TURCO-RUSSE
Les Arméniens se montrèrent dignes de ce traitement jusque vers le milieu du 19e siècle. Par leur attitude loyale et correcte comme sujets, par leur dévouement aux intérêts de l'Empire comme fonctionnaires, ils avaient même gagné le surnom de Millet -i-Sadika (le peuple fidèle). Malheureusement, à partir de cette date, la propagande russe qui jusqu'alors s'était contentée de s'exercer sur les Grecs et les Slaves de l'Empire, commença à s'occuper d'eux par l'entremise du Catholicosat d'Etchmiadjin (autorité religieuse suprême des Arméniens ayant son siège en Russie) qui employa les hommes de lettres et autres intellectuels arméniens de Russie pour créer un mouvement anti-turc
*) « Les plaintes suivant lesquelles l'état des Arméniens de Turquie serait intenable, ne se rapportent guère aux habitants des villes, car ceux-ci ont joui de tout temps de leur liberté et ont été favorisés sous tous les rapports. Quant aux paysans, grâce à une connaissance parfaite des travaux agricoles et de l'arrosage artificiel, leur condition était beaucoup meilleure que celle des paysans de la Russie centrale. » — Général Mayewsky.
parmi leurs congénères russes et ottomans. La graine de la désaffection ainsi semée du dehors, trouva un terrain propice de culture dans l'esprit de quelques idéologues arméniens ayant rapporté de l'étranger le microbe révolutionnaire de 1848 et d'un certain nombre de prêtres, que l'oisiveté où se complaisait leur classe, prédisposait à la politique ').
De cette façon, l'intrigante Russie donna le branle à un mouvement au sein du peuple arménien qui, se propageant petit à petit, finit par le gagner complètement et par faire du < peuple fidèle» l'élément le plus hostile à l'Etat. Mais rendons-lui cette justice : il fallut pour miner son loyalisme et amener ce changement radical dans son attitude, que les politiciens déséquilibrés et sans scrupules qui s'étaient emparé de ses destinées y eussent travaillé pendant soixante et dix ans avec le concours non seulement de la Russie, mais de l'Angleterre et de la France, qui l'une après l'autre, étaient venues se joindre à ses entreprises contre l'Empire ottoman.
Ce qu'il y avait de remarquable dans cette première phase de la question que nous traitons, c'est, d'une part, que les Arméniens cédaient aux suggestions de la Russie où leur race, pourtant réellement opprimée et dont plus d'un membre révolté était venu chercher un asile sur le sol hospitalier de la Turquie, aurait payé de mille persé-
') «Quant au clergé arménien, ses efforts au sujet de l'enseignement religieux sont nuls. Par contre, les prêtres arméniens ont beaucoup travaillé à cultiver les idées nationales. Dans l'intérieur des couvents mystérieux, l'enseignement de la haine du Turc prit la place des dévotions. Les écoles et les séminaires contribuèrent largement à cette œuvre des chefs religieux.»
Général Mayewsky.
cutions nouvelles la moindre tentative de se soustraire à l'autorité directe des Tsars ; et d'autre part, que la Sublime-Porte, ne voulant voir dans les démonstrations frisant la rébellion auxquelles ils ne tardèrent pas à se livrer à Erzeroum et ailleurs, que des manifestations accidentelles et passagères de mécontentement sans rapport aucun avec la politique, continua à observer à leur égard une attitude de paterne bienveillance. C'est ainsi que comme par le passé, elle continua à n'exercer aucune surveillance sur l'administration scolaire et religieuse du Patriarcat Arménien, à accorder des subventions officielles aux institutions nationales de la Communauté et à combler sur ses finances le déficit annuel du budget patriarcal.
Telle était la situation lorsque la guerre ayant éclaté entre la Turquie et la Russie en 1876, la fortune des armes amena l'armée du Grand-Duc Nicolas à San Stéfano.
Oublieux des très réelles et très larges franchises nationales et religieuses dont ils jouissaient dans le cadre de leur organisation ecclèsia stiquement autonome et se refusant à tenir compte des difficultés qui entravaient l'action de la Sublime-Porte pour remédier aux défauts de son administration, les Arméniens profitèrent de la présence de l'ennemi par excellence de la Turquie aux portes de sa Capitale, pour lui demander de poser comme une des bases de la paix leur constitution en élément territorialement autonome. Ce qui aggravait cette démarche, c'est qu'elle était faite officiellement et ouvertement par le Patriarche Nersès Varzabedian qui dépêcha auprès du généralissime russe une délégation chargée de lui remettre un mémoire demandant «qu'on proclamât l'indépendance des
«provinces de l'Asie- Mineure habitées par des Ar- «méniens, ou tout au moins, que ces provinces «passassent sous le contrôle de la Russie >.
Cette Puissance dont les promesses fallacieuses avaient poussé les Arméniens ottomans à formuler ces demandes, se souciait fort peu d'y donner suite. Aussi, les écartant assez cavalièrement, se contenta-t-elle d'insérer dans le traité de San Stéfano une clause stipulant des réformes en faveur des sujets arméniens du Sultan. Par là, elle n'entendait nullement obtenir une amélioration de leur sort qu'elle n'avait garde de voir former un contraste encore plus frappant avec celui des Arméniens vivant sur son propre territoire. Son but était tout simplement de se ménager un prétexte pour intervenir dans les affaires intérieures de la Turquie, qui viendrait remplacer celui dont elle s'était servi jusqu'alors, en jouant le rôle de protectrice des Slaves de l'Empire — rôle auquel les clauses du traité de San Stéfano donnant satisfaction aux aspirations des Bulgares, des Serbes et des Monténégrins, devaient apporter un terme naturel.
La convention de Chypre, conclue entre l'Angleterre et la Turquie et le traité de Berlin qui vint remplacer celui de San Stéfano, reproduisirent cette stipulation toujours à la suite des démarches officielles des Arméniens, le premier pour le compte de l'Angleterre séparément, le second pour le compte de l'Europe collectivement ! .
1 L" Allemagne, 1" Autriche-Hongrie et 1 Italie étaient parfaitement indifférentes aux doléances de^> Arméniens les sachant factices et n'ayant d'autre part aucun intérêt à les exploiter. Si elles s'associèrent à quelques-unes des démarches faites en leur faveur tantôt par l'Angleterre, tantôt par la France. ;an:ôt par la Russie, c'était par respect du Concert Européen et pour la forme.
C'est donc déjà à cette époque que les Arméniens apparurent' sur la scène politique du monde dans le rôle de sujets déloyaux de l'Empire — rôle que leur situation dans cet Etat, si imparfaite qu'elle fût, était loin de justifier.
Il y a lieu de s'étendre sur ce point.
Bien avant que le principe des nationalités eût été formulé en Europe, la Turquie, dans un élan de libéralisme étonnant à cette époque (XVIe siècle), lui avait donné une très large application dans ses Etats. Sans doute, l'autonomie qu'elle accorda aux éléments non-musulmans sous sa domination avait pour base leur organisation ecclésiastique et non celle qui a prévalu depuis en Autriche- Hongrie et qui est formée par la circonscription territoriale. Mais en ce qui concerne les Arméniens, ce dernier système — si même il avait convenu à la Turquie de l'adopter, car enfin elle avait aussi
La France trouva dans la question arménienne artificiellement créée de toutes pièces une occasion, fort mal appropriée du reste, d'exercer son rôle usurpé de « protectrice des nations opprimées », mais en se maintenant pendant longtemps, en sa qualité officielle du moins, sur le terrain de la déclamation. L'Angleterre, qui au début s'empara de cette question en substituant son intervention à celle de la Russie, simplement pour faire contrepoids à cette Puissance dans le Levant, ne tarda pas à l'exploiter directement au profit de sa politique anti-turque. Son rôle instigateur, à l'égal de celui de la Russie, est ainsi décrit par M. Cambon, ambassadeur de France à Constantinople, dans un rapport adressé à son gouvernement eu 1894: «Les Arméniens trouvèrent meilleur accueil à Londres qu'à Paris. Le Cabinet Gladstone attira les mécontent*, les groupa, les disciplina. Il leur promit son appui. Dès lors, le comité de propagande s'établit à Londres où il prit ses inspirations. 11 fallait faire pénétrer dans la masse de la population deux idées très simples, l'idée de la nationalité et l'idée de la liberté. Les comités se chargèrent de les répandre. » — Livré Jaune Ï898-Î897,
à considérer ses intérêts comme Empire — était impraticable par le fait de la dispersion de cette race à travers l'Empire et de la prépondérance acquise dès avant la conquête turque par l'élément musulman dans la composition de la population de ce qui avait été autrefois le royaume d'Arménie. Comme peuple privé de son indépendance, mais dont il était matériellement impossible de garantir l'individualité ethnique et culturelle dans des conditions d'existence autres que celles qui lui furent accordées dans l'Empire ottoman, les sujets arméniens de la Sublime-Porte ne pouvaient raisonnablement et légitimement invoquer d'autre droit que celui d'être bien administrés. La voie qui leur était tout naturellement tracée était de chercher un remède à leurs griefs dans une alliance avec leurs compatriotes musulmans non moins éprouvés qu'eux par les vices de l'administration impériale et parmi lesquels avait pris naissance un mouvement contre l'absolutisme du Trône, seul responsable en l'espèce 1). Au lieu de cela, faisant bande à part, comme s'ils n'appartenaient pas à la même patrie ou pouvaient en former une pour leur propre compte et préférant à une collaboration avec les fondateurs de l'Empire, dont la bienveillance leur était assurée, l'appui d'abord de l'ennemi séculaire de l'Empire qui en voulait à l'existence même de leur race et ensuite de l'Europe, fausse et intéressée, n'avaientils pas commis un acte de noire trahison, mêlée d'ingratitude envers l'élément dominant de l'Empire et une impardonnable faute politique, au point de vue
1 Le mouvement Jeune-Turc date des dernières années du règne d'Abdul-Aziz dont les dilapidations avaient ruiné le pays et dont la condescendance envers la Russie avait fini par constituer un danger pour son existence politique.
de leurs propres intérêts comme collectivité nationale? Le malheur est que refusant de revenir sur leurs pas, ils s'entêtèrent dans leur erreur et cela même après la révolution de 1908, qui, en abattant le régime hamidien, avait supprimé la seule excuse qu'ils pussent invoquer.