ATTITUDE DES ARMENIENS APRES LA GUERRE TURCO-RUSSE
Désappointés dans leurs démarches auprès du Congrès de Berlin qui ne leur avait accordé qu'un acompte sur leurs réclamations et se laissant égarer par l'exemple des Grecs et des Bulgares dont la situation essentiellement différente de celle des Arméniens avait rendu possible la création d'une Grèce indépendante et d'une Bulgarie autonome, les politiciens arméniens s'engagèrent dans un mouvement franchement révolutionnaire qui devait leur faire arracher à l'Europe indirectement ce qu'ils n'avaient pu obtenir d'elle directement. Constitués en de nombreux comités dont les plus militants étaient connus sous le nom de Hintchak et de Dac/mak1), ils donnèrent à leur activité la forme d'une campagne violente contre la Turquie à l'étranger et d'une série ininterrompue d'actes de violence de toutes sortes à l'intérieur du pays. C'était en Angleterre, en France et en Amérique un déversement de calomnies sur le nom ottoman
') Le Dachnak commença par s'appeler Drochak. Son organe appelé du même nom l'a conservé jusqu'à ce jour (voir au sujet de l'organisation de ce comité cl de la forme prise par son action, les annexes n°" 3, 4 et 5).
et des appels aux préjugés anti-musulmans, comme seule la plus perfide malignité pouvait suggérer. C'était dans l'Empire, la rébellion armée au moindre prétexte ; c'était l'assassinat, le rapt, le viol et le pillage systématiquement pratiqués aux dépens des musulmans. En procédant de la sorte, les comités comptaient sur des représailles qui devaient amener l'intervention de l'Europe. Celle-ci devait aboutir à son tour à la réalisation de leurs aspirations politiques.
On retrouve ce calcul dans toutes les entreprises ultérieures des comités qui, d'autre part, réussirent à faire accréditer dans le public occidental la version que dans le drame qui se jouait en Turquie, c'étaient les Arméniens qui étaient victimes des musulmans.
Sans doute, le fanatisme occidental n'était que trop disposé à accepter cette monstrueuse perversion de la vérité et à la faire servir de base à une nouvelle croisade. Sans doute, la question arménienne devait servir tôt ou tard, d'occasion aux gouvernements hostiles à la Turquie, de pêcher en eau trouble. Il n'en est pas moins vrai, qu'en ne réagissant pas pendant de longues années contre la propagande des comités et en n'intervenant plus tard que spasmodiquenient et le plus souvent maladroitement, la Sublime-Porte n'a pas peu contribué elle-même, à la perpétuation d'une légende qui a fini par ameuter contre l'Empire ottoman l'Europe et l'Amérique et à réunir l'Angleterre, la France et la Russie dans une action commune contre lui. Le fait est patent : La Turquie s'est montrée singulièrement impuissante à se faire rendre justice devant le tribunal de l'opinion publique. Résultat de la nonchalance, de l'inexpérience ou d'une par-
cimonie mal comprise ; elle s'est laissée condamner même dans les causes où le droit était manifestement de son côté.
Telle était la féroce résolution que les comités, surtout le Dachnak, apportaient à leur oeuvre subversive, qu'ils ne se faisaient pas scrupule d'assassiner les membres aisés de leur race qui refusaient d'y contribuer financièrement ou ceux qui, doués d'un jugement plus sain ou de la mémoire de la reconnaissance, osaient la désapprouver 1). Ce système de terrorisme fut bientôt étendu aux campagnes2). Il y a plus: Les Comitadjis se mirent à tuer par-ci, par-là des congénères choisis au hasard, en créant des mises en scène de nature à faire attribuer ces crimes à leur trop endurants compatriotes musulmans. Ce procédé devait servir à entraîner dans le mouvement ceux de leur race qui étaient restés réfractaires à la persuasion et à l'intimidation.