II I
«Pacha avec 500 à 600 jeunes gens armés, parce qu'il «sentait que les intentions de Haidar Pacha n'étaient «pas bonnes. Mais Nazareth Tchaouch répondit : »Non, il se peut que son arrivée signifie ma mort «(pourquoi ? n'était-il pas un des habitants paisibles «de Zeitoun r), mais je préférerais mourir plutôt que «de voir Zeitoun ruiné, car je sais que ce n'est pas «le moment de faire de l'opposition (donc, en prin- «cipe, on nourrissait l'idée d'opposition ; sa réali- «sation n'était qu'une question d'opportunité). t
♦Aucune opposition ne fut offerte à cette force. «Le Pacha demanda la remise des 25 bandits. Tous «furent arrêtés et remis au gouverneur turc. Cela «semblait devoir satisfaire les extrêmes exigences «du Pacha. Mais en réalité, il n'était pas satisfait «et fit une proclamation demandant la remise de «toutes les armes à feu et autres (étrange, étrange !j.
«Il y avait en tout à peu près 200 fusils Martini «parmi les 8000 habitants de Zeitoun (multipliez le «chiffre de 200 par 3 ou 4 et vous serez dans le «vrai) dont 1 50 furent confisqués par les officiers «turcs ...
«Alors, vers la fin février (191 5j, quelques «ignorantes tètes chaudes se réunirent une nuit et «conçurent le plan d'attaquer le Palais gouverne- « mental. Ce complot avorta, grâce aux notables «arméniens qui pensaient qu'il était condamné a « l'insuccès (autrement les notables l'auraient ap- «puyé ?) . . .
«A peu près 25 des jeunes gens qui avaient «été brutalement maltraités par les officiers turcs «prirent le chemin des montagnes. Ces 2$ attaquèrent *et tuèrent neuf gendarmes a cheval sur la route de «Marache. Toute la population de Zeitoun était «contre cela et s'exprima ouvertement ainsi (mais
«applaudit secrètement). Une attaque de nuit tentée «par cette bande téméraire contre Zeitoun échoua...
«Graduellement 50QO soldats furent réunis autour «de la ville . . .
«Les Arméniens acceptèrent unanimement cette «proposition du gouvernement (de lui indiquer où «la bande était installée) et lui dirent que les in- «surgés étaient dans le monastère.
«Le lendemain 25/27 avril, l'attaque contre le «monastère commença... La lutte dura jusqu'au «soir. Mais pendant la nuit, les insurgés firent une «sortie, tuèrent un officier et beaucoup de soldats et «s'échappèrent dans les montagnes, laissant seulement «quelques hommes sur la place.
« Les Turcs perdirent entre 200 et 300 hommes . . . « Les Zeitounlis désiraient ardemment voir les Alliés «balayer tout sur leur passage à Gallipoli. Ils «espéraient que les Turcs subiraient une défaite «écrasante, mais il n'y a pas eu d'insurrection (??). «Les deux ou trois complots séditieux avortèrent «du fait de l'opposition des Arméniens d'esprit «plus sain. L'ensemble des témoignages donne la «conviction (?) que la destruction de la population «de Zeitoun était un plan turco-allemand conçu de «propos délibéré (!!).»
Résumons: Beaucoup d'Arméniens fuient dans la montagne pour se soustraire au service militaire ; une bande de 25 d'entre eux attaque des recrues musulmanes et les dépouille ; la question se pose de savoir si un corps de 500 à 600 Arméniens armés s'opposera à l'entrée de Haida-Pacha dans la ville ou non ; quelques « têtes chaudes » forment le projet d'attaquer le Palais gouvernemental ; une seconde bande, toujours de 25, fuit dans les montagnes et tue en route 9 gendarmes à cheval : elle
se livre à une attaque de nuit contre la ville qui échoue; elle s'enferme dans un monastère et tue entre 200 et 300 soldats aux troupes qui étaient venues les en déloger; la ville possède 200 fusils Martini dont 150 seulement sont livrés-, la population souhaite une défaite écrasante des Turcs à Gallipoli.
Tout cela est explicitement raconté par le Rév. Andréassian. Cela ne l'empêche pas de conclure qu'il n'y a pas eu d'insurrection.
Sans doute, elle ne fut pas aussi générale qu'à Van, parce que les circonstances n'étaient pas aussi favorables, mais il est évident qu'elle eut lieu.
Les attentats commis par les bandes mentionnées par Andréassian, qui toutes étaient beaucoup plus nombreuses qu'il ne veut l'admettre (celle qui se réfugia dans le monastère, par exemple, comptait 200 membres, mais ce qui prouve qu'elle était très nombreuse, c'est qu'elle put infliger une perte de près de 300 hommes dans l'espace de quelques heures aux troupes régulières qui l'assiégèrent armements de la ville qui étaient en tout cas nombreux et de qualité suffisante pour faire surgir l'idée d'opposition à Haidar Pacha disposant de 600 soldats bien armés et disciplinés ; l'esprit révolutionnaire qui régnait dans la ville et qui n'attendait que l'occasion d'éclater; les antécédents de la «paisible > population qui avait 5 I insurrections à son actif l) ; ses sympathies pour les Alliés avec lesquels la Turquie était déjà entrée en guerre et dont un débarquement était à prévoir dans la région voisine de Zeitoun; tout cela était plus que suffisant pour justifier la déportation de la population
:ir livre déjà cité de Minas Tcheraz : Zeitoun.
locale. Notons à ce sujet que celle-ci fut ordonnée par le commandant militaire de la zone, en vertu des pouvoirs discrétionnaires dont les officiers dans sa situation avaient été investis, en ce qui concerne la population civile et non par la Sublime-Porte, dont la mesure générale de déportation ne fut adoptée qu'à l'occasion de la révolte de Van.
A supposer que les soldats aient usé de brutalité envers les habitants au cours de leurs perquisitions pour les armes et qu'ils aient commis des attentats sur les femmes, comme les en accuse Andréassian, n'oublions pas qu'il y avait eu tentative de recel, puisque sur les 200 Martini avoués, 150 seulement furent livrés et que c'était des gens primitifs nourrissant des griefs sérieux contre les habitants qui avaient tué une yingtaine de leurs camarades quelques jours auparavant et que plus ou moins de bestialité se manifeste dans les opérations de soldats en campagne. On ne pouvait raisonnablement s'attendre à ce que des troupes turques se conduisissent mieux dans les circonstances relatées que les détachements européens et américains dans l'expédition contre les Boxers.
Le document n° 121 constate tout simplement qu'à la date du 14 juin, la ville de Zeitoun avait été vidée de ses habitants chrétiens.
Voilà pour ce qui concerne le rapport concernant la mesure de déportation et l'attitude des Arméniens de Van et de Zeitoun.
Quant à la déclaration du gouvernement ottoman que la chute de Van fut suivie du massacre de la partie de la population musulmane qui n'avait pu fuir, le passage de la lettre de Miss Knapp qui dit « qu'il n'y avait qu'un endroit (le local de la mission américaine) où les captifs pussent être en
sûreté», la confirme à priori, comme aussi les massacres qui avaient eu lieu précédemment dans une vingtaine de localités. En fait, la mission américaine une fois partie, ce qui arriva peu de temps après l'entrée des Russes, les Arméniens et leurs dignes alliés se mirent aussitôt à la sinistre besogne. La preuve positive s'en trouve dans les dépositions de dizaines de musulmans l) et dans le récit d'un missionnaire américain dans le Christian World, novembre 1915.
Ainsi, X Editor se trouve doublement confondu quand il traite les déclarations du gouvernement ottoman de «mensonges directs», et cela, par la bouche des témoins mêmes qu'il cite à la barre.
Nous arrivons maintenant à la seconde justification fournie par le gouvernement ottoman de la mesure de déportation, à savoir qu'il y avait une conspiration des Arméniens d'un bout à l'autre de l'Empire tendant à provoquer un soulèvement général, à un moment où ses forces militaires étaient occupées à se battre aux frontières et de livrer le pays à l'ennemi.
Nous ne pouvons prétendre que les documents de la collection Bryce contiennent des aveux directs à ce sujet, la discrétion y ayant pris cette fois le dessus sur la loquacité.
Du reste, nous ne pouvions espérer que, dans chaque cas de déposition contre le gouvernement ottoman de la part des Arméniens, ils fourniraient en même temps eux-mêmes les preuves de l'inanité de leurs différentes thèses. Il y a évidemment une
*) Voir annexe n°* 6, 7, 9, 18. Série II. Nous n'avons pas voulu surcharger le recueil en y faisant figurer tous les documents relatifs au massacre de Van. Il y en a des centaines.
limite à la condescendance. Du reste, faut-il que les Arméniens nous disent en autant de mots qu'ils avaient organisé une insurrection générale? Les faits sont là pour suppléer à leur mutisme: déjà en 1877, ils présentèrent un mémoire au généralissime russe campant victorieusement dans un faubourg de Constantinople, où ils demandèrent l'indépendance des provinces de l'Empire habitées par des Arméniens ou, comme pis-aller, l'établissement d'un contrôle russe sur ces régions. Depuis, à les en croire, leur situation dans l'Empire n'a fait qu'empirer; donc, même s'il n'existait pas de preuves positives de la continuation de leurs efforts pour secouer la domination ottomane, il y a de formidables présomptions qu'ils profiteraient de la guerre actuelle pour satisfaire leurs aspirations nationales en se soulevant et en livrant le pays à l'Entente qui avait proclamé qu'un de ses buts en dégainant, était de libérer le peuple arménien. Mais, en réalité, nous les avons vus travaillant dans ce sens sans relâche depuis une dizaine d'années, en usant de procédés d'une violence extrême et sans se soucier le moins du monde des conséquences de leur attitude. Si l'insurrection qu'ils méditaient n'éclata pas, comme le gouvernement s'y attendait, lorsque les Alliés opérèrent un débarquement en Cilicie, circonstance dont YEditor fait grand cas, ou lors de leurs opérations aux Dardanelles, la chose n'a pas d'importance en soi. Il suffit qu'elle ait eu lieu, ce qui arriva en Anatolie orientale, là où son caractère général et combiné se manifesta dans l'action presque simultanée des Arméniens dans vingt localités.
Qu'ils avaient été occupés à importer des armes de tous les côtés, cela est pleinement établi par la correspondance des Comités avec leurs succursales
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à l'étranger, comme en font preuve plusieurs documents annexés à cet ouvrage '). Ce n'est pas parce qu'il plaît à l' Editor de dire «qu'il n'y avait pas évidemment assez d'armes en leur possession pour faire le tour des hommes relativement peu nombreux qui avaient échappé à la mobilisation» et que clés histoires de bombes sont encore plus extravagantes», que le contraire est prouvé. C'est précisément la mobilisation qui constitua une des circonstances qui leur permet de disposer de tant d'armes, les Arméniens, après avoir rejoint les drapeaux, ayant déserté avec les superbes Mauser qu'on leur avait fournis. Lorsque X Editor dit que ecette accusation d'espionnage au profit des Alliés peut être contrôlée, car le témoin de ces pendaisons (un résident en Cilicie de nationalité neutre et d'excellente situation/ déclare, en connaissance de cause, qu'un seul Arménien avait été en communication avec les navires des Alliés», il implique que les résidents étrangers devaient nécessairement avoir connaissance de tous les agissements des Arméniens et qu'en l'absence d'une constatation de leur part à ce sujet, il ne fallait pas accorder foi aux accusations des autorités ottomanes. Ce faisant, il s'engage dans un système de raisonnement tellement puéril — qu'on nous permette le mot — tellement sot, qu'on ne saurait le prendre au sérieux.
Quant à la troisième justification de la mesure de déportation invoquée par le gouvernement, à savoir que beaucoup d'Arméniens s'étaient enrôlés comme volontaires dans les armées russes, nous éprouvons un plaisir tout particulier à nous étendre sur ce sujet.
l) Voir Annexes 9. 10. 11. 12, Série I.
\JEditor, pensant confondre le gouvernement ottoman, dit: «Il est significatif que ces plaintes turques sont dirigées contre les Arméniens russes au service de la Russie. Il n'y a pas d'allusion de trahison ou de mauvaise volonté de la part des Arméniens ottomans qui avaient été incorporés, beaucoup d'entre eux illégalement (?) *) dans l'armée ottomane, aucune insinuation que leur conduite n'avait pas été aussi satisfaisante en 19 14 qu'en 1912.» Mr. Toynbee — qu'on nous passe encore le mot — est un incorrigible farceur. Comment le gouvernement pouvait-il s'abstenir de faire directement et spécifiquement allusion aux Arméniens ottomans qui s'étaient enrôlés dans l'armée russe, puisqu'il y en avait des dizaines de milliers. Et, en fait, il l'a fait, non pas une fois, mais vingt. Nous n'allons pas fournir une liste du menu fretin de ces traîtres à la cause ottomane. Cela ne dirait rien au lecteur. Quant aux notables Arméniens qui passèrent du côté de l'ennemi, il y en eut évidemment peu, puisqu'ils devaient rester dans le pays pour diriger les opérations locales de leurs congénères. Contentons-nous de nommer Suren et Psdermadjian.
Raisonnons par induction. Pouvait-on raisonnablement supposer que les Arméniens s'abstiendraient de s'enrôler dans les armées russes ? Profondément hostiles à l'Etat, ils avaient commis tous les autres crimes contre lui, de droit politique et de droit commun — ce qui a été déjà démontré. Il était donc parfaitement naturel et indiqué que l'enrôle-
') Parmi les inexactitudes qui pullulent dans le résumé de Mr. Toynbee, celle qui consiste à dire que la population de Zeitoun jouissait d'une charte, dont deux des privilèges étaient l'exemption du service militaire et le droit du port d'armes, est une des plus tendancieuses. La charte de Zeitoun fut supprimée en 1895.
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ment sous les bannières ennemies fît partie de leur programme où figurait la rébellion armée, l'assassinat, etc. Quel scrupule ou quelle crainte subites les aurait-ils retenus? Le territoire russe était limitrophe des provinces qu'ils habitaient, ce qui facilitait l'opération. Le document n° 17 de la collection Bryce nous fournit un témoignage indirect à ce sujet, tout en faisant ressortir incidemment l'attitude plus que tolérante et conciliante du gouvernement. Voici ce que raconte cette pièce, dont l'auteur est un certain M. Rushdooni, Arménien :
«Le gouvernement traita les Arméniens de Van très généreusement, exemptant les instituteurs grégoriens et protestants de 25 ans et leur permettant de continuer leurs cours, à condition de se faire enregistrer au Palais du gouvernement pour qu'en cas de nécessité, ils pussent être appelés comme miliciens pour la protection de la ville. . . .
«Pendant les deux premières semaines, ce traitement impartial (il était plutôt condescendant) de la part du gouvernement turc, remplit les Arméniens de joie et de confiance et les soldats arméniens qui avaient déserté (donc ils avaient déserté!) retournèrent et se livrèrent. . . .
«Et il semble que le gouvernement, de son côté, cherchait les moyens d'arriver à une entente avec les Arméniens. Par conséquent, il fit publier un avis spécial annonçant que tous les non-musulmans audessus de 25 ans seraient exemptés de l'armée en payant une taxe spéciale. . . .
«Le gouvernement prenait le parti des Allemands, même quand il était encore neutre, tandis que les Arméniens — malheureusement — sympathisaient avec les Alliés. Mais, même alors, aucun acte d'injustice spécial n'était commis. Le gouvernement
témoignait beaucoup de bonté aux Arméniens, du moins en apparence et le Gouverneur Tahsin bey (le prédécesseur de Djevdet bey) entretenait des relations si suivies avec le parti dachnakiste, qu'on croyait qu'il était son ami spécial. En dehors de cela, il fut décidé que deux membres du Parlement qui représentaient Van, MM. Vahan Papazian et Vrémyan, resteraient auprès de la population et veilleraient au maintien des bonnes relations entre elle et les autorités (donc la population n'était pas amicalement disposée).
«Après l'entrée des Turcs dans la guerre, la situation prit un autre aspect. Le gouvernement adopta une attitude méfiante à l'égard des Arméniens qui avaient accompli leur devoir envers lui (sans doute en désertant ?) dans la mesure de leurs moyens.
«Malgré tout, la froideur entre les deux éléments était très marquée et cela devint très apparent après qu'on eut découvert que les Arméniens avaient fourni des volontaires aux Russes et que c'était leurs troupes mêmes qui avaient occupé Bayazid. . .
«Mais ce qui était malheureux, c'est que dans les cercles gouvernementaux, on ne parlait que des volontaires arméniens.
«C'était pour cela que Tahsin bey fit appeler les chefs dachnakistes .... et leur fit observer que les Arméniens avaient commencé un mouvement d'enrôlement volontaire et que ce mouvement leur serait nuisible et après, dans une lettre spéciale, il leur suggéra d'écrire aux chefs dachnakistes à Bayazid (pouvait-il y avoir de meilleure preuve que des Arméniens notables étaient parmi les volontaires qui avaient pris cette ville ?) et d'arrêter ce mouvement. . . .
«A cause des succès turcs et du mouvement de volontaires, le gouvernement et le public turcs changèrent d'attitude. ...»
Or, nous nous permettrons de demander à YEditor si M. Rushdooni, s'étant occupé longuement, comme il le fait, du mécontentement des autorités de Van causé par l'enrôlement d'Arméniens dans l'armée russe et des avertissements qu'ils adressèrent à leurs chefs; si, ayant constaté qu'un changement s'était même opéré dans leur attitude à leur égard, il n'aurait pas relevé que ce n'était pas des Arméniens ottomans qui étaient impliqués dans le mouvement, si réellement tel avait été le cas r Et les chefs dachnakistes n'auraient-ils pas répondu dans ce sens à Tahsin bey — procédé tellement indiqué par les circonstances que seul un sot s'en serait abstenu?
Il se peut toutefois que l'argumentation qui précède ne suffise pas à faire baisser la tête à Mr. Toynbee. Ayons donc recours à notre grosse artillerie de réserve. C'est un Arménien, rien moins que II. G. Kh. Chalkussian, vice-président du Congrès arménien pan-russe, qui s'est tenu à St-Pétersbourg le 24 mai 191-6, qui a l'obligeance de nous fournir nos munitions.
Voici les principaux passages du discours très applaudi qu'il prononça à cette occasion: «Pendant «trois jours, des rapports sur le chagrin et les pleurs «nationaux seront lus. Une terrible calamité s'est «abattue sur nous d'abord, grâce à nos sympathies <pour l' Entente et ensuite, grâce à la part directe <tque le peuple arménien a prise à la guerre actuelle. «Les Français nous ont pittoresquement et aima- «blement qualifiés de » nos petits alliés*. Il se peut «que nous ayons rendu peu de services à la cause «mondiale, mais nous avons pàti comme des ^gros
«alliés «. La guerre a impliqué tout le peuple artménien, mais pour nous, à ses débuts, il n'y avait «pas d'espérances (?). Le gouvernement russe ne «voulait pas de complications et cherchait par tous «les moyens à éviter la guerre (?). Ce point de vue «coincidait avec nos désirs, car nous craignions les «pogroms (sic) et les massacres. Mais nos sym- «pathies dès le commencement allaient entièrement «à l'Entente, puisque à sa tête se tenait la Russie (!), «envers qui la fidélité des Arméniens est attestée «par l'histoire. Prenez les guerres persanes et turques. «Les Arméniens allèrent à la rencontre des Russes «au son des cloches, les prêtres dans leurs vête- «ments sacerdotaux et dans cette guerre, le peuple «arménien a été entièrement du côté du peuple russe. «Peu avant la guerre turque, des conférences parti- «culières eurent lieu entre les autorités turques et «les notables arméniens, dans lesquelles les Turcs «cherchèrent à entraîner les derniers de leur côté. «C'est avec un sentiment d'adversion que le peuple «arménien rejeta ces propositions. La guerre arriva <et un mouvement de volontaires commença. Les «Arméniens arrivaient en foule d'Arménie (Anatolie «orientale), d'Egypte (une portion intégrante de «l'Empire ottoman), de Roumanie et de Bulgarie « (toutes deux habitées par des Arméniens ottomans, «à l'exclusion d'Arméniens russes) et des volontaires «connaissant si bien l'Asie Mineure (puisque c'était «leur pays), qu'ils rendirent de grands services au « gouvernement russe. Un massacre sans pareil cora- «mença et il ne nous resta, selon le langage des «Espagnols, qu'à pleurer avec la bouche de nos «blessures1).» (Donc chronologiquement, la tragédie
*) Voir Je Times du 29 juillet 19 16, section russe.
commença après que les Arméniens eussent passé activement du côté de la Russie.)
La seconde question générale dont nous avons à nous occuper par rapport à la compilation de Lord Bryce, est de déterminer s'il en ressort que le gouvernement ottoman a usé d'une rigueur excessive ou inutile dans l'application de la mesure de déportation et s'il est respon?able de la grande perte de vies et des excès qui l'ont accompagnée.
Sans doute, toute la population arménienne fut déplacée sans excepter les femmes et les enfants. Mais c'est que toute la population arménienne, sans excepter les femmes et les enfants, était empoisonnée par le virus révolutionnaire et engagée de façon ou de l'autre à combattre le gouvernement impérial et la population ottomane. M. Chalkussian nous a édifié à ce sujet (voir d'autre part doc. n° 17, page 64 du recueil de Bryce). Faire le triage des coupables et des innocents, à supposer qu'il y en ait eu de ces derniers ? C'était impossible.
D'autre part, il est vrai que le délai imparti aux Arméniens pour se préparer à leur déplacement était court dans la plupart des cas. Mais il y avait péril en la demeure. Le gouvernement était pressé d'en finir, les Russes avançant de jour en jour dans l'intérieur du pays.
Quant à la grande perte de vies arméniennes et aux excès, nous les avons déjà admis en les déplorant. Mais nous avons expliqué en même temps, que la première était due pour la plus grande part à des causes accidentelles, vis-à-vis desquelles les autorités se trouvaient impuissantes. Plus d'un document du recueil Bryce appuie sur le rôle joué dans la diminution de la population ar-
ménienne, par le manque de moyens de transport, la disette et la maladie. Voici ce que dit par exemple le n° 121 : «Un autre facteur qui ajoute à l'horreur «de la situation, c'est que la plupart des chevaux, «des ânes et des mulets ont été réquisitionnés. De «sorte que la population n'a plus d'animaux pour «transporter ses effets et le gouvernement ne peut «en fournir que peu.» Et plus loin: «Encore un «facteur qui ajoute à l'horreur est celui-ci: » un «gouvernement qui ne peut pas nourrir ses propres «soldats, comment peut-il faire observer ses instruc- «tions sur le papier, qu'on veille à ce que le peuple «soit bien nourri et ne manque de rien.»
Si une certaine proportion des Arméniens qui périrent durant leur exode doivent ce sort à la brutalité de la soldatesque et de la gendarmerie, nous avons déjà fourni des excuses à cela, en faisant valoir le ressentiment que les innombrables attentats commis par les Arméniens et leur attitude activement hostile envers l'Etat devait faire naître chez les Turcs — et en faisant ressortir le fait que la passion se manifeste d'une façon brutale chez les indtvidus appartenant aux classes inférieures de la société. Si des soldats américains sont capables de se lancer les uns aux autres des enfants pris à l'ennemi et de les rattraper sur la pointe de leurs baïonnettes, en guise d'amusement, dans une campagne victorieuse n'impliquant que des intérêts très secondaires de l'Etat, les soldats turcs ne pouvaientils pas être capables de commettre des actes de cruauté, par manière de représailles, dans un débordement de passion bien naturel, dans une guerre dont l'enjeu était l'existence même de la Turquie ?
Les autorités supérieures ne pouvaient faire plus qu'elles n'avaient fait. Elles avaient enjoint aux
fonctionnaires et officiers subalternes chargés d'appliquer la mesure de déportation, de veiller à ce que les Arméniens «fussent bien nourris et ne manquassent de rien>, comme nous en informe le document n° 121; elles avaient, en même temps, cherché à prévenir la commission d'excès, en donnant des ordres précis dans ce sens, comme le con-tate le n° 120 qui dit: «Les ordres des commandants pouvaient bien être raisonnablement humains, mais leur exécution a été le plus souvent sévère au delà de ce qui était nécessaire et accompagnée dans beaucoup de cas d'une horrible brutalité envers les femmes et les enfants, les malades et les vieillards. . . .»
Finalement, nous répéterons ici ce que nous avons dit déjà: au début même de la guerre, le gouvernement avait franchement et clairement prévenu les Arméniens de s'abstenir de toute rébellion et de tout attentat, faute de quoi, ils auraient à souffrir cruellement de la vengeance de la populace musulmane, en mesure de se servir avec un effet terrible de sa supériorité numérique et de sa situation d'élément dominant, sans que les autorités pussent intervenir efficacement.
M lis non! Il fallait absolument, comme le déclare M. Chalkussian avec orgueil et satisfaction, que tout le peuple arménien se mît entièrement du côté de la Russie dans la guerre et y prît une part active, en lui envoyant des masses de volontaires qui connaissaient si bien l' Asie- Mineure qu'ils devaient nécessairement lui rendre de grands services. Il fallait absolument, ce que M. Chalkussian s'abstient de dire cette fois, qu'ils commissent d'innombrables atrocités aux dépens de leurs compatriotes musulmans.
Nous en appellerons au monde entier, qui est à blâmer de ce qui est arrivé!
La collection Bryce contient un document concernant l'attitude des autorités turques, dont il y a lieu de s'occuper spécialement. Ce document figure à part, sans numéro, encadré pour ainsi dire dans la préface (page XXXIII). C'était le signaler spécialement à l'attention du lecteur et pour cause. C'est une lettre de quatre missionnaires allemands, à laquelle deux ont apposé leurs signatures et qui accusent implicitement les autorités d'Halep d'inaction et d'approbation tacite, en présence des ravages causés par la faim et la soif (!) dans un groupe d'Arméniens transférés dans cette ville.
Prenant le taureau par les cornes, nous reproduisons les passages essentiels de ce document: « Comment faire le cours à nos disciples *), alors que dans les enclos à côté de notre école, la mort est en train d'enlever leurs compatriotes affamés, alors qu'il y a là des jeunes filles et des femmes étendues entre les morts et les bières préparées pour elles d'avance et qui sont en train de rendre le dernier soupir.
«Des 2000 à 3000 Arméniens arrivés ici en bonne santé, il ne reste que 40 ou 50 squelettes. Les plus jolies (de ces squelettes?) sont victimes de la concupiscence de leurs geôliers, les laides succombent aux coups, à la faim et à la soif — elles couchent au bord de l'eau, mais sont empêchées .d'étancher leur soif. Il est interdit aux Européens de distribuer du pain aux affamées. . . .
«... Tout cela se passe sous les yeux des autorités turques. ...»
') Cette phrase est une traduction libre de celle qui se trouve dans le texte et qu'on ne comprendrait pas autrement.
Analysons ce document, dont les soulignements des mots et les entreparenthèses sont de nous.
Nous constatons qu'un groupe de plus de 3000 paysannes arméniennes enlevées du plateau arménien pour être transférées à Halep, arrivent à destination en bonne santé. Or, si on considère les difficultés naturelles d'un voyage dans cette contrée montagneuse, difficultés considérablement aggravées par l'état de guerre et qu'on se rappelle les difficultés éprouvées par le gouvernement pour nourrir et vêtir ses propres soldats, cela veut dire que, loin d'avoir subi des privations et des mauvais traitements en route, les transportées avaient été l'objet de soins spéciaux, grâce sans doute à des circonstances exceptionnellement favorables. Ce n'est qu'après leur arrivée dans une ville de plus de 200,000 habitants, dont beaucoup d'étrangers, qu'on les aurait fait périr de propos délibéré par la faim et par la soif, s'il vous plaît, en vertu du prétendu plan d'extermination, et cela, sous les yeux indignés des missionnaires allemands dont on aurait presque recherché la présence comme témoins, puisqu'on avait logé ces malheureuses dans le voisinage immédiat du local qu'ils habitaient. N'est-ce pas absurde? Et, écartant les attestations et les insinuations des quatre missionnaires allemands, comme dues aux préjugés ou à l'obscurcissement de leurs facultés d'observation et de jugement (pour être allemand, on n'en est pas moins quelquefois ennemi des Turcs), ne faut-il pas plutôt chercher l'explication du drame qui s'est déroulé à Halep dans la disette, disette qui de temps à autre prenait subitement une forme si aiguë que, dans certaines localités, les soldats de l'Empire périssaient de faim, eux qu'on soignait tout spécialement.
Quant au passage de la lettre disant qu'il était interdit aux étrangers de fournir du pain aux Arméniennes dont il s'agit, il est purement et simplement contredit par le n° 4 du Recueil qui déclare: «qu'en tout cas, à Halep, les autorités permettent de distribuer des secours à ces malheureux» (les Arméniens).
Que faut-il penser, d'autre part, du détail raconté par la lettre, d'après lequel des bières auraient été préparées d'avance pour les malheureuses déportées ? Quand on est assez barbare pour faire périr par la faim et la soif plus de deux mille êtres humains et qu'on se soucie si peu de l'opinion publique, qu'on procède ouvertement à cette torture sous les yeux de témoins étrangers, a-t-on l'idée de leur réserver une sépulture décente? Le respect humain que dénote cette action n'exclut-il pas l'accusation de préméditation de la part des autorités, en ce qui concerne la mort du groupe d'Arméniens dont il s'agit? Non, tout cela n'est pas sérieux.
Et voilà ce qu'on constate, en ce qui concerne le principal document de la collection Bryce.
Si on apporte le même soin à étudier les autres pièces qui la composent, on verra qu'elles sont entachées des mêmes vices d'invraisemblance, d'inexactitude et d'exagération et que, très souvent, de dépositions à charge qu'elles devaient être contre le gouvernement ottoman, elles deviennent des dépositions à décharge.
Ajoutons à cela, que le plus souvent ces pièces sont anonymes, même dans le cas où elles sont attribuées à des étrangers, ceux-ci taisant leurs noms sans aucune raison apparente, et que les déclarations qu'elles contiennent sont parvenues à Lord
Bryce par des voies détournées obscurément désignées, et on se fera une idée de la valeur démonstrative du c formidable acte de condamnation> contre le gouvernement ottoman, qu'est censé constituer le recueil du noble Lord.
Prenons comme exemple le document n° 62 qui est une lettre de deux sœurs de la Croix-Rouge Danoise, précédemment au service de la mission militaire allemande à Erzeroum — lettre communiquée «par un Monsieur de Genève». Qu'y avait-il pour empêcher les sœurs en question de se nommer? Et le «Monsieur de Genève >, lui aussi, que craignait-il:
En somme, ce qui porte les déposants étrangers à accuser le gouvernement d'avoir voulu la suppression de la race arménienne, c'est l'attitude observée dans certains cas par la troupe et par les agents subalternes de l'autorité. Il n'y a là qu'une présomption qui tombe, devant les explications que nous avons données plus haut de cette attitude. De preuves positives, pas une. Ce n'est pas le document n° [3 — une déclaration faite par «un étranger résidant a Constantinople » à « un Monsieur suisse à Genève . — qui en fournit une, quand il dit que « le Ministre de l'Intérieur (Talaat-Pacha) «a déclaré qu'à peu près 800,000 Arméniens ont « été déportés et que 300,000 de ces gens ont été «tués ou ont péri par d'autres causes >. A qui, quand et où Talaat-Pacha a-t-il fait cette déclaration r Ce n'est pas non plus le document n° 23, encore une pièce anonyme, d'après laquelle « le «Mutessarif de Mouche qui était un très grand ami <d'Enver- Pacha, déclara ouvertement qu'ils Enver- «Pacha et lui r^ massacreraient les Arméniens au ^premier moment opportun et qu'ils extermineraient «la race tout entière j.
Assez de ces absurdités 1).
Notre défense du gouvernement ottoman, en réponse aux accusations dirigées contre lui concernant la dernière phase de la question turco-arménienne, a pris fin.
En résumant la défense des Arméniens, voici ce que dit V Editor de Lord Bryce. ... « Ainsi les «différentes assertions turques n'arrivent pas, de la «première à la dernière, à répondre à leur but. «Elles essaient toutes de faire remonter les atrocités «de 191 5 à des événements issus de la guerre, mais «non seulement elles ne peuvent les justifier de ce «chef, mais elles ne suggèrent même pas une raison «adéquate pour leur perpétration. Il est évident «que la guerre n'a été qu'une occasion et pas une «cause — en fait, le plan de déportation et tout «ce qu'il impliqua, découlait inévitablement de la «politique du gouvernement jeune-turc. Cette pré- «somption sera confirmée, si nous analysons les «dogmes politiques auxquels les Jeunes-Turcs s'é- «taient attachés. »
Nous nous permettrons de déclarer et nous nous croyons autorisés à le faire dans un langage quelque
') Dans le Vilayet de Smyrne, où les Arméniens s'abstinrent '"v de tout acte de provocation, ce qui, du reste, n'était que la con-
tinuation de l'attitude correcte qu'ils avaient suivie avant la guerre, J* la mesure de transplantation ne fut pas appliquée. Aucun acte •s, de violence ne fut commis à leurs dépens par la population mu-
v sulmane.
Ajoutons que de nombreux villages furent fondés en Syrie, se trouvant sous l'autorité de Djemal Pacha, commandant du 40 corps d'armée, où les déracinés Arméniens furent confortablement installés, au fur et à mesure qu'ils arrivaient de l'Anatolie orientale et de la Cilicie. Ces faits se chargent de fournir un démenti supplémentaire à la calomnieuse légende du plan d'extermination.
peu vif, que les conclusions de Mr. Toynbee sont le fait d'une altération de ses facultés d'analyse ou bien d'une intention réfléchie de sa part de noircir le peuple turc par pur préjugé. Il peut être un historien qui s'est distingué comme étudiant à l'Université d'Oxford, mais il lui manque les principales qualités requises par un homme de sa profession, celles qui font les Gibbon et les Carlyle : l'impartialité scientifique et une étude étendue et soignée des faits. Ses préventions contre la Turquie et celles qu'il nourrit en faveur des Arméniens sont manifestes. Ses erreurs dans les questions de fond comme de détail, son ignorance des vrais rapports entre la Sublime-Porte et ses sujets Arméniens — à moins qu'il ne s'agisse d'un cas de suppressio vert qui voisine avec pen-crsio vert — sont frappantes. Son résumé historique est une plaidoirie d'avocat; ce n'est pas une contribution à la vérité historique. En le rédigeant, il a pu s'assurer la reconnaissance des Arméniens, il ne s'est pas engagé dans le vrai chemin de la célébrité historique. Son trait de Parthe est pour le parti Union et Progrès, qu'il, est apparemment du devoir de tout bon Anglais de haïr, parce qu'il s'assura l'appui de l'Allemagne, comme unique alternative à celui de l'Angleterre qui le lui refusa avec dédain. Ce parti peut avoir commis des fautes, mais c'était inévitable dans un groupe composé d'hommes jeunes et inexpérimentés, ayant assumé le fardeau du pouvoir à une époque de difficultés sans pareilles. Mais fermer les yeux au patriotisme, à la sincérité et à l'esprit de sacrifice de ces hommes et à leurs succès dans le domaine de la régénération nationale et les condamner d'autorité comme fait l'Angleterre, c'est le summum du dépit. Mr. Toynbee l'accuse de chauvinisme parce
qu'il chercha et que grâce à la guerre actuelle, il réussit à ottomaniser l'Etat et qu'il supprima d'un trait de plume les capitulations, ce monument d'irréflexion de la part de la Turquie et d'abus de confiance de la part de l'Europe. Nous invitons Mr. Toynbee à étudier le vrai caractère de ces institutions immorales dans le livre de Mr. Brown. Chauvinisme turc, quoi ? La réaction du pays contre la tyrannie de l'Europe et les forces de dissolution opérant dans son sein. Chercher à discréditer les efforts d'un peuple en vue de défendre son indépendance contre les attaques intérieures et extérieures, est sur le même plan que la conspiration malhonnête organisée contre la Turquie, tendant à attribuer chaque réaction politique et nationale de la Sublime Porte au fanatisme religieux. Et même, si quelque chauvinisme s'était faufilé dans cette politique, la manifestation en serait-elle si étrange et critiquable, dans un pays opprimé par l'étranger depuis des siècles ? Et même, si quelque fanatisme a coloré son attitude vis-à-vis de ses sujets chrétiens et de l'Occident, dont l'esprit religieux est défini dans la fameuse sortie de Gladstone : « aussi «longtemps qu'il existera des sectateurs de ce livre «maudit (le Coran), l'Europe ne connaîtra pas la «paix», n'aurait-ce pas été les payer tous deux de leur propre monnaie ?