‹ La guerre mondiale et la question turcoarménienneChapitre 3 sur 40 · TRAITEMENT DES ARMÉNIENS DANS L'EMPIRE OTTOMAN · texte numérisé non relu

TRAITEMENT DES ARMÉNIENS DANS L'EMPIRE OTTOMAN

Arrivés à ce point, nous aborderons le sujet des rapports entre Turcs et Arméniens qui font l'objet spécial de ce travail.

Sans doute, dans certaines provinces habitées par les Arméniens, le voisinage des Kurdes, race douée de nombreuses qualités, mais primitive et turbulente, fournissait aux premiers un sujet spécial de plaintes. Hâtons-nous d'ajouter toutefois que les accusations dirigées de ce chef contre les seconds ont été empreintes de beaucoup d'exagération et de partialité. Dans un rapport intitulé : Statistique des provinces de Bitlis et de Van, et adressé à son gouvernement par le Général Mayewsky, Consul Général de Russie pendant six ans, d'abord à Erzeroum et ensuite à Van, cette question est présentée sous son véritable jour. Voici quelques-unes des constatations faites à ce sujet par ce haut fonctionnaire russe doublé d'un soldat dont le travail, publié secrètement et en un nombre limité d'exemplaires par l'imprimerie militaire de St-Pétersbourg, traite de la question turco-arménienne en général avec une bonne foi et une sincérité étonnantes, sauf en ce qui concerne le rôle fort peu édifiant que son propre pays y a joué et qu'il passe sous silence.

«Sans exception, les allégations des publicistes «selon lesquelles les Kurdes travailleraient à exter- «miner les Arméniens doivent être rejetées en bloc. «Si elles étaient fondées, il eût fallu que pas un «individu appartenant à une autre race n'eût pu

«exister parmi les Kurdes et que les différents «peuples vivant au milieu d'eux se fussent trouvés «dans la nécessité d'émigrer en masse, faute de «pouvoir se procurer un morceau de pain ou deavenir leurs esclaves. Or, ni l'une ni l'autre de ces «situations ne se sont réalisées. Au contraire, tous «ceux qui connaissent les provinces orientales attesteront que dans ces contrées, les villages des «chrétiens sont en tout cas plus prospères que «ceux des Kurdes. Si les Kurdes n'étaient rien que «des brigands et des voleurs comme les Euro- «péens le prétendent, l'état de prospérité des Ar- «méniens qui a duré jusqu'en 1895 n'aurait jamais «été possible. Ainsi jusqu'en 1895, la détresse des «Arméniens en Turquie n'est qu'une légende. «L'état des Arméniens ottomans n'était pas pire «que celui des Arméniens se trouvant dans d'au- «tres pays. . . .

«... Les incidents au sujet desquels les révolutionnaires arméniens poussaient de hauts cris, «comme les assassinats et les actes de pillage se pro- «duisaient autant et plus au Caucase (Russie). Pour ce «qui est de l'enlèvement des bestiaux, cette question n'a pas un autre caractère que les vols de «troupeaux qui se pratiquent dans différentes lo- «calités de la Russie. Quant à la sauvegarde de «la vie et des biens, partout où le gouvernement «exerçait son autorité, ceux-ci étaient mieux garantis que dans le district d'Elisabetpol (Russie

«...On a vu certains chefs kurdes qui avaient «acquis depuis longtemps un renom comme ban- «dits et pillards, prendre sous leur protection les «Arméniens nécessiteux, même dans les époques «les plus agitées. Il ne peut y avoir de meilleure «preuve que les Arméniens ont vécu en parfaite

«amitié avec les Kurdes que les comités dénonçaient comme voleurs de grand chemin. . . .

«...Durant les années 1895-96, les Kurdes «étaient sans contredit très montés contre les Ar- «méniens. Mais ce fait n'implique nullement l'exis- «tence d'une animosité foncière entre les deux «races. . . .

«...En 1895, les comités arméniens ont semé «entre Arméniens et Kurdes une telle méfiance, «qu'aucune réforme ne pouvait durer dans ces « localités. . . .

«... Ici, (à Sassoun), les Arméniens et les Kur- «des avaient vécu ensemble et durant des siècles «une vie très amicale. . . . En 1893, un certain «Damadian y apparaît ... un an après un certain «Boyadjian le remplace... à la suite des menées «de ces individus, plusieurs rixes eurent lieu en «peu de temps entre ces deux éléments. . . . >

Ces constatations sont d'autant plus précieuses, qu'elles proviennent d'un représentant en Turquie même, d'une Puissance foncièrement hostile à la domination ottomane et qui a spécialement exploité contre elle la question arménienne. Elles établissent que Kurdes et Arméniens avaient vécu en termes d'amical voisinage pendant des siècles et que si, à partir d'une certaine date, les premiers conçurent de l'animosité contre les seconds, celle-ci n'a jamais pris le caractère excessif qu'on lui a attribué en Occident et que d'autre part, elle a été le produit de la discorde semée à dessein entre les deux races par les comités.

Il y a lieu d'ajouter que, de leur côté, les Arméniens de la région montagneuse de Zeitoun où ils s'étaient maintenus à l'état semi-indépendant

jusqu'en 1895 et où, même après cette date, ils continuèrent à constituer un foyer de troubles et de désordres, se livraient à des attentats sur la personne et les biens des musulmans des environs, qui ne le cédaient ni en violence ni en fréquence, à ceux dont les leurs avaient à souffrir de la part des Kurdes l).

La Sublime-Porte ne s'occupait pas moins de remédier à la situation des premiers, ainsi que des seconds. Si elle ne réussissait pas à rétablir la sécurité dans ces parages situés sur les confins de l'Empire et isolés de la Capitale par l'absence de moyens de communications convenables ; si, généralement parlant, elle n'arrivait pas à réformer son administration, c'est en grande partie à cause de l'effet paralysant des capitulations sur son action financière et administrative. Cela revient à dire que l'Europe obstinément attachée dans son égoïsme féroce à ces pactes, abusifs, tout au moins en tant qu'ils restreignaient l'indépendance économique de la Sublime-Porte, avait une part considérable de responsabilité dans les souffrances spéciales des Arméniens, comme dans celles qui affectaient le sort de la totalité de la population ottomane.

Si les Arméniens étaient plus à plaindre que le reste de leurs compatriotes non-musulmans du fait accidentel des violences des Kurdes — ce qui, du reste, n'était le cas que d'une certaine proportion d'entre eux, ainsi que nous venons de l'expliquer, et était compensé dans ce que nous appellerons la

') Voir le livre intitulé Zeitoun par Minas Tchéraz, avec préface de G. Clemenceau, où l'auteur, lui-même Arménien, glorifie comme émanant d'un patriotisme exalté les actes de dévastation, de pillage et de tuerie perpétrés aux dépens de leurs compatriotes musulmans par l'association des brigands de Zeitoun.

comptabilité turco-arménienne, par la situation des musulmans de Zeitoun — par contre, leurs aptitudes pour le commerce et la finance comme pour l'administration trouvèrent dans la faveur des gouvernants turcs, auprès de qui ils étaient admis à jouer le rôle de conseillers et d'agents, des occasions spéciales de s'exercer qui leur permirent d'acquérir une situation politique et matérielle inconnue aux autres éléments chrétiens de l'Empire *).

ATTITUDE DES ARMENIENS

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