‹ La guerre nationale, 1870-1871Chapitre 17 sur 53 · Ce drapeau et celui qui le portait ont leur histoire · texte numérisé non relu

Ce drapeau et celui qui le portait ont leur histoire

a Durant le siège, écrit M. Salvères, cet étendard faillit deux fois être dévoré par les flammes; aussi pour le mettre en sûreté, fut-il confié au commandant du régiment de marche, sous les ordres duquel se trouvaient une centaine de turcos casernes à la citadelle.

« Dans la nuit qui précéda la reddition de la place de Strasbourg, le chef de corps remit au lieutenant Valès le drapeau de son régiment, lui demandant ce qu'il pensait en faire.

« Le sauver, lui répondit-il. Il a tenu parole. Brisant la hampe et la jetant au feu, il roula le drapeau autour de son corps et cacha l'aigle en lieu sûr.

» Le lendemain, il défilait devant les lignes des armées prussiennes avec la précieuse relique sur sa poitrine.

« Resté six mois. en Allemagne sans que les Prussiens se soient jamais doutés que ce noble étendard était au milieu d'eux, il est de retour en France et désormais hors de danger, plus heureux en cela que ceux livrés à Sedan et à Metz, lesquels feront l'ornement de l'avenue des Tilleuls.

« Ce qu'un maréchal de France n'a pas su faire , un simple lieutenant l'a osé.

« Rentré d'Allemagne, le lieutenant Valès, du deuxième tirailleurs, a remis aujourd'hui, 10 avril, à M. le ministre de la guerre le drapeau de son régiment. »

tîon ne parut pas assez complète à Tétat-major prussien, et qui fut remplacé bientôt par ce Von Werder, dont le nom barbare est aujourd'hui tristement illustre. M. de Werder fit commencer le bombardement, non point des fortifications, mais de la ville même, le 15 août au soir. Il déclara le lendemain, rapporte M. Marchand, que ces troupes avaient tenu à célébrer, « à leur manière, la fête de l'empereur et à tirer un feu d'artifice en l'honneur du 15 août. » A la vérité, il tirait, non sur les glacis, mais sur les maisons,- il tuait, non des soldats, mais des citadins, des innocents et des faibles. Déshabitués de ce mode barbare de guerroyer, le capitaine Rœderer, que l'évêque de Strasbourg devait suivre, se rend au camp allemand , demande l'autorisation de faire sortir de la ville les femmes et les enfants.. — « Non, certes, répond Werder, car les femmes et les enfants une fois saufs, la ville pourrait ne pas se rendre I »

Irritée, la garnison essaya de faire, vers Ostwald. une sortie furieuse; mais, devant des forces considérables et une formidable artillerie, elle se replia. Mais le général Uhrich, devant le bombardement de la cité, déclara au généraf Werder que, si les obus attaquaient, non les remparts, mais les maisons de Strasbourg, à son tour il bombarderait et raserait Kehl. Le Badois ne tenant pas compte de l'avertissement, l'artillerie française ouvrit le feu sur les constructions de grès rouge et les brasseries de cette grande rue qui s'appeMe KehL Des deux côtf^.s du

Rbin, les paysans, les pauvres, les petits payaient pour l'ambition des souverains et la colère des capitaines.

L'armée assiégeante se composait d'environ ii5 à 50,000 hommes, division badoise, 1'® division de réserve prussienne, division de landwehr de la garde, artillerie et génie. L'artillerie de siège était commandée par le général Von Decker, et le génie par ce major général de Mertens, qui avait fortifié Kiel et Dresde, et conduit les travaux d'approche en IdôA, devant Dûppel, lors de la campagne de Danemark. Troupes aguerries, compactes, officiers d'élite. Le siège fut mené avec cette promptitude patiente, cette lourdeur mathématique et calme qui donnent plus de résultats parfois que notre activité. En une seule nuit, par exemple, du 29 au 30 août, la première parallèle ouverte contre Strasbourg s'étendait sur une loi^eur de trois quarts de lieue, ii,500 pas.

La garnison assiégée comptait à peine, au contraire, 10 ou 12,000 hommes de troupes sans homogénéité, formées de recrues de dépôts, de fuyards de Frœschwiller, de soldats de toas corps et dQ toutes armes. Un seul régiment complet et solide, le 87« de ligne; puis, par hasard, de bons*servants d'artillerie, des marins, de ces héroïques marins qui se sont taillé une inoubliable renommée pendant cette cruelle campagne de France. Ceux-là, venus pour servir les canonnières du Rhin, s'étaient vps bloqués dans Strasbourg, les chaloupes destinées à manœuvrer sur le

fleuve « se trouvant encore dans les chantiers de construction I * »

On n'a plus à faire remarquer l'incurie du gouvernement qui venait de déclarer la guerre et du ministre qui se proclamait « prêt, cinq fois prêt. » Quand on songe que Strasbourg, la ville la plus menacée, se trouvait dans un tel état de faiblesse et d'abandon; quand on songe que le ministre de Tintérieur, deux jours après la déclaration de guerre, le 17 juillet, tél^aphiait au préfet du Bas-Rhin : Il n'y a pas lieu en ce moment d'organiser et (^ armer une gàrâe nationale à Strasbourg et dans les principaux centres; quand on se dit que, moins de dix jours après, les Allemands grouiMaient, selon Texpression d'un espion, dans les profondeurs de la forêt de Haguenau, et que notre frontière et nos places fortes étaient aussi peu défendues, on se prend à douter de la raison des gens qui nous ont conduits, comme de gaieté de coBur, à une telle ruine.

Le 24, le bombardement commencé devenait plus

i. Général commandant 6* division, à guerre* — Paris.

Strasbourg, le 11 août 1870, 8 b. 55 m. soir.

L'effectif de la garnison de Strasbourg se composa de 297 officiers des corps stationnés à Strasbourg; 123 officiers de la garde nationale mobHe, 45 officiers isolés rentrés après la Journée de Frœschwiller; 7,043 hommes de troupes des corps stationnés à Strasbourg, 3,170 hommes de la garde nationale mobile, 1,59S hommes isolés rentrés après la bataiUe de Frœsckwiller; 730 chevaux des corps staUonnés à Strasbourg; 408 chevaux rentrés avec les isolés. Je fais former des bataillons et des esca-

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sérieux. La viUe et la citadelk éiaient à la fois attaquées. Dès le 25, l'arsenal était brûlé, le géiiéral Uhrich quittait la Citadelle bouleverséev et des habitants tombdtent frappés dans les rues ou mouraient écrasés daos leurs logis. Le 19, sept grandes maisons du faubourg National avaient déjà été inçeadiées; le 20, à sept heures du matin, cinq enfants étaient tués par un seul obus; les bombes à pétrole pieu valent sur Strasbourg, toujours héroïque, et qui, con{ianie, répondait aux fusées incendiaires et ^aux boulets rougçs par un cri de : Vive la Frtmee !

Ces journées sinistres, ces épouvantables nuits du bombardement, ces explosions incessantes, ces détonations meurtrières, nous les avons connues aussi, nous savons combien douloureusement retentirent dans la poitrine de chaque assîégé ces coups de canon qui effondrent les bâtiments, trouent, mutilent, écrasent les monuments et broient les membres et les crânes. Mais nulle cité de France n'a plus atrocement ressenti ces maux et ne les a plus vaillamment supportés que cette cité d'Alsace qui pouvait maudire ceux qui la détruisaient dans la langue de ses bourreaux. Il faut voir aujourd'hui ces longues jues désertes, ces tas de maisons rasées, ces amas de décombres et de ruines sur lesquelles se prolonge l'ombre noire d'un caporal prussien pour savoir quelle horreur apporte

drons provisoires avec les isolés, dont un grand nombre sont entrés sans armes et sans équipement.

{Papiers des Tuileries, Uyraison 15.)

avec lui le bombardement. Quelles nuits, illuminées parfois par la flamme perçante du zinc qui jetait ses gouttelettes et ses lueurs autour du clocher de la vieille cathédrale! Que de morts, que de misères : les hôpitaux brûlés, la bibliothèque incendiée, le théâtre détruit, le musée anéanti, la Krutenau, la rue du Dôme, la rue de la Nuée-Blette, le Marais-Kagenek, des quartiers effondrés ou rasésl « Strasbourg est perdu, écrivait le général Uhrich au général Douay à Belfort, perdu si vous ne venez immédiatement à son secours. » Nul ne venait et la cité résistait encore. « On redoute l'affolement de la population», ajoutait Uhrich dans une autre dépêche. Mais, virile, résolue, calme dans son affreux malheur, la population, loin de s'affoler comme le craignait le général, semblait se roidir contre le sort et, tandis que quarante ou cinquante soldats en moyenne étaient quotidiennement tués sur les remparts, les gardes nationaux, les bourgeois, les gens du peuple payaient aussi leur sanglante dette à la patrie. On a compté leurs morts. Là, plus que partout ailleurs, la population civile a su mourir.

Elle a su souffrir aussi. Sur 80,000 habitants que comptait Strasbourg, après trente-huit jours et trentehuit nuits de bombardement, plus de 12,000 citoyens se trouvaient sans logis, sans abri, errant par les rues. Les projectiles tombaient partout, bouleversant jusqu'aux cadavres qu'ils déterraient. « Dans quelques jours, écrivait, à la date du 3 septembre, le maire de

Strasbourg ait ministre de la gfûerre, Strasbourg ne sera plus ({u'un monceau de ruines. Scblestadt, qui vient d'être investi, subira sans doute le même sort. N'avons-nous donc personne pour venir au secours de notre malheureuse Alsace? »

Personne, hélas! et les espoirs des assiégés, — ces espoirs chimériques, espoirs de malades qui se raccrochent à la vie, — se volatilisaient pour ainsi dire de jour en jour comme des bulles de savon. La misère du peuple était grande, la pénurie de projectiles était incroyable. L'incendie de Tarsenal (20 août) ayant détruit 35,000 fusées métalliques, le général avait à peine maintenant de quoi charger ses obus. Et comment répondre alors au feu de l'assiégeant ? (( Pour ne pas désarmer la place en une semaine, je ménageais ces fusées comme la prunelle de mon . œil ^. » Il en demanda à Paris. Ordre est donné de lui en expédier de Besançon. Après une station à Schlestadt, elles devaient être envoyas sur le Rhin par bateau et arriver au Petit-Rhin où le général les ferait prendre. Les Allemands avertis saisirent ces fusées, et M. de Werder prévint ironiquement le général Uhrich qu'ayant pris livraison de cet envoi, il se chargeait de le lui faire parvenir lui-même à son jour et à son heure.,

 la fin de septembre, q)rès avoir, lentement^ mais à coup sûr, grâce à leur nombre et à leur puissante

1. Une visite au général Uhrich, par Antoine Campaux (brochure imprimée à Genève).

artillerie qui leur permeUaient de repousser les sorties bravement entreprises par les soldats et les mobiles au cimetière de Sainte-Hélène entre autres, les assiégeants couronnaient le glacis intérieur de la place (27 septembre). Depuis le 24 ils occupaient le glacis de la première enceinte et marchaient à la sape volante jusqu'à la crête du glacis de la demi-lune que leurs sapeurs couronnaient le 25. Dès le 27, leurs batteries de brèche faisaient trou dans le mur d'enceinte. À midi, la brèche était praticable. Les colonnes d'assaut se préparaient. Strasbourg, dont la garnison avait perdu Zi,000 hommes sur moins de 12,000 combattants, Strasbourg, qui avait vu plus de 3,000 de ses enfants écrasés par les bombes, la pauvre ville éventrée allait-elle subir encore les horreurs d'un assaut? Elle eût accepté ce duel suprême, les Alsaciens étant de ceux, comme Ta dit un des leurs, M. Seinguerlet, qui tout en parlant allemand se battent en bons Français. Mais l'honneur était sauf, et Le général Uhrich pouvait dire, comme il l'écrivait le 19 mars ^ à M. Humann, ancien maire de Strasbourg :

Oui, j'ai capitulé, j*ai rendu Strasbourg, mais après deux brèches ouvertes au corps de place et après que le conseil dé défense eut déclaré, à Vunanimitéj que la résistance ne pouvait pas être prolongée davantage et qu'il y avait lieu d'entrer immédiatement en négociation. Oui, j'ai eu la douleur de capituler et de rendre Strasbourg, après toute satisfaction donnée au devoir et à l'honneur militaire, et j'ai agi ain&i, afin d'éviter à cette. cité, déjà si à plaindre,

les horreiirs d'un assaut que sa garnison était impuissante à repousser.

Vous dites que c'est douze jours ^près le 45 septembre (date de Fintronisation du nouveau maire, M. Kiiss) qu'a eu lieu cette capitulation qui vous a tant surpris et que vous cherchez à flétrir; mais vous oubliez donc, monsieur, que trois jours après cette même date du 1 5 septembre, vous oubliez que, le 48, la commission municipale, composée de 45 membres, prenait, à Yunanimilé moins deux voix, une délibération dans laquelle elle m'exposait les malheurs qui avaient frappé la ville de Strasbourg : elle ajoutait que rhonneur militaire était sauf, que le nouveau gouvernement de la France ne pouvait compter sur l'appui d'aucune puissance étrangère, que je ne pouvais moimême espérer aucun secours extérieur, et qu'elle me priait, au nom de T humanité, de mettre fin, par une capitulation honorable, aux souffrances de la population strasbourgeoise.

Depuis le 24 septembre, Strasbourg avait subi le feu de 146 canons rayés de divers calibres et de 83 mortiers.

A deux heures du matin, le 28 septembre, la convention qui mettait fin au siège de Strasbourg était signée, et à huit heures les Allemands prenaient possession des portes de la ville. « Fermons les yeux, si nous le pouvons, disait le général Uhrich dans sa proclamation d'adieu aux habitants de Strasbourg, sur le triste et douloureux présent et tournons-les vers l'avenir ; là nous trouverons le soutien des malheureux : l'espérance. — Vive la France à jamais 1 »

On a surtout reprocbé au général Uhrich de n'avoir pas, dès le début et avant Tinvestissement de la place, occupé SchiltJgheim et Kœnigshoffen, positions importantes qui lui eussent permis, selon les critiques de retarder le bombardement de la ville. Le général a répondu par Ténumération de ses troupes. Pouvait-il livrer bataille? Et l'artillerie prussienne d'une si forte portée ne l'eût-elle point délogé de ces hauteurs? A cela je ne répondrai pas, mais si je ne défends point le général là-dessus, je lui sais cependant gré, pour ma part, d'avoir, sans attendre le vent, comme Bazaine, subordonné, dès qu'il apprit la proclamation de la république, la question dynastique à la question nationale. Il était bonapartiste; il servait l'Empire avec chaleur. Mais avant tout il était Français et voulut servir la France. Strasbourg tombée, ce ne fut pas à Wilhemshœhe, où se trouvait l'empereur, ce fut à Tours qu'il se rendit pour rendre compte de sa conduite. Voilà, dans tous les cas, une circonstance atténuante.

M. Campaux rapporte d'ailleurs des paroles qui, si elles sont authentiques, rendent le général sympathique et complètent sa physionomie rude et cordiale à la fois, dit son biographe. Un jour, on lui vint annoncer, au quartier général, que son hôtel était envahi, et que des patriotes impatients, furieux, jetaient contre lui des cris de mort. Un officier lui proposait pour le garder de renforcer son piquet : « Comment I dit Uhrich à son état-major, je n'ai pas assez

d'hommes pour garder mes remparts, et }e doublerais mon piquet pour mettre en sûreté ma personne! Ma foi, non! Eaites ouvrir les portes, et que personne ne tire sur les arrivants. Entre le peuple de Strasbourg et moi , je ne veux ni une balle ni une baïonnette. Ils peuvent prendre ma peau, s'ils la veulent, je m'en soucie comme d'un vieux chiffon ; quant à mon honneur, ils né le saliront pas. »

Le général Uhrich a un fils. Capitaine d'élat-major, après avoir combattu à Frœschwiller, il s'était, au lendemain <le Sedan, retiré en Algérie, prisonnier ^tr parole. Souffrant de ne pouvoir défendre son payr, de ne pouvoir surtout combattre sous les yeux de son père, le fils du général écrivit alors au comté de Moltke cette lettre que M. Campaux a publiée dans sa brochure, et qui m'a ému par sa mâle vaillance. Il faut la relire. La voici :

Monsieur le comte,

Je suis fils du général Uhricb, gouverneur et défenseur de Strasbourg.

Capitaine d'état-major, fait prisonnier à Sedan, j'ai engagé ma parole de ne plus porter les armes contre vos troupes pendant cette guerre et je me suis retiré à Alger.

Je suis aujourd'hui dans une mortelle inquiétude au sujet de mon père, exposé journellement aux plus grands dangers. Convaincu que la défense de Strasbourg inspire de l'estime pour celui qui la dirige, je viens vous mettre à même d'en donner une preuve à mon père en vous priant

de demandef à S. M. le roi dé Prusse de me rendre ma parole et de me faire délivrer un saut^nduit pour rejoindre mon père dans Strasbourg et y combattre à ses côtés. Une poitrine de plus ne saurait augmenter la force de la place et vous aurez fait un acte digne de S. M. le roi et de vous en rendant au 61s d'un ennemi loyal la liberté d'aller se faire tuer aux côtés de son père.

L'honneur d'avoir combattu vos troupes à Wœrlh, Beaumont, Mouzon et Sedan, est un titre suffisant, je n'en doute pas, pour appuyer ma demande auprès de vous.

Je ne demande un sauf-conduit ^ue pour moi et pour m^ armes. Qu'il soit seulement assez explicite pour que mon entrée dans Sbtisbourg me soit octroyée dans difficulté par le général qui commande vos troupes devant cette place.

Adresse : à M. Uhrich, capitaine d'état-major, chez M. Camoin, libraire à Marseille. L'arrivée du sauf^onduit me sera signalée par le télégraphe, ce qui m'évitera les deux jours de retard qu'apporterait la traversée de Marseille à Alger.

Veuillez croire, monsieur le comte, que j'ai pour vous le profond respect qu'un général émérite inspire toujours à un militaire.

Le capitaine d'étai^major,

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