CONFLIT D'ADANA
La contre-révolution du 12 avril 1909, quoique survenant avant que cette propagande eût produit tous les effets désirés, parut aux comités une occasion favorable pour la réalisation de leurs projets. Profitant de l'absence momentanée de tout gouvernement dans l'Empire et pensant que sa dernière heure avait sonné dans la terrible crise qu'il traversait, ils décidèrent de provoquer un conflit entre musulmans et Arméniens dans la ville d'Adana et
ses environs. A cet effet, ils mirent tout en œuvre pour ameuter les deux éléments l'un contre l'autre. Les églises retentirent de prédications incendiaires *), les théâtres de chansons révolutionnaires ; les murs de la ville furent couverts de placards contenant des insultes grossières et des menaces à l'adresse de l'élément dominant ; les maisons des musulmans furent marquées de croix, comme pour faire présager l'avènement d'un triomphe chrétien : des attentats perpétrés contre les musulmans ensanglantèrent les campagnes environnantes ; finalement des armes furent distribuées aux Arméniens avec lesquelles ils pratiquaient journellement l'exercice militaire.
Dans la lutte que les agitateurs savaient devoir résulter de ces manœuvres, les comités espéraient que les Arméniens assez nombreux dans ces parages et pourvus d'un armement formidable pourraient résister jusqu'à l'arrivée des troupes étrangères, dont l'envoi sur les lieux devait être suggéré aux Puissances par la proximité du port de Mersine, relié à Adana par chemin de fer2). Cette manifestation pratique de sympathie européenne devait servir de signal à la propagation du mouvement dans la direction de l'Anatolie orientale, d'où un bouleversement dans la partie asiatique de l'Empire qui, en venant s'ajouter à celui qui le secouait dans sa partie européenne, devait en hâter l'écroulement. Une Arménie autonome, peut-être même indépendante, surgirait de ses ruines.
*) Détail éloquent : un prêtre du nom de Fanlian fit brûler de la poudre à fusil dans les encensoirs, au cours d'un service divin qu'il célébra à cette époque.
*) De fait, des navires de guerre étrangers vinrent s'embosser dans la rade de Mersine. Mais il n'y eut pas de débarquement. la tragédie avant cessé à leur arrivée.
On sait combien les comités se trompèrent une fois encore dans leurs calculs.
Que l'explosion se soit produite à la suite d'un attentat arménien ou musulman dans la ville même d'Adana, peu importe. L'essentiel est qu'elle avait été voulue et préparée par les comités. Nous ne voulons citer à l'appui de cette affirmation que le rapport adressé à son gouvernement par le Major Doughty-Wily, alors Consul-Général d'Angleterre à Adana, dans lequel il attribue les événements tragiques qui se déroulèrent en Cilicie, à l'attitude insolemment provocatrice des Arméniens et n'accuse les autorités locales que dans la mesure où elles n'intervinrent pas manu militari — c'est son expression — pour prévenir le coup qu'ils méditaient ouvertement x). Voilà un témoignage qu'on ne saurait assurément taxer de suspect. Il fait justice de l'opinion trop facilement accréditée en Occident, sur la foi des dépositions d'Arméniens évidemment intéressés à dénaturer les faits et de résidents européens dont un faux esprit de solidarité chrétienne avait affecté l'impartialité ou obscurci le jugement, que la tragédie d'Adana était le résultat d'un complot musulman.
]) Deux copies de ce rapport remis par le Major Doughty- Wily lui-même à un des membres de la Commission d'enquête expédiée à Adana par la Sublime-Porte se trouvaient entre les mains des autorités turques. L'une, dont la page la plus compromettante pour les Arméniens avait été arrachée par la main d'un des leurs, périt dans l'incendie du Palais de Tchéragan. L'autre, qui était venue îemplacer la première, disparut on ne sait comment. Que nous sachions, cette pièce n'a pas été publiée par le gouvernement britannique qui pourtant s'est empressé de faire figurer dans ses Blue-books relatifs à la question arménienne, tous les rapports de ses agents défavorables à la Turquie. Pourquoi cette abstention ?
Cette fois, c'est la population musulmane qui réagit aux provocations arméniennes. Les Turcs s'étaient enfin réveillés de la torpeur où nous les avons vus plongés par trente-trois ans de tyrannie. Si, dans l'exercice de leur ressentiment ils se portèrent par-ci et par-là aux dernières extrémités, c'est que — et il y a là une réelle excuse à leur conduite — le nouveau chemin choisi par les Arméniens pour arriver à leur but devait passer par le corps inanimé de la Turquie dont ils pensaient hâter la mort, escomptée quelque peu prématurément, en lui portant un coup dans le dos. C'est autrement dit que, faisant partie de l'humanité, ils ne diffèrent pas des autres peuples, quand le sentiment de conservation nationale se trouve exaspéré chez eux. Oui. On peut malheureusement relever à leur charge des actes déplorables. Trop souvent, ils confondirent les non-combattants avec les combattants et les innocents avec les coupables en relevant le défi qui leur avait été adressé. Tout cela est vrai. Mais désigner la Turquie à une réprobation spéciale du fait des excès commis dans un débordement de passion naturelle et qui, du reste, ne prirent jamais le caractère de massacre général qu'on leur a donné 1j, c'est de la part de l'Occident un acte d'une injustice révoltante, dont il est malheureusement coutumier quand il s'agit de l'Empire ottoman. Qu'ils songent donc à leurs c jacqueries >, à leurs «com-
') Il y a une différence essentielle entre ce qui se passa en ïSçS-ÇÔ et la tragédie d'Adana. La réaction d'Abdul Hamid se produisit froidement aux dépens d'Arméniens sans défense rencontrés au hasard. Celle des musulmans de Cilicie était une riposte immédiate et directe à la provocation d'Arméniens aussi bien armés qu'eux. Là, il y a effectivement eu massacre. Ici, il y a eu lutte, bataille entre les deux éléments. Les excès qui l'accompagnèrent furent réciproques.
munes», à leurs «pogroms»; qu'ils songent surtout aux abominations de la Révolution Française où deux partis de la même race se trouvaient aux prises, alors que le conflit entre Turcs et Arméniens s'aggrave de la diversité de leurs origines, et qu'ils se taisent les Occidentaux trop nombreux qui trouvent dans la réaction d'Adana une occasion de mettre la Turquie à l'index. Qu'ils se taisent enfin, car la sévère Histoire est là pour les confondre, comme quand ils l'accusent d'intolérance religieuse !
Nous avons vu combien Union et Progrès tenait à associer les Arméniens à sa politique de relèvement de l'Empire. Aussi, l'épisode sanglant d'Adana plongea-t-il la Sublime-Porte dans la consternation. Privée de toute autorité par suite du mouvement réactionnaire qui avait éclaté dans la Capitale, elle ne put intervenir efficacement pour arrêter l'effusion du sang. Toutefois, au rétablissement de son pouvoir quelques jours plus tard, Union et Progrès donna la mesure de son courage civique et du prix qu'il attachait à sa réputation et à son alliance avec le Dachnak, en envoyant sur les lieux une commission d'enquête dont les conclusions défavorables à plusieurs musulmans, convaincus d'avoir donné l'exemple de la tuerie, furent suivies de la pendaison de ceux-ci sans que des Arméniens coupables au même titre eussent subi aucun châtiment. C'était aller trop loin dans la voie des sacrifices, car de cette façon, Union et Progrès non seulement compromettait sa popularité auprès des musulmans de l'Empire indignés de cette condescendance, mais il avait l'air de donner raison aux Arméniens d'Adana. Le souci de paraître juste aux yeux de l'Occident et des sujets chrétiens de l'Empire, l'avait rendu parfaitement injuste envers
l'élément turc. Toutefois, cette attitude était compréhensible de la part d'un groupe représentant la Turquie constitutionnelle nouvellement arrivée à l'existence: tout plutôt que de laisser se perpétuer la légende obstinée que dans ses rapports avec ses sujets chrétiens la Sublime-Porte méconnaissait le droit et la loi.