‹ La guerre mondiale et la question turcoarménienneChapitre 26 sur 40 · RAPPORT DU CONSUL DE RUSSIE A BITLIS · texte numérisé non relu

RAPPORT DU CONSUL DE RUSSIE A BITLIS

en date du 3 décembre 1910.

Un fait digne d'attention dans le vilayet de Bitlis, c'est l'activité que déploie constamment dans l'intérieur de cette province le Comité révolutionnaire arménien Tachnaktzoutioun • (Dachnak), au sujet duquel j'ai l'honneur de communiquer à Votre Excellence les renseignements suivants :

•) < 'Vst l'auteur de l'ouvrage qui a souligné oes phrases,

La population arménienne, ignorante quoique laborieuse, avait ouvertement témoigné, ces derniers temps surtout, une véritable antipathie envers ce Comité dont les affiliés, qui s'affublaient du titre de f sauveurs de la nation s lui avaient fait endurer depuis des années les pires souffrances. En dépit de ce sentiment, le Tachnaktzoutioun continue toujours à exister dans le vilayet de Bitlis et, sans toutefois renoncer a ses anciennes visées, se consacre à l'éducation des masse-, mettant de côté les armes et attendant tranquillement les événements. Par une métamorphose incompréhensible, les anciens chasseurs d'hommes de la vallée de Mouche, se sont transformés en pédagogues dans les écoles arméniennes de la province. \ Les chefs des révolutionnaires qui en 1909 et 1910 avaient combattu à Sassoun contre les troupes ottomanes, sont venus à Bitlis en qualité de juges et, sans aucun mandat, sont entrés en négociations, « au nom de la nation > pour trancher les différends existant entre Arméniens. . . .

Depuis la proclamation de la Constitution, l'activité des révolutionnaires a diminué et ils se tiennent actuellement tranquilles. Mais il serait difficile de dire combien de temps ce changement durera et jusqu'à quel point il sera nécessaire. Les Comités arméniens ont jusqu'à présent, très habile nient profité de l'ignorance de leur nation. .Aujourd'hui les membres du Tachnaktzoutioun à Sassoun, au Sandjak et dans la vallée de Mouche, dans les Cazas de Boulanik, Ahlat et Malazguerd et dans la ville de Bitlis, sont au nombre de 100,000. Le principal chef de cette organisation dans l'inté-

') C'est l'auteur de l'ouvrage qui a souligné les pi 1 dans ce document.

rieur du vilayet est Carmen, autrement appelé Karnik. . . .

Le siège de ce Comité aux 100,000 membres est à Mouche. Cette organisation est divisée en 20 comités, 100 sous-comités et 8000 groupes. Conséquemment, chaque groupe comprend de dix à douze membres. Cent à mille Arméniens forment un souscomité, et mille à cinq mille personnes un comité. Le grand centre du Comité se trouve, à titre permanent à Mouche, et les sections du Tachnaktzoutioun dans la ville et dans la vallée de Mouche, dans les cazas de Sassoun, Boulanik et Malazguerd et dans la ville et les environs de Bitlis dépendent de ce centre. Tous ceux qui font partie du Tachnaktzoutioun sont tenus de verser mensuellement à la caisse du Comité une cotisation variant entre 10 paras et une piastre. On croit que de ce chef, le Comité a, rien que dans le vilayet de Bitlis, un revenu annuel de 1000 à 1500 livres1].

L'argent ainsi ramassé par chaque groupe ou comité est envoyé au Bureau du Tachnaktzoutioun pour l'Occident qui se trouve à Genève et qui en dispose conformément aux décisions du Comité supérieur Tachnakiste de Suisse.

Les révolutionnaires arméniens — c'est-à-dire les membres du Tachnaktzoutioun — originaires du vilayet de Bitlis, ne reçoivent officiellement aucun traitement ni aucune récompense des Comités ou du Bureau. Naturellement ces gens-là, peuvent exiger de la population plus d'argent qu'il ne faut et garder le surplus. L'entretien des révolutionnaires qui, comme Carmen ne sont pas originaires de Bitlis. est assuré par les Comités.

') A une piastre par tête, cela fait 150,000 affiliés rien qiudans une province de l'Empire. ott de l'auteur?)

Les chefs des Comités et sous-Comités et les anciens révolutionnaires qui ont combattu contre les troupes ottomanes, ont des revolvers, des fusils système « Moussine » ou <Berdan>. et un nombre suffï-ant de cartouches. Quant aux autres membres du Tachnaktzoutioun, ils ont entre leurs mains 7 à 800 fusils de différents systèmes (Gras, Berdan, Martini, Kramnowka, etc.). Sous l'ancien régime, ces fusils étaient cachés sous terre dans les vill Maintenant on les en a fait sortir.

Depuis la proclamation de la Constitution, et surtout cette année-ci (1910) les Tachnakistes paraissent avoir renoncé à leur activité armée dans l'intérieur du vilayet. Ils ne s'occupent, en apparence du moins, que des affaires nationales, travaillant, d'après ce que j'ai entendu, à faire appliquer le système de décentralisation dans les provinces et à développer l'instruction publique parmi les Arméniens. . . .

On sent la main du Tachnaktzoutioun dans toutes les affaires communales arméniennes des localités où, comme à Mouche, les Tachnakistes ont réussi à accaparer l'administration spirituelle. Le député arménien de Mouche à la Chambre Ottomane se soumet entièrement aux ordres des Tachnakistes ; dans les tribunaux de Mouche, les juges arméniens n'agissent que d'après les indications du Tachnaktzoutioun ; enfin, dans la vallée de Mouche, les professeurs et les Conseils des Anciens se conforment, volens nolens, aux décisions du Comité de Mouche ou de ses représentants et exécutent leurs ordres.

Ouant aux villageois arméniens, bien qu'ils plaignent de temps en temps aux autorités ottomanes du Vilayet, ils ne peuvent se débarrasser des Tachnakistes. et. tous les autr nt, avec plus ou

moins d'hésitation, inscrire dans les listes du Tachnaktzoutioun et, sous l'influence de coups et de. menaces, donnent une partie du fruit de leur labeur, pour des buts qu'ils ne sont même pas en état de comprendre. En supposant que les villageois aient eu autrefois un penchant pour le Comité, il n'en reste plus actuellement.

Quant aux rapports des Tachnakistes avec l'étranger, ils se sont beaucoup développés après la proclamation de la Constitution, à la suite de la suppression des anciennes mesures de police et de la pleine liberté qu'ont eu les Arméniens de voyager. . . .

Page 1