EXTENSION DU PROGRAMME DES COMITÉS
Le système des attentats isolés et des soulèvements partiels avait définitivement fait faillite. Sans renoncer à ces opérations mineures qui devaient servir à entretenir la main de ses agents, le Dachnak se donna pour tâche de convertir le peuple arménien à l'idée d'une insurrection générale qui devait lui procurer de haute lutte avec le concours de la Russie, sans doute disposée à le lui accorder, l'autonomie que sa tactique précédente n'avait pas réussi à lui faire obtenir. Dès ce moment, il travailla avec son énergie habituelle à faire entrer dans son organisation tous les Arméniens en état de porter les armes, à leur donner une instruction et une discipline militaire et à multiplier les dépôts de matériel de guerre, de façon à ce que le moindre village arménien en eût un à sa disposition.
C'est un fait à noter que, même à cette époque avancée de l'activité des comités, la masse arménienne, sauf peut-être celle qui habitait les villes, ne demandait qu'à vivre en paix avec les autorités dont l'administration imparfaite, mais bénigne, lui avait permis de se faire une situation aisée et souvent même prospère. La persuasion ne produisant pas plus d'effet que par le passé, le Dachnak eut
de nouveau recours au terrorisme. A ses anciens moyens, il ajouta une série de nouveaux qu'il y a lieu de spécifier. Les chefs se mirent eux-mêmes à parcourir les villages arméniens en présentant aux habitants une liste de demandes dont la première était de se faire inscrire sur les rôles des comités et d'acquitter les nombreuses taxes que la qualité de membre comportait, «taxe de comité», «taxe d'école», «taxe d'armes», «taxe de garde», etc., et la seconde de se rendre acquéreurs, argent comptant, des armes dont la distribution se faisait séance tenante. L'opposition était punie d'une série de peines graduées, commençant par l'expulsion du village, passant par la privation du droit de mariage, d'héritage et d'élection et finissant par la bastonnade et la mort. C'est surtout en appliquant aux réfractaires les peines de déchéance civile et religieuse, que le comité était en mesure d'employer, grâce à l'abdication des autorités ecclésiastiques entre ses mains, qu'il en arrivait à ses fins. Comment le malheureux peuple arménien pouvait-il résister à cette procédure tyranniquer Le recours aux autorités étant défini par le Comité comme un des crimes les plus graves contre la «nation» et punissable de mort, il se trouvait absolument à la merci du Dachnak. C'est ainsi que les plus hostiles ou indifférents à son entreprise furent obligés d'en passer par ses exigences. D'autre part, s'étant une fois compromis par leur enrôlement dans son organisation et par la commission de quelque acte criminel qui devait tôt ou tard leur être dicté par les chefs, les nouvelles recrues malgré elles, devenaient bientôt d'aussi fanatiques adversaires de l'Etat que leurs devanciers par conviction. Si on songe que le Hintchak travaillait, de son côté, avec la plus grande ardeur pour ga-
gner des adhérents, on ne sera pas étonné d'apprendre qu'à la veille de la grande guerre, presque tout le peuple arménien se trouvait aligné contre l'Empire. Comme preuve de ce que nous avançons, nous citerons le fait que, rien que dans le Yilayet de Bitlis, le Dachnak seul comptait 170,000 membres 1).
La seconde partie du nouveau programme du Dachnak, la formation de bandes militairement instruites et disciplinées, était facilitée par la loi promulguée avant la guerre balkanique et astreignant les nonmusulmans au service militaire au même titre que les musulmans.
Quant à la troisième partie, l'acquisition d'armes en nombre suffisant pour une insurrection générale, cette opération était favorisée par les conditions géographiques et administratives du pays et par les Capitulations qui accordaient aux Consulats étrangers la franchise douanière. La Turquie est un pays à population clairsemée, de configuration surtout montagneuse, avec un très large développement de côtes. Empêchée par la pénurie du trésor d'employer un personnel suffisant pour faire fonctionner la machine de l'Etat avec l'efficacité voulue, elle se trouvait en butte à nombre d'entreprises illicites, dont la contrebande, qu'il lui était très difficile de réprimer. Grâce à cette situation, grâce aussi à la collaboration des Consulats de Russie, de France et d'Angleterre qui abusèrent de leurs privilèges pour faire une contrebande active au profit des Comités — exemple d'indécence et d'absence de scrupules dont la Turquie pourrait citer bien d'autres de la part
*) Voir Annexe n° 3, Série I (Rapport du Consul de Russie à Bitlis).
des agents officiels des Puissances résidant chez elle jusqu'à la guerre — une quantité incroyable de fusils de guerre, de pistolets à répétition, de bombes, de dynamite et d'autre matériel de guerre remplit les dépôts secrets du Comité1). Les villes de Césarée, Erzéroum, Van, Bitlis, Guévérek, Trébizonde et Samsoun en Anatolie orientale; celles d'Adana, Marache, Aintab et Halep en Cilicie; enfin celles de Brousse, d'Ismidt et d'Ada-Pazary plus près de la région constantinopolitaine et la capitale ellemême, furent choisis comme centres de distribution.
Parmi les endroits qui servaient à receler les engins de destruction importés du dehors ou fabriqués par les Arméniens dans le pays même, il y a lieu de mentionner tout spécialement les églises, les monastères et les cimetières arméniens où les autorités ne pouvaient se livrer à des perquisitions, sans qu'aussitôt le Patriarcat ne criât à la profanation et que l'Occident n'accusât la Turquie en chœur de persécution religieuse. On voit par là, combien il était difficile à la Sublime-Porte d'enrayer le mouvement. Ce n'est qu'après l'explosion de la guerre actuelle, qu'ayant enfin recouvré son indépendance effective par un acte de virilité qui avait trop tardé à se produire, le gouvernement put opposer en toute liberté à l'action des comités, celle de la police et des autres autorités. C'est alors seulement, qu'il put se rendre un compte exact de l'extension qu'avait prise l'activité des comités. Il ne restait plus qu'un moyen d'y parer : c'était de frapper et de frapper fort.
Qu'il s'agisse de la question arménienne, de la question macédonienne ou de la question albanaise
*) Voir Annexe n° 3, Série I (Rapport du Consul de Russie à Bitlis).
— le fait est patent — ce sont les intrigues extérieures et la tyrannie exercée par la plupart des Grandes Puissances sur la Turquie qui leur ont donné naissance et qui, en les alimentant et en les envenimant, les ont perpétuées. Faire obstacle à la réforme administrative que la Sublime-Porte s'évertuait à introduire dans le pays; profiter du mécontentement grandissant que le retard ainsi apporté à l'accomplissement de cette œuvre provoquait parmi les populations chrétiennes de l'Empire pour les pousser à la révolte et au séparatisme; abuser des Capitulations pour paralyser l'action préventive ou répressive des autorités ; se livrer à toutes ces manœuvres déloyales et ensuite dénoncer le peuple turc comme incapable de gouverner: toute la politique inique et férocement égoïste de l'Europe presque entière à l'égard de la Turquie, tient dans cette phrase.
Sans doute, la Sublime-Porte a bien des torts à se reprocher, mais ses principales fautes dans le passé ont été sa pusillanimité à l'égard de l'Europe dominatrice et sa coupable faiblesse envers les éléments chrétiens de l'Empire à qui elle permit d'abuser des privilèges qu'elle leur avait accordés dans une forme si libérale, pour cultiver la haine de sa domination et la trahison ouvertement, presque avec ostentation.
La Turquie nominalement indépendante, était privée du droit d'exercer son autorité dans son propre territoire au point qu'elle ne pouvait imposer le droit de patente aux étrangers, ou fixer les droits de douane en accord avec les besoins du pays ; qu'elle ne pouvait construire un chemin de fer, ou un port ou même un quai, s'il ne convenait pas à une Grande Puissance quelconque qu'elle le fit, ces
restrictions apportées à sa liberté d'action étant en grande partie la cause de la stagnation économique dans laquelle le pays croupissait ; qu'elle ne pouvait ni librement arrêter, ni emprisonner, ni juger un criminel étranger, ce qui était une source des plus scandaleux abus et de fréquents dénis de justice ; qu'elle ne pouvait même agir avec ses propres sujets d'après les lois de l'Empire, ce qui était une cause de graves désordres internes. Elle ne pouvait user d'aucun de ses droits, ni de beaucoup d'autres encore qui constituent l'essence de l'indépendance nationale et la base principale du progrès. Elle ne pouvait que tout juste vivre et baisser la tête, sous les insultes que ses oppresseurs lui prodiguaient.
Quant à son attitude apathique en présence du fonctionnement des institutions nationales des communautés chrétiennes et des effets de cette insouciance sur la conduite de celles-ci, nous citerons de nouveau le Général Mayewsky, dont les observations sont très édifiantes à ce sujet : « La responsabilité des insurrections éclatant de temps à autre «en Orient, a été toujours rejetée sur les Turcs et «en partie sur le gouvernement ottoman . . . La «vérité en la matière est, toutefois, que ces révoltes «ne procèdent pas d'actes d'oppression quelconques «de la part des Turcs, mais de l'attitude trop libérale de la Sublime-Porte en matière de religion et «de nationalité.
«Les Turcs ne se sont jamais mêlés des af- « faites de ce genre des peuples soumis à leur domination. Les écoles et églises chrétiennes n'ont «jamais eu à subir aucun contrôle. Ce système de «gouvernement a donné lieu à un développement «excessif des sentiments religieux et nationaux des «communautés non musulmanes.
«L'idée de fomenter des troubles à tout prix «en vue de provoquer l'intervention de l'Europe ne «quitte jamais l'esprit des chrétiens de Turquie. Et «c'est bien naturel, l'exemple des Grecs, des Rou- « mains, des Serbes et des Bulgares libérés étant là «pour en garantir l'efficacité . . . >
Il y a bien des détails à introduire dans le tableau tracé par le Général Mayewsky : ainsi la Sublime-Porte tolérait l'enseignement de la géographie et de l'histoire dans les écoles des communautés, exclusivement au point de vue de leurs aspirations nationales, les commentaires des professeurs n'étant que le développement d'une thèse nationaliste. Elle permettait la substitution au portrait du Sultan de celui du souverain régnant de Grèce dans les établissements nationaux des Grecs, de celui du Tsar dans ceux des Bulgares et de quelque héros de Hayazdan (Arménie) dans ceux des Arméniens. Elle ne trouvait rien à redire à l'omission du nom du Sultan dans les prières publiques en faveur de celui des Souverains patronnant les causes respectives des différentes communautés. En un mot, elle assistait placide, distraite au progrès que faisait l'esprit de révolte dans les communautés non musulmanes, à la faveur des franchises qui leur avaient été si généreusement octroyées.
Si, faisant preuve de plus de résolution envers l'Europe, elle avait recouvré seulement trente ans plus tôt son indépendance sottement aliénée — c'est le mot — et si, usant de la fermeté voulue dans son traitement des nationalités se trouvant sous sa domination, elle les avait maintenues dans la soumission pour autant et pour aussi longtemps que c'était possible, elle aurait pu fournir aujourd'hui
l'exemple d'un pays, peut-être malgré tout mutilé, mais réformé et prospère. Dire que le peuple turc est incapable de gouverner, alors que ses premières institutions ont parfaitement répondu pendant plusieurs siècles aux besoins du vaste et hétérogène Empire qu'il avait créé, est un jugement que l'histoire se charge de réfuter. S'il n'a pas modifié ces institutions dans la mesure et dans la forme exigées par les progrès de la civilisation et le réveil des races conquises qu'il avait eu la générosité de ne pas s'assimiler, c'est parce qu'il était victime d'une véritable conspiration dirigée contre son développement. La Turquie qui a remarquablement bien gouverné au début de sa carrière, saura en faire autant et plus dans l'avenir, grâce à la reconquête de ses droits nationaux. Ce n'est pas un pays tombé en décadence. C'est un organisme qui s'est trouvé arrêté dans sa croissance avant d'arriver à maturité. L'extraordinaire vitalité dont il a fait preuve dans toutes les crises qui l'ont assailli et surtout, au cours de la conflagration actuelle qui l'a surpris au lendemain de deux autres guerres désastreuses, montre que sous des apparences de débilité, il recèle dans son sein un inépuisable fonds de santé et que dorénavant, il est destiné à poursuivre son existence dans un sens franchement ascensionnel. On ne pourrait en avoir une indication plus claire que celle qu'on trouve dans les très remarquables réformes judiciaires, administratives et sociales qu'elle a réussi à introduire dans son économie nationale durant les trois dernières années, c'est-à-dire depuis la récupération de son indépendance extérieure et de son autorité intérieure. Grâce à ce changement dans les conditions de son existence, les progrès accomplis dans l'espace de trois ans chargés des
préoccupations d'une guerre terrible, sont plus nombreux et surtout plus radicaux que ceux qu'elle a eu à enregistrer pendant cent ans de soumission à l'Europe et de faiblesse envers les éléments déloyaux de l'Empire.
S'attarder aux scandales qui se sont produits dans le traitement de certains problèmes administratifs soulevés par la guerre et à certaines manifestations de désordre et de confusion qui déparent le tableau d'ensemble offert par la Turquie au cours de la terrible crise qu'elle traverse et chercher à en conclure que le peuple turc est pourri jusqu'à la moelle, qu'il est incapable de se resaisir, qu'en un mot, il est condamné, c'est oublier le fait dominant de la situation, qui est que ce peuple a fait face aux exigences de la guerre elle-même, déployant dans la poursuite de cette tâche prodigieuse un esprit d'héroïsme et de sacrifice dont aucune autre nation n'a donné des preuves plus élevées. Pour le reste, il y a lieu de prendre en considération que la profonde secousse éprouvée par l'édifice national devait nécessairement faire détacher de toutes ses surfaces une certaine quantité de matières pourries, que la nation n'a pas eu le temps matériel d'éliminer de sa composition le poison qu' Abdul-Hamid lui avait si soigneusement innoculé et que le chapitre de la révolution de 1908 n'est pas encore clos, ce qui revient à dire que tout est encore dans une période de transition, de flottement. Dans ces conditions, les fautes qu'il y a à déplorer dans la conduite de la Turquie au cours de cette guerre, mais qui certes ne sont pas plus graves que celles qu'on constate dans d'autres pays belligérants, n'ont d'autre signification que celle de phénomènes transitoires, dérivant de causes accidentelles et destinées à dispa-
raître au retour de la paix. Ce n'est le cas ni de jubiler, comme font les ennemis de la Turquie, ni de se lamenter, comme font certains observateurs superficiels dans le pays même.
ATTITUDE DU «DACHNAK»