‹ La guerre mondiale et la question turcoarménienneChapitre 6 sur 40 · MASSACRES DE 1895 A · texte numérisé non relu

MASSACRES DE 1895 A

Malgré tout, la population musulmane ne ripostait pas. Privée de toute protection à l'étranger où on ne s'intéressait qu'aux chrétiens de l'Empire, le

') C'est ainsi que le prêtre Ilampré, les avocats Ilatchik cl Sebouh, le négociant Apik Oundjian et le notable Dicran Karageuzian furent assassinés en plein jour cà Constantinople. Beaucoup d'autres Arméniens restés froids ou hostiles aux appels des comités, subirent le même sort en province, aussi bien qu'en Amérique où il y a de riches colonies arméniennes (voir à ce sujet les rapports des M. Cambon, Ambassadeur de France à Constantinople en date des 27 Mars ci 3 Juin 1894. Livre Jdu}ie1 rainées 1893-1897).

2) Voir annexe n° 4 (Rapport du Cousul de Russie à Bitlis).

régime hamidien l'avait plongée dans un état d'insensibilité voisine de l'abrutissement. La réponse vint d'un autre côté. Exaspéré par l'audace des comités qui le blessaient dans son amour-propre de despote et voulant en finir une fois pour toutes avec leurs menées, Abdul-Hamid décida de réagir à leurs provocations tendant à faire couler le sang arménien et cela dans une mesure qui les terrifierait eux-mêmes et leur prouverait en même temps que, si loin qu'on pût aller dans cette voie, l'Europe désunie n'interviendrait que platoniquement. La Russie, qui voyait dans l'exécution de ce projet le complément à l'égard de la race arménienne de la politique de dénationalisation et d'anéantissement qu'elle poursuivait contre elle dans son propre territoire et un moyen de discréditer la Turquie, engageait d'une part les Arméniens à redoubler de violence et encourageait, d'autre part, le Reclus de Yildiz à frapper le plus fort qu'il pût *), Voilà l'explication des massacres de 1895 -1896.

La responsabilité de cette tragédie se partage entre les comités soutenus par l'Angleterre et la France !), la Russie jouant le double jeu que nous venons de décrire et Abdul-Hamid. Le peuple turc n'y était pour rien, ni en intention, ni en fait. Son

') L'attitude de la Russie à l'égard de la race arménienne a été pleine de contradictions et de duplicité. Pendant longtemps persécutrice des Arméniens vivant chez elle, elle s'érigea en protectrice ostensible de ceux habitant la Turquie. La fausseté de ce rôle éclata après la guerre turco-russe, ainsi qu'on vient de voir. Cette politique tortueuse continua jusqu'en 1907. A partir de cette date à laquelle la Russie accorda un traitement plus libéral à ses Arméniens, la politique arménienne du Cabinet de St.-Pétersbourg se cristallisa dans le sens d'un appui réel quoique intéressé, accordé aux revendications de la section ottomane de la race.

*) Voir renvoi à la page 14.

vrai sentiment se manifesta dans l'attitude de centaines de musulmans qui, à Constantinople et en province, sauvèrent au péril de leur vie celle de beaucoup d'Arméniens paisibles, assaillis par les myrmidons de Yildiz ou leur donnèrent asile, en bravant la vengeance du Tyran. Du reste, pour une fois juste envers la Turquie, l'Occident l'exempta de sa réprobation. Celle-ci alla à Abdul-Hamid, devenu le «Sultan Rouge », et même en partie aux comités, manifestation étonnante de discernement dans l'attribution des responsabilités dans les affaires de Turquie, qui malheureusement, ne devait plus se reproduire au cours du drame turco-arménien.

Le funeste résultat de la tactique des comités qui n'avaient que trop bien réussi à faire inonder le sol turc de sang arménien, sans que, ainsi qu'Abdui-Hamid l'avait prévu, l'action de l'Europe eût dépassé le cadre de protestations plus ou moins indignées, donna à réfléchir aux énergumènes composant ces associations, d'autant plus qu'ils se trouvèrent sous le coup des malédictions du peuple arménien, qui s'était vu sacrifié par eux à la colère de Yildiz, sans aucun profit pour la race. Ils renoncèrent pour le moment à leur système d'attentats contre leurs compatriotes musulmans et de rébellion contre les autorités impériales. Concentrant la plus grande somme de leur activité sur la personne d'Abdul-Hamid, ils redoublèrent d'acharnement dans leur campagne contre lui à l'étranger et ourdirent même quelques complots contre sa vie, dont l'un faillit réussir. C'était le fameux attentat à la bombe de Yildiz, où il échappa à la mort comme par miracle.

Les comités jeunes-turcs croyant voir dans ce changement de plan des comités arméniens un ter-

rain possible d'entente avec eux, leur firent des ouvertures en vue d'une action commune contre le régime hamidien. Les prétentions exorbitantes par lesquelles il fut répondu à cette initiative, la firent échouer. Les choses traînèrent ainsi jusqu'à la révolution de 1908, dont l'honneur revient exclusivement au comité Union et Progrès.

Dans la joie délirante que Turcs et Arméniens éprouvèrent en commun d'avoir échappé à la cruelle omnipotence de Yildiz, ils se jetèrent dans les bras les uns des autres. On trouve dans cette fraternisation la meilleure preuve que les premiers faisaient une distinction entre les comités et le peuple arménien resté fidèle dans la masse et que, de son côté, celui-ci se refusait à imputer à la race dominante, la responsabilité du sang arménien injustement versé au cours de l'aveugle répression de 189; à 1896 1).

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