hésité à ramener la population au loyalisme à coups de fouet et de baïonnette, elle qui, entre autres mesures ultra-civilisées de répression lors de la révolte des cipayes aux Indes en 1856, faisait attacher les insurgés à la bouche des canons dont la mitraille les mettaient en pièces; elle, dont les troupes 'se servent de balles «doum-doum» dans leurs expéditions «punitives» contre les tribus frontières de ses possessions asiatiques et africaines, parce que «c'est le seul moyen d'arrêter ces bougres d'indigènes» et qui achèvent les blessés, «parce

qu'avec ces gaillards-là, on ne peut jamais être sûr qu'ils ne vous lâcheront pas une balle, même dans les affres de la mort» ; elle, qui a noyé plusieurs ports chinois dans le sang pour faire entrer de force dans l'Empire du Milieu l'opium, contre les ravages duquel celui-ci voulait se garantir?

Que n'aurait-elle pas fait aux Indes où, en dehors des méfaits de son régime dans le domaine de la justice supérieure et de la haute humanité, un piou-piou peut tuer un indigène à coups de botte dans un accès de colère en état d'ivresse, sans subir d'autre châtiment que le renvoi en Angleterre ?

Que n'aurait-elle pas fait en Egypte, où ce dont elle est capable peut être estimé en se rapportant à l'abominable incident de Denshawouai, où quatre indigènes furent pendus haut et court dans les trois jours, parce qu'un officier anglais perdit la vie dans une bagarre provoquée par lui et ses compagnons de chasse et cela, malgré le rapport du docteur anglais chargé de l'enquête médicale, où sa mort était attribuée à un coup de soleil et non aux coups qu'il avait reçus sur la tête :

Il serait puérile de nier que les Anglais sont une très grande nation se trouvant dans les premiers rangs de la civilisation et se gouvernant eux-mêmes d'après des principes admirables. Il y a lieu également d'admettre que même dans leur administration des pays qu'ils ont subjugués, ils témoignent, en thèse générale, d'un grand respect pour la justice et l'humanité ordinaires. Mais, il n'est pas vrai, comme ils prétendent, que dans leurs relations avec ces pays, ils ne se basent plus sur le droit de conquête, ce qu'ils pourraient fort bien avouer, puisque c'est un droit généralement admis et qu'ils n'agissent qu'en tuteurs et instructeurs, voués à la

noble tâche de les préparer à l'indépendance. C'est si peu vrai, qu'on les voit réprimer assidûment, en invoquant toutes espèces de raisons spécieuses, les très louables efforts des indigènes pour sortir de l'ignorance qui est la principale source de leurs maux et la première cause de leur état arriéré. Aussitôt que ces efforts tendent à les élever à un niveau d'instruction qui leur permettrait de s'affranchir de leur domination, les Anglais y font opposition en déclarant que le pays court à la démoralisation. En réalité, ils pratiquent de propos délibéré l'obscurantisme dans leurs possessions. Généralement parlant, lorsqu'il s'agit du maintien de leur domination, lorsque par exemple, leur prestige est en cause, ils font preuve d'une insensibilité officielle et privée, d'une rigueur, d'un arbitraire qui font contraste avec leur conduite ordinaire. Quant aux progrès matériels qui ont suivi leur occupation de leurs domaines asiatiques et africains — mais pas celle de l'Irlande comme on l'a vu — c'est le résultat automatique d'une civilisation supérieure opérant dans des pays arriérés ou en décadence et dont quelques-uns, l'Egypte par exemple, sont dotés d'admirables ressources naturelles. Même ici, ils sont guidés par un égoïsme féroce, comme quand ils sacrifient les intérêts industriels des Indes et de l'Egypte, c'est-à-dire de 400,000,000 d'individus, à l'avidité de Manchester et de Birmingham.

C'est un fait: aussi longtemps que l'Angleterre ne se trouve pas aux abois dans la poursuite ou la défense de ses intérêts supérieurs — sa domination, son commerce, son industrie — elle ne transgresse pas les lois de l'humanité et de la justice, mais qu'il s'agisse d'un cas exigeant le recours aux mesures extrêmes et elle est prête à

n'importe quoi, faisant, du même coup, sortir la bible de son casier, en citant les paroles de Dieu lui-même. C'est un Anglais, Lord Roberts, l'homme le plus doux et le plus affable dans le commerce ordinaire, qui, se trouvant acculé comme commandant en chef dans l'Afrique du Sud, à une situation à peu près désespérée, énonça le premier la maxime militaire que «c'était servir les intérêts de l'humanité, «que d'avoir recours aux mesures de la plus extrême < rigueur contre l'ennemi, puisque de cette façon, on «pouvait espérer hâter la conclusion de la paix et sau- «ver l'un et l'autre des belligérants de la plus grande «calamité de toutes: la guerre». C'est en vertu de cette maxime que son successeur, Lord Kitchener, pratiqua le fameux système des camps de concentration. Si ce moyen ne lui avait pas procuré la victoire, il se serait sans doute adressé à l'empoisonnement des eaux, à l'empalement, à Dieu sait quoi encore, toujours au nom de l'humanité, les révérends dans la métropole se tenant prêts à le justifier, en citant les textes sacrés, comme quand l'Angleterre adopta son cruel plan d'affamement contre les Puissances Centrales.

Mentionnons à cette occasion un autre trait de la psychologie politique de l'Angleterre. Elle s'insurge avec une vertueuse indignation contre la tendance de l'Allemagne, qu'elle honore d'une haine spéciale, d'étendre son influence dans le monde, ce qui, pourtant, est le droit de toutes les nations et en particulier de celles qui ont conscience de leur puissance civilisatrice. Que non, riposte l'Angleterre, cette action n'e.-t permise que quand elle revêt la forme d'une pénétration intellectuelle, morale ou commerciale. Et c'est là l'argument d'une Puissance dont on ne peut nier les très grands

services rendus à l'humanité, mais dont la position dominante dans le monde repose essentiellement sur la conquête et l'appropriation frauduleuse de territoires pratiquée systématiquement depuis trois cents ans, sur la maîtrise des mers — maîtrise à laquelle elle s'accroche de toutes les forces de son être — et sur un système de bases navales, de stations de charbon, de câbles, d'agences télégraphiques et de presse qui enveloppe le globe dans son étroit réseau. A supposer même que l'agrandissement territorial fasse partie des plans de l'Allemagne d'une façon générale et par rapport à la guerre actuelle, est-ce à l'Angleterre de lui reprocher cette ambition, elle, qui détient un cinquième du globe comprenant quelques-unes de ses plus belles parties ? A supposer encore que l'intervention allemande en Courlande soit un moyen détourné qu'elle emploie pour s'y installer à demeure, l'annexion de l'Egypte par l'Angleterre n'est-elle pas un exemple antérieur ; — on pourrait en citer cent — d'une occupation de territoire sous de faux prétextes et par ruser II est permis à l'Angleterre de former le plan d'établir un chemin de fer parcourant l'Afrique d'un bout à l'autre et de réunir par les rails Calcutta et Koweit. Il lui est permis de ceindre le globe d'une ceinture de stations navales et autres. Il n'y a en cela rien que de très légitime et de très louable. Mais que l'Allemagne s'avise de songer à mettre Berlin en communication par voie ferrée avec Bagdad, tout de suite l'Angleterre met le monde sur ses gardes: on se trouve en présence d'un leo qucm devoret querens. Mettant en avant une théorie qui lui convenait à cause de la situation mondiale de son commerce qu'elle croyait à l'abri de toute concurrence, elle contestait à l'Allemagne

le droit d'aspirer à un rôle politique dans les pays où les intérêts commerciaux de celle-ci n'étaient pas encore établis comme au Maroc, en Chine et ailleurs. Lorsque l'Allemagne, qui pouvait lui répondre que c'est précisément parce qu'elle voulait se créer une situation économique dans ces parages qu'elle cherchait à s'y faire au préalable une situation politique, eut réussi à déloger le commerce anglais de positions réputées inexpugnables et qu'elle eut commencé à le menacer en Angleterre même, celle-ci, se voyant incapable d'arrêter sa rivale par la concurrence pacifique, eut recours à la guerre pour l'écraser. Quand l'Angleterre prétend que l'Allemagne vise à l'asservissement du monde

— ce qui serait, en tout cas, une politique erronée

— elle parle d'une situation problématique à venir. L'Angleterre, elle, vise à maintenir le monde dans sa sujétion politique et économique* ce qui est une situation de fait, existant dans le présent. Toute la belle rhétorique, toutes les phrases ronflantes des Alliés ne suffisent pas à cacher le fait que la calamité qui a surpris l'humanité est, en premier lieu, l'expression d'un effort désespéré de la part de l'Angleterre de défendre, les armes à la main, son exorbitante prépondérance contre l'accroissement automatique de la puissance allemande. C'est la réaction de la veulerie, de la suffisance et de la jouissance dérangées dans leur sécurité contre l'énergie, la méthode, la science et l'inlassable travail. Personne ne sait ce à quoi aboutira le triomphe aujourd'hui assuré de l'Allemagne, pas même elle. Mais ce qui est certain, c'est qu'il libérera le monde de l'hégémonie nettement définie de l'Angleterre, dont la paralysante action sur les autres pays s'est manifestée au cours de la guerre actuelle.

Ce n'est pas à dire qu'en thèse générale, la conduite de l'Angleterre soit plus arbitraire ou plus inhumaine que celle des autres puissances. Mais ce qui est intolérable, c'est Y hypocrisie qui l'accompagne. Il faut absolument qu'elle cherche à se représenter comme mue par des sentiments plus élevés que ses voisins et à donner à ses actes les plus abominables en eux-mêmes, les apparences de gestes nobles et vertueux. Mais qu'est-ce qui l'oblige donc à jouer cette odieuse comédie, puisque personne ne prétend être meilleur qu'elle ? Ne peutelle se contenter de la supériorité sociale qui est l'apanage de l'Anglais individuel, qu'on s'accorde très généralement à classer comme le type le plus achevé de l'humanité ?

Ayant fait cette concession à un ennemi qui lui, s'acharne à accabler ses adversaires de calomnies et d'insultes, reprenons le fil de notre exposé.

Dans la grande République Nord - américaine qui se pose en gardienne des lois de l'humanité et du droit et qui prétend même être entrée dans la guerre pour les défendre, on «lynche» bon an mal an quelques centaines de nègres et même à l'occasion quelques dizaines d'Italiens ; c'est-à-dire que le peuple, s'érigeant en juge et vengeur de certains crimes attribués à ces individus, s'empare des prévenus, les attache à un arbre, les inonde de pétrole et les brûle vifs 1). Que ne ferait pas cette nation si, se trouvant engagée dans une guerre avec le Japon où son existence même serait en jeu, les

') Il n'y a pas de cas où un seul des meneurs dans ces substitutions de la vindicte privée à la justice publique, qui ont fini par faire partie du droit coutumier de l'Amérique, ait eu à répondre de son crime devant les autorités.

descendants de ces nègres qu'elle avait achetés pendant des siècles aux trafiquants en chair humaine et que, jusqu'en 1863. elle avait odieusement maltraités *), cherchant à se venger de tout le mépris et de toutes les injustices passées et présentes dont ils ont été et sont encore victimes de la part des blancs, se soulevaient d'accord avec les Japonais, brûlant et massacrant tout sur leur passage ? Demandée aux Américains eux-mêmes — il y en a beaucoup qui reconnaissent les torts de leur pays, ce en quoi ils différent des Anglais — qui vous diront qu'il ne resterait pas beaucoup de ces bêtes immondes, comme on appelle les nègres là-bas, pour pleurer le sort des autres.

Voilà pour la Russie, l'Angleterre et les Etats- Unis, la première sans doute imparfaitement policée encore, mais les deux autres éminemment civilisées et toujours prêtes à parader dans ce rôle, tandis que la Turquie reconnaît honnêtement l'insuffisance de sa culture. N'y a-t-il pas là une excuse pour ses défaillances qui manque à ses orgueilleux détracteurs :

Faut-il chercher d'autres termes de comparaison et parler de l'Italie, l'Italie de l'expédition tripolitaine, où il n'y a pas de défi qu'elle n'ait porté à la décence politique, au droit et à l'humanité?

') L esclavage a existé en Turquie aussi, maL il y était caractérisé par une douceur et une bienveillance de la part des maîtres qui formaient un contraste frappant avec 1 abominable cruauté qui accompagnait ce régime aux Etats-Unis et dont Mme Becker-Stowe, elle-même Américaine, a donné une si poignante description dans la Case de fonde Tom. Aussi le décret d'émancipation fut-il salué en Amérique par des manifestations d'une joie délirante de la part des nègres. En Turquie, quand on les eut déclarés libre?, la plupart d'entre eux refusèrent de quitter leurs maîtres.

Oublie-t-on qu'ayant proclamé la Lybie possession italienne avant d'y avoir mis les pieds, elle prétendit avoir le droit de traiter en rebelles les indigènes défendant leur sol natal, en qualité d'authentiques sujets ottomans, et dont les très vaillants généraux ayant capturé la ville sans défense de Tripoli, ripostèrent au soulèvement de la population, en la faisant réunir en masse compacte au centre de la ville et en la faisant mitrailler à bout portant, jusqu'à ce qu'elle ne donnât plus signe de vie?

Parlerons-nous de la France, cette France «protectrice des nations faibles et opprimées», qui ayant conquis l'Algérie au mépris de tout droit et ayant eu recours à toutes les formes de la violence et aux moyens les plus inhumains pour étouffer l'insurrection d'Abd-El-Kader, réaction indigène parfaitement justifiée par l'iniquité de son régime — le maréchal Bugeaud, ce second Bayard, ne fit-il pas enfumer un gros groupe d'insurgés qui s'étaient réfugiés dans une caverne ? — livrant la population indigène à une bande de vautours se décorant du nom de colons qui, à la faveur de fantastiques lois d'exception et de l'appui gouvernemental, se mirent à la pressurer, à la refouler à l'intérieur et, généralement parlant, à l'exploiter et à la maltraiter d'une façon rappelant de près l'ancien régime colonial de l'Espagne1)? En vérité, il y a là un bel exemple des tgesta Dei per Fraiicos».

Citerons-nous la Belgique, dont l'atroce traitement des indigènes au Congo, pratiqué systématiquement dans le but sordide d'augmenter la pro-

*) Voir un article à ce sujet de M. Ali Bach Ilamba dans la Revue politique internationale de juillet-septembre 1917-

duction de l'ivoire et du caoutchouc, n'est que l'expression d'une politique consistant à mettre un gain supplémentaire de quelques francs au-dessus de la conservation d'une vie humaine, ce qui constitue un scandale dépassant de beaucoup celui de la traite des nègres, dont la suppression a été définitivement établie par une convention signée précisément dans sa capitale :

Ou bien, étendant le cercle de nos investigations sur la nature humaine, telle qu'elle se révèle dans les collectivités nationales aux prises avec l'intérêt et l'ambition, parlerons-nous de l'expédition contre les Boxers, où toutes les Grandes Puissances de l'Europe, ainsi que l'Amérique et le Japon étaient représentées par des contingents de choix et où les actes de brigandage et de vandalisme, l'assassinat et le viol étaient à l'ordre du jour r

Une question encore. Qu'est donc le plan d'affamement appliqué aux Puissances Centrales par l'Angleterre, maîtresse des mers, et les pays à sa remorque r Qu'est-elle donc cette mesure infâme, sinon l'application d'une mort d'autant plus cruelle qu'elle est lente pour des centaines de milliers d'individus, dont le seul tort est d'être les compatriotes des héroïques soldats turcs, allemands, autrichiens et hongrois, que cette formidable coalLion qu'est l'Entente, renforcée de toutes les peuplades sauvages de l'Afrique et de l'Asie, n'arrive pas à vaincre par les armes et qu'elle cherche à réduire en les attaquant dans leurs foyers, c'est-à-dire dans la personne de leurs femmes et de leurs enfants? C'est au bas mot 200,000 Libanais et Syriens et 100,000 Arméniens, sans parler des musulmans auxquels l'exquise compassion occidentale refuse à s'étendre, qui ont péri victimes de cette mesure. Et l'Entente

a l'audace de demander compte de la mort de ces malheureux à la Turquie ! ! !

Quand les «Alliés», usurpant le rôle de juges de la Turquie, la proclament indigne de figurer parmi les nations civilisées, parce qu'elle a mis la préservation de son existence au-dessus de certaines lois d'humanité et que la populace musulmane et les agents subalternes de l'autorité ont appliqué aux Arméniens la loi du Talion, ils n'ont pas l'air de se douter que c'est en même temps leur propre condamnation et celle de tout l'Occident qu'ils proclament.

Puisque la nécessité militaire ne connaît pas de loi; puisque c'est là un principe qui a cours surtout parmi les nations civilisées et auquel l'Enten'e a donné sa plus extrême signification pendant la guerre actuelle, pourquoi donc la Turquie ne serait-elle pas admise à en bénéficier ?

L'Entente accuse la Sublime-Porte d'avoir cherché à profiter du bouleversement politique causé par la guerre pour supprimer la question arménienne, en exterminant les Arméniens. A supposer que les dirigeants ottomans aient réellement conçu et cherché à mettre en pratique un pareil plan, ils n'auraient pas été plus loin que l'Entente avec sa mesure d'affamement qui vise la population civile tout entière des Puissances centrales, c'est-à-dire des femmes et des enfants, des vieillards et des malades. De fait, en a-t-il été ainsi ? Un moment de réflexion fera ressortir l'absurdité de cette accusation. Le triomphe des Puissances Centrales dans la guerre actuelle, devait avoir pour effet d'écarter la question arménienne automatiquement de la liste des problèmes diplomatiques internationaux. Leur défaite devait entraîner la disparition de la Turquie

elle-même. Dans ces conditions, exterminer les Arméniens n'eût été qu'une sanglante bêtise. D'autre part, on voudra bien admettre qu'il existe encore des centaines de milliers d'Arméniens ottomans. Donc, il n'y a pas eu extermination. Or, la Sublime-Porte était en mesure de savoir que la survivance de quelques milliers d'Arméniens seulement eût suffi pour faire durer la question arménienne, question artificiellement créée et qui n'est qu'un prétexte à la poursuite de buts inavouables n'ayant aucun rapport avec les intérêts de cette race. Alors, ayant commencé à exterminer, pourquoi s'arrêter en route ? Est-ce par crainte de l'opinion publique ou par un réveil tardif de la conscience : Mais, il y a un degré dans le crime où la responsabilité devant Dieu et les hommes ne peut être dépassée. Faire massacrer 800,000 êtres humains ou 1.5 00,000 ou 10,000,000, c'est tout un, au point de vue de l'odieux encouru et du châtiment mérité.

Non, les Turcs ne sont pas des barbares. La vérité est tout autre en ce qui les concerne.

La civilisation mécanique et la science peuvent leur manquer. Mais par le cœur, l'esprit naturel et les manières, ils sont un peuple aussi raffiné, peutêtre plus raffiné, que ceux qui font métier de le mépriser. Une de leurs principales qualités comme peuple et comme individus est leur empire sur eux-mêmes. Pour qu'ils perdent l'équilibre et se livrent aux instincts de brutalité primitive qui sommeillent au fond du cœur de l'humanité même la plus policée, il faut qu'ils se soient trouvés en butte à des provocations prolongées et dont pas un autre peuple ne supporterait la moitié. La guerre n'est pas faite pour adoucir les mœurs. Pourtant, dans leurs combats aux Dardanelles, à Kout-el-Amara

et ailleurs, ils ont fait preuve d'une humanité et d'un esprit chevaleresque qui ont fait l'admiration de leurs ennemis et que ceux-ci n'ont pu s'empêcher d'exprimer publiquement. Et dans leur traitement des prisonniers de guerre et des sujets des Puissances ennemies restés chez eux, quel est le pays belligérant qui a été aussi généreux qu'eux ? L'Angleterre et la France insultent et accablent d'avanies les combattants ennemis tombés entre leurs mains. Elles ne savent parler des Allemands qu'en les qualifiant de « Boches > et de «Huns», par quoi elles oublient qu'elles se dégradent elles-mêmes, sans réussir à porter atteinte à la grandeur germanique, dont les prodigieuses manifestations dans le domaine de la pensée et de l'action, défient ces haineuses attaques, grâce auxquelles la réputation des Anglais d'être en tout des «sportsmen» a misérablement sombré. A Paris, à Bordeaux, à Lyon, les sujets allemands payeraient de leur vie une promenade dans la rue. On ferme leurs magasins quand on ne les pille pas. La Turquie installe le Général Townsend dans une villa à Prinkipo, où il est l'objet de tous les égards. A Smyrne, à Beyrouth, à Constantinople, les boutiques françaises et anglaises restées ouvertes continuent à faire un commerce florissant. Français, Anglais et Italiens circulent librement et sont l'objet d'un redoublement de politesse et de prévenances. C'est au point qu'on peut se demander si cette attitude ne procède pas d'une altération du jugement. Ils continuent à exercer leurs fonctions dans les administrations publiques, celle de la Dette, par exemple. On les voit dans les cafés, dans les casinos, dans les restaurants, dans les théâtres. Ils sont admis comme par le passé à fréquenter les clubs. Comment répondent-

ils à ces procédés généreux et délicats : Par le dénigrement et l'abus de confiance. Nous jugeons superflu de continuer la comparaison.

Résumons: l'historique que nous avons fait des rapports entre Turcs et Arméniens montre la propagande russe à l'œuvre parmi ces derniers, dès la moitié du XIXe siècle et produisant un mouvement révolutionnaire qui prend une forme organisée après la guerre turco-russe, sous la direction de nombreux comités, dont le Dachnak et le Hintchak sont les plus militants. Le but de ces comités est de rompre les liens unissant les Arméniens aux Turcs dans une commune sujétion à un Empire, où la loi du vainqueur a été appliquée par les seconds aux premiers avec une mansuétude qui doit faire l'étonnement des siècles. Pourvus d'une forme $ autonomie d'autant plus compréhensive qu'elle reposait sur leur organisation ecclésiastique, s'étendant d'un bout de l'Empire à l'autre, de sorte que chaque individu de cette race qui avait cessé de former une unité géographique, en profitait où que fût son domicile ; les Arméniens ont pu se développer librement au point de vue ethnique, culturel et religieux. Sans autre grief que la mauvaise administration de l'Empire, qui pourtant ne les avait pas empêchés de jouir d'un degré considérable de prospérité, la masse du peuple arménien résista pendant longtemps aux moyens de persuasion ou de violence employés par les comités pour la débaucher. Finalement, elle succomba à l'action de ces organisations nationales composées d'ambitieux, de détraqués et de forcenés et soutenus par des Puissances agissant dans un but égoïste, ce qui était surtout le cas de la Russie et de l'Angleterre. Rompant avec les traditions séculaires d'un hono-

rable loyalisme, issu sans contrainte des bienfaits de la domination turque et dûment apprécié par le gouvernement impérial, ils se mirent à caresser le rêve d'une autonomie territoriale, qui, si elle devait être réalisée, serait non seulement un non-sens politique, mais un acte de flagrante injustice envers l'élément musulman, de beaucoup plus nombreux depuis huit siècles que l'Arménien dans les régions réclamées comme siennes par celui-ci.

A partir de cette date, s'identifiant avec leurs organisations nationales dont toutes, même celles décorées des noms les plus rassurants, constituaient des centres d'une action violemment révolutionnaire, ils participèrent à la campagne contre l'Etat que les comités avaient soutenue depuis une trentaine d'années, en se servant des armes les plus abominables, la rébellion armée, les attentats de toutes espèces, la trahison, la calomnie et le mensonge érigées à l'état de principes.

La guerre actuelle, dont les comités profitèrent avec fureur comme de l'occasion suprême pour l'insurrection générale dont ils avaient formé le plan après la guerre balkanique, mit en évidence la participation de toute la population arménienne, sauf peut-être quelques dizaines de milliers d'individus, à l'entreprise subversive de ses chefs, dont la persévérance et la résolution malgré des échecs réitérés, étaient dignes d'une meilleure cause. Aux crimes qui avaient signalé leur activité jusqu'alors et qu'ils continuèrent à pratiquer avec une intensité redoublée, vinrent s'ajouter toutes espèces d'opérations dirigées contre les préparatifs militaires de la Turquie, la désertion en masse et par entente, la rébellion et la collaboration avec l'ennemi, même avant l'explosion des hostilités entre celle-ci et la

Russie. Jusqu'alors, sauf un intervalle d'une dizaine d'années sous le règne d'Abdul-Hamid, le gouvernement impérial n'avait répondu à ces manifestations de plus en plus attentatoires à la sécurité de l'Etat de la race dominante que par l'indulgence, la tolérance et des efforts persistants de conciliation. Mais ayant enfin reconnu qu'il se trouvait en présence d'un élément d'hostilité dont rien ne viendrait à bout et usant du droit de légitime défense, il décida enfin de le combattre avec d'autant plus de rigueur qu'il s'était mis hors la loi et que l'état de guerre ou le pays se trouvait ne lui permettait pas les ménagements. Nous le répétons : ce qui devait arriver, arriva.

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