DANS L'EMPIRE OTTOMAN
Quoique très embarrassée dans ses rapports avec ses sujets chrétiens dont la fidélité n'a jamais été au-dessus de tout soupçon, la Turquie s'est sincèrement employée, depuis à peu près un siècle, à assurer aux éléments non-musulmans sous sa domination des droits et un traitement égaux à ceux des musulmans. — Cette idée anime toute la législation élaborée dans l'Empire depuis le c Tanzimat > (ère de réformes inaugurée par la proclamation de la Charte de Gulhané en 1859) et se trouvait en grande partie réalisée, lorsque la Russie, elle-même plus que jamais attachée à un système de gouvernement où ses sujets non orthodoxes étaient condamnés à un état d'infériorité marqué vis-à-vis de leurs compatriotes appartenant à la religion d'Etat, osa lui déclarer la guerre en 187 - - prétexte d'en obtenir l'application.
Si l'œuvre entreprise n'avait pas été entièrement accomplie jusqu'alors, la raison s'en trouve dans le" fait que la disparition de la suprématie musulmane aurait donné lieu à des chocs perpétuels entre les différentes sectes de chrétiens dont la haine les unes pour les autres ne connaissait pas de bornes *).
') Un exemple entre cent de cette hostilité mutuelle: Orthodoxes et catholiques et orthodoxes entre eux se livraient à des combats sanglants jusque dans l'enceinte même de l'Eglise du St-Sépulcre. Finalement, le gouvernement Ottoman dut faire stationner un peloton de troupes dans ce temple — le plus sacré de la chrétienté — pour prévenir les scènes scandaleuses qui le profanaient.
Voici comment s'exprime à ce sujet le diplomate français M. Engelhardt dans son livre La Turquie et le Tanzimat: . . . <Mais en préconisant les avantages d'un régime commun, le Divan se défendait «d'une assimilation complète qui aurait compromis «la suprématie musulmane, seule barrière d'après lui «contre l'anarchie. Cette précaution avait sa raison «d'être dans un fait indéniable à cette époque et qui «pouvait passer pour un axiome: ... le gouverne- «ment musulman est celui qui divise le moins les « rayas. »
Et qu'on n'oublie pas qu'une autre difficulté, et non des moindres rencontrées par la Sublime-Porte dans l'exécution de sa tâche, se trouvait dans l'attitude des chrétiens eux-mêmes qui réclamaient la suppression des inégalités dont ils souffraient dans certains domaines, mais s'opposaient à l'annulation des privilèges dont ils jouissaient dans d'autres. — Cette vérité est également constatée par M. Engelhardt dans son livre sus-mentionné qui contient le passage suivant à ce sujet: «Cette expérience (l'assi- «milation des non-musulmans aux musulmans en ce «qui concerne l'impôt du sang) portait en elle un «enseignement inattendu : elle démontrait que la ré- « forme, à mesure qu'elle passerait de la théorie dans «le domaine des faits, serait combattue par ceux-là «mêmes qui devaient en recueillir les premiers béné- «fices, difficulté qui aggravait singulièrement le problème particulier dont la solution importait surtout «aux Puissances.»
Toutefois, l'honorable auteur commet une grave erreur historique quand il parle de toutes les Puissances comme ayant à cœur l'apaisement ou la satisfaction des sujets chrétiens de la Sublime-Porte, par l'adoption de mesures destinées à les mettre sur
un pied d'égalité avec ses sujets musulmans. — La Russie dont la politique à l'égard de la Turquie avait eu notoirement pour but depuis plusieurs siècles de préparer les voies à sa conquête de Constantinople, en entretenant chez ses voisins un état de faiblesse chronique la rendant incapable de lui opposer une résistance efficace — ce qui en fait lui avait permis de se rapprocher considérablement de l'objet de ses convoitises — posait bien en avocat zélé de la cause des orthodoxes ottomans, mais en réalité, elle eût été fort contrariée qu'ils fussent privés de leurs griefs contre la Sublime-Porte. Aussi, les encourageait-elle en sous-main à afficher des prétentions qui devaient empêcher l'entente de se produire entre celle-ci et ceux-là. D'autre part, l'Angleterre et la France s'étaient employées à favoriser la consolidation intérieure et extérieure de l'Empire pendant l'époque comprise entre 1840 et 1878 ; par contre, à partir de cette dernière date, elles dirigèrent leurs efforts dans le sens contraire. La révolution de 1908 qui avait eu l'air de les désarmer, en engageant la Turquie dans les voies du libéralisme dont elles professent d'être les Grandes Prêtresses, ne fit qu'augmenter leur hostilité lorsqu'elles se furent aperçues que les patriotes qui avaient mis fin au despotisme de Yildiz, étaient décidés à compléter leur œuvre en débarrassant le pays de la tyrannie étrangère dont l'étreinte était tout aussi étouffante.
Malgré tout, la Turquie persévéra dans sa tâche, si bien que depuis une trentaine d'années, les distinctions entre musulmans et non-musulmans que les préjugés des siècles précédents, communs à l'Occident et à l'Orient, lui avaient fait maintenir dans son économie nationale, en ont complètement dis-
paru. L'assimilation des rayas aux sujets musulmans de l'Empire devint complète et ils n'eurent même plus à se plaindre de cette dénomination humiliante qui fut supprimée de la législation ottomane avec les distinctions défavorables qui s'y attachaient.
Tout en procédant à une transformation de ses lois établissant l'égalité pour tous en matière d'administration générale, la Turquie permit à ses sujets non-musulmans de conserver leur organisation en communautés distinctes, jouissant d'une autonomie complète au point de vue religieux, scolaire et judiciaire — judiciaire en tant qu'il s'agissait de questions de statut personnel. Parlant des privilèges de cette situation datant du lendemain même de la conquête de Constantinople en ce qui concerne les Grecs et les x^rméniens, voici ce que dit M. Philip Marshall Brown, professeur de droit international à l'Université de Princeton (Amérique), dans son livre publié en 19 14 et intitulé: Les étrangers en Turquie et leur statut juridique: «Quels «qu'aient été les mobiles qui guidèrent les Turcs «ottomans dans leur politique à l'égard de leurs «sujets chrétiens, il est suffisant de noter que sans «le secours de puissantes armées, ni de grosses «flottes, les sujets chrétiens et autres de la Sublime- « Porte obtinrent des immunités étendues de juri- € diction ressemblant à celles octroyées plus tard «aux étrangers.»
Traitant du même sujet, le livre de M. Brown contient cet autre passage remarquable : «Celle-ci «(la politique des Turcs à l'égard de leurs sujets «non-musulmans) était en parfaite harmonie avec la «jurisprudence musulmane et réfute l'universelle «réputation d'intolérance qu'on leur a si injuste- «ment faite.»
Voilà une preuve d'honnêteté historique qu'on est agréablement surpris de rencontrer dans un ouvrage faisant partie de la littérature de l'Occident relative à la Turquie et qui fait le plus grand honneur à celui qui la donne. Les rapports entre le monde musulman et le monde chrétien gagneraient beaucoup à ce que l'esprit d'impartialité et d'équité dans lequel l'auteur américain a traité son sujet, fût celui de tous les Occidentaux s'occupant de la Turquie.
Affranchis d'une part des distinctions dont ils avaient souffert dans le domaine judiciaire et administratif: maintenus, d'autre part, dans leurs antiques privilèges, favorisant leur développement dans un sens national et garantissant leur liberté culturelle, les peuples non-musulmans soumis à la domination turque acquirent une situation qui constitue un exemple unique de libéralisme dans le traitement des races conquises. En effet, est-ce la Russie, est-ce la France, est-ce même l'Angleterre qui ne cesse de se targuer de son attitude envers ses sujets allogènes; est-ce l'une quelconque de ces Puissances agrandies par la conquête, comme la Turquie, dont les principes de gouvernement impérial offrent les traces d'une pareille générosité? La réponse à cette question est écrite en grosses lettres dans les législations restrictives dont sont respectivement victimes ou l'ont été jusqu'à ces derniers jours la Pologne, Khivâ et Boukhara; l'Algérie, la Tunisie et l'Indo- Chine; l'Irlande et les Indes, pour ne parler que de ces pays privés de leur indépendance au profit des Puissances dont il est question.
Dans cette question, nous ne voulons insister que sur un seul point. La Turquie peut citer les noms de dizaines de chrétiens : Grecs, Syriens, Ar-
méniens, qu'elle a employés dans les plus hautes fonctions gouvernementales et administratives. Ceux à qui elle a confié des postes secondaires se comptent par milliers. Non seulement, il n'est jamais arrivé qu'un indigène des possessions extra-européennes de l'Angleterre, de la Russie ou de la France ait atteint au rang de Ministre d'Etat, d'Envoyé ou de Gouverneur-Général, mais la chose est même parfaitement inconcevable, tant la barrière est rigide entre conquérants et conquis dans les pays dont il s'agit. Ce préjugé va même jusqu'à interdire l'accès des emplois les plus subalternes dans l'Administration centrale, à ceux qui ne sont pas de race européenne et de religion chrétienne — les Juifs exceptés qui, du reste, ne représentent nulle part une race séparément subjuguée.
Les disqualifications administratives auxquelles sont condamnés les peuples asiatiques et nord-africains soumis à la domination de l'Europe, dont pourtant ils seraient parfaitement capables de s'assimiler la culture, si on se donnait la peine de la leur inculquer sérieusement, s'aggravent d'un ostracisme social qui les atteint dans leurs fibres les plus sensibles et rend la comparaison entreprise encore plus favorable à la Turquie, où les non-musulmans sont admis à se mêler à l'élément dominant sur un pied de parfaite et amicale égalité x).
Que les chrétiens comme tels aient' eu à subir dans le temps des persécutions en Turquie, c'est indéniable.
') Dans les Etats-Unis d'Amérique, qui se targuent de leurs sentiments libéraux et chrétiens, les prospectus de nombre d'hôtels portent en vedette la mention suivante : « Les Juifs ne sont pas admis.» Dans les Etats du Sud, la distinction entre blancs et noirs est poussée an point que les premiers ne tolèrent pas la
Mais celles-ci n'ont jamais atteint l'horreur des « Inquisitions », des « St-Barthélemy », des « Progroms > dont l'Europe a donné le spectacle. Il y a autre chose. Les excès commis en Turquie au nom de l'islamisme, avaient pour auteurs la foule ou des individus agissant pour leur propre compte, sous l'influence d'un débordement peut-être fréquent, mais toujours accidentel de fanatisme et sans que les Sultans ou la Sublime-Porte en eussent été responsables, autrement que par leur inaction à les prévenir ou par leur lenteur à les réprimer. En Occident, le déchaînement des passions religieuses était encadré dans un système officiellement établi et dont le but froidement et résolument adopté, était la conversion forcée ou l'extermination des protestants ou des catholiques, selon que les uns ou les autres appartenaient à la religion d'Etat.
Ajoutons à la liste des tragédies religieuses dont
présence des seconds, même dans les wagons des tramways, que, disons-nous, même dans leurs églises. Les institutions scolaires et religieuses des deux races sont absolument distinctes du fait du mépris des blancs pour les noirs.
Dans l'Indoustan. les Anglais ne consentent à frayer qu'avec les membres des dynasties régnantes. Encore faut-il pour cela qu'ils aient reçu une éducation anglaise. Les indigènes, même ceux des classes les plus élevées, sont empêchés de voyager en première par une coutume ayant force de loi et en vertu de laquelle ces places sont réservées aux Anglais. Il y a eu de fréquents exemples d'Hindous âgés et occupant de hautes situations qui étant montés en première parce qu'ils n'avaient pas trouvé à se loger en seconde, en ont été ignominieusement expulsés par des Anglais imberbes et sans aucune importance. Le mépris que les soldats anglais témoignent aux indigènes dans leurs rapports quotidiens avec eux prend le plus souvent une forme parfaitement inhumaine. Leur brutalité à leur égard va quelquefois jusqu'au meurtre, dont la seule punition est le renvoi en Angleterre. Et voilà comment l'Angleterre se conduit, dans un pays qui a produit une des plus belles civilisations du monde !
l'Europe a été le théâtre, les sanglantes poursuites dirigées contre les Juifs en Espagne et leur expulsion en masse de la Péninsule, quand on eut acquis la conviction que les plus cruelles tortures ne les feraient pas renoncer à la foi de leurs pères.
L'ironie du sort a voulu que les malheureux expatriés juifs eussent trouvé un refuge en Turquie, cette Turquie prétendument intolérante, où depuis quatre siècles, ils bénissent la mansuétude de leurs maîtres. Comment donc qualifier l'état d'esprit de l'Occident qui, oubliant les crimes religieux qu'il a à se reprocher lui-même, les monstruosités de la « Sainte > Inquisition surtout — ce monument d'iniquité que rien n'a égalé ni n'égalera — ose accuser la Turquie de fanatisme ? Hypocrisie ou inconscience, c'en est enfin assez *) !
On ne saurait trop y insister : Il ressort manifestement de l'histoire comparée de la Turquie avec les pays d'Occident, que les peuples qu'elle s'est annexés par les armes ont joui sous son sceptre d'une situation politique, nationale, religieuse et sociale, incomparablement plus favorable que ceux qui ont passé de la même façon sous la domination
l) Cette critique s'adresse surtout à la France, à l'Angleterre et aux Etats-Unis d'Amérique qui, dans leurs jugements sur les autres pays européens et sur l'Orient distingué de l'Occident, font preuve d'une sévérité indignée qui ne s'accorde nullement avec leurs propres errements et ceux de la race indoaryenne opposée aux autres. L'Allemagne et l'Autriche-Hongrie se sont toujours honorablement distinguées des pays que nous venons de mentionner, en ne tombant pas dans le travers odieux de prétendre à la supériorité morale, reconnaissant que sous ce rapport, toutes les nations se valent plus ou moins. Nous sommes heureux de pouvoir rendre cet hommage à ces deux Puissances alliées de la Turquie, qui personnellement leur est reconnaissante de ce qu'elles n'ont jamais participé aux campagnes hypocrites dirigées contre elle.
de l'Europe. C'est seulement par son incapacité a leur procurer les bienfaits d'une bonne administration, qu'elle s'est montrée inférieure a eux dans le rôle de puissance impériale. Sur ce terrain. l'Europe et l'Amérique sont en droit de la critiquer. Mais ici encore, l'accusation de traitement différentiel porte à faux, car le peuple turc a souffert autant ou plus que ceux qu'il a associés à son existence, des vices dont s'est trouvé entachée l'administration qu'il a donnée à son Empire.
Une autre remarque importante à faire dans cet ordre d'idées, c'est que les non-musulmans avaient autant ou plus à se plaindre de leurs chefs spirituels que des autorités turques. Pour citer encore une fois M. Engelhardt : « A partir de cette période (XVI IIm* siècle) — le fait est patent — les * provinces rattachées au Patriarcat de Constanti- «nople n'avaient pas moins à souffrir de l'oppres- «sion de leurs autorités ecclésiastiques que des «.exactions des Pachas et comme elles étaient plus «directement en contact avec elles, c'était le joug «de leurs propres maîtres qui pesait le plus lourde- «ment sur eux. >
Voilà la situation des non-musulmans en général dans l'Empire ottoman, telle qu'elle se dégage d'une étude froide et impartiale des faits historiques. Nous nous plaisons à croire que l'esprit de loyauté et le souci de l'exactitude qui ont présidé à la description que nous en avons faite, sauteront aux yeux du lecteur le plus prévenu et que cette mise au point aura pour effet de lui faire reconnaître que la Turquie est indignement calomniée, quand elle est représentée comme ayant fait subir à ses sujets chrétiens le sort de parias.
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