Journal officiel, séance du 15 juiUet
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dant qu'ils missent le feu aux bibliothèques du . Louvre, — tandis que les blouses blanches de Piétri allaient briser les vitres de l'hôtel de M. Thiers, place Saint-Georges, les journaux patriotes imprimaient froidement qu'à Tissue de la séance où l'illustre homme d'État avait déconseillé la guerre il avait reçu, comme remercîment, la carte du roi de Prusse. 11 est toujours dangereux, dans ce pays de France, il est quelquefois mortel d'avoir raison trop tôt.
L'histoire, au surplus, doit être équitable envers • tout le monde. Cette épouvantable guerre. Napoléon la déclarait, certes, et dans des conditions double- , ment impardonnables, — sans avoir, de son côté, ni I le droit, qui donne la sympathie, ni la force, qui as- ' sure la victoire; — mais le roi de Prusse et le chancelier de la Confédération du Nord ne Tavaient-ils pas rendue nécessaire, inévitable? Inévitable, non. A coup sûr, tout en se préparant énergiquement à une guerre qu'elle croyait défensive, l'Allemagne, même avec son formidable armement, ne nous eût jamais attaqués. Un politique sans hésitation eût laissé se former l'unité germanique qui pouvait, à un moment donné, devenir, par son alliance avec la France, une barrière entre le monde européen et l'empire russe. Au fond, Napoléon eût volontiers gardé, vis-à-vis de son élève devenu son maître, M. de Bismarck, un statu quo presque sympathique. Ses ministres nous avaient dit, plus d'une fois, au Sénat ou à la Chambre, que l'unité de l'Allemagne ne pouvait nuire en rien à
COUP D'œiL SUR L'ENTRÉE EN CAMPAGNE. 53
notre pays, et qu'elle était inévitable, comme en 89 Tunité française. Ce qui jeta l'empereur dans la bagarre, ce fut Tappétit de batailles et de conquêtes de son entourage, l'ihfatuation de ses généraux, Tignorance de ses conseillers, la superstition de Timpératrice, hostile à -la Prusse prolestante, et persuadée d'ailleurs, assurée de la victoire. Des gens du château • ont entendu ce mot plusieurs fois répété par l'exrégente ; « La guerre d'Allemagne, c'est ma guerre ! Je la veux! Il me la faut! Je sens qu'elle sera glorieuse! C'est ma gmrre! » Et tant et si bien et si fort que l'empereur céda.
Bonaparte était, au surplus, fort irrité contre M. de Bismarck, qui l'avait brutalement joué à Biarritz, et contre le roi Guillaume^qui, tout en l'appelant « mon bon frère », exerçait les levées prussiennes et unifiait les contingents du Sud contre lui. Guillaume, mécontent lui-même peut-être d'avoir été en quelque sorte arrêté à Nikolsburg, en 1866, par l'intervention française, voulait, de son côté, prendre sa revanche. Il est en effet prouvé que l'armistice devant conduire à la paix ne fut signé entre l'armée prussienne et l'armée autrichienne que sur les instances du prince royal de Prusse, le roi ne voulant, en dépit de ses démonstrations amicales, tenir qu'un compte restreint des propositions de Napoléon III. Habile, sournois aussi avec sa bonhomie colorée et riante, le roi de Prusse était toujours, en 1870, ce même homme qui, en 1866, après avoir signé un traité d'alliance avec
ritalie, affirmait que ce traité n'existait pas^ Qui pourrait douter, en somme, qu'il ne nourrît contre la France des projets de conquête et de revanche? M. le comte de Clermont-Tonnerre semble affirmer dans des lettres diplomatiques que le roi ne se laissa entraîner par Bismarck, en 1866, dans une guerre contre TAutriche qu'avec le secret espoir que le sang allemand qu'il allait verser, presque contre son gré, serait un jour effacé par du sang gaulois. « Quant à la guerre présente, écrit ce diplomate, personne n'a
1. c( n est, écrit M. de Clemont-Tonnerre, de petites choses qui ne méritent cependant pas moins d'être connues. Vous classerez, je l'espère, avec moi dans cette catégorie celle dont je viens vous entretenir ici. Le colonel de Schwenitz, aide de camp du roi (de Prusse), repart pour Pétersbourg où il est attaché militaire , emportant une lettre de Sa Majesté pour l'empereur de Russie. Le roi lui a dit en lui remettant sa lettre : « Je ne sais pa pourquoi l'on mMmportune avec ces prétendus arrangements italiens; il n'y en a pas. J'écris k l'empereur que je n'ai pas de traité avec l'Italie. » Je tiens ce détail de source certaine.
« Je ne puis douter non plus que semblable assurance n'ait été donnée par le roi lui-même à M. d'Oubril, ministre de Russie à Berlin.
« Le fait que je signale est peu important en lui-même. Gomment cependant se défendre d'une impression pénible en voyant jusqu'où peut conduire une situation embarrassante aux prises avec uQ caractère faible? Une si petite finesse et envers un parent dont on n'a qu'à se louer ! Quelle explication le roi donnerait-il de sa signature reniée, si demain elle était mise sous ses yeux , si l'on imprimait le traité à Vienne où il est connu t Quelle confiance placer dans un esprit capable de pareilles petitesses? Qui pourrait répondre que, après un premier échec, le même homme ne souscrira vingt fois pis qu'OlmQtz? »
( Lettre de M. de Clermont-Tonnerre, Berlin, 7 mai 1866. )
d'illusion sur les haines profondes qui en seront le fruit. Le gouvernement prévoit tout le premier que, au lendemain d'une paix heureuse pour la Prusse, les complications extérieures ne tarderont pas à naître; mais il compte sur ces complications mêmes pour servir à cette époque de dérivatif aux haines intestines de l'Allemagne. Tourner contre la France l'exaltation qui survivra à la guerre actuelle sera une tâche facile pour les vainqueurs, ou, au moins, telle est leur conviction. Je ne crois pouvoir mieux faire, pour mettre ce point en lumière, que de citer, au lieu d'impressions personnelles, un mot dont je garantis Vauthenticitè. Le roi disait, il y a quelques semaines , à un diplomate allemand , chef de mission et militaire : « Si nous avons maintenant la <( guerre entre nous, nous nous réconcilierons plus « tard en faisant une autre guerre en commun. » Ce mot n'a pas besoin de commentaires (20 juin 1866). »
Ce qui n'empêchait point le roi de Prusse de déclarer deux ans après, au Reichstag, le 20 juin 1868, que l'œuvre fédérale, l'unité allemande, se fortifierait « avec les bénédictions de la paix ». Mais, envérité, si le gouvernement impérial connaissait ou devinait ainsi les intentions secrètes du souverain allemand, ne devait-il pas, dans l'intérêt non plus seulement de la gloire, mais de l'indépendance même du pays qui se fiait trop aveuglément à lui , ne devait-il point , pour notre sécurité , veiller à ce que
notre prospérité et notre force apparentes devinssent réelles, s'occuper activement de notre défense, de la liberté de nos foyers et de nos frontières? 11 n'y pensait guère, on Ta vu. Les rapports alarmants du colonel Stoffel étaient pris, comme les discours de M. Thiers, pour des déclamations de Cassandre. On semblait s'attacher à volontairement fermer les yeux sur la puissance militaire de cet ennemi qu'on prétendait non-seulement vaincre, mais asservir, et, tout en rêvant la conquête du Rhin , on s'aniusait , dans l'intimité, à railler spirituellement ce qui devait nous écraser plus tard. L'empereur, paraît-il, s'amusa beaucoup, en 67, d'un couplet de vaudeville que M. de Massa se plut à glisser dans ]es Soiwerains à Paris, une revue en deux tableaux de l'année 1867. 11 s'agissait du canon Krupp, du fameux canon Krupp de l'Exposition, et le compère de la revue s'écriait gaiement devant ce colosse terrible : Maïs il a Vair d'être bâti par les Romains, puis il chantait (et nos souverains de rire) :
Pour cette pièce ayez de l'indulgence.
Tant de kilos ont droit à des égards!
Il ne faut pas juger sur l'apparence.
Si le calibre a troublé vos regards.
Ce canon-là, loin de jeter l'alarme , Est là pour dire aux peuples effrayés :
■ Mes chers amis, tout le monde désarme , « Tous les canons désormais sont... rayés ! »
Or, à l'heure de ces frivolités et de cette politique
de coulisses , le vieux Guillaume montait à cheval , botté» casqué, passait des revues, essayait la trempe des nouveaux sabres de cavalerie, assistait aux écoles de bataillon , modifiait l'armement, tandis que son ministre resserrait davantage les liens qui unissaient, malgré eux, les États du sud de TAllemagne aux États du nord, et usait insensiblement la résistance des pays annexés eja développant avec habileté chez eux la peur de ce spectre d'outre-Rhin , qu'il eût pu appeler le spectre de la France. Puis, un beau matin, cette nation de nudes et lourds soldats, conduits par des mathématiciens, et cette armée de pittoresques troupiers, guidés par d'élégants sceptiques, se trouvèrent en présence. Quelle guerre! Notre pays pouvait tout y perdre, et la civilisation ne pouvait rien y gagner.
M"« de Staël avait caractérisé, ce semble, la campagne de 1870, lorsque après le retour de Tiie d'Elbe, elle disait à M. de la Valette : « C'en est fait de la liberté, si Bonaparte triomphe, et de l'indépendance nationale, s'il est battu.n^
Notre indépendance, en effet, a subi une atteinte profonde, et la patrie, saignante, en demeurera longtemps démembrée. Pauvre Alsace! chère Lorraine! Pays français de cœur et d'âme, bois profonds, vertes et sauvages collUies, villages paisibles aux fumées bleuâtres, pays de Kléber et de Fabert, quand reviendrez-vous à voire mère, la France? — Et de quelle amertume ne se sent-on point envahi lorsque, C3tte
épouvantable catastrophe à peine terminée, on voit reparaître sur la scène, et parader, et chercher à jouer encore leur rôle les mêmes hommes qui nous ont jetés, par intérêt personnel, par ignorance ou par infanjie, dans un gouffre aussi profond! Gomment n'y a-t-il pas eu dans ce misérable pays, je ne dis pas un courant, mais un torrent de colère contre tous ceux, journalistes ou boursiers, plaisantins de gazettes ou fracasses de boulevard , qui ont sonné le clairon de la défaite et, spéculant sur nos désastres, fait bouillir efi quelque sorte Jeur marmite , aux flammes de Strasbourg et de Mézières ?
J'ai cité ailleurs le mot que disait à M. Louis Blanc, le soir même de la déclaration de guerre, le représentant de la Bavière à Londres : « L'Allemagne vient de tirer l'épée, et elle a loin d'elle rejeté le fourreau. »
C'était une guerre de deux années peut-être que l'Allemagne craignait d'avoir à faire, et, malgré tes proclamations de Bonaparte, le gouvernement impérial croyait n'avoir à mener à bien qu'une guerre de quelques semaines, moins que cela, une guerre de quinze jours.
« J'ai emporté avec moi trois chemises, me disait un officier, une chemise de flanelle pour la campagne, une chemise de coton pour changer de linge, et une chemise de toile pour l'entrée à Berlin. »
Presque tous raisonnaient ainsi, et surtout Tétatmajor de l'empereur. Devant une telle assurance, la
Prusse, quoique certaine de sa force, se sentait menacée. L'attaque avait été soudaine, et il fallait à TAllemagne vingt-deux jours pour mettre toutes ses forces sur pied. Pris, non au dépourvu, mais à Timproviste^ M. de Moltke avait impérieusement demandé ses vingt-deux jours. Jusque-là, jusqu'au moment où Ton pourrait efficacement prendre l'offensive , ordre avait été donné aux généraux prussiens d'abandonner la frontière, de livrer même la ligne de la Moselle. L'empereur pouvait, s'il avait été prêt, se donner facilement le luxe d'une petite promenade militaire. Il eut pris sans difficulté et sans danger l'attitude d'un conquérant, conquérant d'une terre abandonnée; mais il n'était pas prêt, et l'effarement fut grand au quartier général lorsqu'on se vit avec cette affaire sur les bras : la guerre et point de ressources dans la main. Bonaparte, qu'un rapport du docteur Sée, trouvé aux Tuileries (et non publié par la commission des papiers) , nous montre affaissé, affaibli, pleurait* 11 voulut brusquer les choses, comptant qu'une premièi^e victoire déciderait peut-être de la campagne, et un matin, après déjeuner, il partit de Metz pour Forbach. Il livra ce ridicule, presque odieux combat de Sarrebriick, où un bataillon prussien fut attaqué par quatre ou cinq régiments français. On espérait, par ce petit succès (que nous appelions nous-mêmes, naïfs et dupes, le Montebello 7^hènan), décider la Bavière, la Saxe, les États du Sud, à se séparer de la Prusse, à fausser compagnie au roi Guillaume. De là
les exagérations, la grosse caisse battue autour de ce fait d'armes. On transforma en épopée celte anecdote. On célébra copieusement l'action meurtrière , inouïe des mitrailleuses, de ces mitrailleuses que les artilleurs, peu exercés, maniaient en réalité fort mal, et dont ils disaient : a Nous aimerions mieux des pièces de quatre, w Ce coup de théâtre belliqueux avait pour Napoléon III tout l'intérêt d'un coup de Bourse* Il voulait effrayer l'Europe, et peut-être conclure, dès ce moment, la paix avec la Prusse, en achetant à l'Allemagne le bassin houiller de Sarrebruck, rien de plus.
C'est ce qui explique, je le répète, la réclame^ dont on entoura cette manœuvre militaire, cet engagement de Sarrebruck, qui d'ailleurs eût certes pu nous devenir important par l'admirable position qu'il nous assurait (le champ de. manœuvres même des Prussiens), position que Frossard abandonna justement, et par une inconcevable sottise, la veille même de la bataille du 6. Réclame, ai-je dit. Il n'y a pas d'autre mot. Les journaux dévoués célébrèrent sur tous les tons ce combat, que dis-je! cette prise de Sarrebruck qu'on n'avait même pas abordé. Le Gaulois imprimait en toutes lettres : « Sarrebruck rCesl quJunjnon' ceau de cendres, » Et nos obus avaient à peine effrité la gare Saint-Jean. Quant aux journaux anglais, ils étaient purement lyriques. Je parle des journaux soldés par l'Empire, de ceux qui,^!us tard, et pour le besoin de la cause impériale, inventèrent ce roman.
terrible comme un chapitre d'Ann Radcliflfe, de tout un corps d'armée allemand englouti dans les carrières de Jaumont « à la grande fureur du prince Frédéric-Charles, dont la raison s'était un moment troublée devant un aussi épouvantable désastre. » Ces journaux faisaient de la bataille de Sarrebrûck un récit aussi pittoresque, aussi fantastique — et aussi vrai — que des. carrières de Jaumont et des six mille morts engloutis sous la chaux.
— J'ai ordre, me disait un reporter anglais, de ne télégraphier à mon journal que les victoires de l'armée française. —
Le roman des carrières de Jaumont fut, paraît-il, payé très-cher par le ministère Palikao, un Mécène de nouvelle espèce. J'aime à croire que les amplifications à propos de l'affaire de Sarrebrûck furent payées d'un aussi bon prix.
Et voilà pourtant avec quelles fables et quelles muscades on pensait tromper l'Europe ou l'effrayer, cette Europe qui venait d'apprendre (et avec quel étonnement et quel mépris ! ) que M. de Bismarck mettait en montre à l'usage des curieux, sur la promenade des Tilleuls à Berlin, l'exemplaire autographe du projet de traité entre la France et la Prusse — à propos de la Belgique — Je tout de la main de M. Benedetti. Quand on songe que toutes ces combinaisons, disons mieux, tous ces tripotages politiques, aboutissaient à des massacres, à des tas saignants de cent mille cadavres, on éprouve un dégoût immense
et une immense colère — colère contre ceux qui traînent l'humanité àces hécatombes, dégoût contre Thumanité qui se laisse conduire de la sorte à Fabattoir et qui, la pécore, acclame ensuite son boucher.
Il était bien facile à ceux qui assistaient à ces préparatifs fiévreux de se rendre compte du résultat et de craindre pour leur pays. C'est ce qui explique les mesures prises alors contre la presse. Tandis que les journalistes allemands étaient reçus à Tétat-major prussien, les journalistes français couraient risque d'être arrêtés aux alentours du camp français. Et pourtant M. de Bismarck n'est pas tendre pour la lettre moulée. Mais il comprend que la vérité et la publicité sont des forces et que la presse, en somme, malgré ses erreurs, les habitudes et le personnel hybride de ces dernières années , est et sera toujours un instrument de lumière.
Seulement, il en use en la détestant.
La presse, M. de Bismarck certes et son roi ne l'aiment pas. En 1866, ils faisaient des avances aux journalistes français, par politique plus que par politesse. M. Vilbort, qui suivait la campagne de Bohême, était traité, choyé au quartier général prussien comme une puissance. 11 y représentait le Siècle. Mais depuis, les sentiments du souverain et du ministre ont changé. En 70, au moment de la capitulation de Paris, M. de Bismarck voulut (par ironie ou par conviction, on ne sait) que le gouvernement livrât un certain nombre d'otages aux Prussiens qui redoutaient un piège lors
de roccupation des forts, et craignaient, par exemple, qu'Issy, Vanves, Montrouge, ne fussent minés.
— Ces otages entreront les premiers dans les forts et y demeureront, disait le chancelier, jusqu'à ce que les troupes allemandes s'y soient complètement établies, après avoir visité les casemates.
Or ces otages, que M. Jules Favre refusa, étaient les maires de Paris d'atbord, puis les journalistes. Le ministre des affaires étrangères fut stupéfait. Des journalistes I Mais quels journalistes?
— « Vingt pris au hasard, répondit M. de Bismarck. Sa Majesté le Roi est indigné contre la presse française tout entière qui Ta calomnié et insulté. »
On fît pourtant comprendre au roi que cette demande était à la fois barbare et insensée. Mais comme on reconnaissait bien là ces gouvernants qui ont procédé, durant toute cette campagne, par l'arrestation des journalistes libéraux, en Allemagne aussi bien qu'en France, et qui faisaient conduire les écrivains, à pied, dans la neige, les menotes aux mains, le pistolet aux tempes et la crosse aux reins, jusqu'au fond des forteresses! La presse allemande a eu son martyr, M. Eichholz, rédacteur en chef d'un journal du Hanovre, le Journal du Pev/ple. Traîné sur la route de Silésie, harassé, maltraité, il est mort en février 71, des coups de crosse reçus et des souffrances endurées.
L'homme de la terrible politique prussienne de ces dernières années ne doit pas en garder de remords.
Ce comte de Bismarck-Schœnhausen, aujourd'hui
prince, seigneur de Kniephof et de Jarchelin, semble taillé dans le granit des hommes du moyen âge. Grand, solide, l'œil profond d'un bleu d'acier, les cheveux roux, toute sa rude personne est faite pour la lutte incessante, implacable et sauvage. On dit qu'il a connu dans sa jeunesse les tortures de la tendresse malheureuse, on assure qu'il a rencontré à son âge mûr les joies douces et réparatrices du foyer. Ce serait alors, quelle étrangetél le Werther de Goethe ou le père de famille de Diderot, se cachant sous l'armure de Gœtz de Berlichingen. Non. C'est le hobereau altier, à la fois sinistre et railleur, qui a regardé la vie en face et, jeune, n'ayant eu d'autre souci que le plaisir, vieux n'a d'autre culte que la force. L'étudiant tapageur, ferrailleur et casseur de réverbères et de chapelles, den tolien Bismarck, « Bismarck l'extravagant, « comme on l'appelait, est devenu l'acharné partisan de la politique sanglante. « Ce n'est point par le raisonnement que se décident les grandes questions, mais par le fer et le feu. » Son être tout entier est dans ces paroles qu'il a osé jeter comme on jetterait un gant au monde moderne étonné. D'ailleurs dur à lui-même et aux autres, arrachant un jour de maladie le moxa qu'on vient de lui poser, et avec le moxa la peau elle-même et la chair de sa jambe, élevant des oursons dans son appartement d'ambassadeur en Russie, et s'amusant à lutter avec eux à brasle-corps; bohème avec cela, donnant parfois des au- , diences en pleine rue, à Berlin ; ôtant sa tunique de
cuirassier pour boire et faruer au fond d'une brasserie ; passant, à Paris, plus d'une soirée au bal Mabille, et, à Versailles , s'amusant à causer avec le barbier chez qui il se rendait , les mains dans les poches, avec un paletot noisette. Un Wallenstein gouailleuret cynique, un chevalier d'autrefois, terrible comme un Borusse, un diplomate d'aujourd'hui, tantôt rude et franc comme un bouvier narquois, tantôt hypocrite comme un tartufe protestant, l'incarnation solide, indomptable, vigoureuse de l'esprit du passé se dressant, plein de menaces, devant l'esprit moderne et jugulant l'idée de sa main de fer, ou l'écrasant sous les boulets creux. Moderne malgré tout, s'occupant, lorsqu'il dicte la paix de Nikolsbourg, de la création de chemins de fer et de la liberté de l'industrie ; pratique, spirituel, collaborant au Kladderanatch, le Charivari de Berlin, et méprisant tout en les flattant les journalistes et la presse. Homme de génie, à coup sur, la moelle cérébrale puissante et le muscle solide, mais homme de génie comme tout ce qui tue la pensée, effare et consterne la pitié humaine.
D'ailleurs à la fois terrible et, comme eût dit son ancien partenaire de Biarritz, a providentiel » pour xxn peuple.
Un jour qu'on blâmait devant lui Otto de Bismarck, l'empereur d'Autriche s'écria dans un élan d'enthousiasme : « Âhî si je l'avais pour ministre^ ! »
1. Le comte de Bismarck, par Alfred Michieh (Bruxelles, in-8°, 1871).
Bismarck méprisait un peu la foule française qui se pressait sur son passage, en 1867 , regardant et criant v'ià Bismarck, comme il le faisait remarquer lui-même. Et il ajoutait ironiquement : C'est presque aussi flatteur que de crier : Vive Bismarck, Il déteste la France aussi parce qu'elle représente, malgré ses chutes, la révolution, la liberté, le droit et la souveraineté populaires, toutes choses détestables à ses yeux et dont le passager triomphe, en 1848, le faisait, au dire de son biographe officiel , M. Geoi^es Hessekiel, pleurer de rage, La fameuse bannière rouge, noir et or de l'Allemagne démocratique lui déplaît aussi fort que le drapeau de Valmy ou celui d'Iéna. C'est lui qui disait en 1849 au Parlement : Uarmèe prussienne, messieurs, n' a pas d^ inspirations tricolores. On pourrait dire de lui qu'il a la haine du tricolore, du tricolore allemand aussi bien que du tricolore français. « La bannière tricolore est Venseigne de nos ennemis, »
M. de Bismarck affecte , dans ses conversations mêmes, cette franchise cynique et railleuse, qu'il apporte à la tribune; il gouaille, il gasconne, il prend aussi un peu de ce bagout parisien dont il s'est armé jadis. Ses plaisanteries, qui n'ont pas du tout la lourdeur germaine, prennent au contraire une allure boulevardière et sans façon. Il vantait, après Buzenval, le courage des gardes nationaux de Paris à M. Jules Favre :
— Oh ! ce sont des gens très-braves , tres-crânes !
Quand ils vont au feu, ils sont si heureux d'y aller qu'ils nous en préviennent une heure d'avance I lis chantent, ils fument, ils font même cte la musique I C'est fort joli, seulement nos troupes, prévenues par eux, s'apprêtent alors à les recevoir I Ils sont d'ailleurs superbes sous les balles. »
L'ennemi rendait d'avance ainsi aux gardes nationaux un hommage que M. ïrochu devait leur refuser plus tard, à la tribune*.
Une autre fois, M. Jules Favre se plaignant des déprédations et des dégâts commis par les Prussiens dans la banlieue de Paris, et de Saint-Gloud fumant avec une odeur de pétrole, M. de Bismarck l'interrompit et dit doucement :
(( Monsieur Jules Favre, il y avait une fois une petite ville d'Allemagne, calme, ignorée et dont vous ne connaissez pas le nom. Dans cette ville un vieux gentilhomme habitait une maison modeste. Un jour, les grenadiers de Davoust entrèrent dans la petite ville et la mirent à sac. On la brûla. On brûla aussi la maison dont je vous parle. C'était celle de mon père. J'y étais et j'ai vu cela. »
Puis il n'ajouta pas un mot.
Cette facilité dans la riposte, ce je ne sais quoi de
4. Dans son discours de juin, le général a beaucoup parlé de Vorgueil delà garde nationale. Noble orgueil après tout, il en conviendra, qui consiste à vouloir combattre et à risquer de mourir.
délié et de brutal, de moderne comme un boulevardier et de roide comme un reître, cette humeur particulière qui distingue le chancelier de la Confédération du Nord, toutes ces qualités doublées de défauts se retrouvent dans les lettres intimes de M. de Bismarck à sa femme, lettres qu'on a publiées et où il se peint tout entier en voûlaht peindre les hommes et les choses.
Ofen, 23 juin 1852.
... L'empereur a eu la bonté de me faire donner un logement dans soa château, et je suis maintenant assis devant la fenêtre ouverte d'une grande salle voûtée d'où j'entends les cloches du soir de Pesth. D'ici la vue est ravissante.
Le château est situé sur une hauteur; à mes pieds copule le D^uube, traversé par un pont suspendu, derrière lequel se trouve Peslh, et bien au delà la plaine sans fin nageant dans les vapeurs bleues du soir. Sur la gauche de Pesth, je vois le Danube; loin, bien loin sur ma gauche, c'est-à-dire sur la rive droite, il est bordé d'abord par la ville d'Ofen; derrière les montagnes bleuâtres, rougies à leur sommet par le soleil couchant. Entre les deux villes, comme à Linz, s'étend le large miroir de ses eaux, coupées par le pont suspendu et une île boisée... Figure-toi l'Odenvald et le Tauhus rapprochés l'un de l'autre et séparés seulement par le Danube. Le côté désagréable du voyage élait le soleil : H semblait qu'on eût pu faire pousser le tokay sur le pont du bateau.
Ce dernier trait, tout littéraire, donne le ton de
plaisanterie habituel à M. de Bismarck. Je détache ce qui suit d'une autre lettre :
24 juin.
Après avoir bien dormi, quoique sur un matelas dur comme du bois, je te souhaite le bonjour; le paysage entier devant moi est tellement inondé par un soleil brûlant, que je ne puis regarder sans être ébloui. En attendant le moment de faire mes visites, je déjeune et je fume, seul dans un grand appartement de quatre pièces, dont deux de la grandeur de notre salle à manger; des murs épais comme à Schœnhausen, d'immenses armoires en noyef, des meubles en soie bleue; le plancher est couvert de grandes taches noires qu'une imagination plus exaltée qUe la mienne prendrait pour du sang, mais que moi je déclare décidé ment n'être que de l'encre : V endroit a dû être occupé par une âmê d'écrivain bien maladroite ou par un nouveau Luther, lançant ^immenses encriers contre ses contradicteurs.
Encore un coup de boutoir à ces malheureux littérateurs qu'il exècre. Notez qu'il est littérateur sans le vouloir et que je sais peu de descriptions de la Hongrie qui vaillent celle que M. de Bismarck nous donne en courant. J*ai vu la Hongrie et je la revoyais en lisant ces lignes, vivantes et vraies comme une aquarelle de Th. Valerio :
Représente-toi une prairie unie comme la table, et sur laquelle on n'aperçoit jusqu'à l'horizon lointain que les
grands arbres écorcés servant de balanciers aux puits creusés pour les chevaux et les bœufs à demi sauvages; des milliers de bœufs au poil blanc-brun, aux cornes longues comme le bras, et s'enfuyant comme des bêtes fauves; des milliers de vilains chevaux à longs poils, gardés par des befgers à cheval et à demi nus, armés de grands aiguillons; d'interminables troupeaux de porcs, parmi lesquels se trouve quelquefois un âne portant la pelisse du porcher ou le porcher lui-même ; enfin de grandes bandes d'outardes, de lièyres, près de quelque étang saumâtre, et des vols de vanneaux, d'oies ou de canards sauvages. Nous avons eu ce spectacle pendant trois heures *.
Cela n'est rien, et pourtant eu est Thomme d'État qui sait à la fois peindre ainsi, railler de la sorte, duper un empereur et en faire un autre?
Au surplus, lorsqu'on met en regard les hommes d'État allemands et les hommes d'État français, et les généraux des deux pays, M. de Bismarck faisant face à son partenaire et le maréchal Le Bœuf essayant de tenir tête à M. de Moltke, on conçoit que le dénoûment du drame devait être fatalement, infailliblement celui que nous avons vu. Mais on n'en doit qu'accuser davantage les chercheurs d'aventures qui ont précipité dans un tel tourbillon de malheurs ce grand pays qui fut, qui redeviendra la France.
i. Traduit par A. Beckmann.
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