ATTITUDE DES ARMÉNIENS APRÈS LA RÉVOLUTION DE
La date historique du 23 juillet 1908 marque la fin de la deuxième et le commencement de la troisième phase de la question turco-arménienne.
C'est au parti Union et Progrès, qu'échut tout naturellement le pouvoir dans la Turquie constitutionnelle qui lui devait d'avoir acquis ce caractère. La tâche que ce groupe représentant l'élément fondateur de l'Empire s'était tracée, n'avait rien que de très légitime. Elle consistait à rétablir l'indépendance du pays vis-à-vis de l'Europe et à réunir
De fait, presque tous les meneurs dans les événements qui provoquèrent cette répression purent s'échapper, grâce à la protection de la Russie et de la France. Les innocents payèrent pour eux.
toutes les races vivant sur le territoire ottoman, en un groupe animé par une même conception nationale : Celle de la perpétuation de la Turquie sous les espèces d'un Etat réformé et progressiste. Il est évident qu' Union et Progrès devait réussir plus facilement dans cette entreprise ardue, s'il pouvait trou ver un appui auprès d'un des éléments chrétiens de l'Empire. C'est chez les Arméniens qu'il pensa le trouver.
Il existe une grande affinité entre ce peuple et les Turcs, tous deux asiatiques d'origine, d'esprit et de mœurs. Pendant plusieurs siècles, ils avaient vécu étroitement mêlés les uns aux autres en termes d'excellent concitoyennage. Sans doute, l'intrigue étrangère avait apporté un grand trouble dans ces rapports, en créant au sein du premier un mouvement contre la domination du second. Mais ainsi qu'il a été expliqué plus haut, ce mouvement quoique très violent, n'était que le fait d'une infime minorité composée de visionnaires, d'exaltés et d'aventuriers.
La majorité des Arméniens éclairés, conscients du caractère artificiel et politiquement immoral de l'action séparatiste des comités, les classes commerçantes et industrielles qu'elle menaçait dans leurs intérêts matériels et la masse des travailleurs qui avaient su se faire une situation prospère en dépit des lacunes de l'administration impériale, lui étaient opposés.
Cette minorité même ne pouvait-on la désarmer ? Cela était du reste indispensable, parce qu'elle englobait dans ses cadres presque tout l'arménisme organisé et que la propagande à laquelle elle se livrait, pour n'avoir eu qu'un succès limité jusqu'alors, n'en représentait pas moins un gros danger. A côté de beaucoup de brebis galeuses, elle comprenait nombre de gens désintéressés qu'il s'agissait de
guérir d'une chimère et de gagner, en leur prouvant que les intérêts majeurs de la race arménienne si bien sauvegardés jusqu'alors dans le cadre de l'Empire ottoman, où le régime constitutionnel venait de leur apporter de nouvelles garanties, ne pouvaient trouver un meilleur terrain de développement dans la séparation. Bien au contraire, cette séparation constituerait un rempart beaucoup plus faible contre la menace russe — qu'au demeurant, le seul grief réel des Arméniens, le mauvais fonctionnement de l'administration impériale — , était destiné à disparaître grâce au changement radical survenu dans la situation politique du pa
Faisant valoir toutes ces considérations. Union et Progrès fit des ouvertures au Dachnak, le plus honorablement recruté de tous les comités arméniens et celui dont l'organisation offrait le plus de solidité, par conséquent le plus de chances de collaboration fructueuse dans une entreprise ayant pour but la consolidation intérieure de l'Empire, par la subordination des intérêts particuliers des différentes races vivant sur son sol, à ceux de la patrie commune. D'après ce programme, elles gardaient chacune leur valeur personnelle, étant seulement réduites à un dénominateur commun : l'ottomanisme. Les Arméniens pouvaient d'autant plus facilement se soumettre à cette^ conception de l'Etat, que leurs intérêts supérieurs se confondant avec ceux des Turcs, ils n'avaient aucun sacrifice à faire en l'adoptant.
Il y avait dans cet appel une très large formule d'entente.
Les Dachnakistes y répondirent. Une alliance fut conclue entre leur groupe et Union et Progrès, où celui-ci fit preuve du plus large esprit d'accom-
modéraient. C'est ainsi qu'il accorda aux Arméniens un nombre de sièges dans la Chambre des Députés et au Sénat, supérieur à leur importance numérique. Il permit en même temps à leurs comités révolutionnaires, en tête desquels se trouvait le Dachnak lui-même, de survivre à l'effondrement du despotisme hamidien, et, chose particulièrement à noter, de maintenir leurs ramifications à l'étranger. Il alla plus loin. Donnant une interprétation forcée à la loi d'amnistie pour crimes et délits politiques, il autorisa la rentrée dans le pays, non seulement des Arméniens ottomans même les plus compromis sous l'ancien régime, y compris ceux qui avaient les plus horribles forfaits de droit commun sur la conscience, mais des révolutionnaires arméniens de Russie, qui avaient eu la plus néfaste influence sur leurs congénères locaux, en les poussant dans la voie de la propagande par le fait.
Malheureusement, autant Union et Progrès était sincère dans ses intentions, autant le Dachnak était animé de duplicité. Secrètement cramponné à son idéal contrefait d'autonomie, il était décidé à en poursuivre la réalisation, en mettant à profit les facilités que lui offrait le nouveau régime. Jetant le masque presqu'au lendemain de son entente avec Union et Progrès, il entra aussitôt en campagne. Toutes les autres organisations arméniennes grisées par le vin de la liberté suivirent la même voie. C'était surtout le cas du Hintchak, mortifié de ce que le Dachnak lui avait été préféré par Union et Progrès et qui de ce fait, devint aussi extrémiste que son rival *). C'est ainsi que, rivalisant de zèle,
') Une violente hostilité s'était établie entre ces deux organisations presqu'au lendemain de leur formation, chacune aspirant
les Dachnakistes et les Hintchakistes, les autorités ecclésiastiques et scolaires de la communauté et de nombreuses associations nouvelles, fondées soi-disant dans un but de bienfaisance ou de culture, se précipitèrent allègrement dans une campagne destinée à généraliser le mouvement révolutionnaire arménien. Cette action prit la forme d'une véritable débauche politique, qui constitue un des phénomènes les plus étonnants du nouveau régime.
Qu'on y songe : abusant des libertés acquises par le pays et qui étaient venues s'ajouter à celles dont ils jouissaient déjà comme communauté autonome, constituant un véritable Etat dans l'Etat ') et attribuant à la faiblesse les concessions d'Union et Progrès, au lieu d'y voir ce qu'elles étaient en réalité, les effets d'une confiance déplacée et peut-être de quelque entraînement du moment, Dachnakistes et Hintchakiste?, prêtres et maîtres d'école, écrivains et artistes, se livrèrent à une propagande effrénée dont l'audace n'était égalée que par la tolérance des nouvelles autorités impériales. La presse, l'église, le théâtre, l'école leur servirent ouvertement, effrontément d'instruments pour endoctriner la masse. Pas un article de journal, pas une prédication, pas une représentation dramatique, pas une conférence sur
à la prédominance dans l'esprit de leurs compatriotes. La question sordide d'argent y joua un grand rôle. L'entente ne se fit entre elles qu'après la guerre balkanique.
') Le maintien de l'organisation des éléments non-musulmans de l'Empire en corps distincts jouissant de privilèges spéciaux, même après l'établissement de la Constitution, était une anomalie qui s'explique par le fait que leur suppression aurait provoqué un toile général, non seulement dans l'Empire, mais en Occident. Union et lYogrh ne se sentait pas assez fort pour toucher à ces institutions qui pourtant faussaient le fonctionnement du nouveau régime.
dix, dont le sujet ne fût l'Arménie indépendante, qu'il était du devoir sacré de la race de rétablir, en arrachant les provinces soi-disant arméniennes à la domination du «Turc sanguinaire et barbare». On croit rêver en se reportant à cette époque. Le seul tort du régime jeune-turc envers les Arméniens, est de les avoir encouragés dans leurs menées par son attitude débonnaire. Lorsque, se réveillant enfin de son étrange nonchalance — ce qui n'arriva qu'à la veille de la guerre actuelle — , il chercha à réagir, il était déjà trop tard. L'action des dirigeants arméniens avait abouti à la fusion de la grande majorité de leurs congénères en un groupe compact, unanimement décidé à profiter de la première conjoncture de circonstances favorables, pour établir au profit de la race une Arménie tout au moins autonome dans les provinces de l'Anatolie orientale qu'obstinément elle réclamait comme siennes, malgré les démentis de la statistique et de l'histoire. En cela les Arméniens étaient soutenus par la Russie, l'Angleterre et la France, formellement alliées depuis la révolution de 1908 dans une politique commune d'hostilité envers l'Empire.