COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF
SUR l'entrée en campagne.
On n'a pas encoretoiit dit— et l'histoire aura longtemps à instruire les intéressés, — sur les causes et les débuts de cette guerre follement entreprise, vrai songe- creux de somnambule.
On a montré les hésitations, les tâtonnements, les effarements des généraux cherchant leur brigade et des soldats demandant leurs généraux aux échos du chemin. Des papiers ont été publiés, des dépêches livrées à la discussion, qui enseignent jusqu'où pouvaient aller la précipitation et l'incurie de ceux qui gouvernaient l'État ou qui guidaient nos soldats à l'ennemi. On y voit l'empereur s' occupant, avant toutes choses, de la composition de sa suite, de la valeur de ses cuisiniers, de l'heure de ses repas et du costume de ses aides de camp. Durant ce temps, le général Michel courait après son corps d'armée, et plus tard, Tempe-
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reur lui-même, commandant en chef, demandait à un maire de village la route qu'avaient prise nos troupes marchant sur Mézières; En vérité, Tincroyable, le fantastique et Timpossible ont présidé à cette entrée en campagne, dont tous les efforts de la défense nationale n*ont pu, plus tard, atténuer les résultats.
Ce fut un grand malheur pour la nation française que cette déclaration de guerre qui éclata tout à coup en juillet 1870; ce fut une grande ineptie pour l'empire, et ce fut une injustice impardonnable aux yeux de TEurope. Le César, mécontent du résultat pourtant inespéré du plébiscite, vouait, grâce à sa politique tortueuse, la France entière à la défiance et à la colère du monde. En déclarant la guerre à l'Allemagne, nous étions sans excuse. C'était là un de ces coups d'audace et de force qui avaient tout d'abord réussi à Bonaparte, mais qui, depuis le Mexique, tournaient à sa confusion. Nous ne- pouvions avoir pour nous, il faut être sincère, aucune sympathie. Hélas! il nous a fallu la défaite pour que l'Europe nous accordât une sorte de pitié platonique plus insultante que la haine I Une seule chose pouvait donner à l'agression impériale une raison d'être, c'était la certitude du succès. Mais qui eût pu croire à une telle folie entreprise dans d'aussi déplorables conditions?
Le 18 janvier 1869, à l'ouverture de la session du Corps législatif, l'empereur n'avait-il pas déclaré hau-
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tement que, grâce à rorganîsation nouvelle de l'armée, le pays était « en mesure de faire face à toutes les éventualités! » Et on le croyait sur parole. On payait assez cher le budget de la guerre pour espérer qu'une telle dépense pouvait tout au moins nous mettre à Tabri de l'invasion, « Notre a/rmement perfectionné, ajoutait Napoléon III, nos arsenaux et nos magasins remplis, nos réserves exercées, notre flotte transformée, nos places fortes en bon état, donnent à tiotre puissance un développement indispensable. » Chaque mot, dans cette fantastique énumération, semble aujourd'hui terriblement ironique. Bonaparte concluait : « Le but constant de nos efforts est atteint : les ressources militaires de la France sont désormais à la hauteur de ses destinées dans le monde. » Cela dit un an avant Forbach, un an avant Reichshoffen.
Cet homme, évidemment chimérique, en quelque sorte visionnaire, passait à travers la vie dédaignant la réalité* pour le rêve, soniando, comme disent les Italtens, et, dans son illusion gigantesque, apercevait des mirages de places fortes inexpugnables, de bataillons invincibles, là où 11 n'y avait que des forteresses incomplètement armées et des cadres vides. Le mirage de César nous a coûté deux provinces.
Peu de gens en France, lorsque M. de Gramont vint faire sa belliqueuse déclaration, se rendaient compte de la pauvreté de nos ressources et de la dé^ sagr^ation de notre arniée. Notre pays manque surtout de gens pratiques et de gens renseignés, au,
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courant des choses. Aussi qu'on se souvienne du toUc soulevé par M. Thiers, au Corps législatif, dans la séance du 15 juillet. Et pourtant quelle bombe terrible venait-il donc de porter à la tribune? Aucune, à peine quelques observations d*un bon sens et d'une prudence patriotiques. Effrayé de la responsabilité prise par l'Empire, et sachant avec quel adversaire nous allions nous mesurer, il essayait, au nom de la France, d'éclairer, d'avertir la nation. « Messieurs, voulez-vous qu'on dise, voulez-vous que l'Europe tout entière dise que le fond (le retrait de la candidature Hohenzollern) était accordé et que, pour une question de forme, vous vous êtes décidés à verser des torrents de sang I » Mais, qui l'écoutait ? Les représentants de la gauche, suspects comme lui. Qui lui répondait? Les rumeurs et les couteaux à papier de la majorité bonapartiste, et, tandis que Gassagnac lui répliquait : « Nous savons tout cela, nous avons nos enfants à l'armée », M. de Pire jetait avec violence à M. Thiers, à cet homme qui toujours, avant tout, fut Français, cette injure qui retombe aujourd'hui de tout son poids sur le vieux marquis : « Vous êtes la trompette antipatriotique du désastre ! Allez à Coblentz ^ ! »
Et le soir, si on ne l'a pas oublié, tandis que les mômes gens qui brûlaient les balais des balayeurs allemands de nos rues avec du pétrole, — en atten-