‹ La guerre nationale, 1870-1871Chapitre 12 sur 53 · LÀ GUERRE. 2J · texte numérisé non relu

LÀ GUERRE. 2J

pourtant à Heidelberg qu'on a entendu un professeur donner gravement des leçons sur un tel sujet.

Nous avons marché dans cette guerre, de juillet en janvier, d'étonnements en étonnements.

11 m*est resté de ces événements bien rapprochés et qui pourtant semblent aujourd'hui séparés de nous par des siècles, un curieux et cependant bien banal souvenir, mais caractéristique. Pendant les premiers mois du siège de Paris (c'était, je crois, au lendemain de Taffaire de Bagneux) on amena à l'état-major de la place un Bavarois, un uhlau, qu'on avait fait prisonnier. Gros garçon paisible, l'air hébété, cet Allemand fut interrogé et fouillé. On le désarma, on lui enleva son sabre et son ceinturon, on lui vida ses poches, on lui prit tous ses papiers, son portefeuille, ses lettres intimes ; peut-être y trouverait-on quelque renseignement précieux. Lui regardait machinalement, sans un pli de muscles, sans un mouvement de paupières ou de lèvres, tous ces papiers qu'on lui prenait. Il semblait étranger à cette fouille. Ces choses qu'on entassait pour les traduire et les publier ne le regardaient pas. Tout à coup, dans une poche de son gilet, quelqu'un découvrit un petit paquet contenant, dans du papier, on ne savait quelles grenailles, des choses bizarres, noires ou rouges, quelque matière bonne sans doute à charger des obus. Lorsqu'on lui prît cela, le Bavarois fit soudain de grands gestes de désespoir et poussa des petits cris qui suppliaient. Il parlait allemand, on ne le comprenait point, mais on

devinait que ce morceau de papier contenait certainement quelque chose de précieux. On fit venir l'inierprète. Le Bavarois, oavré, malheureux^ contemplait son petit paquet de grenaille avec une anxiété profonde. L'interprète arrivé, le uhlan s'expliqua. Le paquet qu'il regrettait, qu'il admirait, auquel il tenait plus qu'à tous ses objets intimes, plus qu'à ses lettres, plus qu*^à ses armes, ce mystérieux paquet contenait une graine de toutes les, plantes inconnues en Allemagne et qu'il avait vues en France. H s*était fait donner ces graines sur son chemin pour les semer en Bavière, au relour. Et de là, son désespoir lersquil avait vu qu'on lui arrachait ce trésor, autrement précieux pour lui que ses papiers, sa lance ou son sabre. On lui rendit son paquet de graines, et je ne pouvais m'empêcher d'admirer cet homme qui dans le désastre ou le triomphe de l'invasion ne voyait qu'une chose — quelques graines, quelques plantes ajoutées à son jardin.

Ce sont là des traits caractéristiques d'une race. Nous avons certes le défaut en France de trop généraliser. Nous concluons sans scrupule de Texception à la règle. Mais, pour dire vrai, je crois qu'une armée où les uhlans ramassent des plantes, tout en galopant comme le faisait celui-ci, mérite qu'on l'examine de près. Quoi qu'on en ait dit, ce ne sont pas seulement des esclaves qui marchent en criant Kœnig und Vaterland, il y a aussi des hommes et nous devrions l'avoir appris à nos dépens.

On a dit, c'est M. Jules Simon, avec une apparente exagération, mais avec yérité en somme, que le vain* queur de Sadowa, ce ne fut point le fusil à aiguille, mais le maître d'école, l'instituteur. On pourrait dire avec plus de raison encore que le vainqueur de 1870, ce ne fut point le canon Krupp , mais le caractère. Soumis à de vieilles et féodales idées, courbé sous une forme vermoulue du dévouement, le soldat de TÂllemagne n'en obéit pas moins à l'inflexible règle du devoir. C'est là le trait qui tout d'abord frappe en lui : la discipline. £t la discipline est à une armée ce que la force de caractère est à un bomme. Puis vient ce caractère particulier à chaque homme qui faisait que le uhlan prisonnier, horticulteur sans doute, s'intéressait à des graines, comme le peintre aux tableaux et le négociant aux ûlatures. Non-seulement ils corn-battaient en soldats, mais ils voyageaient et étudiaient. Donc, personnalité quant au caractère, effacement complet et absolu de l'individu, quant au but. Us se soumettent tous à l'idée royale, et tandis, par exemple,^ que chacun de nos généraux combattait non point pour la patrie, mais en quelque sorte pour lui-même, les officiers prussiens résumaient leur devoir dans les trois mots de leur cri de guerre ; Dieu , le roi et la patrie. Je n'admire point cet écrasement de l'être humain, de la personnalité civique devant un seul homme, je constate qu'elle donnait à cette armée allemande une irrésistible puissance, et qu'elle assura sa victoire. Mais j'insiste aussi sur le caractère égoïste

de la guerre telle que la faisaient chez nous les chefs de corps; il semblait, en vérité, que chacun voulût tirer son épingle ou plutôt son épée de ce jeu sanglant, et jouer son rôle. Point d'ensemble, des partisans résistant çà et là, des chefs de corps essayant d'obtenir une victoire personnelle, la chasse à la réclame autant qu'à l'affranchissement du sol. Au contraire, du côté des Allemands une soumission absolue, et parfois l'anonymat dans le succès. On sait, en effet , que M. de Blumenthal , chef d'état -major du prince royal, fait les plans de bataille du prince ; mais ni M. von Blumenthal ni personne ne songerait à priver « notre Fritz » de l'auréole de la victoire. La discipline ou le renoncement en faveur du but à atteindre est si fort , si puissant en Prusse, qu'il domine même le roi, et que le roi s'y soumet. On l'a bien vu, au début de cette guerre.Le vieux Frédéric- Guillaume avait demandé pour son ami particulier, le général Herwarth dç Bittenfeld, un commandement^actif à M. de Moltkë. Mais, lors de la campagne de 1866, le général Herwarth de Bittenfeld avait assez mollement, paratt-il, exécuté une des marches qui lui étaient ordonnées. Le conseil des généraux, sur l'avis du chef d'état-major général, M. de Moltke, refusa tout commandement à M. Herwarth de Bittenfeld; cela, en présence du roi. Le roi se montra non pas furieux, mais navré. Il est entêté; il revint à la charge. Le lendemain il priait littéralement M. de Moltke de lui accorder ce qu'il demandait, et il sou-

mettait la question au conseil. M. de Moltke fut inflexible, et encore une fois il fit rejeter la demande du roi. Le vieux Guillaume sortit attristé et alla trouver le général Herwarth de Bittenfeld, qui attendait, anxieux, la décision du conseil :

« Hélas ! mon ami, lui dit-il, les larmes aux yeux, vous n'avez pas de commandement. J'ai tout fait pour vous en obtenir un, mais M. de Moltke a insisté, et vous le savez, je ne suis, au conseil, qu'un général comme vous. »

Confiance absolue du souverain dans ses serviteurs, dévoHement absolu du serviteur au maître. Que de choses on fait avec cette dure et froide règle, et avec ce sentiment farouche de l'obéissance !

L'auteur des Salons de Vienne et de Berlin, raconte qu'un étranger demandait un jour à un grand personnage allemand, en parlant du futur vainqueur de l'Autriche et de la France , alors régent de Prusse, en attendant qu'il devînt empereur d'Allemagne : « Qu'est-ce donc que le prince de Prusse? — Le prince dé Prusse, répondit-on, c'est un Prussien. » Le personnage est en effet défini par ce seul mot, et nonseulement lui, mais en même tqmps tous les Prussiens de Prusse , tous ces êtres rudes et forts, implacables, vrais barons du moyen âge, qui pourraient et sauraient porter l'armure de fer de leurs aïeux, et qui, pareils au souverain, sacrifient leurs ambitions et leurs personnalités à la royauté qui représente l'Allemagne.

Eé maintenant, ce roi de Prusse , qui , lors de la tourmente èe 1848*, quittait précipitamment, effaré» le s@l de la patrie allemande, et demandait à la libre Angleterre un asile contre la révolution qui passait» ce prinee royal, rude et militaire, frère de ce roi mystique et lettré, de ce dilettante raflûné qui aimait, en compagnie du vieux Tieck à applaudir sur le théâtre de Potsdam YAniigone de Sophocle ou le Songe d'une nuii d'été de Shakspeare avec les accompagnements de musique de Mendelssohn, ce roi de Prusse, succédant à son frère devenu fou, — ce roi, sur qui s'abat la victoire, et qui médiocre restera illustre grâce à uii ministre, ou plutôt à un complice de génie, — ce roi bourgeoisement honnête» religieux, et présidant en soupirant aux massacres des hommes, ce roi est empereur d'Allemagne, et sa rude figure prendra place, ' par le droit de l'épée, au Rœmer, dans. cette galerie que Napoléon l^^ avait dose, de par le droit de la forcef Lorsqu'il est revenu à Berlin, M. de Bismarck s'est présenté à lui, et à la descente du v^agon. Ta salué par ce cri : Vive Vempereur d* Allemagne! Et» tout ému, le vieil empereur, — l'empereur Kaporalimus, comme pourrait l'appeler le Kladderanatch si Tesprit en Prusse était libéral ou libre — l'empereur a embrassé en pleurant à chaudes larmes ce ministre qui Ta fait si granxi, au prix de quelles tueries * 1

1. Un journal belge raconte ainsi la rentrée du roi à Berlin : « Arrivé devant le palais où se serraient plus de cinquante mille personnes, l'empereur reçut une ovation homérique. Il

Nous, nous n'avons qu'^à faire sur nous-mêmes un douloureux retour et à sonder nos plaies afin de les guérir. Plus de phrases toutes faites, plus de mots, plus de chauvinisme aveugle, plus d'adoration stupide de soi-même. Tout peuple s'abêtit à suivre l'exemple de Narcisse ou celui des fakirs. En haut les cœurs! Et demandons à la science, à l'étude, au travail, à la liberté, le remède à nos maux, demandonsleur aussi non Toubli de toutes ces souffrances et de toutes ses hontes, mais le pouvoir de .es laver et de les venger. Un vengeur, nous en avons un déjà, et c'est Thistoire.

Une aiilre puissance perpétuera la haine, c*est l'art. Peintres et poètes ont maintenant des sources profondes, vives et douloureuses d'inspiration. Déjà la légende commence. La génération qui nous suit sera

entra pour se montrer quelques instants après au balcon.

«Ce balcon est très-élevé et spacieux. Ses bords sont à jour, de façon à ce que les personnes qui s'y trouvent peuvent être vues dans toute leur hauteur.

u Quand Pempereur s'y est présenté, suivi de Timpératrice, sa belle stature et son port droit m'ont frappé.

((Quel tableau! Devant lui, face à face, Taltière statue de Frédéric le Grand, quil a saluée; à sa droite, le bronze effacé du vieux Biacher, Thomme de Waterloo ; à sa gauche, dans le lointain, au-dessus de la porte magistrale de Brandebourg par où les Français sont entrés à Berlin, les chevaux de la victoire, capturés par Napoléon, ont été remis en place; à sa droite le vaste Zeughaus qui regorge des dépouilles ennemies, et sous lui tout un peuple qui lui criait ce grand cri : Der Kaiser! ce cri que Ton croyait éternellement enfoui dans Te cercueil de Barberousse! »

nourrie de mâles récits comme les générations artlemandes qui sucèrent le lait belliqueux des Uhland et des Kœrner. Et, plus que la poésie, plus que la peinture, la photographie peut-être, cette banale et prosaïque photographie, dira, répétera tout ce qu'ont fait les envahisseurs. Elle n'est point lyrique ni brillante, mais elle a l'âpre éloquence d'un acte d'accusation rédigé par un greffier. Et quelle éloquence plus souveraine, il est vrai ! Cela est cruel et cru comme la réalité. — Un peintre, Muller, le mélodramatique auteur de V Appel des Condamnes, a exposé deux tableaux d'une inspiration meilleure : l'un s'appelle la Force et le Courage. Des Prussiens ont envahi un village, les paysans se sont défendus, il se défendent encore. A travers la fumée de leurs maisons qu'on incendie, les Alsaciens font feu sur l'étranger. Une femme a ramassé, arraché à la main d'un mort son fusil, et elle a voulu, elle aussi, combattre. On l'a arrêtée, garrottée, placée contre une muraille, et un peloton allemand couche ses fusils sur cette poitrine de femme. L'officier, avant de commander le feu, regarde par-dessus l'épaule de ses hommes la figure que fait la malheureuse. Pâle, le regard assuré, l'ironie à la bouche, intrépide et se redressant devant ses bourreaux, elle leur jette encore une suprême et sublime injure. Elle ne tremble point, elle ne supplie point, elle brave ces Teutons farouches. — Qu'on la tue, peu importe ! elle est vengée d'avance : elle a tué — et elle a un fils !

Le pendant de ce tableau est le deuxième acte du drame : la guerre est finie, les victimes sont oubliées, l'herbe a poussé sur les fosses. La fille de la morte n'a point quitté le village et lorsque son frère, le soldat, revient, elle le mène au petit mur tragique et lui montrant dans le plâtre les trous sinistres des balles : « C'est là qu'ils ont fusillé notre mère I » Lui, le fils, un jeune homme, le bras droit en écharpe, un blessé des derniers combats, serre convulsivement le feutre de franc-tireur qu'il vient d'ôter avec respect devant cette terre trempée du sang de la martyre. 11 regarde cette place d'un œil fixe, sans pleurer, sans rien dire. Mais sa mâchoire inférieure s'avance avec des appétits et des rages de tigre. Ce fier et beau garçon debout, à côté de cette jeune fille, c'est la vengeance à côté de la piété.

La foule est grande devant les reproductions de ces tableaux qui saisissent plus encore par le dramalique du sujet que par l'exécution. Cela captive comme un drame. Le feu de colère en est attisé dans les cœurs. Mais qu'est cela comparé aux photographies toutes simples, toutes sinistres, des champs de bataille, des villages saccagés, des villes bombardées? Qu'est cela à côté de ces rues de Bazeilles qui sont des ruines, de ces places de Strasbourg qui sont des cimetières, de ces cours de Saint-Cloud qui sont des déserts, de ces monuments de Mézières qui sont des écroulements, de ces champs de Gravelotte qui sont des charniers? Voilà qui est affreux, sauvage, irritant;

voilà qui enfièvre et exaltai Bazeilles, une ville entière brûlée, pillée, des victimes vivantes dévorées par les flammes, un inutile et barbare carnage. Regardez le château qui reste encore debout parmi ces ruines, fièrement, avec ses murailles qu'a léchées l'incendie : c'est le château où fut allaité Turenne. — Le vainqueur du Palatiiïat a reçu, lui aussi, la visite de la torche. — La grande rue n'est qu'un tas de décombres, de plâtras, d'horribles gravats, poussière de maisons détruites où l'on trouverait peut-être des ossements humains calcinés.

Voilà qui perpétuera l'idée de vengeance. Pensons d'abord, songeons seulement à l'idée de reconstruction, de labeur et de devoir. Avant de reconquérir ce qu'on nous arrache, il faut revivifier ce qu'on nous laisse. A d'autres générations le soin de refaire la patrie.

Pour nous, la tâche est de panser doucement les blessures de cette mère. C'est un devoir de rechercher dans ce triste et douloureux passé tout ce qui peut effacer par le spectacle de vaillants efforts et d'un dévouement viril la honte ou l'amertume de la défaite. Dieu merci! cette sombre histoire a ses coins lumineux, et la France peut encore sans rougir contempler son image. Le peuple, le bourgeois, l'humble citoyen a payé de son sang le droit de dire encore : Je suis du pays de France!

Nul ne regrette plus que moi le sang du soldat versé pour la patrie, la mort de tant de gens, pauvres gens.

braves gens, arrachés au travail, à la charrue ou à l'atelier et jetés tout vivants à la bouche des canons. J'en ai tant vu mourir de ces obscurs servants du pays menacé I J'ai vu tant d'agonies au coin des maisons bombardées, dans les fossés, derrière les haies ! Dormez, vous qui, là-bas, sans murmure, avez su faire votre devoir! Mais rien ne m'émeut, je l'avoue, comme la mort d'un bourgeois, d'un ouvrier, d'un paysan qui tombe en défendant son indépendance. A la Chapelle, après Sedan, un casque de pompier de . village, casque troué par les balles, me faisait songer à tout ce que cet humble martyr, qu'on ne forçait pas à combattre, avait souffert de patriotiques angoisses avant de marcher à la mort. A Buzenval, lors de la dernière sortie des Parisiens (dernière sortie contre les Prussiens, nous devions, ^élasl en connaître d'autres), lorsqu'on relevait un cadavre et que sous la capote grise ou bleue on trouvait un médaillon de femme% un portrait-carte, un portefeuille, une chemise à petits plis, l'émotion me montait à la gorge et m'étouffait. Une goutte de sang d'un pékin versé pour la patrie, d'un franc-tireur fusillé au coin d'une haie, d'un enfant écrasé par un obus, pèse plus dans la balance accusatrice qu'un rouge ruisseau coulant à travers le champ de bataille ^ Et cela est si

i. Oui, ne Toublions pas, les Prussiens, contre tout droit, toute justice, fusillaient les franco-tireurs qui pourtant n'étaient autres que le libre landsturm français, ce landsturm dont la réglementation fut ainsi fixée lors de la guerre sainte allemande , par

vrai, que la mort de Paim a plus fait contre nous, en Allemagne, que peut-être Tilsitt. Elle a fait ce que tout à l'heure j'appelais la légende vengeresse.

11 faut lire cette sombre histoire de Johann-Philipp Palm dans le livre qu'a publié la famille du libraire. Un homme fusillé pour avoir expédié, de Nuremberg à Augsbourg, une brochure * ! Et fusillé, comment, dans quelles circonstances et avec quel raffinement de cruauté, quelle hypocrisie de légalité? Caché chez lui, le libraire Palm, que la fureur de Napoléon I®"^ voulait atteindre, n'avait pas été pris. On se doutait , pourtant qu'il était là. On lui envoie un enfant, un gamin suivi de quelques voltigeurs cachés et, comme Palm était bon, sachant qu'un pauvre petit demande l'aumône, il sort de sa cachette. Alors on envahit le logis, on entraîne Iq libraire. Paim est emmené par les voltigeurs.

La brochure de Palm s'appelait, on le sait, l^Alk" magne dans son plus grand abaissement. Le titre seul, aux yeux de l'empereur, était un crime. Palm n'en

ordonnance royale du père de l'empereur actuel : « Le landsturm a pour destination spéciale de couper à l'ennemi ses c/iemins et sa retraite, de le tenir sans cesse en éveil; d'intercepter ses munitions, ses approvisionnements, ses courriers, ses recrues, d'enlever ses ambulances, d'exécuter des coups de mcùn pendant la nuit ; en un mot de l'inquiéter, le fatiguer, le harceler sans relâche, de l'aDéantir par troupes ou en détail de quelque façon que ce soit, etc., etc. » (Article 8.)

i . Le titre de cette brochure est Deutschland in seiner teifen Erniedrigung (1806).

voulut pas nommer l'auteur. Mais Napoléon tenait réditeur sous bonne garde. C'était assez. « Qu'on le juge! » La commission militaire savait ce que Tordre voulait dire. On jugea le libraire Palm.

Le jugement, rendu sur Tordre venu de Paris, par une commission de colonels nommée par Bertbier, est signé des noms suivants : G. Latrille, président; Autre, Lemarois, L'Huillier, Favre'LajonqMÎhre, Chauvel et A'ico/a5, colonels, juges; L.Binos, rapporteur; C/ia/b;?, greffier*.

Palm avait été condamné à mort sans avoir eu, quoique dise le jugement, de défenseur. Il fallut, sur les glacis de Branau, où on le conduisit dans un chariot attelé de deux bœufs, il fallut s'y reprendre à plusieurs fois pour le tuer. La main des soldais tremblait. Palm venait de remettre à un prêtre le mouchoir blanc avec lequel il essayait ses larmes : « Pour ma femme, î) avait-il dit. Puis, à genoux, les yeux bandés, il avait attendu le feu. Après tout, les soldats d'Iéna n'étaient pas des bourreaux. Six coups de feu partirent à la fois, Palm tomba, mais il n'était point mort. Il fallut que six autres balles atteignissent le pauvre Palm. Alors le malheureux cessa de gémir. Mais, comme il râlait encore, on s'approcha de lui et, d'un coup dans Toreille, on lui cassa la tête. Cette fois, le libraire Palm ne remua plus.

1 . Voyez Jules Barni {Napoléon I" et son historien Bf, Thiers, pages 189 à t97).

Près de Saint-Sebald, à Nuremberg, on lit, gravée en lettres d'or sur une plaque de marbre, cette inscription remarquable : Ici habitait Jean Palm, libraire, mort en 1806, victime de la tyrannie de Napoléon. — justice! qu'est-ce que l'agonie théâtrale de Sainte- Hélène à côté de la lugubre et féroce tragédie de Branau? Et que voulez-vous que de pareils actes, de si sanglantes blessures au droit, à l'humanité, à la pitié, n'aient point laissé des pensées sombres de vengeance dans les âmes allemandes, chez les neveux de Palm, de Staps ou d'Andréas Hofer?

Nous n'avons point, parmi nos victimes, un martyr comme J.-P. Palm. Mais nos morts ont aussi et garderont des noms illustres, Henri Regnault, Gustave Lambert, sans compter la foule inconnue. Le soir du 1®' septembre, à Sedan, j'en vis urj de ceux qui tombent et qui meurent bien.

La plupart des cadavres étaient enlevés déjà. Près de la haie d'un jardin, au pied de- roses trémières> sur une touffe d'herbe, un homme était encore étendu, le nez contre terre, les mains en dehors, le corps revêtu de l'uniforme noir, de la vareuse des francstireurs Laffont-Mocquard ; ses pieds nus sortaient, blancs et ridés, de son pantalon souillé de boue.

« Je n'avais pas encore vu celui-là, » me dit le capitaine.

11 se penche, prend le coin de la vareuse du franctireur et, imprimant au corps glacé un mouvement de rotation, il fait tourner ce cadavre face au ciel, les

yeux vitreux et la bouche ouverte. C'était un homme solide et jeune encore; sa poitrine nue était trouée d'une balle. On aperœvait, entre Téchancrure de la chemise, la plaie béante, pleine d'un sang noir coagulé. M. S... se pencha sur ce corps, fouilla les poches et en tira des papiers, un portefeuille, des parchemins. C'étaient des lettres intimes, une feuille de route, des diplômes de franc-maçonnerie.

« Tiens, il avait vu fleurir Vacacia, dit le capitaine, dans la langue des maçons. Pauvre diable, fit-il en se relevant, il pue déjà I »

Autour de nous, dans ce petit jardin paisible^ le soleil illuminait les fleurs, les feuilles; il y avait sur les plantes des bourdonnements d'insectes, des vols de papillons; près du mort les mouches arrivaient en essaims: De loin un soldat prussien nous regardait, assis et mangeant des raisins.

tt II était imprimeur, » me dit le capitaine en regardant les papiers. Et il lut le nom : Jules Juteau.

Nous gardâmes ces lettres pour les envoyer à la famille. Avec quelle émotion, je m'en souviens, lorsque je revins à Paris, je vis, comme par un tragique hasard, au bas d'une affiche, lue sur une muraille, cette ligne : Jules Juteau et fils, imprimeur, passage... On l'attendait encore, et le martyr reposait, là-bas, dans un coin du pays de l'Ardenne.

Maintenant que les Allemands ont laissé en France de tàs souvenirs, qu'ils ne s'étonnent point si la cordialité française se fait sévère et devient, pour des

siècles, froideur et haine. Nous sommes devenus ce qu'ils étaient, les incendiés et les domptés. Nous avons au cœur la même douleur et le même espoir. A eux la pléthore de gloire qu'avait la France après 1804 et 1806. A nous les amères pensées et les sombres rancœurs du vaincu. Mais, qu'ils le sachent, la misère est salubre et la gloire inilitaire est malsaine. Austerlitz et léna nous ont coûté cher. Gravelotte et Forbach leur coûteront plus cher encore. Déjà tout ce qui pense en Allemagne gémit de la réaction qui monte, a Nous avons pris aux Français, dit Karl Vogt, leur prépondérance à Textérieur, leur asservissement à l'intérieur! » Un autre Allemand a dit : « Nous venons de faire la conquête de notre esclavage. »

Ils ont aussi semé le vent et ils récolteront les tempêtes. Est-ce que la guerre est finie pour eUx? Elle commence. C'est la fatalité même de ces massacres qui s'engendrent les uns les autres* Cette guerre durera longtemps peut-être, et nous nous entre-tuerons de nouveau. rêves pacifiques de l'abbé de Saint-Pierre, strophes où Lamartine abaissait, abattait les poteaux des frontières! La fraternité n'a pas de patrù! Sans doute, et nous le disions et le croyions. Puis le fracas des mitrailleuses et du canon Krupp nous a éveillés en sursaut. Il a falju, il faudra combattre encore. Les États-Unis d'Europe sont loin. Et pourtant une heure sonnera où la guerre sera impossible, où les intérêts et l'affection uniront indissolublement les peuples. La guerre s'agrandit pour mourir. Elle se fait plus côlos-

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sale pour devenir plus impossible. Jadis des communes s'entre-déchiraient, aujourd'hui ce sont des masses d'hommes. Mais la réconciliation viendra entre les peuples comme entré les peuplades et de môme que les provinces, autrefois rivales, ont formé les nations, de même les nations, longtemps hostiles, formeront l'union gigantesque des États.Ce n'est paslà une vision, et si ce résultat n'est pas acquis, le monde continuera d'osciller entre la paix et la guerre, le travail et la bataille, le bonheur et la misère — le progrès continuant toujours d'ailleurs sa marche ascendante et en dépit des hommes souvent, comme, à travers les événements et les siècles, le juif de la légende marche toujours.

Mais pourquoi la paix, l'alliance étroite et éternelle entre nations ne viendrait-elle pas un jour, comme elle est venue entre les contrées diverses des pays? Armagnacs et Bourguignons s'appellent aujourd'hui des Français. J'ai passé, en avril dernier, sur un vieux champ de carnage entre Lille et Douai, près de Thumeries, un village du Nord laborieux et riant. J'ai regardé, évoquant l'histoire lointaine. Quelle paix! quelle impression de bonheur tranquille !

Cette campagne flamande, aux arbres éveillés par l'effluve, par le bouillonnement de sève du printemps, toute pacifique, gaie, aux haies verdissantes, aux arbres fleuris, c'était pourtant un champ de bataille! Là, ceux qui s'appelaient déjà les Français et ceux qui

se nommaient encore les Flamands s'étaient entre-

tués, se ruant à la mêlée, poitrines contre poitrines et masses de fer contre longues ^pées. Là-bas, dans l'atmosphère limpide et douce, dans cet horizon bleuâtre comme les fonds paisibles des tableaux de Breughel de Velours, on apercevait au versant du coteau quelques "maisons et une sorte de tour carrée. Ce n'est pas loin de là que la chevalerie de France sut ce que pesait la lourde main des communîers de Flandre, de ces braves gens qui avaient brisé une roue de chacun de leurs chars pour se couper eux-mêmes la retraite, se condamner à la victoire, et qui, le soir, harassés se boutaient le pommeau de leurs épées dans la bouche pour trouver un peu de fraîcheur contre la soif. Oui, c'est là-bas Mons en Pévèle, Mohs en Publie, comme disent nos livres de France; c'est là que Philippe le Bel fut arrêté par de bons citoyens qui défendaient leurs droits contre lui, comme plus tard ils le devaient faire contre l'Espagne. Les communes de Bruges et de Lille avaient fourni les meilleurs combattants. Six cents hommes de Douai, tous possédant en la cité droit de bourgeoisie, étaient partis pour combattre la noblesse de France. Aucun d'eux ne revint, et c'est en mémoire de la mort de ces six cents braves que, dit la tradition, le blason de la ville de Douai porte six gouttes de sang vermeil.

Quel étonnementi Lillois et Douaisiens luttaient alors contre nos pères et les échos de la forêt voisine, la forêt de Phalempin, ont retenti de furieux coups d'estoc et de tragiques soupirs d'agonie. Et que reste-t-il

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de ce carnage? Ce qui restera dans des siècles des coins de terre où Ton brûle maintenant les cadavres pourris que la chaux n'a pas dévorés. Les arrière-petits-fils de ceux qui s'égorgeaient se donnent la main, parlent la même langue et, sous le même drapeaa, obéissent à la même loi. Le sol même a dévoré les ossements des morts de Mons en Puelle. Depuis des siècles déjà on ne trouve plus même ici (Je débris d'armures. La forêt s* étend, riante, sous la première caresse dn printemps, les papillons éveillés voltigent, tes pervenches et les primevères apparaissent parmi les premières pousses de l'an neuf et les vieilles feuilles de l'an passé. Cette terre, rafraîchie par une pluie tiède, ces prairies d'un vert puissant et sain, cette herbe drue et nourrissante, ce gras terrain flamand semble avoir été baigné toujours par la rosée, jamais par le sang.

Et voilà ce que deviennent les champs de bataille! L'impassible sourire de la nourricière nature succède au déchaînement féroce des fureurs humaines, et Flamand et Français visitent, en amis, le lieu de carnage où se sont entre-tués leurs aleux«

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