‹ La guerre nationale, 1870-1871Chapitre 11 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA GOERRK.

Ce livre a été écrit, je le redis encare, pendant une des plus douloureuses époques de notre histoire, à

l'heure où Paris, assiégé naguère par les Prussiens, était assiégé de nouveau par les Français. L'auteur, profondément affligé, navré par les événements parisiens, éprouvait le patriotique besoin de chercher dans l'élude des principaux événements de la guerre étrangère une diversion aux horreurs de la guerre civile.

L'invasion, hélas! avec toutes ses plaies, mais avec tous ses dévoilements et ses héroïsmes, le consolait en partie des atrocités d'une lutte fratricide ou du moins parvenait à les faire quelquefois oublier. Sur les champs de bataille où s'étaient entre-tués les Germains et les Francs, il parvenait à ne plus entendre le sombre écho des forts et des bastions de Paris. Il se disait qu'après ces horribles journées la patrie aurait besoin de savoir ce qu'avaient fait ses enfants, non durant les heures de guerre déshonorante, c'està-dire de guerre française» mais aux journées terribles de la guerre sainte, de la guerre contre l'étranger. « Peut-être, se disait-il, le spectacle des héroïsmes ignorés consolera-t-il des tueries de la rue et des batailles où le même sang coule des deux côtés! n II achevait donc l'œuvre commencée, il allait jusqu'au bout de la tâche imposée, interrogeant les acteurs des drames d'hier, et, mieux que les acteurs, les éloquents témoins de ces massacres : les champs, les fermes, les villages, puis lisant, annotant les documents officiels ou personnels, les relations, les justifications, les accusations, ou les plaidoiries des victimes ou des coupables. C'est à peine s'il arrivait, é^Qttffant volontairement la clameur venue de Paris SQUS la plainte effroyable des victimes de l'invasion, à ne plus entendre l'épouvantable écho de la guerre civile. Pour mieux dire, il n'y parvenait point. Ce bruit à chaque instant le frappait au cœur. Mais il n'en continuait que plus obstinément son travail , voulant

écrire, à côté d'un écœurant chapitre de notre histoire, un chapitre consolant dans son amertume, revivifiant dans son horreur — le chapitre de la lutte de lapatrie contre Tinjustice, de la France écrasée contre la Prusse arrogante et du droit éternel contre la force passagère.

C'est ce que j'appelle la Guerre sainte.

Dans un autre livre très-prochain, je montrerai jusqu'où les appétits et l'afFolement peuvent pousser un peuple dont le césarisme avait fait une plèbe ; je m'efforcerai de rechercher la vérité dans Thistoire farouche de la Commune, et, célébrant la liberté, flétrissant la terreur, je m'efforcerai de découvrir les égarés à côté des criminels et des incendiaires. Je raconterai, en un mot, la guerre sociale. Ce sera le triste pendant de la guerre nationale.

Donc la guerre, ce fléau, cette peste, cet assassinat en grand, ce meurtre colossal, cette gigantesque tuerie, la guerre peut être sainte I Elle peut avoir son heure légitime! Le sang qu'elle répand peut être versé sans remords; les cadavres qu'elle entasse peuvent être jetés à la chaux sans révolter la conscience humaine! Certes, oui. Hélas, ouil

Lorsque l'étranger pousse ses canons sur la terre maternelle, lorsque le sabot de ses chevaux s'enfonce dans les sillons, lorsque ses obus fauchent les blés, lorsque sa torche incendie les fermes, lorsque, donnant un lugubre exemple aux fous et aux misérables, il promène le pétrole sur nos maisons et nos palais,

lorsque les monuments de Tart, lorsque les bibliothèques s'écroulent sous ses projectiles, lorsque les livres brûlent, lorsque les femmes meurent par le fer et les enfants par Ja faim, lorsque la fureur monte aux yeux, lorsque le désespoir entre au cœur, oui, la guerre pour le foyer, la guerre pour la patrie, la guerre pour l'indépendance devient la guerre sainte ; et, même vaincus, ceux qui combattent alors ce fier et bon combat, ceux qui se plantent, fusil en main, devant la frontière forcée comme devant une mère insultée, ceux-là, fussent-ils écrasés, dispersés et battus, ceux-là, obéissant à cette voix trop oubliée, la voix du devoir, méritent la reconnaissance de l'histoire, car ne pouvant sauver la liberté, ils sauvent du moins l'honneur.

La guerre devient sainte lorsque le père défend son enfant, lorsque le fils défend sa mère, lorsque le paysan s'arme pour disputer le sol qui le nourrit, lorsque le citoyen combat et meurt pour arracher à l'ennemi la ville qui Ta vu naître ou la terre qui le verra reposer. Où la guerre cesse d'être militaire et devient civique, où la guerre commence, au dire du roi Guillaume, à devenir impie, elle devient sublime. Sacrilège aux yeux de l'oppresseur et de l'envahisseur, elle est sainte aux yeux du peuple, elle est sainte devant la loi morale et le droit éternel. Guerre sainte, celle que fait tout homme qui aime sa patrie, son foyer, sa femme, ses enfants, à celui qui vient lui arracher tout cela, à celui qui menace, à celui

qui frappe, à celui qui pille, à celui qui tue. Guerre sainte. Alors Tarme de meurtre devient Tarme de justice, le glaive est sacré, la mort ne frappe pas, elle exécute. Mais tout ce qu'il y a de meilleur au fond de l'âme humaine se révolte à cette idée que l'étranger peut s'asseoir en maître au foyer attristé, à la table dfe famille, ordonner, insulter, tuer à son gré ; tout palpite, et la main crispée saisit l'arme pacifique et s'en fait une arme sanglante. Guerre sainte est celle que poursuit un peuple envahi contre l'envahisseur sauvage. Et c'est la seule guerre où le bras frappe sans remords, où l'arme vile soit bénie, car l'homme alors combat pour tout ce qu'il y a de plus sacré dans ce monde, pour cette chose qui est la virginité des nations, l'honneur des peuples : pour la liberté, l'indépendance, l'affranchissement de la patrie.

Guerre sainte, il n'y a pas d'autre mot. La guerre de tout un peuple pour son affranchissement ou pour la défense du sol est sainte, comme la guerre d'un roi ou d'un empereur pour la conquête d'un territoire est sacrilège.

Elle est sainte avec ses horreurs, avec ses hideurs, avec ses maux épouvantables et ses plaies. Être contraint d'appeler la guerre une chose « sainte» ! Et cela est, pourtant. 11 n'est pas un peuple, pas un homme, je le répète, qui ne le sente au bouillonnement de ses veines et au battement de son cœur. Sainte, la guerre 1 Mais aussi, en même temps qu'on donne une telle

épithète à cette chose, de quel mot faut-il qualifier ceux qui suscitent ses fureurs ou ceux qui les font durer? Aujourd'hui que tous, ou presque tous les Français ont vu de près les champs de bataille, il pourrait paraître superflu d'analyser la rouge fumée de meurtre, la vapeur de sang qui s'en dégage et qui s'appelle, dit-on, la fumée de la gloire. Pourtant, même dans ce pays tourmenté, miné, effondré à demi par l'invasion et la guerre civile, il se trouve encore quelques heureux qui ne savent point ce que sont ces carnages. Il y a des coins insouciants et fortunés de la patrie qui ignorent, — et qui, le sort le veuille, ignoreront toujours, — ce que pèse sur la poitrine le talon de l'étranger, ou quel sifflement strident produit une balle française traversant une rue. Il en est qui ont vu, sur leur place publique, le Prussien compter, peser dans la balance, puis cercler dans ses barils le million de contributions qu'il enlevait à la cité. Il en est qui ont entendu, durant de longs mois, la botte d'un dragon saxon ou d'un chasseur rhénan faire craquer le parquet au-dessus de leur Ut. Il en est qui sont demeurés enfermés au logis, tandis que les obus pleuvaient autour d'eux ou que les boites à mitraille dispersaient avec fracas les tuiles de leurs tdts. Il en est d'autres qui ne connaissent que par les journaux et les dépêches ces souffrances et ces misères qui n'ont eu que l'écho de ces sanglots et le lointain spectacle de cette ruine. Que ceux-là descendent en eux-mêmes et, tout en se félicitant d'avoir

LA GCKRRE.

échappé à de tels maux^ qu'ils sachent plaindre du moins ceux qui les ont iuipportés.

Ceux-là sont nombreux. . Un tiers de la France sait à présent ce que veut dire ce mot : l'invasion. Des lignes de Wissemboui^ aux bor(k( de la Loire, de la plage de Dieppe aux glacis de fielfort, que de désastres et de souffrances! Combien de pillages, cte meurtres, d'incendies, de réquisitions! Le livre du savant, la vache du paysan, la robe de la femme, ils ont to«it pris. « C'est la guerre. » 11 faut qu'une armée vive. a C'est la force. » 11 fallait ne pas se laisser vaincre.

Le fameux axiome : La guerre doit vivre de la guerre, équivaut à celui-ci : Le meurlre doit vivre de la mort. Il fait partie de ce code singulier qui autorise, au nom de la nécessité présente et du succès final, tout ce que réprouve la morale. Et voilà bien pourquoi la guerre est haïssable. Elle justiûe Tiniquité, elle encense le meurtre, elle couronne la vio- 'lence. Elle jette le monde hors de ses gonds.

La guerre et le duel, deux formes de l'assassinat. La guerre surtout. L'espionnage, la délation, la ruse sauvage, le guet-apens, toute félonie y est pemuse. Ajoutez le pillage, l'incendie, le meurtre. La guerre légitime tout. Elle corrige horriblement et à son profit jusqu'au dictionnaire, le moti^o^ devenant le mot réquisition et le meurtre s' appelant victoire. On ne saura jamais combien profondément et pernicieusement dix mois de guerre influent sur l'humanité : la somme nK)yenne d'honnêteté acquise par le monde en est

bientôt considéraWement diminuée. Un boucher versera le sang d' autrui d'une main plus facile qu'un laboureur. Habitué à tuer, on tuera. 11 ne faut pas , dans rhomme, éveiller le tigre qui dort. Je ne vais pas trop loin, et ce n'est point là un paradoxe. Je ne sais combien de fauves instincts donnent comprimés dans la jpoitrine humaine. Une senteur de poudre les éveille et un bruit de bataille les excite. Pauvre humanité ainsi vouée au meurtre incessant et qui, le croyant enseveli, voit renaître ce spectre : le carnage !

On croyait pourtant ces sanglantes iBèvres bien oubliées, bien apaisées! Les congrès de la paix se multipliaient; penseurs, orateurs, poètes, jetaient àTenvi leurs paroles d'amour. Autant en emportait le vent. Des hommes veillaient, cuvant leur gloire et couvant leur victoire. Comme il leur fallait des conquêtes, il leur fallait des morts. Chacun d'eux suivait son programme, l'un aiguisant son glaive pour poser sur son front la couronne impériale, l'autre pour la conserver?

Alors, carnage, écrasement, ruisseaux de sang, cervelles jaillissantes, membres broyés, ventres ouverts, crânes fendus, boyaux traînants, victoire I « Vos mâchoires vont craquer, dit Aristophane dans la Paix, et vos cités malheureuses seront râpées comme ce fromage! » Ah ! en vérité que voilà un beau lac de sang et une belle bouillie humaine! Ces cadavres pâlis, ces faces rouges, ces yeux vitreux, ces dix lieues de morts et ces casernes de mourants, encore un coup cela s'appelle la gloire!

Il y a cependant des éclairs de remords dans la vie de ces carnassiers. Le roi Guillaume après Kœniggraetz défend qu'on poursuive les fuyards autrichiens et trouve qu'il y a assez de cadavres. M. de Bismarck à son tour est ému. « Après Sadowa, il dit à un ami que Taspect du champ de carnage l'avait pendant quelques jours rendu insensible à la jouissance de son triomphe*. »

Et Napoléon P% qui voulait substituer, comme plus économique, un uniforme blanc aux fameux habits bleus « par la victoire usés »>, ne dit-il pas, après la tuerie d'Eylau : « Nous nous en tiendrons à l'habit bleu. Le sang se voit trop sur les habits blancs! )) Une fois encore qu'il visitait le champ de bataille de Magdebourg, il fut frappé, dit le comte Rapp dans ses Mémoires, « à la vue des monceaux de cadavres qui entouraient ceux de quelques-uns de ses soldats; il s'approcha et reconnut les numéros du 32« : « J'en « ai tant fait tuer, dit-il, de ce régiment, en Italie, « en Egypte, et partout qu'il n'en devrait plus être « question! » Mélancolie, remords ou indifférence. Je veux croire au remords. C'était pourtant ce même homme qui, après Moscou, après Lutzen, après Bautzen, disait, lors de l'entrevue de Dresde à M. de Metternich qui lui offrait la paix : « Vous n'avez pas l'âme d'un soldat! Vous n'avez pas appris à mé-

1. Monsieur de Bismarck, par Louis Bamberger (4868), page 188.

priser la vie d'autrui l Que me foot, à moi, deux cent mille hommes! »

*Et en effet deux cent mille hommes c'était peu pour un conqu^ant qui a livré soixante batailles, dix de plus que César, et qui a coûté à l'humanité, chiffres relevés au ministère de la guerre, un million sept cent mille morts*.

Au reste, je ne sais rien de plus épouvantable que la lecture d'une brochure du temps du premier JEmpire, les Sèpulcves de la Grande Armée, pair M. J,-B» Hapdé, qui avait été directeur des hôpitaux militmres en ces heures de bataille où , selon le mot de Chateaubriand, un blessé était un fardeau. Sur les h(fô* pices de Mayence où jusqu'à cinq cents individus mouraient par vingt heures, sur le service des ambulances, sur les horreurs de 1812 et 1813, il n'est pas possible d'apprendre de plus sinistres détails et de moins connus. La quantité des cadavres était telle à Mayence, qu'on payait jusqu'à 60 francs par jour des fossoyeurs, a Ils périrent tous, le Rhin alors devint la tombe générale. »

N'a-t-on pas vu vingt fois, dit Hapdé, conduire à toute bride des fourgons d'ambulance pleins de soldats qu'on venait d'amputer? N'a-t-on pas vu (ce trait fait fréoûr

1. De 1808 à 1812, Napoléon avait laissé 300,000 hommes en Espagne. Sur 533,000 hommes qui passent le Niémen, 300,000 restent en Russie, tués par le feu, le froid et la misère. Le nombre des morts russes est à ajouter à ce total.

(l'lK)rreur) , nVt-o& pas vn, imaiédiatemeDt après le massacre de Lutzen, toute la maison de Bonaparte, composée de plus de soixante voitures, traverser ventre à terre le champ de bataille, fouler aux pieds des chevaux, écraser sans pitié même les blessés français ?

Ëh bien, les cris affreux, déchirants; ces corps mutilés, se roulant pèleHnnéle, se bâtant de traîner après eux des membres en lambeaux, cherchant encore la vie sur le champ de la mort; Teffroyable craquement des os et des crânes, le sang et les cervelles qui jaillissaient jusque sur les écuyers, rien ne put ralentir la course meurtrière de ces barbares valets ! »

Et cet écrit n'est pas un pamphlet, c'est la déposition sincère d'un témoin. Nous l'entendons aussi, d'ailleurs, ce craquement des os des blessés dans la Correspondance de Stendhal, et les équipages de Murât écrasent plus d'un mourant en fuyant au galop, ventre à terre, avec effroi, les rues de Moscou incendié.

Cet épouvantable exemple, ajoute J.-B. Hapdé, fut donné, pour la première fois, lors de l'entrée de Bonaparte dans la ville d'Eylau : les rues qui conduisaient au château étaient encombrées de morts et de mourants* Sa propre voiture écrasa, broya tout ce qu'elle rencontra sur son passage. Les cours du palais, semblables à celles de-Brienne, étaient jonchées de blessés et de cadavres : Olez donc ce spectacle de devant mes yeux ! dit Bonaparte en mettant pied à terre. Pour exécuter cet ordre, un grand nombre de fourgons, destinés à recevoir ordinairement chacun six blessés, arrivèrent aussitôt : on eut la cruauté d'en jeter jusqu'à

vingt, les uns sur les autres, morts ou vivants, sans distinction. Ce n'est pas tout : pour étouffer les cris, les hurlements, on ferma ces fourgons , qui paWirent au galop. Arrivés aux divers hôpitaux, éloignés de trois ou quatre lieues d'Eylau, sur huit cents blessés, cent cinquante respiraient encore.^

Les blessés n'eurent pas seuls à souffrir horriblement dans cette même campagne, glorieuse pour nos armes, désastreuse pour Thumanité. Auprès du Pullouss, un escadron, s'étant enfoncé dans un marais, ne put jamais s'en retirer. Après quelques jours de vains efforts et de désespoir, le froid le plus rigoureux se déclara tout à coup : la terre gela, serra, comprima tellement, pendant la nuit, ies corps de ces malheureux que le lendemain on les trouva tous immobiles, debout, mais à demi enterrés et dans toutes les attitudes de la rage. Leurs yeux, leurs traits étaient effrayants. Enûn, pour dérober aux soldats cet affreux tableau, on fil mutiler ces cadavres. Pendant tout l'hiver, néanmoins, on vit ce funeste marais parsemé de troncs humains*.

Ne dirait-on pas la réalisation de ce funèbre rêve où Dante recule devant la vision des traîtres plongés dans un lac glacé, Beccheria, Tebadello, Ganellone, Cainiccione, de' Pazzi et les autres : Les ombres plaintives et livides étaient plongées dans la glace jus-

1 . Les Sépulcres de la Grande Armée ou Tableau des hôpitaux pendant la dernière campagne, par J.-B.-A. Hapdé, ex-directeur des hôpitaux militaires (3« édition, Paris, Eymery et Deatu, — 1814).

qu'à oeUe partie du visage où se montre la honte et faisaient craquer leurs dents comme des becs de cigogne... Les larmes qui auparavant leur remplissaient les yeux tombh^ent sur leurs cils et le froid les y coiidensa. » Imagination farouche du poëte ou réalité affreuse de Tbistoire, tout s'égale. Le lac glacé de Pultouss, c'est le neuvième cercle de l'enfer dantesque. Et V Enfer du Dante, c'est la guerre I

La guerre moderne est encore, semble-t-il, rendue plus hideuse par l'appareil de civilisation qui l'entoure et qu'elle emploie. Il faut avoir vu les blessés et les morts entassés dans les wagons, les cadavres transportés dans les tapissières ou les omnibus pour comprendre plus cruellement encore l'atrocité de ces massacres. Tout ce qui servait en temps de paix à la joie ou à l'utilité de l'homme est transformé soudain en quelque chose de funèbre et d'ironique. Des morts qui sont transportés en fiacre prennent, dirait-on, un aspect plus douloureux et plus sinistre. Lorsque la guerre coudoie la civilisation qu'elle détruit, elle paraît cent fois plus barbare.

Encore a-t-elle ses rayonnements et ses griseries. La poiidre du combat cache tant de crimes et tant de sang! Mais, à ses lendemains, lorsque de la lutte il ne reste que les débris et de la gloire que les victimes, alors la guerre est bonne à contempler froidement et la morale y gagne, car elle se dégage, implacable, des puanteurs du champ de bataille. Ce n'est pas seulement la conscience humaine qui se révolte

alors, c'est encore l'odorat et ce sont les sens. Tout l'être charnel répugne à voir de près ces horreurs que plus tard célébreront les poètes et les peintres. Lorsque les corbeaux fouillent la terre des fosses de Champigny et mettent à nu les pourritures, on comprend ce que coûte aux peuples l'ivresse de la victoire. Je ne connais rien en ce sens de plus éloquent, en faveur de la paix, que le rapport présenté le 15 mai 1871, à Bruxelles, au Comité pour l'Assainissement des champs de bataille, par le prince Orloff, président du comité, et M. le docteur Guillery, membre délégué. Cela est affreux et vrai, et les rapporteurs, après avoir visité le champ de combat de Sedan, font passer dans leur écrit quelque chose de cette odeur nauséabonde qu'ils ont respirée et qui soulève le cœur en ranimant la colère. Tant de cadavres humains, de détritus de chevaux, tant de chair rongée par la chaux! La Meuse a des cadavres encore envasés depuis septembre, et le curé de Mouzon racontait au prince Orloff cette jour^ née sombre où, pour fuir, nos soldats se noyaient en 5e jetant dans le fleuve, et le fleuve, même jusqu'aujourd'hui, a conservé leurs corps:

Nous allions nous séparer, disent les rapporteurs, lorsque nouç voyons arriver un ouvrier. « Tenez , dit le garde champêtre, voilà Launoy; il vous dira, lui, qu'il n'y a pas un seul cadavre dans la Meuse. » Nous interrogeons Launoy, qui nous répond immédiatement : Comment, pas de cadavres dans la Meuse I je les ai encore vus, il y a trois jours.»

L'un de nous lui dil vivesneat : « Si vous les avez vus^ vous pouvez les montrer. Nous voulons les voir à toat prix. — Je vais vous les montrer, répond Launoy. Suivons le bord de la Meuse à gauclie pendant que le garde champêtre ira à droite dire à l'éclusier de venir nous prendre dans sa barque. »

Nous marchons pendant une demi-heure dans une prairie que borde le fleuve, et nous nous arrêtons au niveau de Textrémité inférieure d'une écluse do canalisation. L'éclusier vient nous prendre dans sa barque et Launoy nous conduit sans hésiter en un lieu qu'il doit parfaitement connaître : il regarde attentivement le fond de Teau et il nous dit : c Je les vois! y^ Nous apercevons efectivement, à plus d'un mètre de profondeur, des surfaces blanchâtres que des observateurs non prévenus auraient prises pour de larges pierres calcaires. Une surface plus petite que les autres semble §'élever au-dessus d'elles : t C'est une main, dit Launoy. » Ces assertions deviennent vraisemblables: mais elles ne nous suffisent pas.

M. Trouet, dans le but de faciliter nos recherches, avait déposé dans la barque un trident en fer courbé sur le plat et monté sur un manche de bois long et solide. Nous demandons à Launoy d'en faire usage et de détacher, si c'est possible, un de ces corps des matériaux, vase et cail*loux, qui l'enchâssent. A peine le trident a-t-il imprimé un mouvement au corps blanchâtre, qu'un volume considérable de gaz se dégage, monte à la surface et infecte l'air que nous respirons. L'eau perd sa transparence; des flocons de putrilage sont entraînés par le courant. Ce n'est que quelques instants après que nous reconnaissons une forme humaine,'c'est le cadavre d'un soldat français encore-

recouvert de son uniforme. Le drap a mieux résisté que le tissu organique; partout où le drap les recouvre, les mem> bres sont restés entiers; où le drap manque, les os sont dénudés. Une main se détache de son avant>bras par la seule force du courant. Nous combinons nos efforts et nous parvenons à déposer le cadavre sur le gazon de la rive.

Nous nous hâtons de retourner au village pour y prendre des matières désinfectantes et une toile d'ensevelissement. Chemin faisant, Launoy nous explique comment les choses se sont passées. Le 30 août, jour de la bataille, les eaux étaient tellement basses qu'une 4)artie du lit de la Meuse était à sec. Douze ou treize cadavres étaient réunis au bord du fleuve; Launoy se chargea de leur inhumation et crut bien faire en creusant leurs fosses dans cette partie du lit que les eaux avaient abandonnée. Les fosses n'étaient pas profondes et chaque cadavre fut recouvert des matériaux extraits de la sienne. A la débâcle du printemps, la force du courant nivela le fond du fleuve : les abdomens ballonnés furent dépouillés de la partie de vêtement qui les recouvrait; c'est là ce que nous avions aperçu sous l'apparence de grosses pierres blanchâtres.

Nous avions rencontré dans Launoy l'auteur d'un des faits les plus antihygiéniques que nous ayons constatés; mais nous nous empressons de le dire : par sa franchise et sa bonne volonté il mérite bien qu'on lui pardonne. Ces, cadavres en partie cachés sont dangereux dans l'eau, ils le seraient plus encore si la sécheresse les mettait à découvert.

Ailleurs, autour de Metz, on s'occupe également de

LA GUBRRE. 17

lutter contre la peste que peuvent dégager tous ces cadavres. Les morts menacent les vivants. Et ce sont encore là les fruits de la guerre. On fait ouvrir les fosses et Ton met les cadavres à nu, sans toutefois les déranger ; puis on fait verser, selon la quantité de cadavres amoncelés, du goudron de houille, de facjon à les recouvrir d'une couche très-épaisse. Une fois le goudron infiltré partout, on fait arroser les cadavres à rhuile de pétrole, puis on y met le feu et Ton active les flammes à l'aide de bois de mélèze. Le feu s'étend ainsi partout et pénètre jusqu'au fond des fosses. Après trois heures de combustion, il ne reste plus de ce qui fut des êtres humains qui pensaient, rêvaient, espéraient, de ce qui fut des héros, il ne reste que des os tout à fait réduits.

Pendant le temps de l'opération, les commissaires font des dégagements de chlore. Après la calcination des cadavres, il s'est formé, paraît- il, audessus des fosses une couche solide de braise, qui à elle seule est capable d'empêcher les exhalaisons.

En dépit de cette couche qui rassure, les délégués belges, d'accord en tout avec le conseil supérieur d'hygiène de Sedan, font semer du chlorure de chaux sec dans les fosses et les font recouvrir de terre et de chaux vive, de façon à former ce qu'ils appellent de « bons tumulus. »

Quel post'Scriptum épouvantable aux dépêches vietorieuses du roi Guillaume que ces détails écœurants

et cette lettre d'an pionnier de la landwehr de Berlin à la Nouvelle Presse libre :

Quelque féroces qu'aient été les combats de Tannée dernière, Borny, Gravelotte ou Mars-la-Tour, quelque terrible qu'ait pu se présenter alors Taspect des champs de bataille^ couverts de milliers de morts et de blessés, quelque funeste qu'ait pu être, pendant le siège, l'influence des miasmes s'élevant de tombes immenses, plates et mal couvertes, il n'est pas possible que le dégoût et Thorreur aient pu égaler ce que nous éprouvons depuis trois semaines, jour par jour, que nous sommes occupés aux travaux de désinfection.

Rehausser des tombes mal couvertes qui dégagent des gaz délétères et parmi lesquelles apparaissent çà et là des parties eptières de cadavres, cela peut être considéré comme un travail facile et peu rebutant en comparaison de la tâche pénible qui nous est échue d'ouvrir ces vastes fosses, d'enterrer à une plus grande profondeur ces cor(» estropiés et décomposés, de les couvrir de chaux, de rechercher certains cadavres, surtout ceux d'officiers, de les transporter à plusieurs kilomètres de distance, ou encore de trier tout le contenu d'une grande fosse creusée dans un terrain rocailleux, pour le déposer dans un endroit mieux approprié, si l'on ne préfère enduire lés corps, en masse, de goudron et d'huile de pétrole pour les brûler.

Cette dernière méthode a été employée à différentes reprises, et est préférable au point de vue sanitaire. Ces travaux sont certainement nécessaires, autrement toute la contrée deviendrait inhabitable.

Nous ne savons pas encore ce que nous ont coûté

de morts et de blessés les dix mois de tueries que nous venons de traverser. Aux pertes de rinvasioD' déjà bien difficiles à préciser, il faudrait ajouter les victimes de la guerre civile et le calcul serait ici plusdifficile encore. Mais les Allemands n'ayant perdu que des soldats de l'armée régulière ont pu, dès le 18 mai 1871 , relever le chiffre de leurs morts et de leurs blessés. Ce chiffre est loin de s'élever à un demi-million d^hommes comme le disait Gambetta dans une de ses dépêches, mais il est déjà considérable. Les Allemands ont perdu : 4,991 officiers, tués et blessés, et 112,038 sous-officiers et soldats. Us doivent, en additionnant les pensions, payer aux blessés ou aux veuves des officiers et soldats tués : 59,880,000 thalers pour les officiers ou veuves d'officiers, et 172,260,000 thalers pour les sousofficiers et soldats blessés ou veuves de sous-officiers et soldats.

Ce que coûte la guerre ! oii l'a calculé approximativement, car on ne saurait donner le total de ses maux*

En hommes et en argent, les guerres contemporaines dans un espace de quatorze ans ont coûté : de 1853 à 1867 :

Hommes tués sur le champ de bataille ou morts soit de leurs blessures, soit de mMadies :

Crimée 784,991

Italie 45,000

A reporter. .... 8Î9,9»1

Report 829,994

Sleswig-Holstein 3,500

Amérique (Nord) 484,000

Amérique (Sud) 319,000

Guerre de 4866 45,000

Expéditions lointaines et guerres diverses 65,000

Total 4,643,494

En nombre rond : 4,650,000 hommes.

Perles financières,

Crimée 8 milliards aOO millions

Italie . 4 — 500 —

Sleswig-Holstein 23 — 500 —

Amérique (Nord) 4 4 — 500 —

Amérique (Sud) » — 4 80 —

Guerre de 4 866 4 — 6o8 —

Expéditions lointaines 4 — » —

Total ... 47 milliards 838 raillions En nombre rond : 48 milliards.

En ajoutant aux pertes ci-dessus celles de l'épouvantable guerre qui vient de cesser, on peut admettre que, de 1853 à 1871, c'est-à-dire en dix-sept ans, on arrive aux pertes effroyables de deux millions d'homîmes et d'environ soixante milliahos*.

1. Un mathématicien, M. Flammarion, a calculé que le total des hommes tués depuis les origines de notre histoire asiaticoeuropéenne peut être évaluée douze cents milliong. u Songeons,

Quelles faillites matérielles et inorales pour Thumanité! Que d'efforts, d'intelligences, de pensées, réduits à néant! Que de moelle cérébrale liquéfiée et coulant perdue comme un fleuve I Supposez toute cette puissance humaine utilisée dans une œuvre commune, qui sait, en dépit des théories de Malthus, quel progrès en résultait pour le monde entier? 11 y a déjà longtemps que Salluste a dit éloquemment et vainement : « Si les rois et les chefs des nations voulaient déployer dans la paix la même force d'âme que dans la guerre, les affaires humaines seraient sujettes à moins de variations et d'instabilité I Quod si regum atque imperatorum animi virlus in pace ita uti in bello valeret, œquabilius ntque comtantius sese res humanœ haberent. »

Mais elle nous haïssait donc bien, cette Allemagne qui, non contente de défendre sa frontière comme elle le devait faire, devant les turcos de l'empereur, peu satisfaite d'avoir renversé un trône et désarmé

ajoute-t-il, qu'il n'y a que 36,525 jours par siècle, et que, pour égorger 40 millions de ses eufants dans ce même espace de temps, riiumanité est constamment à l'œuvre, ne lâche pas un seul instant son couteau, et tue plus d'un millier d'hommes par jour, environ onze cents, c'est-à-dire presque 1 par minute: 40 par heure. » (La Folie humaine.) ^

•un redoutable peuple, s'^st acharnée ainsi, durant de longis mois, à faire que cette gloire sanglante de- A^înt gigantesque et que le làc de sang devînt une mer?

L'Allemagne ! Nous Favions depuis longtemps personnifiée dans celte fée du Rhin, la Lorely des poètes, et nous l'apercevions rêveuse, assise au versant d'un coteau où grimpait la vigne et doucement, au bruissement liarmonieux du ruisseau, regardant un petit bouquet de myosotis moins bleus que ses grands yeux. La Gerniania au front couronné de wergiss mein nicht n'existe plus, hélas ! et la déesse de ce peuple, c'est la îorte fille aux cheveux blonds épars, au sein cuirassé, ^u bras chargé du glaive. rêvé évanoui I Vous avez TU sans doute au fond des aquariums de ces fleurs charmantes, aux formes bizarres, aux couleurs claires •et nacrées comme les reflets d'un coquillage, roses, vertes ou bleues. Elles ouvrent, caressées par l'Océan, leurs pétales doucement agités par les flots : on croirait que les sirènes vont cueillir ces vivants joyaux •pour leur couronne. Mais tout à coup, brusquement, horriblement, la plante happe au passage un poisson qui nage; les pétales vivants l'enserrent, le calice l'engloutit. Il disparaît, avalé par cette chose ravissante, poétique et vorace. Quel étonnementi La fleur admirée était un monstre, et cette rose aux doux reflets se nourrit de chair. Ainsi de l'Allemagne. Le wergiss mein nicJht était farouche et la fée du Rhin suce le sang des nations, comme un vampire.

Et pourtant TAIlemagne est la grande institutrice, la terre de la lilw^ pensée, de la discussion hardie, des conclusions radicales, la terre de la critique et de la science, la nourricière et Tinitiatrice, Germania mor ter! stupidité des despotismes et de la force qui contraignent à haïr ce qu'on admire et à repousser ce qui vous attire!

Nous l'avons, il est vrai, tant de fois menacée et battue. Le Rhin fut à nous et l'éperon de Condé « déchira sa robe verte. » La haute tour écroulée d'Heidelberg proteste contre la guerre française. Nos soldats ont incendié ses burgs. Quel éternel accusateur et quel agent de haine qu'une poutre brûlée dont le charbon semble dire sans cesse : Celui qui a fait cela, c'est l'étranger, c'est l'ennemi. L'incendie de Saint- Cloud répond, à travers les siècles, à l'incendie du Palatinat. L*incendie de §ïtt«t-<Iloud aura peut-être dans cent ans sa réplique. La guerre, engerfdre la guerre.

Et puis, ce qui fit la haine de l'Allemagne, ce fut la peur. Elle craignait la France. Elle se savait, par ses divisions, faible et ouverte à l'invasion. Elle connaissait notre vieil espoir chauvin : la revanche de Waterloo et la conquête des provinces rhénanes. Hélas!

Cette vieille chimère de la rive gauche du Rhin nous a coûté bien du sang et bien des larmes. La démocratie avait pourtant depuis longtemps répudié ce rêve et flétri cet injuste espoir. Je ne sais guère que

deux hommes, mais des plus éminents, il est vrai, qui aient toujours nourri ces illusions de la conquête du Rhin, de la frontière naturelle. Cest Barbes et Victor Hugo : Barbes, patriote jusqu'à l'àme et dont le grand cœur se consumait d'un feu ardent pour la France ; Victor Hugo, ûls de soldat, esprit militaire et dont le secret désir fut toujours l'annexion de cette rive où il avait, au fond des vieux châteaux, évoqué l'ombre des Burgraves. Nous avons payé cher cette espérance popularisée, acclamée par la crédulité des foules.

J*ai relu ce livre, lé Rhin de Victor Hugo, à la lumière sinistre des derniers événements. Quel chef-d'œuvre littéraire et quel paradoxe historique I Le poëte, dans son ardeur française, — chauvine, puisqu'il accepte et parfois revendique le mot^ — écrit de ses phrases que le monde nous rejette avec colère ou avec ironie. Le livre tout eutiçr est écrit pour la revendication de cette rive gauche du Rhin, de cette France rhénane, comme l'appellent les vieilles chartes carlovingiennes. Frauda rhenana. 11 nous faut le Rhin, telle est la conclusipn : « Qu'on réfléchisse à ceci, dit Victor Hugo, V Europe ne peut être tranquille tant^que la France n'est pas contente. » Et n'est-ce pas donner raison, au moins en apparence, aux paradoxes de M. du Bois Reymond, — qui représente la France comme un brûlot insupportable, un éternel boute-feu, une perpétuelle menace d'incendie pour l'humanité, — et aux proclamations sauvages du prince Frédéric-Charles?

Puis, que d'erreurs, hélas! et combien le poète, qui aime rAllemagne, se trompe sur l'intime sentiment de rAllémagne à l'égard de la France : « Le voyageur, écrit-il au début de son livre, put constater deux choses : la première, c'est que le Rhin est beaucoup plus français que ne le pensent les Allemands: la seconde, c'est que les Allemands sont beaucoup moins hostiles à la France que ne le croient les Français. » On a vu, par expérience, ce qu'il faut penser de cette Allemagne qui, dit encore Victor Hugo, a la « liberté de la rêverie ! » Rêveur, lui, ce peuple pratique, laborieux, ami de la réalité, ne se payant ni de mots ni de phrases, âpre et rude? poètes, quels cruels démentis donne la vie à vos visions de songeurs I Ce qui faisait croire à Victor Hugo que les Allemands des bords rhénans aiment la France, c'est qu'il trouvait partout, accrochées aux murs des tavernes comme une pivtestation muette, dit-il, les portraits de Napoléon et les images d'Austerlilz. Autant dire que les Anglais aiment Napoléon !•% eux aussi, parce que le buste en marbre du vaincu de Waterloo se rencontre dans tous leurs monuments et attend le visiteur à la porte du National Gallery. Après tout, c'était un généreux rêve que celui de l'auteur du RMn. Il conseillait l'alliance intime et profonde de l'Allemagne et de la France : V Allemagne est le cœur, la France est la tête, r Allemagne sent, la France pense (c'est tout le contraire), et il conseillait Cette alliance contre l'Angleterre, dont les événements ont fait, justement, non pas une alliée (la boutiquière égoïste n'a

point bronché), mais une vaincue comme nous. Cette haine de TAngleterre, bonne en 1840, aveuglait alors le voyageur, absolument comme son âpre désir de boire le Rhin, désir qui le poursuit encore, on Ta bien vu lorsque, avant la signature du traité de paix, il parlait encore à Bordeaux de reprendre et Goblentz, et Cologne, et Mayence !

Cela nous a coûté cher.

Nous avons payé de l'Alsace et de la Lorraine ce qu'un piibliciste appelait les rodomontades d'une patrouille de héros qui veut, à tout prix et à tous risques, donner à la France ses frontières naturelles et nécessaires. Mais faut-il le reprocher à Victor Hugo seul, n'est-ce pas aussi, n'est-ce pas surtout aux publicistes contemporains, aux conseillers et aux flatteurs de la dernière heure de l'Empire qu'il faut demander compte de nos revers? Quand on lit aujourd'hui les articles des journaux agréables de juillet à septembre 1870, on est stupéfait de tant d'ignorance et de tant d'aplomb. Leurs coups de clairon nous coûtent des milliards. Parmi eux et au-dessus d'eux se distinguait M. de Girardin, ce théoi'icien des frontières nécessaires, ce patriote qui croyait qu'il suffit de hurler « à Berlin ! » dans un journal, et d'agiter son chapeau à l'Opéra lorsque Marie Sass chante la Marseillaise, a Le Rhin est donc plus difficile à apprendre qu'à prendre?» criait-il au chanteur Faure, qui s'excusait de ne pouvoir chanter le Rhin allemand de Musset, ne le sachant pas encore. Ahl poètes et gazetiersl 11 n'est

pas jusqu'au vieux Béranger qui ne nous ait précipi-r tés dans le gouffre :

Le Rhin lui seul peut retremper nos armes,

avait-il dit.

Et le bonhomme ajoutait :

Dieu, mes enfants, vous garde un beau trépas.

Beau trépas, hélas ! dans les vignes de Wissembourg» dans les bois de Spickeren ou sur les collines de Sedan. lugubres chansons belliqueuses, radotages sublimes des stupides chauvins I Mieux valait chanter la Sainte-Alliance et la poignée de main des peuples qu'attiser cette vieille haine et conserver ces sombres souvenirs des défaites du despote.

Et puis (on ne saurait trop le répéter à un peuple dont rinfatuation a causé en grande partie le malheur) nous ignorions complètement l'Allemagne. «On a dit^ écrit Charles Vogt dans ses Lettres politiques trèssages et très-libérales, que la guerre au sujet du Rhin était très-populaire en France. Mon Dieu! je parierais que les quatre cinquièmes de la population ne savent pas où coule le Rhin, et que la moitié se demande si c*est un fleuve ou une montagne. » 11 y a un fond de vérité dans cette boutade. Le mal, en France, vient d'ânerie, disait Montaigne, et ce qui était tristement juste pour le xvi« siècle Test encore pour le xix«. L'Allemagne de M"'* Staël , cette Allemagne toutç faite, d'un bleu tendre et d'une douceur de harpe

éolienne, nous suffisait. Nous n'en voulions pas voir, pas étudier d'autre. Or, l'Allemagne, positiviste et non idéaliste, était depuis longtemps devenue quelque chose comme un peuple de Yankees européens que nous nous obstinions à la prendre encore pour une nation de chanteurs de lieds et de minnesingers,

L'Allemagne, je le répète, qu'on nous a trop longtemps représentée comme un peuple ^e rêveurs, toujours prêts à courir après tout nuage, est au contraire attachée, liée à la réalité stricte et froide. Ce n'est pas chez les Allemands que les folles théories deviennent jamais des faits odieux. La chimère demeure la chimère, et sur ces cerveaux sages, un peu lents à concevoir, mais plus lents encore à s'échauffer pour l'impossible, le nébuleux n'a point de prise. L'Allemand, par exemple, fait plus que personne la part de ce besoin d'amélioration, de cette soif du mieux qui agite l'homme, l'attire par un invisible besoin de justice et aussi, malheureusement, l'affole parfois. Il fait cette part comme il ferait la part du feu. La fièvre chimérique, pour l'appeler par son nom, n'est pas en Allemagne une maladie contagieuse. On a un nom pour ceiix qu'elle atteint, on les appelle des es^prits fous. Remarquez qu'une illuminée comme M™» de Krudener ou un exalté comme Jung Stillihg ont eu beaucoup moins d'influence en réalité sur l'Allemagne que sur la France. Où, dans quel pays pourrait-on écouter professer tout haut et le plus simplement du monde, sans que nulle émeute ne naisse de là, un Cours de barricades? C'est

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